2001
Raisons politiques
Dossier : Langues et façonnements identitaires
Nynorsk et bokmål : aux origines du bilinguisme en Norvège
Emmanuelle Vignaux
Emmanuelle Vignaux, ATER à l’université Bordeaux-Montesquieu, termine sa thèse en science politique sur le Parti chrétien populaire norvégien. Ses thèmes de recherche sont les partis politiques, la sociologie des religions et la Norvège.
L’apparition d’une deuxième langue officielle en Norvège trouve son origine dans les luttes pour l’indépendance au 19e siècle, face au Danemark, puis à la Suède. Une partie des élites norvégiennes se fait l’écho des populations vivant dans les zones périphériques pour revendiquer avec succès une autonomie culturelle face à un centre assimilé à un relais de l’occupant danois. Grâce à leur position privilégiée au sein des institutions centrales, les représentants de la périphérie parviennent à imposer une nouvelle langue, le nynorsk, épurée des scories danoises (et créée de toutes pièces par un instituteur). Ni expression d’un régionalisme vindicatif ni attribut ethnique d’un séparatisme territorial, le nynorsk illustre une revendication territorialement diffuse bien que périphérique.
The emergence of a second language in Norway can be traced back to the independence struggles in the 19th century, against Denmark and then Sweden. A part of the Norwegian elites echoed the populations living in peripheral areas, to claim successfully a cultural autonomy against a centre associated to the Danish occupant’s relay. Thanks to their privileged position within the central institutions, those representatives of the periphery managed to impose a new language, the Nynorsk, purified from the Danish elements (and created by a teacher). Neither an expression of aggressive regionalism, nor an ethnic attribute of territorial separatism, Nynorsk expresses a claim which is territorially spread, though peripheral.
Les revendications linguistiques à l’intérieur d’un État sont rarement d’ordre purement culturel. Elles s’assortissent presque à chaque fois d’une mobilisation politique pour faire valoir des droits par le canal législatif ou pour obtenir une reconnaissance que légitime l’État. Ces revendications sont étroitement liées à un territoire : dans le processus de construction de l’État-nation, l’imposition d’une langue unique, au détriment des patois locaux, par exemple, accompagne la construction stato-nationale. Mais la création d’une langue peut aussi être la précondition de l’existence d’une nation, qui cherche dans ses dialectes une « pureté » identitaire
[1]. La revendication linguistique est parfois locale, c’est-à-dire liée à un espace délimité à l’intérieur des frontières de l’État-nation, comme en témoigne l’exemple basque. Ces demandes n’aboutissent pas forcément à la reconnaissance officielle de la langue ou du patois, comme standard linguistique à part entière (ce qui implique alors un statut juridique égal avec une autre langue). Violences physiques ou symboliques, oppositions figées, absence de solution au problème linguistique ou, au contraire, légitimation d’une différence culturelle par la reconnaissance linguistique sont des conséquences possibles des revendications linguistiques. Leur résultat peut donc revêtir des formes très diverses, plus ou moins en adéquation avec les désirs des populations mobilisées dans ce sens.
La Norvège fournit un exemple significatif d’une opposition politique structurée autour d’un problème linguistique. Deux langues officielles coexistent sur le territoire norvégien depuis le 19
e siècle : le
bokmål (« langue des livres »), hérité du danois, et le
nynorsk (« néo-norvégien »)
[2], issu des dialectes régionaux. Elles sont utilisées de façon inégale, le
nynorsk étant nettement minoritaire. La question linguistique est dès le départ investie par le pouvoir politique. La particularité norvégienne réside dans le fait que le problème linguistique a été résolu de manière consensuelle.
Quelle est la signification de ce bilinguisme ? L’émergence d’une nouvelle langue à la fin de la domination danoise (19e siècle) reflète la volonté d’une partie de la population de se démarquer de la suprématie culturelle danoise. À travers la défense de cette langue s’affirme le désir de distanciation vis-à-vis du Danemark et de tout ce qui lui était attaché. Les revendications linguistiques en Norvège sont une manifestation du nationalisme norvégien.
Le cas norvégien, de ce point de vue, n’est pas isolé ; il s’inscrit dans un grand mouvement romantique européen, illustré par la (re) découverte et la construction d’un passé glorieux, à grand renfort de chants populaires, de traditions orales, de contes et d’épopées lyriques. Ces éléments étaient considérés comme seuls porteurs de la véritable identité nationale, car leur caractère « populaire » les mettait à l’abri de toute altération. Des expériences de recherche et de construction d’une identité nationale à partir d’une histoire aux accents fortement populaires existent de façon comparable dans de nombreux pays européens aux 18
e et 19
e siècles
[3]. La langue est un de ces éléments. Les recherches en matière philologique connaissent à cette époque un formidable essor. Elles se concrétisent en Albanie, au 19
e siècle, avec le choix de l’alphabet latin et d’un dialecte régional au détriment des autres dialectes ; en Serbie, au début du 19
e siècle avec la création par Stefanovic Karad
žić d’une langue nationale serbe à partir du dialecte stokavien ; en Bulgarie, par l’élaboration d’une langue bulgare fondée sur les dialectes du Nord du pays avec élimination des éléments turcs ; en Finlande, où de multiples évolutions donnent au finlandais sa figure actuelle : une langue inspirée des dialectes et du langage parlé, épurée des éléments étrangers.
En Norvège, la défense du
nynorsk est l’expression d’un nationalisme, mais ce nationalisme est
régional. Il ne concerne pas l’ensemble du pays, et il est mené par une élite qui représente certaines régions. Pourtant, il n’existe pas en Norvège de revendication régionaliste ou séparatiste
[4]. Comment interpréter alors l’existence d’une deuxième langue ? On tentera de montrer que le
nynorsk n’est pas la langue
d’une région, mais
des régions, les régions périphériques, et qu’il trouve son origine dans un conflit plus large entre le centre et la périphérie.
Ce conflit prend sa source dans les relations de la Norvège avec ses pays voisins, auxquels elle fut longtemps assujettie. Le nynorsk est un des symboles du mouvement d’émancipation nationale norvégien au 19e siècle. Une fois l’indépendance achevée, ce nationalisme devient moins vigoureux, mais le nynorsk demeure un élément fondamental de l’identité périphérique. Le conflit centre-périphérie s’est en effet déplacé à l’intérieur des frontières de la Norvège. L’élite, qui représente le centre, est longtemps assimilée à l’occupant danois, tandis que la périphérie s’oppose à ce qui le caractérise à ses yeux : les éléments culturels et linguistiques. Le nynorsk s’interprète comme un désir d’affirmation identitaire face aux anciens relais de l’occupation danoise. À l’heure actuelle, il est toujours implanté dans les régions périphériques et demeure faible dans les régions du centre.
Le caractère consensuel de la résolution des oppositions linguistiques différencie la Norvège de nombreux pays européens dans lesquels la situation linguistique a donné lieu à de violents conflits. Ces oppositions, qui émergent au 19e siècle, sont le fruit d’un long processus. Elles deviennent rapidement conflictuelles – jamais violentes – et contribuent à structurer durablement un système de partis alors en gestation. On s’attachera à la signification et à l’utilisation actuelle du nynorsk qui reste un marqueur identitaire fort pour les populations de certaines régions périphériques.
Les transformations linguistiques en Norvège pendant l’Union de Kalmar
Le traité de Kalmar signé en 1397 entre le Danemark, la Suède et la Norvège scelle une alliance qui dure pour la Suède jusqu’en 1523 et pour la Norvège jusqu’en 1814. En l’absence d’un standard linguistique propre à la Norvège, le danois s’impose progressivement au pays, pour devenir la langue de l’élite. Les dialectes régionaux, qui ont subsisté, cohabitent avec cette langue, mais sont réservés à l’usage parlé.
L’absence d’un référent écrit
Avant l’Union de Kalmar, il existe une langue commune aux pays scandinaves, jusqu’au 8
e siècle environ, puis des différences apparaissent entre la Norvège, d’une part, utilisant le vieux norrois (vieil islandais) et la Suède et le Danemark, d’autre part, qui utilisent le « nordique de l’Est » (variante du vieil islandais, qui s’en dissocie, par exemple, par la disparition de la diphtongue). Pendant l’ère viking, jusqu’en 1050, les trois royaumes se distinguent, fournissant une base à des développements linguistiques séparés. Cependant, à l’intérieur de la Norvège, il n’y a toujours pas de langue écrite standardisée. L’introduction de l’alphabet latin au 11
e siècle facilite l’écriture du vieux norrois, qui est alors utilisé dans la littérature, par exemple dans les sagas (histoires et légendes des peuples scandinaves). Le changement des centres culturels et politiques, qui se déplacent, aux 12
e et 13
e siècles, entre Oslo, Bergen et Trondheim, ne facilite pas l’uniformisation linguistique. En effet, l’écrit se fonde pendant cette période sur le dialecte en usage dans la région où se situent ces centres. Il est par conséquent sujet à de nombreuses variations
[5].
De 1349 à 1350, la peste noire s’abat sur l’ensemble du territoire norvégien : la population est réduite des deux tiers ; affaibli, le pays connaît un recul économique, politique et culturel
[6]. L’épidémie décime particulièrement les membres du clergé, pratiquement seuls porteurs d’une tradition linguistique relativement uniforme. La disparition de cette élite constitue une rupture linguistique majeure. Les marques laissées par la génération suivante dans les documents écrits sont révélatrices du « désarroi littéraire » qui règne sur le pays. La principale conséquence est l’accentuation des différences entre la langue écrite et la langue parlée. La génération suivante est incapable d’apprendre ou d’adapter l’ancienne langue écrite qui disparaît à partir de 1370. La période postérieure est marquée par une absence totale de référence linguistique ou littéraire.
La domination culturelle du Danemark
Durant l’Union, la Norvège perd sa souveraineté et devient une province du royaume du Danemark, gouvernée par les princes danois. Elle adopte la nouvelle religion que lui impose le Danemark, le luthéranisme d’État (qui remplace le catholicisme en 1550). Cette « province » danoise est administrée par des fonctionnaires formés à Copenhague, la Norvège n’ayant pas d’université jusqu’en 1811. L’influence du danois devient de plus en plus visible, et à partir du 16
e siècle, il s’impose comme la norme linguistique de référence. Il devient presque naturellement la langue d’enseignement, la Réforme facilitant l’apprentissage et la diffusion des langues vernaculaires par la traduction systématique de la Bible. Langue d’enseignement, langue d’église, langue de l’élite, langue des lois, le danois au 17
e siècle est la seule langue utilisée dès que l’écrit est nécessaire. Son apprentissage se fait progressivement par l’évacuation des scories du norvégien et des auteurs comme Ludvig Holberg
[7] s’expriment sans presque aucun « norvégianisme ». Cependant, à l’oral, la situation est plus floue.
D’une part, il subsiste une grande diversité de langues régionales. Lorsque le recours au danois ne se révèle pas nécessaire, les Norvégiens s’expriment à l’oral avec le dialecte de leur région. À l’intérieur des régions, il existe également des zones dialectales correspondant au tracé des voies de communication. Un même dialecte est donc subdivisé en variantes.
D’autre part, les Norvégiens qui doivent utiliser le danois (surtout les fonctionnaires) rencontrent des difficultés à le prononcer. Pour les résoudre, ils prononcent le danois avec une phonétique norvégienne. Cette habitude donne alors naissance à une nouvelle langue, le dannet daglitale (littéralement, « discours éduqué de tous les jours ») : une grammaire et un vocabulaire danois, mais une phonologie et une prosodie norvégiennes. Cette langue est la base de l’actuel bokmål.
Cette « greffe » linguistique contribue à créer une situation de subordination culturelle qu’une partie des Norvégiens récuse. Une prise de conscience nationale se développe lors de la rupture de l’Union de Kalmar en 1814. Un nouveau traité est en effet signé, le traité de Kiel, qui cède la Norvège à la Suède. Kristian Fredrik, le prince héritier danois et lieutenant général de Norvège, ne reconnaît pas cet accord et décide de réunir une assemblée constituante. Celle-ci vote la constitution de la Norvège le 17 mai 1814 à Eidsvoll et désigne Kristian Fredrik roi de Norvège. Le texte suprême confère à la Norvège des éléments de souveraineté, bien qu’elle demeure sous l’autorité de la Suède.
Au moment de la mise en place du parlementarisme, qui s’accompagne de l’extension du suffrage, deux partis politiques apparaissent. Ils structurent leurs oppositions autour de la lutte pour l’indépendance du pays vis-à-vis de la Suède et représentent des catégories sociales et culturelles bien distinctes. Un des clivages importants qui existent entre ces deux partis est le clivage centre-périphérie. Les débats politiques s’intensifient autour de la question linguistique.
La structuration du système de partis
La lutte linguistique est un élément important des oppositions politiques du nouveau régime parlementaire. On peut la qualifier de lutte politique consensuelle : elle a contribué à structurer l’alignement partisan, a abouti à un accord général s’appliquant nationalement et n’a donné lieu à aucune manifestation de violence physique. Elle demeure à l’heure actuelle un aspect structurant des oppositions politiques.
Le bipartisme naissant et le clivage centre-périphérie
La fin du 19
e siècle en Norvège est marquée par l’influence du mouvement romantique et par la lutte autour de la question de l’indépendance. La volonté de construire et de promouvoir une nouvelle langue écrite s’inscrit dans cette double tendance. Toutefois, cette idée apparaît dès 1830. Deux projets coexistent alors : celui de faire évoluer le
riksmål (la langue utilisée jusque-là à l’écrit) en introduisant des éléments norvégiens (projet défendu par l’écrivain Henrik Wergeland
[8]) et celui de substituer au danois une nouvelle langue fondée sur les dialectes.
Le premier parti politique est l’Union des gauches norvégiennes (Norges Venstreforening)
[9], apparu lors des premières élections du régime parlementaire de 1885. Formé de radicaux urbains et de représentants des zones rurales, ce parti a pour programme l’élargissement du pouvoir populaire et la lutte pour l’indépendance du pays. Il trouve son soutien principalement dans les zones rurales du Sud-Ouest
[10]. Quelques mois plus tard, en réaction aux bouleversements produits par le régime parlementaire, se forme le Parti conservateur (Høyre) qui défend les intérêts de la bourgeoisie et des hauts fonctionnaires, partisans de l’union. Ce parti est surtout implanté dans les villes.
Les populations des zones rurales n’acceptent pas la domination culturelle de la capitale. Au moment des premières vagues de mobilisation de masse, les communautés rurales, en votant majoritairement pour la Venstre, « résist[ent] à l’influence d’une culture urbaine étrangère et dirigée vers l’extérieur »
[11].
Les débats linguistiques au Parlement (Storting) contribuent fortement à structurer les oppositions entre les deux formations politiques de l’époque. Ils s’articulent autour de cette question : faut-il faire évoluer le riksmål ou créer une langue différente ? Dans ce cas, quel statut lui conférer ? Le problème linguistique reflète une opposition plus large entre le centre et la périphérie, entre le Parti conservateur et la Venstre, laquelle est politiquement majoritaire. Pour les représentants de la Venstre, qui défendent ardemment l’indépendance, l’autonomie linguistique doit accompagner l’autonomie politique et la consolidation de la nation. Or, en Norvège comme ailleurs en Europe, la nation est d’abord représentée par le peuple. Par conséquent, la langue nationale doit être la langue du peuple.
Nationalisme et historicisme expliquent le projet de création d’une nouvelle langue, le
landsmål. Les idées de Herder sont bien connues de l’intelligentsia norvégienne
[12]. Dans la conception herdérienne, la langue est le lien central de la communauté de culture unique constituée par la nation. L’historicisme consiste en une reconstruction
a posteriori des éléments constitutifs de la culture et des événements passés. Certains symboles sont encensés, d’autres oubliés volontairement. Pour construire cette langue, il faut partir des éléments linguistiques que l’on suppose épurés de l’influence danoise. Ces éléments sont enfouis, mais vivants, dans la culture populaire.
L’acceptation d’un second standard linguistique
La création d’une nouvelle langue, le
landsmål, poursuit et radicalise les volontés du norskdomsrørsla (« mouvement de norvégianisation »)
[13], qui cherche à réduire l’influence des éléments danois dans la langue utilisée en Norvège. Pour ce mouvement, la langue est l’expression principale de la nationalité d’un peuple
[14].
Le
landsmål est le résultat du travail d’un autodidacte, Ivar Aasen, instituteur issu d’un milieu modeste de l’Ouest du pays. Aasen parcourt la Norvège pendant plusieurs années et publie une série d’ouvrages linguistiques dans les années 1850. La nouvelle norme se fonde sur les dialectes régionaux, car, affirme Aasen, ce sont de véritables survivances de l’ancien norvégien. Dans un premier temps, il appelle d’ailleurs cette langue le norvégien, terme refusé catégoriquement par les adversaires du
landsmål. Parmi les dialectes choisis, ceux de l’Ouest sont privilégiés. En effet, l’influence danoise est moins visible dans les régions de l’Ouest (plus éloignées d’Oslo). Les mêmes raisons l’amènent à éviter les dialectes urbains. Pour contrôler la pureté linguistique des mots et des formes, Aasen se réfère au vieux norrois
[15]. Pour conférer à sa langue un statut égal à celui du danois et du suédois, il y introduit des consonnes silencieuses, comme il en existe dans ces deux langues.
Le
landsmål est défendu par une élite intellectuelle, qui encense les symboles et les valeurs
populaires, représentatifs selon elle de la véritable Norvège. Cette élite encourage l’utilisation de tout ce qui est « populaire » : les costumes, la musique, la poésie, les danses. Le
landsmål est rapidement utilisé par les auteurs norvégiens, qui lui trouvent un potentiel lyrique plus riche que le
riksmål. Pour cette élite, les raisons stylistiques s’accompagnent de motivations nationalistes. Un auteur comme Arne Garborg choisit de s’exprimer en
landsmål : « Le projet d’une langue culturelle indépendante norvégienne n’a pas été réalisé. Mais nous avons deux langues. L’une d’elle est le norvégien, mais ce n’est pas encore une langue de la culture ; l’autre est la langue de la culture, mais ce n’est pas encore une langue indépendante norvégienne »
[16]. Plus tard, Tarjei Vesaas (1897-1970), un des plus grands auteurs norvégiens du début du siècle, écrit aussi dans la nouvelle langue.
La défense de cette langue est ensuite relayée au niveau local pour devenir une partie des revendications des populations locales. Après plusieurs tentatives parlementaires, le statut de langue officielle est accordé au landsmål en 1885, grâce à la supériorité parlementaire de la Venstre. Niels Juel et Lars Liestøl (respectivement représentants de la Venstre de la région Hordaland et de la région Vest-Agder) proposent l’établissement de l’égalité de statut entre les deux langues. La reconnaissance officielle du landsmål est approuvée en comité avant de l’être par le Storting, en 1885. Dans ces deux votes, les représentants conservateurs se prononcent contre, tandis que ceux de la Venstre, à une exception près, adoptent la proposition.
Cette nouvelle langue rencontre un succès quasi immédiat. En 1905, 400 écoles (la plupart d’entre elles à l’Ouest) ont déjà choisi le
landsmål comme langue d’enseignement écrit. La politique volontariste de l’État explique la réception exceptionnelle du
landsmål dans la population. Mais le
landsmål est aussi une langue bâtie à partir de nombreux dialectes, et, bien qu’artificielle, elle est proche de la langue parlée par de très nombreux Norvégiens
[17]. L’assimilation est donc facilitée par ces raisons linguistiques. Des raisons sociales et politiques expliquent aussi l’extrême rapidité de son adoption. Le
landsmål s’inscrit dans la défense d’une culture périphérique, minoritaire et menacée (grande a été la crainte d’une « suédification » de la culture). Cette crainte est particulièrement ressentie par les zones rurales des régions de l’Ouest. Très vite, également, les classes populaires l’utilisent. Elles voient dans le
riksmål une marque de distinction de classes et trouvent dans le
landsmål un moyen d’affirmer leur identité et d’accompagner leurs revendications nationalistes.
Le gouvernement majoritaire Venstre impose en 1917 une refonte des noms de villes et en 1918 un changement de noms pour certaines régions, car les dénominations sont jugées trop danoises. Les villes de Finnøen, Eker, Hitteren deviennent Finnøy, Eiker et Hitra, Christiania redevient Oslo. Trondhjem devient Nidaros en 1930, et redevient Trondheim un an plus tard, le “hjem” étant jugé trop danois. Les régions Nedenes, Bratsberg, Søndre Bergenhus prennent les noms tribaux de Aust-Agder, Telemark et Hordaland.
Les enjeux politiques actuels
Quelle est la signification actuelle de la lutte linguistique ? Le choix d’une des deux langues constitue un enjeu politique et culturel dans certaines régions. Les partis politiques soutiennent la défense d’un des deux standards dans leurs programmes. Les plus nettement positionnés sont d’un côté la Venstre et le Senter Parti
[18] (défenseurs du
nynorsk), de l’autre la Høyre (attachée au
bokmål). Cette lutte a donné naissance à tout un corpus législatif.
Les lois qui régissent le statut des deux langues imposent aux médias en 1970 des quotas pour le
nynorsk. Celui-ci étant minoritaire, il faut le protéger
[19]. La loi donne la possibilité aux parents d’élèves de choisir la langue principale de l’enseignement pour les dix premières années de scolarité (quoi qu’il en soit les deux langues doivent être connues). Le choix s’effectue par référendum, ce qui donne lieu à de véritables campagnes, surtout dans les zones linguistiquement mixtes
[20].
Cette situation a amené une très importante mobilisation associative. La plus grande association de défense du
nynorsk, Noregs Mållag, la « Ligue de la langue de la Norvège », rassemble en 1906 les associations qui soutenaient le
landsmål. Elle comprend aujourd’hui environ 15 000 membres. Elle est surtout fortement implantée dans le Hordaland
[21]. Ses activités sont très étendues : elle a donné naissance à une maison d’édition, Det Norske Samlaget (fondée en 1868), à un théâtre, Det Norske Teatret (créé en 1913), à un magazine pour enfants, le
Norsk Barneblad (fondé en 1887), et à un journal hebdomadaire, le
Dag og Tid, régulier depuis 1964. Dans le but de défendre le
landsmål furent établies également une corporation littéraire en 1910 (Norsk Bokmannslag) et une société de journalistes en 1913 (Norsk Bladmannalag).
Le bokmål possède lui aussi ses organisations de défense. L’Union pour le riksmål, Riksmålforbundet, est créée en 1909.
En 1959 apparaît la Ligue nationale pour l’unification de la langue (Landslaget for språking samling). Les difficultés rencontrées par une société bilingue sont à l’origine d’un projet de rapprochement des deux langues. D’après ce projet, le rapprochement doit mener à une unification totale dans une seule et unique langue, le
samnorsk (« norvégien commun »). Le gouvernement a pour cela décidé de créer un organe de réflexion, indépendant et représentatif
[22], le Norsk språkråd og Departementet (« Conseil linguistique norvégien »), qui décide des réformes linguistiques. Six réformes ont déjà modifié les deux standards
[23]. Loin de faire l’unanimité, elles ont suscité de vives réactions de la part des « traditionalistes », opposés à tout changement dans la forme du
nynorsk ou du
bokmål. Ainsi, en 1952 la Riksmålforbundet a publié sa propre liste de mots (
riksmålsordliste), agissant comme une véritable institution linguistique, mais privée. Depuis lors, la
riksmålsordliste constitue la référence pour la norme orthographique des journaux et des livres politiquement conservateurs.
Dans la structuration des comportements politiques, la contribution de la variable linguistique est difficilement repérable. Il est néanmoins possible de dessiner quelques grands traits. La mobilisation en faveur du
nynorsk s’accompagne d’une identification politique centriste (les trois partis « centristes » sont la Venstre, le Parti chrétien populaire et le Parti du Centre). Ces trois partis sont très fortement implantés dans les régions de l’Ouest et du Sud
[24].
On a construit un coefficient de corrélation entre le vote donné au Parti chrétien et le nombre d’élèves utilisant le
nynorsk à l’école
[25]. La plus ancienne mesure permettant de quantifier l’utilisation des deux langues est en effet le choix effectué par les écoles. Dans certaines régions, on note une corrélation élevée : ces régions se situent à l’Ouest et sont des régions côtières. Pour le Sogn og Fjordane, la corrélation oscille entre 0,71 et 0,83 ; pour le Hordaland, entre 0,37 et 0,62 ; pour le Møre og Romsdal, entre 0,48 et 0,56. Ces résultats signifient qu’il existe une relation positive entre les deux variables. À l’inverse, les régions de l’Est offrent de très faibles taux de corrélation. Cependant, la dimension linguistique n’explique pas à elle seule la préférence pour les partis centristes. En effet, d’autres variables ont une implication dans le choix politique, par exemple l’identification religieuse et le statut socioprofessionnel.
Une forte proportion de l’électorat des partis centristes utilise le nynorsk. Mais si l’on considère l’ensemble des utilisateurs de nynorsk, la préférence partisane se porte vers le Parti travailliste. Ces remarques s’appliquent au niveau global, mais pas régional. Elles ne remettent pas en cause les particularités politiques et culturelles des régions du Sud-Ouest : préférence centriste et forte implantation du nynorsk.
Au niveau national, le bokmål domine largement. Plus de 80 % des élèves l’utilisent comme langue d’enseignement. Il est également majoritairement utilisé dans les médias. En ce qui concerne l’utilisation du nynorsk, dans l’administration locale, les écoles et la population, il s’avère qu’après une baisse significative et généralisée dans les années 1970, la pratique de cette langue se développe à nouveau progressivement jusque dans les années 1990, sans cependant atteindre les chiffres des années 1940.
|
Année
|
% de communes ayant choisi le nynorsk
|
% de la population utilisant le nynorsk
|
% d’élèves utilisant le nynorsk comme langue principale
|
|
1936
|
34,67
|
20
|
−
|
|
1941
|
36,81
|
21
|
31,9
|
|
1951
|
39,03
|
22
|
29
|
|
1961
|
37,34
|
19
|
−
|
|
1971
|
21,95
|
10
|
17,5
|
|
1981
|
25,33
|
12
|
16,5
|
|
1991
|
25,22
|
12
|
17
|
Sources : NSD.
La langue est un enjeu politique, mais constitue aussi une dimension fondamentale de l’identité culturelle. De ce point de vue, les fortes différences régionales révèlent la volonté de maintenir une identité qui est peut-être considérée comme menacée.
L’affirmation d’une distinction culturelle
Des contrastes géographiques frappants
La défense du
nynorsk est constitutive de la préservation d’une identité que l’on peut qualifier de périphérique ou, avec Stein Rokkan, de « contre-culturelle »
[26]. Il existe en Norvège deux types de périphérie : la périphérie culturelle, qui se distingue par la vivacité des « contre-cultures », et la périphérie économique, qui se trouve dans une relation de subordination économique. Le centre est représenté par la zone qui entoure Oslo, à l’Est.
La première périphérie englobe l’Ouest et l’extrême Sud, la seconde le Nord. Les données telles que la démographie, le montant des subventions étatiques versées aux régions, les flux commerciaux, les voies de communications terrestres, distinguent plus nettement le Nord et le Sud qu’elles ne distinguent l’Est et l’Ouest.
D’autres types de données distinguent à leur tour le Nord et l’Est du Sud-Ouest. Ce sont les données linguistiques, les résultats électoraux des partis (forte implantation à l’Ouest des partis centristes et prédominance traditionnelle des travaillistes au Nord), les données religieuses (piétisme et conversionnisme à l’Ouest, religion d’État ou faible religiosité au Nord et à l’Est).
En résumé, le conflit de classe domine dans la périphérie du Nord, tandis que c’est un clivage culturel qui sépare le Sud-Ouest de l’Est.
Il est possible de détailler davantage l’implantation géographique du
nynorsk. La concentration géographique des utilisateurs du
nynorsk se situe dans les zones rurales des régions de l’Ouest. À Bergen, on utilise le
bokmål. Concernant la langue choisie par l’administration municipale, le
nynorsk domine le
bokmål dans les régions côtières de l’Ouest
[27]. En 1996, dans la région de Sogn og Fjordane, la totalité des municipalités a choisi le
nynorsk (26 sur 26). Viennent ensuite le Hordaland (31 municipalités sur 34, les autres étant « neutres »), le Møre og Romsdal (23 ont choisi le
nynorsk, 2 le
bokmål, et 13 sont neutres), et le Rogaland (10 ont choisi le
nynorsk, 3 le
bokmål, et 13 sont neutres). Plus on s’approche des régions de l’Est et du Nord, plus la tendance s’inverse, la configuration est quasiment symétrique dans les régions frontalières de la Suède et dans celles du Nord.
Le même phénomène est observable pour l’école : dans le Sogn og Fjordane, 151 écoles sur 152 ont choisi le
nynorsk comme langue dominante. Dans le Hordaland, 257 écoles sur 359, et dans le Møre og Romsdal, 205 écoles sur 286 enseignent en
nynorsk
[28]. Les organisations les plus actives en faveur du
nynorsk sont également situées dans ces régions. Ces zones se caractérisent toutes par leur faible densité de population. En revanche, dans les agglomérations urbaines de ces mêmes régions, on utilise davantage le
bokmål.
À l’université, chacun est libre de s’exprimer dans la langue qu’il désire. Certaines universités peuvent néanmoins décider de favoriser une des deux normes, à l’instar de l’université de Bergen qui a décidé en 1998 que 60 % des thèses de doctorat devaient désormais être écrites en nynorsk. L’université a obtenu l’accord du Norsk Språkråd og Departementet, mais dans la presse cette décision a été qualifiée par le monde universitaire de « terreur linguistique ».
La répartition géographique de la langue utilisée dans l’enseignement scolaire souligne la particularité du Sud-Ouest. Malgré la baisse nationale et parfois locale du nombre des utilisateurs du
nynorsk, les proportions au niveau géographique restent les mêmes. Le Sud-Ouest se distingue par son attachement au
nynorsk, qui est un élément important de sa volonté de distanciation culturelle
[29].
Le nynorsk, marqueur identitaire
Comme avant la création du
nynorsk, les dialectes régionaux subsistent dans le langage parlé. Que parlent en définitive les Norvégiens ? Ni le
nynorsk ni le
bokmål. Une grande partie parle un dialecte qui varie beaucoup d’une région à une autre, à tel point que peuvent survenir des difficultés de compréhension. Une autre partie utilise le dialecte régional en le mélangeant avec une des deux formes normalisées. Les personnes interviewées spécifient l’origine de leur dialecte lorsque la question de leur langage parlé leur est posée : dialecte de Tromsø, du Telemark, d’Oslo, etc. Seule une petite minorité de la population parle le
nynorsk pur ou le
bokmål pur. Très souvent, les utilisateurs du
nynorsk vont fonder leur discours sur leur dialecte et l’adapter au standard. Une personne qui change de région va aussi modifier sa langue. Si elle vient d’une zone rurale et s’installe en ville, l’environnement va fortement influencer sa langue qui s’adaptera en empruntant des mots et des formes grammaticales différentes. Une personne interviewée explique : « Je parle mon dialecte qui se rapproche maintenant de plus en plus du
bokmål, car cela fait longtemps que j’habite Oslo. Mais quand je téléphone à mes parents je parle le dialecte que je parlais avant, qui est plus proche du
nynorsk »
[30].
La mobilisation linguistique en faveur du nynorsk reflète certes une survivance des habitudes du passé, mais elle illustre aussi une volonté de démarcation culturelle. L’utilisation d’une langue minoritaire a un coût, même si en Norvège d’importantes mesures sont prises pour que ces coûts soient réduits. Les utilisateurs du nynorsk doivent fournir des efforts plus importants que s’ils utilisaient le bokmål. Leur démarche relève donc d’une forte motivation. La pratique du nynorsk dépasse la simple reproduction de normes acquises durant l’enfance. C’est un « travail » quotidien et de nombreux utilisateurs sont aussi des militants de la cause du nynorsk. Il semble que la prise de conscience soit plus grande chez les utilisateurs du nynorsk, sans doute parce que ce standard est minoritaire. Parmi les personnes interviewées, celles qui utilisent le nynorsk ont davantage tendance à vouloir à la fois le défendre et le transmettre. Les utilisateurs du bokmål sont plus indifférents, plus passifs.
La prise de conscience linguistique est plus forte chez les utilisateurs du
nynorsk parce que cela constitue véritablement un engagement qui a un sens pour eux. Si le
bokmål est un « moyen d’expression », le
nynorsk est « une partie de l’identité » des individus qui l’utilisent
[31]. L’identification semble moins prégnante pour les utilisateurs du
bokmål.
Une partie de l’élite littéraire continue à utiliser le
nynorsk. Elle considère que cette langue est le médium de son individualité norvégienne, un « rempart contre l’acceptation sans discrimination de la culture de masse »
[32]. Les utilisateurs du
nynorsk sont généralement des personnes possédant un niveau d’éducation élevé (enseignants, philologues).
L’importance de la variable socioprofessionnelle est moins claire. Les pécheurs et les personnes vivant des produits de la mer, celles qui travaillent dans l’agriculture et la sylviculture forment (avec les enseignants et les chercheurs) la majorité des utilisateurs du nynorsk. Il n’y a donc pas vraiment de catégories socioprofessionnelles dominantes chez les utilisateurs du nynorsk. Cette hétérogénéité sociale s’explique par une origine géographique commune. Plutôt qu’une différence entre classes sociales, les deux langues illustrent la tension ville-campagne. En ville, les ouvriers de l’industrie naissante parlaient le bokmål, comme la bourgeoisie. Dans les zones rurales, les agriculteurs et les pécheurs ont rapidement adhéré au nynorsk.
Le
nynorsk représente un désir de repli identitaire sur le territoire national. L’attachement au
bokmål est une volonté de conserver une culture considérée comme légitime. Le
nynorsk symbolise, comme lors de sa création « une partie de l’héritage culturel norvégien »
[33]. La référence à l’histoire est très fréquente. Le
nynorsk est aussi la langue de la Norvège en tant que nation, de sa communauté (« le
nynorsk est une langue communautaire, c’est la seule langue véritablement norvégienne que nous ayons »
[34]). Ce discours est récurrent chez les défenseurs du
nynorsk. Il implique que, par symétrie, le
bokmål n’est pas norvégien (le
bokmål « est danois »
[35]). Il nourrit donc une opposition entre deux normes culturelles, associées à des histoires différentes, et confère à l’une une légitimité plus grande qu’à l’autre. Ce discours est lui-même producteur de normes, il nourrit des relations conflictuelles entre un centre (relais de la domination danoise) et une périphérie (« culturellement pure », « vraie », etc.). La construction et la transmission de ce discours sont des éléments indispensables de la stratégie des défenseurs du
nynorsk.
Certaines organisations illustrent par des actions radicales ce type de discours. La Nynorsk Elevgerilja, « Guérilla des élèves pour le nynorsk » a adopté des moyens de communication très médiatiques. En 1997, des membres de l’organisation se sont réunis pour brûler des livres écrits en bokmål.
Les oppositions linguistiques en Norvège sont nées dans un climat politique particulier, marqué par l’apparition du parlementarisme, par la structuration des partis politiques, par la présence du mouvement romantique et par une souveraineté politique inachevée. Le clivage linguistique s’est superposé à ceux qui existaient déjà et a contribué à les entretenir. Malgré cette superposition, le conflit sur le problème de la langue a été résolu de manière consensuelle : une deuxième langue acquiert les mêmes droits que la première, grâce à un débat politique riche, alimenté par une élite intellectuelle dont les stratégies ont servi la cause des premiers partis politiques du système norvégien.
Les luttes actuelles et l’usage littéraire contemporain de la langue créée au 19e siècle montrent qu’elle ne fut pas seulement un caprice porté par l’air du temps. Sans occulter les oppositions acharnées au niveau national pour maintenir le statut du nynorsk et sans oublier son caractère extrêmement minoritaire dans le pays, on peut cependant affirmer qu’il correspond à un fort désir de distanciation culturelle et politique. La situation actuelle dans certaines régions du pays montre que le nynorsk participe réellement au maintien d’une identité culturelle qui fait sens pour ceux qui la défendent et l’enrichissent. Le clivage centre-périphérie persiste à travers la coexistence des deux standards linguistiques. Ainsi la Norvège illustre-t-elle le cas d’une cohabitation linguistique consensuelle. Ce consensualisme n’enlève rien à l’importance des oppositions entre les partisans des deux langues. Les uns essaient de défendre une langue menacée, car minoritaire au plan national. Les autres réagissent aux propositions et campagnes politiques des premiers.
L’environnement institutionnel et politique a une importance majeure dans l’explication de ce « conflit consensuel ». La création tardive de l’État-nation et les circonstances qui prévalent au moment de sa création ont permis le développement et le maintien d’un conflit centre-périphérie. Dans cette relation, la périphérie a pu très tôt faire valoir ses revendications, en partie grâce à la faiblesse politique des représentants du centre (la Høyre), mais grâce aussi à la position de leader de ses défenseurs, l’élite radicale urbaine (la Venstre est majoritaire jusqu’au début des années 1920 et le pays soutient le mouvement nationaliste). Le statut actuel du nynorsk est ensuite le fait de l’action conjuguée des partis centristes : Parti libéral, Parti chrétien et Parti du Centre.
Avec une prise de conscience linguistique aussi forte et aussi durable, pourquoi les Norvégiens ne réagissent-ils pas à l’« invasion » linguistique de l’anglais ? Comme les autres pays scandinaves, la Norvège est touchée par l’anglicisation de sa culture : au cinéma et à la télévision, il n’y a pas de sous-titres lorsque le programme est anglophone, ni de traduction norvégienne pour de nombreux ouvrages scolaires et universitaires et une partie de la production littéraire et universitaire se fait directement en anglais. Des cours à l’université sont dispensés en anglais. Toute la population, enfin, des très jeunes aux personnes âgées, est très à l’aise dans la pratique de l’anglais.
On peut avancer quelques explications à cette tendance : une population en faible nombre, des coûts importants de traduction (il n’y a pas ici « d’économie d’échelles »), la nécessité pour les universitaires d’être diffusés largement, une politique touristique volontariste. Un tel environnement dispenserait presque le visiteur de l’apprentissage du norvégien, s’il ne voulait accéder à une expression littéraire riche et à des documents qui demeurent écrits en norvégien. Tout semble indiquer que la Norvège, contrairement à d’autres pays, ne craint aucunement la menace d’une « invasion linguistique » anglophone, peut-être parce que le pays a connu une tradition séculaire d’adaptation constante à des langues différentes. â—†
[1]
L’ouvrage de Daniel Baggioni (
Langues et nations en Europe, Paris, Payot, 1997) offre une vision d’ensemble des mouvements linguistiques européens liés à la construction nationale.
[2]
Respectivement appelées jusqu’en 1917
riksmål (langue du royaume) et
landsmål (langue du pays ou langue rurale). On gardera ces termes pour les faits allant jusqu’en 1917, puis on parlera de
nynorsk et de
bokmål pour les événements postérieurs à 1917.
[3]
Parmi les illustrations les plus notoires, on peut citer les épopées nationales russe, écossaise, finlandaise, française, les académies littéraires françaises, les recueils de contes et légendes populaires des frères Grimm en Allemagne.
[4]
Malgré l’existence apparente de conditions favorables à l’éclosion d’un régionalisme, la Norvège n’a pas connu de revendications régionalistes. Franck Aarebrot avance trois raisons à cette absence : le niveau régional a peu d’infrastructures institutionnelles dans le système politique norvégien ; les identités et les revendications culturelles ne sont pas liées à des régions spécifiques ; l’économie s’est établie localement plutôt que régionalement. Il n’y a donc pas de point de ralliement régional. F. Aarebrot, « Centre and Periphery in a Peripheral State », dans Derek Urwin, Stein Rokkan,
The Politics of Territorial Identity, London, Sage, 1982, p. 75-111.
[5]
L’histoire linguistique de la Norvège est détaillée dans les travaux de Einar Lundeby (« The Language Situation in Norway, a Short Survey on the Historical Background », International Summer School, Université d’Oslo, 1977, non publié) et de Einar Haugen (
Language Conflict and Language Planning. The Case of Modern Norwegian, Cambridge, Harvard University Press, 1966).
[6]
E. Lundeby, cité.
[7]
Ludvig Holberg (1684-1754) est l’auteur le plus connu du renouveau littéraire norvégien.
[8]
Henrik Wergeland (1808-1845).
[9]
La « Venstre » actuelle (Parti libéral).
[10]
Comprend les régions de Møre og Romsdal, Sogn og Fjordane, Hordaland, Rogaland, et Vest-Agder.
[11]
S. Rokkan, « Electoral Mobilization, Party Competition and National Integration », dans Myron Weiner, Joseph La Palombara,
Political Parties and Political Development, Princeton, Princeton University Press, 1966, p. 76.
[12]
Øystein Sørensen, « What’s in a Name ? The Name of the Written Language in Norway », dans Bo Sråth, Øystein Sørensen,
The Cultural Construction of Norden, Oslo, Scandinavian University Press, 1997.
[13]
Il est aussi un mouvement politique, dans lequel Wergeland a joué un rôle de leader. La norvégianisation de la culture est défendue dans le théâtre par l’écrivain Bjørnstjerne Bjørnson (1832-1910). L’auteur Arne Garborg (1851-1924) est l’idéologue du mouvement. Ainsi, de nombreux leaders culturels participent à la vie politique de l’époque.
[14]
Ø. Sørensen, « What’s in a Name ?… », cité.
[15]
Par exemple, le mot « corne » est prononcé « hodn » par les dialectes de l’Ouest et « hønn » par ceux de l’Est. Il choisit comme forme unitaire la forme historique « horn ».
[16]
Arne Garborg,
Vor sprogudvikling. En redgjørelse, Oslo, 1897, p. 10, cité par E. Haugen,
Language Conflict and Language Planning…,
op. cit., p. 1-2.
[17]
Kjell Venås, « Dialects and Standards in Norway », dans Arjan van Leuvensteijn, J. Berns (eds),
Dialects and Standard Languages in the English, Dutch, German and Norwegian Areas, Amsterdam, North Holland, 1992, p. 337-350. Geirr Wiggen rappelle que le
nynorsk a davantage de traits grammaticaux et lexicaux en commun avec le suédois que n’en a le
bokmål. Pour Halldor Kiljan Lawness, auteur islandais, prix Nobel de littérature, le
nynorsk parlé « fait penser à un Suédois ivre qui essaierait de parler l’islandais », G. Wiggen, « La communauté linguistique nordique », dans Marcel Auchet,
Les pays nordiques et le dialogue interculturel, Actes du colloque, 26-28 mars 1998, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1999, p. 149.
[18]
Parti du Centre.
[19]
25 % du temps des émissions de radio et de télévision doivent être réservés au
nynorsk. La « Loi sur l’utilisation de la langue dans les services de l’État » (Lov um målbruk i statsjenesta) du 5 juin 1930 oblige l’administration à répondre à ses administrés dans la langue qu’ils ont utilisée pour s’adresser à elle.
[20]
À l’oral, les élèves peuvent utiliser la langue qu’ils utilisent chez eux. Ils doivent apprendre à lire et à écrire dans les deux langues. La commune décide pour chaque école laquelle des deux langues sera utilisée pour le travail écrit. La décision de changer la langue d’enseignement écrit se fait lorsque une majorité du conseil communal ou un quart des votants du secteur le demandent. La décision est prise à la majorité simple et lie la commune. Une nouvelle décision sur la langue d’enseignement ne peut être prise avant un délai de cinq ans. Les deux dernières années de l’école, les élèves doivent recevoir un enseignement dans les deux langues. Si les parents d’au moins 10 enfants d’un niveau scolaire entre 1 et 7 désirent que leurs enfants reçoivent un enseignement dans une autre langue que celle qui est utilisée, ils peuvent demander une séparation de classe dès lors que la nouvelle classe comprend au moins 10 élèves (Lov om grunnskolen, chap. 6, 1969).
[21]
Lars Vikør,
The Nordic Languages. Their Status and Interrelations, Oslo, Novus Press, 1993.
[22]
Il ne le devint véritablement qu’après la réforme de 1972, lorsque furent associés les représentants des organisations linguistiques.
[23]
Pour le
riksmål : 1907 ; pour le
landsmål : 1901 et 1910 ; pour les deux : 1917, 1938 et 1959.
[24]
Tor Bjørklund, « Sentrum-peripferi dimensjonen », dans Bernt Hagtvet,
Politikk mellom økonomi og kultur, Oslo, Ad Notam Gyldendal, 1992, p. 339-362.
[25]
Le choix de la langue principale revient aux parents en association avec le bureau de l’école. Ces mêmes personnes effectuent des choix politiques lors des élections. On a calculé un coefficient de corrélation linéaire entre le nombre d’élèves par commune qui apprennent le
nynorsk et le nombre de personnes par commune qui votent pour le Parti chrétien populaire, le plus important des partis centristes. Ce coefficient a été ensuite ramené au niveau régional pour une meilleure comparaison géographique. Trois élections communales, 1975, 1979 et 1991 ont été choisies car elles correspondent aux dates des statistiques linguistiques. Un coefficient supérieur à 0,5 signifie qu’il existe une relation positive entre les deux séries de variables. Coefficient construit par l’auteur à partir des données statistiques de Norsk Samfunnsvitenskapelig Datajeneste (« Service norvégien de données de sciences sociales »).
[26]
S. Rokkan, « Electoral Mobilization… », cité.
[27]
Différentes études montrent qu’à l’intérieur des régions côtières de l’Ouest ce sont les zones de montagnes et de fjords qui défendent le plus le
nynorsk, et non les municipalités côtières, Gabriel Øidne, « Litt om motsetninga mellom Austlandet og Vestlandet »,
Syn og segn, 63 (3), 1957, p. 97-114. Stein Rokkan, Derek Urwin, Frank Aarebrot, Pamela Malaba, Terje Sande,
Centre-Periphery Structures in Europe,
an ISSC Workbook in Comparative Analysis, Frankfurt, New York, Campus Verlag, 1987.
[28]
Chiffres extraits des statistiques officielles, Statistical Yearbook of Norway, 1997.
[29]
Il ne nous est malheureusement pas possible d’insérer ici une carte représentant ces résultats.
[30]
Extraits des entretiens effectués auprès de membres du Parti chrétien populaire entre novembre 1997 et avril 1998.
[32]
E. Haugen,
Language Conflict and Language Planning…, op. cit.
[33]
Entretiens (
cf. note 30).
[34]
Øyvind Vågnes, « Nynorsk for alle »,
Studvest, 22 octobre 1997. L’auteur est un étudiant qui milite dans des associations de défense du
nynorsk. Il est interviewé dans une revue estudiantine.
[35]
Entretiens (
cf. note 30).