Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629078
197 pages

p. 133 à 146
doi: en cours

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Dossier

no 4 2001/4

2001 Raisons politiques Dossier

Féminisme et théologie

Susan A. Ross Susan A. Ross est professeur associée de théologie à l’Université Loyola de Chicago. Elle a obtenu son PhD à la Divinity School de l’Université de Chicago. Elle est l’auteur de Extravagant Affections : a Feminist Sacramental Theology (New York, Continuum Press, 1998), et coauteur de Broken and Whole : Essays on Religion and the Body, (Washington, DC, University Press of America, 1995). Elle a publié de nombreux articles et collaboré à plusieurs ouvrages consacrés à la théologie féministe, aux femmes et aux sacrements et aux questions touchant à la sexualité. Directrice du Programme d’études féministes à l’Université de Loyola, elle a été membre du bureau de la Société américaine de théologie catholique et de la Société d’éthique chrétienne. Elle travaille actuellement à un nouveau livre sur féminisme et beauté.
La théologie féministe, qui se considère comme une théologie de la libération, a depuis une trentaine d’années élaboré une critique épistémologique et politique de la pensée chrétienne traditionnelle et notamment de son orientation patriarcale et fondationaliste. En abordant de façon nouvelle l’anthropologie biblique ou le langage de la Révélation, en traitant de questions aussi sensibles que l’éthique sexuelle, le leadership ecclésiastique ou la dimension politique de la liturgie, le courant féministe a contribué à un important renouvellement de la réflexion théologique. Mais si cette tendance a largement modifié les perspectives de la discipline, elle semble aujourd’hui rencontrer ses limites dans la mesure où elle n’a pu influencer en aucune manière les orientations du magistère romain. This article discusses the ways that Roman Catholic feminist theologians have drawn on feminist theory, challenged the mainstream Christian theological tradition and begun to reconstruct it. The article begins by discussing the historical development of feminist theology – how it has emerged over the years and some of its more recent concerns. The article then turns to some of the particular theological issues that are central to feminist theology : the role of the Bible, the ordination of women, the role of language, sexual ethics, and worship. The article concludes by commenting on the current situation as something of an impasse as feminist theologians have made progress in the academy yet encounter an unchanging hierarchy.
Au cours des trente-cinq dernières années, le féminisme a eu sur la théologie une grande influence à laquelle n’a pas échappé la théologie catholique. Malgré l’interdiction de l’ordination des femmes, quelques-unes des plus importantes théologiennes féministes sont catholiques (Elisabeth Schüssler Fiorenza, Elizabeth Johnson, Rosemary Radford Ruether). Selon Catherine LaCugna, auteur de l’ouvrage largement reconnu God for Us : the Trinity and Human Life, c’est d’ailleurs parce que les femmes ne peuvent, dans la tradition catholique, accéder à des positions de sacerdoce que tant de femmes catholiques s’investissent tellement en théologie [1]. Alors que l’ordination et le leadership dans l’Église continuent d’être des questions contestées par les théologiennes catholiques féministes, celles-ci ont trouvé dans la Tradition de riches ressources pour l’essor de leur théologie et de nombreux problèmes à analyser.
 
Des effets du féminisme sur la théologie
 
 
En tant que critique de la connaissance humaine, le féminisme affirme que les femmes ont été systématiquement dénigrées, mal comprises et même éliminées de l’histoire de l’humanité et de la formation de la connaissance. Les critiques féministes les plus incisives, parfois appelées « radicales », affirment même que la haine envers les femmes a infecté les sociétés partout dans le monde. Aucune « reconstruction » de la société ne sera jamais capable d’assurer la tâche d’inclure les femmes dans des institutions qui sont fondamentalement destructrices. C’est pourquoi, selon Mary Daly, issue de la tradition catholique, la religion institutionnelle est irrécupérable et irréformable. Après avoir essayé, tout d’abord, de montrer les effets du sexisme sur les femmes et sur la religion et, ensuite, d’exposer les possibilités de réforme en s’appuyant sur les théories de Simone de Beauvoir, Daly a finalement condamné le catholicisme, et toute autre forme de religion institutionnelle, comme néfastes [2].
Bien que la plupart des théologiennes féministes refusent les conséquences pratiques du programme de Daly, à savoir le rejet total de la religion institutionnelle, bon nombre la considèrent comme une figure prophétique pour la théologie féministe. Elle n’hésite pas, en effet, à mettre le doigt sur les maux du patriarcat et du sexisme dans leurs formes les plus radicales.
Pourtant, le courant dominant de la théologie féministe considère que principes du féminisme et principes de la religion ne sont pas antithétiques et qu’ils ont la même volonté de favoriser l’épanouissement des femmes et des hommes. La théologie féministe chrétienne se considère comme une théologie de la libération, de concert avec d’autres théologies de la libération qui ont, à la fois, contesté et reconstruit la théologie à partir de la perspective des pauvres et des opprimés du monde entier [3].
Le féminisme affirme que des structures patriarcales – à savoir des structures qui présupposent la supériorité et le leadership des hommes, notamment les chefs de famille – sont devenues au commencement de l’histoire de l’humanité le mode dominant de l’organisation sociale, reléguant ainsi les femmes à une position d’infériorité. Les femmes ont été reliées à la nature qui était considérée comme inférieure à la culture et, dans les religions occidentales, elles ont été identifiées à la terre et au corps inférieur et matériel. Les hommes, eux, ont été associés au divin, à l’esprit et à la transcendance du corps. Il est important de noter que le patriarcat est entendu par les penseurs féministes comme une construction sociale, non comme une institution « naturelle » qui correspondrait aux structures permanentes au sein de la vie humaine [4]. La conséquence inévitable du patriarcat est l’exclusion des femmes de la vie publique, leur relégation à la sphère privée et leur association aux enfants, à la matière et aux animaux. De plus, les femmes sont considérées comme ayant des capacités intellectuelles inférieures et étant plus éloignées de Dieu.
Au début de l’influence du féminisme sur les disciplines académiques, les penseurs féministes ont catalogué l’exclusion des femmes du canon et des méthodes des différentes disciplines académiques et se sont efforcés de les remodeler en permettant aux femmes de se réapproprier leur histoire perdue. D’aucuns, comme Mary Daly dans son premier ouvrage, pensaient qu’une plus grande prise de conscience de l’exclusion des femmes entraînerait bientôt leur inclusion et qu’en l’espace d’une ou deux générations les approches féministes deviendraient superflues. Tel n’a pas été le cas. L’emprise des anciennes structures de pensée et de société s’est révélée plus tenace et durable qu’on ne l’avait pensé. Aux différences sexuelles se sont ajoutées les différences entre les races et entre les classes sociales pour contribuer à maintenir les structures sociales existantes. De plus, les penseurs féministes ont développé de nouvelles approches de leurs disciplines qui contestent les méthodes plus traditionnelles. S’ap-puyant sur des domaines tels que la biologie, la sociologie de la connaissance, la théorie politique et psychanalytique, ils ont cherché à explorer davantage le psychisme humain et les structures de la société afin de comprendre les complexités des rapports entre les sexes [5].
Le féminisme lui-même est devenu plus complexe et diverses approches de la question de la différenciation sexuelle ont émergé, dont quelques-unes sont en conflit avec d’autres théories féministes. En gros, la pensée féministe peut être divisée, d’une part, en théories telles que le féminisme socialiste et marxiste qui mettent l’accent davantage sur la construction sociale et considèrent toute organisation humaine comme étant historique et, donc, sujette au changement et, d’autre part, en théories qui pensent la question du sexe comme étant plus profondément liée au psychisme et aux structures sociales [6]. En ce qui concerne les questions liées à la famille, la sexualité et la reproduction en particulier, ces théories avancent des analyses et/ou des solutions différentes et parfois rivales. Aux États-Unis, des théologiennes afro-américaines et hispaniques ont contesté l’accent mis par le féminisme sur la question de la différenciation sexuelle et ont affirmé qu’il faut prendre en compte les multiples oppressions subies par les femmes de couleur. Que le domaine de la théologie féministe soit, dans sa majorité, dominé par la classe moyenne blanche n’est pas un simple fait du hasard, mais résulte, affirment ces théologiennes, d’un préjugé systémique qui empêche des femmes de couleur d’exercer leur influence [7].
La réponse de la hiérarchie catholique au féminisme a été largement négative, même si Jean-Paul II s’est dit féministe et que les évêques des États-Unis ont travaillé pendant longtemps, dans les années 1980-1990, à la rédaction d’une lettre pastorale relative aux préoccupations des femmes. Dans la mesure où le féminisme demande que la contribution des femmes à l’Église soit davantage appréciée et que les possibilités du « rôle des femmes » soient mieux explorées, la hiérarchie considère que le féminisme est positif. Mais des formes plus « radicales » qui contestent la structure éternelle de la féminité et qui exigent une restructuration de l’Église ont été condamnées. Il n’est pas surprenant que les théologiennes qui se disent catholiques et féministes et de la première option soient peu nombreuses à être satisfaites de cette prise de position.
 
Les contributions de la théologie féministe
 
 
Une des premières questions qui a attiré l’attention des théologiennes féministes a été l’ordination des femmes. Au début des années 1970, un certain nombre de traditions protestantes avaient commencé à ordonner des femmes et des femmes catholiques demandaient l’égalité dans le domaine du leadership de l’Église [8]. L’enseignement de l’Église relatif à l’ordination des femmes n’avait pas revêtu, jusqu’à cette époque, une grande importance. Aussi fut créée une commission pontificale sur cette question et sur l’élucidation que la Bible est susceptible d’y apporter. Le résultat du rapport de la Commission était que la Bible ne pouvait établir de façon définitive si les femmes pouvaient être ordonnées ou non [9]. À l’automne 1976, Paul VI publia une déclaration selon laquelle il n’était pas possible pour l’Église de procéder à l’ordination des femmes [10]. L’approche de la déclaration a été de reconnaître que la Bible était une source significative et nécessaire à l’enseignement de l’Église. Mais étant donné que la Bible montrait que Jésus n’avait pas appelé des femmes à être parmi les Douze, même si, par ailleurs, il les traitait de façon égalitaire, d’autres arguments étaient nécessaires [11], notamment, la compréhension symbolique de la sexualité humaine.
Selon cet argument, la sexualité humaine n’est pas une simple « spécialisation du rôle reproductif » [12]. Au contraire, elle est « essen-tielle » en ce qu’elle relève de l’« essence » des personnes. Par conséquent, elle touche non seulement à la physiologie reproductive, mais aussi à la psychologie et au destin. Les hommes sont voués à l’initiative et à l’activité, les femmes à la compréhension à l’égard des êtres humains et à l’éducation. Cette façon d’aborder la sexualité humaine a été développée et approfondie par Jean-Paul II et est devenue l’enseignement normatif de l’Église relatif à la sexualité et au magistère [13]. Les implications en sont à la fois pratiques (l’ordination) et théologiques (rôle des sexes par rapport à la nature de Dieu).
Même si toutes n’ont pas la même appréciation de l’importance de la sexualité, les théologiennes féministes ont rejeté cette position du Vatican, car, selon elles, les êtres humains sont créés égaux. Sallie McFague, une théologienne protestante influente a rappelé, en outre, que le message de Jésus-Christ est « déstabilisant, inclusif et non hiérarchique » [14]. Quant à Elisabeth Schüssler Fiorenza, elle a souligné le pouvoir du « kyriarcat » (l’autorité du Seigneur) qui englobe le patriarcat et toutes les structures de domination et a affirmé avec force que les structures « kyriarcales » sont contraires à la loi de Dieu et au message de Jésus [15]. Elle a développé une argumentation en faveur d’un usage de la Bible comme « prototype » et non pas comme « archétype » pour comprendre le rôle des premières communautés chrétiennes et l’histoire qui sous-tend les textes canoniques [16].
L’idée d’un retour à la vie de Jésus et à son message est caractéristique de toute la pensée féministe chrétienne et c’est l’appréciation de cette vie et de ce message qui constitue le fondement du féminisme chrétien. Les théologiennes féministes catholiques sont cependant en désaccord sur la signification des sources canoniques pour la théologie. Schüssler Fiorenza et Ruether, plus critiques du canon biblique, proposent que les théologiens sortent du canon et utilisent pour élaborer leurs théologies des sources apocryphes et d’autres sources non canoniques, en particulier les textes qui proviennent des groupes radicaux du christianisme primitif [17]. D’autres, comme Sandra Schneiders, contestent cette position et affirment que les théologiens chrétiens devraient confronter la Bible en tant que révélation [18]. Même si toutes ces théologiennes féministes ne sont pas d’accord sur le statut méthodologique de la Bible, elles s’accordent sur le fait que le passé en tant que tel ne peut certainement pas servir de modèle au présent sans une évaluation critique dans la perspective des sexes, des races et du contexte socio-économique [19]. Jésus demeure le modèle d’un leadership inclusif du discipleship of equals [20].
En 1983, l’ouvrage de Rosemary Ruether, Sexism and God-Talk : toward a Feminist Theology, a été un des premiers traitements systématiques du contenu de la théologie qui explore, dans une perspective féministe, la doctrine de Dieu, la nature humaine, l’Église et d’autres questions. Ruether conteste la masculinité de Dieu et propose que le terme de « Dieu/Déesse » soit substitué à celui de « Dieu » [21]. De façon similaire, Schüssler Fiorenza a suggéré l’usage du terme G*d, pour représenter le caractère indicible du nom de Dieu [22]. En 1992, Elizabeth Johnson a publié l’ouvrage primé She Who Is : The Mystery of God in Feminist Theological Discourse, qui s’appuie non seulement sur les sources anciennes de la sagesse biblique et de la période patristique, mais aussi sur des écrits des théologiennes womanist et mujerista relatifs à la souffrance des femmes et à la réponse de Dieu [23]. Pour les théologiennes féministes, la masculinité présumée de Dieu, telle qu’on la trouve dans le langage scripturaire et liturgique, ainsi que l’usage ordinaire sont les principaux points d’achoppement à une théologie plus adéquate de Dieu qui accorde une attention suffisante au mystère radical de Dieu.
Malgré les efforts de ces théologiennes et de bien d’autres, la hiérarchie du Vatican s’est fortement opposée aux mouvements qui proposent des traductions « inclusives » de la Bible, à savoir, utiliser des termes tels que « humanité » et « frères et sœurs » au lieu de « les hommes » (mankind) et « fils » ou « frères », et elle a repoussé encore plus explicitement des initiatives pour utiliser des termes autres que masculins pour Dieu, notamment en ce qui concerne les traductions à usage liturgique. Cela a suscité des problèmes non seulement avec les théologiennes féministes et des experts bibliques qui se préoccupent du langage, mais aussi avec des théologiens et des évêques qui s’occupent de la question de savoir si les Églises nationales sont capables de réaliser leurs propres traductions [24].
L’un des principaux domaines de la réflexion théologique féministe est le domaine de la théologie morale, notamment la question de la sexualité. Face à la position de l’Église catholique sur le contrôle des naissances et sur l’avortement, les théologiennes catholiques féministes ont insisté sur le fait qu’une diversité d’opinions avait été tolérée pour d’autres questions morales importantes telles que la justice économique, l’éthique de la guerre et la peine capitale, mais non pour les questions qui touchent profondément les femmes [25]. Tout comme leurs homologues protestants, les théologiennes féministes catholiques soulignent la pleine capacité des femmes à élaborer leur morale et l’incapacité de l’Église à considérer les femmes comme des acteurs pleinement humains, adultes et moraux [26]. Même si les théologiennes catholiques féministes ne s’accordent pas pleinement sur le statut moral du « choix pro-créatif », elles sont néanmoins toutes critiques à l’égard de l’incapacité de l’Église à affronter l’expérience féminine de la sexualité, de la maternité et de l’éducation des enfants [27]. Mais ce n’est qu’un des domaines où la spécificité de la théologie féministe catholique s’est manifestée, notamment au cours des dernières années.
Comme tous les domaines du monde universitaire, la théologie féministe a été fortement influencée par les mouvements postmodernes et la critique du « fondationalisme ». En outre, des femmes et hommes de couleur ont contesté la validité du caractère prétendu universel ou normatif des affirmations théologiques. L’un des résultats de ces controverses a été de mettre en cause la viabilité d’une théologie morale qui s’appuie sur la loi naturelle, comme l’a fait traditionnellement la théologie catholique. Mais un certain nombre de théologiennes féministes catholiques ont tenté d’opérer une « récu-pération » de la tradition de la loi naturelle, en s’appuyant notamment sur la philosophe Martha Nussbaum, et ont ainsi influencé la théologie morale des féministes catholiques.
Telle qu’elle est normalement entendue, la « loi naturelle » désigne les structures permanentes à l’intérieur de la vie humaine et du monde naturel créés par Dieu qui sont discernables par les pouvoirs de l’intellect humain [28]. On attribue le plus souvent à saint Thomas d’avoir posé les fondements de cette théologie morale catholique qui fait appel à la raison humaine ainsi qu’aux sources bibliques et ecclésiastiques telles que les conciles et les écrits théologiques. Des théologiennes féministes catholiques, comme Lisa Sowle Cahill, Jean Porter et Cristina L. H. Traina, se sont tournées vers saint Thomas et, indirectement vers Aristote, non pas tellement pour le contenu de leur enseignement qui reflète des attitudes sur les femmes très répandues à leur époque (par exemple, le manque chez les femmes d’un certain « degré d’éminence » essentiel à l’ordination et leurs capacités morales et intellectuelles généralement inférieures), mais plutôt pour la priorité qu’ils accordent à la raison humaine et leur reconnaissance des capacités et besoins humains qui sont plus ou moins permanents et qui traversent les cultures [29]. Une telle perspective est clairement « catholique » dans son « réalisme » et son respect de la réalité matérielle (la corporéité, le monde naturel) ainsi que féministe dans sa préoccupation pour le bien-être des femmes. L’émergence du domaine de la théologie écologique a aussi intéressé des théologiennes féministes et la notion d’« écoféminisme » est apparue comme une notion qui décrit les liens entre le manque de respect pour la nature et le manque de respect pour les femmes [30].
La liturgie est un autre domaine d’intérêt des théologiennes féministes. En partie à cause de l’interdiction de l’ordination des femmes, mais aussi à cause d’un manque d’attention sacramentelle portée à leurs préoccupations, les théologiennes féministes ont attaché beaucoup d’importance à des questions relatives à la liturgie, à la prédication, aux sacrements et aux rôles des femmes dans le leadership ecclésiastique. Des théologiennes, mais aussi des femmes qui participent activement à la vie de leurs communautés religieuses s’interrogent de plus en plus sur la nette séparation entre les sacrements « officiels » de l’Église et les pratiques rituelles des femmes [31]. Certaines, peut-être insatisfaites des liturgies dans leurs paroisses, et d’autres, de plus en plus nombreuses à être engagées dans différentes formes du ministère pastoral telles que l’aumônerie, l’administration paroissiale ou l’éducation religieuse, ont cherché à surmonter ces divisions en développant leurs propres rites. Ceux-ci peuvent comprendre des lectures de la Bible ainsi que d’autres sources et peuvent inclure la danse, des repas en commun et des échanges sur les préoccupations spécifiques des femmes [32]. Comme l’ont observé un certain nombre d’experts liturgiques féministes, ces rites ont en commun quelques caractéristiques comme l’absence d’un leadership centralisé, l’accent mis sur la narration ainsi que l’usage d’objets matériels issus de la nature et de la vie des femmes [33]. Celles qui s’engagent dans de telles pratiques ne considèrent pas forcément avoir « quitté » l’Église (bien que cela soit le cas pour un certain nombre) ; mais estiment plutôt que ces pratiques nourrissent une vie religieuse qui rend hommage à l’expérience des femmes, ce que n’a pas fait l’Église [34]. Des théologiennes féministes ont aussi commencé à développer une théologie des sacrements qui s’appuie à la fois sur la théorie féministe et sur des travaux plus récents sur les sacrements réalisés par des théologiens français comme Louis-Marie Chauvet [35].
Les contributions des féministes catholiques à la théologie ont été reconnues, mais demeurent, cependant, quelque peu marginales à la discipline tout entière. D’un côté, des théologiennes telles que Elizabeth Johnson, Lisa Sowle Cahill, Magaret Farley et Shawn Copeland ont été élues à la présidence de l’Association américaine de théologie catholique, la principale organisation universitaire pour les théologiens catholiques aux États-Unis et au Canada. Quelques-unes d’entre elles détiennent des chaires prestigieuses et leurs travaux sont bien connus parmi les théologiens. De l’autre côté, la théologie féministe est, en grande partie, perçue comme une théologie « adjectivale ». La théologie « vraie », c’est-à-dire la théologie traditionnelle des théologiens masculins occidentaux blancs, qui est enseignée en premier, deuxième et troisième cycles est considérée comme le noyau essentiel de la connaissance théologique tandis que les théologies « adjectivales » (la théologie womanist, la théologie de la libération, la théologie des féministes, celle des théologiens noirs et hispaniques) sont enseignées comme des connaissances « sup-plémentaires » qui peuvent être utiles (par exemple lorsqu’on enseigne ou qu’on est engagé dans le ministère pour des groupes multiethniques), mais qui ne sont pas vraiment nécessaires [36].
Malgré sa marginalisation, la théologie féministe a soulevé un certain nombre de questions importantes qui sont centrales à la théologie : des questions d’ordre méthodologique qui incluent l’usage et l’importance des sources à la fois traditionnelles (la Bible, l’enseignement officiel de l’Église) et non traditionnelles (l’expérience, l’usage des théories philosophiques et politiques) ; l’affirmation de l’Église d’être « dans » ce monde mais non pas « de » ce monde – affirmation qu’elle utilise pour justifier le traitement différentiel des femmes dans l’Église et, en même temps, pour défendre l’égalité des femmes et des hommes dans le « monde » ; le rôle de l’autorité hiérarchique comme moyen privilégié d’exercer la gouvernance dans le monde contemporain ; le rôle de la sexualité humaine ; la relation entre l’enseignement social de l’Église et sa gestion interne et le rôle de l’imagination et du langage dans la vie humaine. Ces questions sont importantes pour la théologie catholique et la théologie féministe demeurera un interlocuteur important dans les débats.
 
À l’aube du 21e siècle
 
 
Malgré ses succès au cours des trente dernières années, la théologie féministe semble aujourd’hui se trouver dans une impasse. Alors qu’il y a eu des changements – par exemple, il n’est plus inhabituel que des femmes soient professeurs de théologie, qu’elles écrivent des ouvrages théologiques ou assument des fonctions pastorales dans les paroisses –, la situation n’a pas changé et il est peu probable qu’elle évolue rapidement dans un avenir proche. Un certain nombre de défis sont à relever dans les années à venir.
La nature de l’autorité, tout d’abord. Étant donné l’importance attachée à l’« expérience », la tendance vers une démocratisation de l’Église, y compris le fait que des femmes assument des responsabilités autrefois assurées par les hommes, et la centralisation croissante de l’Église catholique par le Vatican, quelles sont les possibilités des femmes (et celles d’autres groupes opprimés) d’exercer une réelle autorité au sein de l’Église ? Comment les femmes peuvent-elles être entendues alors que presque toutes les décisions sont prises par le clergé ? Jusqu’à quand les féministes seront-elles prêtes à persister dans leurs efforts de contestation alors que les réponses ont été si négatives ? Il y a une réelle incommensurabilité entre les visions féministes de Dieu et de l’humanité et l’enseignement officiel des Églises et de l’Église catholique, notamment en ce qui concerne son usage du langage et ses rites sacramentels. À cause de la baisse du nombre de prêtres dans les pays industrialisés occidentaux, un nombre croissant de paroisses (souvent dans un contexte rural) font appel aux femmes comme responsables pastorales qui, à la fois, gèrent les paroisses et président aux liturgies. Sur la base de leurs expériences, ces congrégations font déjà pression sur les conférences épiscopales locales et nationales concernant la question de l’autorité de Rome et la nature de la pratique du magistère. De telles tensions sont susceptibles de perdurer dans un avenir proche.
La relation au féminisme séculier, ensuite. La théologie féministe s’est beaucoup inspirée du féminisme séculier dans l’élaboration de sa théorie et s’est vue récemment confrontée aux mêmes questions sur le « fondationalisme » qui ont occupé la philosophie, les sciences politiques et d’autres disciplines. Au moment où les théologiennes féministes tentent de trouver un accord entre les préoccupations du féminisme séculier, relatives à l’égalité et à l’autonomie, et les valeurs de leur tradition religieuse, sur la base de quels critères se feront les appréciations d’ordre normatif ? Le féminisme séculier n’a pas particulièrement bien accueilli le féminisme religieux. À beaucoup d’égards, la question de la loyauté de la théologie féministe aux principes féministes est identique à la question de la relation de la théologie au monde moderne. Tout comme leurs homologues dans tous les domaines de la théologie (théologie systématique, théologie biblique, théologie historique, théologie morale), les théologiennes féministes devront assumer et penser la relation entre l’Église et le monde.
Le rôle du transcendant, enfin. La théologie féministe a souligné la dimension « horizontale » dans son approche à la fois d’autrui et de Dieu. En considérant que Dieu s’est révélé dans notre propre champ d’expérience et en développant une christologie qui insiste sur la vie et le message de Jésus plutôt que sur sa divinité, quel rôle la théologie féministe accorde-t-elle au transcendant ? Alors que certaines théologiennes féministes, notamment Elizabeth Johnson, ont souligné « l’incompréhensibilité » de Dieu, la réponse de la théologie féministe a été de mettre le mystère en équilibre avec l’immanence. Mais étant donné l’importance, pour le catholicisme, du transcendant incarné dans la chair, comment la théologie féministe pourra-t-elle éviter l’identification de notre propre expérience au divin ? Les théologiennes féministes ont eu une grande influence dans le domaine de la spiritualité chrétienne, en insistant sur une perspective plus incarnée et holistique que les perspectives plus anciennes et plus ascétiques. Mais, en fin de compte, lorsqu’une personne rencontre le mystère radical de Dieu, comment cette expérience est-elle structurée par le sexe, la race et la classe sociale ? De telles questions indiquent qu’il y a tout un travail à faire pour la théologie féministe, cette discipline qui a beaucoup mûri depuis trente ans. La génération plus jeune des théologiens n’a pas vécu l’expérience de Vatican II ou des mouvements contestataires des années 1960 et, par conséquent, elle a une perspective théologique différente. Mais l’engagement croissant des femmes en théologie a changé la discipline qui devra en tenir compte dans les prochaines années. â—†
(Traduit de l’anglais par Sylvie Romanowski)
 
NOTES
 
[1] Catherine M. LaCugna, « Women as Ministers and Theologians », America, 10 octobre 1992.
[2] Mary Daly, The Church and the Second Sex (1968), Boston, Beacon Press, 1985 ; Beyond God the Father, Boston, Beacon Press, 1973 et Gyn/Ecology, Boston, Beacon Press, 1978.
[3] Gustavo Guttierez, Théologie de la libération (1971), trad. de l’esp., Bruxelles, Éditions Lumen Vitae, 1974. La race, la classe sociale sont aussi des thèmes importants pour les théologiens qui ont été appelés par les femmes de couleur à inclure ces préoccupations ainsi que la question de la différenciation sexuelle. L’une des principales critiques adressées aux théologiens féministes d’appartenance ethnique blanche de la part de théologiennes noires et hispaniques (des théologiennes womanist et mujerista) est que leur analyse est dépourvue d’une conscience sociale critique. Cf. Shawn M. Copeland, « Toward a Critical Christian Feminist Theology of Solidarity », dans Mary Ann Hinsdale, Phyllis H. Kaminski (eds), Women and Theology, Maryknoll, NY, Orbis Books, 1995, p. 3-38.
[4] Sherry Ortner, « Is Female to Male as Nature is to Culture ? », dans Michelle Rosaldo, Louise Lamphere (eds), Women, Culture and Society, Stanford, CA, Stanford University Press, 1974, p. 67-87 ; Gerda Lerner, The Creation of Patriarchy, New York, Oxford University Press, 1986.
[5] Parmi les nombreuses sources possibles, Sandra Harding, The Science Question in Feminism, Ithaca, NY, Cornell University Press, 1986 ; Juliet Mitchell, Psychoanalysis and Feminism, New York, Vintage Books, 1974. Les penseurs américains féministes ont aussi étudié de façon extensive les travaux de Julia Kristeva, Hélène Cixous et Luce Irigaray.
[6] Dans Feminism and Christian Ethics (Cambridge, Cambridge University Press, 1996), Susan Frank Persons nomme ces deux perspectives « constructionisme social » (social constructionism) et « essentialisme » (essentialism).
[7] S. M. Copeland, « Toward a Critical Christian Feminist Theology of Solidarity », cité, note 3.
[8] La première Conférence de l’ordination des femmes s’est tenue à Detroit, Michigan, en novembre 1975.
[9] Le rapport de la Commission biblique peut être consulté dans Leonard Swilder, Arlene Swilder (eds), Women Priests : a Catholic Commentary on the Vatican Declaration, Maryknoll, NY, Orbis Books, 1977, p. 338-346.
[10] « La Déclaration du Vatican sur la question de l’admission des femmes à la prêtrise magistérielle », ibid., note 9.
[11] Ibid.
[12] C’est l’expression de Rosemary Ruether, Sexism and God-Talk : toward a Feminist Theology, Boston, Beacon Press, 1983, p. 111.
[13] Jean-Paul II, Mulieris Dignitatem (Sur la dignité des femmes), 1988. Susan A. Ross, « The Bridegroom and the Bride : the Theological Anthropology of John Paul II and its Relation to the Bible and Homosexuality », dans Patricia Beattie Jung, Joseph A. Coray (eds), Sexual Diversity and Catholicism : toward the Development of Moral Theology, Collegeville, MN, Liturgical Press, 2001, p. 39-59.
[14] Sallie McFague, Models of God : Theology for an Ecological, Nuclear Age, Philadelphia, Fortress Press, 1987, p. 48.
[15] Elisabeth Schüssler Fiorenza, Jesus : Miriam’s Child, Sophia’s Prophet. Critical Issues in Feminist Christology, New York, Continuum Press, 1994.
[16] Elisabeth Schüssler Fiorenza, In Memory of Her : a Feminist Reconstruction of Christian Origins, New York, Crossroad, 1983.
[17] E. Schüssler Fiorenza, In Memory of Her…, op. cit. ; R. Ruether, Sexism and God-Talk…, op. cit.
[18] Sandra Schneiders, The Revelatory Text : Interpreting the Bible as Sacred Scripture, San Francisco, Harper San Francisco, 1991.
[19] Pour une collection intéressante d’études sur le rôle de la tradition et de la théologie féministe, voir Rebecca Chopp, Sheila Greeve Davaney (eds), Horizons in Feminist Theology : Identity, Tradition and Norms, Minneapolis, MN, Fortress Press, 1997.
[20] Elisabeth Schüssler Fiorenza, The Discipleship of Equals : a Critical Feminist Ekklesialogy of Liberation, New York, Crossroad, 1993.
[21] Voir Rosemary Ruether, Sexism and God-Talk…, op. cit., p. 68 et suiv.
[22] Elisabeth Schüssler Fiorenza, Jesus : Miriam’s Child, Sophia’s Prophet…, op. cit., p. 21 et suiv.
[23] Elisabeth A. Johnson, She Who Is : the Mystery of God in Feminist Theological Discourse, New York, Crossroad, 1992.
[24] National Catholic Reporter, 34/10, 9 janvier, 1998, pour un résumé du dialogue entre les évêques américains et le Vatican sur la question du langage inclusif. Le récent document romain Liturgiam Authenticam (7 mai 2001) a contesté à nouveau l’autorité des épiscopats locaux dans le choix de traductions bibliques appropriées.
[25] Voir Christine E. Gudorf, « To Make a Seamless Garment, Use a Single Piece of Cloth », Cross Currents, 54, 4, p. 473-479 ; Margaret A. Farley, « The Church in the Public Forum : Scandal or Prophetic Witness ? », Proceedings of the Catholic Theological Society of America, 55, 2000, p. 87-101.
[26] Anne E. Patrick, Liberating Conscience : Feminist Explorations in Catholic Moral Theology, New York, Continuum, 1996 ; Christine E. Gudorf, Body, Sex and Pleasure : Reconstructing Cristian Sexual Ethics, Cleveland, Ohio, Pilgrim Press, 1994. Une source très utile est Charles E. Curran, Margaret A. Farley, Richard A. McCormick, Feminist Ethics and the Catholic Moral Tradition, New York, Paulist Press, 1996.
[27] Sydney Callahan, « Abortion and the Sexual Agenda : a Case for Pro-Life Feminism », dans C. E. Curran, M. A. Farley, R. A. McCormick, Feminist Ethics…, op. cit., p. 422-439.
[28] Pour un traitement classique de la loi naturelle, A. P. d’Entrèves, Natural Law : an Historical Survey, New York, Harper and Row, 1965 et, plus récemment, Jean Porter, Natural and Divine Law : Reclaiming the Tradition for Christian Ethics, Grand Rapids, MI, Edermanns Press, 2000.
[29] Lisa Sowle Cahill, Sex, Gender and Christian Ethics, Cambridge, Cambridge University Press, 1996 ; Cristina L. H. Traina, Feminist Ethics and Natural Law : the End of the Anathemas, Washington, DC, Georgetown University Press, 1999 ; Jean Porter, The Recovery of Virtue : the Relevance of Aquinas for Christian Ethics, Louisville, KY, Westminster/John Knox Press, 1990.
[30] Voir, par exemple, Carol Adams (ed.), Ecofeminism and the Sacred, New York, Continuum, 1993 ; Anne Clifford, Introducing Feminist Theology, Maryknoll, NY, Orbis Books, 2001. Ce dernier ouvrage contient une partie importante consacrée à l’écoféminisme.
[31] En théologie catholique sacramentelle, le prêtre est ordinairement celui qui « dispense » les sacrements. Pourtant, dans des cas extraordinaires, une personne laïque baptisée peut en baptiser une autre et le sacrement du mariage est de fait administré par les époux (bien que le prêtre soit le témoin officiel de l’Église).
[32] Lesley A. Northup, Ritualizing Women : Patterns of Spirituality, Cleveland, OH, Pilgrim Press, 1997 ; Teresa Berger, Women’s Ways of Worship : Gender Analysis and Liturgical History, Collegeville, MN, Liturgical Press, 1999.
[33] L. A. Northup, Ritualizing Women…, op. cit.
[34] Miriam T. Winter, Adair Lummis, Allison Stokes, Defecting in Place : Women Claiming Responsibility for Their Own Spiritual Lives, New York, Crossroad, 1995.
[35] Susan A. Ross, Extravagant Affections : a Feminist Sacramental Theology, New York, Continuum, 1998.
[36] Je voudrais remercier ma collègue Jamie Phelps, pour son expression « théologie « adjectivale » ».
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Catherine M. LaCugna, « Women as Ministers and Theologians ...
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Mary Daly, The Church and the Second Sex (1968), Boston, Be...
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[3]
Gustavo Guttierez, Théologie de la libération (1971), trad....
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[4]
Sherry Ortner, « Is Female to Male as Nature is to Culture ...
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Parmi les nombreuses sources possibles, Sandra Harding, The...
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Dans Feminism and Christian Ethics (Cambridge, Cambridge Un...
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[7]
S. M. Copeland, « Toward a Critical Christian Feminist Theo...
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Voir Rosemary Ruether, Sexism and God-Talk…, op. cit., p. 6...
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