2001
Raisons politiques
Dossier : Être de parole et situations langagières
L’indicible
Astrid von Busekist
Astrid von Busekist est professeur de science politique à l’Université de Nice. Elle a publié entre autres La Belgique. Politique des langues et construction de l’État (Louvain, Duculot, 1997) et Nations et nationalismes, xixe-xxe siècles (Paris, Armand Colin, 1998).
L’indicible en tant que figure du langage, mais aussi comme situation éthico-politique puise ses sources dans le rapport de l’être à son Dieu, mais aussi dans son rapport au pouvoir politique. Les lieux et les manifestations d’un indicible sont cependant contextuels et façonnés par l’histoire : ce sont des lieux mouvants dont on tentera ici de montrer les articulations à partir de l’exemple du mysticisme et de la littérature concentrationnaire.
The « unspeakable » is a feature of language and an ethico-political situation. Our relationship to god and to political power may be viewed through this category. However, the « unspeakable » is also a contextual feature, shaped by History, its expressions are moving. This article reviews some of these historical shifts, from mysticism to the post-holocaust literature.
Un charme indicible, l’indicible horreur. Qu’ont en commun et qu’ont de commun ces deux propositions ? Le sentiment de ne pas pouvoir rendre justice à la réalité, de ne pas épuiser pleinement le sens des mots, l’incapacité de traduire parfaitement sa pensée, la certitude de la pauvreté du langage, toujours en deçà de la chose. Les mots ne manquent pas – le langage permet justement de dire ce qui le dépasse – mais comment s’y retrouver dans l’infinité des dicibles ? L’adéquation parfaite entre le mot et la chose est illusoire, bien que toute la grammaire spéculative se soit constituée autour de l’idée selon laquelle le langage serait une simple traduction analogique de la pensée. Nous le savons depuis Spinoza, « l’idée de cercle n’est pas ronde » et nous savons depuis la linguistique cartésienne que la représentation ne peut être de même nature que ce qu’elle représente. L’arbitraire du signe en somme. Mais l’indicible ? Pose-t-il le simple problème de l’impossible traduction de la pensée vers le langage ou relève-t-il, plus profondément, de l’impensable
[1] ? D’un absolu non représentable, non symbolisable ? En toute rigueur et puisque la pensée
est langage, ce qui est pensé se dit, au-delà des arbitraires – du langage
et de la pensée – et des imperfections que pose le conventionnalisme déjà relevés par Locke
[2]. L’indicible a peu intéressé les philosophes du langage et les linguistes en tant que catégorie. Certes, Augustin intègre dans sa triade sémiotique l’élément du « dicible » :
vox articulata, dicibile, res
[3] qui correspond bien à ce qu’on appelle ailleurs « l’état de l’âme » (Aristote) ou « l’idée » (Descartes) ; nous savons, par ailleurs, l’intérêt que portait Wittgenstein à l’indicible, mais il fait figure de cavalier solitaire. De manière générale, la philosophie du langage saisit l’indicible sous une forme détournée, purement négative : la question est moins de savoir ce qui constitue l’indicible – et, paradoxalement, s’il y a un moyen de lui donner corps – que de comprendre le mystère de l’articulation entre langage et pensée, entre signifiant et signifié, entre le signe linguistique et l’image de la réalité, mystère qui est abordé, pour simplifier, à travers la notion d’arbitraire et l’inéluctabilité du code de la langue.
On s’intéressera ici aux
figures de l’indicible. De toute évidence, le champ couvert par la notion d’indicible – de l’« ineffable » mystique à l’interdiction magique ou religieuse de prononcer certains mots, en passant par ce qu’on ne peut ou ce qu’on ne doit dire en politique
[4] – est trop vaste pour faire l’objet d’une analyse unifiée. On pourra, en revanche, à travers un certain nombre d’exemples qui informent la pensée politique, repérer les ruptures et les évolutions dans le sens attribué à l’indicible ou même évaluer des situations politiques en fonction des règles qui s’appliquent à l’indicible ou, au contraire, à la transparence : comment les hommes font-ils le partage entre ce qui est relégué (ou sacralisé) comme indicible et ce qui est bon à dire ?
Si l’on accepte d’abord que l’indicible est aussi nécessaire que le langage articulé, que la voix (
phonê), au-delà même de la signification, du dicible – car sans indicibles le commerce entre les hommes serait sans doute impossible
[5] –, si l’on accepte ensuite l’idée du mystère absolu qui demeure et qui est irréductible à notre entendement – l’indicible a des
figures et la figure éminente est Dieu mais aussi la mort –, il faut admettre que le problème n’est pas de venir à bout de l’absolu (péché d’orgueil indicible), mais plutôt de poser que l’indicible est inscrit dans un langage et dans un ensemble de situations ou d’événements que les hommes ont tenté d’exprimer et d’apprivoiser de multiples manières. Autrement dit, laisser de côté la quête de la vérité première ou dernière qui nous est interdite, pour s’intéresser au sens que les individus attribuent à l’« ineffable », puis à l’indicible. Soit en effet l’indicible se trouve au cœur de causes aporétiques, reconnues comme telles ou non, au cœur d’ensembles doctrinaux, sociaux qui ne se conçoivent pas sans figures de l’indicible, au premier chef la vie même et donc Dieu, la mort ; l’indicible y occupe ainsi une place éminente et voile l’impuissance (et/ou l’absence de volonté) de percer le mystère. Soit nous sommes confrontés à des systèmes de toute-puissance humaine qui ont pour horizon un monde sans mystère. Le totalitarisme relève à l’évidence du second cas de figure. Agir, en politique, sur l’objet même du mystère et du langage qui le renferme – l’impériosité d’agir sur ce qui, précisément, constitue le lien politique au sens arendtien, « l’espace-qui-est-entre-les-hommes »
[6] – est bien le propre de la volonté de puissance totalitaire, le beau livre de Victor Klemperer sur la langue du Troisième Reich en est une sorte d’illustration morbide
[7].
L’indicible n’est pas une catégorie de remplacement, le tenant-lieu du néant qu’on dit inexprimable et qu’on balayerait par commodité en le disant indicible ; au contraire, le propre de ce qui est stigmatisé, montré, dit indicible (quelles qu’en soient les raisons, elles vont de la pudeur à l’interdit en passant par l’impossibilité physique de dire) est précisément son expression par les mots et la seule voie d’accès est son articulation langagière. Les chemins de la représentation de l’indicible empruntés par les individus sont multiples, mais ils dépendent toujours de leur relation au langage – et à l’autre – et de la relation qu’entretient le langage avec l’être.
Deux préoccupations donc : d’une part, le langage ou la parole de l’indicible,
poétiques de l’indicible, en tant que l’indicible est nécessairement représenté, parlé ; d’autre part, l’historicité ou la contextualité de l’indicible, les
politiques de l’indicible en quelque sorte
[8].
Un détour par la linguistique et la philosophie du langage nous permettra d’évoquer brièvement à la fois ce que nous savons du lien entre les mots et les choses et de la contextualité du langage parlé et de poser les premiers éléments de réflexion sur la notion d’indicible.
La face cachée de la linguistique
Nous devons une grande chose à la systématisation de Saussure
[9] : si « le langage est le modèle épistémologique du système social », alors nous pouvons penser ce système selon les articulations de la langue ou du moins considérer, comme le faisait déjà Locke, qu’il y a une parenté profonde entre la philosophie politique et la philosophie du langage. Saussure, lui, on le sait, et ce n’est pas tout à fait la même chose, définit le langage comme une institution sociale
[10] : « … Les caractères d’extériorité à l’individu et de coercition [y] apparaissent avec la dernière évidence ». Mais, à partir de ce principe, plusieurs options sont ouvertes : soit en effet on aborde le langage à partir de présupposés philosophiques et on établit un certain nombre de correspondances (liberté, individualité, consentement, etc.), soit on infère, à partir de la norme linguistique, les traits caractéristiques de l’organisation sociale, soit encore on établit des analogies entre le modèle linguistique et le monde social, dans le sillon de l’idée fondatrice du
linguistic turn. Ces démarches ont ceci en commun qu’elles placent le langage au cœur de la réflexion, disons sociale, et qu’elles ouvrent la voie à différentes approches, dont la sémiotique (que ce soit par le biais de la « généralité » chez Locke ou de la « valeur » chez Saussure) : les signes ne sauraient exister hors d’un système signifiant (le signe est défini par les relations qu’il entretient avec d’autres signes), qui est condition à la fois de l’entendement et de l’intersubjectivité
[11]. Le rapprochement entre Locke et Saussure ne doit pas étonner, il y a, à partir des présupposés différents indiqués plus haut, une réelle correspondance entre le projet métaphysique lockien (que reprendra Peirce au 19
e siècle) et la théorie linguistique saussurienne dans la mesure où les valeurs de l’échange linguistique sont régies par leur relativité, et surtout par le « consentement général »
[12].
La systématisation saussurienne rassemble également les éléments de réflexion sur l’arbitraire du langage/du signe qui opposaient les philosophes du langage et qui nous intéressent vivement ici. Condillac comme Leibniz sont résolument opposés à l’arbitraire absolu, ni l’un ni l’autre ne peuvent se résoudre à renoncer à une certaine nécessité dans l’emploi et la composition des signes, mais ils sont tout aussi convaincus que c’est bien une convention qui préside à l’ordonnance du langage
[13]. Pour Saussure, la structure du langage est relative et oppositive en ce qui concerne la
forme. La
fonction relève d’un autre niveau d’analyse. Le signe linguistique est composé d’un signifiant (l’image acoustique) et d’un signifié (concept) – et non d’une chose et d’un nom –, le lien entre ces deux composantes est arbitraire : rien ne permet en effet de les rapprocher par l’évidence, ni même d’établir un rapport naturel avec la réalité signifiée
[14]. Or, comme le remarque Benveniste
[15], cette définition du signe est tronquée dans la mesure où l’arbitraire porte sur le lien entre le signe et la chose (les images acoustiques [böf] et [oks] renvoient à la même réalité mais sont représentées de façon différente), mais la chose elle-même ne fait pas partie de la définition, la langue étant forme et non substance
[16]. Et pour cette raison, il y a une solidarité nécessaire entre signifiant et signifié : une forme sonore ne peut être accueillie par l’esprit que dans la mesure où elle sert de support à une représentation identifiable. Ce qui est donc arbitraire, ce n’est pas le lien entre signifiant et signifié, mais bien que tel signe soit assigné à telle chose et non à telle autre. L’arbitraire ne porte pas davantage sur la relation entre le signe et la réalité, ceux-ci sont au contraire consubstantiels et, pour le sujet parlant (il s’agit bien ici d’une distinction entre la perception du sujet parlant et la position du linguiste), en adéquation parfaite. Plus que cela, le signe
est la réalité :
nomen omen
[17].
Ce qui nous ramène à la question évoquée plus haut, à savoir l’accord entre l’esprit et le monde, question à laquelle le linguiste donne ainsi en partie congé.
Si, en effet, nous acceptons que l’esprit ne contient ni formes vides, ni concepts « innommés »
[18] et si, même dans la définition étroite saussurienne, pensée et son se comportent comme le recto et le verso d’une feuille de papier, de sorte qu’on ne peut découper l’un sans entamer l’autre
[19], l’indicible est soit rejeté hors du domaine de la linguistique, où il ne peut être analysé que sous la forme d’une expression métalinguistique du type « telle chose est indicible », soit il doit être considéré comme l’impensable – puisque l’indicible ne possède pas de représentation
[20] –, soit l’arbitraire transcende la compréhension du signe linguistique et on pourrait alors s’interroger sur la relativité absolue du référent linguistique pour le sujet parlant. Ici encore, c’est Saussure qui nous ouvre une piste, à rebours de sa préoccupation première, intralinguistique, celle du
sens, évidemment primordial, des énoncés. Saussure, dans sa théorie de la mutabilité-immutabilité des signes et de leur valeur, affirme qu’une des conséquences de l’arbitraire (entre signifiant et signifié) est le constant déplacement des rapports entre l’image acoustique et le concept
[21]. Benveniste, en revanche, montre que cette mutabilité-immutabilité des signes concerne bien le rapport que ceux-ci entretiennent avec les objets auxquels ils s’appliquent : la « motivation objective » de la désignation est soumise à des variations conjoncturelles
[22]. Autrement dit, la signification des signes est soumise aux situations historiques. Sociologiquement, on pourrait dire par conséquent que les déplacements de sens font sens eux-mêmes. Ce qui n’enlève rien à la relation nécessaire, pour le sujet parlant, entre le signe et son objet dans la réalité ; seulement, pour les sujets parlants, dans une perspective diachronique, le sens des signes évolue.
Ainsi de l’indicible. Une chose dicible, nommable en un point X de l’Histoire peut ou doit, par le poids des événements mais surtout par le sens que lui confèrent les individus, devenir, en un point Y, indicible
[23]. Or cet indicible peut ne pas être impensable, mais relever du refus (ou de l’impossibilité, c’est le cas limite) de le penser – ou de l’imaginer, de le dire –, auquel cas la représentation subjective comme la réalité existent ; en revanche, la compréhension au sein d’un espace éthique fait défaut. Pour prendre l’exemple de l’indicible horreur, le dicible est dépassé à la fois par l’immensité et par la profondeur de la chose en quelque sorte : l’esprit ne peut accueillir une chose aussi vaste, comme il a du mal à saisir sa signification ou sa motivation. L’impensable n’est pas le néant, mais la compréhension et, partant, le dicible se heurtent à la mise en mots difficile d’un état de nouveauté historique radicale : nous n’avons à notre disposition que les outils anciens pour le saisir (des outils qui sont à la fois linguistiques et éthiques). Dans le cas des déplacements lents et progressifs des significations, le langage s’adapte, c’est même là une de ses caractéristiques principales, et il dispose de multiples chemins de traverse. Dans le cas de ruptures – et il faudrait s’interroger sur le temps historique de la rupture –, qui ne concernent pas seulement le simple déplacement de sens entre les mots et les choses mais qui engagent des systèmes entiers de pensée et de langage, la morale, le droit ou la philosophie par exemple, ce transfert ne peut se faire aussi aisément dans la mesure où c’est précisément le cœur même de ces systèmes qui est atteint : les changements de signification n’ont pas lieu uniquement entre les mots et les choses, ils altèrent le sens général des systèmes de pensée. Ainsi, par exemple, des paradigmes en sciences sociales qui ne peuvent pas ne pas composer avec ces déplacements ou que l’on (ré)interroge à la lumière des événements.
Deux exemples nous feront voir ce qu’on a appelé les poétiques et les politiques de l’indicible. Le rapport entre ces deux figures n’est pas fortuit, toutes deux sont des altérations contextuelles du langage qui renvoient à un au-delà de celui-ci, bien que sous des formes qui engagent le sujet de manière différente.
La relation unique à l’objet
On pourrait tout d’abord chercher les origines d’un glissement du langage qui correspond à ce que nous disions plus haut dans une histoire religieuse de la notion d’indicible. Il serait vain de retracer ici les contours de cette histoire, tant l’approche théologique, riche et complexe, se situe au carrefour des autres disciplines. On sait l’interdit qui frappe le nom de Dieu dans la tradition juive, on sait aussi les pratiques magiques qui bannissent certains termes du lexique social que l’on identifie au sacré ou au malin. Il est un courant, cependant, le courant mystique français, qui, sans être une pensée unifiée
[24], nous offre un certain nombre d’enseignements sur la conception de l’indicible, qu’il a tenté d’habiller par le langage, un langage particulier dont les figures saillantes sont l’équivoque, la métaphore et l’oxymore. Historiquement, l’indicible, ailleurs « l’ineffable »
[25], s’exprime d’abord par le silence, un silence qui n’est que le silence de la voix, non le silence de l’âme
[26]. Ce langage de l’intérieur est le « langage des anges » (« Dieu me voulait apprendre que les hommes pouvaient dès cette vie apprendre le langage des anges ») pour Madame Guyon, qui entendait Dieu « d’une manière ineffable et toute divine »
[27], mais, bien entendu, l’écriture est insensible au silence, ce qui place l’ineffable d’emblée dans l’oralité-vérité. Plus profondément, l’ineffable, qui fait partie de la terminologie théologique – « Impossibilité d’expression … ne se dit que des attributs de Dieu, des mystères de la Religion, qu’il est impossible d’exprimer, de faire comprendre aux hommes par le discours … qui ne peut exprimer ni comprendre »
[28] – est l’expression parfaite du mysticisme (l’
Ineffabilis Deus dans la théologie mystique du Pseudo-Denys Aéropagite, vers 500). Il est « ce qui est caché, mystérieux », dans la mesure où il qualifie précisément ce qui n’est pas nommable, mais le désigne exactement : une déficience vis-à-vis de la lumière absolue qui en fait cependant le point le plus avancé du chemin vers l’inconnaissable que la
Théologie mystique du Pseudo-Denys qualifie même d’impossible à contempler (
athéatos)
[29]. Comme le montre Sophie Houdard, cette manière de qualifier l’innommable s’inscrit dans la démarche de toute la théologie apophatique ou négative : « L’inconnaissance, la ténèbre reste inférieure à l’objet Dieu qu’elle veut connaître, mais elle reste, cependant, la voie la plus sûre d’accès ». Le langage n’est pas adapté pour relater la transcendance, à la fois parce que l’organisation même du langage est inadéquate, et parce que la relation absolument personnelle et subjective du mystique avec son Dieu ne saurait être saisie par un langage qui est celui de tous. Personne ne peut témoigner de cette relation ; elle est à chaque instant absolument unique et elle exclut l’autre, il n’y a pas d’identification horizontale, la seule relation est celle qui unit le mystique à son Dieu
[30].
« La vraie poésie est l’ineffable » dit Brémond, et le poète rend « l’impression de l’ineffable », c’est-à-dire une expérience absolument singulière par le moyen du langage qui, par le seul fait qu’il nous situe « dans la région de l’universel », lui est antinomique
[31]. Au besoin, il le fait par la place qu’il réserve au silence. Valéry et Mallarmé le montrent, « le poète ne conclut pas de l’inexprimable qu’il éprouve “donc taisons nous”. Il dit : “donc parlons”, mais de telle manière, et avec une telle perfection, que mon expérience inexprimable devienne la vôtre »
[32].
Une telle réflexion s’inspire de l’idée que la poésie pure est une dérive de la piété pure qui caractérise la pratique de certains mystiques
[33]. Le poète a le privilège de dire l’expérience et l’altérité de manière spécifique
[34]. Pour les mystiques et de manière analogue, l’expérience échappe au langage, mais c’est précisément cette expérience qui fonde la mystique
[35]. Le langage qui demeure est un langage perverti au sens propre, car ses formes et ses figures sont particulières et spécifiques à l’expérience, l’équivoque, par exemple, qui désigne alors les ambiguïtés et les quiproquos du langage que l’on trouve dans les discours mystiques
[36]. Mais l’usage de l’équivoque qui caractérise le discours mystique est surtout intéressant dans la mesure où cette équivoque renvoie ordinairement à des relations, à des rapports de signification qu’entretiennent les mots et les hommes. Des relations qui échappent cependant à la fois à la syntaxe et à la logique : le discours mystique dit des relations impossibles, impossibles du point de vue de la logique, mais aussi du point de vue de ce qui est accepté par la tradition théologique. Le mystique est comme le poète qui dit son expérience au défi des normes ou de la tradition syntaxiques admises, le poète dont le style, comme le dit Barthes, est à la fois sa liberté, sa signature et l’image du genre littéraire dans lequel il se meut.
L’important pour nous est bien, Michel de Certeau l’a montré, que l’
expérience des mystiques est langage. Il n’y a pas d’expérience hors du langage, il n’y a aucune antériorité ou transcendance, l’avoir-lieu de l’expérience mystique est un avoir-lieu linguistique. Un avoir-lieu d’une facture particulière puisqu’il s’efforce de dire une absence, l’absence de l’Un
[37] ; absence que Certeau prend d’ailleurs à son propre compte en s’inspirant du
Nicht ohne heideggérien et en évoquant le fantôme du père d’Hamlet, « devenant la loi du palais dont il n’était plus »
[38]. Une expérience donc qui se réclame de l’indicible, qui ne peut pourtant exister que dans le langage et qui, dans le même temps, se joue du langage et le rejette comme incapable, insuffisant, inapproprié
[39].
Les puristes de la langue du 17
e siècle finiront par chasser et disqualifier le langage mystique, au nom à la fois de l’intelligibilité et du dogme : « La théologie mystique n’est pas pour le vulgaire », dit l’entrée « mystique » dès l’édition du
Furetière de 1727, « elle n’est pas intelligible ; elle a un langage à part : elle mène au fanatisme ». Or ce que reprochent les bons théologiens aux mystiques, en les comparant aux alchimistes, n’est pas sans rappeler des querelles ultérieures : l’indécision et l’absence de sujet dans le discours mystique sont pour le moins inquiétantes et le mysticisme devient mystification
[40]. Pour les mystiques, Jean-Joseph Surin par exemple, l’expérience est bien langagière, mais le langage ne peut la saisir parfaitement (contrairement aux sens) ; pour ses adversaires, au contraire, il s’agit de tromperie et d’orgueil.
Péché d’orgueil ? L’intention des mystiques était pourtant bien d’effacer le sujet ou l’« auteur », bien que le vocabulaire, déplacé, altéré, trahisse la « signature » du sujet mystique qui disparaît en parlant. Le mystique, mû par autre chose que lui-même, par une instance absolue qui le dépasse, ne peut accepter de dire son expérience unique dans le langage de tous : ce langage doit être autre, il émane d’un ailleurs qui ne coïncide pas avec le sujet. Or, en tant que genre (littéraire), le discours mystique révèle, plus qu’il ne le cache, le sujet dans sa plénitude.
Ce sujet est au centre de
La fable mystique, et c’est d’abord un sujet textuel ; l’originalité de la démarche de Certeau est de considérer le discours mystique comme un moment ou une rupture littéraire, susceptible d’être lu et reçu comme un nouveau genre et, par conséquent, d’y rechercher l’innovation proprement langagière. Tel que le conçoit Certeau, l’ « ineffable » dans la terminologie théologique n’est pas l’indicible mystique : ni impossibilité d’expression ni silence ni langage des anges, mais une dialectique du caché-montré par l’ordonnance des termes dans la langue
[41]. Il y a donc bien un langage articulé sur l’indicible ou plutôt un langage de l’indicible. Une des
figures de l’indicible que nous évoquions plus haut serait ainsi le récit mystique, qui comprend lui-même des figures stylistiques particulières. Et l’historicité du parler mystique apparaît ici clairement : à la fois distinction et distance vis-à-vis du dogme (bien que Certeau considère que la mystique trouve sa place à l’intérieur de la doctrine, d’une doctrine
moderne) et rupture historique fondée, ici encore, davantage sur un événement textuel, langagier, où l’expression mystique est le passeur entre le « grand silence antique » et la modernité du sujet croyant
[42].
La place nous manque ici pour en dire davantage, retenons pour l’instant que l’indicible mystique est d’abord un indicible mis en scène par le langage et un discours en apparence sans sujet, un sujet absent parce que l’objet (Dieu) est infini, un sujet que l’on retrouve cependant par le truchement d’un langage particulier, ou plus exactement à l’intérieur d’un langage particulier. L’indicible n’est pas un au-delà ou un en deçà de la voix
[43], il est au contraire la figure du discours et son contenu. L’indicible mystique est aussi une « expérience », subjective, personnelle extraordinaire et en cela incommunicable par le langage qui est le véhicule de tous, même si cette incommunicabilité même est transmise et mise en scène par le langage : le langage dit l’indicible. Enfin, l’indicible mystique est un langage du corps, et comme le dirait Certeau, une
érotique : « Une lente transformation de la scène religieuse en scène amoureuse, ou d’une foi en une érotique. [La littérature mystique] raconte comment un corps “touché” par le désir et gravé, blessé, écrit par l’autre [on retrouve l’autre], remplace la parole révélatrice et enseignante »
[44]. Un bel exemple de cette érotique se trouve dans
Cinq-Mars de Vigny, qui s’ouvre précisément sur les possédées de Loudun. C’est ici sans doute que nous sommes au carrefour d’un lieu partagé par les pensées ou les penseurs de l’indicible : l’importance du corps. L’indicible s’inscrit dans une relation avec le corps où les sens (l’ouïe ou le goûter chez Surin par exemple
[45]) sont aussi importants que la pensée. Le langage est ici langage du corps, qui peut être le corps en extase comme le corps mourant
[46], on le verra plus loin, mais qui est ici surtout un corps de textes, ou, comme le dit Certeau, un
corpus, ce corps de textes, fictif au sens de la fiction littéraire, que le christianisme substitue au corps charnel absent
[47].
On peut lire cette substitution de corps, les passeurs que sont le langage ou le texte, comme des
témoignages, figure différente de l’autre encore. À la fois au sens du « dire en lieu de »/« dire en tant que », au sens foucaldien d’une archéologie de l’énonciation ou encore à celui livré par l’herméneutique du langage
[48].
Deux textes nous guideront ici : celui de Giorgio Agamben
Ce qui reste d’Auschwitz
[49] qui réfléchit à la nature et au statut du témoignage, celui de Victor Klemperer qui est lui-même le témoin du langage disparu. Conçu comme un journal de l’évolution quotidienne du langage, de la substitution d’un nouveau langage à l’ancien,
LTI Lingua Tertii Imperii
[50] dit à rebours ce qui devient indicible, de façon comparable à l’équivoque des mystiques, tandis que
Ce qui reste d’Auschwitz dit la disparition des corps parlés
[51].
LTI est le récit d’une perte, celle du référent pourrait-on dire, le récit d’une altération radicale du sens des mots :
« La langue du Troisième Reich semble devoir survivre dans maintes expressions caractéristiques ; elles se sont si profondément incrustées qu’elles semblent devenir une possession permanente de la langue allemande … Le Troisième Reich n’a forgé, de son propre cru, qu’un très petit nombre de mots de sa langue, et peut-être même vraisemblablement aucun … Mais elle change la valeur des mots et leur fréquence, elle transforme en bien général ce qui jadis, appartenait à un seul individu ou à un groupuscule, elle réquisitionne pour le parti ce qui jadis était le bien général et, ce faisant, elle imprègne les mots et les formes syntaxiques de son poison, elle assujettit la langue à son terrible système, elle gagne avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret » [52].
L’indicible ici, on le voit bien, n’est guère l’impuissance de dire, mais le témoignage d’une rupture, le pas qui mène aux « césures biologiques » dont parle Foucault
[53]. Au regard du politique,
LTI appelle un double constat : celui d’une politique linguistique insidieuse, d’une part, qui, contrairement aux exemples historiques que nous connaissons, est au service de l’exclusion meurtrière, celui d’une position politique d’extériorité, d’autre part, qui n’offre guère la possibilité d’épouser ou non le nouveau langage. Les mots stigmates sont les antichambres de la mort. Et le témoignage est ici au sein même du langage, il n’est pas séparé des locuteurs. Si le philologue peut témoigner de l’altération sémantique et de l’inventivité linguistique morbide – tout en étant fatalement prisonnier de l’idiome, en demeurant
dans la langue, nul ne peut opérer cette double distanciation –, il reste cependant que la langue entière à venir est entachée de cette souillure
[54] : l’allemand de l’après-guerre, malgré « l’épuration linguistique », cosmétique, et comment saurait-il en être autrement, ne se ressemble plus. L’impasse est telle, que le locuteur allemand doit batailler à la fois au mieux avec les faits,
a minima avec la mémoire, et se défendre d’une langue qui l’a socialisé. Le témoignage d’Arendt – qui écrit en anglais – est exemplaire à cet égard ; répondant à un journaliste qui lui demande ce qu’il lui reste de l’Allemagne, elle dit que « demeure la langue maternelle … Ce n’est quand même pas la langue allemande qui est devenue folle »
[55]. Certes non, mais elle a été profondément aliénée au point que Arendt doit faire le constat paradoxal d’une langue et sans doute même d’une origine perdue. On pourrait même dire que la langue est doublement perdue puisqu’elle est aux prises avec « la terrible,
l’indicible, l’impensable banalité du mal »
[56], mais aussi avec l’instinctive réticence des locuteurs à saisir toute l’étendue de ce que disent les mots ; « inutile de rentrer dans les détails », comme le dit encore Arendt
[57].
Mais c’est indigne du témoignage ou plutôt insensé que de faire rejoindre l’indicible et le non-dire
[58]. L’indicible invoqué dans ce contexte a ceci de troublant qu’il dit deux choses contraires et absolument incompatibles : l’unicité de l’événement d’abord, devant lequel le langage ploie, où l’écart entre les mots disponibles et les choses est tel que même l’affirmation de l’impossibilité de dire semble vaine ; à l’inverse, rompre le lien entre l’événement et le langage, faire de l’unique un hors-langage, un au-delà du langage ôte à la shoah, ainsi qu’à tout événement, son historicité
[59] et les rejette hors du monde commun. Dans le premier cas de figure, l’indicible correspond bien à une dialectique intérieur/extérieur du langage qui engage le sujet de l’énonciation et qui ne diminue en aucun cas le référent, bien au contraire ; dans l’autre cas, le sujet se retire puisqu’il renonce à la pensée de l’événement ou le fait ressembler à un envers de l’ineffable mystique – en d’autres termes, il s’incline.
L’indicible est ainsi un terme bien commode pour exprimer l’impuissance de dire (qui n’est pas l’impossibilité de l’énonciation pourtant ici capitale
[60]) ; il est surtout un terme proprement historique, inséparable de l’événement : l’indicible, en tant qu’il annonce ou dénonce une difficulté ou une impossibilité de parole articulée pour le sujet, mais aussi en tant que figure dotée d’un certain nombre de représentations. Il est, comme le témoignage, un passeur, en même temps qu’il nous permet, lorsque nous butons sur lui, de penser les césures historiques. À la fois très concrètement parce que la langue évolue plus lentement que les événements, et parce qu’il est, comme la voix du sujet, à la lisière de deux mondes qui engagent le sujet politique. Autrement dit et en se déparant provisoirement de la portée philosophique d’une telle affirmation, on pourrait tracer une histoire et, pourquoi pas, une sociologie de l’indicible. Ainsi l’indicible n’est ni une fantaisie poétique ni le génie du secret, il est une figure nécessaire de certains contextes politiques ou sociaux.
Bien sûr, dire que l’impossibilité d’une parole articulée renvoie à l’énonciation ouvre une réflexion sur le sujet, un sujet qui se manifeste précisément dans l’énonciation
[61], et c’est le seul point commun acceptable avec l’énonciation et partant avec « l’ineffable » mystique. Le référent, pour employer un terme commode, est radicalement différent, il ne s’agit pas de l’adorer (Dieu) ou d’observer un silence proprement religieux, c’est tout le contraire puisqu’il s’agit ici d’un silence qui étouffe le sujet, imposé par le pouvoir qui s’exerce sur le corps et qui atteint la faculté de parole. Mais il est bien question d’une définition du sujet par sa capacité langagière et sa matérialisation dans l’énonciation. Rien d’original à cela si ce n’est qu’il faut s’entendre sur l’identité du sujet et sur son inclusion ou non dans un espace politique et éthique lui-même défini par le langage.
Nous parlions ici de sujets vivants : le cas du musulman est autre. Le camp des vivants, « où votre langue se dessèche en quelques jours et, avec la langue, la pensée »
[62], est différent de celui des « morts-vivants ». Comment en effet s’approprier la langue, s’y manifester en tant que sujet lorsque le dépouillement est tel que la vie ou la survie elles-mêmes sont mises en suspens
[63] ? Ainsi, si l’on accepte l’idée selon laquelle la réalité est discursive, qu’elle ne peut, pour le sujet parlant, être exprimée que dans la subjectivité de l’énonciation, alors la négation de la parole se situe bien au-delà de l’indicible comme révélateur d’un paradigme politique, elle anéantit le sujet lui-même. Autrement dit, l’indicible tel que nous le comprenons est encore une fois doublement contraint pour comprendre les cas extrêmes : la shoah et ses victimes.
Le pari de Giorgio Agamben – rendre l’humanité aux musulmans, dans une voie ouverte par Primo Levi, se demander « si ce sont des hommes » – est un pari à la fois généreux et étrange : dire que le musulman est pleinement humain, bien que totalement aliéné, désubjectivé, parce que sa vie nue porte en elle une potentialité, et seulement une potentialité, celle de la parole, et invoquer en même temps le témoin, faire de ce témoin l’être indispensable qui doit être sujet à la place du musulman, dire par sa voix ce que celui-ci ne peut articuler, n’est pas pleinement satisfaisant. La constitution du sujet est ici ramenée à une puissance d’être humain et le langage à la seule potentialité de la voix. Il existerait ainsi, selon Agamben, un espace incertain entre ce qui caractérise l’homme et son « actualisation » par le langage, un espace créé au sein des camps par les nazis dans leur tentative de rompre le sujet
[64]. Ce qui est plus étrange encore, ce sont les pages ultimes de
Ce qui reste d’Auschwitz, où Agamben y fait parler des musulmans
[65]. Le truchement du témoin, essentiel à sa démonstration, est balayé ; l’aporie n’est surmontée que par une distinction, morbide et dénuée de sens, entre vrais et demi-musulmans, ceux qui se réapproprient la parole et deviennent leurs propres témoins. Bien sûr, on ne peut nier la possibilité pour un musulman, comme pour tout autre rescapé, de récupérer sa parole perdue, au contraire, l’espoir est là. Mais la logique du raisonnement d’Agamben, on le voit, est rompue. Car l’indicible a ici au moins deux sens : ce qui ne peut être dit par le musulman et qui doit être dit par un autre, le témoin, et ce qui ne peut être dit de façon absolue, car le témoin n’est pas le musulman (Primo Levi). Quoi qu’en dise Agamben, on demeure finalement prisonnier de l’animal politique aristotélicien. La fin est bien l’érection d’une nouvelle éthique dans la non-séparation du langage et de l’indicible.
Il faut pour cette raison déplacer l’approche de cette question : non pas s’interroger sur « le reste »
[66], sur l’en deçà de l’énonciation qui, à la fois, est une potentialité et définit l’homme en tant que possibilité d’être pleinement sujet ; non pas tenter une nouvelle délimitation du politique – puisque « l’espace du reste » est un espace politique au sens où cet homme en exception est défini comme un être politique, c’est-à-dire éthique au sens de Lévinas, bien que soustrait au pouvoir souverain, un pouvoir souverain qui se caractériserait par l’intégration dans ou le rejet hors du langage ; mais plutôt réemployer la catégorie du pouvoir autrement.
Un des traits du pouvoir tel qu’il est analysé par Foucault est que tout pouvoir appelle une résistance
[67]. Soit. Mais ne pourrait-on pas dire que, là où la résistance n’est plus que biologique, simple survie, « vie nue », nous sommes dans un degré zéro à la fois du pouvoir et du langage : degré zéro du pouvoir qui n’est plus « un agir sur un agir » ; degré zéro du langage dans la mesure où la parole ne peut plus être considérée comme résistante car elle n’est plus possible ? Mais dire cela ne signifie aucunement qu’il n’y a plus d’humanité. Le pouvoir peut ne plus avoir de « prise » et le langage peut ne plus être « possible », cela n’exclut pas l’existence de l’humain. Et c’est ici que Primo Levi a doublement raison : il s’agit toujours d’un homme et, au seuil de cet état de dénuement absolu, c’est et cela demeure un homme. Et, pour cette raison-là, il lui faut un témoin, à lui qui est le seul témoin « intégral », véritable, qui a vu mais qui mourra sans l’avoir pu dire : un témoin, l’autre de son humanité nue, celui qui sera résistance à sa place
[68]. La résistance qu’appelle le pouvoir ou qui lui est consubstantielle est portée par le témoin à qui ne manque pas la parole. Une parole qui vient de l’extérieur certes, mais qui est salvatrice au regard de l’histoire, comme est destructrice celle qui nie ou qui anéantit la parole de celui qu’elle soumet. On n’est plus alors dans une structure binaire – parole potentielle, actualisation de celle-ci ; puisque la pensée repose non pas sur l’exclusion (de la parole et donc de l’individu qui est dans l’impossibilité de parler), mais sur l’inclusion d’une instance nouvelle, on retrouve en somme une forme de ménage à trois. À penser le témoin comme partie (du corps et donc de la parole et donc de la conscience) du musulman, on est davantage renseigné sur l’événement ou la situation politique qu’à considérer l’homme nu sans résistance, seul face au pouvoir souverain qui s’abat sur lui. Et cela est plus en harmonie avec la tripartition de l’espace de la parole. Dire qu’il faut intégrer le musulman dans l’espèce humaine comme le pense Antelme va de soi, dire que le biopouvoir est ici poussé à ses extrêmes confins également ; dire que l’on prive l’être de la conscience de sa propre mort, en revanche, est bien plus contestable, nous n’en savons rien. Car c’est bien de cela qu’il s’agit chez Heidegger comme chez Agamben : avec la parole, la conscience s’évanouit également. Et dans la mesure où nous n’en savons rien, le témoin occupe cette place de la conscience, à tous égards. L’indicible, dont nous avons dit qu’il est contenu dans un langage, est ici dit par le témoin, peu importe finalement le recoupement parfait entre les mots (du témoin) et la chose (vécue par la victime), puisque cette relation est de toute manière une relation dont on sait les inadéquations. Le témoin représente d’une certaine manière l’échec du projet nazi – ici on peut suivre Agamben– de la séparation entre le vivant (le musulman) et le parlant (le témoin), et l’indicible ne saurait être alors que l’épreuve des mots, dans le sens du témoignage en lieu du sujet incapable de dire. La structure de l’énonciation est décalée, mais le témoignage scelle le triangle victime-parole perdue / réalité vécue-privation violente de la parole / témoin-parole « retrouvée » ; et l’on intègre ainsi, peut-être à rebours, l’idée de la contextualité, ici la tierce instance nécessaire à l’énonciation de l’indicible.
Les situations de l’indicible sont bien sûr dissemblables, la structure de l’énonciation pourtant est analogue et l’on peut dire avec Benveniste que c’est cette structure trinaire particulière de l’énonciation qui permet les décalages et les déplacements de sens dont nous parlions plus haut.
L’indicible est inséparable de l’événement. Là communion avec le tout-puissant, ici recours à l’autre pour tenir parole. Au regard du politique, au regard des possibles en politique, l’indicible ainsi compris est un révélateur qui nous renseigne sur une série de situations. Les modalités d’exercice du pouvoir, qu’il s’agisse d’un pouvoir de censure, du pouvoir du dogme, ou encore du pouvoir dans des situations extrêmes, sont matérialisées pour ainsi dire dans l’indicible. Les deux exemples évoqués n’auront servi qu’à ouvrir une voie : il s’agit maintenant de réfléchir aux situations multiples où l’indicible nous renseigne sur le vivre ensemble et sur les modalités qui l’organisent. Le chantier est vaste puisqu’il couvre les situations proprement politiques à travers l’histoire et les cultures dans lesquelles elles s’expriment. La position extrême du musulman doit être intégrée dans cette histoire, même si, au regard de l’éthique, elle représente non pas une différence de degré avec d’autres types de situations, mais une différence de nature.
La dimension religieuse, dans la mesure où elle est culture et où elle détermine un certain nombre d’orientations politiques ou d’ajustements de pouvoir, est ici capitale. Elle est surtout parlante parce que l’objet absent est saisi sous une forme langagière qui est à la fois immuable et changeante – l’imprononçabilité du tétragramme jumelé avec l’inventivité linguistique : D. possède bien d’autres noms, dicibles, même si c’est par défaut – ce qui montre bien que notre univers est nécessairement langage. Le contournement de l’indicible divin (pourtant intemporel) s’inscrit dans l’évolution historique (les différentes appellations de Dieu sont contextuelles ; ce ne sont pas des données
a priori, essentielles, immédiatement signifiantes
[69], elles sont liées aux multiples traductions, à l’exégèse, aux cultures dans lesquelles elles apparaissent, etc.) Que reste-t-il, en effet, de l’ineffable mystique ? Comment ce rapport unique entre le croyant et Dieu est-il saisi aujourd’hui et en quels termes ? Où est l’indicible aujourd’hui et quelles sont les sanctions dogmatiques ou politiques qui frappent sa transgression ?
Dans l’espace politique, ces questions sont tout aussi importantes ; étudier les situations d’indicible permet peut-être de se rapprocher davantage de la signification de la démocratie moderne et de son rapport antique à la parole. Qu’est-ce qui est indicible en démocratie ? Dans la démocratie dite d’opinion ? Quels espaces sont couverts du voile de l’indicible ? L’indicible nous renseigne-t-il sur la partition libérale du privé et du public ? Qui sont les témoins ? C’est à partir de ces questions, en analysant des situations d’énonciation précises, que l’on pourra interroger les figures de l’indicible, éventuellement les recenser. Quel rapport y a-t-il entre le secret en politique, « ce que l’on ne doit dire » et ce que l’on ne peut dire (dans un contexte politique précis, parce qu’on s’expose à des sanctions de natures diverses, parce qu’il est impossible, dans une configuration culturelle donnée de le dire, et ainsi de suite) ? Que nous dit ce rapport à l’indicible de l’exercice du pouvoir politique ?
Ces questions ne sont pas formelles, elles exigent des réponses qui, pour une part, ne peuvent être que contextuelles. Différents ordres de contexte se superposent pourtant. Il y a, d’une part, le contexte disons politique et culturel qui inscrit nos actes et nos paroles dans une certaine loi et dans une certaine compréhension et c’est à l’aune de ces normes, plus ou moins floues, que l’on peut apprécier ce qui peut ou doit être tu, ce qui relève de l’indicible. Nous avons, d’autre part, le contexte qui lie le signe à son référent. Ou, plus précisément, nous savons désormais que ce lien est modelé, travaillé, modifié, par une succession de contextes historiques ; il n’est pas fixé une fois pour toutes. Du point de vue de la linguistique, puisque nous avons ouvert sur cette question, c’est sans doute à Benveniste qu’il faut rendre raison : n’est-ce pas lui qui suggérait, à travers sa réinterprétation de Saussure, que ce qui lie le signe à ce à quoi il renvoie est d’ordre contextuel ? Et s’il a raison, la question de l’indicible est une figure éminente de l’évolution non seulement de la constitution du sujet, mais aussi du rapport du sujet (politique, croyant) à l’autre et donc à l’espace politique. L’instance tierce qu’est le témoin est ainsi capitale, comme figure spécifique à un contexte (le camp) ; mais aussi plus largement comme emblème de l’indicible (la forme ou la matérialité même du discours doit ici être considérée comme témoignage, à l’instar du discours mystique ou de la poésie qui révèlent un sujet, qui est à la fois l’auteur et un autre) ; comme indicateur historique indispensable pour mesurer les situations d’indicible (la mémoire, la trace) ; et, généralement, comme élément indispensable de toute situation de parole.
Il va de l’indicible comme du discours mystique ou de la poésie pure (ou de la musique)
[70] : il est paradoxe. Il s’inscrit dans le langage, le langage porte son empreinte. Non seulement comme métalangage (ceci ou cela est indicible, ceci ou cela ne peut ou ne doit être dit) mais comme une figure langagière particulière, décelable si l’on veut bien y prêter attention. L’indicible est une manière de se dérober au langage, en tant qu’il engage le sujet, tout en s’inscrivant dans le cœur de la parole. En cela, les exemples évoqués présentent des traits communs ; la langue altérée par les nazis, par exemple, ne peut se défaire des sédiments de l’ancien allemand, comme l’épuration langagière ultérieure ne peut effacer l’empreinte nazie. Et lorsque Arendt dit que ce n’est tout de même pas « la langue allemande qui est devenue folle »
[71], elle a évidemment raison, mais elle balaye ce fil indicible qui lie le signe à son contexte. Aucun espoir de revenir en arrière pourtant : toutes les modifications de sens font sens elles-mêmes et ce sont ces altérations tragiques ou menues qu’il faut maintenant étudier. â—†
[1]
Un impensable dans les catégories éthiques ou politiques.
[2]
John Locke,
Essai philosophique concernant l’entendement humain, Paris, Vrin, 1998 (coll. « Bibliothèque des textes philosophiques »), livre 3 en particulier.
[3]
Augustin,
De dialectica, chap. 5, v. 1410-1411, dans
Saint Augustin et la dialectique, texte établi et traduit par Jean Pépin, The Saint Augustine Lecture, Augustinian Institute, Villanova University Press, 1976, p. 9-10.
[4]
Ce qu’on ne peut ou doit dire en politique varie bien entendu avec les époques et les régimes : le « secret politique » (secret d’État par exemple) n’aura pas la même signification en démocratie ou dans un régime autoritaire.
[5]
Montaigne le dit ainsi : « Si le langage nous trompe, il rompt tout notre commerce et dissout toutes les liaisons de notre police »,
Essais, Paris, Gallimard, 1939 (coll. « La Pléiade »), I, IX. Plus généralement, il faut renvoyer à la subjectivité et à l’énonciation : la signification d’une proposition et l’inscription du sujet dans celle-ci sont de natures différentes.
[6]
Hannah Arendt,
Qu’est-ce que la politique ?, trad. de l’all. par S. Courtine-Denamy, Paris, Le Seuil, 1995 (coll. « L’ordre philosophique »), p. 33.
[7]
V. Klemperer,
LTI. La langue du IIIe Reich (
LTI Notizbuch eines Philologen, 1975), Paris, Agora Pocket, 1996. LTI signifie « Lingua Tertii Imperii ». Voir, aussi, Jean-Pierre Faye,
Le langage meurtrier, Paris, Hermann, 1996.
[8]
Il ne s’agira ici que de donner quelques pistes exploratoires, quelques exemples et quelques modes de pensée de l’indicible et d’en proposer une lecture provisoire.
[9]
Ferdinand de Saussure,
Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1960 (5
e éd.).
[10]
Ibid., p. 21, 24, 29, 30, 108, 113, 331.
[11]
Dans la langue, les signes sont solidaires : la valeur d’un signe résulte de la présence simultanée d’autres signes. Il existe donc des rapports
combinatoires et
associatifs entre les signes. Ce postulat fut énoncé par Saussure sous la forme suivante : « Ce qui distingue un signe, voilà tout ce qui le constitue »,
Cours de linguistique générale,
op. cit., p. 168. Cette analyse a inspiré les théoriciens structuralistes, notamment Roman Jakobson,
Essais de linguistique générale,, trad. de l’angl. par N. Ruwet, Paris, Minuit, 1963.
[12]
« Le fait social peut seul créer un système linguistique. La collectivité est nécessaire pour établir des valeurs dont l’unique raison d’être est dans l’usage et le consentement général ; l’individu à lui seul est incapable d’en fixer aucune. » (
Cours de linguistique générale, éd. critique par R. Engler, Wiesbaden, O. Harassowitz, 1967-1974, p. 255). La sémiologie saussurienne sera débordée par la sémiotique, d’une part, héritière de Locke et de Peirce, conduisant à des analyses portant sur la nature philosophique des signes linguistiques, et par la sémiologie postsaussurienne, d’autre part, (le structuralisme linguistique chez Barthes, Greimas et l’École de Paris, mais aussi l’anthropologie), où l’échange signifiant est étendu au-delà de ce qui est proprement linguistique.
[13]
Condillac,
Langue des calculs, éd. critique S. Auroux et A.-M. Chouillet, Villeneuve d’Asq, Presses universitaires de Lille, 1981, p. 1-2 ; Leibniz,
Nouveaux Essais sur l’entendement humain (1704, publ. 1765), J. Brunschwig éd., Paris, Garnier-Flammarion, 1966.
[14]
« Il [le signe] est immotivé, c’est-à-dire arbitraire par rapport au signifié avec lequel il n’a aucune attache naturelle dans la réalité », F. de Saussure,
Cours de linguistique générale, (1960),
op. cit., p. 103.
[15]
Benveniste,
Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 1966 (coll. « Tel »), t. 1, p. 50.
[16]
Benveniste explique cette « anomalie de raisonnement » chez Saussure par l’inscription de celui-ci dans la pensée historique et relativiste de la fin du 19
e siècle et par son « intelligence comparative ». En poursuivant ce raisonnement, on serait obligé d’admettre que si le signe est arbitraire parce que Bœuf [böf] et Ochs [oks] renvoient à la même réalité mais sont nommés autrement, il faudrait également dire que la notion de deuil est arbitraire puisqu’elle est ici symbolisée par le noir et là par la couleur blanche,
ibid., p. 51-52.
[19]
Saussure,
Cours de linguistique générale,
op. cit. (1967-1974), p. 163.
[20]
Cf.
infra sur le problème que pose la représentation.
[21]
Les signes sont immutables parce qu’ils ne peuvent être mis en question par une norme raisonnable ; ils sont mutables parce qu’étant arbitraires, ils sont toujours susceptibles de s’altérer. Voir, à ce propos, les développements de Benveniste,
Problèmes de linguistique générale,
op. cit., p. 53 et suiv.
[23]
Il ne s’agit pas seulement d’événements dramatiques, mais très généralement de cultures (politiques).
[24]
Elle va de la spiritualité sacerdotale de Bérulle aux écrits spirituels de Fénelon en passant par l’humanisme dévot de François de Sales et l’École de Port-Royal. Ce passage doit à François Trémolières, « Approches de l’indicible dans le courant mystique (Brémond et Certeau lecteurs de mystiques) », dans
xvii
e Siècle,
L’indicible et la vacuité au xvii
e siècle, dir. Christian Biet, 207, avril-juin 2000, p. 273-299. Je tiens à remercier également Sophie Houdard qui, par ses avis éclairés et sa grande culture sur ce sujet, m’a beaucoup apporté.
[25]
Ineffable [
Aphthegktos] est un des noms de Dieu et la manière la plus exacte de qualifier ce qui n’est pas nommable, donc de le désigner. F. Trémolières analyse le glissement d’ineffable à indicible en faisant la différence entre l’aspect objectif (le caractère suréminent de l’objet visé et qui échappe au
logos : Dieu) et l’aspect psychologique (la mystique qui se constitue comme une expérience irréductible au discours) de l’indicible dans la tradition mystique, « Approches de l’indicible… », art. cité.
[26]
Augustin,
Les Confessions, Paris, Les Belles Lettres, 1925-1926, P. de Labriolle (éd.), livre 3, chap. 2 : « Que la vérité parle au dedans du cœur sans aucun bruit de paroles ». Retenons cette idée d’une pensée qui se situe au-delà du langage, d’une pensée sans lieu que commentera H. Arendt en particulier.
[27]
La Vie de Madame Guyon écrite par elle-même, Cologne, 1720, 2
e part., chap. 13, n. 5, cité par F. Trémolières, art. cité.
[28]
Entrée « Ineffabilité »,
Dictionnaire de Furetière, édition de 1690.
[29]
Théologie mystique, 1 000d., cité par F. Trémolières, art. cité.
[30]
À la manière de celle décrite par Freud à propos de l’identification verticale avec l’objet de l’amour. Voir
Psychologie des foules et analyse du moi, Paris, Payot, 1981, chap. 5 « Deux foules artificielles, l’Église et l’armée ».
[31]
Brémond,
Notes de lecture, dans F. Trémolières, art. cité.
[32]
Ibid. Retenons également cette idée pour commenter la place du témoignage et le paradoxe de Primo Levi.
[33]
Et qui renvoie à une série de réflexions sur le silence, l’opposition entre le silence éternel pascalien, le Ciel vide, et le Ciel mystique où règne le silence de Dieu lui-même.
Cf. F. Trémolières, art. cité.
[34]
On verra plus loin que G. Agamben, qui se défend de tout parallèle avec les mystiques, et pour de bonnes raisons, cède au même charme : la poésie est une sorte d’ailleurs du langage, commode et parlant pour bâtir des ponts entre propositions qui sont difficiles à accommoder.
[35]
Sophie Houdard, conférence prononcée dans le cadre du séminaire de J.-P. Cavaillé à l’EHESS, « Équivoque et restrictions mentales », 2000. Elle cite le jésuite Jean-Joseph Surin : « … Le monde n’est pas capable d’entendre cela ni de comprendre … Qui le pourrait dire, qui le pourrait comprendre, sinon celui qui l’expérimente ? »,
Triomphe de l’amour divin sur les puissances de l’Enfer et science expérimentale des choses de l’autre vie (1653-1660), Paris, Jérôme Millon, 1990, p. 287.
[36]
Voir encore S. Houdard qui montre, à partir du
Discours de l’auteur pour servir d’Apologie à la satire XII sur l’équivoque de Boileau, que l’équivoque est considérée comme un « hermaphrodite grammatical » et renvoie au désordre des sexes dans le discours théâtral par exemple, mais aussi chez les mystiques où l’on trouve des expressions comme « Dieu-mère ».
[37]
Cet abandon de Dieu « Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » [
Eli, Eli, lama sabacthani], Mt XXVIII, 46, Mc XV, 34 est commenté par Brémond qui en fait le point de mire de la « psychologie des mystiques », l’épreuve de la privation.
[38]
Michel de Certeau,
La fable mystique, vi
e-xvii
e siècle, Paris, Gallimard, 1982 (coll. « Tel »). Voir les écrits de Heidegger sur la voix, notamment
Acheminement vers la parole (
Unterwegs zur Sprache, Pfullingen, 1967), trad. J. Lauxerois, W. Brokmeier, F. Fédier, Paris, Gallimard, 1976 et « Que veut dire penser ? » (
Zur Sache des Denkens, Tübingen, 1969), dans
Essais et conférences, trad. A. Préau, Paris, Gallimard, 1958.
[39]
À peu près à l’exact opposé se trouvent les nouveaux charismatiques qui emploient cette tournure étonnante qui est le « parler-langage », et qui, plus étonnamment encore, enseignent ce « parler-langage », une sorte de glossolalie qui n’a rien de la répétition du verbe par le corps ici-bas, mais qui semble être une technique enseignée pour s’approcher de Dieu. Merci à Christine Pina (
Voyage en pays charismatiques, Paris, Éditions de l’Atelier, 2001) pour cette indication.
[40]
Inexistence relative bien sûr. On pourrait dire au contraire que ce n’est que par l’existence du sujet que le discours mystique existe : il révèle à la fois son sujet et ce qui le transcende. Ou encore, autrement dit, c’est la négation du sujet dans le langage qui le fait exister en tant que tel : les rapports intra-linguistiques remplacent la relation sujet/ monde.
[41]
« La révolution qui s’opère ainsi consiste à remplacer la relation traditionnelle du mot (ou du langage) à une chose [
res/verbis] par des rapports internes au langage (c’est-à-dire par des rapports entre termes complémentaires ou contraires). De la sorte, la “chose” n’est plus manifestée par et dans le mot, mais “cachée” (mystique). Un manque articule des antinomies et des paradoxes qui disent la réalité mystique sans que jamais elle ne soit donnée, localisable ou verbalement identifiable à une expression ou à des propositions »,
La fable mystique,
op. cit., p. 163.
[42]
Comme le montre F. Trémolières, le langage mystique s’oppose à la perte de l’unicité du langage chrétien en proposant un nouveau modèle d’unité : « le
modus loquendi [de la langue mystique] est l’effet de l’opposition entre la récession de la confiance faite aux discours et l’affirmation que la parole [de Dieu] ne saurait manquer », art. cité.
[43]
Au sens heideggérien (cf. note 38) ; voir aussi ce qu’en dit G. Agamben,
Le langage et la mort, trad. Marilene Raiola, Paris, Christian Bourgois, 1991/1997.
[44]
La fable mystique, op. cit., p. 13.
[45]
Surin cité par Sophie Houdard, conf. citée.
[46]
Disons que l’actualisation de la parole ne peut se substituer au parler du corps.
[47]
« Lacan, une éthique de la parole », dans
Histoire et psychanalyse entre science et fiction, Paris, Gallimard-Folio, 1987, p. 189 : « … Le christianisme a reçu sa forme d’être séparé de son origine ethnique et de rompre avec l’hérédité (au contraire de la “tradition juive qui s’ancre dans la réalité biologique, familiale et sociale d’un
corps présent et localisable que l’
élection distingue des autres, que l’histoire persécute en exodes interminables et que les Écritures transcendent en y gravant l’inconnaissable”) : le “détachement” d’où s’instaure son
Logos a pour index la perte même du corps qui devait tenir lieu de tous les autres, celui de Jésus, de sorte que la parole “évangélique”, née de cette disparition, doit prendre elle-même en charge la production de corps ecclésiaux, doctrinaux ou glorieux, destinés à être les substituts du corps manquant. La parole même devient “sacrement” à la place du corps ». Cette réflexion n’est évidemment pas étrangère à celle menée par Kantorowicz. Le transfert de spiritualité qui passe du
corpus mysticum au
corpus politicum se fait au bénéfice de textes. Voir E. Kantorowicz,
Les deux corps du roi, Paris, Gallimard, 1989 (coll. « Bibliothèque des histoires »), trad. de l’angl. par J.-Ph. Genet et N. Genet (
The Kings Two Bodies.
A Study in Mediaeval Political Theology, Princeton University Press, 1957) et « Mourir pour la patrie », dans
Mourir pour la patrie, Paris, PUF, 1984 (coll. « Pratiques théoriques »). Les textes de légistes qu’évoque Kantorowicz, mais aussi les sermons, notamment le « sermon du prêtre inconnu » occupant ici une place charnière. Il est publié par Dom Jean Lerclerq, « Un sermon prononcé pendant la guerre de Flandre sous Philippe le Bel »,
Revue du Moyen Âge latin, 1, 1945, p. 165-172. Ce sermon est prononcé après la publication de la bulle
Unam Sanctam de Boniface VIII en 1301, dirigée contre les gouvernements séculiers et contre Philippe le Bel en particulier après la campagne de Flandre, désastreuse pour le roi français. La bulle dit la suzeraineté spirituelle et temporelle du pape, la réunion des deux glaives entre ses mains.
Cf. E. Kantorowicz,
Les deux corps du roi,
op. cit., p. 186 et suiv..
[48]
Voir H. G. Gadamer,
Vérité et méthode, les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, trad. de l’all. par Pierre Fruchon, Jean Grondin, Gilbert Merlio, Paris, Le Seuil, 1996.
[49]
G. Agamben,
Homo Sacer III. L’archive et le témoin, trad. de l’ital. par Pierre Alfieri, Paris, Payot Rivages, 1999.
[50]
V. Klemperer, philologue allemand, professeur à l’Université de Dresde, sauvé des camps par son mariage avec une femme « aryenne », Éva, choisit de s’établir en Allemagne de l’Est après la guerre. Son livre fut d’ailleurs publié en zone d’occupation soviétique en 1947. Klemperer se définit avant tout comme un Allemand. Il estime que sa judéité le regarde et qu’un des pires forfaits des nazis fut de lui dénier sa germanité. Déchu de sa chaire de philologie, il travaille dans une usine de fabrication de tisanes de Dresde pendant la guerre où il suit quotidiennement l’évolution du langage.
[51]
Il n’est donc nullement question de reléguer la shoah au rang de l’indicible au sens où il faudrait taire cet événement, aucune parole ne sachant saisir l’étendue de la monstruosité.
[52]
V. Klemperer,
LTI…,
op. cit., p. 39-41.
[53]
Michel Foucault,
Il faut défendre la société, Paris, Gallimard/Le Seuil, 1997, p. 227.
[54]
J.-P. Faye,
Le langage meurtrier,
op. cit., en particulier p. 70 et suiv.
[55]
H. Arendt, « Seule demeure la langue maternelle », entretien avec Günther Gaus à la télévision allemande, octobre 1963, dans
La tradition cachée, Paris, 10/18, 1987, p. 240.
[56]
H. Arendt,
Eichmann à Jerusalem, trad. Anne Guérin, Paris, Gallimard, 1966, p. 408 (Folio, 1991).
[57]
H. Arendt,
Essays in Understanding, entretien avec Günther Gaus, New York, Hartcourt Brace, 1993, p. 13-14. Agamben interprète, à juste titre sans doute, cette réticence comme une honte et cite un passage de Primo Levi qui le dit bien : « La honte que les Allemands ignorèrent, celle que le juste éprouve devant la faute commise par autrui, tenaillé par l’idée qu’elle existe, qu’elle ait été introduite irrévocablement dans l’univers des choses existantes et que sa bonne volonté se soit montrée nulle ou insuffisante et totalement inefficace », dans
La trève, trad. de l’ital. par E. Gennevois-Joly, Paris, Grasset, 1966, p. 14-15. On trouve des passages similaires chez Antelme (
L’espèce humaine, Paris, Gallimard, 1957) ou Jean Améry (
Par-delà le crime et le châtiment, trad. de l’all. par Françoise Wuilmart, Arles, Actes Sud, 1995).
[58]
À moins de parler, pour les témoins eux-mêmes, du « dessèchement » de la langue : « [le camp] où votre langue se dessèche en quelques jours et, avec la langue, la pensée », dans Primo Levi,
Les naufragés et les rescapés, trad. A. Maugé, Paris, Gallimard, 1989, p. 92.
[59]
Cf. G. Agamben,
Ce qui reste d’Auschwitz (Paris, Rivages, 1999)
contra T. Adorno (
Dialectique négative, trad. de l’all. par Gérard Coffin et
al., Paris, Payot, 1978).
[60]
Le cas limite étant le « musulman » dont parle la littérature concentrationnaire. Primo Levi évoque le musulman pour la première fois dans son chapitre « Les élus et les damnés » (
Si c’est un homme (1958), Paris, Pocket, 1987, p. 94) dans une note : « Muselmann, c’est ainsi que les anciens du camp surnommaient, j’ignore pourquoi, les faibles, les inadaptés, ceux qui étaient voués à la sélection ». J. Améry (
Par-delà le crime et le châtiment,
op. cit.) le définit ainsi : « Celui qu’on appelait le musulman … n’était plus qu’un cadavre ambulant, un assemblage de fonctions physiques dans leurs derniers soubresauts » (p. 32). On ignore pourquoi le terme de « Muselmann » a été employé, on sait cependant que c’est essentiellement à Auschwitz qu’il eut cours. Wolfgang Sofsky donne un inventaire des noms utilisés dans différents camps (
L’organisation de la terreur, trad. de l’all. par Olivier Mannoni, Paris, Calmann-Lévy, 1995, p. 400, cité par G. Agamben,
Ce qui reste d’Auschwitz,
op. cit., p. 52). Deux éléments se dégagent des témoignages. D’abord, un transfert de signification depuis le terme arabe, avec un champ lexical correspondant – les musulmans sont appelés « müde Scheichs » (cheiks fatigués) à Buchenwald, « Kamele » (chameaux) à Neuengamme (W. Sofsky,
op. cit.) ; ce transfert serait dû à la fois à la soumission au fatalisme (la signification littérale arabe correspond à la soumission à la volonté divine) et peut-être à la position de repli « à la manière orientale » (Agamben,
op. cit., p. 53 d’après l’entrée « musulman » de l
’Encyclopædia Judaïca) ou encore aux mouvements de basculement proches de ceux de la prière islamique (W. Sofsky,
op. cit.). Ensuite, quant aux caractéristiques des individus désignés par ce vocable, trois choses sont à retenir : premièrement, il s’agit de morts-vivants, dont les témoins disent qu’ils sont passés par-delà le seuil de conscience, des « cadavres ambulants » comme dit Levi. Deuxièmement, ils sont radicalement seuls, « ils ne trouver[ont] personne pour [leur] tendre la main » (P. Levi,
Si c’est un homme,
op. cit., p. 94), « personne n’avait pitié du musulman, il ne pouvait compter sur la sympathie de personne » (Z. Ryn, S. Klodzinski, « An der Grenze zwischen Leben und Tod »,
Auschwitz-Hefte, b. 1, Weinheim et Bâle, 1987, cité par Agamben,
Ce qui reste d’Auschwitz,
op. cit., p. 51). Troisièmement, le musulman est la métonymie du camp : c’est en lui que s’incarne à la fois le pouvoir absolu et le témoignage impossible.
[61]
Agamben le dit ainsi : « L’autorité du témoin réside dans sa capacité de parler uniquement au nom d’une incapacité de dire – c’est-à-dire dans son existence comme sujet »,
Ce qui reste d’Auschwitz,
op. cit., p. 207.
[62]
Primo Levi,
Les naufragés et les rescapés, op. cit., p. 92.
[63]
La survie est en réalité une politique : celle des camps, dans une perspective foucaldienne du « laisser survivre ».
[64]
Manifestation ultime du biopouvoir tel qu’il est lu par Agamben, c’est-à-dire la création d’un espace de survie d’êtres qui sont à la fois réduits à leur animalité et que l’on prive de vivre, si l’on peut dire, leur mort.
[65]
La fin du livre donne, en effet, une série de témoignages de musulmans rescapés.
[66]
« Si celui dont l’humanité fut détruite est le seul à être le témoin intégral, à “pouvoir témoigner de l’humain”, alors l’identité entre homme et non-homme n’est jamais parfaite … il n’est pas possible de détruire intégralement l’humain, [il] reste toujours quelque chose. Le témoin est ce reste »
Ce qui reste d’Auschwitz,
op. cit., p. 176.
[67]
C’est un des cinq traits développés par Foucault.
[68]
Je ne résiste pas au plaisir de reproduire un apologue cité par Lévinas « … où se réflète la conception du mal radical de la souffrance, de son désespoir intrinsèque et incompensable, de son enfermement et de son recours à l’autre homme, à la médication
extérieure, à la structure immanente du mal : “Rav Hiya bar Abba tomba malade et Rav Yohanan alla lui rendre visite. Il lui demanda : Tes souffrances te conviennent-elles ? – Ni elles, ni les récompenses qu’elles promettent. – Donne-moi ta main, dit alors le visiteur au malade. Et le visiteur relève le malade de sa couche. Mais voici que Rav Yohanan lui-même tombe malade et est visité par Rav Hanina. Même question : Tes souffrances te conviennent-elles ? Même réponse : – Ni elles, ni les récompenses qu’elles promettent. – Donne-moi la main, dit Rav Hanina, et il relève Rav Yohanan de sa couche. Question : Rav Yohanan ne pouvait-il pas se lever tout seul ? Réponse : Le prisonnier ne saurait seul se dégager de son enfermement” » (« La souffrance inutile »,
Entre nous. Essai sur le penser-à-l’autre, Paris, Grasset, 1991 (coll. « Figures »), p. 110, n. 2).
[69]
Cf. André Chouraqui,
Moïse, Paris, Éditions du Rocher, 1995, p. 137 et suiv.
[70]
Et nous aurions pu, naturellement, évoquer la psychanalyse et certains mécanismes de refoulement ou de dénégation.
[71]
H. Arendt, entretien avec G. Gaus,
La tradition cachée,
op. cit.