Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.272462906X
190 pages

p. 5 à 18
doi: en cours

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Introduction

no 3 2001/3

2001 Raisons politiques Introduction

Comment le réel survit à l’idéal

François Godement Docteur en histoire de la Chine contemporaine, François Godement est responsable du Centre Asie à l’Institut français des relations internationales (IFRI) et professeur des universités à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO). Ses recherches portent sur la réforme et les transitions chinoises, les relations internationales en Asie et les processus d’intégration régionale. Il a, entre autres, récemment publié La renaissance de l’Asie (Paris, Odile Jacob, 1997, 2e édition révisée) et Dragon de feu, dragon de papier : l’Asie a-t-elle un avenir ? (Paris, Flammarion, 1998).
Ce sont des « liquidateurs » au sommet qui ont provoqué la chute des régimes communistes d’Europe centrale et orientale. Cette réalité contredit l’interprétation en vigueur dans les rangs de l’intelligentsia occidentale qui, tout en souscrivant à la thèse de « la révolution par en haut » pour l’avènement et le règne du communisme, attribue les causes de sa chute à l’action spontanée d’un mouvement venu « d’en bas ». Cette projection de la croyance en « la fin du politique », qui n’est que la face sombre du culte que clercs et militants des sociétés développées vouèrent au phénomène révolutionnaire, s’est construite parallèlement à l’adhésion des sociétés communistes, sous-développées, à un système politique et un mode de production qui devaient les lancer sur la voie de la modernité. Finalement, le modèle de déconstruction de l’Union Soviétique n’est pas universel. Il échoue même dans le cas des régimes communistes non-européens où le système peut survivre au projet politique et même enterrer les velléités réformatrices de certains dirigeants, comme à Tiananmen en 1989. Loin d’aller vers un dénouement spontané, la sortie de ces systèmes demandera une organisation politique et une réflexion stratégique intérieure bien différentes du simple jeu des tendances spontanées vers l’économie de marché. It is the « liquidators » at the top who provoked the fall of the communist regimes. This statement of course contradicts the Western interpretation of a spontaneous movement from the bottom. The belief in the « end of politics » as a negative corollary to the cult that Western Marxist intellectuals vowed to communist societies, has been constructed parallel to the launching of communist states into the market economy end hence modernity. But the model of the deconstruction of the Soviet Union is not universal, it fails even in non-European communist regimes where the old system may survive the political project and even bury reformist attempts as in Tienanmen. The way out of those systems will demand a political organization and an internal strategic debate very different from the spontaneous tendencies toward market economy.
En une génération à peine, le communisme a quitté notre histoire. La « théorie des dominos » [1] a échoué devant l’équipée suicidaire des Khmers rouges (1975-1979), l’échec du projet indochinois (1979-1989) et l’usure du communisme vietnamien (1975- ?). La Chine est entrée dans une interminable transition en 1978, raccrochant quelques-uns des plus beaux symptômes du capitalisme sauvage au radeau de survie des héritiers de la révolution de 1949. La prétendue supériorité militaire soviétique, la « poussée vers les mers chaudes » que devait préfigurer l’invasion de l’Afghanistan se sont muées en débâcle et en démantèlement.
 
Des « liquidateurs » au sommet
 
 
Mieux, ce n’est ni une révolution ni une défaite extérieure qui ont précipité la chute du communisme slave et est-européen. C’est un « liquidateur », comme un vrai léniniste l’aurait appelé, ce Mikhaïl Gorbatchev, naguère responsable d’une localité où les membres du Bureau politique russe allaient prendre les eaux, un parfait bureaucrate en qui beaucoup voyaient une garantie de continuité, pas même membre du KGB à la différence du trouble Iouri Andropov [2], qui a été le Cincinnatus du communisme. Et c’est Boris Eltsine, apparatchik opportuniste, qui a porté l’estocade aux « organes » en un moment décisif. L’un comme l’autre, on en conviendra, sont des héros paradoxaux. La « révolution de velours » souhaitée par Vaclav Havel, la destruction pacifique du mur de Berlin, tandis que les renseignements militaires soviétiques liaient les mains d’Erich Honecker, la chute de Ceauşescu aidée, avec Ion Iliescu, par ce qui restait du vieux réseau kominformiste en Roumanie : rien de tout cela n’aurait eu lieu ou, en tout cas, n’aurait eu lieu pacifiquement, sans le « démontage » du système léniniste par son légataire universel du Kremlin. Quant aux intellectuels d’appareil, les Arbatov et autres Primakov, mouillés jusqu’au cou dans les « organes » qui ont parrainé leurs carrières, ils n’ont finalement joué aucun rôle dans cette histoire.
En Occident, la mue caméléonesque de partis qui ont prudemment changé de nom, comme en Italie ou en Espagne, ou la fonte du Parti communiste français, qui est aujourd’hui moins puissant que son appareil syndical, témoignent à leur manière du dépérissement historique de l’idée communiste.
 
L’illusion de la contre-révolution par le bas
 
 
Le rappel du rôle des dirigeants est important – qu’il s’agisse du goût de Mao pour frôler le précipice, de Pol Pot pour s’y jeter, du courage de Gorbatchev, du pessimisme messianique de Deng Xiaoping vidant de sens une coquille qu’il s’est ensuite acharné à conserver en l’état. On sait que deux écoles historiques ont longtemps vu dans la révolution bolchevique une « révolution par en haut » ou une « révolution par en bas », selon les termes de Marc Ferro. Avec le temps et le déclin de la vision marxiste – ou hobsbawmienne – du phénomène révolutionnaire et de son soubassement social, c’est bien sûr la vision « d’en haut » qui s’est imposée, jusqu’à l’exagération, à propos du phénomène communiste. Soljenitsyne a été, particulièrement en France, une influence forte. Par cette extraordinaire démarche à rebours des intellectuels français, qui leur a fait brûler avec méthode jusqu’aux dernières marches d’un autel qu’ils avaient eux-mêmes édifié, le communisme est devenu une sorte de complot des clercs, ourdi en vérité depuis la Révolution française par péché progressiste, une maladie mentale de l’intelligentsia et une forme de complot politique dans lequel Staline ou Mao illustraient, mais ne trahissaient pas vraiment, Lénine ou Gracchus Babeuf.
François Furet lui-même, dans sa fresque de l’idée communiste française, dessine une continuité idéologique et de pensée « au sommet » qu’en vérité le mouvement communiste ne justifie guère. Mais il est vrai qu’en ramenant toute l’histoire du communisme à la floraison d’une idée diabolique, les intellectuels préservent ce qui est peut-être à leurs yeux l’essentiel : leur propre mainmise sur le processus historique. À l’époque du philocommunisme, qu’on l’ait craint ou encensé, le prolétariat, héritier du peuple de Michelet, était surtout un figurant commode. Moujiks extasiés, saisissant l’occasion offerte par de froids agitateurs de recréer le mir ou communauté villageoise primitive (en Chine, c’est l’image des forçats de la glèbe brûlant leurs reconnaissances de dettes et accomplissant ainsi, sans le savoir, la « réforme des champs égaux » de l’histoire classique) ; patriotes déchaînés contre le fascisme et la collaboration ; agents modestes du parti et de l’Internationale comme les a dépeints, avec bien plus d’émotion et de réalisme qu’un intellectuel pur jus, Gilles Perrault dans son inoubliable et mythique Orchestre rouge : ces images fonctionnaient comme de pieux alibis. De toute façon, le parti ou le centre et ses intellectuels stratèges décidaient, le peuple suivait à distance respectueuse. Inconsciemment, nos intellectuels ont réincarné dans l’épopée communiste le culte du chef et leur goût de la geste romantique et guerrière, se contentant souvent, il est vrai, de vivre ce rêve par procuration.
Cette histoire devait être rétablie et elle l’est très généralement par les historiens anglo-saxons et leurs émules français ou dans les pays directement impliqués : les premiers sont plus attirés par la sociologie du communisme, les seconds fascinés par les mécanismes de coercition et de persuasion. Cette remise en question des rôles respectifs des dirigeants et de la société est moins avancée chez nous pour ce qui est de l’étude du phénomène communiste dans sa phase révolutionnaire ou de pouvoir absolu. Elle l’est, en revanche, et presque trop, quand il s’agit d’aborder la phase du dépérissement, du dépassement ou de la disparition du communisme. Là, par une de ces aberrations de notre pensée intellectuelle, plus religieuse que laïque, l’interprétation s’inverse : autant on a ramené l’ascension du communisme à un projet et un processus « par en haut », autant son démantèlement est aujourd’hui mis au compte d’une nouvelle révolution « par en bas », qu’il s’agisse de la subversion sans combat par une société civile prodémocrate ou de l’œuvre spontanée du capitalisme, qui renaîtrait à partir de la seule ouverture des économies de commandement au marché global.
Il y a là un travail de déculpabilisation de la pensée révolutionnaire, qui a besoin aujourd’hui de s’accomplir à rebours, en faisant pour la dernière fois l’éloge des masses, qui reprendraient à nouveau le Palais d’Hiver, mais pour abattre le communisme : c’est la fantomatique révolte d’un peuple est-allemand, dont on a découvert après coup les nostalgies pour le protectionnisme social du communisme réel et l’invraisemblable enserrement dans la délation mutuelle ; le coup de sang des citoyens de Bucarest qui, pourtant, sans quelques vieux agents soviétiques et l’aide des mineurs de charbon – secteur le plus authentiquement léniniste de toute la Roumanie – ne seraient jamais parvenus à leurs fins.
Le modèle est-européen de la chute du communisme, point d’orgue du moment Gorbatchev en Russie, est donc appliqué à tort à l’Asie et aussi à Cuba, seul pays communiste où Lénine, Staline et Khrouchtchev ont été incarnés par une seule et même figure. On scrute l’horizon pour y découvrir de nouvelles variantes du « Grand Soir » de 1989 : révolte décisive du peuple nord-coréen, sursaut cubain contre le Líder Máximo, explosion sociale contre le socialisme en Chine. L’histoire cambodgienne s’est révélée frustrante, la satisfaction morale de voir quelques Khmers rouges jugés en un procès de Nuremberg masque mal le compromis historique entre une faction ex-Khmer rouge reconvertie aux grandes affaires et des Khmers rouges repliés sur les affaires tout court. Plus saisissante encore est l’histoire du communisme vietnamien depuis 1975 : de congrès en congrès du PCV, bientôt deux générations de vietnamisants auront scruté l’arlésienne réformiste pour retrouver toujours une solide direction collective, certes avec ses ailes politiques et ses personnalités, mais capable à la fois de n’accepter le changement que sous des formes politiquement imperceptibles et d’éviter une véritable bronca populaire de la société communiste démographiquement la plus jeune au monde.
L’histoire du communisme est donc scellée deux fois. Pour son ascension et son règne, il est entendu que c’est l’affaire d’une idéologie intellectuelle et d’une stratégie politique dévoyée. Pour sa chute, observée par de nouveaux intellectuels qui font souvent l’économie du rôle de la pensée dans l’histoire, elle tiendrait à l’action spontanée de masses « jeunes », à l’impensé ou aux instincts libéraux, libertaires ou démocratiques, au potentiel révolutionnaire de l’économie de marché elle-même.
 
La fin du politique, une projection occidentale
 
 
Cet impensé démocratique est aussi, pour une large part, la projection de notre propre croyance d’intellectuels occidentaux en la « fin du politique ». En Europe latine surtout, l’épanouissement de la démocratie électorale participative et le retour qui s’ensuit de l’esprit entrepreneurial des années 1980, puis l’aventure techno-boursière de la nouvelle économie des années 1990 ont eu des conséquences dignes des analyses de Gramsci : mise au chômage des intellectuels et militants politiques traditionnels, aussi sûrement que le fut la petite bourgeoisie napolitaine, naguère cruellement dépeinte par le philosophe italien ; promotion « à l’américaine » des intellectuels spécialistes qui ne se reconnaissent absolument plus dans la logique ou le complot des clercs et réduisent le politique à des règles et à un arbitrage compétitif. Plus les mécanismes de la démocratie s’accomplissent et se démultiplient à tous les niveaux de la société, plus toute politique, suivant le vieil adage américain, se réduit à une affaire locale [3]. On assiste au dépérissement de la notion d’idée ou de projet politique et donc aussi au déclin du rôle de l’intellectuel qui les conçoit et du dirigeant qui les porte. Aucune pensée dominante, dirigeante ou essentielle, ne peut prétendre régenter une société de plus en plus complexe, dont la richesse des courants fait précisément le renouvellement permanent. Quand ses adversaires dénoncent la « pensée unique », ils s’accrochent eux-mêmes simplement à un fantôme, celui de l’idée au pouvoir. Les sociétés démocratiques ne sont pas « unidimensionnelles », comme le croyait le néo-hégélien Herbert Marcuse. Elles sont, au contraire, tellement pluridimensionnelles que le politique y reçoit la fonction d’instrument enregistreur et de mécanisme arbitral. Ce rôle est essentiel pour les sociétés dont le droit est fondé sur la jurisprudence et la litigation judiciaire [4], beaucoup moins pour celles dont l’absolutisme et le monarchisme ont durablement marqué la tradition juridique : c’est pourquoi il subsiste, dans nos sociétés latines, l’ombre de la grande coalition progressiste du 19e siècle, fantôme de la « gauche plurielle », coalition au nom champêtre et combien passéiste de l’Olivier en Italie. Les sociétés communistes en transition rompent beaucoup plus vite avec cette idéologie et ces alliances : au final, la chute ou le dépérissement du léninisme dynamitent la politique dans son ensemble.
Or cette évolution a d’importantes conséquences sur notre vision du phénomène communiste. Parce qu’il était seul à proposer une théorie intégrative des sciences sociales naissantes – de l’économie politique à la sociologie des classes – et parce qu’il était aussi une religion de l’action, le communisme a constitué pour les intellectuels et aspirants intellectuels le stade suprême du politique : l’opium des clercs. Il n’a jamais conquis une seule société développée et démocratique – à la différence notable du fascisme – que ce soit par la force autochtone ou par la voie électorale. La Tchécoslovaquie constituait en 1948 le seul contre-exemple partiel, mais, même là, le rôle soviétique était important. On voudra bien considérer que les succès locaux du « communisme municipal » au sein des démocraties européennes, membres par ailleurs de l’Alliance atlantique (Italie, France, Espagne, Portugal) ne constituent guère des éléments décisifs : l’habileté de François Mitterrand, qui a pratiqué à l’égard de l’allié communiste le « coup de Kerensky » à l’envers, a fait des émules.
En revanche, cette même idée communiste a représenté l’idéologie et le mode de pouvoir les plus attractifs pour des sociétés en voie de développement, à la fois fascinées par l’objectif de « rattrapage » des sociétés développées et complexées par leurs handicaps pour y parvenir. Le communisme a été un raccourci expéditif vers la modernité, à la fois pour la pensée intellectuelle et pour des sociétés entières : son totalitarisme est une expression pervertie de la modernité au 20e siècle.
 
Démonter le communisme réel sans projet politique ?
 
 
Il existe par conséquent une différence majeure entre l’adhésion au communisme telle que l’ont pratiquée clercs et militants dans les sociétés développées et celle des révolutionnaires ou des masses qui les ont suivis dans le reste du monde. Les premiers ont adhéré à un culte qui simplifiait ou, tout simplement, récusait la complexité croissante du réel. Quoi d’étonnant à ce que la tradition de la rhétorique latine et sa casuistique se soient particulièrement complu dans cette réincarnation d’un paradis idéal ? Sans le savoir, le plus souvent, nos intellectuels ont ressuscité la tradition la plus intolérante de l’Église, que celle-ci avait largement laissée en déshérence. Ils ont donc connu l’enthousiasme, puis le cynisme et, enfin, la désillusion de la foi en l’homme nouveau : ce fut largement, si l’on excepte la Résistance, seule période où la théorie et la pratique se sont rejointes, une expérience révolutionnaire par procuration.
Les seconds, eux, ont cru qu’ils allaient atteindre le stade de la modernité plus vite et pour le plus grand nombre. Ils ont construit, sur des décombres et avec des millions de morts, ce monde nouveau, ce Novy Mir qui fut encore le titre de la principale revue et le point de ralliement de la génération du dégel khrouchtchévien : toute la réforme chinoise, dont le père spirituel fut autant et plus Chen Yun que Deng Xiaoping, a puisé son inspiration dans les interrogations et les réorientations de l’Union Soviétique entre 1956 et 1965.
Entre développement et sous-développement, la Russie soviétique a représenté successivement un croisement de ces deux variantes du communisme : d’abord, le recul devant la réforme capitaliste que systématisait la Russie de Stolypine, puis l’obsession du retard à rattraper pour égaler et dépasser l’Occident. Entre les deux, Staline fit table rase de l’intelligentsia russe, progressiste ou non, et laissa après lui une société infirme, prête à accepter le corset du développement forcé. À son tour, d’ailleurs, la Russie a fait figure d’ersatz de l’Occident et de la modernité pour le communisme asiatique, africain ou cubain. Aujourd’hui encore, un Bureau politique chinois, dont presque tous les membres – et leurs épouses ! – sont d’anciens ingénieurs en électricité ou en énergie hydraulique, reste plus proche de la génération de Dnieprogues et de Magnitogorsk [5] que de toute autre affiliation sociologique.
Le communisme était pour les intellectuels occidentaux, y compris ceux qui lui ont donné naissance, une affaire théologique. C’est devenu pour les dirigeants et les populations des sociétés communistes, sous-développées par ailleurs, un système politique, un mode de production et de vie réels. D’où une méprise : la fin du communisme comme idée peut coexister avec la survie du communisme réel, tout comme la nostalgie et les éléments cultuels du communisme peuvent subsister dans les décombres du communisme réel [6]. Notre erreur est d’avoir fait de la déconstruction du communisme russe et de l’Union Soviétique un modèle, une fois de plus, universel. Certes, retrouvant l’occidentalisme qui stimulait la Russie prérévolutionnaire, des dirigeants postbrejnéviens ont dressé un constat de faillite et mis fin au projet « par en haut », sans élan ni même effervescence populaire : on trouve la limite du projet démocratique de Gorbatchev dans son attitude résignée et ambiguë lors du putsch d’août 1991. La chute de l’Union Soviétique était celle d’un empire, pas celle du communisme.
 
Tiananmen ou l’échec réformateur
 
 
À peu de choses près, ce fut également en Chine la démarche, assurément ambiguë et plus claire après coup – c’est-à-dire après la défaite de mai 1989 – de Zhao Ziyang, un cadre communiste dont la carrière est parfaitement représentative de la destinée de l’appareil, comme le fut celle de Gorbatchev. Son collègue et rival Hu Yaobang, ex-maoïste et soutien du mouvement des Cent Fleurs et du libéralisme politique après 1978, aurait incarné bien plus que lui la survie de l’idée politique, tout comme un Iouri Andropov, héritier à la fois des « organes » et du Kominform, avait une autre envergure que Gorbatchev. Zhao Ziyang, lui, était prêt à adopter le modèle politique singapourien d’Asie du Sud-Est, un « néo-autoritarisme » parallèle à ce qu’on a appelé à Moscou le « modèle chilien » en hommage direct à Pinochet.
Mais pour un déconstructeur comme Gorbatchev, ou comme Zhao Ziyang, on trouve bien plus d’éléments disposés à maintenir l’appareil et les structures du communisme réel. C’est rarement affaire de foi idéologique, mais le plus souvent sentiments et calculs complexes.
Démocrates spontanés, incarnant le processus « d’en bas », tels apparaissent les émouvants manifestants de Tiananmen. Et pourtant, si on s’attache à cet exemple précis, la tragédie de juin 1989 et la laborieuse histoire de la collision chinoise, qui s’écrit depuis [7], font beaucoup mieux comprendre comment l’essor des réformes chinoises libérales de 1978 à 1989 avait tenu à la convergence d’éléments au sommet du Parti communiste chinois avec les aspirations de la base ; et combien la défaite de ces mêmes éléments au sein du parti en 1988-1989 a, en revanche, scellé le sort des protestataires de mai-juin. Inspirés par la coalition réformiste de la décennie 1978-1988, les manifestants n’appelaient d’ailleurs pas directement à la chute du communisme, mais à la victoire de ceux des dirigeants « d’en haut » qui avaient incarné cette réforme.
Or Zhao Ziyang, tel que le révèlent les Tiananmen Papers, n’est pas un Gorbatchev. Dépourvu du pouvoir de dissimulation dans l’appareil, il croit au salut par les réformes et à l’exemplarité des critiques formulées par les manifestants, mais il n’ose enfreindre trop gravement la discipline du centralisme démocratique, tout en frôlant la ligne jaune à plusieurs reprises. Il n’a tout simplement pas la capacité de rupture nécessaire à un projet politique postcommuniste. D’autres, après lui, en ont encore moins fait preuve : ainsi de l’actuel Premier ministre Zhu Rongji, idolâtré par les partisans occidentaux de l’engagement constructif avec la Chine, mais qui, depuis 1989, n’a cessé de donner des gages à l’appareil : procès et exécutions rapides de manifestants à Shanghaï en juin 1989, projet économique recentralisateur en 1994, hostilité à Taiwan en 1998, anti-américanisme en 1999 après l’échec de sa visite aux États-Unis.
À Tiananmen prennent fin à la fois l’idée d’un mouvement d’en bas contre le communisme et celle d’une transition, qu’aucun dirigeant n’a osé légitimer. Persévérer dans l’être, maintenir la structure et le fonctionnement léninistes par l’appareil du parti, à défaut de l’idéologie révolutionnaire et socialiste, deviennent les critères de sélection dans l’appareil dirigeant. Jiang Zemin – d’abord pris pour un imbécile par bien des pékinologues – a dit en 1989 après son « élévation » qu’il « avançait sur de la glace fragile ». Sans doute y a-t-il appris l’art de l’équilibre, le dosage du frein et de l’accélérateur, les vertus de l’immobilisme enfin, qui sont aujourd’hui la politique du régime. Tordre le coup à l’idée même d’une transition, privilégier la « stabilité » dans l’ordre intérieur comme avec les voisins les plus semblables, ceux de l’Asie continentale et péninsulaire (de la Corée du Nord au Viêt Nam, en passant par l’Asie centrale) : les dirigeants ne ressuscitent pas l’idée communiste, ils imposent celle d’une mue qui se passerait de nouvelle peau politique. Le projet est à la fois profondément totalitaire – bloquer l’expression politique de toute une société sans même lui donner un projet politique explicite – et profondément moderne, puisque les sociétés modernes occidentales se passent de plus en plus de projet politique. Bien sûr, on ne peut rapprocher une société chinoise largement despotique aux institutions indépendantes, absentes ou infirmes, des sociétés démocratiques où abondent contre-pouvoirs, mécanismes arbitraux et régulations. Mais cela, seules les élites le savent en Chine. Et nos élites occidentales tendent à oublier que le temps politique de la société chinoise a peu à voir avec le nôtre.
 
Les restaurations : une entreprise limitée
 
 
Ces calculs complexes, on les retrouve après tout dans le cadre des nouvelles démocraties électorales d’Europe de l’Est ou dans la démocratie des barons régionaux en Russie : si la structure sociale du communisme y fut suffisamment réelle pour inspirer à nouveau aujourd’hui un vote important – et libre – en sa faveur en Pologne, en Russie et même dans la partie orientale de l’Allemagne, elle motive encore les cadres de régimes socialistes autoritaires. Certes, en cinquante ans, ce qui était une construction volontariste et forcée de la modernité est devenu la défense d’arrière-garde d’un mode de production et de redistribution devenu archaïque. Pour des pays moins chanceux encore comme certaines ex-républiques soviétiques d’Asie centrale ou comme Cuba, soumis à l’embargo américain, l’existence même de l’État se confond avec un système de pouvoir maintenu et une organisation sociale marquée par le collectivisme. Débaptiser le système, comme on l’a fait du Kazakhstan à l’Ouzbékistan, ne suffit pas à le changer. Démocratique et appauvrie par des années de désastres naturels, la Mongolie extérieure vote tout simplement communiste.
Bien sûr, d’autres motivations entrent en jeu : le nationalisme d’abord, qu’il soit l’instrument d’un ressentiment xénophobe comme en Chine ou l’expression d’un orgueil ombrageux auquel Fidel Castro a toujours su coller de près. Le « national-communisme » a vécu son heure dans la Yougoslavie réduite aux frontières Milošević. Le Viêt Nam, aux prises avec la France, les États-Unis puis la Chine, en est une autre illustration. Symétriquement, le régime d’occupation qui caractérisait les systèmes communistes est-européens a facilité leur démontage partout ailleurs. Symboliquement, en tout cas, les communistes cubains, vietnamiens et même nord-coréens, où la légitimité nationaliste est plus forte, n’ont pratiquement pas changé leur discours idéologique ni la présentation de leur système.
Pourtant, il est difficile de confondre les restaurations partielles et temporaires d’anciens apparatchiks ou les suffrages électoraux que reçoivent des appareils communistes plus ou moins débaptisés avec l’idée de maintien du communisme léniniste qui caractérise encore la Chine, la Corée du Nord, le Viêt Nam et Cuba. Populistes et ultranationalistes, les néocommunistes ne sont pas des modèles de démocratie interne, mais ils sont tout de même portés au pouvoir par la voie électorale. Certes facilité par l’action de l’OTAN, l’effondrement d’un Milošević devant une coalition hétéroclite témoigne de cette fragilité. Pour longtemps, comme c’est le cas en Allemagne depuis la réunification et dans les autres nations d’Europe de l’Ouest, les démocraties devront s’accommoder de la concurrence interne de mouvements communistes, qu’il s’agisse de sectes puristes ou de mouvements transformistes captant les aspirations et les mécontentements populistes.
Quel que soit l’épuisement des économies et des sociétés communistes, l’État léniniste, lui, reste un instrument politique plus fort, à l’intérieur comme à l’extérieur, que toute forme d’organisation politique rivale. À défaut d’avoir un pouvoir de conquête, cet État léniniste reste dissuasif, en particulier à l’égard de toute forme d’organisation démocratique, donc trop ouverte pour assurer sa propre sécurité. Il est symptomatique que l’État communiste chinois soit aujourd’hui plus vulnérable face à cette autre société secrète politique qu’est la secte Falungong que face aux mouvements démocratiques et même syndicaux de la base. Si la révolution n’est pas un dîner de gala, comme disait Mao, on peut concevoir que le communisme ne puisse être enterré avec des gants blancs.
Symétriquement, tous les projets de réformes et de transition communiste butent sur une aporie : le critère de leur succès final serait bel et bien la disparition de l’appareil et des structures qui les avaient initialement mis en route. Les bolcheviques connaissaient bien le dilemme du réformiste avant la révolution. Ils l’ont ensuite appelé « liquidateur », quand il est apparu parmi eux. Certes, les cadres peuvent trouver une forme de compensation dans l’appropriation privée du vieux patrimoine collectif : vol des ressources naturelles russes par d’ex-apparatchiks ou économie en commandite comme évoluent souvent les entreprises d’État chinoises. L’expérience récente montre toutefois que cette appropriation ne satisfait ni les critères de l’économie de marché et des investisseurs étrangers ni les besoins sociaux hérités de la société socialiste. Hormis cette hypothèse aujourd’hui discréditée de la mutation d’appareils dirigeants en « barons voleurs » ou « voleurs dans la loi » [8], le dilemme de la réforme reste aussi entier qu’à l’aube d’un Khrouchtchev ou d’un Dubček : pour réussir, les réformes doivent conduire au dépérissement ou à la disparition du système qui les a mises en place afin d’assurer sa propre survie politique.
Gageons, par conséquent, que notre projection de la fin de l’histoire ou du déclin de l’idéologie sur le sort des systèmes communistes survivant à la chute de l’Union Soviétique ne suffira pas à garantir leur transition pacifique. Il nous faudra scruter les débats et les déchirements de leurs groupes dirigeants confrontés à la transition postcommuniste et envisager la traduction politique des tendances sociales engendrées par cette transition. En attendant, alors que la Russie se livre sous Poutine à une restauration d’appareil communiste, inversant la stratégie gorbatchévienne qui avait libéralisé la politique et l’information avant l’économie, les régimes chinois, vietnamien, cubain et même nord-coréen tentent aujourd’hui le grand écart entre l’ouverture économique et la continuité des appareils répressifs.
Ce grand écart n’est pas une recréation institutionnelle ni une reconversion. Le communisme au pouvoir ne change pas de nom, ne modifie pas ses institutions dirigeantes, ne procède à des innovations institutionnelles que de détail, comme les élections villageoises en Chine depuis une quinzaine d’années. Alors qu’ils seraient bien en peine d’expliquer Le Capital de Karl Marx, ses tenants ne peuvent renoncer complètement aux mots clés et aux incantations de leurs origines révolutionnaires : ce serait se défroquer et perdre toute légitimité rituelle, donc toute autorité aux yeux des masses. La survie du communisme est affaire d’efficacité de l’appareil léniniste et de bricolage systémique à la marge.
Ce n’est certes pas un projet social, sinon pour la caste dirigeante : conscient de cette faiblesse, le président Jiang Zemin, dans une nouvelle théorisation de la réforme autoritaire, voudrait créer une alliance sociale au sein du parti avec les entrepreneurs et les nouveaux professionnels [9]. Il peut encore s’appuyer sur l’hésitation des sociétés en transition vers l’économie globalisée : les structures socialistes offrent la stabilité hiérarchique d’un monde connu, là où l’ouverture des marchés constitue un saut dans l’inconnu. L’extraordinaire feuilleton politique de l’entrée de la Chine dans l’OMC le montre bien : par-delà ses péripéties (relations sino-américaines, pièges des négociations multilatérales), c’est la fragilité politique et sociale d’un projet dirigeant réformiste qui est démontrée. Dans les sociétés communistes qui ont disparu, on avait libéré avant de réformer. Dans celles qui subsistent, le choix de réformer avant de libérer, fait à des degrés très divers mais d’abord en Chine, n’a toujours pas montré son bien-fondé dans la réalité.
Pour qu’après cette entreprise de restauration la transition reprenne vers un autre système institutionnel et politique, il faudra pourtant plus et mieux que l’effet d’érosion par l’ouverture et l’économie de marché. Depuis une décennie, les démocraties ont préféré substituer la théorie du changement spontané par le marché et l’engagement réciproque à toute autre vision des régimes léninistes survivants : l’impasse des politiques à l’égard de la Corée du Nord illustre cette conception jusqu’à la caricature, puisqu’elle aboutit à maintenir par l’assistance internationale un régime non seulement terrifiant, mais en faillite. De l’intérieur de ces systèmes léninistes, la surprise Gorbatchev n’en est plus une et les groupes dirigeants sont largement conscients du péril de voir apparaître en leur sein un autre « liquidateur ». C’est donc de la façon la plus dure, c’est-à-dire par une résurrection des mouvements politiques au sein de leurs sociétés, que devraient se faire le changement et la fin de la transition interrompue vers le postcommunisme. ◇
 
NOTES
 
[1] C’est-à-dire la « contagion » à partir de victoires locales de mouvements communistes.
[2] Le « libéral » Andropov, ambassadeur à Bucarest, y exécuta sur place le leader hongrois Imre Nagy, livré par des agents soviéto-roumains.
[3] « All politics is local ». Nous dirions en France « politique de proximité ».
[4] Processus qui désigne à la fois le recours aux instances juridiques, le débat contradictoire et même la négociation devant celles-ci.
[5] Grand barrage hydroélectrique et plus grande aciérie de l’ère stalinienne dont les constructions symbolisent les succès matériels du socialisme.
[6] Les protestataires antistaliniens de 1956 n’avaient rien de plus pressé que de mettre par terre statues et insignes d’un régime abhorré. Après 1989, insignes, slogans et symboles de la Russie léniniste et brejnévienne, sinon stalinienne, sont le plus souvent restés en place dans une société épuisée par son propre effort de transition. Cette lassitude laissait prévoir l’affaire de la restauration de l’hymne national soviétique sous Poutine : les mots diffèrent certes, mais il n’y a plus de place pour un nouvel idéal. À Pékin, en mai 1989, les manifestants de Tiananmen livrèrent eux-mêmes à la Sécurité trois malheureux qui avaient profané le portrait de Mao.
[7] Voir notamment un film documentaire tourné à la fois en Chine et à l’étranger, The Gate of Heavenly Peace, qui retrace les divergences et l’impréparation politique de bien des participants à ce Printemps de Pékin. Ce film est l’œuvre de Clara Hinton, fille de l’agronome William Hinton qui écrivit naguère, sur le terrain, le plus prodigieux témoignage sur les communistes et la dynamique rurale à la veille de la victoire de 1949. Voir aussi le récent recueil de textes de Zhang Liang (avec Andrew J. Nathan et Perry Link), The Tiananmen Papers (New York, Public Affairs, 2000) qui retrace l’histoire des débats au sommet à travers les propos attribués aux dirigeants chinois lors des événements.
[8] « Vori b zakone » : le vieux nom des bandes mafieuses sous la société soviétique.
[9] Discours de Jiang Zemin pour le 80e anniversaire du PCC.
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