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Raisons politiques

2001/2 (no 2)


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Nous sommes des êtres de langage et la politique est un monde de la parole.

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Le logos constitue et définit l’homme et c’est grâce à cette faculté spécifique qu’il commerce avec ses semblables. Si le langage est constitutif du sujet et si l’espace disons démocratique ne peut fonctionner en l’absence d’un code commun, alors le langage est d’emblée placé au cœur de l’activité politique. Il se trouve cependant que nous n’utilisons pas tous le même idiome alors qu’en politique nous devons partager la parole de l’autre. C’est une première contrainte, mais non la seule : notre naissance au langage, tout d’abord, est involontaire et dépendante ; involontaire dans la mesure où nous parlons une langue (« maternelle ») dont nous n’avons pas choisi le code qui s’impose à nous ; dépendante car la parole nous est donnée par autrui (nous ne parlerions pas si personne ne nous parlait). Autrement dit, si le langage constitue bien le sujet, c’est d’abord au langage de l’autre que nous nous devons. Freud a bien expliqué cela. Le fait langagier est ensuite, malgré l’adaptation nécessaire au code en vigueur (la convention), une activité absolument individuelle et l’usage des mots la signature d’un seul. Entre le code commun (le sociolecte) et l’expression singulière (l’idéolecte [1][1] Selon les termes de Roland Barthes, Essais IV : le...), existe une multitude de parlers, de lexiques qui apparentent le sujet à tel ou tel groupe (professionnel, social, amoureux, etc.), de la même manière que les langues « nationales » n’obéissent pas toutes aux mêmes règles, bien qu’une des caractéristiques des langues soit précisément leur extraordinaire ouverture : elles sont traduisibles. Enfin, le langage, en tant qu’attribut social, fait l’objet de multiples tentatives d’identification, d’appropriation ou de manipulation conscientes ou inconscientes. Identification : à la fois signature d’un seul et soumis à l’exigence d’intelligibilité sociale, l’usage de la langue prend place dans un espace public qui lie l’individu au politique et dans lequel la pratique politique et l’usage de la langue sont consubstantiels. Appropriation : la maîtrise et le partage d’un langage ou d’une langue sont constitutifs d’une communauté (politique, nationale, ethnique), mais aussi des exclus, des parias, des étrangers à cette communauté ; l’appropriation – rêvée, mais évidemment impossible, une langue ne s’approprie pas –, le désir d’appropriation donc d’une langue par un État, un territoire ou une idéologie politiques dessine les frontières de l’intérieur et de l’extérieur, de l’ami ou de l’ennemi. Manipulation : les possibilités d’agir sur une langue sont infinies, elles vont de l’« invention de la tradition » comme le dit Eric Hobsbawm [2][2] E. Hobsbawm, T. Ranger (eds), The Invention of Tradition,... (antériorité de telle ou telle langue, identification entre telle langue et telle communauté, étymologies construites ad hoc, etc.) aux politiques linguistiques contraignantes (interdiction d’utiliser telle langue, obligation de s’exprimer dans telle autre).

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La République des langues explore toutes ces questions en cheminant à travers des situations de langage précises, éclairées par différentes disciplines dont aucune ne peut faire l’économie de la question du langage. Le titre est à entendre ainsi : interrogation commune des sciences sociales, dénominateur commun de notre compréhension du politique, le langage est aussi idéalement républicain, public, partagé, inappropriable, intrinsèquement résistant et ouvert, comme le montre bien le texte de Marc Crépon lecteur de Derrida. Cette ouverture des langues, idéale en soi, subit cependant les contraintes du lieu et, plus précisément, celles du passage d’un lieu vers un autre ; c’est ce que fait voir Rainer Rochlitz qui se penche ici sur le problème de la traduction des ouvrages de sciences humaines et du passage de l’œuvre (en langue allemande) vers un autre contexte culturel (le français). Au-delà des contextes nationaux, les langues prennent également place dans un colinguisme [3][3] Le terme est de Renée Balibar, L’institution du français.... international dans lequel certaines langues ont acquis, à la faveur d’événements historiques, politiques, économiques, une importance qui fait craindre aux locuteurs des « petites langues » que cette hégémonie ne se traduise par une disparition de leurs langues ; qui fait craindre aussi une pression à la conformité mettant en danger les langues nationales ou locales. La question de « l’impérialisme anglais », par exemple, fait l’objet du débat qui a réuni Abram De Swaan, Pierre Bourdieu, Claude Hagège, Marc Fumaroli et Immanuel Wallerstein et dont nous donnons les extraits les plus significatifs. Cette pression à la conformité de la langue économiquement dominante est aussi au centre de l’article de Rehana Ebrahim-Vally et d’Abebe Zegeye qui nous instruisent sur les politiques linguistiques sud-africaines depuis la Constitution de 1996. Les langues sont en effet saisies par le droit : le législateur, à des degrés de coercition divers, impose l’usage public de certaines langues et oriente les politiques de l’éducation en ce sens. Lors du colloque international « Langues et Constitutions », c’est le rapport entre les usages et la réglementation des langues qui a été interrogé ; Anne-Marie Le Pourhiet, organisatrice de ce colloque, nous en livre ici les principales conclusions. Dans le domaine du droit également, José Woehrling analyse la situation complexe du Canada, où les politiques de la langue ont des implications sur l’équilibre linguistique et politique des populations nationales mais aussi immigrées, grâce notamment à des politiques d’assimilation linguistique anglophone en direction des immigrants. De l’autre côté du globe, Emmanuelle Vignaux s’intéresse au cas méconnu de la Norvège où une deuxième langue a été officiellement admise au terme d’un conflit géopolitique et identitaire : la « langue des livres », proche du danois compose désormais avec le nynorsk (« néo-norvégien »), issu des dialectes régionaux de la façade atlantique. Dans une optique de combat politique, nationalitaire, qui échappe largement au droit et à la réglementation, d’autres conflits linguistiques sont abordés sous l’angle de l’équation nationaliste : un territoire = une population ethniquement homogène = une langue unique. C’est le cas de la Croatie et de l’épuration linguistique étudiée par David MacDonald. Quant à Timour Atnachev, il recompose pour nous le puzzle linguistique de l’ex-URSS à l’époque de la post-russification.

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Revenons à la constitution du sujet et au dialogue entre le sujet et l’espace politique. La République des langues intègre le sujet de parole autonome et pose les règles de la conduite linguistique commune. Pour nouer ces deux propositions, plusieurs manières sont possibles de penser le lien individu / collectivité politique ou espace langagier privé / espace de parole public. La République des langues propose trois éclairages qui relèvent respectivement de la sociologie, de la psychanalyse et de la philosophie du langage.

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Claude Javeau retrace les trois dimensions fondamentales de l’ordre social, qui s’interpénètrent lorsque l’individu parle, et dont chacune est au principe d’un sous-ordre spécifique : le biologique (l’homme animal), le symbolique (l’homme qui produit du sens) et le structurel (l’homme dans un système de domination). L’approche psychanalytique de Dany-Robert Dufour consiste à établir le dispositif trinitaire du discours et les implications de la soumission du sujet parlant au regard de la démocratie, régime qui promeut pourtant l’autonomie politique et symbolique des sujets. L’autonomie ou l’identité du sujet parlant se trouve tour à tour exaltée ou amputée, incluse ou exclue de l’espace éthique et politique, lorsqu’on étudie une figure langagière particulière et paradoxale : l’indicible. De l’ineffable mystique à la notion d’indicible, contestable, lié à la shoah, mon article tente d’éclairer le sens de l’indicible en politique. ?

Notes

[1]

Selon les termes de Roland Barthes, Essais IV : le bruissement du langage, Paris, Le Seuil, 1984 (coll. « Points »).

[2]

E. Hobsbawm, T. Ranger (eds), The Invention of Tradition, Cambridge, Cambridge University Press, 1983.

[3]

Le terme est de Renée Balibar, L’institution du français. Essai sur le colinguisme des Carolingiens à la République, Paris, PUF, 1985.

Pour citer cet article

von Busekist Astrid, « Éditorial », Raisons politiques, 2/2001 (no 2), p. 5-8.

URL : http://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2001-2-page-5.htm
DOI : 10.3917/rai.002.0005


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