Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.272462906X
190 pages

p. 161 à 173
doi: en cours

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Correspondance

no 3 2001/3

2001 Raisons politiques Correspondance

Alternance démocratique et contrôle des gouvernants : quelques réflexions sur les élections italiennes

Biancamaria Fontana Biancamaria Fontana a été fellow du King’s College de l’Université de Cambridge et de l’Institut universitaire européen à Florence ; elle est actuellement professeur d’histoire des idées politiques à l’Institut d’études politiques et internationales de l’Université de Lausanne. Auteur de plusieurs travaux sur Benjamin Constant, elle a publié : The Invention of the Modern Republic (Cambridge, Cambridge University Press, 1994) et Politique de Laclos (Paris, Kimé, 1996). Elle prépare actuellement une étude sur la pensée politique de Michel de Montaigne.
Une analyse des causes de la défaite de la coalition de centre gauche aux élections italiennes de mai 2001 amène à penser que la victoire de l’alliance conservatrice, Polo delle Libertà, guidée par Silvio Berlusconi, ne peut pas offrir de solution stable à la crise du système politique italien qui a commencé, au début des années 1990, avec les procès pour corruption de Mani Pulite. Cette victoire va, au contraire, prolonger un état de confusion et d’instabilité des forces politiques et renforcer les principales faiblesses du système italien que sont l’absence d’une séparation claire entre sphères économique et politique et le déficit de responsabilité des acteurs politiques et gouvernementaux. The article analyses the causes of the defeat of the centre-left coalition at the Italian elections of May 2001 ; it suggests that the victory of the right-wing alliance ‘Polo delle Libertà’ led by Silvio Berlusconi does not offer a stable solution to the crisis that the Italian political system has experienced since the beginning of the 1990s, following the corruption trials of ‘Mani pulite’, but reproduces a paralysing state of confusion and instability of the political forces ; in particular it identifies the main weaknesses of the Italian system in the inadequate separation of economic and political spheres and in a lack of responsibility and accountability of political and governmental agents.
Les causes de la victoire de la coalition de droite, Polo delle libertà, aux élections italiennes du 13 mai 2001 sont multiples et, dans l’ensemble, assez faciles à identifier. Il s’agissait du reste d’une victoire annoncée et s’il y a eu surprise c’est qu’elle ne soit pas, au moment du décompte des voix, aussi écrasante que l’on s’y attendait. Il est, en revanche, beaucoup plus difficile d’expliquer ce que cette victoire signifie pour l’évolution du système politique italien, aussi bien en ce qui concerne la représentativité (coalitions, partis politiques, agents économiques et sociaux) que les équilibres institutionnels (rapports entre pouvoirs constitutionnels, mécanismes électoraux, etc.) [1].
S’il est possible que la coalition guidée par Silvio Berlusconi soit en mesure d’assurer une législature relativement stable sur le plan de la majorité parlementaire, il est certain que ce nouveau gouvernement de la droite ne fait que prolonger un état provisoire, incertain et fluide, des forces politiques, sans mettre fin à cette transition qui agite la société italienne depuis la crise ouverte par le phénomène Mani Pulite en 1992.
 
L’Europe sans peine
 
 
Plusieurs facteurs hétérogènes (et, en partie, circonstanciels) ont contribué à la victoire de la coalition de droite. En tête de la liste, il faut mentionner une réaction populaire (d’ailleurs assez prévisible) d’impatience et d’insatisfaction à l’égard de la discipline fiscale et législative imposée par les gouvernements de centre gauche (Dini, Prodi, D’Alema, Amato) en vue de satisfaire aux paramètres d’appartenance à l’Union européenne. On remarque, à cet égard, l’attitude profondément contradictoire de l’opinion publique italienne, d’un côté, largement favorable, à gauche comme à droite, à la participation de l’Italie à l’UE et à l’expérience de l’euro ; de l’autre, hostile à tout contrôle, règlement ou contrainte associé à cette participation.
Dans sa campagne électorale, la droite a su jouer de cette insatisfaction, en faisant miroiter la perspective d’un possible raccourci à une « Europe sans peine », en d’autres termes, en promettant des politiques économiques et administratives capables de satisfaire aux normes européennes sans imposer aux Italiens des sacrifices trop lourds ou des interférences trop importantes avec leurs pratiques habituelles. Il s’agissait bien entendu d’une perspective illusoire, étant donné la rigidité des contraintes budgétaires et législatives, qui a du reste été déjà désavouée par le nouveau gouvernement, du moins en ce qui concerne la réduction des charges fiscales. Il n’en demeure pas moins que cette illusion a su se faire l’écho des aspirations profondes de toute une variété d’opérateurs économiques, petits et grands, et même de simples citoyens.
 
Un gouvernement pour Cofindustria
 
 
Si cette réaction anti-européenne a eu lieu sur un plan largement imaginaire et aurait, du reste, pénalisé n’importe quel gouvernement responsable de la transition vers le marché unique, on a assisté, ces derniers temps, à des changements bien réels dans l’orientation des forces économiques et qui ont altéré le système des alliances entre pouvoir économique et partis.
Fondamental pour ce changement a été le virage à droite de l’association des industriels, Confindustria, sous la nouvelle direction du président Antonio D’Amato, élu avec les voix des moyens et petits entrepreneurs, à l’encontre d’une tradition qui avait toujours vu la prédominance des grands groupes industriels. Confrontée au risque d’une sortie de l’Italie du système monétaire européen, convaincue de la nécessité d’une sévère action corrective sur les comptes publics, l’ancienne Confindustria avait accordé sinon son soutien, du moins un certain crédit à la gauche. Ce rapport de confiance n’a pas duré longtemps et face aux frustrations et à l’impatience de la petite et moyenne entreprise, Confindustria a soutenu avec énergie la coalition de droite, déterminée à obtenir une série d’avantages économiques immédiats (décharges fiscales, mobilité du travail, réforme des retraites), questions sur lesquelles la gauche avait montré une certaine disponibilité, mais assortie d’une prévisible prudence. Certains grands industriels, comme le sénateur Gianni Agnelli, se sont d’ailleurs vite ralliés à cette nouvelle ligne plus agressive plutôt que de risquer l’exclusion de bénéfices futurs, associés, par exemple, à des opérations de privatisation.
Au renforcement des pressions exercées par les industriels s’est ajoutée une rupture du front syndical avec la dissociation du syndicat catholique CISL de la plus militante organisation d’origine communiste CGIL : rupture probablement temporaire en face de la nouvelle agressivité du patronat, mais qui a créé un sentiment de faiblesse et d’incertitude dans la partie plus organisée et militante des forces ouvrières.
La forte identification de la coalition de droite et, spécialement, de Forza Italia, avec les intérêts des entreprises et du patronat a été décisive pour son succès en campagne électorale, mais risque à plus long terme de placer le nouveau gouvernement dans une position difficile dans la mesure où les demandes des industriels ne pourront être satisfaites sans risquer de multiples conflits avec les forces sociales, conflits auxquels la majorité parlementaire, de son coté, ne semble pas prête à se mêler.
 
Un capitalisme autarcique
 
 
Les observateurs étrangers ont souvent trouvé surprenant que le conflit d’intérêts qui caractérise la position de Silvio Berlusconi – à la fois leader d’un parti, entrepreneur, propriétaire de médias – ne représente pas un obstacle à sa candidature au poste de Premier ministre et que l’opinion publique italienne se montre aussi indifférente à une concentration de pouvoirs non seulement inquiétante, mais aussi tout simplement contraire aux lois qui règlent la position des élus à des charges publiques. La réponse des journalistes et connaisseurs de la politique italienne est en général que pour beaucoup d’électeurs qui soutiennent Berlusconi ce conflit d’intérêts est en fait un élément en faveur de sa candidature, car on considère que tout individu capable de bâtir une fortune personnelle pourra d’autant mieux contribuer à la prospérité publique.
On peut être choqué par cette incapacité à percevoir une distinction entre intérêts particuliers et sphère publique, distinction qui paraît élémentaire et que l’on croyait acquise depuis des siècles, mais cette confusion est révélatrice d’une ambiguïté qui domine l’idéologie de la nouvelle droite et des forces qui la soutiennent. Depuis sa fondation, le mouvement créé par Silvio Berlusconi, Forza Italia, s’est présenté comme une formation « libérale », vouée aux valeurs du libre marché et de la compétition, en opposition à des formes de gestion étatique (chrétienne-démocrate et socialiste) dominées par des contraintes « corporatistes » ; de même, dans la rhétorique du mouvement, un nouveau style d’efficacité « managériale » a été opposé à la « paralysie bureaucratique » des gouvernements passés, et la décentralisation administrative à l’inertie « romaine » des gouvernements centraux.
Cependant, dans la pratique, cette demande de libéralisation se révèle fort limitée. Certes, on souhaiterait des simplifications administratives, des règlements plus transparents, des infrastructures et services publics plus performants ; ce qu’on ne cherche pas, c’est une économie de marché plus ouverte à la compétition, encore moins une démocratisation de la participation aux investissements grâce à la création de public companies. Les quelques tentatives faites par les gouvernements de centre gauche d’introduire des éléments d’ouverture du marché (par exemple par l’abolition des licences et la libéralisation des règlements dans certains secteurs de l’artisanat et du commerce) ont été généralement accueillies avec beaucoup d’hostilité par les opérateurs économiques.
Dans le fond, la nouvelle droite italienne reste aussi protectionniste et étatique (statalista) que celle d’antan ; comme l’ancienne, elle est également vouée à la préservation du monopole de quelques grands acteurs économiques et à la défense d’une pléiade d’intérêts corporatistes. Sans cette nature autarcique du capitalisme italien, l’aventure de Silvio Berlusconi et de Forza Italia serait impensable : elle est en fait l’ultime conséquence, plutôt que la cause, de l’emprise d’un ensemble d’intérêts monopolistes et corporatistes sur l’État – emprise consolidée à l’origine par l’expérience fasciste et que le rétablissement de la démocratie et le progrès de la société italienne ne sont pas arrivés à débloquer. Ainsi, si l’engagement européen de la nouvelle droite n’apparaît pas très convaincant, la raison n’est pas qu’il y aurait quelque part une volonté politique précise de se soustraire aux engagements européens, mais plutôt qu’il existe un conflit structurel entre la participation de l’Italie à un marché européen ouvert et la nature locale et fermée de son capitalisme.
 
L’Église dans la balance
 
 
Si la dimension économique de la compétition électorale a été bien mise en évidence par la presse, un facteur souvent ignoré par les commentateurs et qui a joué de manière significative en faveur de la droite, a été la position adoptée par l’Église catholique par l’intermédiaire de sa Conférence épiscopale.
Certes, depuis la dissolution de la démocratie chrétienne, l’Église a cessé de s’identifier en Italie avec un parti politique particulier et l’on trouve aujourd’hui des formations catholiques dans la coalition de gauche (Popolari) comme dans celle de droite (CCD et CDU). Cependant, la victoire de la coalition de L’Ulivo, guidée par Romano Prodi en 1996, aurait été impossible sans le soutien discret, mais décisif des hiérarchies ecclésiastiques et de l’apparat médiatique de l’Église (soutien du reste bien justifié, si l’on pense que le premier gouvernement de la gauche depuis 1948 a été guidé par un ancien chrétien-démocrate plutôt que par un laïque).
Si, en 2001, ces mêmes hiérarchies n’ont pas montré un enthousiasme particulier à l’égard du candidat Silvio Berlusconi, elles n’ont pas non plus accordé au leader de la gauche Francesco Rutelli le soutien dont Romano Prodi avait bénéficié cinq ans auparavant : soit par méfiance à l’égard d’un ancien militant du parti radical (formation traditionnellement anticléricale), soit, plus probablement, par souci de préserver certains équilibres internes à la complexe pluralité des forces catholiques.
Pour l’Église, dans l’immédiat, l’enjeu politique le plus important (au-delà des larges questions de principe comme l’avortement, l’homosexualité, l’expérimentation génétique, sur lesquelles les forces politiques sont très divisées et préfèrent se maintenir dans le vague) reste la position de l’école privée, en Italie largement représentée par des instituts catholiques. Or un gouvernement de la droite est sans doute le mieux placé pour accéder à la demande d’un égal financement par l’État de l’école privée et de l’école publique, ce qui correspond bien à la nouvelle idéologie pseudo-libérale consistant à promouvoir le privé partout à condition que l’État en assure les frais et que le monopole des bénéfices soit assuré à un seul acteur privilégié.
Comme les autres promesses de la « révolution » berlusconienne, la parité entre l’école privée et l’école publique a peu de chances de se réaliser, non seulement à cause de l’hostilité des syndicats des enseignants et de l’opinion publique, mais aussi parce que (comme Umberto Eco l’a souligné dans une intervention récente [2]) un tel projet demanderait une restructuration et une ouverture radicale du système d’éducation que personne en réalité ne songe à mettre en place ; il est cependant fort probable que des bénéfices partiels et immédiats seront accordés aux écoles catholiques à titre de compromis, ce qui était en fait le véritable but de toute l’opération.
 
La gauche divisée
 
 
Si des fluctuations significatives dans l’opinion publique et les forces sociales ont contribué au succès de la droite, l’affirmation de Polo delle Libertà a été spécialement favorisée par les divisions et les conflits qui ont déchiré la coalition de centre gauche, depuis la victoire de L’Ulivo en avril 1996. Ces conflits ont sérieusement déstabilisé la majorité, en provoquant la chute successive des gouvernements de Romano Prodi et Massimo D’Alema ; ils ont finalement déterminé la défaite de la coalition : l’ensemble du centre gauche a obtenu en 2001 le même pourcentage de voix qu’en 1996, mais l’absence d’accords électoraux avec la formation d’extrême gauche Rifondazione Comunista et avec L’Italia dei Valori (le mouvement guidé par l’ancien magistrat de Mani Pulite Antonio di Pietro) a empêché la capitalisation de ce résultat selon les mécanismes du système majoritaire.
Au-delà de la question des alliances électorales, la coalition de centre gauche n’arrive toujours pas à trouver une formule unificatrice qui puisse réconcilier ses diverses composantes : d’un coté, l’héritage « fort » des Democratici della Sinistra (l’ancien PCI), parti aux aspirations hégémoniques, mais en perte de consensus et en pleine crise d’identité, avec ses satellites rivaux Rifondazione Comunista e Comunisti Italiani ; de l’autre, la position plus œcuménique, mais idéologiquement floue, des formations réunies dans La Margherita (catholiques de gauche, écologistes, démocrates).
Malgré les efforts de médiation entre ces forces menées par l’ancien maire de Rome, Francesco Rutelli, pendant la campagne électorale, on ne voit toujours pas clairement si l’avenir de la coalition se trouve dans la formation d’un nouveau parti social-démocrate de type européen ou dans un mouvement pluraliste organisé autour d’un programme électoral ponctuel analogue à celui de L’Ulivo de 1996.
On espère qu’un élément important de clarification sera apporté au mois de novembre prochain par le congrès des Democratici della Sinistra, qui devrait aussi se prononcer sur l’élection d’un nouveau leader à la tête du parti : mais la division entre les défenseurs de la tradition travailliste (qui ont choisi comme candidat Giovanni Berlinguer, frère du feu secrétaire du parti, Enrico) et les partisans d’une ligne plus réformiste et libérale (qui soutiennent la candidature de Piero Fassino, le « dauphin » de Massimo D’Alema) est très profonde et il est fort probable que le débat à l’intérieur du parti et de la gauche dans son ensemble sera difficile.
 
L’identité de la nouvelle droite
 
 
Un état analogue de confusion et de division existe bien entendu aussi à l’intérieur de la coalition de droite, tiraillée entre les aspirations séparatistes de la Lega de Umberto Bossi, la vocation centraliste et autoritaire du parti postfasciste, Alleanza Nazionale, et les accents managériaux de Forza Italia. En 1994, les tensions entre ces forces avaient provoqué la chute du premier gouvernement Berlusconi à quelques mois seulement de la victoire électorale. En 2001, la coalition apparaît plus solide, mais son unité repose sur des bases qui ne sont ni politiques ni programmatiques : elle est en fait imposée par le leadership de Silvio Berlusconi et dépend du soutien économique et médiatique du Premier ministre.
Dans certains cas, comme avec l’allié moins docile, la Lega, cette dépendance a été scellée par des accords légaux formels qui précisent les obligations financières de chacun en cas de rupture de l’alliance (en pratique, les partis alliés ne pourraient pas sortir de la coalition sans rembourser à Silvio Berlusconi les sommes considérables qu’il a engagées dans la campagne électorale). Cet état de choses, sans précédent dans l’histoire de la République, représente une distorsion majeure du cadre politique. Silvio Berlusconi n’est pas un chef de parti comme les autres, qui doit répondre de ses initiatives devant les dirigeants et militants de son parti et de la coalition qu’il guide ; il se trouve plutôt dans la position d’un actionnaire de majorité, placé en vertu de son simple titre de propriétaire et qui ne doit donc rendre compte à personne de sa gestion dans la mesure où il reste solvable. Sa présence à la tête de la coalition a permis pour le moment à la droite italienne de se soustraire à une confrontation difficile. Mais cette solution, qui séduit par sa simple efficacité, risque de détruire l’identité et l’autonomie des forces politiques piégées dans cet engrenage. Plus cet état des choses perdurera, plus il sera difficile pour la droite de retrouver, dans un futur sans Berlusconi, une identité politique propre, qu’elle soit unitaire ou pluraliste.
 
L’alternance démocratique
 
 
Ces considérations sur l’état des deux coalitions nous amènent à ce qui reste le problème central de la politique italienne : la question de l’alternance démocratique et du contrôle des gouvernants. Les élections de 2001 ont confirmé que l’opinion publique italienne connaît une grande stabilité. Malgré les succès éphémères de nouvelles formations comme les partis séparatistes (Lega Lombarda et Lega Veneta), le pays reste aujourd’hui divisé en deux champs opposés, numériquement équivalents, qui continuent à s’identifier à la « droite » et à la « gauche », en dépit de tous les changements intervenus ces dernières années.
Pour rester fidèles à leurs choix, beaucoup d’électeurs ont fini par donner leur préférence à l’une ou l’autre des deux coalitions, souvent à contrecœur et en dépit d’un profond scepticisme à l’égard des programmes et des personnes (d’après les sondages, par exemple, la majorité des électeurs qui ont voté pour Berlusconi n’ont pas exprimé pour ce candidat l’enthousiasme qu’ils avaient manifesté lors des élections de 1994, ils ont plutôt été guidés par le simple désir de s’opposer à une politique de « gauche »). De même, un pourcentage important d’électeurs de la gauche, qui auraient préféré s’abstenir, n’ont soutenu Francesco Rutelli que pour faire obstacle à une probable victoire de Berlusconi. Le contrôle de clientèles électorales traditionnelles qu’on croyait dépassées dans le contexte actuel a aussi joué un rôle déterminant comme le montrent les élections régionales en Sicile où Forza Italia a été en mesure (avec ou sans la coopération de la mafia, il n’y a pas d’éléments sûrs pour évaluer cette accusation) d’activer d’anciens réseaux socialistes et chrétiens-démocrates. Dans l’ensemble, on pourrait dire que l’opinion publique s’est ralliée aux impératifs de la loi électorale majoritaire avec plus de résignation que la classe politique elle-même : là où les chefs de faction ont continué à se disputer d’infimes pourcentages de consensus, les électeurs ont favorisé les larges formations plutôt que les petits regroupements, en nette régression à gauche comme à droite.
On pourrait voir dans cette polarisation du vote une expression significative de l’alternance démocratique, d’une situation « normale » où la majorité est en mesure de gouverner et l’opposition d’exercer un contrôle sur l’action du gouvernement. Ce n’est pas le cas. La nouvelle loi électorale semi-majoritaire (25 % des sièges sont attribués selon le mécanisme proportionnel) permet aujourd’hui d’obtenir des majorités parlementaires suffisamment larges, mais pas nécessairement de gouverner dans le sens de l’alternance.
Le problème est que ce choix ne s’accompagne pas d’un accord sur les règles du jeu démocratique. Plus de cinquante ans après la guerre de libération et plus de dix ans après la chute du mur de Berlin, l’Italie est toujours enfermée dans une alternative entre opposition partisane et consociativismo : soit on risque un conflit déchirant dans lequel les forces politiques ne parlent pas le même langage et, pour citer un ministre du premier gouvernement Berlusconi, « on ne fait pas de prisonniers » ; soit on cherche une solution modérée qui prendra tôt ou tard la forme d’un compromis tacite entre majorité et opposition. L’époque du terrorisme étant apparemment révolue, l’opposition partisane s’exprime aujourd’hui surtout sous la forme de déclarations agressives et virulentes, mais sans conséquences pratiques importantes ; en revanche, le consociativismo, cette formule qui a permis de gouverner l’Italie sans graves secousses à des moments de fort conflit civil, continue d’exercer une attraction dangereuse sur les acteurs politiques.
L’avantage principal de cette formule, maintenant que le risque d’une déstabilisation violente de la société italienne n’existe plus, est de permettre à la classe politique de gouverner avec un minimum de contrôle, la majorité et l’opposition étant en mesure de s’accorder mutuellement une marge de manœuvre ou de laisser en suspend le règlement de sujets controversés (ainsi la réticence manifestée par les gouvernements de centre gauche à se prononcer sur la question du conflit d’intérêts due à la position de Silvio Berlusconi).
La conséquence plus commune de cette forme de gestion du rapport majorité/opposition est un style de gouvernement (justement connu en Italie comme democristiano) qui évite toute réforme trop radicale et toute initiative qui puisse provoquer des conflits sociaux importants ou mener à une confrontation radicale des forces politiques. Il est significatif qu’à partir de 1992, quand une action sévère et impopulaire de correction des comptes publics est apparue inévitable, on ait souvent choisi de confier cette tâche à des gouvernements « techniques », guidés par des fonctionnaires de la Banque d’Italie ou des conseillers économiques (parmi les protagonistes actuels de la scène politique, des personnalités comme Carlo Azelio Ciampi, Lamberto Dini et Romano Prodi ont un passé de fonctionnaires ou de commis d’État plutôt que de militants politiques).
 
L’héritage de Mani Pulite
 
 
Dans ce contexte, on peut facilement comprendre pourquoi la magistrature a pu jouer un rôle si important dans le cadre de la politique italienne : le pouvoir judiciaire exerce en fait depuis plusieurs années une action d’arbitrage et de règlement qui relève, en principe, de ses fonctions, mais qui a fini par pallier les carences des autres pouvoirs.
À cet égard, on n’a pas besoin d’envisager un dessein politique hégémonique ou déstabilisateur de la magistrature (l’ensemble des magistrats comme groupe social est tout aussi divisé politiquement que le reste de la population) ; il faut plutôt y voir un reflet mécanique, l’occupation d’un espace que le politique a laissé vacant. On observe du reste un phénomène analogue (quoique moins important dans ses conséquences) à la présidence de la République, fonction autrefois purement symbolique qui assume de plus en plus un rôle significatif d’arbitrage.
Il y a aujourd’hui dans la classe politique italienne une claire volonté de limiter le pouvoir judiciaire à ses fonctions traditionnelles. Dans ce but, on envisage des interventions autoritaires afin de subordonner le pouvoir des magistrats à l’exécutif par le biais de la séparation des carrières entre les juges et les magistrats en charge d’enquêtes ; mais on adopte aussi des stratégies plus subtiles, comme celle d’une progressive politisation du CSM (Consiglio Superiore della Magistratura). Pour Silvio Berlusconi et certains de ses associés, il s’agit dans l’immédiat de se soustraire à des actions pénales dont les conséquences pourraient être très graves ; pour les hommes politiques qui n’ont rien à craindre de la justice, il y a le sentiment que la visibilité de la magistrature représente une anomalie du système italien.
Mais le seul moyen efficace et légitime de corriger cette « anomalie » (si l’on veut définir « l’anomalie » comme la transgression du mécanisme de poids et contrepoids entre pouvoirs constitutionnels) et de réduire l’influence de la magistrature est que la classe politique soit capable de fixer et de respecter ses propres règles, en se soumettant à la vérification de l’opposition et de l’électorat avant d’être confrontée à celle des tribunaux. On aurait tort d’attribuer à une volonté hégémonique de la part du pouvoir judiciaire la défaillance des pouvoirs législatif et exécutif par rapport à leurs fonctions naturelles [3].
 
Le charme du non-élu
 
 
Les années qui ont suivi la vague des procès pour corruption engagés par les magistrats du parquet de Milan en 1992 ont été marquées en Italie par un refus généralisé de la politique. Ce refus s’est d’abord manifesté par la disparition ou la transformation radicale de partis de longue tradition comme la démocratie chrétienne (DC), le parti socialiste (PSI) et le parti communiste (PCI) ; il s’est aussi exprimé par la préférence pour des gouvernements de type « technique » et par la naissance de nouveaux mouvements et idéologies séparatistes, ouvertement hostiles à la politique « professionnelle » du Parlement de Rome.
La candidature de Silvio Berlusconi au poste de Premier ministre et la création de Forza Italia en 1994 ont représenté la forme la plus sensible de ce rejet de la politique. Leader autodésigné en vertu de ses intérêts économiques, à la tête d’un parti entreprise dont il est le seul propriétaire, Silvio Berlusconi a marqué l’invasion directe et sans médiations de la sphère politique par des forces qui lui sont étrangères et qui obéissent à une logique et à des règles différentes de celles de la représentation démocratique. Si les facteurs qui ont fait du millionnaire un candidat attrayant pour les électeurs sont divers et prévisibles (image de l’homme riche, refus de la politique traditionnelle, adoption d’un style de propagande tiré du marketing avec photos de famille distribuées en campagne électorale, etc.), un seul élément peut véritablement expliquer la fascination que ce personnage exerce, à droite comme à gauche, sur la classe politique : le charme du non-élu et du non-responsable, l’exemple enviable d’un représentant du peuple qui dispose d’un consensus préfabriqué (dans son propre parti et parmi les électeurs) et qui ne doit rendre de comptes à personne. Tétanisés par l’envie, les alliés comme les ennemis ne peuvent s’empêcher de rêver, mais cette belle illusion d’inamovibilité et d’impunité ne peut avoir que des conséquences catastrophiques pour le fonctionnement du système politique.
Il est vrai que dans les démocraties modernes on assiste de plus en plus à la croissance du pouvoir des non-élus - authorities, observatoires, commissions internationales, tribunaux, etc. – qui acceptent une partie des initiatives politiques et limitent dans la pratique la portée de l’élection populaire. Mais la fonction de ces organismes indépendants est précisément d’augmenter et de diversifier le contrôle sur l’action, de plus en plus complexe, des gouvernants, non de le supprimer. Dans une page célèbre de ses Réflexions sur la violence, George Sorel écrivait que « … la démocratie est le pays de Cocagne rêvé par les financiers sans scrupules » [4]. Aujourd’hui, le rêve apparaît mutuel et partagé, mais la démocratie, elle, n’a rien à gagner de ce genre de fantaisie. Aucun progrès ne pourra être fait en Italie en direction d’une vraie alternance démocratique tant qu’une partie importante de la classe politique continuera de se soustraire à son rôle normal de pouvoir responsable. â—†
 
NOTES
 
[1] Les réflexions présentées ici se fondent principalement sur la lecture des reportages et commentaires parus ces derniers mois dans La Repubblica, Il Sole 24 Ore, L’Unità, The Financial Times, Die Zeit, Herald Tribune, The Economist, Micromega.
[2] La Repubblica, 30 août 2001.
[3] Carlo Guarnieri, Patrizia Pederzoli, La democrazia giudiziaria, Bologna, Il Mulino, 1997.
[4] Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Paris, Librairie Marcel Rivière, 1946, p. 342.
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[2]
La Repubblica, 30 août 2001. Suite de la note...
[3]
Carlo Guarnieri, Patrizia Pederzoli, La democrazia giudizia...
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[4]
Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Paris, Librairie...
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