2001
Raisons politiques
Dossier : Être de parole et situations langagières
Quelles langues pour une Europe démocratique ?
Pierre Bourdieu
Abram De Swaan
Ce débat s’est tenu le 9 juin 1998 à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm à l’initiative d’Abram De Swaan, alors professeur invité au Collège de France (chaire européenne). Sa leçon inaugurale (24 octobre 1997) est parue aux Éditions du Collège de France (nËš 143, 1998), sous le titre Langue et culture dans la société transnationale. Il dirige, aux Pays-Bas, la Amsterdam school of social sciences. Son ouvrage Words of the World. A Political Sociology and Economy of the World Language System paraîtra prochainement à Amsterdam.
Claude Hagège
Marc Fumaroli
Immanuel Wallerstein
Abram De Swaan : Il semble que le célèbre déficit démocratique de l’Union européenne ne soit pas seulement un défaut institutionnel. Il est aussi dû à l’absence d’un véritable espace public pour l’Europe. Une démocratie européenne présuppose que tous les citoyens puissent, en principe, suivre le débat politique et y contribuer. Cela exige que l’on ait des langues en commun ou que des services de traduction soient disponibles. Pourtant, sur le sujet de l’aménagement des langues dans l’Europe des citoyens, une nette indécision continue à régner. L’objectif de notre discussion d’aujourd’hui sera de signaler la fonction essentielle d’une politique des langues pour la réalisation d’une démocratie européenne.
Marc Fumaroli : Entouré d’éminents sociologues, je dois dire que je n’ai pour ma part de compétence que dans un « ancêtre » de la sociologie, puisqu’il faut bien admettre que la sociologie a des racines rhétoriques et que la rhétorique elle-même suppose une sociologie, dans la mesure où elle n’est pas seulement l’étude de la persuasion mais de la réception du discours, de son interprétation et donc des différentes qualités, mentalités des publics auxquels s’adresse l’orateur ou l’écrivain. C’est pourquoi je suis naturellement très intéressé par cette question des rapports entre les langues et la démocratie et par ce que vous appelez, selon l’expression de Jürgen Habermas, « l’espace public ». La rhétorique utiliserait un autre terme, qui est un fait historique : le « forum », où les orateurs dialoguent en présence de l’ensemble des citoyens, sorte de modèle réduit de ce que nous espérons trouver dans les démocraties modernes.
J’avoue que j’ai été un peu surpris par la façon dont vous avez posé le problème, car si vous tenez pour une évidence l’existence d’un déficit démocratique européen dont la cause, ou une des causes, consisterait en l’absence d’une langue commune permettant le débat, le dialogue, la formation, l’éclaircissement des citoyens ; il me semble que vous considérez en préalable une notion qui, elle-même, repose sur des présupposés qui sont loin d’être évidents. L’Europe n’est pas pour l’instant un « État » unifié, dès lors, on ne peut pas parler de « République européenne ». On peut à tout le moins parler d’attitudes démocratiques dans les différents États européens, mais on ne peut pas parler d’« État » européen. Par ailleurs, il me semble que cette idée de déficit démocratique suppose implicitement un modèle, presque un idéal, qui serait celui des États-Unis d’Amérique, autrement dit d’une République vieille de trois siècles.
Les États-Unis ont une longue tradition d’accueil des immigrants, de sorte que la société américaine peut prétendre aujourd’hui être le miroir, d’une certaine manière, de l’ancien univers. La société américaine forme un ensemble extraordinairement parcellisé par la multiplicité des groupes nationaux qui la composent. En même temps, cette société présente des traits d’extrême homogénéité du fait que tout le monde parle la même langue, écoute les mêmes émissions de télévision, entend s’exprimer en langue anglaise le président des États-Unis, les représentants du Congrès et la presse. Chacun peut ainsi participer, selon son désir, au grand débat qui occupe l’ensemble de la collectivité civique américaine. On a là une sorte d’idéal pour lequel j’ai la plus profonde sympathie, mais que je ne souhaite pas voir se reproduire tel quel en Europe et ce, pour plusieurs raisons qui ne concernent évidemment en rien les principes de la démocratie, les droits de l’homme et le système représentatif, mais justement la langue et, plus précisément, les langues.
Tout d’abord, je souhaite infiniment que l’Europe conserve la multiplicité de ses langues et qu’elle les garde avec vigilance même. Je ne souhaite pas non plus qu’elle se hâte de former un État unitaire, plus ou moins fédéral et qui présenterait des caractères analogues à ceux de l’État américain. Il est déjà bien clair que le marché, l’économie, la communauté scientifique internationale exercent une extraordinaire pression pour que l’anglais devienne la langue universelle, en Europe en particulier. Si, en plus des pressions du marché, nous adoptions une organisation politique fédérale transformant l’héritage de l’histoire européenne en un tout homogène, il y aurait de fortes probabilités pour que l’anglais s’impose comme langue politique et civique des débats publics. Dès lors, je ne vois pas comment la physionomie particulière de l’Europe, sa diversité, ses liens profonds avec un passé ancien, pourraient se maintenir.
Il y a là, à mon sens, une contradiction extrêmement périlleuse entre le vœu de voir surgir un espace public – évidemment estimable sur un plan moral – et un certain nombre d’exigences proprement européennes, pour ne pas dire françaises, italiennes, espagnoles, hollandaises, allemandes, de maintenir comme constitutive de leur être une communauté linguistique, une communauté de pensée et de mémoire qui contribue à la richesse européenne.
Quant aux États-Unis, puisqu’ils semblent être le modèle que l’on nous présente pour l’avenir, il est frappant d’observer les tentatives faites ces dernières années pour y promouvoir le bilinguisme dès l’école primaire. Cette expérience menée à grande échelle, notamment en Californie et au Texas, s’est fondée sur la conviction selon laquelle l’accès au langage, à la sociabilité et, plus largement, à la vie professionnelle des enfants issus de familles d’origine mexicaine ou sud-américaine, passait par l’apprentissage de leur propre langue, complété par des cours d’anglais. Or des études statistiques ont montré que cette éducation dans deux langues avait, au contraire, pour effet de ralentir le développement des enfants, au lieu de l’accélérer. Lors d’un référendum en Californie, une majorité considérable des électeurs s’est ainsi exprimée pour la suppression de cette disposition pédagogique et pour un retour au melting-pot traditionnel américain, fondé sur l’idée que les enfants de nationalités étrangères devaient apprendre l’anglais – l’apprentissage de leur propre langue devant intervenir en marge de cette formation principale, de ce tronc commun qui leur permettrait d’accéder plus vite et plus volontiers à la vie sociale, politique, économique.
Un second élément, concernant cette fois les universités, mérite d’être signalé. Il y a quelques années, on donnait le français pour perdu. Chaque fois que j’allais aux États-Unis, j’entendais les gémissements de mes collègues américains prophétisant la disparition à terme des départements de français, soulignant que le français tendait de plus en plus à se limiter à la philosophie et que les grands philosophes français qui rejoignaient les universités américaines y professaient en réalité des cours en anglais. Un tableau apocalyptique et pessimiste était dépeint quant à la capacité de notre langue à attirer les jeunes Américains, face à l’influence renforcée de l’espagnol, compte tenu du poids démographique des hispaniques dans la société américaine.
Or, depuis quelques années, on assiste à un mouvement inverse qui voit le renforcement des départements de français au sein des départements de langue. La raison de ce renouveau du français est que les étudiants américains, et le public américain en général, sont convaincus, à tort ou à raison, que le français est la seule langue européenne qui leur permette d’accéder à une haute culture à la fois littéraire, historique et philosophique. L’espagnol ne leur paraît pas offrir la même richesse intellectuelle.
Si l’on revient à l’Europe, après ce détour par l’Amérique, il me semble avant tout que nous avons perdu la bataille de la communication. À l’avenir, la communication se réalisera en Europe, comme d’ailleurs en Asie, en Afrique et sur l’ensemble de la planète, en anglais. L’anglais est devenu la lingua franca d’une humanité unifiée par le bas, par les intestins si je puis dire. Or je persiste à croire que la langue n’est pas simplement un instrument de communication, mais qu’elle revêt une autre dimension qui fait d’elle une ouverture profonde sur l’autre, une manifestation de l’homme à l’homme, de la femme à la femme, de l’enfant à l’adulte. Cette manifestation comprend des degrés, des nuances, des voix différentes et il me semble que seules les langues qui offrent le plus d’étages, de degrés, de voix ont des chances de s’étendre sur toute la surface de la terre.
Lorsqu’on désire passer de l’étage de la formation, de la communication ou du collectif, à une certaine qualité d’être ou de rapports humains, à un certain degré de pensée, notamment politique ou critique, il est bon de disposer non seulement de sa propre langue mais d’une autre langue, voire de plusieurs. Le français me paraît conserver ici toutes ses chances. Je ne souhaite donc pas que l’on pousse dans le sens d’une homogénéisation linguistique de l’Europe et que, sous couvert d’espace public, on contribue, plus ou moins indirectement, mais efficacement, à l’abolition de nos traditions linguistiques.
Le problème politique européen, celui qui concerne l’existence d’un débat démocratique, ne se pose pas seulement en termes linguistiques, mais aussi en termes institutionnels. Ce qui fait obstacle à la communication et au dialogue européen – et Pierre Bourdieu le sait aussi bien que moi – ce n’est pas seulement une difficulté de langue, c’est le problème de la formation des journalistes, leur manque de curiosité, une certaine médiocrité des médias. Cela ne relève en aucun cas d’un problème de langue. Il est certain que si nous avions des journaux plus ouverts sur l’actualité des autres pays européens et qui donnent la parole à des interlocuteurs venus d’autres pays européens – quand bien même leurs interventions seraient traduites – nous aurions peut-être moins cette impression de claustrophobie qui nous opprime et qui, probablement, opprime beaucoup d’autres citoyens d’autres nations européennes.
Ce constat n’est pas définitif car nous ne souffrons pas seulement d’une paresse d’esprit ou d’une conception étroite du métier de journaliste. Des préjugés, des habitudes mentales rendent plus difficile l’acceptation d’une « pluralité dialoguante » dont l’unité de langue ne serait pas le seul secret.
Pierre Bourdieu : Je voudrais m’exprimer en tant que sociologue, c’est-à-dire parler sur le terrain du constat plus que sur celui de la norme, du projet ou de la volonté. Sur le terrain du constat, je crois que la cause est entendue : l’anglais est devenu la langue dominante. Tous les indices, toutes les mesures attestent qu’il domine les relations commerciales et même les relations quotidiennes. Il faut donc se placer nécessairement sur le terrain des faits, sous peine de sombrer dans un utopisme sans effet. Sur ce terrain-là, il me semble que nous n’avons pas d’autre choix que d’enregistrer la logique des mœurs contre laquelle on n’agit pas par décret.
Cela dit, l’action politique peut intervenir sur le terrain de la langue, et autant elle est faiblement efficace quand elle s’exerce contre les tendances sociales profondes, autant elle est puissante, paradoxalement, lorsqu’elle agit dans le sens de ces tendances. C’est, je crois, une loi sociologique qu’on ne découvre pas sans tristesse.
Nous pouvons prendre acte du fait que la langue anglaise domine, que dans les instances européennes elle s’impose de plus en plus comme une sorte de langue officielle, que les Français en s’accrochant à leurs privilèges linguistiques, de type juridique, énervent plutôt leurs partenaires et risquent d’obtenir l’inverse de ce qu’ils recherchent. Toutefois, je pense que cela ne signifie pas qu’il faille renoncer complètement à toute mise en garde contre une politique visant à ratifier l’état de fait, car prendre acte de la domination de l’anglais pour en faire une sorte de langue officielle à l’échelle européenne pourrait avoir des effets d’accélération considérables.
Les spécialistes des processus linguistiques s’appuient souvent sur le modèle de l’Inde, qui est dans une situation relativement semblable à celle de l’Europe, pour dire que rien n’interdit d’espérer, ou d’attendre, une situation dans laquelle on verrait coexister trois niveaux de langues : une langue commune, de type lingua franca, des langues nationales et des langues régionales réactivées par l’existence d’une langue transnationale. Les prédictions vont dans ce sens et je pense que ces tendances n’ont rien d’effrayant. Il y a, me semble-t-il, deux attitudes imprudentes. L’une consiste à ratifier la domination de l’anglais et à agir par décret dans le sens des tendances ; l’autre consiste à mener des combats d’arrière-garde désespérés pour défendre la francophonie.
Cela dit, nous parlons de l’anglais en tant que langue, mais derrière l’anglais, il y a évidemment autre chose, qui est le système américain. L’anglais n’est pas la langue de l’Angleterre mais de l’empire économique et culturel américain. On ne peut donc pas poser le problème de l’hégémonie de la langue anglaise sans poser le problème de l’hégémonie américaine. Il serait tout à fait funeste d’oublier cette question. Quand on parle de langues, pour dire les choses simplement, il s’agit toujours aussi d’autre chose. La langue n’est pas seulement un instrument de communication. La tradition structuraliste, ou sémiologique, qui a dominé la pensée française pendant de longues années, considère les systèmes symboliques comme de purs instruments de communication. Or un instrument de communication peut toujours devenir un instrument de pouvoir ou de domination. Mais la langue est aussi, comme l’affirme l’hypothèse célèbre, appelée hypothèse Sapir-Worf dans les pays anglo-saxons et hypothèse Humboldt-Cassirer dans la tradition européenne, un instrument de construction de la réalité sociale. Les systèmes symboliques ne sont pas simplement des instruments d’expression de la réalité, mais ils contribuent à la construction du réel. Quand il s’agit du monde social, on peut dire que les mots font les choses, qu’il y a un effet performatif du langage : dire ce qui est, c’est contribuer à faire que les choses soient conformes au dire. Dire, « c’est ta sœur », c’est énoncer le tabou de l’inceste. Autrement dit, il y a des constats qui exercent un effet social. Le vocabulaire politique, en particulier, est non seulement descriptif mais constructif et prescriptif, et il exerce des effets politiques. Si l’on admet que la langue n’est pas seulement un instrument de communication, mais qu’elle remplit aussi de telles fonctions de domination et de construction du réel, alors la discussion sur le choix de la langue devient très difficile.
Envisageons tout d’abord la première dimension du problème, à savoir la langue comme instrument de pouvoir. Il est évident que la langue anglaise ne se réduit pas à l’accent anglais. Toutefois, l’accent d’Oxford peut fonctionner comme un « capital symbolique » dès qu’il devient la norme tacite de l’expression conforme en anglais et, de ce fait, la possession de cet accent rapportera des dividendes, tout comme l’accent du VIIe arrondissement qui, comme le montrent les statistiques, aide à intégrer l’ENA. Si l’accent d’Oxford devient l’étalon de toute performance linguistique, être né près d’Oxford – ou dans un lieu où l’on peut acquérir l’accent d’Oxford – c’est acquérir à la naissance un capital considérable.
D’autre part, à travers un lexique, un vocabulaire que l’on assimile sans même s’en rendre compte, on acquiert une vision du monde, notamment du monde social et politique. C’est ainsi que, en ce qui concerne la vision néolibérale du monde, qui est devenue une sorte de doxa, de croyance universelle infraconsciente, il est probable qu’elle s’acquiert insensiblement à travers l’adhésion à un lexique, à une constellation de mots qui peut être assortie – les deux effets pouvant alors se réunir – d’un effet de distinction. L’effet symbolique peut ainsi renforcer et légitimer l’effet cognitif.
Si on veut bien penser à partir de ce schéma, on voit que la sociologie est en droit de dégager de ses constats des propositions non pas normatives mais pratiques. L’anglais est la langue dominante et tout anglophone peut espérer tirer de sa langue des profits d’autant plus importants que l’écart par rapport à la norme moyenne sera plus grand. On peut imaginer que les non-anglophones décident de s’organiser comme l’ont fait les scientifiques, en créant des revues européennes publiées en anglais mais dotées de comités de rédaction européens. Je lisais récemment un recueil de British literature, dans lequel on trouvait Soyinka, prix Nobel de littérature nigérian qui se trouvait ainsi annexé à la littérature British. Les revues anglaises mènent une politique délibérée d’annexion postcoloniale, fondée sur l’exercice d’une hégémonie linguistique, présentant comme une forme d’ouverture ce qui est, en réalité, une annexion. Comment lutter contre ces abus de pouvoir linguistiques qu’autorise l’hégémonie linguistique et contre l’impérialisme symbolique ?
Mais il y a aussi les effets de domination symbolique qui s’exercent au travers de l’adoption de la langue dominante ou, plus sournoisement, des emprunts à la langue dominante. Chacun sait que les professeurs d’anglais dénoncent les faux amis, mais il y a des faux amis sémantiques et ce sont les pires. Il y a des domaines entiers de la philosophie actuelle qui sont contaminés par ces faux amis, comme par exemple le débat sur le communautarisme et l’individualisme. C’est exactement le problème auquel étaient confrontés les philosophes français des années 1950 qui, du côté de Saint-Germain, mais aussi ailleurs, et jusque dans les khâgnes les plus soucieuses de chic parisien, parlaient une espèce de franco-germain existentiel. Aujourd’hui, nous parlons une langue internationale, à demi traduite de l’américain, avec tous ses mots clés indéfinissables et intraduisibles, globalization, flexibility, identity, communautarism, etc., qui constituent un univers sémantique gros de toute une problématique éthico-politique. C’est ainsi qu’un débat comme celui qui oppose l’individualism et le communitarianism, un Streit, comme on dirait en Allemagne, qui est né en un moment, en un lieu et un milieu précis, aux États-Unis, et qui s’est peu à peu diffusé, se trouve paré de toutes les apparences de l’universel. Bref, l’universel, qui en d’autres temps et de façon tout aussi abusive, parlait en français ou en allemand, parle aujourd’hui en anglais, même lorsqu’il s’exprime dans un lexique formellement français ou allemand ou japonais. L’impérialisme peut donc imposer des objets de pensée. Et il faut réfléchir sur ce modèle pour voir si et comment il est possible d’accepter l’usage de l’anglais sans s’exposer à être anglicisé dans ses structures mentales, sans avoir le cerveau lavé par les routines linguistiques.
Immanuel Wallerstein : Venant des États-Unis, j’arrive ici un peu comme étranger et, je dois dire, un peu à contre-courant car je suis beaucoup moins convaincu que ne le sont la plupart des gens de la domination future de la langue anglaise. Mais partons de quelques constats simples.
Certes, actuellement, l’anglais est dominant dans le monde. Parmi les gens qui ne sont pas anglophones, la plupart prennent l’anglais comme deuxième langue et ils font apprendre l’anglais avant toute autre langue à leurs enfants. Il y a à cela des raisons évidentes : l’anglais se présente comme la lingua franca, à la fois sur les plans intellectuel, commercial et politique. L’anglais est la langue que vous utilisez à l’étranger avec des gens dont vous ne connaissaient pas la langue.
D’autre part, l’Europe se construit et le fait européen est une réalité. C’est pourquoi je prévois un renforcement politique de l’Union européenne dans les prochaines années. En tout cas, tout converge, selon moi, dans cette direction.
Enfin, il existe en Europe une multiplicité de langues. On compte au moins une douzaine de langues importantes et une douzaine de langues mineures. Un Allemand ne parle pas à un autre Allemand en anglais et, en principe, il n’écrit pas en anglais, sauf pour des raisons très particulières.
Dès lors, l’exemple des États-Unis ne me semble pas du tout pertinent. Quand les États-Unis ont été créés comme État indépendant, à peu près 90 % de la population étaient anglophones. On a alors imposé l’anglais aux migrants qui ont représenté de tout temps à peu près 10 % de la population. Cela n’est pas du tout la situation de l’Europe.
Si, aux États-Unis, il y a eu une sorte de résurgence, de tolérance pour l’espagnol depuis trente ans, c’est parce que les pourcentages ont changé. Presque 20 % de la population parlent l’espagnol. Il y a aussi des éléments politiques : 1968 et l’éclosion des revendications identitaires ont eu un effet accélérateur, même si le vote en Californie contre l’enseignement de l’espagnol a marqué un reflux par rapport à 1968.
L’Europe connaît une situation tout à fait différente. Il faut cependant situer l’évolution à venir de l’Europe dans un contexte beaucoup plus large. Si l’on considère le contexte linguistique international, je diviserais l’histoire en trois périodes où le 19e siècle et le 20e jusqu’à la seconde guerre mondiale formeraient une première période ; la seconde période allant de la seconde guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui ; la troisième débutant en 2000.
Du point de vue linguistique, avant 1945, il y avait en Europe et donc dans le monde quatre langues dominantes : le français, l’allemand, l’anglais et l’italien, c’est-à-dire qu’il n’y avait pas de lingua franca. Pour la diplomatie, le français remplissait peut-être cette fonction, mais, en général, les gens parlaient leur propre langue. L’élite cultivée pouvait lire d’autres langues, parfois les parler même, mais nous nous trouvions globalement dans une situation quadrilinguistique.
Après la seconde guerre mondiale, l’allemand et l’italien ont été éliminés pour des raisons politiques évidentes et les États-Unis sont devenus une puissance hégémonique. Si l’anglais n’était pas alors totalement dominant, c’est parce que les gouvernements français successifs et les intellectuels français ont fourni un effort politique important, avec plus ou moins de réussite, pour maintenir un barrage contre l’élimination du français.
D’autres langues resurgissent depuis un certain temps. Le Latino-Américain ne voit pas pourquoi l’espagnol ne serait pas promu et je parie que, dans les vingt prochaines années, les Allemands vont oublier un peu leur défaite de la seconde guerre mondiale et agir pour que l’allemand reprenne sa place dans le paysage linguistique. Au 21e siècle, il me semble que si l’anglais va demeurer la lingua franca, il n’aura plus la supériorité qu’il a actuellement, non en raison de son déclin, mais parce que les autres langues reprendront leur place ou exigeront de la reprendre.
L’Europe est la région la plus multilingue du monde. Le fait est qu’il n’y aura jamais d’espace politique européen si la population n’est pas plus ou moins multilingue, car quand un Allemand veut parler de la situation européenne, il écrit en allemand dans un journal allemand, et n’ira pas s’exprimer en anglais en Angleterre, ni même en anglais en Allemagne. Les Français, eux, vont le faire en français. Dès lors, si un citoyen européen veut savoir ce qui se passe dans la mentalité des Allemands, sur tel ou tel problème, ses possibilités sont effectivement très restreintes s’il ne lit pas l’allemand. La somme des propos qui vont être traduits est minime. Et ce n’est pas une question de langue orale, mais une question de lecture : il faut lire absolument !
Comment faire pour qu’en Europe les gens lisent les autres langues ? Avant la seconde guerre mondiale, un lycéen apprenait plusieurs langues, le grec, le latin, l’anglais, l’allemand, peut-être l’italien aussi, de manière tout à fait ordinaire. Mais, évidemment, cette apprentissage était réservé à une élite bourgeoise. Après la seconde guerre mondiale, avec la démocratisation des écoles, des lycées et des universités, l’afflux croissant d’élèves a eu pour conséquence presque inévitable une réduction des exigences scolaires. Le grec, le latin et l’anglais sont parmi les rares survivants.
Cette situation est, elle aussi, transitoire car si des parents veulent être un peu chics, sortir de l’ordinaire, ils exigeront de leur enfant qu’il apprenne l’allemand et non l’anglais, car tout le monde parle anglais. L’apprentissage de l’allemand est difficile et devient un signe de haute position sociale. La situation me paraît telle qu’avec un peu d’effort l’Europe va redevenir multilingue, un peu plus multilingue qu’actuellement, dans la mesure où les gens sont considérés comme cultivés lorqu’ils maîtrisent au moins trois langues, voire quatre.
Je pense que les intellectuels peuvent jouer un rôle en créant des revues, des journaux d’opinion qui soient résolument multilingues, sans traduction, avec des articles dans quatre ou cinq langues, ou bien en publiant des sortes de Reader’s Digest reprenant les articles les plus intéressants parus régulièrement dans la presse européenne sur l’actualité politique, toujours sans traduction, car la traduction est chère et difficile. Ce sont ces petits gestes qui peuvent, comme l’a indiqué Pierre Bourdieu, renforcer des tendances existantes.
Il importe également d’évoquer l’influence de l’économie politique internationale. Nous avons vécu une période où les États-Unis étaient la puissance dominante, mais cela ne sera plus le cas dans les cinquante prochaines années. L’Europe va s’affirmer comme un sérieux concurrent politico-économique des États-Unis et une dégradation de leurs relations est à prévoir. Dès lors, la situation linguistique va s’en trouver modifiée, précisément parce que les Européens, pour avoir leur propre identité culturelle, réagiront à ce que Pierre Bourdieu appelait « l’impérialisme américain » ou la « domination culturelle américaine ».
Je prévois ainsi un déclin relatif de l’anglais. La domination actuelle de l’anglais est une situation transitoire de distribution du pouvoir dans le monde et ne doit pas être envisagée comme étant de toute éternité.
Abram De Swaan : Pour ma part, je voudrais commencer avec une petite anecdote. Lors de la réunion des chefs d’État de l’Union européenne, il y a un an à Amsterdam, un grand nombre de manifestants originaires de plusieurs pays d’Europe ont envahi la ville pour exprimer aux leaders de l’Europe leurs opinions et leurs doléances. Amsterdam les a accueillis un peu comme Paris a accueilli les supporters de football, c’est-à-dire avec une grande hospitalité et un peu d’appréhension. Mais presque personne ne s’est rendu compte que ces activistes, qui avaient fait le sacrifice d’un long voyage et d’un séjour assez inconfortable, tâchaient, à leur manière, de construire, eux aussi une nouvelle Europe, en faisant l’effort de créer sur place un espace politique européen. L’idée n’est venue à aucun des hommes politiques réunis de recevoir les représentants des manifestants pour s’enquérir de ce qu’avaient à leur dire les seuls citoyens de l’Europe qui avaient pris la peine de se rassembler à Amsterdam où l’Europe se manifestait officiellement. Les Français étaient d’ailleurs venus en grand nombre et j’ai assisté à un de leurs défilés dans le centre de la ville. Les habitants d’Amsterdam les regardaient passer et beaucoup les ont chaleureusement applaudis.
Les manifestants scandaient leurs slogans sur le chômage. Une jeune Hollandaise s’est tournée vers moi et m’a demandé : « Wat is chômage ? ». Je crois que le problème est justement dans cette question. Que veut dire « chômage » pour les Européens non francophones ?
La question des langues a toujours été le grand non-dit des créations européennes. On a beaucoup parlé des montagnes de beurre, des vaches folles, de la monnaie unique, de la libre circulation des citoyens, du contrôle de l’immigration, mais on ne s’est guère interrogé sur la langue dans laquelle ces problèmes devraient être abordés. Et quant aux langues de communication entre les citoyens de différents pays, presque rien n’a été entrepris. À mon avis, il faut distinguer trois niveaux d’analyse.
Il y a d’abord le Parlement européen. Conformément au traité de Rome (1957) fondateur de la Communauté européenne, la langue officielle de chaque pays membre est admise comme langue de la communauté. Au sein du Parlement, il me paraît inexorable que les représentants aient le droit de s’exprimer dans leur langue nationale et chaque député peut aussi s’exprimer dans sa langue régionale s’il souhaite communiquer avec ses électeurs. Pourtant, la formation graduelle d’une culture parlementaire obligera les représentants à se servir des langues étrangères, ne serait-ce que pour mieux persuader leurs collègues parlementaires.
Il y a ensuite la Commission européenne, avec son appareil administratif et ses fonctionnaires qui ne représentent pas leur pays d’origine, mais sont employés par la Commission. À l’intérieur de la bureaucratie européenne, deux ou au plus trois langues sont parlées et écrites, l’anglais, le français, et dans des proportions moindres, l’allemand. Toutes les décisions de la Commission qui auront un effet légal dans les pays membres doivent être traduites dans toutes les langues officielles de l’Union européenne et, dans certains cas, même en gaélique et en catalan. Il va de soi que tout citoyen de l’Union a le droit de s’adresser à la Commission dans la langue officielle de son pays et de recevoir une réponse dans la même langue.
Enfin le troisième niveau est celui qui nous intéresse aujourd’hui. Il s’agit de communication entre les citoyens, entre les entreprises, entre toutes les autres organisations de droit privé, autrement dit des communications qui transcendent les frontières nationales et forment la civil society européenne ou l’Europe des citoyens. S’il est vrai qu’il n’y a guère de politique linguistique pour cette Europe, cette constellation de langues a été déterminée en très grande partie par la politique de l’enseignement.
On a assisté, dans un premier temps, à une expansion tout à fait spectaculaire de l’enseignement secondaire en Europe occidentale. Le taux moyen d’enfants suivant un enseignement secondaire a augmenté d’environ 90 % entre les années 1950 et 1990. Par conséquent, il y a aujourd’hui probablement plus de personnes parlant le français et l’allemand comme langue étrangère que jamais auparavant dans l’histoire de l’Europe.
Dans le même temps, le pourcentage de ceux qui ont appris l’anglais s’est accru encore plus rapidement. La moitié des citoyens européens estiment parler suffisamment bien l’anglais en tant que langue étrangère pour pouvoir engager une conversation. La proportion est de un tiers de la population européenne pour le français et pour l’allemand. Il faut interpréter ces éléments dans le contexte d’une lente érosion de la position du français au sein de l’Union européenne, d’une stabilité de l’allemand depuis les années 1940 et d’une augmentation du nombre de germanophones, en raison de la réunification allemande et de l’adhésion de l’Autriche à l’Union. Le contexte est aussi marqué par un progrès rapide de l’apprentissage et de la connaissance de l’anglais comme langue étrangère. C’est essentiellement le système scolaire qui a contribué à la diffusion de l’anglais dans l’Union européenne pour des raisons très diverses qui exigeraient de longues analyses que je n’entreprendrai pas ici.
Dans ce débat complexe, on peut pourtant risquer une première généralisation. Plus le sujet de la communication est limité et bien défini, moins il y a de problèmes de compréhension mutuelle et mieux sont organisés les contacts internationaux. Par exemple, presque toutes les professions et disciplines scientifiques diffusent leurs journaux à l’échelle européenne et regroupent des adhérents bien renseignés sur ce qui se passe dans les autres pays membres.
Il en va de même pour les organisations internationales qui unissent les entreprises d’une même branche, pour les techniciens et les spécialistes qui opèrent sur des terrains bien délimités. Un spécialiste de sociologie du travail n’aura aucune difficulté pour communiquer avec ses collègues européens, mais la tâche sera plus ardue pour un sociologue généraliste. Si la communication consiste en un échange entre intellectuels refusant de se laisser enfermer dans un sujet limité, il n’y a presque pas de lieux de rencontre et les contacts se limiteront à de rares entrevues internationales. La revue Liber remplit à ce titre une fonction importante, mais, pour les citoyens de l’Europe contemporaine, il nous faut bien admettre qu’il n’existe pas de médias de communication mutuelle. C’est pourtant à ce niveau de généralité que se déroule le débat politique. Et il faut constater qu’il manque dans l’Europe actuelle une arène, un espace de débat public. Il me semble pourtant qu’un tel espace est une condition nécessaire pour l’avènement d’une démocratie européenne.
Deux éléments doivent être rappelés. Chaque groupe a le droit de parler la langue de son choix, mais dès lors qu’un groupe insiste pour faire valoir son droit à parler la langue de son choix, il choisit en même temps de rester incompréhensible pour une bonne partie de ses interlocuteurs.
Le plurilinguisme généralisé me semble la solution qui s’impose, mais il convient surtout au linguiste, polyglotte par vocation, et n’est accessible qu’à une élite restreinte composée de personnes hautement scolarisées. Il faut nous décider à adopter une langue véhiculaire pour l’Europe des citoyens. Cette langue est déjà disponible et la majorité des citoyens de l’Europe peut s’exprimer dans cette langue qui pourra donc servir comme langue de communication dans cette Europe des citoyens. Il va de soi que cette langue est l’anglais. Je ne fais pas cette proposition parce que la diffusion de l’anglais serait une fatalité inexorable, mais parce que la démocratie de l’Europe me paraît l’exiger.
J’aurais aimé personnellement que le français occupe, ou au moins partage cette position. Il se peut en outre que la diffusion de l’anglais, même dans sa fonction restreinte de langue de communication supranationale, porte atteinte aux langues nationales des pays membres. Nous n’ignorons pas ce risque, mais nous ne pouvons préjuger du destin d’une langue lorsque tous les locuteurs parlent une autre langue. Il nous faudrait, par exemple, étudier l’expérience de la Tanzanie, du javanais en Indonésie où le bahasa a été introduit comme langue véhiculaire pour tout l’archipel en l’espace de trente ou quarante ans.
En outre, il me paraît important que tous les citoyens d’Europe – et je rejoins là Pierre Bourdieu – s’approprient l’anglais comme langue européenne et qu’ils dépossèdent les Anglo-Saxons du monopole de la distinction, du bon et mauvais usage, de la bonne et mauvaise prononciation, comme les Indiens et les Nigérians sont finalement en train de s’approprier l’anglais dans leur propre version, au lieu d’être gênés de ne pas parler un bon anglais. Les Nigérians parlent un anglais nigérian et il existe un anglais indien qui est plus ou moins l’équivalent de l’anglais noble britannique.
Il nous faudra donc choisir l’anglais comme langue véhiculaire, comme instrument pour un espace démocratique européen. Mais agissant ainsi, nous devons être conscients des dangers possibles qu’encourent les langues nationales et du risque que l’anglais monopolise le capital culturel en faisant paraître les autres langues comme…
Pierre Bourdieu : … provinciales.
Abram De Swaan : … provinciales, oui, voilà un mot terrible.
Il me semble finalement que les questions de luttes des langues se produisent souvent lorsque les jeux sont déjà faits. Il ne me paraît pas important que l’anglais soit la langue de la science. En revanche, le fait que ce soient des Anglais et des Américains qui peuplent les bureaux des rédactions et des maisons d’édition me paraît plus problématique. Aussi, sans présenter l’anglais comme un médium neutre de communication, il nous faut regarder avec plus d’attention les positions clés de pouvoir et prendre conscience du risque de développement d’un monopole du prestige et du capital culturel par l’anglais. Il nous faut donc précisément déposséder les Anglais de l’anglais, comme l’a si bien dit Pierre Bourdieu.
Claude Hagège : Le point de vue qui a été ici développé consiste à dire qu’il nous faut précéder les anglophones, Américains comme Britanniques, en les dépossédant de leurs privilèges, de leur usage autochtone de la langue, pour devenir nous-mêmes de parfaits anglophones. Cela me paraît totalement utopique et injuste, voire extrêmement dangereux. Permettez-moi donc de ne pas vous suivre sur cette voie, Abram De Swaan, d’autant que vous assortissez votre recommandation, d’une façon assez contradictoire, d’un avertissement face au danger que le monopole de l’anglais représente pour les cultures. Vous ne pouvez pas à la fois prôner l’anticipation ayant pour but de déposséder les anglophones de leurs privilèges et en même temps nous mettre en garde contre ce que cela comporte de risque pour les cultures. Il est évident que le danger est très clair, mais on ne peut pas tenir les deux rôles.
La francophonie dont il a été question, c’est-à-dire l’organisation en un club – le mot date de 1731 et Voltaire s’en servait dans ses écrits – qui aujourd’hui représente cinquante pays, réunis autour de la langue française, n’est pas complètement sans pertinence et cela pour deux raisons. La première, c’est qu’aux États-Unis comme dans d’autres pays les gens qui tiennent les rênes du pouvoir ont toujours été par tradition culturelle – peut-être huguenote – impressionnés par ce qui réussit. Et, par conséquent, bien qu’ils s’en gaussent, il est évident que la francophonie les impressionne. Ce que je dis là concerne aussi bien les États-Unis que les pays scandinaves. Dans ces pays, on se moque de la francophonie, mais en même temps on la respecte et quelquefois même on la redoute, car c’est aujourd’hui la seule institution mondiale qui réussit à coaliser ou à unifier autour d’une langue autre que l’anglais, une cinquantaine de pays qui sont demandeurs de cette langue.
Cela est important à double titre. D’une part, cette démarche mobilise tous ceux qui veulent défendre leur langue et, d’autre part, on s’aperçoit que la défense du français par la francophonie ou par le club francophone, ce n’est pas la défense du seul français, mais celle d’un modèle menacé de provincialisation par la diffusion mondiale de l’anglais.
Pour répondre à Marc Fumaroli et Pierre Bourdieu, qui a repris ce thème en écho en présentant le français comme langue qui vise autre chose que le simple besoin de communiquer, je dirais que cela me séduit et me paraît en même temps très dangereux. Nous savons que les bourgeoisies libanaise, roumaine et de nombreux pays ex-socialistes d’Europe centrale nourrissent depuis longtemps ce même culte. Il y a donc un danger considérable, insuffisamment signalé, à donner au français le visage d’une langue que l’on parle moins pour communiquer dans l’immédiat, que par souci de culture ou, pour le dire brutalement, d’une langue de luxe. Ce n’est pas cela la défense du français ! Défendre le français, c’est le présenter comme une langue de communication courante et non comme une langue de luxe, c’est le présenter avec le même visage que l’anglais, car la force de l’anglais c’est son visage démocratique que n’offre pas le français.
La lutte que je mène en faveur des langues européennes vise non à récuser mais à remettre en cause de manière ferme la domination de l’anglais. Cette lutte m’a été inspirée aux États-Unis. Ce sont des intellectuels américains qui m’ont dit, pour la première fois, alors que je n’en n’étais pas conscient : « Nous considérons qu’il est intenable que l’anglais soit une langue dominante et nous ne comprenons pas que tant d’Européens, d’une façon suicidaire, avec une humilité absurde pour tout ce que leur culture charrie, s’en fassent les hérauts. Nous sommes contre cela ». Ce combat pour la francophonie m’a donc été inspiré par des anglophones. En tant que linguiste de métier, et surtout de terrain, je m’intéresse aux faits, et les spéculations généreuses sur l’avenir de l’anglais m’intéressent bien sûr et rejoignent mes vœux, mais je préfère m’en dispenser.
Savez-vous qu’il existe aujourd’hui en linguistique une sous-discipline venue des États-Unis appelée NNVE, c’est-à-dire des variétés non autochtones, ou non natives, de l’anglais ? J’en citerais deux pour chacun des continents. Pour l’Asie, j’ajouterai à l’Inde déjà citée, la Birmanie et la Thaïlande, dont l’anglais est la langue officielle dans la constitution ; pour l’Afrique, je citerai le Nigeria, mais aussi la Zambie, la Tanzanie et le Kenya, toutes anciennes colonies britanniques, aussi n’est-ce pas un hasard si l’anglais y est la langue constitutionnelle. Dans leur étude de NNVE, mes collègues américains dénoncent le danger immense pour l’anglais shakespearien dans sa version anglaise traditionnelle. Prenez, par exemple, Rachely. Avez-vous remarqué l’extraordinaire dynamitage de son anglais, remarquable et très littéraire, mais sans arrêt dynamité par d’innombrables expressions hindis et même tamoules ?
Ces exemples montrent que les langues de diffusion, et notamment l’anglais et le français, sont exposées à un processus de déterritorialisation qui est dans le sillage naturel de leur diffusion mondiale. C’est cela qui peut nous permettre de penser que l’anglais ne restera peut-être pas très longtemps la langue dominante qu’il est aujourd’hui.
Les Néerlandais tout comme les Scandinaves et, dans une moindre mesure, les Flamands de Belgique sont de très grands promoteurs de l’anglophonie. Ces pays n’ont malheureusement pas de tradition de défense politique de leur langue. On peut se moquer autant que l’on voudra de la façon dont la politique intervient dans la défense des langues. Je regrette, mon cher Pierre Bourdieu, mais c’est une tradition ancienne en France et, pour ma part, je ne la récuse pas. L’Académie française en est une de ses manifestations principales.
En France, la langue est une affaire politique. Lorsqu’en 1539 François Ier prend l’édit de Villers-Cotterêts, il décide que les actes de justice, de mariage, de divorce et d’héritage seront désormais en français, c’est-à-dire dans sa langue maternelle française. Cette mesure est prise non seulement contre le latin, langue dominante, mais aussi contre les langues régionales. François Ier a pris cette décision car le français est sa langue puisqu’il est valois. Il est l’un des premiers souverains francophones de naissance. Par conséquent, en France, la langue de la royauté et, plus tard, celle de la République, est une affaire politique capitale. La défense de la langue part de l’institution. Il s’agit d’une tradition française profondément enracinée que beaucoup de pays envient à la France, tout en s’en gaussant. C’est la raison même pour laquelle les Allemands, les Italiens et les Espagnols, les germanophones, les italophones et les hispanophones attendent de la France qu’elle continue sa politique de défense de promotion du français qui est aussi, de façon indirecte, une défense de toutes les langues européennes.
Pour terminer, je dirai que l’avenir de l’Europe réside dans l’éducation multilingue à l’école et non ailleurs. Cela me paraît plus juste que de prôner, comme le fait Abram De Swaan, l’appropriation de l’anglais, ce que l’Europe ne parviendra jamais à faire. Prenez un exemple. Il y a peu, j’ai vu une expression dans un article que m’a envoyé un collègue, qui disait : « … in the course of his discussion, he tried to explain away ». N’importe quel anglophone comprend que cela ne veut ni dire expliquer ni prendre la fuite, mais esquiver. L’expression « explain away » est une parmi tant d’autres qui font de l’anglais, contrairement à une réputation absurde, une langue très difficile.
C’est une absurdité de dire que 50 % des Européens prétendent très bien parler l’anglais. Ce que possèdent ceux qui se déclarent « bilingues » n’est qu’un prurit d’anglais dont se moquent les anglophones natifs. L’anglais ne pourra pas devenir une langue que les Européens possèdent vraiment et la situation est par conséquent totalement inégalitaire. En revanche, enseigner aux francophones l’espagnol, l’italien, c’est-à-dire des langues romanes, où les structures sont si proches du français ; enseigner l’allemand aux francophones, langue germanique moins proche, mais tout de même frontalière, c’est là que réside l’avenir de l’Europe, car l’Europe est un continent qui est une association d’unilingues et non un continent aussi multilingue que vous l’affirmez.
Enseigner de nombreuses langues aux enfants européens est la façon la plus sûre d’équilibrer la domination de l’anglais. Il faut par ailleurs mettre en œuvre des politiques concertées. Les politiques et les responsables des ministères de l’Éducation de chaque pays doivent se réunir pour débattre de la façon la plus sûre, transeuropéenne bien sûr, d’enseigner à nos enfants les principales langues de l’Europe et de les rendre obligatoires dès l’école primaire.
Le risque est qu’il y ait une seule langue obligatoire dans l’enseignement primaire, sans préciser laquelle, car l’anglais ayant une diffusion mondiale que je ne récuse pas, il sera naturellement choisi. Si cela était finalement le cas, je prédis pour ma part une extinction des langues de l’Europe, dans moins de cinquante ans pour les pessimistes et dans un siècle pour les plus optimistes. En revanche, si deux langues européennes, l’anglais et une seconde langue sont rendues obligatoires dès le début du primaire pour tout enfant européen, cela assurera la survie des langues européennes.
Marc Fumaroli : Il va de soi que je ne suis absolument pas d’accord avec Abram De Swaan sur cette décision de faire de l’anglais une norme de la communication européenne, sous couleur de démocratie. Elle me paraît très périlleuse et je suis d’accord avec Claude Hagège pour dire que ce n’est pas du tout la solution vers laquelle l’Europe doit s’orienter si elle veut avoir une identité propre, en tout cas un caractère conforme à son histoire et conforme à sa vocation.
Il y a en même temps dans les propos de Claude Hagège quelque chose qui me surprend toujours, mais plus que jamais aujourd’hui. Il s’agit, d’une part, de ce goût pour la norme, qui se manifeste d’ailleurs dans le ton que vous avez adopté pour nous formuler votre pensée ; de cette fascination même pour une organisation par laquelle cette norme peut s’imposer, se maintenir et se répandre et, d’autre part, de cette habitude, ou du moins de ce principe méthodologique qui est celui du linguiste moderne selon lequel il faut écarter toute norme, toute manifestation du langage ayant sa propre valeur. Vous prévoyez donc avec une certaine neutralité scientifique l’explosion d’une créolisation soit de l’anglais, soit du français, soit même éventuellement de toutes les langues.
Mais il est bien évident que pour s’entendre, et nous en revenons tout simplement au problème de l’espace public, démocratique ou libéral, il faut tout de même que la communauté politique et sociale en question partage un certain nombre de principes communs, ne serait-ce que des principes de bonne conduite dans le débat. Il faut aussi qu’elle parle une langue dont les normes lui sont respectivement transparentes. La créolisation, si elle est souhaitable ou si elle est inévitable, ne peut pas être un horizon parce qu’elle rend littéralement la conversation impossible. On peut imaginer un moment où la juxtaposition de langues créoles de type tribal fera ressembler l’humanité au monde atomique d’Épicure. Il y a là quelque chose qui me dérange, je ne pense pas que cela soit inhérent à votre pensée, mais plutôt, selon moi, à deux penchants qui sont les vôtres. D’une part, celui de votre discipline qui, depuis quarante ou cinquante ans, a exclu la normativité et, d’autre part, une impulsion généreuse et, je crois, profondément civique qui vous pousse à considérer que le français doit survivre et que, pour ce faire, il faut organiser sa survie et donc soutenir un certain nombre de normes qui lui sont communes, partout où il est parlé.
Claude Hagège : Je crois que j’ai été obscur car je n’ai jamais dit cela.
Marc Fumaroli : C’est ce que j’ai cru comprendre. C’est sans doute une erreur d’interprétation.
Claude Hagège : J’ai dit que cela ne tuerait pas la norme supranationale qui est celle du français, mais simplement on ne peut pas empêcher les éclosions de français différents et je suis généralement, vous le savez, considéré par mes collègues linguistes, pas assez linguiste parce que beaucoup trop attaché à une langue pure et n’épousant pas assez l’antinormativité du linguiste. Par conséquent, le procès que vous venez de me faire me paraît illégitime.
Marc Fumaroli : Non, il ne s’agit pas d’un procès, mais de ce que j’ai cru comprendre dans votre description plutôt favorable d’une créolisation à la fois de l’anglais et du français. Je suis donc rassuré.
Pierre Bourdieu : Je crois que Abram De Swaan a raison de s’inquiéter du problème politique de la communication intra-européenne et je pense que la solution qu’il a proposée, et avec laquelle je ne suis pas d’accord, s’inspire d’un souci politique qui est important. J’ai, à partir de ce même souci, une autre solution à proposer, mais qui n’a aucune validité scientifique. C’est une solution à laquelle nous sommes arrivés dans le groupe de travail qui produisait Liber et qui comptait des Anglais, des Allemands, des Italiens, des Français et des Espagnols : nous avions pris pour principe de parler autant que possible chacun notre langue. Ce qui supposait pour l’ensemble des participants la connaissance passive des autres langues. Nous recourions à l’anglais de temps en temps pour vérification, quand on n’y arrivait pas, surtout avec les Allemands qui étaient les moins bien compris. Nous passions ainsi brièvement à l’anglais, mais ensuite chacun revenait à sa langue. C’est là, je pense, l’ébauche d’une solution réaliste, qui va dans le sens de ce qu’a dit Immanuel Wallerstein. Pour une fois, je ferai une motion de synthèse en disant qu’il faut diffuser massivement la connaissance passive de deux, trois ou quatre langues européennes. Je pense que si l’on reconnaît qu’il y a des unités linguistiques et qu’à l’intérieur de ces unités, des sous-unités, et que l’on se donne pour objectif de donner par des moyens économiques une connaissance passive, c’est-à-dire la capacité de comprendre, pas nécessairement de parler, la capacité de comprendre à la télévision ou dans des meetings, une langue de chacune des grandes familles linguistiques (romane, saxonne, etc.), il me semble que cette solution peut apparaître comme réaliste et économiquement réalisable. Mais cela suppose – c’est sans doute ce qui rend cette solution sociologiquement peu probable – beaucoup de renoncements narcissiques, beaucoup de sacrifices d’affects qui sont associés à la langue et entretenus par le système scolaire.
Immanuel Wallerstein : Je partage l’idée de Pierre Bourdieu selon laquelle il est important de créer des situations multilingues où les gens parlent leur propre langue et acquièrent la connaissance passive des autres langues.
Concernant la créolisation, il faut admettre que les langues changent en permanence et donc se créolisent à tout moment. Au fur et à mesure que leur nombre s’accroît, les locuteurs sont plus dispersés géographiquement et donc moins en contact les uns avec les autres. Dès lors, le taux de créolisation s’accroît immédiatement. En même temps, les langues se regroupent, les gens empruntent des mots et se rapprochent. Il y a alors deux processus tout à fait ordinaires qui n’ont rien à voir en particulier avec l’anglais ou le français ou même avec toute autre langue.
En revanche, je suis tout à fait d’accord pour dire qu’il est utopique de penser que des gens qui ne sont pas anglophones dès leur enfance puissent déposséder les anglophones. Il s’est déjà produit une dépossession importante de l’anglais, mais cela a été le fait des Américains. Lorsque j’étais au lycée, dans les années 1940, j’ai suivi chaque année un cours de littérature anglaise. Je n’ai pas lu au cours de ces années un seul livre écrit par un Américain. Tous les ouvrages étaient écrits par des Anglais. Cela correspondait à la réflexion sur notre expérience coloniale. Après la seconde guerre mondiale, tout cela a changé. Je vous assure qu’aujourd’hui on ne lit presque plus les auteurs anglais, que ce soit Shakespeare ou Dickens. La seule lecture d’auteurs américains est une dépossession importante, mais je doute fort que des Français ou des Allemands puissent déposséder les Anglais de la même façon.
Je suis aussi en désaccord sur la question de la difficulté. Vous nous avez présenté la possibilité d’un multilinguisme comme possible pour des gens éduqués, intelligents ou appartenant à une élite. L’expérience montre tout à fait le contraire. Quand il y a une nécessité d’apprendre des langues, les gens les apprennent. Laissez-moi vous raconter une anecdote ramenée d’Afrique où j’ai longtemps séjourné.
Il y a quarante ans, je me trouvai en Côte d’Ivoire avant que cette colonie n’accède à l’indépendance. Un jour, je me rendis compte que le type qui me servait régulièrement de l’essence parlait très bien l’anglais. Je commencai donc à discuter avec lui et il m’expliqua qu’il était d’origine hévé, une région de la Côte d’or du Ghana. Je lui demandai combien de langues il parlait et il me répondit sept, huit, neuf langues. Je lui demandai ensuite si le français avait été la langue la plus difficile à apprendre. « Le français, ce n’est rien, me répondit-il, le français, c’est l’anglais prononcé autrement ». La langue la plus difficile à apprendre avait été la langue locale d’Abidjan, le hébrié. Malgré la difficulté, il avait pu y réussir parce qu’il le fallait absolument. Il le fallait parce que son travail en dépendait. Cet homme sans éducation avait ainsi appris sept, huit ou neuf langues parce qu’il le devait. Dans tous les marchés africains, on rencontre des gens sans aucune éducation qui parlent couramment cinq, six, sept langues de manière tout à fait ordinaire.
Aux États-Unis, le pourcentage de gens qui peuvent parler des langues étrangères est très faible, bien qu’ils reçoivent une éducation. Il y a vingt ans, les anglophones de Montréal apprenaient le français pendant douze ans à l’école dès la première année et ils ne parlaient pas le français parce qu’ils ne le voulaient pas pour des raisons politiques. Les Hongrois, qui apprenaient le russe dès l’école primaire, ne pouvaient pas parler russe non plus, sauf quelques-uns d’entre eux, car il y avait une forme de résistance politique. On voit bien la différence de contexte entre le marché africain, où les gens apprennent des langues par nécessité, et ces situations où des individus refusent d’apprendre une langue pour des raisons politiques.
Ainsi, s’il y a une atmosphère politique en Europe favorisant l’apprentissage de langues multiples, les gens le feront. Tout dépend de la situation politique. Et je prévois pour ma part un changement d’équilibre des pouvoirs qui aura pour effet de diminuer l’intérêt pour l’anglais. Les Allemands ne veulent pas seulement parler l’allemand, ils veulent que les Polonais, les Tchèques et les Hongrois l’apprennent avant d’apprendre le français. Des pressions politiques s’exercent donc qui modifieront la configuration linguistique au 21e siècle.
Abram De Swaan : Je crois que la réalité européenne fait que la très grande majorité des jeunes apprennent l’anglais comme première langue étrangère et qu’ils croient être capables de s’exprimer au cours d’une conversation. Ce sont des données empiriques très importantes, mais les conclusions qu’on peut en tirer ne sont pas nécessaires. Il y a là un moment de choix politique. Je crois cependant qu’il faut éviter les énoncés pieux ou illusoires.
Je ne crois pas à ce multilinguisme africain. Il s’agit toujours de personnes que l’on rencontre au croisement de grandes voies de communication. Personne ne sait d’ailleurs à quel niveau ces Africains parlent toutes ces langues, pourtant j’admets qu’il y a des gens très peu scolarisés qui s’expriment dans deux, trois, quatre langues à un niveau assez intéressant.
Maîtriser une langue à un niveau assez élevé, comme l’a dit Claude Hagège, est très difficile et on ne peut pas demander, par exemple aux Européens, de maîtriser plus de deux langues étrangères à un niveau suffisant pour faire de la politique, ou au moins participer passivement dans la discussion politique. Cette stratégie de la compréhension passive est une expérience nouvelle qu’il faudrait expérimenter davantage.
Il est étonnant, par exemple, qu’en matière d’enseignement de la langue maternelle et de langues étrangères, on ne dispose pas de données statistiques fiables. J’ai proposé que l’anglais soit accepté comme langue véhiculaire pour la communication paneuropéenne, mais j’ai prévenu que si une deuxième langue était parlée partout dans une société, par tout le monde, il y avait un risque que la première langue s’érode. Personne ne peut cependant apprécier l’ampleur de ce risque, sauf en France, où l’on parle une langue qui a déjà dévoré six langues régionales.
Quant aux Néerlandais qui ne prêtent pas assez attention au risque qui pèse sur leur langue, il me semble qu’ils devraient être conscients que maintenant 80 % des Néerlandais parlent l’anglais et que cela peut avoir de graves effets sur leur langue.
Un dernier point sur la politique linguistique. Il y a d’abord eu une politique de fait qui était une politique d’enseignement dans tous les pays membres et qui a conduit à ce que 80 % des jeunes apprennent l’anglais et, comme je l’ai indiqué, beaucoup apprennent le français, l’allemand et l’italien ou une autre langue en raison des progrès de la scolarisation. Il s’est agi d’une politique linguistique qui ne disait pas son nom. Il y a une politique linguistique qui est tout à fait unanime et qui contient un seul principe consistant à dire : ne parlons jamais de la politique linguistique. À quelle situation aboutit cette non-politique non linguistique, cette non-decision ? J’ai l’impression qu’elle aboutira quand même à la diffusion de l’anglais comme première langue véhiculaire en Europe.
C’est à mon avis une situation inévitable. Au fond, savoir quelles langues parleront les citoyens de l’Europe n’est pas tout à fait une question pour les institutions européennes. Cela relève de leur décision et il n’y a pas besoin d’un énoncé politique. Mais la réponse est déjà dissimulée dans la politique de l’enseignement. â—†