Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629051
225 pages

p. 113 à 125
doi: en cours

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Dossier : Langues et façonnements identitaires

no 2 2001/2

2001 Raisons politiques Dossier : Langues et façonnements identitaires

Codifier les nouveaux parlers en Afrique du Sud

Rehana Ebrahim-Vally Rehana Ebrahim-Vally est sud-africaine et a fait toutes ses études supérieures à Paris I – Sorbonne, où elle a obtenu son doctorat en science politique en 1995. Sa thèse sur « La stratification interne de la communauté dite indienne d’Afrique du Sud » sera publiée en Afrique du Sud en août 2001 (Kala Pani. Caste and Colour in South Africa, Cape Town, Kwela Books). Elle enseigne l’anthropologie sociale à l’Université du Witwatersrand à Johannesburg. Ses recherches actuelles portent sur la question de l’identité dans le contexte sud-africain en particulier. Elle publiera prochainement « Diversity in the Imagined Umma : Indian Muslims of South Africa », dans A. Zegeye, R. Kriger (eds), After Apartheid, vol. 1 et « Have Culture, Will Travel », dans A. Zegeye (ed.), After Apartheid, vol. 2. Abebe Zegeye Abebe Zegeye est professeur de sociologie à l’Université d’Afrique du Sud (UNISA) à Pretoria. Il a beaucoup écrit sur la société, les droits de l’homme et l’environnement en Afrique, notamment Ethiopia in Change : Peasantry, Nationalism, and Democracy. Il est le co-auteur de Social Identities : Journal for the Study of Race, Nation and Culture. Il publiera prochainement After Apartheid, vol. 1 Social Identities in the New South Africa, vol. 2 Culture in the New South Africa (Cape Town, Kwela Books).
La Constitution sud-africaine de 1996 légalise onze langues officielles. La culture et la langue sont conçues comme les deux paramètres identitaires les plus saillants en Afrique du Sud. Cependant, l’abolition de l’apartheid a institué une mobilité sociale nouvelle, autrefois déniée, créatrice de nouvelles identités. En considérant l’histoire des politiques linguistiques en Afrique du Sud, il apparaît qu’une politique culturelle et des langues viable n’est possible dans ce pays en transition que si l’on prend en compte l’instrumentalisation de la langue par les Sud-Africains pour exprimer leur nouveau statut de citoyens d’une démocratie. The South African Constitution of 1996 makes provision for eleven official languages. Culture and language are seen as the two most important identity parameters in South Africa. However, the abolition of apartheid has introduced a social mobility, erstwhile denied to all, which is shaping new identities. This article examines the history of language policies in South Africa and advocates that in order to implement viable language and/or cultural policies in this country in transition, one needs to first consider the way in which South Africans are using language to express their newly-found identity as citizens of a democracy.
En dépit des innombrables définitions possibles du terme « culture », il est généralement admis que la langue en est le creuset symbolique de prédilection. « Culture » et « société » sont aussi presque toujours indissociables dans la mesure où l’une ne pourrait exister sans l’autre. Nous ne nous engagerons pas dans le débat sur les origines de la culture car là n’est pas notre propos. Il suffira ici d’avancer que la culture représente la somme de la connaissance et des pratiques sociales qui forment le mode de vie d’un peuple, d’une nation ou d’un pays. Le vecteur langue tend à confiner l’individu à un certain nombre de pratiques sociales et symboliques. De ce point de vue, une langue englobe un mode de vie. Loin de signifier par là que la culture est une voie sans issue, il semble pourtant difficile d’échapper aux sphères collectives qu’elle crée, par le biais du langage et des normes et valeurs qu’il véhicule. L’on ne saurait pénétrer d’autres mondes sans au moins y importer des bribes de culture. L’individu est imprégné de sa culture. En cela, la culture forme le ciment de toute relation sociale.
Définir une politique linguistique pour l’Afrique du Sud présuppose une compréhension du monde des Sud-Africains noirs d’aujourd’hui. Comment définir leur culture ? Si race et ethnie jouent un rôle, quel est-il dans la formation de la culture, des perceptions de soi, des caractéristiques communautaires sud-africaines ? Quels sentiments les noirs nourrissent-ils à l’égard des langues qu’ils parlent ? Colonialisme et apartheid ont-ils influencé, voire modelé les perceptions de soi ? Quelles sont les institutions qui utilisent la langue ? Quels sont les repères nationaux, régionaux, urbains et ruraux qui font et défont la culture en Afrique du Sud ? Certains mécanismes générateurs d’identité sont-ils en voie d’extinction ? En quoi consiste une identité culturelle nouvelle pour le Sud-Africain noir ? Qu’est-ce qui fait d’un Sud-Africain, blanc ou noir, un être cosmopolite ?
Chaque Sud-Africain parle au moins deux langues [1]. Sa première langue est sa langue maternelle et sa deuxième langue est, dans la plupart des cas, l’afrikaans ou l’anglais. L’anglais est la langue de l’économie, principalement du fait de la domination historique du capitalisme britannique, et l’afrikaans est peu à peu devenu la langue de l’administration avec, comme point culminant, l’arrivée au pouvoir du Parti national en 1948. Ce sont donc des raisons économiques qui incitent les Sud-Africains à adopter comme deuxième langue l’anglais ou l’afrikaans. Par le passé, l’aptitude à parler anglais ou afrikaans était un facteur déterminant la richesse et le statut social des Sud-Africains. Aujourd’hui encore, les langues pratiquées par les Sud-Africains sont intimement liées à l’idée de viabilité économique et sont l’indicateur d’un désir d’ascension sociale.
Dans ce contexte, est apparue une crise linguistique avec d’énormes implications politiques, économiques et sociales. La plupart des Sud-Africains contemporains ne maîtrisent pas suffisamment ces deux langues « porteuses de prestige » pour accéder aux meilleurs emplois. Leurs langues maternelles, principalement les langues africaines, n’ont pas de réelle valeur dans le monde économique moderne. À la suite d’une longue histoire faite de mépris et de condescendance de la part des colons britanniques et du régime de l’apartheid, les langues africaines ont revêtu une dimension inférieure qui prive leurs usagers de toutes leurs chances matérielles et sociales.
Dans ces circonstances, l’une des solutions proposées par le Pan South African Language Board (PANSALB) ou Comité sud-africain panlinguistique [2] est le regroupement et la standardisation des langues africaines écrites en groupes linguistiques africains. Par exemple, les évolutions à venir en matière d’orthographe et de lexique, principalement dans le cas des groupes nguni et sotho, devraient converger, dans la mesure du possible et de l’acceptable, afin d’éviter toute division supplémentaire et non nécessaire entre différentes formes d’une même langue. Les différences entre les langues africaines sont en partie dues à des accidents de l’histoire. Ce sont des missionnaires aux bagages religieux, intellectuels et linguistiques très variés qui sont responsables de la translittération des différents segments nguni et sotho. Par leurs erreurs d’interprétation, leur isolement et leur expérience, ils sont parvenus à « créer » différentes langues « standard » autour de différents centres d’autonomie. C’est ainsi que, pour ne citer qu’un exemple, l’isixhosa et l’isizulu, deux langues du groupe nguni et donc appartenant à la même souche majoritaire en Afrique du Sud, sont devenus deux langues distinctes.
En 1948, lors de l’arrivée au pouvoir du Parti national qui mit en place sa politique d’apartheid, ces différences n’étaient pas ancrées au point d’être irréversibles. Le régime de l’apartheid a pourtant su saisir la pertinence de l’évolution de ces langues pour la réalisation de son objectif. L’apartheid a exploité cette situation évolutive pour créer des divisions inter-linguistiques plus marquées. Il a manipulé ces divisions afin d’apporter une caution linguistique à sa politique de ségrégation fondée sur le principe « diviser pour mieux régner ». La logique employée par l’État de l’apartheid pour justifier sa politique de classification raciale était la même employée pour justifier un système de classification linguistique. Nous chercherons à comprendre les circonstances historiques qui ont abouti à cette définition artificielle des frontières linguistiques.
 
Politique des langues dans l’Afrique du Sud coloniale
 
 
En règle générale, la politique des langues d’un pays donné résulte de la convergence des principes et objectifs politiques fondamentaux de la classe dirigeante ou de l’élite au pouvoir et de l’état des langues, produit d’une évolution historique. Pendant l’ère coloniale en Afrique du Sud, les Hollandais et les Britanniques s’employèrent à promouvoir l’apprentissage de leurs langues respectives par les peuples conquis. D’un point de vue strictement linguistique, le produit principal de l’égide coloniale hollandaise fut l’émergence d’une forme créolisée du hollandais, que nous connaissons aujourd’hui par l’afrikaans. L’occupation britannique du Cap par la Grande-Bretagne en 1806 transforma radicalement la situation, appliquant une politique unilatérale d’anglicisation totale, mise en œuvre par Lord Charles Somerset.
Durant toute l’époque coloniale, les langues indigènes furent considérées par les Britanniques comme un mal nécessaire qui devait être circonscrit afin de servir le dessein de l’Empire. Les Hollandais n’entreprirent aucune tentative de traduction, voire de compréhension des langues pratiquées par les peuples san et khoi. Ces peuples furent violemment repoussés vers les plaines arides de l’intérieur et au-delà de la rivière Garieb, vers la Namibie et le Botswana actuels. Quant aux esclaves, ils n’avaient, par leur état d’esclavage, d’autre choix que d’adopter la langue de leurs maîtres. Les descendants de ces esclaves – qui en vinrent à constituer le segment de la population sud-africaine aujourd’hui « étiquetée » Coloureds ou métis – ont d’ailleurs comme langue maternelle l’afrikaans.
Ce ne furent guère que les missionnaires qui, pendant la période d’occupation britannique, tentèrent d’apprivoiser et de codifier les langues indigènes pour servir les fins de l’Empire. Le souci principal des missionnaires était de transcrire les langues nguni et sotho afin d’accélérer le rythme des conversions des païens. L’autre dimension de leur mission en matière linguistique consistait à enseigner l’anglais et la culture britannique à l’élite missionnaire faite de collaborateurs africains.
 
Langue et apartheid
 
 
Pendant l’apartheid, l’Afrique du Sud avait deux langues officielles, l’afrikaans et l’anglais. Les idéologues de l’apartheid percevaient alors la stature internationale de l’anglais comme une menace pour leur langue, l’afrikaans. De manière à s’assurer la domination totale de l’afrikaans, le Parti national mit en place une politique d’afrikanérisation de l’administration et de tous les organes de l’État à tous les échelons. Cette politique atteignit son apogée en 1976.
Les Africains ne nourrissaient aucune sympathie pour l’afrikaans et cette attitude ne fit que se renforcer pour mener aux émeutes de 1976. L’afrikaans, à cette époque, ne représentait plus que la langue de l’oppresseur. L’anglais, en revanche, devint la langue de la libération, gagnant du terrain auprès des majorités noires opprimées. À la suite des émeutes et des manifestations de masse de 1976, les idéologues afrikaners se retrouvèrent obligés de rétablir la scolarité en anglais, après avoir échoué dans leur politique d’afrikanérisation des institutions scolaires.
Mis à part la quasi-extinction des langues des San et des Khoi par les politiques linguistiques de la colonie et de l’apartheid, la conséquence la plus importante de ces politiques successives pour les classes dominées fut la relégation des langues africaines indigènes à la sphère de communication entre Africains. Le rejet systématique et l’état de sous-développement des langues africaines – surtout en matière économique – ont engendré des attitudes négatives vis-à-vis de ces langues au sein de la population noire. Ces attitudes ont d’ailleurs constitué un obstacle relativement majeur à la mise en œuvre d’une politique des langues démocratiques dans la nouvelle Afrique du Sud. Cette attitude négative est enracinée dans l’idée que tout ce qui a une quelconque valeur et qui vaut la peine dans la vie n’est accessible que si l’on parle anglais. L’anglais est aujourd’hui la langue des cours de justice, du Parlement, de l’Université et, bien sûr, des affaires.
En somme, pendant l’apartheid, et à l’exception des provinces du Cap-Ouest et du Cap-Nord où l’afrikaans bénéficie de l’attachement sentimental de la majorité de la population, l’afrikaans était perçu comme rien de plus qu’un outil pesant quoique nécessaire à la survie dans la dure réalité de l’apartheid au quotidien. Les langues africaines étaient confinées aux sphères domestiques et communautaires. Ces attitudes vis-à-vis de la langue de l’oppresseur et des langues maternelles ont été adoptées par d’autres peuples, dans d’autres pays, dans de semblables circonstances et n’ont rien de surprenant. Néanmoins, elles ont eu des conséquences dramatiques, voire tragiques, pour l’évolution et le développement des langues africaines en Afrique du Sud.
À la source de cette tragédie, et à quelques notables exceptions, se trouve la non-représentation des langues africaines, avant les années 1980, dans les programmes d’action politiques et politico-culturels. Aucune organisation représentative des opprimés n’a transcendé les limites du paradigme dominant établi jusque-là par les dirigeants de l’apartheid. De la même façon, aucun mouvement culturel militant pour le développement des langues africaines n’a vu le jour au sein des organisations qui luttaient pour la libération, et ce, en grande partie par manque de vision des dirigeants de l’opposition. Cette absence de politique des langues africaines au sein de la lutte fut un lourd fardeau, même après la libération.
Les dirigeants de la lutte pour la libération devraient ainsi accepter la responsabilité d’avoir réduit la lutte politique à la lutte pour l’émancipation, créant du même coup ce que l’on pourrait appeler la crise de la politique linguistique. Comment se manifeste cette crise aujourd’hui ? La vaste majorité des Sud-Africains ne maîtrisent pas suffisamment les langues « porteuses de prestige » que sont l’anglais et l’afrikaans, pour entrer dans la compétition pour les emplois les mieux rémunérés et les carrières les plus prometteuses, sur un pied d’égalité avec les 20 % de la population qui parlent anglais et afrikaans couramment. Parallèlement, les langues indigènes n’ont pas acquis un statut suffisamment important pour convaincre les Sud-Africains que les maîtriser serait d’un quelconque bénéfice matériel ou social en dehors de la sphère communautaire.
 
Le statut des langues africaines sous le gouvernement ANC
 
 
L’élite au pouvoir et la bourgeoisie anglophone ont intériorisé l’idée réductionniste selon laquelle l’anglais est la clé du développement en Afrique du Sud, étant donné le contexte de la mondialisation croissante. Néanmoins, depuis 1994, l’Afrique du Sud s’est doté d’un cadre législatif en matière de droits des langues par le biais de sa nouvelle constitution. Cette dernière garantit une égalité horizontale aux onze langues officielles de la nation. Les onze langues officielles sont le tsivenda, le sepedi, le tsonga, le tswana, le seswati, le sesotho, le ndebele, l’isizulu, le xhosa, l’afrikaans et l’anglais [3]. En dépit des garanties d’égalité constitutionnelles, ces langues officielles peuvent encore être subdivisées en deux catégories : les langues africaines et les langues (l’anglais et l’afrikaans) revêtant le statut plus élevé de « langues compétitives » dans un contexte global.
Pour illustrer cette situation, prenons l’exemple des enfants dont la langue maternelle est une langue africaine. Ils doivent acquérir les bases de leur propre langue par le biais de manuels et méthodes rédigés dans une langue étrangère, en anglais la plupart du temps, bien que l’afrikaans se pose désormais en rival avec l’anglais, en tant que langue la plus parlée en Afrique du Sud. La plupart des Sud-Africains en sont arrivés à croire que les langues africaines « n’ont pas de mots » pour les objets modernes et les concepts scientifiques. Par conséquent, nombre d’Africains voient comme essentiel l’apprentissage de l’anglais afin de dépasser ces « lacunes » de leur propre langue.
Aussitôt après la levée de l’interdiction du Congrès national africain (ANC) en 1990, l’organisation relança son débat interne sur les politiques des langues, commençant par un séminaire sur les langues à Harare et aboutissant à une position officielle en la matière en 1991. Suivit la création de la Commission des langues en 1991, dont la mission était d’informer le public et de s’engager dans des consultations publiques sur les langues. La Commission publia un document indiquant que de larges segments des communautés noires urbaines exerçaient déjà une forte pression sur les écoles primaires pour que la langue d’instruction fût l’anglais dès le cours primaire. L’étude de la Commission des langues notait le caractère invulnérable de l’anglais, mais soulignait également que les langues africaines sont irréfutablement la première ressource linguistique de la plupart des Sud-Africains. L’étude et les analyses en résultant signalaient que l’ANC abandonnait sa position basée sur le droit en faveur d’une approche plus vigoureuse à l’égard des langues comme ressources identitaires. L’anglais demeure la menace la plus importante vis-à-vis de l’afrikaans comme langue à usage vertical. La politique d’apartheid, dont l’un des moteurs était la peur de la suprématie de l’anglais au plan international, a de toute évidence échoué. La place privilégiée de l’afrikaans ne pouvait perdurer si les langues africaines demeuraient dans une position d’infériorité alors que l’anglais gagnait du terrain. Pourtant, des mesures protectionnistes en faveur de l’afrikaans avaient été inscrites dans la Constitution intérimaire. Elles conservaient à l’afrikaans son statut de langue officielle au niveau national et le rétablissaient dans les bantoustans qui l’avaient rejeté. Les autres clauses de la Constitution de 1996 garantissant un statut d’égalité aux onze langues officielles d’Afrique du Sud n’avaient peut-être pas pour but d’être réellement mises en œuvre, mais elles constituent aujourd’hui un problème réel, difficile à résoudre.
 
Des organes en conflit pour la protection des langues
 
 
Les attentes en matière de langues ont abouti à la création d’un comité indépendant, le Pan South African Language Board (PANSALB), dont la mission est de promouvoir le multilinguisme, le développement des langues, et de protéger le droit de chaque communauté linguistique à pratiquer sa propre langue. Le fait que ce comité ait vu le jour par les aménagements faits par la Constitution promettait en théorie que le gouvernement s’engagerait dans la voie de la promotion du multilinguisme et du développement des langues. Le Comité est en fait paralysé et amputé de tout pouvoir réel par ses conditions structurelles et le cadre régulant ses activités.
La Constitution de 1996 prévoit la création d’une Commission pour la protection des droits des communautés culturelles, religieuses et linguistiques (Commission for the Protection of the Rights of Cultural, Religious and Linguistic Communities). Les mandats des deux organes linguistiques se recouvrent partiellement et il existe une très forte probabilité que les travaux du Comité soient affectés par l’existence même de la Commission puisque les prémices de la Commission sont basées sur un paradigme radicalement différent. La raison d’être de la Commission est le soutien aux tendances ethniques ou séparatistes qui permettraient à certains groupes ethniques de voir le jour et de se positionner en conflit direct dans la concurrence pour l’accès aux ressources et à certains privilèges. Certains analystes craignent qu’à long terme la Commission n’alimente le ferment ethnique et la concurrence pour de maigres ressources.
La relation d’interdépendance entre les langues et leurs communautés ne reçoit que très peu d’attention au sein d’un système qui garantit l’égalité à onze langues officielles. Le risque de conflit et de relations tendues entre groupes ethniques est considérablement exacerbé par cette garantie constitutionnelle. Toute activité en vue du développement des langues entreprise par le PANSALB ou tout autre organe ou agence basé sur la promotion du multilinguisme et non sur la promotion d’une langue donnée n’a aucune chance d’aboutir. L’espace fourni à cette Commission par la nouvelle Constitution est en fait symptomatique d’un environnement dans lequel les politiques et les législateurs ne conçoivent pas la langue au-delà des rapports qu’elle nourrit avec les identités culturelles, l’histoire et la discrimination.
Depuis 1994, l’Afrique du Sud a donc introduit une forme d’égalité horizontale qui accorde des garanties constitutionnelles à toutes les langues officielles de la nation. Ces mêmes garanties ne fournissent pourtant pas aux langues africaines une chance égale de se développer. La communauté afrikaner en est bien consciente qui a formé plusieurs groupes de pression travaillant à la sauvegarde et au développement de l’afrikaans. Il est important de rappeler ici que l’afrikaans est probablement la deuxième langue la plus répandue dans le pays et certainement la plus parlée, l’anglais étant la langue la plus utilisée dans les provinces du Kwazulu-Natal, du Cap-Est et dans certaines zones du Gauteng.
Bien que privée du soutien du parti au pouvoir, l’élite afrikaner utilise les ressources mises à sa disposition par la Constitution de manière efficace et systématique. Elle a fondé le Groupe 63, composé d’intellectuels, de politiciens et d’écrivains afrikaners et d’autres groupes de pression dont le leitmotiv est l’identité culturelle afin de faire avancer la cause de l’afrikaans. Le moteur de ces initiatives est la crainte ancestrale que l’anglais ne soit déjà devenu la lingua franca de l’Université, du gouvernement et des affaires. Les Sud-Africains noirs, eux aussi, se souviennent des restrictions et des conditions imposées par la colonie britannique pour promouvoir l’usage de l’anglais. Le défi auquel l’Afrique du Sud est aujourd’hui confrontée est donc de développer une lingua franca comme réel instrument en vue de la construction de la nation.
Face à ce dilemme, une approche créative pourrait consister à reconsidérer les similarités entre langues pour aboutir à des langues régionales. Cependant, la langue d’instruction dans les écoles secondaires est l’anglais en majorité suivi par l’afrikaans, dans ses fiefs traditionnels. En théorie, les apprenants peuvent recevoir leur enseignement dans une langue régionale. En pratique, ce ne sont là que de rares exceptions. Lorsque les langues africaines sont au programme, elles le sont en tant que matière et non en tant que langue d’instruction. En réalité, la majorité des enseignants (africains ou autres) en poste aujourd’hui ont été formés à l’enseignement de l’afrikaans et représentent un groupe de pression non négligeable auprès du gouvernement en faveur du maintien de l’enseignement de l’afrikaans en tant que deuxième langue. Dans la vaste majorité des écoles, le choix d’une deuxième langue est obligatoirement l’anglais ou l’afrikaans. Le zulu, le xhosa et le sotho, en tant que langues les plus répandues après l’anglais et l’afrikaans, pourraient devenir des langues d’instruction, mais la réalité semble radicalement différente.
L’héritage de l’Afrique du Sud en matière de conscience raciale et ethnique a un impact indéniable sur toute tentative de formulation d’une politique linguistique nationale. Les Sud-Africains reconnaissent à présent la diversité culturelle dans les institutions nationales, après une longue lutte de libération contre un État blanc autoritaire qui manipulait sans vergogne la diversité raciale et ethnique en imposant des droits différents à des groupes définis de façon précaire. Une interprétation correcte de la culture sud-africaine noire révélerait l’existence d’une culture indépendante née sous le joug de l’apartheid, qui a encore un impact sur toutes les tentatives de définition de politique linguistique cohérente.
Cette culture noire comporte également des éléments singuliers qui sont le produit direct de la résistance à l’inégalité. Certains éléments de la « culture de la résistance » sont la tsotsitaal et une culture de masse qui lit magazines et journaux, écoute la radio et regarde la télévision. Le terme tsotsi (litt. : voyou) a longtemps revêtu une connotation négative auprès des blancs et des noirs sud-africains, se référant à une « conduite criminelle », principalement de la part de la jeunesse. Taal signifie langage en afrikaans. Le terme « tsotsitaal » a néanmoins acquis ces dernières années un sens plus général et signifie aujourd’hui la langue parlée par la jeunesse progressiste noire et urbaine. Dans l’Afrique du Sud postapartheid, on observe l’émergence d’une nouvelle langue vernaculaire faite principalement de zulu, de bribes de tswana ou d’afrikaans, dépendant de la région, utilisée dans les médias populaires et parlée par les blancs et les noirs de souches sociales différentes. Il existe des sources primaires qui permettraient de dresser le panorama de la convergence de la langue, la culture, la classe sociale et l’identité des Sud-Africains noirs. Là n’est pas notre propos, mais il serait pertinent de procéder à une étude approfondie de cette convergence avant de formuler toute politique linguistique en Afrique du Sud.
L’un des plus grands défis pour le gouvernement ANC consiste à redresser les disparités linguistiques héritées. Ces disparités sont le produit des politiques linguistiques de l’époque coloniale et de l’apartheid qui ont négligé les langues indigènes, obligé les populations indigènes à apprendre le hollandais, l’anglais et plus tard l’afrikaans. L’État doit aussi répondre aux attentes de la Constitution et mettre en œuvre la réalité des onze langues officielles. Pourtant, sa politique linguistique en matière de développement des langues tend vers une domination de l’anglais. Le gouvernement semble adhérer à la perception que l’anglais, la langue des affaires et de l’éducation, est la clé de l’avenir dans une perspective mondialiste.
Si l’objectif est dorénavant de laisser place à une politique de la langue qui en privilégierait une par rapport aux dix autres, sur la base de la viabilité économique, la maîtrise de l’anglais est désormais un facteur déterminant et l’anglais mérite donc bien sa place en Afrique du Sud en tant que moyen de communication. L’anglais n’est pourtant pas le médium idéal pour bien des aspects de la vie sociale en Afrique du Sud. Dans l’idéal, les langues parlées localement seraient les meilleurs moyens de transmission pour l’éducation et la culture. Dans cette perspective, puisqu’il est complètement impensable du point de vue pratique et économique d’établir les onze langues au niveau local, il nous semble que le développement de langues régionales pourrait être une solution pertinente. Une langue régionale pourrait jouer un rôle essentiel dans la transmission de la culture et comme moyen d’instruction. Il paraît également fondamental que les lois régionales et nationales soient aussi formulées dans des langues régionales, bien que l’on conçoive aisément les raisons pragmatiques qui poussent le Parlement à conduire ses affaires en anglais.
Il reste aussi beaucoup à faire en matière d’application réelle et pratique de l’égalité horizontale dans l’usage des langues en Afrique du Sud. Par le biais d’une législation bien pensée et en s’assurant du respect méticuleux de cette législation, il est envisageable d’accorder une place égale à toutes les langues locales à tous les niveaux officiels et dans les affaires. Le processus pratique de mise en œuvre d’une égalité de fait de toutes les langues pourrait ainsi remettre en question l’hégémonie de l’anglais. L’afrikaans devrait aussi gagner une reconnaissance de la part de l’État en tant que moyen de communication le plus répandu.
De plus, les langues africaines sont de façon croissante utilisées au quotidien comme mécanismes de différenciation avec les Africains d’autres pays. L’incidence de la xénophobie est un facteur à ne pas négliger et l’incident regrettable de 1999 au cours duquel trois Africains qui voyageaient en train à Pretoria ont été tués parce qu’ils ne pouvaient répondre à leurs agresseurs dans une langue locale devrait ne pas faire oublier à l’Afrique du Sud l’importance de forger des liens linguistiques et culturels plus conséquents avec ses pays limitrophes. Il serait peut-être pertinent de s’interroger sur l’opportunité d’une reconnaissance des langues importées par les récentes vagues migratoires.
L’aspect primordial révélé par notre analyse est que toute politique de la langue en Afrique du Sud devra à l’avenir dépasser les notions jacobines déplacées, unitariennes et impérialistes, afin de repenser les problèmes raciaux et ethniques sud-africains et de proposer des solutions. L’on pourrait s’inspirer, pour commencer, de la pensée de Stephen Bantu Biko (Steve Biko), un mélange de compréhension aiguë de la politique de la culture et de la race en Afrique du Sud, de sources telles que les perspectives du Black Power aux États-Unis, de courants anticolonialistes inspirés par Fanon et de pédagogie de l’émancipation. Biko a eu une influence profonde sur la conscience politique sud-africaine. Étudiant précis, il s’est méticuleusement attaché à appliquer son esprit méthodique en plaçant les pratiques culturelles et sociales des noirs au centre de l’analyse de la politique raciale en Afrique du Sud. En termes de politique des langues, il s’agit donc de reconnaître l’importance des politiques culturelles et d’accorder le droit aux philosophes politiques de créer un espace d’émancipation pour les Sud-Africains noirs dans lequel ils seront libérés du joug du pouvoir blanc et de la domination culturelle et en deviendront indépendants. Partant du constat de l’héritage du colonialisme et de l’apartheid, une politique linguistique qui reconnaîtrait l’importance du développement des langues africaines serait un vecteur primordial pour une Afrique du Sud émancipée au stade actuel de sa transition et au-delà. â—†
 
NOTES
 
[1] S’il est vrai que la première langue de tout Sud-Africain est sa langue maternelle, dans le cas des Sud-Africains d’origine indienne, la langue maternelle d’origine a quasiment disparu au cours de la dernière génération. Leur première langue est devenue l’anglais et, dans une infime proportion, l’afrikaans. Les langues vernaculaires indiennes existent encore à travers le libellé des sous-groupes de la communauté dite indienne, qui dérivent de la langue indienne d’origine. De toute façon, ces langues vernaculaires indiennes ne figurent pas dans les langues officielles sud-africaines.
[2] Pour consulter les documents publiés par le PANSALB : <http:// www. gov. za/ reports/ 1998/ pansalb. htm>.
[3] Les onze langues officielles ont été déterminées sur la base de critères géographiques et sociaux. La politique de l’apartheid avait regroupé les Africains autour de considérations linguistiques et les langues officielles – hormis l’anglais et l’afrikaans – sont directement héritées des groupes linguistiques de l’apartheid. Il est à noter que d’autres langues sont pratiquées en Afrique du Sud aujourd’hui et nous faisons ici référence aux langues indiennes. La question pourrait se poser de savoir pourquoi les langues indiennes (le tamoul, le telegou, l’hindi, l’urdu, et le gujarati) ne figurent pas au tableau des langues officielles. Tout d’abord, la communauté indienne a toujours été considérée comme un groupe homogène formé autour de traits phénotypiques et à partir d’une origine territoriale distincte. L’apartheid a reconnu le groupe indien comme une population permanente de l’Afrique du Sud en 1961, après un siècle de présence sur le territoire. Bien que la communauté indienne présente une stratification sociale interne formée au départ par les différentes langues vernaculaires indiennes, les gouvernements successifs ne les ont jamais reconnues et se sont contentés d’une définition de groupe, « le groupe indien ». C’est dans cette logique que les langues indiennes ne sont pas représentées sur le plan politique national. La Constitution de 1996 accorde néanmoins « protection et respect » aux langues « communément pratiquées par certaines communautés sud-africaines : l’allemand, le grec, le gujarati, le hindi, le portugais, le tamoul, le telegou, et l’ourdou » (Constitution de 1996, chap. 1, art. 6-5-b.-i). Il est aussi important de noter que dans un souci d’intégration face à une population en général très antagoniste et négative, les Sud-Africains d’origine indienne ont opté pour une stratégie linguistique qui a mené à la quasi-disparition rapide des langues vernaculaires au profit de l’anglais et de l’afrikaans, les langues dominantes. Pour plus d’informations sur ce sujet, voir Rehana Ebrahim-Vally, Kala Pani. Caste and Colour in South Africa, trad. du franç. par Emmanuelle Gille, Cape Town, Kwela Books, août 2001 (à paraître).
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