Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629051
225 pages

p. 153 à 173
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Dossier : Langues et façonnements identitaires

no 2 2001/2

2001 Raisons politiques Dossier : Langues et façonnements identitaires

Les nouvelles frontières de la civilisation russe

Timour Atnachev Timour Atnachev est en troisième année de doctorat à l’Institut d’études politiques de Paris (cycle supérieur de Pensée politique) et à l’Institut de philosophie de l’Académie des sciences de Russie. Il travaille sur la reconstruction du passé national en URSS pendant la perestroïka et sur la logique de la structuration des clivages politiques.
La « diaspora russe » semble menacer l’intégrité des nouveaux États dans l’espace postsoviétique. L’histoire de l’expansion russe et soviétique a déterminé la carte ethnique actuelle et les jeunes communautés doivent construire leurs identités culturelles et politiques avec ce lourd héritage. Malgré les attentes, on ne peut pas parler de formation de la diaspora ethnique russe ni de rejet univoque des Russes. L’analyse des différents types de données montre que la langue russe trace au sein des sociétés de l’ex-URSS des frontières sociales souples d’un type nouveau où la relation entre le groupe et la langue n’a pas de caractère exclusif. Un équilibre dynamique assure la séparation des tâches entre les langues nationales et le russe, d’un côté, le russe et les autres langues à vocation universelle, de l’autre. Les nouvelles frontières de la civilisation russe sont peut-être moins bien gardées et plus souples, mais, à leur façon, plus durables. « Russian diaspora » is often perceived as a threat to the integrity of the new States in the postsoviet area. The history of Russian, and the Soviet expansion have plotted the actual mixed ethnic map and the new societies have to build their identities facing this heavy heritage. Surprisingly, we can talk neither about a political consolidation of a Russian ethnic diaspora, nor about a clear reject of the Russians. An analysis of different types of data available shows that the key issue for explaining this situation is the Russian language, which draws social boundaries of a new type. The relationship between the group and the language is not exclusive. A dynamic equilibrium maintains the division of labour between national languages and Russian, on the one hand, Russian and other universal languages, on the other. Thus, the new frontiers of Russian civilisation are less patrolled and more elastic, but finally more solid.
Les vingt-cinq millions de Russes qui habitaient dans les républiques soviétiques en 1991 se sont retrouvés, après la dissolution de l’URSS, hors des frontières politiques du nouvel État russe, la Fédération de Russie. Depuis peu, les « compatriotes » [1] résidant dans les pays frontaliers deviennent un enjeu explicite de l’agenda de la politique extérieure russe. Plus largement, la question est désormais celle de la définition même de l’identité de la nouvelle Russie. Depuis sa naissance, la Fédération de Russie, qui a abandonné le grand projet soviétique de l’URSS, cherche les principes d’une nouvelle existence historique qui pourraient intégrer le lourd et riche héritage du passé dans un projet commun d’avenir. La question se pose symétriquement aux États postsoviétiques, qui doivent rejeter ou intégrer cet héritage russe constitué par la langue, la culture, les pratiques et les quelque vingt-cinq millions d’hommes et de femmes vivant sur leur territoire.
Dans les pays de l’ex-URSS, l’ensemble de ces phénomènes que l’on désigne différemment – « diaspora russe », « peuples slaves », « population russophone » – est au fond l’héritage de l’expansion tant de l’Empire russe que de la Russie soviétique. Pour aborder cet ensemble encore flou de phénomènes, on peut analyser la place de la « diaspora russe » ou russophone dans les Pays baltes et les pays de la Communauté des États indépendants. Dans certains régions, en Ukraine, Kazakhstan, Moldavie et Estonie, cette diaspora ne peut même pas être appelée une « minorité » puisque jusqu’à 95 % des habitants s’y considèrent comme russes. Sans que l’on s’en aperçoive, la guerre de sécession s’impose comme horizon. L’exode et son opposé, l’assimilation des Russes par les nationalités respectives des pays d’habitation, sont bien la solution qui s’offre naturellement. Cette approche domine les études rédigées sur ce sujet [2]. Il s’agit ici de modifier ce cadre en examinant le tracé de la frontière que pose la langue russe dans les pays de l’ex-URSS. La grande diversité des cas regroupés sous l’appellation « ex-URSS » et le manque de données systématiques et fiables [3] exigent une certaine modération de jugement. Tout en prenant les précautions nécessaires, il semble important de proposer des classifications et d’avancer des thèses applicables à l’ensemble des pays concernés.
Dépasser l’horizon du triangle guerre-assimilation-exode sera l’ambition de cet article. Les termes même de « diaspora russe » ou de « diaspora russophone », doivent être mis en cause. Dans ce contexte, seule la langue russe (et non la diaspora) permet d’appréhender de façon synthétique l’ensemble de l’héritage impérial russe et soviétique hors des frontières de la Russie actuelle.
Après avoir cerné la spécificité historique de l’expansion de la Russie, en particulier la spécificité de sa politique envers les peuples conquis ou associés au cours de cette expansion, nous dresserons un tableau général des usages de la langue russe et établirons une typologie à partir des caractéristiques générales quantifiables ou qualitatives. L’analyse des coûts et avantages d’un abandon éventuel de la langue russe au profit des langues nationales ou d’autres langues sera au cœur de la troisième partie. Enfin, le concept de frontière souple, introduit en conclusion, remettra en question la pertinence scientifique des termes « diaspora russophone » et « diaspora russe ». Cette question en cache une autre tout aussi importante, celle des perspectives pratiques de mobilisation de ce vaste ensemble qui n’a toujours pas de nom défini.
 
La spécificité de la russification : les racines historiques
 
 
L’État russe qui commence à se construire à partir de la principauté de Moscou sous Ivan III connaît une expansion extraordinaire tout au long de son histoire. Ce long développement, marqué par de brèves périodes d’arrêt ou de régression, ne cesse qu’à la fin du 20e siècle.
Malgré la perte de très nombreux territoires intégrés depuis des centaines d’années ou depuis plusieurs décennies, la Russie reste le plus grand pays du monde. La croissance presque ininterrompue du territoire russe et de sa zone d’influence présente plusieurs traits spécifiques qui en font un cas tout à fait unique dans l’histoire européenne. Depuis le 15e siècle, deux facteurs majeurs – la très faible densité de la population à l’Est et une relative faiblesse culturelle et industrielle des peuples du Sud – ont créé les conditions d’une conquête presque illimitée des nouveaux territoires voisins. Une telle conquête était impossible en Europe de l’Ouest ou en Europe centrale, où la densité de population était beaucoup plus importante : depuis les Grandes Découvertes, la colonisation des territoires outre-mer constituait l’enjeu majeur. Or l’expansion de l’Empire russe à l’Ouest était beaucoup plus difficile et lente. La Russie a adopté un modèle de conquête dans lequel la diversité culturelle et ethnique des nouveaux territoires a été gommée par la continuité géographique [4]. Sans devenir de véritables colonies, les nouveaux territoires restaient pourtant bien différents de la « métropole ». Un autre facteur important est lié à l’incertitude ou à l’ambiguïté de la politique nationale soviétique. Cette politique combine (soit de manière simultanée, soit successivement) la russification, l’internationalisme et la promotion des nationalismes locaux. Le recours simultané à ces trois stratégies est la réponse graduellement adoptée par les bolcheviks pour répondre aux problèmes ethno-nationaux légués par l’Empire tsariste. L’importance de ce mélange et ses contradictions, qui ont été ignorées ou reniées par le pouvoir central, ont été mises en évidence par les chercheurs russes et occidentaux [5].
Dès les années 1920, Lénine affirme que le but ultime de la politique nationale de la Russie est la russification de tous les peuples de la République soviétique, tout en mettant en garde contre un « chauvinisme grand russe ». Le premier objectif qui guidait la politique nationale de la jeune Russie soviétique fédérale, puis de l’Union Soviétique des Quatre (1922), était sans doute la reconquête des mouvements nationalistes anti-impériaux. La stimulation des cultures nationales et la politique de diversification linguistique étaient destinées à capter l’énergie politique nationaliste au profit du projet soviétique. Cet effort initial s’est progressivement cristallisé autour de la structure fédérative des quinze républiques nationales. Celle-ci résultait d’une hiérarchisation complexe des grands peuples, nations et ethnies, chacun ayant droit à la représentation politico-territoriale et culturelle au sein de l’Union Soviétique après la seconde guerre mondiale [6]. Les Pays baltes, conquis et intégrés selon le schéma déjà existant, ont gardé leurs identités formelles. En revanche, le découpage de certains territoires était nécessairement arbitraire, comme l’atteste la création des républiques soviétiques de Tadjikistan ou de Moldavie [7]. La hiérarchisation des nations et des peuples supposait également la mise en œuvre par le centre des ressources adéquates pour promouvoir les cultures et les langues nationales ; en particulier, les peuples n’ayant pas connu de système d’écriture se sont vu attribuer des alphabets fondés sur le cyrillique. Ces efforts contribuaient indirectement à figer l’appartenance ethnique des individus et des groupes.
Au début des années 1930, la politique nationale est graduellement orientée vers une centralisation de fait par le biais de la russification forcée entreprise par Staline. Cette évolution trouve peut-être son accomplissement symbolique dans la grande discussion publique sur la langue russe entre l’académicien Marr et Staline lui-même après la seconde guerre mondiale [8]. En dépit de l’asymétrie des positions des protagonistes qui aurait pu vider le débat de tout contenu intellectuel, cette « discussion » met bien en lumière deux conceptions des politiques culturelles et nationales. En accord avec les prémisses méthodologiques du marxisme, l’académicien Marr a développé une conception originale de la dépendance de la langue nationale vis-à-vis de la structure économique des sociétés. Étant un élément de la superstructure, la langue devrait subitement se transformer en fonction des changements dans les rapports de production. Comme vingt ans auparavant [9], Staline intervient dans la discussion scientifique pour affirmer les priorités politiques stratégiques : la langue russe ne peut pas être considérée comme une variable dépendante de la structure sociale. Elle possède des caractéristiques spécifiques qui en font la substance de l’identité nationale tout en lui conférant un caractère universel. Cette spécificité ou « essentialité » du russe doit être utilisée en URSS comme un fondement de la cohésion interne mais aussi comme une source de rayonnement international [10].
Ce que l’on doit noter, c’est la souplesse de la définition stalinienne du rôle de la langue. Elle s’inscrit dans l’ambiguïté générale de la conception de la nation. Il est erroné de voir dans la définition de la nation donnée par Staline l’expression de l’approche holiste, ce que soutiennent pourtant la plupart des chercheurs occidentaux et russes. En effet, tout l’effort conceptuel de Staline consiste ici à maintenir l’imprécision de la frontière qui sépare l’holisme d’une vision (dé)constructiviste. Cette confusion permet au pouvoir de rester le seul juge et maître du sens dans la définition de la politique [11].
Ainsi, tout en affirmant le caractère essentiel de la langue russe, qui serait intimement lié à l’histoire du peuple russe, Staline la propose à tous les autres peuples de l’Union Soviétique afin de renforcer leurs cultures nationales. Cette combinaison va à l’encontre de l’approche « essentialiste » qui prône le maintien d’une cohérence entre la langue et la nation. L’universel et le particulier sont sciemment mélangés et l’identité russe est suspendue entre l’ethnique et l’universel, réunis dans un élan impérial.
En ce qui concerne les moyens utilisés pour mettre en œuvre la politique nationale, « l’éventail » était très large. Outre l’élargissement de l’usage de la langue russe, cette politique s’appuyait sur l’utilisation régulière des forces armées et les déplacements massifs de peuples dans les cas où le sentiment national empêchait la loyauté envers le centre. Les déportations des Tchétchènes, des Ingouches, des populations des trois Pays baltes ou des Tatars de Crimée sont les résultats de l’application systématique de la force dans la « politique nationale » stalinienne. Le déplacement des peuples de leur lieu d’habitation historique se combinait avec l’arrivée tout aussi massive des Russes dans les villes et surtout dans les capitales de ces républiques soviétiques. C’est cette politique agressive qui a structuré la carte ethnique actuelle de l’espace postsoviétique. La politique stalinienne combinant la russification par les déplacements des ethnies et l’universalisation de la langue russe est à l’origine de la préformation de la « diaspora russe » dans les pays de la CEI et les Pays baltes.
La « politique nationale » du Bureau politique du Parti communiste de l’Union Soviétique après la destitution de Khrouchtchev, qui a réaffirmé plus explicitement la russification comme priorité politique, évolue vers l’affaiblissement de la russification au profit de deux autres composantes principales de l’approche soviétique : l’internationalisme et la promotion des cadres nationaux à l’intérieur de chaque unité administrative nationale. La première composante acquiert une forme inédite avec la « nouvelle communauté historique – le peuple soviétique », amorcée par Staline et proclamée à la fin des années 1960. Cette proclamation officielle marque un effort d’ingénierie sociale sans précédent. Le russe est désigné comme langue de communication entre les peuples de l’Union ; c’est « seulement » à ce titre qu’il est la langue principale. Cette nouvelle identité est proposée aux citoyens soviétiques pour répondre aux affrontements interethniques qui commencent à se manifester comme le résultat de l’usage précédent de la force, mais aussi, paradoxalement, comme le résultat de l’abandon de cet usage.
Cette tentative a eu un certain succès [12], mais elle n’a pu surmonter la dynamique de la nationalisation des sociétés des républiques soviétiques. Cette nationalisation ou « ethnification » de la politique était largement inspirée par la politique du centre, qui a introduit un système implicite de quotas pour promouvoir les cadres nationaux à la direction de chaque république. Ainsi, à la fin des années 1970, la majorité des dirigeants de chacune des quinze républiques étaient les représentants de l’élite nationale locale « titulaire » [13]. À la veille de la perestroïka, la tension augmenta entre les ethnies titulaires de chaque unité politique et les Russes ou représentants d’autres ethnies (qui étaient dans la plupart des cas russophones). Cette tension se manifesta par les protestations et même les affrontements violents qui eurent lieu en Géorgie, en Haut-Karabakh, au Kirghizistan, au Kazakhstan et en Ukraine. Préfiguré par la politique stalinienne, le dispositif d’équilibre entre la structure politique et la structure ethnique de l’Union Soviétique n’était plus assuré en l’absence de la volonté et de la capacité d’utiliser la violence systématique. Les mesures palliatives mises en œuvre par les successeurs de Staline n’ont pu proposer une alternative viable à la violence, alors qu’elles renforçaient l’ambiguïté initiale du dispositif.
 
Les Russes, les russophones et la langue russe : une image synthétique
 
 
Pour compléter l’analyse historique et la dépasser, il faut dresser l’état des lieux des usages du russe dans l’ex-URSS. La matière est difficile à aborder directement en raison de la rareté de recherches systématiques et de la complexité de l’objet lui-même. Notre approche va donc combiner différents types de sources.
La première à prendre en compte est sans doute la composition ethnique des républiques nationales. Toutes les républiques ex-soviétiques se réclament d’une identité politique définie par l’ethnie titulaire, dont la langue nationale est l’attribut majeur. Dans la continuité du découpage officiel soviétique, l’ethnie donne son identité politique à chacune des entités nouvellement souveraines [14]. Les chefs d’État de toutes les républiques appartiennent à l’ethnie titulaire et il serait difficile d’imaginer une exception à cette règle dans un avenir proche. Pourtant, le poids relatif de l’ethnie titulaire au moment de la proclamation de l’indépendance était très variable : de moins de 40 % au Kazakhstan et autour de 50 % au Kirghizistan, à 80 % en Lituanie, et jusqu’à 93 % de la population en Arménie. Le poids démographique des autres ethnies est important dans la plupart des républiques en Asie et également dans deux Pays baltes, la Lettonie et l’Estonie. Les autres jeunes républiques de l’espace postsoviétique ont une moyenne légèrement supérieure à 70 % de la population comme en Ouzbékistan, en Biélorussie, en Ukraine et en Moldavie. Seuls l’Arménie et l’Azerbaïdjan (et la Russie avec 81 % de Russes ethniques) [15] pouvaient revendiquer une relative homogénéité ethnique, gage supposé d’un nationalisme pacifique. En prenant en compte l’histoire des déplacements des populations déjà évoquée et les données sur sa composition ethnique, on peut constater que la majorité des représentants des ethnies non titulaires sont russes ou que le russe est leur langue maternelle. Or la majorité des nouveaux États ont été obligés de répondre à la question implicitement posée par le dernier grand recensement soviétique de 1989 : comment construire un État national avec environ un tiers de la population parlant le russe mieux ou tout aussi bien que la langue nationale ?
La première conclusion à laquelle on arrive est que la proportion de Russes ethniques n’est pas un facteur qui détermine la réponse choisie. Ainsi, en Ouzbékistan, où les Ouzbeks représentaient à peu près 70 % de la population, et en Lituanie (80 %), le russe est actuellement très peu usité, tandis que la Biélorussie (78 %) a opté pour une russification continue à tous les niveaux, au détriment du biélorusse, marginalisé et cantonné à certains domaines relevant de la haute culture et à des régions rurales du Sud-Ouest. Évidemment, la simple prise en compte de l’appartenance ethnique déclarée par les personnes, comme facteur déterminant la place du russe et des Russes dans les sociétés postsoviétiques, est largement insuffisante.
Une deuxième caractéristique est particulièrement éclairante pour la compréhension des choix politiques et les processus linguistiques spontanés. Les chiffres relatifs à la composition ethnique se transforment considérablement dès lors que l’on veut préciser le pourcentage des Russes dans les villes et capitales des anciennes républiques soviétiques, comme le suggère l’histoire de la russification soviétique. Partout, à une seule exception, les Russes ont proportionnellement beaucoup plus de poids dans les capitales que dans l’ensemble de la population du pays [16]. Cette tendance est particulièrement marquée au Kazakhstan, au Kirghizistan, en Moldavie et en Lettonie. Sans pouvoir déceler une cohérence dans ces variations de l’importance proportionnelle des Russes dans les capitales, on voit que cette variable n’implique pas non plus directement des réactions politiques univoques, ni l’évolution naturelle des processus socio-culturels. Si cette situation a créé, au Kazakhstan ou au Kirghizistan, les conditions d’un bilinguisme largement accepté politiquement et socialement, en Lettonie, le russe (aussi bien que les Russes) est évincé de la sphère publique à la fois par des mesures administratives et par les réactions spontanées des Lettons. Qu’elle soit marginalisée ou acceptée dans sa différence, la population russophone est une population urbaine et active. En considérant plus attentivement les données disponibles, on trouve la confirmation de ce profil initial : en 1989, près de la moitié des Russes habitant à Tallin, 64 % à Kichénau et 70 % à Tachkent étaient des ouvriers qualifiés ou appartenaient au secteur des services. Actuellement, les Russes et, plus largement, les russophones occupent une place proportionnellement beaucoup plus importante que leur poids démographique dans les affaires et le commerce [17]. Le russe devient donc surtout une langue des grandes villes et de la population active. C’est dans les grandes villes et surtout dans les capitales qu’il est utilisé aussi bien par les Russes que par une partie des représentants de la nation titulaire.
Pourtant, le taux d’urbanisation des pays varie considérablement. Trois groupes se dégagent assez nettement [18]. En prenant en compte cette diversité, on peut affirmer que l’importance du russe serait logiquement plus grande dans les sociétés urbanisées, tandis que sa place serait forcément limitée dans les zones rurales. Dans le même temps, c’est dans ces dernières que le russe peut plus facilement jouer le rôle de langue de l’élite urbaine, sans remettre en cause la domination générale de la langue nationale.
Pour trouver l’interprétation adéquate à cette situation, on doit prendre en compte la distinction entre la population russe, russophone et la population nationale maîtrisant la langue russe. Le sort de la langue russe et la résolution de la question de la civilisation russe dans les ex-républiques soviétiques dépendent non seulement du destin de la communauté des Russes ethniques pris comme un groupe bien autonome (diaspora), mais aussi de la place de la langue russe dans le système de communications nationales. Il semble alors erroné de regrouper des phénomènes de natures différentes en recherchant les indices de l’apparition d’une « diaspora russe » composée des russophones résidant dans les pays de la CEI et les Pays baltes. Si l’usage du russe donne une certaine cohérence à ce conglomérat de phénomènes divers, c’est justement la multiplicité de ses usages qui empêche la formation d’une diaspora définie par ce critère linguistique.
Pour analyser plus complètement le rapport entre le russe et les langues nationales des pays de l’ex-URSS, la prise en compte des éléments suivants s’impose : le nombre de Russes ethniques dont le russe est la langue maternelle et qui ne parlent pas la langue nationale de la république, le nombre de Russes parlant les deux langues et les mêmes données pour les représentants de l’ethnie titulaire. Malheureusement, mais pour des raisons évidentes, les données systématiques sont plus rares, alors que les statistiques purement démographiques étaient assez fiables en URSS. L’idée générale se dégage pourtant assez clairement des chiffres disponibles, même si l’on aimerait avoir plus de précisions dans les cas particuliers. Le russe a été de loin la langue la plus parlée par la population non russe de l’URSS. Le pourcentage moyen de la population la maîtrisant en dehors de la Russie était, au moment de la séparation des républiques, d’environ 40 % [19]. Ce tableau peut être affiné si l’on prend en compte le taux d’établissements d’enseignement supérieur utilisant la langue titulaire. La polarisation est alors beaucoup plus nette, mais la liste est un peu différente : en Biélorussie, au Kazakhstan, en Kirghizie, au Tadjikistan et en Ukraine, moins de 20 % des établissements utilisaient la langue titulaire ; en revanche, pour six républiques, le taux est supérieur à 75 % (l’Arménie, l’Azerbaïdjan, l’Estonie, la Géorgie, la Lituanie et l’Ouzbékistan). Si l’on représente l’éducation nationale comme une pyramide dont la base correspond au pourcentage des écoles secondaires utilisant la langue titulaire et le sommet le pourcentage dans l’enseignement supérieur, la différence entre la base et le sommet reflète avec exactitude le statut social de la langue titulaire et du russe. Cet indice montre que dans trois pays seulement, en Estonie, en Géorgie et en Lituanie, le russe était moins utilisé dans l’enseignement supérieur que dans l’enseignement secondaire. En revanche, en Ukraine, en Biélorussie et notamment dans les pays asiatiques, on constate une progression considérable de l’usage du russe dans les universités par rapport aux écoles secondaires. Ces éléments déterminent le statut symbolique de la langue russe et sa place dans la société.
L’ensemble des caractéristiques analysées permet de distinguer trois groupes d’États dans l’ex-URSS. Cette distinction est structurellement définie par deux fonctions délimitant le champ des usages d’une langue vivante au sein d’une société : le russe comme langue « nationale » et le russe comme langue « étrangère ». Le premier groupe est constitué par les pays où le russe est largement utilisé dans la vie courante à tous les niveaux de communication sur l’ensemble ou sur une grande partie du territoire national. Ce sont les sociétés bilingues. Le deuxième groupe se caractérise par un usage du russe limité à une minorité significative ; l’usage du russe est assez répandu, mais il est conditionné par des contextes spécifiques. Enfin, les pays où le russe occupe des niches strictement délimitées, de fait hors de l’usage courant de la majorité absolue de la population, forment le troisième groupe. L’interprétation synthétique des données quantitatives et qualitatives recueillies permet de regrouper les pays de la façon suivante :

Groupe 1 Biélorussie, Kazakhstan, Kirghizistan, Lettonie, Ukraine
Groupe 2 Azerbaïdjan, Estonie, Lituanie, Moldavie, Tadjikistan, Ouzbékistan
Groupe 3 Arménie, Géorgie, Turkménistan

Cette classification n’est pas stricte, faute d’être explicitement quantifiable. Pourtant, elle donne une image générale inattendue, qui permet de sortir de certains préjugés et amalgames. Ainsi, les pays qui représentent au mieux les deux pôles délimitant le champ entre le russe « langue nationale » et le russe « langue étrangère » sont la Biélorussie et l’Arménie. Paradoxalement, ces deux pays sont les alliés les plus proches de la Russie. Celle-ci a, par conséquent, une grande influence sur leur politique extérieure, mais aussi intérieure, ce qui laisse supposer que l’usage du russe ne devrait pas être aussi asymétrique dans les deux cas. Cette contradiction apparente est levée quand on comprend mieux la nature de la classification en trois groupes. L’intérêt de cette classification est qu’elle prend en compte la structure des usages réels du russe et non l’attitude affichée ou encore « cachée » des gouvernements nationaux face à cette question [20]. En effet, l’idée du schéma consiste à identifier les paliers de l’importance pratique de la langue russe dans le système de communication d’une société. À l’intérieur de chaque palier, le spectre des attitudes face au russe et sa place symbolique sont déterminés par des logiques différentes.
L’état des lieux des usages linguistiques montre de façon générale les conditions objectives auxquelles sont confrontés les hommes et les communautés dans la définition de leurs attitudes et de leurs comportements. Ainsi, les conditions objectives de simples « états de fait » se transforment en problèmes politiques.
 
La compétition des langues
 
 
Dans son Discours sur l’universalité de la langue française, Antoine Rivarol avance qu’une grande littérature et, en particulier, la prose, sont la condition sine qua non pour qu’une langue puisse prétendre au statut de langue universelle [21]. La portée de la littérature russe de la fin du 19e siècle a ainsi été le premier gage de l’universalité du russe. La Révolution d’octobre a conféré au russe le statut d’un projet politique global qui amorçait un « deuxième monde » où la langue russe était sans doute première.
La langue universelle offre à tous les usagers les avantages d’un standard commun et d’économies d’échelle dans la production, le traitement et le stockage de l’information. Depuis le siècle des Lumières, c’est la langue anglaise qui s’est progressivement imposée comme lingua franca moderne et elle règne actuellement sans partage. La nature de cette domination change pourtant avec la modernité. Par rapport à la primauté du latin au Moyen Âge et du français du 16e au 18e siècle, celle de l’anglais présente deux traits spécifiques. L’anglais est sorti du ghetto privilégié de la langue universelle des belles lettres, des traités de philosophie et des accords internationaux qui furent la première fonction du latin et du français. Il est actuellement utilisé à tous les niveaux et devient une vraie langue de « communication des masses ». De plus, l’anglais moderne véhicule un ensemble d’idées politiques, de modèles économiques, de formes de vie courante, de modèles de consommation et de biens culturels qui forment un tout avec les deux autres fonctions plus explicites. Le français remplissait pleinement cette dernière fonction de centre « idéologique », mais, comme le latin, il n’avait pas cette dimension de langue de « communication des masses », propre à l’époque moderne.
Depuis la dissolution de l’URSS, la langue russe s’est dissociée d’une idéologie globale à transmettre. La compétition avec l’anglais semble d’emblée perdue. Que reste-t-il de la prétention du russe à l’universalité ? Il est étonnant de voir qu’il a su garder une partie des traits d’une langue de référence pour l’ensemble des pays de l’ex-URSS. Le russe peut être considéré désormais comme une langue régionale, car il ne peut plus couvrir tout le spectre des fonctions de la langue universelle, mais il en couvre avec succès une bonne partie.
Le changement de la norme linguistique est une opération coûteuse. Dans le cas des États postsoviétiques et de la langue russe, ce coût est particulièrement lourd. Le russe était et reste la langue des échanges entre les républiques et, à l’intérieur de la majorité des États, il assure une partie des fonctions de la langue nationale. Ainsi, le remplacement du russe par les langues nationales représente une double difficulté pour les nouveaux États : le changement déjà onéreux du standard national entraîne des coûts liés à la perte du standard régional. L’abandon réel du russe provoquerait donc des pertes économiques et sociales importantes tandis que le maintien du statu quo ne demande pas d’investissements supplémentaires. Dans ce domaine, l’anglais ne pourra pas concurrencer le russe dans les années à venir.
Les langues régionales des États voisins offrent une solution partielle. Ainsi, on peut identifier au moins trois binômes ayant des liens bilatéraux privilégiés : Azerbaïdjan-Turquie, Estonie-Finlande, Moldavie-Roumanie. La proximité linguistique permet de compenser une partie des pertes liées à la diminution du rôle du russe et de faciliter l’accès à la haute culture mondiale à travers les cultures nationales des nouveaux partenaires ; ceux-ci tentent de jouer le rôle des nouveaux centres. Le russe est donc concurrencé par l’anglais, mais aussi par les langues régionales des « voisins de nos voisins », unis dans un front commun sur un point particulier. Pour reprendre une image du monde de l’informatique, le code source de la langue russe est actuellement plus fermé que celui de l’anglais. L’alphabet cyrillique crée un sous-univers spécifique tandis que l’anglais utilise l’alphabet hérité des grandes langues universelles du passé et bénéficie donc de nombreux avantages. Ainsi, les alphabets deviennent un terrain de compétition d’ordre plus général où le russe entre en difficile concurrence avec l’ensemble des langues utilisant l’alphabet latin, comme l’anglais, le français, le suédois ou encore le turc. Si les langues baltes ont toujours été fondées sur l’alphabet latin, les langues du groupe turc d’Asie centrale et d’Azerbaïdjan ont dû changer d’alphabet plusieurs fois au cours du siècle dernier : il en résulte un appauvrissement considérable de la tradition écrite. Actuellement, une partie de ces peuples est en train d’effectuer un troisième changement [22]. Si, sur le plan stratégique, le rôle du russe devait en ressortir amoindri, l’effet serait plutôt inversé à court terme. La pénurie de sources écrites en langues nationales va se ressentir encore plus et le russe va bénéficier de cette situation [23].
L’importance de l’alphabet latin semble être renforcée par l’essor des nouvelles technologies d’information où l’uniformité des caractères est un des gages d’efficacité de la transmission des informations. De plus, jusqu’à 80 % des sites disponibles sur la toile mondiale sont anglophones. Paradoxalement, les technologies d’information sont devenues un nouveau domaine où le russe s’est imposé comme une langue de référence. Les logiciels russifiés sont utilisés partout en ex-URSS, y compris les systèmes opérationnels de Microsoft qui, pour des raisons économiques, n’a pas édité de versions nationales pour chaque république [24]. En général, un informaticien ukrainien, arménien et même estonien parle sa langue nationale, l’anglais et le russe [25].
La télévision russe, la presse écrite et la radio sont les circuits de communication qui assurent la viabilité de la langue russe comme standard dans l’espace de l’ex-URSS. Les ressources matérielles, la qualité technique et intellectuelle de la production en russe – émissions, films, production musicale, littérature –, aussi bien que le mauvais goût bien calculé de la production pour « les masses » font que ces canaux ont de nombreux avantages comparatifs qui leur permettent de garder une place importante dans les espaces nationaux de communication. Le cas de l’industrie du livre, qui se trouve dans un état catastrophique dans la plupart des anciennes républiques soviétiques, illustre particulièrement bien les difficultés économiques et culturelles de la « nationalisation » linguistique totale [26]. L’anglais ne peut, là non plus, apporter de solution complète et adéquate, le contenu de la production anglophone étant bien plus éloigné des contextes socioculturels des sociétés postsoviétiques que le contenu de la production en russe.
Il reste que les gouvernements et la législation de tous les États postsoviétiques préconisent la stimulation et le renforcement du rôle des langues nationales. La souveraineté nationale des temps modernes suppose une certaine autonomie de l’espace de communication ; elle est alors associée à la langue nationale qui est à la fois le produit et le ciment de cette autonomie. La situation des républiques postsoviétiques appartenant aux deux premiers groupes est spécifique, dans la mesure où la communauté des résidents du territoire national ne coïncide pas avec la communauté linguistique nationale de la société. La communauté russophone se présente alors comme une menace à l’intégrité du pays.
Cette menace est souvent instrumentalisée par les élites nationales ou par certaines fractions de ces élites. Les moyens d’exclusion des russophones sont multiples. L’exclusion la plus radicale s’est opérée en Lettonie et, dans une moindre mesure, en Estonie, où la majorité des russophones n’ont pas obtenu la citoyenneté, se retrouvant ainsi hors de toute représentation politique légale. Ils ne peuvent pas directement participer à la gestion publique et ne peuvent même pas y être représentés. L’examen certifiant la maîtrise de la langue nationale comme condition d’accès à certains types de postes [27] est une autre façon d’établir la frontière. Un médecin ou un fonctionnaire doit bien parler la langue de ses « clients », mais, dans la plupart des cas, cette législation est muette quant au droit des russophones d’avoir accès au même type de prestations dans leur langue natale. Ce qui semble être particulièrement intéressant, c’est que cette instrumentalisation peut viser à éliminer les concurrents appartenant à l’ethnie titulaire [28] ! De même, les obligations légales d’utiliser la langue nationale dans la gestion administrative et politique, dans la jurisprudence et dans la recherche scientifique s’expliquent partiellement par la lutte entre les fractions de l’élite nationale même. La maîtrise du russe étant la condition de toute promotion à l’époque soviétique, une partie de cette ancienne élite russifiée se voit devancée par les cadres nationaux, venant souvent des petites villes et des villages qui auparavant étaient exclus de la compétition.
En revanche, les mesures administratives en Ukraine et la législation récemment adoptée en Moldavie, limitant l’usage des langues « étrangères » dans l’espace public, semblent relever moins d’une instrumentalisation que de la guerre linguistique sui generis. Cette logique se manifeste également dans les efforts considérables déployés pour limiter l’usage du russe dans l’enseignement secondaire et supérieur durant les premières années après l’indépendance. Cependant, des universités slaves ont été créées ces dernières années en Azerbaïdjan, Arménie, Kazakhstan, Kirghizistan, où elles sont considérées comme faisant partie des meilleurs établissements de l’enseignement supérieur.
Ces processus de russification et de dérussification sont simultanés et reflètent une lutte ou une recherche d’équilibre dynamique entre la langue nationale et le russe à tous les niveaux de communication. Chaque niveau a sa propre logique : les individus peuvent ne pas choisir la même langue dans les médias, dans la famille, au travail, en matière politique et dans la rue. La pureté d’une éventuelle « diaspora russophone » est inévitablement brouillée par le fait que les non-Russes et, en particulier, les représentants de la nation titulaire, maîtrisent souvent et utilisent quotidiennement la langue russe. Une grande partie des Russes identifient leurs pays d’habitation comme leur nouvelle patrie et se veulent citoyens à part entière. Les communautés de compatriotes russes ne réunissent que 3 % à 5 % des Russes ethniques, pourtant la moitié des Russes au Kazakhstan et davantage en Estonie fréquentent, par exemple, les centres culturels russes, souvent appelés « slaves ». Le statut économique et social joue un rôle plus important que l’appartenance ethnique, ce que confortent les nombreuses possibilités de détourner les restrictions et les quotas moyennant des pots-de-vin ou l’utilisation de réseaux personnels. Tous ces éléments n’excluent pas la possibilité de la cristallisation des « diasporas russes » ethniques dans certaines régions telles que Narva en Estonie ou le Kazakhstan du Nord. Mais il y a peu de chances que les communautés russes se constituent en véritable acteur social dans l’espace postsoviétique. On constate davantage la divergence des identités des russophones que la formation d’un nouveau groupe homogène.
Ainsi, l’analyse des avantages comparatifs des usages de la langue nationale, du russe, de l’anglais et des autres langues montre que l’abandon progressif du russe entraîne des dommages économiques et des déperditions sociales et culturelles qui ne sont que partiellement compensées par les langues alternatives. Ce qui s’impose, c’est la séparation des tâches entre les langues nationales et le russe, d’un côté, et le russe et les autres langues à vocation universelle, de l’autre.
Par l’expression bliznee zarubez’e (qui pourrait être traduite par « les pays étrangers proches » ou plus exactement par « l’étranger proche »), on désigne en Russie, de façon informelle, l’ensemble des républiques ex-soviétiques. Ainsi, la langue marque bien la différence entre « l’étranger » et les pays voisins qui ne sont pas vraiment « l’étranger », sans pour autant être « chez nous », en Russie. La tendance naturelle consiste à rechercher les nouvelles frontières après la destruction des anciennes. Or ce qui caractérise le plus l’espace postsoviétique, c’est justement la multiplicité et la fluidité des frontières sociales. La multiplication des dénominations des nouvelles diasporas postsoviétiques et les usages contradictoires qui en sont faits témoignent tout aussi bien de la difficulté objective de tracer des frontières nettes en se fondant sur ce critère particulier. La variété des termes utilisés pour désigner cette communauté éventuelle reflète précisément la fluidité de l’objet [29]. La langue russe ne marque pas de frontière univoque qui pourrait abriter une communauté politique, sociale ou encore ethnique dans l’espace postsoviétique. La relation d’identification des groupes avec la langue russe n’est donc jamais exclusive, ni dans un sens ni dans l’autre. Plusieurs groupes l’utilisent à des fins diverses. Selon les contextes, ceux qui parlent le russe sont mieux définis par d’autres critères d’identification que la langue.
La langue russe ne constitue pas une ressource d’identification ethnique, nationale ou politique suffisamment puissante pour produire des ruptures définitives ou des conflits violents dans les pays de l’ex-URSS. La langue russe restera extrêmement importante et, à moyen terme, le bilinguisme segmenté s’affirmera comme la réalité tangible dans la plupart des ex-républiques soviétiques. La variété des usages de la langue russe fait que les frontières linguistiques dans ces sociétés sont redéfinies de façon chaque fois spécifique à presque tous les niveaux de la communication et à tous les niveaux de la stratification sociale. Plus encore, ces frontières passent à travers les individus et rendent impossibles toute sécession ou fusion définitives selon le critère de la langue. La langue russe est un facteur de richesse culturelle et de complexification sociale et pas forcément un facteur d’unification ou de séparation politique. La langue russe trace au sein des sociétés de l’ex-URSS des frontières sociales d’un type nouveau. Il s’agit d’une frontière souple qui ne constitue pas l’essence de l’identité d’un acteur social, mais offre une nouvelle dimension à son identité désormais complexe. De façon symétrique, les usages de cette frontière linguistique ne sont pas identiques et, selon les contextes et les acteurs, la caractéristique fonctionnelle « russophone » change de sens.
Phénomène spécifique à l’espace-temps postsoviétique, la fragmentation des usages de la langue semble refléter la tendance globale à la diversification des identités qui succède à une époque dominée par l’homogénéisation culturelle des sociétés. Or, pour se rendre compte de la situation dans les ex-républiques soviétiques, il faut bien appréhender la simultanéité des deux processus : la construction nationale et la diversification des identités. Pour utiliser la vulgata des sciences sociales, le premier processus caractérise l’époque moderne, le second, la postmodernité. Pourtant, les deux coexistent et interdisent de se prononcer dans ces termes sur l’époque qui est en train de prendre forme.
La volonté politique du président Poutine et de son équipe de mobiliser le potentiel des Russes et russophones dans les républiques ex-soviétiques semble tout à fait d’actualité ; elle répond à un défi réel qui cache autant de possibilités que de dangers. Le retour des Russes en Russie s’inscrit dans une perspective d’homogénéisation nationale et géographique qui caractérise l’idéologie nationale moderne décrite par E. Gellner [30]. De nombreuses voix ont demandé ce retour pour sauver l’identité russe de la diaspora et de la Russie elle-même ; parmi ces voix, on retrouve notamment celle, puissante, d’Alexandre Soljenitsyne [31]. Pourtant, un examen plus nuancé montre la nécessité de prendre en compte la diversité des usages du russe et aussi la diversité des situations des Russes et des russophones sur le territoire de l’ex-URSS. Les trois groupes de pays précédemment distingués ne peuvent être abordés de la même façon. Donc, le soutien à la langue russe et le soutien aux Russes exigent la diversification adéquate de la politique et des ressources déployées.
Le russe restera sûrement une langue parlée par une partie de la jeune élite azéri, il gardera le statut de langue principale en Ukraine de l’Est et un homme d’affaires lituanien parlera probablement toujours russe avec son voisin estonien. Le caractère particulier et, à plusieurs égards, inédit de la situation historique fait qu’une partie des nouvelles « diasporas russes » se trouve privée de ses anciennes positions sociales et discriminée. Une autre partie des russophones s’est enracinée dans les pays voisins, tout en gardant la culture et la langue russes, langue qu’elle partage toujours avec les élites locales. Pourquoi se replier et réduire les nouvelles frontières de la civilisation russe là où elles sont viables ? Les nouvelles générations ne seront plus obligées d’apprendre le russe, mais elles n’éprouveront pas le ressentiment provoqué par la violence culturelle que leurs parents ont connu. Elles pourront donc choisir un peu plus librement. â—†
 
NOTES
 
[1] Le terme est utilisé dans les documents et communiqués officiels russes pour désigner l’ensemble des Russes résidents ou citoyens des anciennes républiques soviétiques. Ce terme peut signifier « concitoyens » ou « ceux qui ont la même patrie, sans avoir la même nationalité ». Ce terme ambivalent est utilisé pour souligner l’implication de la Russie dans la défense des intérêts des Russes dans les ex-républiques soviétiques.
[2] Un des spécialistes russes de la question, Jourij Aroutunian, explicite ce triangle dans son étude s’appuyant sur une recherche empirique détaillée : adaptation (assimilation), séparatisme (sécession), migration (exode), voir J. Aroutunian, « Les Russes dans les anciennes républiques soviétiques », dans Gennadij Bordugov, Paul Goble (ed.), Mežnacional’nye otnoÅ¡eniâ v Rossii i SNG (Les rapports interethniques en Russie et en CEI), Moscou, AIRO, 1995.
[3] Certaines républiques ou régions sont mieux étudiées que d’autres et les données disponibles y sont plus fiables. Les informations les plus exhaustives concernent le Kazakhstan, l’Estonie et l’Ukraine ; les documents sur la Géorgie, le Turkménistan et le Tadjikistan étaient particulièrement rares ou difficiles d’accès.
[4] Alain Besançon distingue trois types : la Sibérie a été colonisée selon le modèle américain, l’Asie centrale a été incorporée selon le modèle britannique, l’Ukraine et les Pays baltes selon le modèle austro-hongrois (Le passé russe et le présent soviétique, Paris, Plon, 1974).
[5] On se réfère en particulier aux travaux d’Alexeï Kara-Murza sur l’Empire et la nation et aux analyses de la montée du nationalisme en URSS de Hélène Carrère d’Encausse qui ont bien articulé l’hésitation de la Russie entre les modèles étatiques. A. Kara-Murza, Mejdu imperiej i smutoij (Entre l’Empire et le temps des troubles), Moscou, IFRAN, 1994 ; H. Carrère d’Encausse, La gloire des nations ou la fin de l’Empire soviétique, Paris, Fayard, 1991.
[6] On peut distinguer quatre niveaux d’organisation politico-territoriale soviétique : le pouvoir central (Union Soviétique – « peuple soviétique »), les républiques soviétiques (quinze républiques de l’Union – « nations »), les républiques autonomes (au sein des quinze républiques), les régions et les arrondissements autonomes (au sein des quinze républiques).
[7] Le Tadjikistan résultait d’un regroupement de plusieurs ethnies nomades sous le même nom, la Moldavie était composée de deux régions, dont une était peuplée par les Ukrainiens russifiés et l’autre faisait partie de la Roumanie.
[8] Une discussion entre les scientifiques dans la Pravda a été couronnée par un essai de Staline, « Le marxisme et les questions de la langue », écrit en 1950.
[9] On se réfère à la destruction de l’école historique marxiste de Mikhail Pokrovsky qui défendait une approche non partisane, fondée sur l’analyse des chiffres et des tendances économiques et sociales à long terme ; cette approche entrait en contradiction avec le besoin de l’État d’utiliser l’enseignement de l’histoire aux fins de l’éducation patriotique. Cf. l’analyse de Marc Ferro dans L’histoire sous surveillance, Paris, Calmann-Lévy, 1985, p. 76-77.
[10] Tout en réfutant la thèse de Marr sur la formation d’une nouvelle langue, Staline (cf. aussi l’article « Langue » dans le Petit Dictionnaire philosophique, Moscou, Edition de la littérature politique, 1954), note qu’une nouvelle langue apparaîtra comme résultat de la victoire du socialisme à l’échelle mondiale. La finesse de la rhétorique politique stalinienne mérite plus d’attention, ce qui dépasse le cadre de notre article.
[11] Cette idée est développée par Gennadij Bordugov et Vladimir Bukharev dans un excellent recueil, Les histoires nationales dans les États soviétiques et postsoviétiques, Moscou, AIRO XX, 1999.
[12] Les données des sondages et les résultats du référendum sur la préservation de l’Union Soviétique en 1990 montrent que jusqu’à deux tiers de la population soutenaient l’existence de l’URSS et à peu près un quart de la population la désignait comme sa patrie. J. Aroutunian, « Les Russes dans les anciennes républiques soviétiques », cité, p. 89.
[13] L’expression « nation titulaire » et particulièrement le dernier mot se réfèrent ici à l’ethnie qui donne le nom et l’identité officielle à telle ou telle unité politico-territoriale. Les deux étages intermédiaires de la hiérarchie soviétique (les quinze républiques et les républiques autonomes) ont été structurés selon le principe de la « nation titulaire ». Faute d’équivalents, on utilise en français le mot « titulaire » dans la signification propre au contexte soviétique.
[14] Ce phénomène mérite peut-être plus d’attention. Jusqu’à présent les frontières de l’ex-URSS n’ont pas été remises en cause, même là où elles résultaient d’un pur arbitraire du centre soviétique et de calculs tactiques. L’inertie politique et un certain pacifisme des élites postsoviétiques ont permis d’éviter le scénario yougoslave.
[15] Un phénomène important doit être pris en compte pour évaluer la fiabilité de ces chiffres : dans certaines situations, l’appartenance officielle à l’ethnie russe pouvait conférer des avantages, ce qui poussait les individus à privilégier ce choix, à l’instar des enfants des mariages mixtes.
[16] L’Ukraine, où la proportion de Russes est la même à Kiev, dans les villes et dans les villages, constitue une exception évidente. Cette situation concerne avant tout l’Est de l’Ukraine, où la russification a commencé beaucoup plus tôt.
[17] Cf. les chiffres cités par Anatolij Khazanov dans After the USSR, Wisconsin, University of Wisconsin Press, 1995 ; par Irina Lebedeva dans « Nouvelle diaspora russe » et par J. Aroutunian dans « Les Russes dans les anciennes républiques soviétiques », dans G. Bordugov, P. Goble (ed), Les rapports interethniques en Russie et en CEI, op. cit.
[18] Les républiques industrialisées forment le premier groupe avec un taux d’urbanisation qui varie autour de 70 % : les trois républiques baltes, l’Ukraine, la Biélorussie et l’Arménie. Pour quatre pays partiellement urbanisés, le taux varie entre 50 % et 60 % : l’Azerbaïdjan, la Géorgie, le Kazakhstan et la Moldavie. Pour un troisième groupe de pays à dominante agraire, le taux d’urbanisation est inférieur à 40 % : le Kirghizistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Turkménistan.
[19] Les représentants de quatre ethnies titulaires maîtrisaient le russe avec un taux supérieur à 50 % : les Biélorusses, les Kazakhs, les Lettons, les Ukrainiens. À l’autre bout de l’échelle, les ethnies pour lesquelles ce taux est égal ou inférieur à un tiers : les Azéris, les Estoniens, les Géorgiens, les Turkmènes et les Ouzbeks. (A. Khazanov a recueilli des données particulièrement significatives et riches dans After the USSR, op. cit., p. 265-271).
[20] Ainsi, le russe occupe une place dominante dans les grandes villes du Kazakhstan où il est utilisé hors du cercle familial même par la majorité des Kazakhs. De plus, il est la deuxième langue nationale et tous les discours officiels soulignent son importance en tant que langue de communication interethnique, son rôle capital dans la république des « cent trente ethnies », selon la formule consacrée. Cette situation n’interdit pas que l’on interprète certaines actions du pouvoir comme une traduction de la volonté politique de détrôner le russe à long terme. Ce qui importe, pourtant, c’est de comprendre la place actuelle du russe dans les usages.
[21] A. Rivarol, De l’universalité de la langue française, Paris, INALF, 1961, p. 4-6, 17, 37.
[22] L’Azerbaïdjan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan ont adopté les lois codifiant ce changement ; l’insuffisance des ressources allouées par rapport à la lourdeur de la tâche limite l’impact pratique. Les changements réels concernent actuellement les manuels scolaires et les enseignes. Le bilinguisme est alors alourdi par un dédoublement de l’alphabet utilisé par une des deux langues.
[23] Cf. l’analyse originale et stimulante de Boris Jukov dans « La langue vivante d’un Empire qui est mort », Itogui, 44, 2000.
[24] La version de Windows 2000 contient les polices nécessaires pour la plupart des langues nationales de l’ex-URSS ; mais l’interface reste exclusivement en russe.
[25] Une autre raison de l’importance du russe dans ce domaine est la qualité de la formation mathématique et technique en Union Soviétique, qui était assurée par les professeurs russes et russophones (même si les mathématiques ont moins besoin de la langue naturelle).
[26] L’Ukraine, qui a le plus grand marché potentiel en termes d’habitants, ne produit actuellement que 0,4 livre par habitant et par an, tandis que ce chiffre est dix fois supérieur en Russie, d’où l’Ukraine importe la majorité des livres vendus sur son territoire. Oleg Ivaniak, « Les protestations antirusses en Ukraine », Russkaia Mysl, 22 mai 2000.
[27] Cela peut prendre la forme d’un système graduel de correspondance entre le type de poste et le niveau de la maîtrise comme c’est le cas en Lettonie où six niveaux de la maîtrise sont distingués.
[28] En Kirghizie, lors de la dernière élection présidentielle, Askar Akaev a su instaurer un test de langue extrêmement pointu pour tous les candidats à ce poste, ce qui lui a permis de faire sortir les trois candidats les plus dangereux de la course. Tous les trois étaient des Kirghizes parlant plus ou moins bien leur langue. Cf. « L’élection en Kirghizie », Nezavissimaia Gazeta, 3 novembre 2000.
[29] David Laitin qui soutient la thèse contraire fait pourtant un recensement détaillé et une analyse statistique des termes utilisés pour désigner les communautés russes : russes (ethnique), russes (national), slaves, occupants, résidents, minorités, immigrés, compatriotes et plusieurs appellations négatives. D. Laitin, Identity in Formation : The Russian-Speaking Population in the Near Abroad, New York, Cornell University Press, 1998, p. 268-271.
[30] On se réfère en particulier à l’ouvrage classique d’Ernest Gellner, Nations et nationalisme, Paris, Payot, 1994.
[31] A. Soljenitsyne fut aussi un des premiers à soulever la question des Russes à l’étranger proche. Interview de Soljenitsyne, Izvestia, 4 avril 1994 ; A. Soljenitsyne, Comment réaménager notre Russie ?, Paris, Fayard, 1990.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Le terme est utilisé dans les documents et communiqués offi...
[suite] Suite de la note...
[2]
Un des spécialistes russes de la question, Jourij Aroutunia...
[suite] Suite de la note...
[3]
Certaines républiques ou régions sont mieux étudiées que d’...
[suite] Suite de la note...
[4]
Alain Besançon distingue trois types : la Sibérie a été col...
[suite] Suite de la note...
[5]
On se réfère en particulier aux travaux d’Alexeï Kara-Murza...
[suite] Suite de la note...
[6]
On peut distinguer quatre niveaux d’organisation politico-t...
[suite] Suite de la note...
[7]
Le Tadjikistan résultait d’un regroupement de plusieurs eth...
[suite] Suite de la note...
[8]
Une discussion entre les scientifiques dans la Pravda a été...
[suite] Suite de la note...
[9]
On se réfère à la destruction de l’école historique marxist...
[suite] Suite de la note...
[10]
Tout en réfutant la thèse de Marr sur la formation d’une no...
[suite] Suite de la note...
[11]
Cette idée est développée par Gennadij Bordugov et Vladimir...
[suite] Suite de la note...
[12]
Les données des sondages et les résultats du référendum sur...
[suite] Suite de la note...
[13]
L’expression « nation titulaire » et particulièrement le de...
[suite] Suite de la note...
[14]
Ce phénomène mérite peut-être plus d’attention. Jusqu’à pré...
[suite] Suite de la note...
[15]
Un phénomène important doit être pris en compte pour évalue...
[suite] Suite de la note...
[16]
L’Ukraine, où la proportion de Russes est la même à Kiev, d...
[suite] Suite de la note...
[17]
Cf. les chiffres cités par Anatolij Khazanov dans After th...
[suite] Suite de la note...
[18]
Les républiques industrialisées forment le premier groupe a...
[suite] Suite de la note...
[19]
Les représentants de quatre ethnies titulaires maîtrisaient...
[suite] Suite de la note...
[20]
Ainsi, le russe occupe une place dominante dans les grandes...
[suite] Suite de la note...
[21]
A. Rivarol, De l’universalité de la langue française, Paris...
[suite] Suite de la note...
[22]
L’Azerbaïdjan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan ont adopté ...
[suite] Suite de la note...
[23]
Cf. l’analyse originale et stimulante de Boris Jukov dans ...
[suite] Suite de la note...
[24]
La version de Windows 2000 contient les polices nécessaires...
[suite] Suite de la note...
[25]
Une autre raison de l’importance du russe dans ce domaine e...
[suite] Suite de la note...
[26]
L’Ukraine, qui a le plus grand marché potentiel en termes d...
[suite] Suite de la note...
[27]
Cela peut prendre la forme d’un système graduel de correspo...
[suite] Suite de la note...
[28]
En Kirghizie, lors de la dernière élection présidentielle, ...
[suite] Suite de la note...
[29]
David Laitin qui soutient la thèse contraire fait pourtant ...
[suite] Suite de la note...
[30]
On se réfère en particulier à l’ouvrage classique d’Ernest ...
[suite] Suite de la note...
[31]
A. Soljenitsyne fut aussi un des premiers à soulever la que...
[suite] Suite de la note...