2001
Raisons politiques
Dossier
Le communisme dans les têtes
Ruptures et permanences dans la société tchèque
Catherine Perron
Catherine Perron termine sa thèse sur « La transformation des élites politiques locales tchèques et est-allemandes (1989-1998) » à l’IEP de Paris sous la direction de Jacques Rupnik. Elle travaille sur les processus de construction démocratique dans les sociétés postcommunistes et s’intéresse également aux processus de transferts de systèmes tels qu’ils ont eu lieu en Allemagne de l’Est, en Bosnie et au Kosovo. Elle vient de publier « Eastern German and Czech Democratization Seen from the Point of View of Local Politics », dans Lothar Probst, Laurence Mc Falls (eds), After the GDR. New Perspectives on Divided and Reunited Germany, Amsterdam, Atlanta, Rodopi, B. V., 2001 et « Views of Czech Local Politicians on European Integration », European University Institute Working Paper, Robert Schuman Center, 39, 2000.
Les régimes communistes se sont distingués par l’attention particulière qu’ils portaient à la diffusion des valeurs et représentations marxistes-léninistes dans la société par le biais de la propagande. En République tchèque, pourtant, la rupture avec le régime communiste semble être consommée. Fait exceptionnel en Europe centrale et orientale, on n’a pas assisté dans ce pays à un retour des anciens communistes au pouvoir. Le pays a connu une stabilité gouvernementale remarquable pour un pays postcommuniste. Il ne semble donc plus exister de trace de l’ancien régime à l’exception d’un Parti communiste de Bohême et de Moravie qui compte encore près d’une centaine de milliers d’adhérents. Or, malgré un discours imprégné des valeurs de la démocratie libérale occidentale, certaines représentations répandues bien au-delà des cercles des sympathisants communistes continuent de relever des anciens modes de pensée.
Communist regimes showed a great attention to the diffusion of Marxist-Leninist representations and values into society through propaganda. In the Czech Republic, the break with the former regime seemed to be completed. No neo-communist party threatened to come back to power. On the contrary, the country has experienced a unique governmental stability compared to other East-Central European states. It seems that the ancient regime has left no trace except for a communist party that counts almost a hundred thousand members.
In this paper we will show that, despite neo-liberal democratic rhetoric, some values and representations inherited from the communist period remain, shared by wider circles than only the communists.
Les élections constituent le moment le plus visible de l’affrontement politique en démocratie. Les dernières élections régionales et sénatoriales qui se sont tenues en novembre 2000 en République tchèque en sont une parfaite illustration
[1]. Pour la première fois depuis 1990, le Parti communiste de Bohême et de Moravie (KSČM) – successeur direct du Parti communiste tchécoslovaque et seul parti communiste est-européen à ne pas avoir changé de nom – a franchi la barre symbolique des 15 % au-dessous de laquelle se situaient jusque-là ses résultats électoraux. Avec 28,22 % des voix, le KSČM s’est imposé comme seconde, voire première force politique dans nombre de régions
[2], face à un parti social-démocrate (au pouvoir) en plein effondrement. Ses adversaires ont alors vite fait de brandir l’étendard d’une déstabilisation politique majeure et d’un retour en force des communistes
[3] jusque-là très marginalisés (sauf au niveau local) sur la scène politique tchèque
[4].
Ce relatif succès du KSČM qui, malgré les affirmations de ses adversaires, ne représente guère un risque de retour à l’ancien régime, constitue la manifestation la plus visible de la persistance dans la société tchèque d’une identification à une idéologie, des valeurs et représentations directement issues de la période communiste. Toutefois, ce n’est ni sur cette persistance ni sur les ruptures et continuités au sein du PC tchèque que nous souhaitons nous pencher, mais sur un phénomène plus diffus et difficilement saisissable, qui s’étend à l’ensemble de la société et auquel le président Havel a fait référence lorsqu’il a affirmé : « J’ai la ferme conviction et l’espoir que la jeune génération … ne sera pas affectée par ce terrible syndrome postcommuniste, et j’attends avec impatience le moment où ces gens-là prendront en main l’administration des affaires publiques. Ce moment n’est pas encore venu et nous vivons toujours dans une situation qui nous oblige à nous interroger sur le temps que la société mettra à s’adapter aux conditions de vie nouvelles et plus naturelles, et sur la profondeur avec laquelle l’ère totalitaire a affecté nos âmes »
[5].
Notre objectif est précisément de mettre à jour cette empreinte « sur les âmes » qu’évoque le président Havel, à travers l’analyse des représentations et valeurs communistes intériorisées et partagées, dix ans après la fin du régime, par une large majorité de la population tchèque, au-delà des cercles de militants ou de sympathisants communistes. Nous opèrerons une distinction entre les « représentations » définies comme des schémas cognitifs orientant le plus souvent inconsciemment l’action (proches en cela de la culture politique mais s’appliquant à un domaine plus vaste que celle-ci), et les « héritages », entendus davantage comme l’ensemble des legs matériels ou immatériels issus de la période communiste avec lesquels la population tchèque doit composer de manière consciente après la chute du régime.
L’étude des représentations a son importance dans la mesure où la construction démocratique tchèque ne s’opère pas uniquement par la tenue d’élections libres et l’affrontement entre parti communiste et forces politiques démocratiques. Il importe de ne pas se limiter à une définition formelle de la démocratie qui se bornerait à l’observation du processus électoral et des institutions, mais d’étudier également l’instauration d’une culture politique démocratique. La démocratisation dépend par conséquent tout autant de l’issue des élections que de la diffusion au sein de la population tchèque de représentations libérales et démocratiques capables d’animer le processus politique et les institutions
[6].
Dans les années 1970 et 1980, une des erreurs de la soviétologie occidentale fut de surestimer la stabilité des régimes communistes et la capacité des élites en place à reproduire le système et à maintenir l’ordre existant. Les aspirations démocratiques d’importants segments des sociétés est-européennes ont été négligées par la recherche qui a largement occulté le développement d’une culture politique alternative fondée sur des principes et valeurs démocratiques, diffusée essentiellement dans des milieux culturels
underground
[7]. Cet ensemble de représentations, valeurs, convictions et comportements démocratiques alternatifs est apparu au grand jour à la faveur des événements de 1989, lorsque les personnalités issues des cercles de la contre-culture prirent la tête des mouvements civiques. En assumant le rôle d’avant-garde démocratique et en réussissant à faire du changement de régime un passage à la démocratie
[8], ils ont imposé leurs valeurs à l’ensemble du pays, même s’ils n’ont pas toujours su ou pu se maintenir au pouvoir
[9].
Malgré cette victoire incontestable des représentations démocratiques en 1989, il est instructif de mesurer la prégnance des représentations et valeurs communistes
[10], pour faire apparaître le temps de latence entre les changements institutionnels et les évolutions culturelles et des mentalités, voire les résistances au processus de démocratisation. Le cas tchèque constitue un exemple particulièrement intéressant dans le sens où il s’agit d’une des sociétés est-européennes qui, paradoxalement, après avoir subi un des régimes communistes les plus orthodoxes, a donné le sentiment d’avoir effectué la rupture la plus radicale avec son passé de tous les pays de l’ancien bloc de l’Est. Après la scission du Forum civique en 1991, la politique tchèque s’est en effet caractérisée par une très forte adhésion de la population au Parti civique démocratique (ODS) et à l’idéologie néolibérale prônée par son leader, le Premier ministre Vaclav Klaus
[11], offrant ainsi l’illusion que la page du communisme était définitivement tournée et que celle-ci n’avait guère laissé de traces
[12].
Tout cela permet donc de supposer que la culture politique démocratique, sous-estimée dans les années 1980, est parvenue à s’imposer comme culture politique majoritaire après le changement de régime. Or nous verrons de quelle manière le néolibéralisme de Klaus a pu s’appuyer dans certains domaines sur des représentations issues du régime précédent, voire continuer à en véhiculer certaines.
Auparavant, il convient cependant de s’interroger sur la nature des représentations issues du communisme. En effet, le hiatus qui a toujours existé entre le « socialisme réel »
[13] et les principes, valeurs et visions du monde proclamés comme siens par l’idéologie marxiste-léniniste et diffusés à l’aide de la propagande incite à la prudence. Est-il possible, comme se le demande Ivan Volgyes, « de déterminer si et dans quelle mesure les valeurs des citoyens d’aujourd’hui sont le résultat d’une socialisation politique communiste ou au contraire de décennies de rejet des efforts de socialisation politique communiste »
[14] ?
Dans de nombreux domaines, la pratique du régime est allée totalement à l’encontre des représentations et valeurs proclamées comme siennes. Systématiquement galvaudées par l’expérience du « socialisme réel », elles n’ont donc guère pu être transmises telles quelles et ont, selon toute probabilité, subi des transformations importantes. Dès lors, il s’agira également de s’interroger sur le poids de la propagande par rapport à celui de l’expérience réelle et sur les mécanismes de diffusion des normes, croyances, valeurs et représentations. Nous limiterons notre étude à deux domaines : celui de la lecture du changement de régime et des événements de 1989, et celui de l’instauration de la démocratie et de l’économie de marché, pour conclure sur la notion de citoyenneté et sur le processus de démocratisation.
Représentations du passé et changement de régime
Fortement marqués par la lecture communiste du changement social et politique, les leaders des mouvements civiques, aussi bien à Prague qu’en province, récusent toute qualification de « révolutionnaire » pour le mouvement de 1989. Ce rejet concerne la conception du mode de changement de régime et, d’autre part, les objectifs poursuivis par celui-ci. La contradiction dans les termes que représente l’appellation « Révolution de velours »
[15] témoigne de cette difficulté à penser les mouvements civiques comme proprement « révolutionnaires »
[16]. Les élites politiques tchèques inscrivent leur action délibérément et de manière radicale contre les principes révolutionnaires léninistes qui constituaient pour elles la représentation dominante du changement social et politique.
Ce rejet se manifeste de la manière la plus visible dans les faits. La non-violence a été érigée en valeur cardinale par les mouvements de protestation de 1989 par opposition à la pratique marxiste-léniniste du changement social et politique. Cette dernière faisait passer l’instauration d’un nouveau système politique par une phase de
tabula rasa (destruction de l’ancien système), une guerre civile révolutionnaire requérant l’élimination des opposants, l’institutionnalisation de la terreur et l’exercice d’une dictature par une catégorie sociale (en l’occurrence le prolétariat). Or les Tchèques sont non seulement familiers des principes abstraits théorisés par Lénine, mais ils possèdent également la mémoire vive de leur application dans les faits lors de l’instauration du régime communiste dans les années qui suivirent le « coup de Prague »
[17]. Le choix du pacifisme et de la non-violence peut cependant s’expliquer également par un rapport de force extraordinairement défavorable aux mouvements de protestation. Il convient par conséquent d’étudier, au-delà du processus concret de renversement du pouvoir communiste, les objectifs de celui-ci et les représentations du changement qui s’y attachent.
Les leaders démocratiques tchèques se démarquent précisément de toute tentative d’expérimentation sociale de grande ampleur telle que la revendiquèrent et la pratiquèrent les communistes en 1948 lors de leur arrivée au pouvoir. Ils font preuve d’une véritable allergie aux utopies sociales. À leurs yeux, le renversement du régime communiste ne devait en aucun cas déboucher sur une énième tentative d’instaurer un « ordre nouveau » par une démarche volontariste imposée à la base par le sommet. En dépit de l’ampleur des transformations qu’engendrait leur projet de démocratisation et de passage à l’économie de marché, ce devait être davantage une « révolution de rattrapage », au sens où l’entend Habermas
[18]. Le discours des leaders démocratiques tchèques montre que le mouvement se voulait restaurateur, au sens d’un retour à la « normale », à une modernité « naturelle », incarnée par l’Occident
[19] et dont le pays avait été privé par quarante années de régime communiste.
Cette vision d’un développement « normal » ou « naturel » se rapproche pourtant de la vision marxiste qui « entretient l’idée que le développement se caractérise par sa linéarité et sa cohérence » comme l’affirme Stefano Bianchini
[20], même si la « normalité » invoquée se situe à l’opposé de celle du communisme. Les Tchèques perçoivent l’évolution de leur pays comme « anormale », signifiant par là que la prise de pouvoir communiste aurait fait dévier le pays des voies de modernisation occidentales tracées après la seconde guerre mondiale vers lesquelles il s’agit à présent de retourner. Ainsi, comme le communisme en son temps, le nouveau régime découle d’un projet de modernisation, mais celui-ci ne comporte guère d’éléments utopiques ni novateurs. Il souhaite davantage s’inscrire dans la lignée des politiques réformistes
[21]. Ainsi l’objectif visé à plus long terme par les manifestants, au-delà du renversement d’un pouvoir oppressif, est l’ajustement aux pays occidentaux. L’expression la plus claire de ce souhait se retrouve dans la volonté de « retour à l’Europe », qui fut un des principaux slogans de l’automne 1989.
En s’inscrivant aussi fortement contre le modèle de changement social et de progrès théorisé et pratiqué par les communistes, tout en reprenant dans le fond sa vision du développement, les leaders démocratiques tchèques montrent à quel point ils ont intériorisé celui-ci. Bien que servant de contre-modèle, il a constitué la représentation structurante au sein de la société tchèque en 1989 et après.
Ruptures avec l’ancien régime ?
C’est sans doute dans le domaine économique, où la rupture avec le système communiste se voulait la plus radicale, qu’ont eu lieu les transformations les plus marquantes. La réforme économique constituait l’élément clé du projet de transformation des nouvelles élites politiques tchèques après 1989, surtout après l’arrivée de l’ODS au pouvoir en 1992. Une place centrale revenait à l’économie de marché dans le discours sur le changement de système comme le prouve l’extraordinaire adhésion au discours néolibéral de Václav Klaus, Premier ministre de 1992 à 1997.
À première vue, dans ce domaine, les Tchèques se sont sans peine défaits de l’idéologie communiste. Leurs valeurs et représentations sont extrêmement proches de celles des citoyens de la plupart des démocraties occidentales, comme le démontrent les prises de position des élites et les études d’opinion
[22]. Malgré les difficultés économiques liées à la transition, le système d’économie de marché est perçu comme légitime par une très grande majorité de la population. Si, en 1991, plus de 82 % des Tchèques estimaient « qu’une économie de marché libre [était] essentielle à [leur] développement économique », ils sont encore 71 % à adhérer à cette proposition en 1995
[23]. En plus de l’ampleur de l’adhésion dont témoignent ces chiffres, il est remarquable que ce taux soit d’environ 20 % supérieur aux autres pays d’Europe centrale et orientale. L’adhésion massive aux principes de l’économie de marché et le consensus qui entoure les principes de base du capitalisme
[24] confortent l’idée selon laquelle les Tchèques représentent indéniablement une exception parmi les pays postcommunistes
[25].
Dans le domaine économique, le seul indice d’une hypothétique permanence des représentations communistes est une sensibilité importante aux inégalités. Cette dernière s’est même accrue au fil du temps dans l’ensemble des couches sociales
[26]. Si cette sensibilité aux inégalités peut être interprétée comme une rémanence de l’idéologie communiste, on peut également y déceler une tradition plus ancienne en Bohême, liée à l’héritage du hussitisme et à la défaite de la Montagne blanche en 1620
[27] et conjuguée à une réaction à l’apparition d’une classe de « nouveaux riches », dont la fortune acquise au bénéfice des premières années de transition est souvent d’origine obscure, voire frauduleuse.
Il n’y a donc guère de sens à chercher à déceler des représentations communistes dans une opposition aux principes de l’économie de marché ou dans un soutien à des principes socialistes comme la planification, l’étatisme ou l’égalitarisme. Dans ce domaine, les Tchèques témoignent d’une volonté de rupture radicale avec le système précédent. Les permanences, si elles existent, se nichent dans des domaines moins apparents. Dès lors, il est instructif de s’interroger sur la signification précise des termes utilisés pour trouver d’éventuelles continuités dans les représentations. Si l’on s’attache à analyser ce que recouvre, par exemple, le terme de démocratie, universellement plébiscité, il apparaît que le contenu qui lui est attaché n’est pas exactement le même qu’en Occident. La démocratie est en effet essentiellement définie en termes économiques. Bien-être matériel, prospérité et stabilité sont les valeurs qui lui sont rattachées, plus que le pluralisme, la liberté ou les droits de l’homme
[28]. En cela, les représentations des Tchèques rejoignent celles des citoyens des autres pays d’Europe centrale et orientale.
On peut voir dans ce trait une manifestation de la modernisation incomplète ou partielle des sociétés postcommunistes
[29] qui découvrent les « délices » de la société de consommation. Cependant, on y retrouve aussi une des caractéristiques de la « démocratie populaire ». Les communistes, se démarquant ainsi des démocraties libérales occidentales, ont toujours insisté sur une définition de la démocratie qui faisait passer l’aspect redistributif et matériel avant les libertés politiques.
L’influence et le succès du Parti civique démocratique en République tchèque font apparaître d’autres continuités. En effet, ils reposent sur un néolibéralisme affiché qui « représente une idéologie de combat symbolisant avant tout la rupture avec l’ancien régime »
[30], mais aussi très largement sur le fait que ce parti transpose les valeurs du monde de l’entreprise à la politique, comme l’affirme Magdaléna Hadjiisky. Le discours des membres de l’ODS, longtemps dominant dans la société tchèque, vantait leurs qualités de « managers », leur efficacité et mettait en avant les principes de rationalité et de rentabilité. La compétence technique était ainsi érigée en valeur politique de premier ordre. L’importance accordée par les membres de l’ODS à leur qualité de « professionnels de la politique », après la phase du Forum civique, témoignait d’une volonté de rupture avec l’idée de la « politique apolitique », issue de la dissidence, mais attestait surtout une vision dans le fond assez proche du léninisme
[31]. Rappelons à ce sujet que Lénine préconisait non seulement la professionnalisation des révolutionnaires, mais qu’il voyait en l’organisation de l’usine et de l’armée, deux lieux de production rationnelle et efficace, où priment les valeurs de la discipline et de la vertu. Ces principes furent transposés au Parti communiste et à l’organisation de la société tout entière.
Le discours des membres de l’ODS reprend cette vision scientifique du monde et du développement véhiculée par l’idéologie et la pratique marxistes-léninistes, dans laquelle la société est représentée comme un tout mécanique qu’il est possible de manipuler et de transformer en fonction de lois prétendument scientifiques, négligeant par là même la nécessaire implication de l’ensemble des citoyens dans les décisions politiques et la dimension participative de la démocratie. La négligence de celle-ci est sans doute l’élément le plus révélateur de la permanence de représentations communistes dans la société tchèque. En effet, la conception de la citoyenneté distinguait radicalement les démocraties populaires est-européennes des démocraties libérales occidentales. À l’Ouest, la citoyenneté représente à la fois un principe de légitimité politique, de lien social et d’inclusion
[32]. Les citoyens étant non seulement détenteurs de droits civiques et politiques, mais aussi de parts de la souveraineté, il leur revient un rôle actif dans la désignation du pouvoir et le contrôle de celui-ci. La conception de la citoyenneté dans les démocraties populaires se limitait à l’octroi de droits politiques de façade, n’autorisant aucun contrôle sur le gouvernement ni aucun exercice réel de ces droits. L’État communiste était fondé sur la prééminence d’une seule catégorie de citoyens
[33], d’où l’antagonisme « eux/nous » caractéristique des sociétés communistes. Les individus étaient pensés comme les sujets de l’État plus que comme de véritables citoyens, ce qui laissait aux élites politiques tout loisir de décider ce qui était bon pour le pays et la population et ce qui ne l’était pas. Un des défis de la démocratisation est précisément de rompre avec cet antagonisme et d’inclure l’ensemble des citoyens dans les décisions politiques relatives au fonctionnement du pays.
Or, dans ce domaine, la société tchèque peine non seulement à intégrer des citoyens comme les Roms, perçus comme « autres », mais, surtout, le style de politique pratiqué par les élites tchèques tend à accroître le fossé qui les sépare de la population. L’inclusion des citoyens dans le processus de prise de décision politique, par le biais notamment des associations, est extrêmement faible
[34]. Loin de combattre ce déficit, les élites au pouvoir l’entretiennent
[35]. Leur conception de la politique essentiellement technocratique se montre hostile à toute intervention d’acteurs extérieurs (comme les syndicats, les associations ou les groupements professionnels) pouvant chercher à influencer l’action de l’État. Le système de gouvernement est entièrement dominé par les élites politiques et le fossé entre les élites et la population n’a cessé de se creuser pour aboutir à une conception de la citoyenneté qui tend à se limiter à l’exercice du droit de vote. Ainsi, le cas tchèque prouve qu’une rhétorique libérale n’est pas suffisante pour assurer une rupture radicale avec le système précédent. De nombreuses traces davantage liées à l’expérience tangible des pratiques du régime communiste qu’à ses tentatives d’endoctrinement au moyen de l’idéologie marxiste-léniniste subsistent encore aujourd’hui. ◆
[1]
Ces premières élections concernent les treize assemblées régionales, échelon politique intermédiaire nouvellement instauré, et le renouvellement du tiers des sénateurs.
[2]
Le KSČM arrive en première position dans la région d’Ustí Nad Labem en Bohême du Nord. Il est second dans huit autres régions et troisième dans les quatre restantes, alors que le parti social-démocrate (ČSSD) ne remporte aucune région, se situe en troisième place dans une seule région, en quatrième dans les douze autres,
Lidové Noviny, 14 décembre 2000.
[3]
À l’image du magazine
Tyden du 20 novembre 2000, qui avait pour titre « Ils sont de retour » et dont la couverture représentait un marteau, une faucille et une étoile sur fond rouge.
[4]
Sur l’évolution du KSČM,
cf. Françoise Mayer, « Les communistes tchèques face à leur passé » et Michel Perottino, « Un visage pratique du “néocommunisme” tchèque : la propagande électorale du parti communiste de Bohême et de Moravie depuis 1990 »,
Revue d’études comparatives Est-Ouest, 31 (3), septembre 2000. À propos de la position du KSČM sur l’échiquier politique tchèque
cf. Jacques Rupnik, Catherine Perron, « Les singularités du Parti communiste tchèque », dans Lilly Marcou, Guy Hermet (dir.)
Des partis pas comme les autres ?, Bruxelles, Complexe, 1998 ; Catherine Perron, « Le local, espace d’émergence d’une nouvelle élite politique. L’exemple des communistes tchèques et est-allemands », dans Françoise Daucé, Gilles Favarel-Garrigues, « Stratégies et acteurs locaux dans l’Europe postcommuniste »,
Cahiers Anatole Leroy-Beaulieu, 2,1998 et Petr Fiala, Miroslav Mare
š, « KSČM a koalice Levý Blok. Formování česke levice a otázka transformace komunistické strany »,
Politologický Časopis, 2, 1999, p. 183-205.
[5]
Allocution du président Havel devant le Parlement tchèque, le 9 décembre 1997 (
traduit par l’auteur).
[6]
Cet enjeu est brillamment démontré par Stefano Bianchini dans son étude sur la culture politique et la démocratisation dans les Balkans, à propos des cultures politiques libérale et nationaliste concurrentes, issues toutes deux du communisme. Une problématique semblable, reposant sur l’alternative, culture politique libérale
vs culture politique autoritaire et non pas nationaliste, se retrouve dans les pays d’Europe centrale où les représentations démocratiques libérales doivent parvenir à s’imposer pour instaurer une véritable rupture avec celles de « l’ère totalitaire » qu’évoque Havel.
Cf. S. Bianchini, « Culture politique et démocratisation »,
Transeuropéennes, 16, 1999, p. 103-115. Il existe également une version anglaise de cet article doté d’un appareil de notes qui fait défaut à la version française, « Political Culture and Democratisation in the Balkans », dans Geoffrey Pridham, Tom Gallaghan (eds),
Experimenting with Democracy : Regime Change in the Balkans, London, Routledge, 2000.
[7]
Ibid., p. 103-104.
[8]
Sur le rôle des membres des cercles culturels
underground dans le changement en RDA,
cf. Jan Wielgohs, dont la réflexion peut tout aussi bien s’appliquer au cas tchèque, « Die politischen Träger der Revolution. Aufstieg und Fall einer kulturellen Gegenelite », dans
Die Real-existierende post-sozialistische Gesellschaft, Berlin, GSFP, 1994, p. 249-254.
[9]
Si cette avant-garde démocratique, issue des milieux culturels alternatifs et de la dissidence, a dirigé la révolution, elle a souvent été écartée du pouvoir lors des secondes élections libres.
[10]
D’autant plus que ce régime a investi énormément d’énergie dans la diffusion de ces normes, valeurs et représentations liées à l’idéologie marxiste-léniniste en vue de créer un « homme nouveau ».
[11]
Václav Klaus, jusque-là ministre des Finances, a accédé au poste de Premier ministre à la faveur de la victoire de l’ODS aux législatives de 1992. Réélu en 1996, même si ce fut moins largement, il s’est maintenu à ce poste jusqu’à sa démission en décembre 1997, au terme d’une période de stabilité gouvernementale remarquable pour un pays postcommuniste.
[12]
Václav Klaus, qui se réclamait ouvertement du thatchérisme, définit celui-ci en opposition radicale aux principes communistes et y voit le meilleur antidote au régime précédent.
[13]
L’idée de « socialisme réel » est venu combler le vide laissé par l’échec des politiques de réformes dans les années 1960 et la fin des croyances utopistes marxistes-léninistes. Elle est née de la nécessité pour les partis communistes de justifier leur position dirigeante sans plus pouvoir faire référence à la téléologie marxiste-léniniste qui promettait l’avènement imminent de la société idéale communiste. Le « socialisme réel », au contraire, s’ancre dans la réalité et érige l’état des choses présent en accomplissement du socialisme et, ce faisant, parvient à différer la réalisation des idéaux du communisme et, parallèlement, à idéaliser la réalité.
Cf. Lubomir Sochor, « Contribution à l’analyse des traits conservateurs de l’idéologie du “socialisme réel” »,
Projets de recherche : Les crises du système soviétique, Étude n° 4, série dirigée par Zdeněk Mlyna
š, 1983 ; Sigrid Meuschel,
Legitimation und Parteiherrschaft in der DDR, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1992, p. 230-231.
[14]
Ivan Volgyes, « The Legacies of Communism : an Introductory Essay », dans Zlotan Barany, Ivan Volgyes (eds),
The Legacies of Communism in Eastern Europe, Baltimore & Londres, John Hopkins University Press, 1995, p. 15.
[15]
Cf. Jacques Rupnik,
L’autre Europe, Paris, Odile Jacob, 1993, p. 371-379.
[16]
À ce propos, Timothy Garton Ash rapporte l’importance des mots, le poids de leur connotation et le malaise que soulevait précisément le terme de « révolution » au sein du Forum civique dans
We the people. The Revolutions of 1989 Witnessed in Warszawa, Budapest, Berlin and Prague, Londres, Granta Books, 1990, p. 113.
[17]
S’ils ne connurent pas la guerre civile comme en Russie, il n’en reste pas moins qu’ils subirent la destruction du système antérieur, l’élimination physique des opposants, la terreur et les emprisonnements.
[18]
Jürgen Habermas,
Écrits politiques, Paris, Gallimard, 1990, p. 187-188.
[19]
À cet égard, les propos du président Havel cités plus haut sur « les conditions de vie nouvelles et plus naturelles » sont significatifs.
[20]
S. Bianchini, « Culture politique et démocratisation », art. cité, p. 106.
[21]
Cette vision réformiste ou restauratrice du renversement de régime de 1989 est toutefois très contestable car l’ampleur des transformations apparente celles-ci à de véritables « révolutions » et leur objectif, l’instauration de la démocratie et de l’économie de marché, nécessite des changements qui, affectant la société dans sa globalité, ont une portée allant bien au-delà des simples réformes.
[22]
Cf. Klara Vlachová, « Economic Justice in the Czech Republic (1991-1995) », dans David S. Mason, James R. Kluegel,
Marketing Democracy, Lanham, Rowan & Littlefeld Publishers, 2000, p. 45-75.
[24]
Le profit est accepté comme un des moteurs de l’économie, tout comme l’idée que les inégalités sont un mal nécessaire. De même, le principe selon lequel les gens doivent être rémunérés en fonction de leur travail et de leurs compétences et non pas de leurs besoins, et celui selon lequel les gens ont le droit de conserver ce qu’ils gagnent, qui va à l’encontre du principe redistributif communiste, sont largement acceptés.
[25]
Ainsi, une autre étude montre, par exemple, que 46 % des Tchèques pensent que le chômage est un mal nécessaire (contre 28 % pour les autres pays centre-européens), et seulement 19 % pensent que le chômage est un mal inacceptable (contre 36 %).
Cf. William Miller, Stephen White, Paul Heywood,
Values and Political Change in Post-Communist Europe, Londres & New York, Macmillan Press, 1998 et, plus particulièrement, chap. 4, 5 et 6. Dans l’ensemble de ces études basées sur des sondages, les Tchèques apparaissent systématiquement comme plus libéraux et moins attachés aux valeurs du socialisme que leurs voisins centre-européens.
[26]
Klara Vlachova, « Economic Justice… », cité, p. 49.
[27]
Le hussitisme, dont le chef de file fut Jan Hus, est apparu vers 1400 en Bohême, à une période où le pays traversait une crise importante. Une exigence de réforme de l’Église et de la société est née qui s’est érigée contre la décadence de l’Église, accusée d’avoir abandonné l’exemple des apôtres, d’avoir cessé de se préoccuper du salut des croyants et d’accorder une préférence à ses intérêtes matériels et à son pouvoir. Face à cela, les hussites prônaient une stricte observance de la loi divine, un désintéressement des valeurs matérielles, l’égalité de tous les croyants et plus d’égalité sociale. Les inégalités étaient perçues comme contraires à la loi du Christ.
Cf. Pavel Bělina, Petr C
ǒrnej, Ji
ří Pokorý (eds),
Histoire des pays tchèques, trad. du tchèque par M. Pravda et M.-J. Salé, Paris, Le Seuil, 1995, chap. 5, « Le hussitisme », p. 113-163. Après la défaite de 1620, de nombreuses familles nobles tchèques disparurent ou s’expatrièrent, une partie de l’élite cléricale non catholique fut bannie, du fait de la recatholisation entreprise par Vienne (Contre-Réforme) ; quant aux élites militaires, elles avaient été détruites. Le relèvement du pays a par conséquent été l’œuvre des classes moyennes de la bourgeoisie commerçante, ce qui a eu une influence durable sur le pays
(ibid., chap. 8, « Les pays tchèques après la bataille de la Montagne blanche », p. 211-252). Cet attachement à l’égalité a également nourri les politiques sociales très progressistes de la première République. Il ne s’agit donc pas d’un phénomène nouveau.
[28]
David S. Mason, James R. Kluegel, « Introduction : Public Opinion and Political Change in the Post-Communist States », dans David S. Mason, James R. Kluegel,
Marketing Democracy,
op. cit., p. 12.
[29]
Cf. l’analyse que fait à ce sujet César Birzea, « L’éducation dans un monde en transition : entre postcommunisme et postmodernisme »,
Perspectives, XXVI (4), décembre 1996, p. 724.
[30]
Magdaléna Hadjiisky, « La démocratisation par le marché »,
Politix, 47, 1999, p. 82.
[31]
Dominique Colas,
Lénine et le léninisme, Paris, PUF, 1987 (coll. « Que sais-je ? »), p. 24-25.
[32]
Cf. Dominique Schnapper,
La communauté des citoyens. Sur l’idée moderne de nation, Paris, Gallimard, 1994 et
Qu’est-ce que la citoyenneté ?, Paris, Gallimard, 2000, entre autres.
[33]
Il s’agit des membres du parti communiste, mais, comme le montre S. Bianchini, ce principe d’exclusion pouvait s’étendre à d’autres groupes tels que les communautés ethniques, religieuses ou aux différentes classes sociales (« Culture politique et démocratisation », art. cité, p. 109).
[34]
Carol Skalnik Leff, Andrew Green, « The Quality of Democracy : Mass-Elite Linkages in the Czech Republic »,
Democratization, 4 (4), hiver 1997, p. 63-87.
[35]
Carol Skalnik Leff et Andrew Green citent à ce sujet quelques exemples parlants : la position du Premier ministre Klaus, qui s’était ouvertement prononcé contre le développement de la société civile, ne voulant pas favoriser l’existence de structures intermédiaires entre les individus et l’État ; la conception de son ministre du Travail et des Affaires sociales, Jindrich Vodicka, qui estimait que les syndicats devaient demeurer faibles car ils empêchent le développement économique ; les tentatives de maintenir un monopole de l’information du côté de l’État ; voire l’éternel ajournement de la création de régions et de la chambre haute qui auraient pu constituer un échelon supplémentaire où des liens entre État et société pouvaient se tisser. Pour finir, on peut également mentionner l’accord passé en 1998 entre les leaders des deux grands partis, ennemis d’hier, pour former un gouvernement social-démocrate minoritaire soutenu par l’ODS, son rival de toujours. Cet accord était totalement incompréhensible pour les électeurs, il ne paraît être fondé que sur une volonté de pouvoir.