2001
Raisons politiques
Lectures critiques
Lectures critiques
Gil Delannoi
« Les doutes contextualistes quant à l’intuition réaliste et universaliste associée à des concepts tels que la vérité, le savoir et la raison résultent d’un tournant linguistique qui a transféré le critère de l’objectivité de la connaissance, de la certitude privée d’un sujet de l’expérience à la pratique publique de justification propre à une communauté de communication » (p. 215). Cette question, centrale dans le livre, a conduit Habermas à de nombreuses confrontations et réflexions avec la philosophie du langage. Celles-ci occupent le premier tiers du livre. Mais, au-delà du langage lui-même, c’est tout rapport à la vérité et à l’entente qui est soumis au paradoxe suivant : il est impossible de s’abstraire du langage pour mesurer notre usage du langage. Toute proposition appartient à une réalité déjà imprégnée de langage. Dès lors, la vérité d’un énoncé reste toujours prisonnière de son contexte.
On dira que le caractère injustifié dans l’absolu que revêt l’usage du langage n’a pas empêché les progrès scientifiques. Or ceux-ci sont faits sous le signe de la faillibilité, du provisoire, du langage en devenir. Mais, en dehors de la sphère scientifique, selon Habermas, un tel degré de scepticisme fondamental ne semble guère opératoire. Il conduirait à la mésentente entre interlocuteurs et non à l’entente souhaitée et visée par l’agir communicationnel.
Une des tâches principales de cet ouvrage, par ailleurs foisonnant, consiste à tenter de sortir des difficultés précédemment décrites. « Dans la mesure où la vérité des croyances ou des propo-sitions ne peut se justifier qu’au moyen d’autres propositions, il nous est impossible d’échapper à l’emprise du langage que nous employons » (p. 181). Pourtant Habermas ne se satisfait pas de l’idée de Rorty selon laquelle il est impossible de transcender nos croyances. Il est au contraire nécessaire de postuler, selon lui, l’hypothèse d’un monde existant indépendamment de nos propositions. Cette hypothèse, en effet, est indispensable à l’existence d’un horizon d’entente universelle entre les hommes et qui dépasse le seul cadre de la pratique des sciences. Cet horizon d’entente n’exige d’ailleurs pas que le but d’une conciliation finale, d’un consensus ultime soit considéré comme probable (p. 189).
L’objection de Rorty prend par exemple cette forme : « nous-mêmes » ne peut signifier que « libéraux éduqués », « personnes disposées à écouter l’autre partie ». Habermas reconnaît la force de cette objection. Les conditions parfaites de la discussion ne sont jamais réunies (transparence, publicité, égalité, bonne volonté, etc.). Mais il ne cède pas sur la finalité du processus. L’entente par la discussion progressera si nous faisons comme si les conditions parfaites étaient réalisables et en essayant de les approcher, nous en approchons un peu plus. Comme idée régulatrice (et non totalité réelle), l’ouverture à la discussion est en principe, dès le départ, totale et ne se limite à aucun contexte historique. « Quiconque s’engage dans une discussion en ayant sérieusement l’intention de se convaincre d’une chose en parlant avec d’autres personnes, doit supposer performativement que les intéressés ne soumettent leur “oui” et leur “non” à aucune autre contrainte que celle du meilleur argument » (p. 191).
Un horizon peut-il aussi servir de point de départ, c’est là un des points épineux. Que nous puissions imaginer les conditions parfaites de l’argumentation (inclusion universelle, participation à égalité de droits, absence de toute répression et orientation vers l’entente) n’est pas extrêmement probant en ce qui concerne le point de départ et l’avenir proche. De cette confrontation entre Rorty et Habermas, on sort perplexe. Tous deux sont convaincants, au moins à ce jour. L’universalisme paraît en même temps possible et impossible. Aucun argument ne réduit la position adverse à néant. D’une part, on ne peut se contenter d’une justification limitée aux règles de son propre groupe. D’autre part, on ne peut éviter de noter que les conditions d’une vérité humaine universelle qui dépasse les justifications de groupe ne sont pas réunies aujourd’hui. La solution que semble esquisser Habermas revient à tenter de mettre en pratique la discussion autant que possible. Il s’agit de pragmatisme, selon ses propres termes. « Au lieu de s’affirmer comme une puissance prétentieuse en face de la totalité de ce monde, la philosophie devenue pragmatique tente de déterminer sa place, dans le cadre de ce monde qu’en même temps elle interprète, de façon à pouvoir à la fois assurer divers rôles, différenciés selon leurs fonctions, et y apporter des contributions spécifiques » (p. 254).
Les questions abordées, auxquelles s’ajoute le plaidoyer pour une philosophie qui ne soit pas seulement technique ou académique, place Vérité et justification dans le sillage de Théorie et pratique et de Connaissance et intérêt et marque un retour aux questions théoriques. Habermas, dans sa méditation sur les limites de la philosophie mais aussi sur sa nécessité, aborde la question de la traduction. Cette donnée fondamentale reste pourtant un des aspects les plus délaissés de sa pensée. C’est d’autant plus étonnant que cette notion de traduction paraît indispensable aux espoirs mis par Habermas dans l’horizon de l’entente et les conditions de la communication. En témoigne cette défense d’une certaine forme de philosophie : « Comme les sciences, la philosophie n’a cessé de se préoccuper des questions de vérité. Mais ce qui l’en distingue, c’est qu’elle conserve un lien interne avec le droit, la morale, l’art : elle étudie les questions normatives et évaluatives du point de vue qui leur est propre. En entrant dans la logique des questions de justice et de goût, en respectant le sens propre des sentiments moraux et des expériences esthétiques, elle conserve cette faculté unique de passer d’un discours à l’autre et d’opérer des traductions d’un langage spécifique dans l’autre » (p. 255). La traduction des langues et des signes n’est pas le moindre défi que rencontrera une telle conception de la philosophie.
L’horizon d’entente, l’idée régulatrice constituent un mythe de la communication, mythe étant entendu dans un sens neutre, non péjoratif. C’est une représentation idéalisée, une direction souhaitée (tels que le sont le progrès ou la démocratie). De même que les sciences n’en restent pas à la constante autocritique de la raison et se laissent emporter, à tort ou à raison, par leurs prolongements techniques, on doit se demander si le poids des affects et des passions ne pèsera pas trop lourdement sur l’agir communicationnel. Qui identifier pour discuter avec les forces impersonnelles et systémiques des marchés ? Quel horizon d’entente trouver avec les Talibans ? « Il suffirait d’une pensée juste et humaine et d’un bon gouvernement pour que l’homicide disparaisse en moins de cent ans », disait Confucius, il y a deux mille cinq cents ans. La diminution de la violence, y compris de la violence dans la lutte des idées, est une condition primordiale. Dans cette discussion patiente des thèses divergentes, Habermas remplit magistralement cette première condition.