2001
Raisons politiques
Dossier
Sur la théologie politique
Henri-Jérôme Gagey
Henri-Jérôme Gagey, doyen de la faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Institut catholique de Paris, a notamment publié Jésus dans la théologie de Bultmann (Paris, Desclée de Brouwer, 1993) ; Dieu... tout simplement, en collaboration avec A. Lalier (Paris, Éditions de l’Atelier, 1997) ; La nouvelle donne pastorale (Paris, Éditions de l’Atelier, 1999).
Jean-Louis Souletie
Jean-Louis Souletie, professeur à la faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Institut catholique de Paris, a notamment publié Les miracles... tout simplement, en collaboration avec Charles Perrot et Xavier Thévenot (Paris, Éditions de l’Atelier, 1995) ; La Croix de Dieu : eschatologie et histoire dans la perspective christologique de Moltmann (Paris, Le Cerf, 1997), Dieu le Père... tout simplement, en collaboration avec Dominique Bourdin (Paris, Éditions de l’Atelier, 1999).H.-J. Gagey et J.-L. Souletie ont publié La Bible, Parole adressée (Paris, Le Cerf, 2001).
En imposant de différencier la communauté religieuse et la communauté politique dans les États démocratiques modernes, la sécularisation semble conduire à une inéluctable privatisation de la foi à laquelle le christianisme ne peut consentir. Cependant, divers théologiens du 20e siècle se sont efforcés de penser la responsabilité propre à la foi dans le champ « politique » sans nourrir le rêve d’un retour à l’Ancien Régime prédémocratique. Ces tentatives n’ont certes pas permis l’élaboration d’une théologie véritablement « politique » redonnant une place centrale aux Églises dans l’appareil d’État. Mais, en soulignant, en particulier, la mission prophétique de protestation, elles ont jeté les bases d’une « déprivatisation » de la foi qui déplace notablement la problématique héritée du 19e siècle.
By differentiating so strongly the political community from the religious community in the modern democratic State, the process of secularisation produces a privatisation of faith, which, even though unacceptable to the Christian Church, seems unavoidable. Consequently, some twentieth century theologians tried to imagine the « political » influence that faith might exert from within its own proper viewpoint without, however, the dream of a return to pre-modern times. Such efforts did not result in a genuine « political theology » which would ensure the Churches some central position within the political institutions in the State. Nevertheless, the stress put on the prophetic mission of protest has opened up the possibility of « deprivatised » ecclesiastical bodies exerting some kind of political influence, but in a very different way from that of the 19th century.
Les relations de l’Église avec le pouvoir politique ont toujours été complexes, que ce soit dans les périodes de franche opposition (naissance de christianisme dans l’Empire romain, réaction de l’Église face à la création des États modernes démocratiques) ou dans les périodes plus pacifiques (ère constantinienne, chrétienté médiévale). Mais, dans un sens assez couramment admis, parler de « théologie politique » c’est évoquer la situation typique du 20
e siècle dans laquelle l’Église s’interroge sur l’impact qu’elle peut avoir, au titre même de sa foi et des moyens d’actions qu’elle lui donne, sur la vie de la Cité et ses formes d’organisation, dans le cadre d’une société sécularisée
[1].
Réfléchir ainsi c’est enregistrer la rupture qui a eu lieu avec la chrétienté lorsqu’elle cessa de paraître comme un modèle désirable. Autrement dit, l’antagonisme frontal entre l’Église et les États modernes démocratiques, qui se sont constitués tout au long du 19
e siècle, est désormais dépassé. La période d’antagonisme ouvert au cours de laquelle l’Église, tout en luttant pour la défense de ses intérêts et de ses droits, avait continué de rêver d’un retour à l’Ancien Régime a pris fin avec le Ralliement
[2]. Avec le « pacte laïc » qui s’est alors constitué, l’Église s’acceptait dans le nouveau cadre institutionnel d’une séparation avec l’État et n’ambitionnait plus de jouer un rôle dirigeant dans l’organisation de la société. En réalité, l’Église ne s’est jamais acceptée ainsi réduite à gérer le privé, c’est-à-dire les convictions morales et métaphysiques des fidèles comme en témoigne, encore aujourd’hui, la
Lettre des évêques aux catholiques de France : « Nous ne pouvons pas nous résigner à une totale privatisation de notre foi, comme si l’expérience chrétienne devait rester enfouie dans le secret des cœurs, sans prise sur le réel du monde et de la société. Notre Église n’est pas une secte »
[3].
Cette protestation a été qualifiée, notamment par Émile Poulat, d’« intransigeantisme »
[4]. On peut contester l’emploi de ce terme pour caractériser le catholicisme contemporain, car s’il reste, depuis ses reformulations conciliaires, intégraliste, c’est-à-dire qu’il aspire à informer le tout de la vie humaine, il ne se présente plus comme intransigeant en ce qu’il acquiesce aux données de la modernité politique, notamment la liberté religieuse et la « légitime autonomie des réalités terrestres »
[5]. Il reste que, contrairement à ce que pensaient les catholiques progressistes, l’Église s’est autant opposée au libéralisme qu’au socialisme au nom d’une « troisième voie » qui n’a pas réussi à inspirer de stratégie politique d’ensemble, en particulier parce qu’une véritable économie politique lui a toujours fait défaut
[6]. Une théologie proprement politique ne fut donc le fait que de nostalgies « réac-tionnaires », au sens strict des courants d’extrême droite. À cela s’est opposé le mouvement des catholiques progressistes, plus ou moins sympathisant du mouvement communiste, mais qui ne s’est pas doté d’une véritable théologie politique parce qu’il ne puisait dans la foi que la motivation nécessaire pour rejoindre un combat politique fondamentalement autonome. C’est seule-ment dans la deuxième moitié du 20
e siècle qu’une théologie « moderne » a vu le jour. Elle a tenté de penser théologiquement le rôle proprement politique de la foi chrétienne et de l’Église dans laquelle elle est vécue, sans pour autant rêver de renouer avec un Ancien Régime restauré.
Pour évoquer le développement de cette théologie politique et les discussions auxquelles elle a donné lieu, dans le catholicisme essentiellement, au cours du siècle dernier, nous puiserons essentiellement dans la littérature théologique étrangère, allemande tout d’abord, latino-américaine et anglo-saxonne ensuite. En effet, en raison du caractère particulièrement tendu qu’a pris en France l’affrontement entre l’Église et l’État démocratique moderne dans sa période de constitution, la théologie française au 20
e siècle s’est relativement peu engagée sur ce terrain. Dans l’ensemble, elle s’est appuyée sur les positions de Jacques Maritain qui distinguait soigneusement le plan spirituel, sur lequel le chrétien agit en tant que chrétien, et le plan temporel, sur lequel il agit simplement en tant qu’homme
[7]. Selon lui, l’influence du christianisme sur le plan « temporel » se ferait toujours par la médiation de la conscience morale individuelle, sans qu’il soit légitime d’identifier la foi chrétienne à une forme déterminée d’organisation politique de la vie collective
[8]. Le résultat concret de cette théorie fut de ne
pas penser l’impact direct de l’Église comme institution sur la vie de la Cité
[9].
Peterson vs Schmitt : naissance du concept moderne de théologie politique
La question, typiquement moderne, de la théologie politique a été posée, de façon emblématique, au cours du débat qui a opposé, dans les années 1920, le théologien Erik Peterson
[10] au philosophe Carl Schmitt, qui, selon Peterson, serait le premier à avoir utilisé techniquement l’expression « théologie politique » dans son essai
Politische Theologie. Vier Kapitel zur Lehre der Souveränität de 1922
[11].
Pour Schmitt, le catholicisme doit être considéré comme le fondement de l’État moderne dans la mesure où tous les concepts de la doctrine moderne de l’État sont des concepts théologiques sécularisés. La théologie est donc, par nature, politique et l’Église un corps politique car, qu’elle le veuille ou non, elle ne peut pas ne pas produire d’effets sur la structuration de la société et de l’État dans lesquels elle est insérée. La position de Peterson est tout autre. Pour lui, l’élaboration du monothéisme trinitaire et le développement de l’eschatologie chrétienne chez Augustin ont mis fin à toute velléité de théologie politique en libérant la foi chrétienne de ses attaches avec l’Imperium Romanum. Ce n’est donc pas au christianisme qu’on doit la sacralisation du pouvoir impérial à Rome et, plus généralement, du pouvoir souverain après la chute de l’Empire romain, mais davantage à la fusion, opérée par Philon (13 av. J.-C.-54) du monothéisme cosmique de l’Antiquité tardive et du monothéisme juif. Cette conception philonienne influença par la suite les théologiens chrétiens marqués par l’arianisme qui prônait un monothéisme non-trinitaire. Au contraire, dans le cadre d’une théologie authentiquement trinitaire, la notion de pouvoir souverain ne saurait renvoyer à l’exercice d’une volonté solitaire et contribuer à la sacralisation du pouvoir civil. Mais il est vrai que cette conséquence n’a pas été tirée au plan politique par les théologiens en question.
Pour appuyer cette idée, Peterson présuppose l’existence d’une théologie politique au début de l’ère chrétienne qui aurait subi un premier grand tournant dans la controverse entre le théologien alexandrin, Origène (≃85-251) et l’écrivain païen, Celse (2
e siècle). Ce dernier défend la nécessité du polythéisme, seul capable de conserver son unité politique à l’Empire romain. En effet, selon lui, les différents peuples qui composent l’Empire ne pourront pas observer une loi unique partout sur la Terre comme le propose l’universalisme chrétien. Origène lui oppose la capacité du
Logos divin à transformer les âmes en vue d’une unification de la Terre dans un avenir eschatologique. Selon Peterson, l’approfondissement de la théologie trinitaire au 4
e siècle implique une vision de l’histoire dans laquelle la confusion entre la monarchie divine et la propagande politico-théologique n’est plus possible
[12].
Le monothéisme en tant que problème politique se termine donc par une fin de non-recevoir à l’idée même d’une théologie politique chrétienne, entendue du moins comme la légitimation d’une théologie qui accepte de promouvoir comme authentiquement « chrétienne » une forme d’organisation politique déterminée, ainsi que cela pouvait être le cas de la théologie politique de Schmitt. Ce dernier qui accepta de collaborer avec le régime nazi dont il fut, un temps, le théoricien jusqu’à son rejet en 1936 à cause de son « libéralisme », plaidait en effet pour une réconciliation entre le national-socialisme et le christianisme.
Cependant, il n’est pas sûr que Peterson se soit lui-même rigoureusement tenu à cette radicale fin de non-recevoir de toute théologie politique. Dans
Christus als Imperator
[13], écrit à l’époque du national-socialisme, il soulignait le primat du Christ Roi afin de l’opposer à toutes les souverainetés du monde, ce qui aboutissait à relativiser tous les pouvoirs. Dans le climat de l’époque, une telle prise de position, aux implications politiques indéniables, ne déboucha pas sur une proposition réellement positive qui aurait opposé à la politique nazie d’autres principes politiques
[14]. En fait, Peterson se limitait à justifier une attitude de « résistance critique ». Cette limitation de la théologie politique par une fonction « critique » est une constante de la réflexion catholique dans le domaine de la théologie politique même de la part de ceux qui ont tenté de la dépasser.
C’est ce que montre la postérité de la théologie politique trinitaire de Peterson en Allemagne. Elle s’est développée selon deux axes : d’un côté, avec le théologien catholique, Walter Kasper, devenu évêque de Rottenburg-Stuttgart puis cardinal, dans le sens d’une recherche vers les conséquences politiques du monothéisme trinitaire
[15] ; de l’autre, avec Jean-Baptiste Metz
[16], théologien de Münster, catholique lui aussi, qui a explicité le thème d’une « théo-logie politique » comme « théologie fondamentale pratique »
[17]. Mais ni l’un ni l’autre n’ont réellement donné corps, politiquement parlant, à cette intuition théologique. Cependant, Metz peut être considéré comme un théologien politique dans la mesure où toute sa recherche est sous-tendue par l’affirmation qu’une théologie responsable ne peut laisser en dehors de son champ de préoccupation l’impact de la foi dans l’histoire et la société et qu’elle doit, au contraire, en vérifier sans cesse la nature évangélique
[18]. À ce titre son influence fut déterminante, en particulier sur la théologie de la libération.
La théologie politique selon Jean-Baptiste Metz
Réagissant contre le mouvement de privatisation de la foi depuis les Lumières et son acceptation par ce qu’il dénonce être une « théologie bourgeoise », Metz soutient que « l’idée de Dieu est une idée pratique »
[19]. D’où sa définition du programme d’une « théo-logie politique » qui prend acte que l’Église en tant qu’institution sociale a nécessairement une influence efficace sur la vie collective et qu’il lui incombe donc d’en répondre. Cette « théologie politique » entreprend donc résolument de s’interroger sur les interventions que l’Église doit effectuer de manière réfléchie « en fonction de son outillage propre » (les forces sociales qu’elle peut mobiliser, la tradition de la foi, l’écoute priante de la Parole, les sacrements, etc.) en vue d’ouvrir des
possibles dans la société. C’est ce programme « politique » original qu’il présente dès 1967 dans une conférence donnée au congrès international de théologie de Toronto.
Auparavant, il avait développé ce point de vue dans le cadre d’une théologie de la sécularisation à partir d’une relecture de l’histoire de la pensée moderne et de l’hostilité que l’Église lui a opposée jusqu’au milieu du 20
e siècle. Devant un tel divorce entre la prédication du Royaume de Dieu et l’interprétation que l’Église faisait de l’histoire moderne, comment comprendre que Jésus-Christ est encore agissant comme Seigneur exerçant sa souveraineté sur le monde ? Refuser de dissocier comme deux réalités étrangères l’histoire du monde et l’histoire du salut, c’est, pour Metz, chercher à mettre en œuvre une autre interprétation, plus positive, de l’évolution de la pensée moderne. Un rejet catégorique de la sécularisation des temps modernes trahit « une conception dangereusement extrinséciste de l’histoire du salut et un positivisme théologique qui ne prend pas vraiment au sérieux le fait que l’esprit du christianisme est durablement inséré dans la chair de l’histoire du monde »
[20]. La thèse de J.-B. Metz est donc que la mondanéité du monde, à travers le processus moderne de sécularisation, s’est affirmée en son principe, non pas contre mais par le christianisme : « Elle est à sa racine un événement chrétien et témoigne ainsi, pour l’état présent du monde, de la puissance de « l’heure du Christ » qui agit à l’intérieur de l’his-toire »
[21]. Cette théologie s’inspire du théologien protestant F Gogar-ten qui a mis en œuvre une interprétation chrétienne positive de la modernité. Mais là où sa théologie de la sécularisation était fondée sur la distinction luthérienne entre l’Évangile et la loi qui délimite deux domaines séparés, le domaine de la foi et celui des œuvres, Metz, refusant la théorie luthérienne des deux Cités, cherche à fonder la mondanéité du monde dans l’événement de l’Incarnation lui-même. Dieu n’est pas devenu totalement étranger au monde marqué par le péché, mais « le christianisme ne comprend le caractère créé du monde que dans l’horizon de l’histoire du salut »
[22].
Une théologie insuffisamment politique ?
La question que pose le projet de Metz est double : sa théologie politique est-elle politique, plus encore est-elle suffisamment théologique ? En fait, Metz développe davantage une morale politique en dégageant les conséquences, selon lui normatives, de la foi dans l’engagement des chrétiens. Il propose une prise de position en faveur du pauvre et du petit et de toutes les victimes comme conséquence d’une prise au sérieux de la Croix. Il voit là une affirmation du devoir qui s’impose aux chrétiens de travailler à l’advenue d’un être sujet pour tous dans le cadre d’une Église « démocratisée ».
La véritable force de proposition de Metz réside dans son refus résolu de la « religion bourgeoise ». C’est en cela qu’il a eu un impact indéniable sur les théologies latino-américaines de la libération qui soulignèrent la nécessité de donner au salut chrétien une dimension réellement historique. Mais Metz – pas plus que les théologiens latino-américains de la libération – ne pense réellement l’efficacité propre à la foi sur le terrain du politique. Pour ces théologies politiques, l’efficace de la foi tient essentiellement à constituer des sujets éthiques, à condition, cependant, que cette éthique soit pensée dans toute son extension, avec l’impact qui lui convient d’avoir délibérément dans le champ de l’action collective.
La théologie de Metz se veut pourtant effectivement politique, en ce sens que son apport essentiel est de démontrer qu’il n’y a pas de théologie politiquement innocente : le sujet de la théologie est toujours un être politique par son enracinement dans l’histoire et dans la société ; la relation à Dieu ne saurait donc être le fait d’un individu isolé. Metz entreprend donc une déprivatisation de la foi à l’encontre du mouvement qui, depuis les Lumières, avait établi une rupture entre l’existence religieuse et l’existence sociale
[23] en vidant de son sens l’exigence chrétienne pratique du « suivre Jésus » entendu comme appel public. Cependant, cette entreprise de « déprivati-sation » possède une double limite.
Tout d’abord, Metz a toujours affirmé son refus de toute « politisation » de la religion dans une sorte d’eschatologisation du politique qui ferait de sa théologie politique la caution sacralisante d’un projet politique déterminé. C’est l’enjeu de ce qu’il appelle « la réserve eschatologique » : selon lui, l’espérance chrétienne doit constamment maintenir ouvert un écart avec les réalisations toujours provisoires qu’elle obtient dans le cours de l’histoire et qui jamais ne peuvent être purement et simplement identifiées avec l’avènement du Royaume de Dieu. La foi entretient donc un rapport dialectique et critique permanent avec le présent historique. D’où l’opposition de Metz à la théologie de la révolution développée par le théologien belge Joseph Comblin, établi en Amérique latine
[24]. Mais cette retenue, qui fait que Metz est proche de Maritain, signale sans doute chez lui une conception encore très abstraite du politique en tant que tel qui en sous-estime le caractère fondamentalement polémique.
Certes, Metz souligne le côté dangereux de la mémoire de la Passion et de la Résurrection qui engage résolument à la lutte sans recourir ni à la haine ni au mépris de l’adversaire
[25]. Mais jamais il ne prend en considération la pluralité culturelle, ni la puissance des États ni les rapports de force en jeu dans l’action politique concrète. Lui fait ici défaut une réflexion sur « le politique » en tant qu’il n’unifie jamais globalement la société en général, mais toujours une société déterminée en fonction des groupes et des intérêts qui y sont en conflit, en y procédant à des arbitrages toujours provisoires et partisans. Comme l’écrit en politologue J. Freund : « Le politique ne se pense pas en dehors de l’aventure humaine. Il a pour tâche d’organiser le mieux possible les conditions extérieures et collectives propres à donner à l’unité politique et aux membres qui y vivent les meilleures chances de répondre à ce qui est ou qu’ils considèrent individuellement comme leur vocation »
[26]. La théologie politique de Metz demeure donc utopique dans la mesure où elle ne s’affronte pas aux inéluctables conflits de classe et d’intérêt. Si, selon Carl Schmitt, le couple « ami-ennemi » est bien le fondement de l’action politique dans une société donnée, il est nécessaire de préciser en quel sens le concept théologique de l’amour peut devenir un concept politique effectif. Faute de cela, Metz ne donne aucune clé pour résoudre les questions spécifiquement politiques. Ses catégories sont finalement moins politiques que sociales.
Plus que comme une théologie de la politique ou une théologie du politique, sa théologie se présente comme une éthique chrétienne de l’engagement. Cette limite est d’ailleurs explicitement confessée par son collègue et ami, le théologien protestant Moltmann, lorsqu’il écrit pour son propre compte : « L’expression éthique politique montre la route qui est la mienne »
[27].
Une politique insuffisamment théologique ?
À cette difficulté d’intégrer la complexité du politique comme tel s’en ajoute une autre proprement théologique. Metz déchiffre-t-il suffisamment comment les pratiques chrétiennes sont aptes à constituer les sujets éthiques dont il parle ?
La théologie fondamentale pratique de Metz se présente comme « une théologie du sujet » qui entend penser la contribution de la foi à l’avènement de sujets en résistance à l’apathie caractéristique des sociétés modernes avancées, largement dénoncée par les néomarxistes de l’École de Francfort. Or c’est une question de savoir jusqu’à quel point il parvient à penser le processus de la constitution du sujet qui est l’autre versant de ce programme.
En effet, le sujet dont parle Metz est un sujet de solidarité universelle. Il se constitue par la valorisation de figures singulières dans leur contexte social et par celle de leur décision personnelle et publique. Or, comme l’a bien vu Freund, pour qu’un sujet soit en mesure de se poser publiquement, il faut qu’il ait préalablement la ressource de se constituer dans l’intériorité de son moi propre et c’est là, selon ce dernier, que joue essentiellement le religieux qu’il définira alors comme secondairement politique
[28], œuvrant en un lieu frontière entre ce qui est immédiatement politique et ce qui ne l’est pas
[29]. La théologie fondamentale pratique de Metz, comme théologie du sujet, n’ignore pas ce point. Metz sait que l’expérience de chaque être humain, comme « moi » personnel, ne s’élabore pas dans la seule sphère politique, mais d’abord dans des pratiques rituelles et narratives qui le mettent dans la position de répondre à un appel personnel et de se poser comme un sujet de désir qui est plus que la somme de ses expériences sociales
[30]. Mais, dans son insistance sur la nécessaire déprivatisation de la foi, Metz n’aborde que de manière évasive les pratiques proprement chrétiennes médiatrices de la constitution du sujet en son intériorité. Ici, c’est donc sur le versant proprement théologique que le projet de contribuer à une théorie et à une pratique du sujet, pris dans sa réalité historique et « empêtré dans des histoires », se trouve menacé d’abstraction.
Mais la théologie de la libération va-t-elle beaucoup plus loin ? Sans refaire le parcours historique de cette théologie depuis l’
aggiornamento de Vatican II et sa réception à la deuxième conférence de l’épiscopat latino-américain à Medellin (août-septembre 1968), il suffit de la définir comme cette théologie qui réfléchit la foi à partir de l’option préférentielle pour les pauvres en renouant avec la tradition biblique d’un Dieu qui intervient dans l’histoire pour sauver son peuple
[31]. À travers les communautés de base, elle a suscité des pratiques ecclésiales dignes d’intérêt mais en considérant le mouvement social comme un donné toujours déjà là qu’il suffirait d’accompagner. Elle le présuppose donc comme son bras séculier, progressiste et autonome par rapport à la foi. Sa difficulté apparaît sur le plan politique dans son embarras lorsqu’il s’agit de contribuer de manière significative à l’inspiration de ce mouvement social. Par ailleurs, du moins à ses débuts, la théologie de la libération travaille sur la base d’une religiosité chrétienne qu’elle considère comme un donné allant de soi, sans en mesurer la profonde fragilisation dans les sociétés latino-américaines comme en témoigne aujourd’hui l’hémor-ragie des jeunes vers les sectes et l’attirance vers le renouveau charismatique qui remplit les stades dans des cérémonies entre
show et liturgie. En définitive, la question qu’on peut poser à la théologie de la libération est de savoir quelle est la « puissance » propre de la foi et comment elle se manifeste dans la libération des pauvres. C’est précisément la critique qui lui est adressée de façon particulièrement originale par le théologien britannique, John Milbank, et par la galaxie des théologiens qui se rattachent à lui.
Pour une politique de l’agapè
C’est en opposition ouverte à la théologie politique de Metz et à l’ensemble des théologies qui ont tenté de prendre pied dans le champ de la modernité que John Milbank, théologien britannique de confession anglicane, lança en 1990 une thèse très provocante qu’on peut résumer ainsi : « Les théories sociales “scientifiques” sont en elles-mêmes des théologies ou des antithéologies déguisées »
[32]. Elles procèdent, en effet, d’une rupture avec la compréhension authentiquement chrétienne du rapport à Dieu comme rapport de participation auquel elles substituent un face-à-face fondamentalement juridique entre un Dieu impersonnel, législateur absent du monde, et une réalité autonomisée qu’il faut alors envisager
etsi Deus non daretur. Là où les théologiens modernes interprètent la modernité (ce que Milbank appelle
the secular) et la sécularisation qui l’accompagne comme le résultat d’une évolution interne au christianisme dans laquelle ce dernier accomplit sa vocation
[33], Milbank la décrit comme la conséquence d’une hérésie chrétienne qui prend son lointain départ dans la décision de Dun Scott de penser Dieu et le monde tout ensemble, dans le cadre d’une ontologie générale, au lieu de penser l’être du monde à partir de l’Être de son créateur
[34]. Cette rupture s’approfondit ensuite avec le nominalisme et la Réforme. Les philosophies politiques de Hobbes et Machiavel en découlent elles aussi qui renouent avec l’ontologie païenne de la Rome antique basée sur le principe d’une insurmontable violence originaire que la vertu virile peut seulement atténuer sans pouvoir penser l’événement d’une réconciliation.
Alors que, dans le récit de la Genèse, la véritable liberté trouve sa condition dans la participation de l’être de l’homme à l’Être de Dieu, qui est aussi le fondement de la communion des hommes entre eux, Hobbes décrit un monde où tous sont en guerre les uns contre les autres. Cette conflictualité originaire, le politique peut la tempérer, mais sans jamais l’éteindre, parce que, considérés individuellement à « l’état de nature », les hommes, tous supposés égaux, sont par le fait même éternellement rivaux. Nous sommes là, selon Milbank, en opposition frontale à l’
agapè chrétienne
[35]. Cette opposition atteint son comble dans la déconstruction de toute idée de vérité par la philosophie postmoderne, qui n’est pas pour rien contemporaine de la mondialisation du marché qui engendre une société du simulacre dans laquelle rien n’est vraiment désirable que le désir lui-même, parce que le marché n’a plus d’autre fin en soi que d’exciter le désir du consommateur quel que soit son objet.
John Milbank, avec des accents fortement nietzschéens, oppose sans compromis ces deux ontologies comme deux propositions globales d’existence incompatibles, entre lesquelles le choix à faire est essentiellement une « affaire de goût », mais dont l’enjeu est une prise de position sur la vérité du monde. Dans le débat qui l’oppose au
secular, il revient donc à la proposition chrétienne de développer une « contre-éthique », une « contre-ontologie » et un « contre-royaume »
[36], en mettant en œuvre des pratiques narratives, rituelles et sociales. En effet, une simple adhésion à l’idée de non-violence ne suffit pas, « nous avons besoin de la mettre en pratique comme une compétence en apprenant à en parler le langage élaboré dans la Bible et accompli en Jésus et dans l’apparition de l’Église », cette dernière constituant « la forme concrète d’une pratique sociale non antagonique », c’est-à-dire d’une pratique sociale de l’
agapè
[37].
La perspective de Milbank trouvera une illustration particulièrement impressionnante dans les réflexions de William T. Cava-naugh
[38] qui tire les conséquences théologiques de la lutte de l’Église catholique contre la dictature du général Pinochet. Il y récuse la distinction opérée par Maritain entre le spirituel et le temporel qui, conduisant l’Église à se penser comme « l’âme du monde », la condamne à l’impuissance parce qu’alors « elle n’agit en tant que corps ni dans l’espace ni dans le temps ». La même critique doit, selon lui, être adressée à la tentative de Metz de penser l’Église comme « un organe de critique sociale agissant comme un membre parmi d’autres de la société civile ». Dans l’un et l’autre cas, en effet, le discours théologique se trouve sans prise sur le domaine politique
[39].
Cette prise, l’Église ne la trouvera qu’après avoir renoncé à se considérer comme « l’âme du monde » pour se déployer
dans le monde sous la forme proprement corporelle que lui confère la pratique de l’Eucharistie qui apparaît ici comme un acte proprement politique « impliquant une autre représentation de l’espace et du temps, où s’édifie un corps de résistance, le corps du Christ ». C’est ce corps immolé et ressuscité, poursuit-il, qui assure l’irruption du Royaume de Dieu
dans le temps historique, c’est-à-dire
dans la politique du monde
[40]. Le travail de Catherine Pickstock va dans le même sens. Dans une audacieuse confrontation de la théologie thomasienne de l’Eucharistie et de la déconstruction déridienne, elle montre comment le sacrement « dramatise » le paradoxe de l’existence humaine en proie au doute qui la saisit quand elle considère qu’il n’existe aucune réalité physique ou naturelle à laquelle il soit possible d’accorder une totale confiance. Seule cette dramatisation eucharistique radicale permet de surmonter ce paradoxe caractéristique de la postmodernité, en confrontant le sujet à cette contradiction ultime de la déréliction et de la gloire du Crucifié.
[41]
Reste à savoir dans quelle mesure nous avons ici affaire à une théologie capable de penser l’advenue d’un ordre politique conforme à l’Évangile. En fait, pour Milbank et la Radical Orthodoxy, l’action politique de l’Église demeure une action prophétique de résistance, plus proche qu’on ne pourrait s’y attendre du paradigme mystico-prophétique mis en œuvre par la revue théologique
Concilium. Il est vrai que la Radical Orthodoxy se signale, d’une part, par une attention nettement plus soutenue à la spécificité du message chrétien et à sa position polémique, voire antagonique, à l’endroit du nihilisme contemporain
[42] et, de l’autre, à la fonction médiatrice des pratiques narratives et rituelles les plus propres à la foi pour mettre en œuvre une résistance « agapique » effective au règne nihiliste du marché mondial unique. Mais cela suffit-il pour parler ici d’une véritable « théologie politique », au sens propre où ce terme désigne les formes d’exercice du pouvoir à promouvoir ?
Vers une déprivatisation de la théologie ?
Chez Metz comme chez Milbank, persiste une vraie difficulté à développer une pensée consistante du « politique » Chez l’un comme chez l’autre, domine le thème de la « résistance » plutôt que celui de la promotion ou de la proposition
[43]. On ne voit donc pas que le cadre esquissé par Peterson d’une hétérogénéité entre le politique et le christianisme soit dépassé. Pour conclure, il faut se demander si cette limitation apparemment indépassable doit être considérée comme le signe d’un échec. Suivons ici José Casanova, chercheur américain en sociologie des religions dans sa reprise critique du concept de sécularisation
[44].
La question de Casanova est de savoir s’il existe une possibilité pour les Églises chrétiennes (et, plus largement, pour les grandes religions du monde) d’exister comme des religions « publiques », en surmontant la malédiction « sociologique » qui les voue sans retour à la privatisation et, par voie de conséquence, à un déclin fatal. Sa réponse est positive. Il l’argumente de deux façons. Tout d’abord, il engage une réflexion critique fondamentale autour du concept de sécularisation dont il pense que, malgré ses ambiguïtés, il oblige le théoricien à situer sa réflexion dans la généalogie de la sociologie religieuse au 19e et au 20e siècle. Mais ce concept doit cependant être déconstruit parce qu’il articule trois plans qu’il faut différencier, si l’on veut pouvoir interpréter les transformations contrastées du religieux aujourd’hui. « Sécularisation » désigne, tout d’abord, le processus d’autonomisation des pratiques sociales à l’endroit de la matrice que leur fournissait le religieux ; ensuite le fait que, en vertu de ce processus d’autonomisation, le religieux est exclu de la sphère publique et ne peut donc jouer de rôle que dans la sphère privée ; enfin le fait que la religion ainsi réduite à la sphère du privé est engagée sur la voie d’un déclin irrémédiable.
Or, pour notre auteur, le premier aspect de la sécularisation caractérise bien les évolutions lourdes, sans doute irréversibles et, en tout cas toujours en cours, des religions à la fin du 20
e siècle. En revanche, les deux autres correspondent à une évolution de la place des religions dans la société moderne qu’on peut souhaiter et donc favoriser, mais ils ne sauraient être déduits automatiquement du premier. Il n’y a pas, selon lui, de contrainte théorique inexorable qui obligerait à penser que l’incontestable processus d’autonomisation des pratiques sociales à l’endroit du religieux aboutirait fatalement à une réclusion sans merci des religions dans la sphère du privé puis à leur déclin. C’est, selon lui, ce qui ressort de l’apparition de formes inédites de « religions publiques » qu’il analyse à partir des expériences historiques contrastées faites tout autant par le catholicisme à travers le monde que par certains mouvements protestants radicaux aux États-Unis
[45]. Ce qui l’amène à augurer un processus mondial de « déprivatisation » des religions
[46], de celles du moins qui auront renoncé à mener un combat d’arrière-garde contre la séparation des Églises et de l’État et leur propre « désétablissement ».
Une de ses thèses, appuyée sur ses études de cas, est que les Églises établies (c’est-à-dire officiellement incorporée à l’appareil d’État) sont devenues incompatibles avec les États modernes différenciés. Autrement dit, « la fusion de la communauté religieuse et de la communauté politique est incompatible avec le principe moderne de la citoyen-neté »
[47]. De ce point de vue, la constitution des États modernes signifie assurément la disparition de l’Église selon l’idéal type webérien, et la conformation de toutes les Églises à l’idéal type de « l’Église libre » ou de la « secte ». Mais pour les Églises qui auront accepté cette mutation, ce qui présuppose l’acceptation du cadre et des valeurs fondamentales de la modernité – liberté de conscience et différenciation de la société –, cela n’implique pas nécessairement un repli du religieux sur le privé. La possibilité existe, au contraire, pour elles, pourvu que leur propre tradition leur en fasse un impératif, d’opter pour l’exercice d’un rôle public que Casanova décrit comme une fonction critique à l’endroit des formes spécifiques d’institutionnalisation de la modernité.
On retrouve ici le thème de la « résistance critique » à la normalisation des modes de vie traditionnels et au fonctionnement amoral de l’État et du marché ; résistance exercée au nom du bien commun qui ne se laisse pas réduire à la somme des préférences subjectives et qui doit donc faire l’objet d’une attestation publique, éventuellement polémique. Dans la mesure où, selon cette reprise critique du concept de sécularisation, le passage vers le statut de « religion publique » suppose de la part des religions le renoncement à
la fusion de la communauté politique et de la communauté religieuse, il semble qu’il faille en conclure à l’échec de toute « théologie politique » au sens strict. Cependant, on peut considérer que la thèse de Casanova sanctionne tout autant la fécondité du travail d’accompagnement accompli par les « théologiens politiques », en vue de permettre aux communautés auxquelles ils appartiennent la mise en œuvre réfléchie des « puissances et latences
[48] » de la foi qu’ils confessent, afin de contribuer à la « reconstruction » d’un nouvel art de vivre ensemble. De ce point de vue, leur mission déborde le cadre restreint de l’exercice d’une « résistance critique » et ouvre sur la perspective plus ample d’une contribution à « l’invention » de la société. C’est là une tâche qu’on peut bien dire « politique », en un sens élargi.
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[1]
Sécularisation s’entend ici comme le résultat d’une autonomisation du politique, de l’économique et de l’ensemble des fonctions sociales décisives par rapport à la matrice religieuse qui avait organisé l’ensemble de ces pratiques sociales sous l’Ancien Régime.
Cf. M. Weber,
L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1964.
[2]
Cf. l’encyclique
Au milieu des sollicitudes, du 16 février 1892, Paris, A. Roger et F. Chernoviz, 1894, t. 3, p. 112-122.
[3]
Proposer la foi dans la société actuelle. Rapport rédigé par Mgr Claude Dagens, Paris, Le Cerf, 1997, p. 34. Voir, également, Mgr H. Simon,
Vers une France païenne ? Paris, Cana, 1998 et H.-J. Gagey, « Le oui et le non de Dieu sur notre monde »,
Documents Épiscopat, 14, septembre 1993.
[4]
E. Poulat,
Intégrisme et catholicisme intégral, Paris, Casterman, 1969. Voir, également, Jean-Marie Mayeur, « Catholicisme intransigeant, catholicisme social, démocratie chrétienne »,
Annales ESC, mars-avril 1972, p. 483-499 et, surtout, la savante et pionnière étude d’Yves Congar, « L’ecclésiologie de la Révolution française au concile du Vatican, sous le signe de l’affirmation de l’autorité », dans R. Aubert, J. Audinet et
al.,
L’ecclésiologie au xix
e
siècle, Paris, Le Cerf, 1960, p. 77-114.
[5]
J.-M. Donegani,
La liberté de choisir. Pluralisme religieux et pluralisme politique dans le catholicisme français contemporain, Paris, Presses de Sciences Po, 1993.
[6]
E. Poulat,
Église contre bourgeoisie. Introduction au devenir du catholicisme social, Paris, Casterman, 1977.
[7]
Cf., en particulier,
L’humanisme intégral. Problèmes temporels et spirituels d’une nouvelle chrétienté (Paris, Aubier, 1936) et qui a été reçu comme légitimant le caractère pluraliste du vote des catholiques français à l’époque du front populaire.
[8]
Le christianisme est vu comme une source d’inspiration pour l’action politique. Non plus d’abord pour défendre les intérêts des Églises et des croyants, mais pour assurer une présence chrétienne dans le monde contemporain et donner une inspiration chrétienne à la vie démocratique. Dans ce cadre, le christianisme est perçu sous son aspect culturel et éthique. Par conséquent, la démocratie chrétienne s’adresse aussi aux non-croyants et accepte que des chrétiens choisissent d’autres options politiques, conformément au souhait de Jacques Maritain dans
Humanisme intégral de voir naître des formations politiques chrétiennes qui rassembleraient « seulement tels chrétiens qui se font du monde, de la société et de l’histoire moderne une certaine philosophie et tels non-chrétiens qui reconnaissent d’une manière plus ou moins complète le bien-fondé de cette philosophie ».
[9]
Il est notable, de ce point de vue, que la tentative d’implanter en France un parti démocrate-chrétien (le Mouvement républicain populaire fondé après guerre et dont le nom n’avouait d’ailleurs pas son origine chrétienne) a fait long feu du fait du processus d’autosécularisation de l’Église caractérisé par l’abandon d’un certain nombre d’institutions par lesquelles l’Église assurait son emprise sur la société française. La CFTC, syndicat ouvrier chrétien, pourtant doté d’une réelle légitimité dans le monde ouvrier durant la première moitié du siècle dernier, a lui-même été sécularisé en 1961 et transformé en CFDT sous l’impulsion d’un certain nombre de ses dirigeants issus de la JOC et conseillés par les jésuites de l’action sociale. C’est que le processus de sécularisation du catholicisme français, s’il était partiellement dû à l’affaiblissement numérique des cadres dans l’Église entraînant son incapacité à gérer de manière autonome certaines institutions (écoles confessionnelles et hôpitaux), était tout autant enraciné dans l’adhésion problématique mais résolue de la hiérarchie et des militants chrétiens au pacte laïc. Cela entraînait qu’ils ne fassent rien qui puisse ressusciter le fantasme d’une Église désireuse de renouer avec l’Ancien Régime prédémocratique afin de retrouver sa position dominante passée.
[10]
D’origine protestante, E. Peterson se convertit au catholicisme, lors de son exil à Rome, le 25 décembre 1930.
[11]
Munich-Leipzig, Duncker et Humblot, 1922.
[12]
« Cette conception d’une propagande politico-religieuse fut reprise par l’Église lors de son expansion dans l’Empire romain. Elle se heurta à une conception de la théologie des païens dans laquelle le monarque divin règne, mais où les dieux nationaux gouvernent. Pour répondre à cette théologie païenne faite à la mesure de l’Empire romain, on affirma alors du côté des chrétiens que les dieux nationaux ne pouvaient régner, car les pluralités nationales avaient été abolies. La proclamation chrétienne d’un Dieu en trois personnes va au-delà du judaïsme ou du paganisme, puisque le mystère de la Trinité existe dans la divinité elle-même, non pas dans sa créature. C’est la même chose pour la paix, que le chrétien recherche, qui n’est assurée par aucun empereur, mais qui ne peut être qu’un don de celui qui est au-dessus de toute raison », dans
Der Monotheismus als politisches Problem. Ein Beitrag zur Geschichte der politischen Theologie im Imperium Romanum, Leipzig, 1935, p. 104 et suiv.
[13]
Catholicas, 5, 1936, p. 64-72 et repris dans
Theologische Traktate, Münich, Kösel, 1951, p. 149-164 ; publication française dans
Les questions liturgiques et paroissiales, 23, 1938, p. 282-287.
[14]
Pour leur part, les théologiens protestants amis de Peterson, rassemblés au sein de « l’Église confessante » ne se sont opposés au nazisme que pour des raisons « confessionnelles » (et non immédiatement politiques) en refusant l’interdiction édictée par le gouvernement d’alors que des pasteurs d’origine juive exercent le ministère. C’est contre cette déjudaïsation de l’Église promue par le mouvement des « chrétiens allemands » que s’éleva le synode réformé libre de Barmen le 4 janvier 1934, acte de naissance de l’Église confessante. Karl Barth, qui en fut l’un des principaux inspirateurs, décrivait le projet des « chrétiens allemands » comme la dernière manifestation de l’erreur humaniste et libérale. Mais si elle plaçait ainsi le débat sur un plan essentiellement confessionnel, en récusant l’intervention de l’État sur le plan religieux, l’Église confessante attaquait elle aussi à la racine l’État totalitaire nazi.
[15]
W. Kasper, « Autonomie et théonomie », dans
La théologie et l’Église, Paris, Le Cerf, 1990, p. 231-264.
[16]
Proche de Metz, le théologien réformé Jürgen Moltmann affirme, de son côté, la Trinité comme un programme social. Mais ni l’un ni l’autre n’ont réellement donné corps, politiquement parlant, à cette intuition théologique.
Cf. « Histoire existentiale et histoire du monde. Vers une herméneutique politique de l’Évangile », dans
Perspektiven der Theologie, Münich, Kaiser/Grünewald, 1968, p. 128-146 et, plus récemment,
Erfahrungen theologischen Denkens. Wege und Formen christlicher Theologie, Gütersloh, Ch. Kaiser/ Gütersloher Verlagshaus, 1999, surtout la quatrième partie « Im weiten Raum der Trinität ».
[17]
En France, Yves Congar a montré lui aussi comment du fait du déficit pneumatologique habituel dans la théologie latine, la pensée politique chrétienne en Occident est trop souvent dominée par un « patriarcalisme » qui tend à absolutiser l’exercice de l’autorité et à rendre impensable la fraternité, mais il relève aussi qu’en Orient l’usage des analogies psychologiques exclut le domaine politique, ce qui aboutit, concernant la pense politique, aux mêmes difficultés.
Cf. Jalons pour une théologie du laïcat, Paris, Le Cerf, 1953.
[18]
J.-B. Metz,
La foi dans l’histoire et dans la société.
Essai de théologie fondamentale pratique, Paris, Le Cerf, 1979.
[19]
Metz ne dit pas comme Kant « Dieu est une idée pratique », au sens où, sans rien désigner de réel hors de l’homme, elle se présente cependant comme la condition de possibilité de la moralité. Il dit «
l’idée de Dieu est une idée pratique », c’est-à-dire parler de Dieu, Le confesser, Le louer, cela engage un processus historique réel. Comme il l’a infatigablement répété, si l’on ne parvient plus à identifier ce qu’opère la foi dans une existence et à quoi cela engage de croire, c’est l’idée même de Dieu qui se trouve vidée de son sens. Dieu n’est plus qu’une idée pratique, une idée régulatrice, bref « une superstructure ou un accessoire sacralisant » (
ibid., p. 82) nécessaire pour penser « l’identité déjà formée du sujet » (
ibid., p. 83).
[20]
J.-B. Metz,
Pour une théologie du monde, Paris, Le Cerf, 1971 (coll. « Cogitation fidei 57 »), p. 20.
[24]
Théologie de la pratique révolutionnaire, Paris, Éditions universitaires, 1974.
[25]
Ibid., p. 131-132 : « Le salut, auquel se rapporte en espérance la foi chrétienne, n’est pas un salut d’ordre privé. La proclamation de ce salut amena Jésus à un conflit sanglant avec les pouvoirs publics de son temps. Sa Croix ne se dresse pas dans la région la plus retirée du domaine individuel et personnel, ni dans le Saint des Saints d’un sanctuaire purement religieux : elle est par-delà le seuil d’un secteur privé jalousement gardé ou d’une pure vie religieuse bien protégée : elle se trouve “dehors”, comme le dit l’Épître aux Hébreux ».
[26]
J. Freund,
L’essence du politique (1965), Paris, Sirey, 1981 (coll. « Philosophie politique »), (rééd.), p. 755.
[27]
J. Moltmann,
Politische Theologie, politische ethik, Munich-Mayence, Kaiser-Grünewald, 1984, p. 163-164.
[28]
J. Freund,
L’essence du politique,
op. cit., p. 288.
[30]
Voir sa reprise théologique de l’ouvrage de W. Schapp,
Empêtrés dans des histoires. L’être de l’homme et de la chose, Paris, Le Cerf, 1992 (trad. de l’all. par J. Greisch), dans « Petite apologie du Récit »,
Concilium, 85, 1973, p. 57-69.
[31]
L. Boff
Da libertaçao. O sentido teolico das libetaçoes socio-historicas, Vozes, Petropolis, 1979, p. 196 (notre traduction) : « La théologie de la libération cherche à articuler une lecture de la réalité à partir des pauvres et en vue de la libération des pauvres ; elle utilise en fonction de cela les sciences de l’homme et de la société, elle médite théologiquement et postule des actions pastorales qui facilitent la marche des opprimés ». Voir aussi G. Guttierez,
Théologie de la libération (1974), Bruxelles, Lumen Vitae, 1990 (14
e édition révisée avec une introduction de 37 pages tirant un bilan des dix-sept premières années de la théologie de la libération,
Teologia de la Liberacion. Perspectivas, Salamanca, Sigueme, 1990 ; I. Ellacuria, J. Sobrino (ed.),
Mysterium Liberationis. Conceptos Fundamentales de la Teologia de la Liberacion, Madrid, Trotta, 1990 (n’existe pas en français mais traduit en allemand, anglais, italien et portugais) ; L. C. Susin (org.)
O mar se abriu trinta anos de teologia na America latina, Sao Paulo, SOTER/Loyola, 2000 (il s’agit des actes d’un congrès organisé par l’Association des théologiens brésiliens en juillet 2000 pour un bilan des trente ans de théologie en Amérique latine).
[32]
Theology and Social Theories, beyond Secular Reason, Oxford UK and Cambridge USA, Basil Blackwell, 1990.
[33]
Selon la thèse de Max Weber, reprise et radicalisée par Marcel Gauchet (
cf. note 1).
[34]
J. Milbank, « Knowledge, the Theological Critique of Philosophy in Hamman and Jacobi », dans John Milbank, Catherine Pickstock, Graham Ward (eds)
Radical Orthodoxy, Londres et New York, Routledge, 1999, p. 23-24. Le titre de cet ouvrage, publié comme un manifeste en associant douze théologiens anglicans et catholiques proches de Milbank, est parfois utilisé pour désigner, au-delà de sa personne, la mouvance théologique, sinon l’école, qui s’est constituée autour de ses thèses.
[35]
J. Milbank,
Theology and Social Theories…,
op. cit., p. 9-26.
[36]
Ibid., p. 398 ; 422 ; 432.
[38]
Voir
Torture and Eucharist.
Theology, Politics and the Body of Christ (Challenges in Contemporary Theology), Maiden, MA, Blackwell Publishers, 1998, livre témoignage écrit après un long séjour au Chili sous le régime militaire du général Pinochet et
Eucharistie et mondialisation, Genève, Ad Solem, 2001, édition en français d’une série d’articles publiés dans
Modern Theology.
[39]
Eucharistie et mondialisation,
op. cit., p. 16.
[40]
Eucharistie et mondialisation,
op. cit., p. 18. Comme illustration de l’efficace directement « politique » de la pratique du sacrement, il renvoie à la décision longtemps différée des évêques du Chili d’excommunier les tortionnaires ou inversement à la décision de Mgr Oscar Romero décrétant une messe de requiem unique dans tout son diocèse après l’assassinat de l’un de ses prêtres par les escadrons de la mort, ce qui signifiait que tous les fidèles auraient ce jour-là à poser matériellement le signe public de leur communion, manifestant ainsi la catholicité de l’Église en un certain lieu, en un certain temps.
[41]
Catherine Pickstock,
Thomas d’Aquin et la quête eucharistique, Genève, Ad Solem, 1999, p. 73.
[42]
Dans le domaine de la théologie chrétienne des religions, les conséquences de cette position ont été tirées de manière originale par Gavin D’Costa,
Theology and Religious Pluralism, Oxford, Blackwell, 1986 ;
The Meeting of Religions and the Trinity, Maryknoll, New York, Orbis Books, 2000 ; Gavin D’Costa (dir.),
Christian Uniqueness Reconsidered, Maryknoll, New York, Orbis Books, 1990.
[43]
Voir chez Milbank l’abondance des néologismes construits sur le préfixe
counter : counter-kingdom, couter-narrative, counter-ethics, etc.
[44]
Public Religions in the Modern World, Chicago, Londres, The University of Chicago Press, 1994.
[45]
Il énumère ainsi le passage de l’Église espagnole du statut d’Église d’État à celui d’Église « désétablie » (
disestablished) ; les changements de statut et de conscience de soi de l’Église de Pologne après la chute du communisme ; la transformation de l’Église brésilienne qui, d’oligarchique, devient Église du peuple ; la transformation des sectes chrétiennes et radicales aux États-Unis donnant naissance à « la nouvelle droite chrétienne » ; enfin, aux États-Unis toujours, le passage de l’Église catholique du statut de « dénomination privée » à celui de « dénomination publique ».
[46]
Public Religion…,
op. cit., p. 211.
[48]
Selon le beau titre de l’essai tellement suggestif et étonnant d’Alphonse Dupront,
Puissances et latences de la religion catholique (Paris, Gallimard, 1993) dans lequel l’auteur, en historien quelque peu philosophe, s’attachait à discerner quel peut être l’impact du catholicisme dans la société actuelle.