2001
Raisons politiques
Dossier
L’œcuménisme aujourd’hui
Hervé Legrand
Le père Hervé Legrand, dominicain, est professeur ordinaire à l’Institut catholique de Paris et directeur de l’Institut supérieur d’études œcuméniques. Ancien expert de la Commission internationale de dialogue entre l’Église catholique et la Fédération luthérienne mondiale, il est aujourd’hui membre de la Commission mixte entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe en France et de la Commission mixte entre l’Église catholique et la Fédération protestante de France.
À la veille de Vatican II, l’œcuménisme ne concernait qu’une élite dans l’Église catholique. Trente-cinq ans après, les questions disputées pendant le concile (place des Églises locales et régionales, réforme de l’exercice de la primauté romaine, collégialité, exercice du magistère) sont perçues comme autant de questions œcuméniques. Il ne s’agit plus seulement de s’ouvrir aux autres, mais de donner à leur pensée une réelle hospitalité. Plus encore, il faut entreprendre, chez nous, dès maintenant, tout ce qui favorisera la marche commune vers la catholicité. Depuis que des tensions confessionnelles ont revu le jour en Europe de l’Est, le legs de Vatican II retrouve une actualité auprès de l’opinion publique qui ne prête pourtant pas assez attention aux nombreux dialogues entre toutes les Églises, qui en ont résulté, notamment les accords de Balamand et d’Augsbourg, et dont les résultats porteront leurs fruits, à long terme, sur la théologie et les institutions de l’Église catholique.
Before Vatican II, Ecumenism mobilized only a small elite in the catholic Church. Today, thirty-five years later, the vivid discussions during the concile (role of the local and regional churches, reform of the roman primacy, collegiality, exercise of the magisterium) are considered as ecumenical questions. It is not sufficient to be open towards other religions, we must now offer a real hospitality to their beliefs and hence foster the construction of a common path towards Catholicism. Confessional tensions are alive again in Eastern Europe and the legacy of Vatican II is of current interest to a public opinion unfortunately not always conscious of the numerous debates and dialogues between the different churches. These debates have resulted in the Balamand and Augsburg agreements which will undoubtedly be of great use to the theology and the institutions of the Catholic church.
Avec le décret Unitatis Redintegratio
[1], Vatican II a renouvelé l’image de l’Église catholique et ses relations avec le monde chrétien. Pourtant, l’œcuménisme n’a longtemps préoccupé qu’une élite théologique francophone et germanophone
[2] et, en 1962 encore, le premier schéma de Vatican II sur l’Église reprenait la doctrine intransigeante énoncée par Pie XI et reprise par Pie XII
[3]. Le rapprochement avec les autres chrétiens que Jean XXIII espérait de Vatican II ne se révélait donc pas très aisé. La réorientation doctrinale souhaitée eut lieu, cependant, et trouva son expression dans l’une des formulations ecclésiologiques les plus importantes du concile : « L’unique Église du Christ subsiste dans l’Église catholique » (
Lumen Gentium 8). Dans sa nouveauté, cet énoncé permettait d’évaluer positivement l’ecclésialité des autres Églises, à la lumière du décret
UR, comme Paul VI le confirma aux observateurs non catholiques
[4]. Les « Églises séparées du Siège romain » devenaient des « Églises particulières » au sens théologique et non purement conventionnel du terme
[5]. Dans sa conversion œcuménique, l’Église catholique est donc passée « de l’anathème au dialogue » et tente aujourd’hui de dépasser ses limitations confessionnelles pour s’ouvrir plus largement à la catholicité.
Parmi les résolutions d’
UR, nombreuses sont celles qui ont eu un impact rapide. Dès 1970, grâce au Directoire pour l’œcuménisme, chaque diocèse et chaque conférence épiscopale se sont dotés d’un organisme spécialisé
[6]. Au plan universel, de très nombreux dialogues se sont noués avec toutes les Églises chrétiennes sans exception
[7] et avec le Conseil œcuménique des Églises
[8]. L’émergence, après 1990, de tensions confessionnelles dans les Balkans et l’Europe de l’Est, probables habillages religieux d’autres luttes, a certes ravivé les soupçons – renforcés par l’image médiatique de l’Islam – qui, depuis les Lumières, pesaient sur les sombres fonctions sociales des religions, mais sans Vatican II, l’Église catholique aurait, sans doute, peiné bien davantage pour traverser cette crise.
En un quart de siècle, l’œcuménisme a plus progressé que pendant les cinq siècles précédents, tant entre catholiques et ortho-doxes qu’entre catholiques et luthériens. Malgré l’intérêt doctrinal d’autres dialogues
[9], ces deux-là retiendront notre attention de façon privilégiée car ils sont exemplaires pour saisir la démarche œcuménique par laquelle l’Église catholique s’efforce de dépasser le « catholicisme » pour croître en catholicité.
Théologiquement, le catholicisme n’est qu’une figure particulière prise par l’Église catholique, quand, déjà séparée de l’Orient et réduite ensuite géographiquement aux pays méditerranéens par la Réforme, elle a redéfini son identité, intellectuellement par le recours privilégié à la scolastique et ecclésiologiquement par une insistance obsessionnelle sur l’universalité de l’Église, assimilée à une étroite centralisation des décisions pastorales et doctrinales à Rome. Ce catholicisme des derniers siècles, comme Église unitaire, pouvait difficilement servir l’unité de l’Église, comme J. Ratzinger le fit remarquer, à la suite du canoniste luthérien H. Dombois
[10] : « L’image d’un État centralisé, que l’Église catholique offrit d’elle-même jusqu’au concile, ne découle pas de la charge de Pierre… Le droit ecclésial unitaire, la liturgie unitaire, l’attribution unitaire des sièges épiscopaux à partir du centre romain… sont des choses qui ne font pas nécessairement partie de la primauté en tant que telle »
[11].
La catholicité de l’Église n’est pas cet universalisme appauvrissant, précurseur de la mondialisation. En grec, kath’olon signifie « selon le tout » ou, en paraphrasant, « être riche du tout, dans sa particularité ». Mais cette plénitude qualitative demeure l’objet d’une poursuite. Dans le récit de la Pentecôte, la catholicité est symbolisée par le fait que chacun des auditeurs provenant de « toutes les nations qui sont sous le ciel » (Ac 2, 5) entendait « la Bonne Nouvelle en sa langue maternelle » (Ac 2, 8). Ainsi, toute culture est capable de la foi chrétienne et l’Église est appelée à parler toutes les langues, à être une et diverse, bref catholique.
L’accord proposé à Balamand
En 1990, les Églises orientales unies à Rome ont retrouvé une existence légale en Europe de l’Est. Quarante ans plus tôt, Staline les avait supprimées partout, sauf en Bulgarie, et, une fois leurs évêques et leurs prêtres fusillés ou déportés, tous leurs biens et leurs édifices avaient été donnés à l’Église orthodoxe, que leurs fidèles rejoignaient après des parodies de synodes organisés sous contrôle policier.
Après la chute du communisme, clercs et simples fidèles orthodoxes ont vécu assez dramatiquement le désir des uniates de retrouver leurs églises. Le Saint-Siège ne soutenait pas tellement ces derniers
[12]. Devant la lenteur des procédures judiciaires, ils s’en sont emparés, non sans en venir quelquefois aux mains avec les orthodoxes. Le bénéfice de plusieurs années de rapprochement
[13] risquait d’être effacé
[14]. L’hostilité orthodoxe à l’égard des uniates ne s’est en effet jamais démentie. Les griefs demeuraient nombreux : l’Église latine aurait tenté de résoudre
via facti le différend ecclésiologique sur la nature et la portée de l’autorité supralocale que Rome réclamait au sein de la communion des Églises. En réalité, seuls les évêques auraient eu compétence pour régler cette question sur le mode paritaire, par exemple dans un concile œcuménique. Mais détacher quelques groupes de fidèles de l’Église orthodoxe, c’était esquiver ce débat, affaiblir l’Église orthodoxe, user de violence et de ruse. La violence se vérifiait dans le fait que toutes ces unions avaient été conclues quand l’orthodoxie était sous domination étrangère : polono-lithuanienne en Ukraine, austro-hongroise en Transylvanie et ottomane au Proche-Orient. Quant à la ruse, elle était l’essence même de l’uniatisme : l’identité de la liturgie, des titulatures et des costumes ecclésiastiques trompait les simples fidèles.
La décision doctrinale et pastorale de Balamand stipulait qu’entre Églises sœurs l’uniatisme ne pouvait se justifier
[15]. Le texte déplorait que les deux Églises se soient considérées chacune « comme l’unique dépositaire du salut », cet exclusivisme sotériologique conduisant même à procéder à des re-baptêmes de part et d’autre (n.10). Se fondant sur « la manière dont catholiques et orthodoxes se considèrent à nouveau, se redécouvrant comme Églises sœurs », il était affirmé : « La forme d’apostolat missionnaire qui a été appelée uniatisme, ne peut plus être acceptée ni en tant que méthode à suivre ni en tant que modèle de l’unité recherchée par nos Églises » (n.12). Ce n’est pas seulement la méthode qui fut une erreur, le but le fut également. Cette nouvelle orientation, qui ouvre l’histoire, fut ressentie comme fort dure par la majorité des uniates, libres depuis cinq ans à peine : n’avaient-ils tant enduré que pour un but déclaré désormais inacceptable ? On voit, en ces circonstances, la force indispensable à un leader comme Jean-Paul II pour obtenir leur assentiment. On voit aussi combien il était important que la déclaration de la Balamand elle-même leur accorde un statut de partenaire (n.16).
« L’Église catholique et l’Église orthodoxe se reconnaissent mutuellement comme Églises sœurs, responsables ensemble du maintien de l’Église de Dieu dans la fidélité au dessein divin, tout spécialement en ce qui concerne l’unité… [la communion recherchée] ne sera ni absorption ni fusion mais rencontre dans la vérité et l’amour ». Le chemin parcouru depuis Vatican II est considérable. Deux ans plus tard, Jean-Paul II demande l’aide des autres chrétiens pour « chercher, évidemment ensemble, les formes dans lesquelles ce ministère [papal] pourra réaliser un service d’amour reconnu par les uns et les autres »
[16].
La réception de l’accord de Balamand a pourtant connu des aléas liés aux histoires nationales. Excellente dès le début à Antioche, elle s’est améliorée en Roumanie à la suite de la visite du pape. En Slovaquie, les autorités civiles ont assaini la situation en réglant les questions financières. En Ukraine, les commissions quadripartites (composées de représentants de Rome et de Moscou, d’orthodoxes et d’unis locaux) ont été impuissantes, Moscou ayant les mains liées à la suite de schismes locaux. À la Curie romaine, il semble y avoir eu quelques difficultés doctrinales. Deux semaines avant que ne reprennent les conversations interrompues depuis Balamand (pour des raisons propres à l’Église orthodoxe), la Congrégation pour la doctrine de la foi envoya une
Lettre aux évêques catholiques pour leur demander de ne plus appliquer l’expression d’Église sœur « à l’Église catholique et à l’ensemble de l’Église orthodoxe (ou à une Église orthodoxe) »
[17]. Cette interdiction reflète des tensions propres à l’ecclésiologie catholique
[18] : l’œcuménisme est devenu désormais un enjeu pastoral. La diplomatie pontificale semble aussi poser question aux orthodoxes : on craint qu’elle n’interfère dans les relations entre Églises sœurs
[19], car le Vatican pourrait influencer les Églises orthodoxes à travers ses nonciatures auprès des États
[20].
Cependant, l’accord de Balamand ne tombera pas de sitôt dans l’oubli car il a formulé dans les meilleurs termes les principes de la réconciliation. On y énonce un programme cohérent de catholicité : rechercher ensemble des solutions chrétiennement appropriées aux questions que nous résolvons mal chacun de notre côté et qui seront d’autant plus efficaces que nous ne les aurons pas élaborées l’un contre l’autre, mais l’un avec l’autre
[21].
La Déclaration commune sur la justification
[22] du 31 octobre 1999 met fin à une controverse vieille de quatre cent quatre-vingts ans sur un article par lequel, selon Luther, « l’Église s’effondre ou se relève ». Elle est, de surcroît, un accord dogmatique entre les deux Églises. L’ensemble des protestants se retrouvant dans la conception luthérienne de la justification, on mesure le progrès vers l’unité accompli par les chrétiens d’Occident. Le consensus différencié est la méthodologie théologique adoptée ici. Il est une nouveauté en matière doctrinale pour les catholiques et son approbation par Rome est une première dans le domaine de l’œcuménisme.
En effet, dans la ligne des anciens conciles, la théologie catholique récente avait privilégié une approche propositionnelle des vérités de foi, recourant volontiers à la technique des « notes » théologiques
[23]. Une telle pratique induisait la croyance en leur adéquation à l’objet dont elles traitaient. Une logique binaire visait une clarté maximale des propositions et la délimitation juridique de leur degré d’obligation pour le croyant. Le recours habituel dans l’enseignement des séminaires au recueil de Denzinger
[24], soucieux d’éliminer toute diversité doctrinale, par une sélection orientée des sources, comme Yves Congar l’a montré
[25], avait achevé de créer un terrain peu favorable à un consensus différencié.
On le constata, en 1982, quand la Commission internationale anglicane catholique (ARCIC), persuadée d’être parvenue à un « accord substantiel » présenta ses conclusions au Saint-Siège. La Congrégation pour la doctrine de la foi n’y souscrivit pas, faute de pouvoir vérifier les trois conditions essentielles exigées : l’accord devait être complet
[26] ; le langage devait être uniforme et uni-voque
[27] ; enfin, le langage utilisé devait rejoindre littéralement les définitions dogmatiques catholiques
[28].
L’approbation de la DCJ sur le principe doctrinal de consensus différencié représente donc une ouverture historique qui contraste avec le refus précédent, car le langage de la DCJ n’est pas uniforme et ne rejoint pas les définitions conciliaires catholiques : « Il existe entre les luthériens et les catholiques un consensus dans les vérités fondamentales de la doctrine de la justification. Les différences qui subsistent dans le langage, les formes théologiques et les accentuations particulières dans la compréhension de la justification… sont portées par ce consensus » (DCJ 40). De plus, alors qu’aucune conséquence ecclésiologique n’a été tirée des textes de l’ARCIC, la DCJ a permis la levée des anathèmes.
L’innovation est ici de l’ordre de celles qui n’arrivent que tous les cinq siècles
[29]. En 1968, en effet, K. Rahner écrivait encore que la formule « pécheur en même temps que juste –
simul justus et peccator » était impossible tant sur le plan théorique que dogmatique
[30]. Rahner signifiait par là une opposition frontale : on ne saurait être à la fois pécheur et juste ; soit l’homme demeure pécheur après avoir reçu la grâce de la justification, auquel cas cette grâce est sans force et inefficace ; soit cette grâce fait en réalité du pécheur un ami de Dieu, une nouvelle créature, auquel cas le justifié n’est plus un pécheur. La formule de Luther apparaissait contradictoire pour la pensée et dangereuse pour une juste compréhension de la grâce de Dieu. Elle fut anathématisée par le concile de Trente
[31]. Au 16
e siècle, il avait été impossible de se comprendre. Désormais, les deux partenaires pouvaient vérifier qu’à travers des formes de pensée structurellement incompatibles, ils confessaient la même foi.
Le simul n’exclut pas la nouvelle justice mais l’inclut. Entre le pécheur qui n’est que pécheur et le pécheur qui est, en même temps, justifié, il y a exactement cet abîme qui, selon le concile de Trente, sépare le justifié du non-justifié. Dans cette situation, l’homme du simul n’erre pas d’un bord à l’autre de l’abîme, mais se situe, de façon décisive, du côté de la nouvelle création, dans une nouvelle relation à Dieu. Il demeure un pécheur, peccator, mais il n’est plus sans Dieu, iniquus. En lui, le péché, qui mérite toujours condamnation, n’a plus la force de détruire la relation entre Dieu et l’homme. En ce sens, cet homme est justifié. Ainsi, donc, le simul n’est ni la négation de la nouvelle création ni sa remise en cause permanente.
Le péché et la grâce sont pensés par Luther dans des catégories relationnelles. Le simul justus et peccator illustre bien l’importance des Denkformen. Avec Trente, et même avec l’ensemble de la tradition médiévale, les catholiques comprennent le péché et le pécheur comme des sujets dotés de qualités. On ne peut faire entrer la pensée de Luther dans cette Denkform sans absurdité. Une réalité donnée ne peut être, en même temps, la même et son contraire. Mais quand Luther parle de péché et de pécheur, il ne pense pas, en termes aristotéliciens, d’un sujet et de ses qualités. Le péché et la grâce sont pour lui des relations de sens contraire, dans lesquelles l’homme est impliqué.
Le péché est cette relation d’inimitié, de rébellion, de mépris envers Dieu dans laquelle l’homme est entré, après avoir interrompu sa relation avec Lui. Dans l’autre sens, la grâce et la justice sont cette relation d’amitié, de communion, de donation, de miséricorde que Dieu noue sans cesse avec l’homme, malgré son péché et contre son péché. Il n’y a aucune impossibilité logique à penser la simultanéité de ces deux mouvements. Mais cette forme de pensée est bien loin de la tradition catholique qui exprime le péché de l’homme comme passages peccamineux à l’acte
[32]. Elle se représente que dans l’intervalle de deux péchés, il peut y avoir de longues pauses sans péché, au cours desquelles on peut d’ailleurs poser, dans la force de la grâce, des actes de charité parfaite
[33].
Pour Luther, il en va tout autrement, il n’analyse ni le péché ni la grâce en termes d’actes et d’état. Certes, pour lui aussi, l’homme commet des actes peccamineux, mais l’essentiel se trouve dans son cœur qui est radicalement mauvais, pécheur, en rébellion contre Dieu. Cette méchanceté du cœur corrompt toutes ses actions, même les meilleures. C’est à ce cœur mauvais que s’adresse le pardon de Dieu dans la foi. Le simul luthérien (la simultanéité du péché et de la grâce) est certainement étranger à la tradition catholique. Mais lui est-il contraire ? Doit-elle le rejeter ? Cela s’impose d’autant moins qu’en se référant à la manière dont luthériens et catholiques se situent devant Dieu dans la prière, on constate que leur attitude est identique, malgré leurs explications divergentes des effets de la justification. Puis-je me tenir devant Dieu en Lui disant : « Seigneur, je te remercie car je suis juste devant toi » ? Dans l’Église catholique, aucun texte liturgique, aucun formulaire de prière privée ne s’écarte de l’attitude du simul justus et peccator. Le saint catholique qui se considère comme un grand pécheur ne fait pas preuve de pieuse exagération : il traduit simplement le dialogue interpersonnel entre le croyant et Dieu, la simple vérité évangélique de la parabole du pécheur et du publicain.
L’accord d’Augsbourg apprend que des
Denkformen, divergentes et impossibles à coordonner spéculativement, sont susceptibles de dire les mêmes réalités de foi, en des accentuations et des vocabulaires bien différents. Impossibles à mettre en œuvre simultanément par la même intelligence, elles ne s’excluent pas, ne sont pas strictement incommunicables, peuvent apprendre les unes des autres et, loin de devoir séparer les Églises, devraient attester la catholicité de l’Église appelée, dans sa réflexion aussi, à parler toutes les langues
[34]. On récuse ainsi la réduction potentielle de la foi à ses formulations avec le double danger de laisser le sujet croyant dans l’inconscience du conditionnement linguistique des énoncés de sa foi ou avec l’illusion que le magistère possèderait constamment la plénitude de la vérité dans ses actes d’enseignement. Ce n’est pas un programme de libéralisme doctrinal, car les vérifications littérales s’imposent toujours, comme la DCJ en donne l’exemple.
Alors que nombre de nos penseurs postmodernes de la différence, de la pluralisation et de la médiatisation, ont renoncé à la recherche du consensus qui serait à la fois illusoire et contraignant pour nos sociétés, il reste nécessaire pour les groupes humains (nations, États, entreprises, clubs et même familles) de se mettre d’accord sur les valeurs et les buts qui fondent leur avenir… Les chrétiens ne rendent-ils pas service à nos sociétés, dans la mesure où, sans imposer le consensus et sans y renoncer, ils deviennent capables d’élaborer ce qu’ils pensent être vrai dans des formulations qui incluent des différences ? â—†
[1]
Adopté en 1964 (désormais
UR dans le texte).
[2]
Cf. Étienne Fouilloux,
Les catholiques et l’unité chrétienne du XIXe au XXe siècle. Itinéraires européens d’expression française, Paris, Le Centurion, 1982.
[3]
Pie XI, dans
Mortalium Animos (1928), dénonçait les « panchrétiens » et Pie XII, dans
Humani Generis (1950), rappelait : « Le Corps mystique du Christ et l’Église catholique romaine sont une seule et même réalité ».
[4]
Acta Apostolicae Sedis, 56, 1964, p. 1010-1011.
[5]
Dans les explications préalables au vote du texte, on écarte une objection à cette appellation en rappelant « qu’il est manifeste dans la tradition catholique que les Églises orientales séparées sont appelées Églises et ceci en un sens propre »,
Acta Synodalia, Vatican, 1975, vol. III, pars 7, p. 35.
[6]
Ce Directoire émanant du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens, édicté une première fois en 1967-1970, a été mis à jour en 1993,
Documentation catholique (désormais
DC), 90, 1993, p. 609-646.
[7]
Des Églises préchalcédoniennes aux Églises pentecôtistes classiques. Dans la déclaration christologique commune entre l’Église catholique et l’Église assyrienne d’Orient (naguère communément appelée nestorienne), Jean-Paul II reconnaît cette Église comme Église sœur (
DC, 91, 1994, p. 1069-1070), alors qu’elle n’a pas exactement le même canon des Écritures que l’Église latine et ne tient pas non plus le septénaire sacramentel.
[8]
Les deux plus importants sont
Baptême, eucharistie, ministère (Paris, Le Seuil, 1982), élaboré dans le cadre de Foi et Constitution (département du Conseil dont l’Église catholique est membre à part entière) ainsi que « L’Église : locale et universelle », émanant du Groupe de travail mixte entre l’Église catholique et le Conseil œcuménique,
Irénikon, 63, 1990, p. 499-522.
[9]
La Commission internationale anglicane catholique (ARCIC),
Anglicans et catholiques (Paris, Le Cerf, 1997), a produit des textes assez remarquables.
[10]
Joseph Ratzinger prend appui à deux reprises sur Hans Dombois dans
Le nouveau peuple de Dieu (Paris, Aubier, 1971), p. 68 puis p. 124 où il cite « Kirchenspaltung und Einheitsproblematik », dans
Begegnung der Christen. Festschrift O. Karrer, Stuttgart, Evangelisches Verlagswerk ; Frankfurt, J. Knecht, 1960 (2
e éd.), p. 395 : « L’histoire nous apprend que l’unité de l’Église et l’Église unitaire se contredisent tellement qu’une Église unitaire ne saurait être le modèle de l’unité de l’Église ».
[11]
«… Par suite, la tâche à envisager serait de distinguer à nouveau, plus nettement, entre la fonction proprement dite du successeur de Pierre et la fonction patriarcale ; en cas de besoin de créer de nouveaux patriarcats détachés de l’Église latine… on pourra, dans un avenir pas trop éloigné, se demander si les Églises d’Asie et d’Afrique, comme celles d’Orient, ne pourraient pas “devenir l’équivalent” de patriarcats sous ce nom ou tout autre que l’on voudra donner à l’avenir à ces Églises dans l’Église », dans J. Ratzinger,
Le nouveau peuple de Dieu,
op. cit., p. 68-69.
[12]
Ainsi, en 1991, le maire de Lvov demande « pourquoi le Vatican favorise-t-il si fortement l’Église orthodoxe russe », propos rapporté dans
L’Église catholique en Europe de l’Est, Paris, Éditions de l’Aide à l’Église en détresse, 1991, p. 60.
[13]
Le patriarcat de Moscou avait admis les catholiques à tous les sacrements, de 1969 à 1986,
cf. « Chronique des Églises »,
Irénikon, 59, 1986, p. 571-572.
[14]
Le 23 juin 1992, le patriarche œcuménique Bartholomée I
er écrit à Jean-Paul II son angoisse en pensant « aux violents affrontements des Églises d’Europe centrale et orientale, connues sous la dénomination de rite grec, avec les anciennes Églises orthodoxes traditionnelles de ces régions, malheureusement aussi avec le soutien entier que leur apporte la politique du Vatican ». Et il déplore que « le dialogue œcuménique n’ait pu se poursuivre de ce fait »,
DC, 89, 1992, p. 752.
[15]
Le texte de Balamand, intitulé « L’uniatisme, méthode d’union du passé, et la recherche actuelle de la pleine communion », est publié dans
DC, 90, 1993, p. 711-714.
[16]
Encyclique
Ut unum sint 95,
DC, 92, 1995, p. 593.
[17]
DC, 97, 2000, p. 823-825. On avait prévu que cette
Lettre ne serait pas publiée officiellement,
cf. ibid., p. 1068-1069.
[18]
Cf., sur ce sujet, les positions prises par
Dominus Jesus qui renvoie à des controverses plus anciennes, mais aussi W. Kasper, « Das Verhältnis von Universalkirche und Ortskirche. Freundschaftliche Auseinandersetzung mit der Kritik von Joseph Kardinal Ratzinger »,
Stimmen der Zeit, décembre 2001, p. 795-804.
[19]
Cela ne vaudrait pas seulement pour l’empressement inhabituel mis à reconnaître la Croatie dans son conflit avec la Serbie, alors que la coutume est d’attendre la fixation des frontières internationales,
cf. U. Koltermann,
Päpste und Palästina. Die Nahostpolitik des Vatikans von 1947 bis 1997, Münster, Aschendorff, 2001.
[20]
Dans tel pays, le gouvernement peut avoir intérêt à une visite pontificale et l’Église beaucoup moins. De même, l’insistance de Vatican II sur la liberté religieuse en tant que valeur politique n’est plus perçue aujourd’hui comme elle pouvait l’être au temps du communisme (
cf. K. Künter,
Die Kirchen im KSZE-Process 1968-1978, Stuttgart, Kohlhammer, 2000). En effet, si les deux Églises sont sœurs, en insistant sur la liberté religieuse, l’Église catholique donne l’impression de ne pas vouloir respecter la juridiction territoriale de l’Église orthodoxe qui y est pourtant particulièrement sensible, notamment en Russie.
Cf. Kathy Rousselet, « Globalisation et territoire religieux en Russie », dans J.-P. Bastian, Fr. Champion, K. Rousselet (dir.),
La globalisation du religieux, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 183-196. Chacun de ces points soulève la question du statut théologique de l’État du Vatican,
cf. l’étude de L. Vischer (réformé), « Der Heilige Stuhl, der Vatikanstaat und das gemeinsame Zeugnis der Kirchen. Eine zu wenig diskutierte ökumenische Frage », dans
Oekumenische Skizzen, Frankfurt, Lembeck, 1972, p. 166-193, qui a l’intérêt d’avoir été écrite avant l’émergence des difficultés actuelles.
[21]
Brèves réflexions en ce sens dans H. Legrand, « Les conceptions ecclésiologiques de Rome et de Moscou : divergences séparatrices ou différences conciliables ? », dans Jean-Yves Calvez, Anatole Krassikov,
Église et société. Un dialogue russe-catholique romain, Paris, Le Cerf, 1998, p. 123-147.
[22]
(désormais DCJ).
Cf. La doctrine de la justification. Déclaration commune, Paris, Le Cerf, 1999.
[23]
Bruno Neveu,
L’erreur et son juge. Remarques sur les censures doctrinales à l’époque moderne, (Istituto italiano per gli studi filosofici, serie Studi XII) Naples, Bibliopolis, 1993. La technique de qualification des propositions est devenue si sophistiquée que F. A. Blau (
Regula Fidei catholicae, Mayence, 1780) a cru pouvoir compter soixante-dix possibilités !
[24]
Du nom du jésuite allemand qui en publia la première édition à Wurzburg en 1854. Son titre actuel est
Enchiridion symbolorum et declarationum de rebus fidei et mores ; trad. par J. Hoffmann,
Symboles et définitions de la foi catholique, Paris, Le Cerf, 1996. Sur ses origines,
cf. M. Weittlauf, « Zur Entstehung des “Denzinger” »,
Historisches Jahrbuch, 96, 1988, p. 312-371.
[25]
Yves Congar, « Du bon usage de “Denzinger” », dans
Situations et tâches présentes de la théologie, Paris, Le Cerf, 1967 (coll. « Cogitatio Fidei 27 »), p. 111-133.
[26]
« Observations de la Congrégation pour la doctrine de la foi sur le rapport final », ARCIC I, 1982, dans
Anglicans et catholiques, op. cit., p. 119.
[28]
Retenons deux expressions de cette exigence : a) on refuse « la possibilité d’une divergence non seulement quant à la pratique du culte d’adoration rendu au Christ dans la sainte réserve mais aussi quant aux jugements théologiques qui s’y rapportent : le culte d’adoration rendu au Saint-Sacrement est l’objet d’une définition dogmatique dans l’Église catholique »,
ibid., p. 122. b) « Ce qu’écrit ARCIC à propos du rôle de Pierre… ne satisfait pas aux exigences de l’énoncé dogmatique du concile Vatican I : “L’Apôtre Pierre… a reçu directement et immédiatement de notre Seigneur Jésus-Christ une primauté de juridiction véritable et proprement dite” »,
ibid., p.125.
[29]
Un long article serait nécessaire pour montrer comment cette nouvelle herméneutique a pu se légitimer : recours à des précédents, à l’histoire et à la linguistique, à l’ouverture œcuménique.
[30]
Schriften zur Theologie, VI, Einsiedeln-Zurich-Köln, Benzinger Verlag 1968 (2
e éd.), p. 262-276.
[31]
« Par don de Dieu, nous “sommes renouvelés par une transformation spirituelle de notre esprit” [Ep. 4,23], nous ne sommes pas seulement réputés justes, mais nous sommes dits et nous sommes vraiment justes [
cf. I Jn 3,1], recevant chacun en nous la justice, selon la mesure que l’Esprit saint partage à chacun comme il le veut [1 Co 12, 11] et selon la disposition et la coopération propres à chacun »,
Denzinger, 1529.
[32]
Voir, en ce sens, toute l’attention que saint Thomas a consacrée à l’analyse de l’acte humain dans la
Somme théologique, Ia-IIae, qu. 6 à 21.
[33]
Ibid., qu.109, art. 3 à 10.
[34]
Dans leurs relations mutuelles, Latins et Byzantins en avaient pris une certaine conscience,
cf., notamment, Y. Congar,
Diversités et communion, Paris, Le Cerf, 1982 (coll. « Cogitatio fidei 112 ») et E. Lanne, « Les différences compatibles avec l’Unité dans la tradition de l’Église ancienne (jusqu’au XII
e siècle) »,
Istina, 8, 1961-1962, p. 227-253, repris dans
Tradition et communion des Église, Leuven, Leuven University Press, 1997 (coll. « BETL 129 »), p. 359-385.