Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.272462906X
190 pages

p. 127 à 138
doi: en cours

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Dossier

no 3 2001/3

2001 Raisons politiques Dossier

La genèse d’un parti successeur en Bulgarie

Marta Touykova Marta Touykova achève un doctorat sur le processus de légitimation du Parti socialiste bulgare à l’Institut d’études politiques de Paris. Elle a publié « La stratégie de survie du Parti socialiste bulgare », Les Études du CERI, 31, septembre 1997 et prépare un article sur le processus de social-démocratisation du PSB (à paraître).
Le Parti socialiste bulgare s’est engagé dans un processus de rénovation tout en maintenant un certain héritage de son passé communiste, qui lui a permis de construire sa légitimité sur une image passéiste. Une fois arrivés au pouvoir par les urnes en 1994, les anciens communistes ont rétabli des liens entre leur parti et l’État et, avec le retour sur la scène politique de personnalités du passé, ont permis à certains membres de la nomenklatura économique de prospérer. The Bulgarian socialist Party started a process of self-renovation while keeping part of the legacy of the communist past, which allowed it to build its legitimacy on a nostalgic speech. Once came to power by the ballot in 1994, the former communists restored links between their party and the state and with the return on the political scene of former leaderst allowed certain members of the economic nomenklatura to prosper.
En 1989-1990, la Bulgarie a opté pour la démocratie représentative et l’économie de marché par un changement de régime qui concerne à la fois le modèle de société et les règles du jeu politique Le communisme ne peut pas être considéré comme une parenthèse dans l’histoire de ce pays, il a modelé les pratiques, les représentations et la structure de la société. Le contexte postcommuniste bulgare se caractérise donc à la fois par l’établissement de cadres et de normes démocratiques, caractéristiques du gouvernement représentatif et garantissant son essor, et par le maintien des structures sociales, des institutions et des habitus hérités de la période antérieure. L’arrivée au pouvoir par les urnes de l’ancien Parti communiste bulgare a-t-elle réactualisé une forme particulière de gouvernement et, plus généralement, le rôle central d’ex-communistes dans la nouvelle configuration favorise-t-elle le maintien d’un certain héritage du passé ? Le cas du Parti socialiste bulgare (PSB) permet, en repérant les héritages liés au régime communiste qui sont maintenus et repensés par ce parti successeur, de comprendre ce qui se passe lorsqu’un système communiste est démantelé, mais qu’une organisation politique manifestement issue du parti unique participe au nouveau jeu politique et accède au pouvoir.
L’étude des pays de l’Est a montré qu’il n’existe pas de modèle unique et obligatoire de changement qui permettrait de dresser un tableau d’honneur des transitions démocratiques. Cependant, en Bulgarie, le caractère heurté des transformations a pu laisser planer des doutes sur la réussite du changement. Contrairement à d’autres pays de la troisième « vague » de démocratisation, le régime bulgare n’a pas connu de mutation avant les événements de 1989-1990. En outre, la transition, marquée par une instabilité politique chronique et une grave crise économique, s’y est révélée plus difficile. Malgré une succession d’alternances, la pression de la rue a parfois donné de nouvelles impulsions aux changements en provoquant le départ du gouvernement ou des élections anticipées [1] ; le Parlement est par ailleurs l’institution qui jouit de la plus faible cote de popularité dans les sondages.
La particularité de la Bulgarie se situe enfin dans l’existence du Parti socialiste bulgare, successeur du PCB, qui a réussi à s’imposer comme un acteur politique majeur dans la configuration postcommuniste tout en ne parvenant pas à opérer complètement sa propre transformation. La plupart des partis communistes d’Europe de l’Est (à l’exception notable du Parti communiste de Bohême et de Moravie) ont adopté un nouveau nom et entrepris, avec plus ou moins de facilité et de succès, de se réformer pour devenir des partis de gauche « comme les autres » à l’image des socialistes ou sociaux-démocrates ouest-européens [2]. Certains de ces partis successeurs ont passé avec succès le test du pouvoir et ont été admis dans l’Internationale socialiste. Le PSB a essayé de prouver son adhésion aux nouvelles valeurs et règles du jeu, ainsi que sa capacité à être un parti de gouvernement efficace, mais sa trajectoire, ces onze dernières années, est celle d’un ancien parti-État qui n’en finit pas de se réformer et présente une identité fluctuante.
 
Continuité organisationnelle et hésitations idéologiques
 
 
Dès avant son changement de nom, le PCB a renoncé à la fusion entre le parti et l’État et reconnu le pluralisme et les élections libres. Des aggiornamentos ont eu lieu : conversion à l’économie de marché et adhésion au socialisme démocratique. La nouvelle direction [3] procède également à l’auto-épuration du parti et réintègre les dissidents. Ces réformes auraient pu déboucher sur la création d’une structure nouvelle que souhaitait un cercle proche du Premier ministre Lukanov. Mais, contrairement à la Pologne et à la Hongrie où les partis se sont autodissous, la direction opte pour le simple changement de nom. Il n’y a pas de rite de fondation spécifique, mais un référendum organisé en avril 1990 au cours duquel 86,7 % des adhérents approuvent le nom de « Parti socialiste ». La transformation est ainsi officialisée tout en sauvegardant la continuité de l’organisation : le PSB obtient le statut juridique de successeur du Parti communiste. Mais le passé communiste n’est officiellement qu’un héritage parmi d’autres, puisque le PSB se présente également comme l’héritier du Parti social-démocrate bulgare.
L’orientation sociale-démocrate, affirmée dès le congrès de rénovation (14e congrès) est inscrite dans le programme d’action du parti, « Nouveaux temps, nouvelle Bulgarie, nouveau PSB », adopté en juin 1994. Mais des divergences sur la teneur et la profondeur des réformes sont véhiculées par des courants qui vont du marxisme orthodoxe refusant la restauration du capitalisme et le rapprochement de la social-démocratie, avec la plate-forme marxiste, à la social-démocratie, avec l’Union pour la démocratie sociale (UDS). Considéré comme un gage de changement par la direction, le pluralisme idéologique est inscrit dans les statuts. La cohabitation de ces projets hétérogènes permet de faire passer la rénovation en douceur, évitant les scissions et donc l’affaiblissement du parti [4], stratégie facilitée par l’absence de véritable concurrent à gauche. Ceux qui ont refusé les réformes et créé des partis communistes [5] ne réussissent pas à s’ériger en porte-parole de la mémoire communiste ; quant au Parti social-démocrate historique réformé en 1989, il ne peut retrouver son audience d’avant guerre.
Le maintien de courants hétérogènes divisés sur la nature et la profondeur du changement du parti a empêché l’émergence d’une image cohérente du PSB et bloqué sa transformation. Lassés d’attendre la rénovation radicale, certains réformateurs ont quitté le parti et ont créé des formations concurrentes qui se revendiquent de la social-démocratie [6].
Ni responsable, ni coupable ?
En tant que successeur du PCB, le PSB se devait de prendre position sur les dérives de l’ancien régime : la répression, l’assimilation forcée de la minorité turque et la faillite économique. Le Plénum du 29 décembre 1989 « condamne comme une faute politique grave la campagne forcée de création d’une “nation bulgare ethniquement monolithique” menée par le régime autoritaire de Živkov [7], ainsi que toutes les violations des droits constitutionnels des citoyens bulgares qui en ont découlé ». La thèse de la responsabilité personnelle de Živkov devient la position officielle du PSB sur le passé communiste. Elle permet de condamner les dérives sans renier l’intégralité de l’héritage. Le parti s’érige en victime et, dans son discours de justification du passé répressif, met en avant sa souveraineté limitée face aux injonctions soviétiques et la longévité de l’équipe précédente tandis que le rajeunissement de sa nouvelle direction lui permet de garantir le changement.
Pourtant, le passé hante l’actualité, notamment pour l’UFD composée de mouvements hétérogènes et dont l’anticommunisme a longtemps été un facteur de cohésion. Dans les premières années de la transition, les quotidiens des deux partis – Duma pour le PSB et Demokracia pour l’UFD – se sont livrés à une « guerre des interprétations symboliques » ou « guerre des mémoires » [8], chacun exhumant ses victimes et désignant les bourreaux du camp adverse. L’instrumentalisation politique du passé n’a pas permis l’émergence d’un débat de fond sur la nature de l’ancien régime, elle visait surtout à établir des équivalences entre des identités passées stigmatisées et des identités présentes à définir : Duma insistait sur les affinités entre l’UFD et le fascisme, tandis que Demokracia assimilait le PSB aux répressions communistes. L’actualisation de ces thèmes a permis de construire et d’entretenir des mythes censés mobiliser des électorats conçus comme des communautés adverses.
Pourtant, le régime communiste n’est pas seulement perçu comme une période de répression ; il a été aussi une période de modernisation de la société et de l’État, synonyme pour beaucoup de Bulgares de mobilité sociale et d’amélioration du niveau de vie. Deux modes d’interprétation de ce passé cohabitent dans la conscience collective : le communisme comme négation des droits et des libertés ou comme paradis perdu d’un monde ordonné par la providence étatique [9]. Cette division qui recouvre partiellement l’opposition entre partisans de l’UFD et du PSB se retrouve dans les enquêtes d’opinion. Cependant, la déception croissante vis-à-vis du nouveau régime permet de réévaluer la situation précédente et un tri s’opère dans les mémoires. À la veille des législatives anticipées de décembre 1994, 34 % des Bulgares considèrent les cinq dernières années comme des années perdues, alors que le taux de ceux qui perçoivent l’ancien régime de manière négative passe de 28 % en 1993 à 16 % [10]. Le PSB ne peut que bénéficier de cette tendance nostalgique.
L’électorat captif hérité du passé
La polarisation idéologique des premières années du changement a favorisé l’émergence de deux cultures politiques séparées [11] : une culture rouge [12], articulée autour de la mémoire de la lutte contre le fascisme, et une culture bleue, ancrée dans la lutte contre le communisme. Certains sociologues bulgares ont émis l’hypothèse de l’existence d’électorats « quasi ethniques » [13] basés sur deux visions irréconciliables de l’histoire du pays et notamment des événements fondateurs que sont l’arrivée au pouvoir des communistes en 1944 et la « révolution tendre » de 1989. Cette hypothèse a été confortée par l’absence de forte correspondance entre catégories sociales en cours de formation et par l’attachement durable à un parti politique. Mais c’est surtout le profil sociologique de l’électorat socialiste qui a conforté ces hypothèses. En dépit de ses revirements idéologiques, de ses discours dissonants et de l’affairisme de ses dirigeants, le parti conserve un noyau dur de fidèles. L’héritage communiste aurait ainsi impliqué une fidélité qui a exempté le PSB de la conquête d’un électorat. L’existence de ce réservoir électoral est d’ailleurs une des sources de cohésion du parti, d’autant plus que les bulletins de couleur et le seuil d’éligibilité limitent fortement les scissions politiques.
Alors que l’élite du parti a été rajeunie, le PSB recrute surtout ses soutiens fidèles auprès de la population âgée des petites villes et des villages. En dehors du scrutin de 1994, où le parti a réussi à attirer un électorat flottant, le PSB peine à attirer un nouvel électorat et notamment les classes moyennes émergentes et les jeunes. Pourtant, malgré une orientation prorusse et des réticences vis-à-vis de la restitution et du secteur privé jusqu’en 1997, l’offre électorale [14] du PSB ne peut être qualifiée de nostalgique. La dissemblance entre la base et la bureaucratie d’un parti est un phénomène qui caractérise assez largement les partis politiques. Mais dans le contexte postcommuniste, elle acquiert un sens différent dans la mesure où l’âge et le vécu des électeurs socialistes tendent à rattacher le PSB à l’ancien régime. Les retraités sont les principaux perdants des réformes en cours et bénéficient peu de la libéralisation économique et politique. Leur sur-représentation a imposé une image passéiste du PSB [15], qui ne facilite pas le recrutement de nouveaux électeurs. À cette différence générationnelle entre l’élite du PSB et sa base s’ajoute une fracture sociale et économique. Le rédacteur en chef de Duma, Prodev, avait résumé cette tension dans une formule populaire : le PSB est à la fois le parti des « mémés rouges » et des « téléphones mobiles rouges » (signe de reconnaissance des nouveaux riches). Le « capital rouge » est le produit de la conversion de la nomenklatura d’ancien régime au nouveau contexte économique et politique. Les premières banques et les premiers groupements économiques privés ont été créés par d’anciens hauts dirigeants du PCB, d’où l’idée que les capitalistes sont nés de l’ancienne nomenklatura communiste. La reconversion de la nomenklatura dans le monde des affaires n’est pas une spécificité bulgare, elle a été observée dans la plupart des pays d’Europe de l’Est et a donné lieu à d’importants travaux, mais, comme le note Lilly Marcou, « nulle part les rumeurs de corruption et de connivence avec la mafia n’entachent autant un ex-PC qu’en Bulgarie » [16].
Des nomenklaturas au capital rouge
Le changement suppose à la fois l’adaptation des anciennes élites et l’émergence de nouvelles par la conversion et la restitution de capitaux. Le capital économique, culturel et d’influence accumulé sous l’ancien régime est facilement transposable dans les conditions de l’économie de marché. Pourtant, l’idée que l’ensemble de la nomenklatura a gagné au changement est inexacte. Elle ne constituait pas réellement une élite unifiée. On peut distinguer, comme l’a fait le politologue bulgare Antony Todorov [17], les nomenklaturas économiques et politiques. Il s’agit d’une distinction instrumentale : le parti et l’État étaient imbriqués dans la réalité. Pour certains chercheurs [18], seule la nomenklatura économique constitue un groupe identifiable qui a développé des réseaux spécifiques et a réussi à occuper des positions centrales dans l’économie postcommuniste. Sa conversion a été facilitée par les instances du parti au moyen de l’attribution d’aides financières, de marchés publics ou de nominations [19]. Il s’agit moins de lobbies formalisés que de réseaux d’influence et d’entraide qui possèdent des soutiens au sein du parti. Le Mouvement pour l’unité et le développement du PSB créé en 1998 par quelques anciens de la Sûreté d’État reconvertis dans les affaires est censé représenter le « capital rouge » au sein du parti.
Cette tension entre les intérêts d’un électorat appauvri par les réformes et ceux de l’ancienne nomenklatura qui cherche à légaliser ses privilèges s’est répercutée sur la pratique du gouvernement Videnov. Une fois au pouvoir, les anciens communistes ont tenté d’assurer leur survie politique et économique, sans se soucier des conséquences sociales de cette stratégie.
 
La pratique du pouvoir : le gouvernement de Zan Videnov (janvier 1995-décembre 1996)
 
 
Aux élections législatives de 1994, la coalition menée par le Parti socialiste obtient la majorité absolue (43,5 % des voix, soit 125 sièges sur 240) [20] et le PSB revient au pouvoir par les urnes. N’ayant pas formellement participé au pouvoir depuis 1991, il réussit à rejeter la responsabilité de la crise sur l’UFD et, en gage de transformation, proclame son adhésion aux nouvelles règles du jeu et fait valoir l’expérience de ses cadres. Le programme négocie « un pas vers la droite, un pas vers la social-démocratie » [21] : il s’engage à poursuivre la libéralisation de l’économie et à conserver les réformes réalisées par ses prédécesseurs. Par ailleurs, le leader du PSB, Videnov, définit la social-démocratie comme la base de la politique du parti au cours de son discours au 41e congrès (juin 1994).
Or non seulement les promesses électorales du slogan de campagne – « arrêtons la faillite [du pays], régénérons la Bulgarie » – ne sont pas tenues, mais les premières décisions du gouvernement Videnov renouent avec les méthodes du passé : abrogation de la loi de décommunisation de l’enseignement supérieur, suspension des procès contre d’anciens dirigeants du PCB, dissolution de la commission chargée de la liquidation des biens du Parti communiste. Enfin, le bilan économique du gouvernement se révèle catastrophique : hyperinflation, faillite de plusieurs banques, scandales politico-financiers, augmentation de la criminalité, dépréciation de la monnaie.
Le refus du gouvernement de réorienter sa politique aboutit à une crise. Deux ans après être revenu au pouvoir, Videnov, discrédité, perd le soutien de son parti et démissionne en décembre 1996 sous la pression populaire. Les observateurs ont considéré cette renonciation au pouvoir comme la véritable sortie du communisme. Un parallèle fut établi entre « la révolution par le haut » de 1989 qui avait chassé le vieux leader communiste et « la révolution par le bas » de 1996-1997 qui fait de même avec le successeur du PCB. La Bulgarie se retrouve dans l’attente d’un nouveau gouvernement. L’UFD propose au Parlement une Déclaration de salut national et la tenue d’élections anticipées. La proposition est rejetée le 10 janvier 1997. De nombreux citoyens attendaient le résultat du vote devant le Parlement. Leur dispersion violente par la police ne fait qu’accroître le discrédit des socialistes. Un bras de fer s’engage entre les manifestants, soutenus par l’opposition, et la majorité qui essaie de conserver le pouvoir. Au terme d’un mois de manifestations, le PSB renonce à former un nouveau gouvernement et accepte la tenue d’élections anticipées en avril 1997. L’UDF remporte le scrutin et cette législature est la première à achever son mandat. Le gouvernement dirigé par le leader de l’UFD, Kostov, réussit à stabiliser l’économie, à réaliser des réformes et à mener une politique extérieure modérée. La Bulgarie entame aussi des négociations en vue de son adhésion à l’Union européenne.
Videnov est entré en conflit avec le président, notamment au sujet de la politique extérieure, et avec les médias qu’il a tenté de contrôler. Il s’est entouré d’une équipe de conseillers privés qui ont organisé l’agenda politique sans avoir à rendre de comptes ni devant le Parlement ni devant la majorité [22]. En fait, Videnov a renforcé les liens entre son parti et l’État puisqu’il cumule la présidence du PSB et celle du conseil des ministres. C’est d’ailleurs devant son parti réuni en congrès extraordinaire, qu’il décide d’annoncer sa démission du poste de Premier ministre et de président du PSB, avant de l’annoncer devant le Parlement. Le lien est à double sens : lors du Plénum de mars 1995, les participants obtiennent que le gouvernement soumette ses projets à l’approbation préalable du PSB avant de les présenter devant le Parlement. Pourtant, les relations de Videnov avec le PSB étaient tendues depuis 1996.
Le volet social de la politique du gouvernement était difficilement réalisable faute de marge de manœuvre budgétaire, mais ces contraintes ne suffisent pas à expliquer la grave crise économique. Le gouvernement semble avoir subordonné sa politique économique aux intérêts de certains cercles du PSB. En nommant des fidèles, ministres délégués ou proches conseillers, à la direction des secteurs clés de l’économie, en renonçant parfois à des privatisations, le Premier ministre – invoquant le « capital responsable et patriote » – cherchait à favoriser ses proches.
Le style du gouvernement a renforcé les doutes sur la capacité du PSB à devenir un « parti comme les autres ». Le rétablissement de liens organiques entre l’État et le parti au pouvoir, les relations troubles avec le secteur privé, le décalage entre les priorités affichées et la politique menée ont été considérés comme des symptômes de « recommunisation ». Il n’est pourtant pas sûr qu’il se soit agi là d’un style néocommuniste ou particulier au PSB. Celui-ci n’a-t-il pas accusé le gouvernement UFD sortant de confondre les intérêts de l’État avec ceux de la majorité ? La réforme du système économique qui consiste à redistribuer la richesse de l’État – parfois en l’absence de règles juridiques claires – offre aux gouvernements l’opportunité de favoriser certains intérêts. Toujours est-il que c’est sous le gouvernement Videnov que certains milieux d’affaires issus de la nomenklatura économique ont prospéré. Ce bilan de l’expérience du pouvoir a aggravé le malaise interne face à la question de l’identité du PSB. La crise de 1997 a incité le successeur de Videnov à la tête du parti, Părvanov, à modifier sa stratégie et à se rapprocher d’autres formations de gauche.
 
À la recherche d’une perspective historique
 
 
Au cours du 43e Congrès de mai 1998 [23], Părvanov avait constaté que le Parti socialiste avait un passé, mais pas de perspective historique. Lors du 44e congrès (mai 2000), il a dénoncé la dérive qui consistait à « fétichiser » le passé du parti et mis l’accent sur l’invention permettant de faire face à l’inédit. Pour séduire de nouveaux électeurs, il a cherché à se rapprocher de partis de gauche se revendiquant de la social-démocratie, créant l’Union politique Nouvelle Gauche en janvier 2001.
Les élections du 17 juin 2001 devaient permettre au PSB de tester les changements effectués par la nouvelle équipe et de prouver qu’il était devenu un parti différent, mais c’était sans compter avec les espoirs que soulève un nouvel acteur politique : le Mouvement national Siméon II qui, fondé en avril 2001 par l’ancien roi bulgare revenu d’exil, a réussi à attirer les déçus du gouvernement de l’UFD et obtient 42,7 % des suffrages (120 sièges sur 240). Au-delà des thèmes classiques (lutte contre la corruption, amélioration du niveau de vie), ce sont la nouveauté et la virginité en politique de ce mouvement qui ont compté pour les Bulgares. La Coalition pour la Bulgarie formée autour du PSB pour les élections n’a pas réussi à incarner une alternative nouvelle et attractive. La taille modeste et l’insuffisante notoriété des partenaires n’ont pas apporté de voix supplémentaires et la Nouvelle Gauche a été diluée dans la coalition électorale qui remporte 17,15 % des voix, soit 48 sièges, et devient la troisième force à l’Assemblée.
Malgré ces mauvais résultats électoraux, deux maires socialistes deviennent ministres dans le gouvernement formé par Siméon II : Kostadin Paskalev est vice-Premier ministre et ministre du Développement territorial et de l’aménagement et Dimităr KalÄev ministre de l’Administration publique. Le PSB ne soutient pas la nouvelle majorité, mais la promotion de deux de ses élus dans un gouvernement qui se veut l’incarnation de la morale en politique constitue un argument en faveur de sa rénovation et de sa normalisation. L’analyse des résultats électoraux a montré une certaine modification de la structure du vote. Le score global du parti se maintient alors même que 23 % du noyau électoral du PSB a opté pour « le roi », ce qui implique que le parti a réussi à faire un meilleur résultat dans d’autres groupes sociaux. Onze ans après le début des transformations politiques et économiques, la configuration a changé : la reconversion des nomenklaturas semble achevée et les liens entre le PSB et le « capital rouge » se sont relâchés. L’arrivée d’une génération qui n’a pas connu l’ancien régime et l’ampleur de la crise économique de 1997 ont recentré les débats sur les défis socio-économiques actuels. Le résultat des élections de juin 2001 représente un échec sérieux pour les deux principaux partis bulgares qui avaient jusqu’à présent alterné au pouvoir et préfigure une recomposition du paysage politique. La division communistes/anticommunistes est de moins en moins pertinente pour décrire la vie politique bulgare. Sera-t-elle encore efficace pour arbitrer le jeu politique lors de l’élection présidentielle prévue à l’automne 2001 ? â—†

10 novembre 1989 Destitution de Živkov par des personnalités réformistes du Parti communiste
janvier-mai 1990 Table ronde entre PCB/PSB et UFD début de libéralisation du système politique
10 et 17 juin 1990 Élection de la Grande Assemblée nationale (constituante). Majorité absolue du PSB
13 octobre 1991 Élections législatives, l’UFD remporte une majorité relative. En octobre1992, elle perd le soutien de la troisième force; un cabinet indépendant est formé avec le soutien du PSB
18 décembre 1994 Élections législatives anticipées, le PSB remporte la majorité absolue. Il doit renoncer au pouvoir suite à la grave crise économique et politique de l’hiver 1996-1997
19 avril 1997 Élections législatives anticipées, l’UFD remporte la majorité absolue
17 juin 2001 Élections législatives, le Mouvement national Siméon II remporte la majorité

 
NOTES
 
[1] Nadège Ragaru, « Démocratie et représentation politique en Bulgarie », Les Cahiers du CERI, 19, 1998.
[2] Cf., notamment, Lilly Marcou, Le crépuscule du communisme, Paris, Presses de Sciences Po, 1997 ; Guy Hermet, Lilly Marcou (dir.), Des partis comme les autres ? Les anciens communistes en Europe de l’Est, Bruxelles, Complexe, 1998 ; Georges Mink, Jean-Charles Szurek, La grande conversion. Le destin des communistes en Europe de l’Est, Paris, Le Seuil, 1999.
[3] Lilov est élu à la tête du PCB lors du 14e Congrès en 1990.
[4] Le PCB avait 932 000 membres en 1989, le PSB demeure le plus grand parti avec 225 000 adhérents.
[5] Plusieurs partis se réclament du communisme, leur score aux élections législatives se situe entre 0,5 et 1 %.
[6] Seul un de ces partis, l’Euro-gauche, avait réussi à entrer au Parlement en 1997.
[7] Todor Živkov, secrétaire général du PCB depuis 1954 et chef de l’État depuis 1971 a été évincé le 10 novembre 1989 par une fraction du PCB.
[8] Liliana Deyanova, « Les communismes expliqués aux enfants », La nouvelle alternative, 2, juin 1999, p. 9-11 ; Deyan Deyanov, « La guerre des interprétations symboliques », Communications, 55, octobre 1992, p. 55-66.
[9] Boriana Dimitrova, « Le communisme dans la conscience de masse », La nouvelle alternative, 2, juin 1999, p. 5-8.
[10] Données extraites des recueils annuels de l’opinion publique bulgare BBSS-Gallup, 1994 et 1995.
[11] Ivan Krastev, « Party Structure and Party Perspectives in Bulgaria », Journal of Communist Studies and Transition Politics, 13 (1), mars 1997, p. 93.
[12] Les bulletins de couleur sont instaurés en 1990 pour marquer l’identité des partis après des années d’absence d’élections pluralistes. Le PSB et l’UFD sont respectivement désignés par le rouge et le bleu.
[13] Georgi Najdenov, « Noviat politiÄeski elit – zagubenata iniziativa », dans Noviat politiÄeski elit, Biblioteka Sofilos, 1994, p. 34 et suiv. (La nouvelle élite politique – l’initiative perdue, dans La nouvelle élite politique).
[14] Cf. Petar-Emil Mitev (dir.), Izbori ’91 (Élections ’91), Sofia, Sv. Kliment Oxridski, 1994, et Izbori ’94 (Élections ’94), Sofia, Reformi, Lik, 1999.
[15] On parle des « mémés » pour des raisons objectives – meilleure espérance de vie de femmes, plus forte mobilisation politique – mais le terme bulgare (babiÄka) est également péjoratif.
[16] Lilly Marcou, Le crépuscule du communisme, op. cit., p. 102.
[17] Entretien, 19 février 1997.
[18] Entretien avec Petar-Emil Mitev, 14 juin 2001.
[19] Entretiens avec Iskra Baeva, membre du Bureau exécutif du PSB, 6 et 21 février 1997.
[20] Georgi Karasimenov, « Parliamentary Elections of 1994 and the Development of the Bulgarian Party System », Party Politics, 1 (4), 1995, p. 579-587.
[21] Petar-Emil Mitev, « The Party Manifestos for the Bulgarian 1994 Elections », Journal of Communist Studies and Transition Politics, 13 (1), mars 1997, p. 85.
[22] Martin Ivanov, « Kabinetăt na Videnov : Istorijata na edna predizvestna smărt » (« Le Cabinet de Videnov : chronique d’une mort annoncée »). DemokratiÄeski pregled (Revue démocratique), 1, 1996, p. 112-120 et « Predizvestenata veÄe smărt se sluÄi » (« La mort annoncée a eu lieu »), DemokratiÄeski pregled, 10, 1996-1997, p. 57-75.
[23] Le Parti communiste était issu d’une branche du parti social-démocrate créé en 1891. Pour marquer cette filiation, le PSB adopte une numérotation de ses congrès remontant à cette date.
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Nadège Ragaru, « Démocratie et représentation politique en ...
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[2]
Cf., notamment, Lilly Marcou, Le crépuscule du communisme,...
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[3]
Lilov est élu à la tête du PCB lors du 14e Congrès en 1990. Suite de la note...
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On parle des « mémés » pour des raisons objectives – meille...
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Lilly Marcou, Le crépuscule du communisme, op. cit., p. 102...
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[17]
Entretien, 19 février 1997. Suite de la note...
[18]
Entretien avec Petar-Emil Mitev, 14 juin 2001. Suite de la note...
[19]
Entretiens avec Iskra Baeva, membre du Bureau exécutif du P...
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[20]
Georgi Karasimenov, « Parliamentary Elections of 1994 and t...
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[21]
Petar-Emil Mitev, « The Party Manifestos for the Bulgarian ...
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[22]
Martin Ivanov, « Kabinetăt na Videnov : Istorijata na edna ...
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[23]
Le Parti communiste était issu d’une branche du parti socia...
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