2001
Raisons politiques
Dossier : Langues et façonnements identitaires
Arrêt sur langage en Bosnie-Herzégovine
Neven Andjeliç
Neven Andjeliç est correspondant de CNN à Londres.
L’accord de paix de Dayton, qui a permis de mettre fin à la guerre en Bosnie en 1995, a été imprimé initialement en quatre langues : en anglais, compte tenu naturellement de l’identité des maîtres d’œuvre du processus de paix, en bosniaque, en serbe et en croate ; trois idiomes séparés, issus de la scission d’une seule et même langue sous l’effet de la guerre et des passions nationalistes et qu’il est aussi possible de considérer comme trois appellations distinctes de la même langue.
Sous le règne du communisme, la langue parlée en Bosnie-Herzégovine était appelée « serbo-croate » ou « croato-serbe ». Les différences dialectales n’étaient pas fondées sur des particularités ethniques, mais sur des distinctions régionales. La seule différence perceptible résidait dans l’attitude des peuples à l’égard des deux formes alphabétiques utilisées par le serbo-croate et équitablement représentées dans les usages linguistiques officiels. Dans certaines régions croates, les populations accordaient leur préférence à l’alphabet latin, tandis que le cyrillique était plus répandu dans les zones de peuplement serbe. Dans les discours officiels, les dirigeants faisaient néanmoins très attention à ce que les deux formes scripturales soient l’objet d’un traitement égal. Les établissements scolaires alternaient ainsi les alphabets, ce qui suscitait parfois chez les jeunes élèves des efforts grotesques pour transcrire l’anglais ou le français sous forme cyrillique. Le journal officiel,
Oslobodjenje (Libération), présentait une typographie des plus étranges, puisque chaque page était imprimée dans les deux alphabets. La décision des rédacteurs d’abandonner l’alphabet cyrillique n’a été prise qu’en mai 1992, soit deux mois après le déclenchement du conflit et alors que Sarajevo subissait le siège des forces serbes. Cette décision a eu pour effet de confronter les responsables de la publication moins à des problèmes politiques et linguistiques qu’à des difficultés d’impression
[1].
Ce n’est qu’au cours de la dernière décennie que les évolutions politiques ont fini par dicter les changements linguistiques. Après avoir conclu un partenariat, les partis nationalistes se sont emparés du pouvoir en 1990. Dans les années qui ont suivi l’accession des nationalistes au pouvoir, un sondage a été réalisé et a permis de constater que les citoyens se conformaient aux recommandations de leurs leaders politiques ou, plus précisément, ethniques. La question relative à la langue a recueilli des réponses d’une diversité considérable d’un groupe ethnique à l’autre. Pour la première fois dans l’histoire, les musulmans de Bosnie (
Bosniaks, ainsi qu’ils se désignent eux-mêmes) donnaient à leur langue le nom de « bosniaque ». Pourtant, il s’agissait toujours de la même langue, parlée par tous les Bosniaques et appelée « serbe » ou « croate » par la plupart des Serbes et des Croates. Comme l’a affirmé Ivan Lovrenovic, auteur bosniaque très respecté, « on a là une langue qui à la base n’a jamais acquis un nom commun unanimement admis. En termes scientifiques, la solution la plus raisonnable que préconise le professeur Radoslav Katicic, linguiste zagrébois, est de désigner cette langue sous le nom de slave méridional d’Europe centrale »
[2]. Au plus fort du conflit, cependant, tous les groupes ethniques ont déployé d’immenses efforts pour se distinguer les uns des autres, recourant à tous les moyens disponibles, y compris dans la sphère linguistique.
Le pouvoir nationaliste serbe, qui exerçait alors le contrôle de plusieurs régions qui ont constitué plus tard la République serbe de Bosnie, a instauré l’usage officiel de la langue serbe, telle qu’on la parle en Serbie et non d’après la forme prise historiquement par cette langue en Bosnie-Herzégovine. Cette variante du serbe présente des différences dialectales avec la langue serbe qu’utilisent les Bosniaques et les habitants de l’Herzégovine. Cependant, cette variante du serbe n’est jamais parvenue à s’enraciner dans la population, d’autant que le remplacement de R. Karadzic et des autres leaders serbes de Bosnie par de nouveaux dirigeants a conduit à la révocation des décrets relatifs à la langue. Les chefs politiques croates ont, dans le même temps, développé des efforts substantiels pour adopter les formes linguistiques répandues en Croatie, là encore contre les habitudes naturelles des citoyens de Bosnie, et sont même parvenus à imposer plusieurs vocables dans le langage quotidien. Aussi, à part changer l’appellation de la langue désormais désignée sous le nom de croate, les efforts des nationalistes croates se sont révélés impuissants à transformer les schémas linguistiques élémentaires. Enfin, les musulmans bosniaques ont changé le nom de leur groupe ethnique et se sont fait appeler
Bosniaks. Ils désignent désormais leur langue sous l’appellation de bosniaque, et ont publié un dictionnaire et une grammaire
[3]. La plupart des nouveaux vocables, bien que peu nombreux, viennent d’anciens mots turcs utilisés il y a un siècle et leur usage a été publiquement encouragé. Les autres groupes ethniques refusent toutefois de reconnaître l’appellation de langue bosniaque. D’après Radoslav Katicic, « il est toujours préférable d’appeler cette langue
bosniak car elle n’est pas la langue de tous les Bosniaques »
[4].
En pratique, cependant, peu de changements sont intervenus. Le professeur Gerhard Neweklowsky a observé que « le langage journalistique employé dans la presse ne différ[ait] pas vraiment de celui en vigueur il y a dix ans. La situation est similaire pour les médias électroniques »
[5]. On peut en conclure que la langue est demeurée relativement inchangée en Bosnie-Herzégovine et que la seule modification significative concerne la désignation de la langue par les différents groupes ethniques. Il est cependant probable que ce problème a plus de chances d’être résolu par les prochaines générations d’hommes politiques que par les linguistes ou, tout simplement, par des efforts constants pour démocratiser les opinions publiques et créer un environnement national plus tolérant impliquant toutes les parties. À l’heure actuelle, la manière la plus prudente de nommer en pratique les langues est de dire « ceci est ma langue » ou « la langue que je parle », comme de nombreux voyageurs de Bosnie, ayant appris le serbo-croate, ont pu s’en rendre compte. â—†
(Traduit de l’anglais par Mickaël Vaillant)
[1]
K. Kurspahic,
As Long as Sarajevo Exists, Connecticut, Pamphleteers Press, 1997 ; T. Gelten,
Sarajevo Daily : A City and its Newspaper under Siege, Haper Collins, 1995.
[2]
Propos de Ivan Lovrenovic recueillis lors de la table ronde sur la langue en Bosnie-Herzégovine organisée par le magazine
Dani à Sarajevo.
Cf. <
www. bhdani. com>.
[3]
Pravopis bosanskoga jezika, Sarajevo, Preporod, 1996.
[4]
Entretien avec Mile Stojic pour le magazine
Dani, Sarajevo.
Cf. <
www. bhdani. com>