Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629078
197 pages

p. 188 à 198
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Dossier

no 4 2001/4

2001 Raisons politiques Dossier

Théorie politique et représentation. Une autre histoire du progrès

Bernard Reber Chargé de recherche au CNRS, Centre de recherche, sens, éthique et société (CERSES), chargé de cours à l’École nationale supérieure des Mines de Paris et à la Sorbonne (École des hautes études en sciences de l’information et de la communication – CELSA), Bernard Reber vient de publier « Virtual Games Inviting Real Ethical Questions », dans European Textbook on Engineering Ethics (Peeters, 2001) et publiera prochainement « Compatibilité d’une éthique du futur avec une concertation démocratique », Quaderni. La Revue de la Communication. Ses thèmes de recherche actuels sont les controverses scientifiques publiques et le pluralisme moral.
Pour défendre une nouvelle science politique menacée par les approches positivistes, Eric Voegelin, dont Hannah Arendt disait qu’il ouvrait les premiers débats avec les problèmes réels depuis Max Weber, fait l’hypothèse selon laquelle l’évolution de la société occidentale reposerait sur l’opposition de deux représentations de l’ordre politique : la tradition méditerranéenne (tension entre monde grec et monde chrétien) et le gnosticisme, depuis le Moyen Âge jusqu’aux discours actuels de la fin de l’histoire. Les thèses de Voegelin trouvent également leur actualité dans les questions liées à l’incertitude et au progrès technologique, dans sa version innovatrice ou apocalyptique. Dans le domaine de la théologie politique, certains ouvrages de Schmitt permettent de discuter la thèse voegelinienne de la modernité comme processus de redivinisation, aux antipodes de la tradition wébérienne très répandue. Against the attacks of positivistic approaches, Eric Voegelin defends a new political science. The evolution of Western society depends on the opposition of two types of political representation : the Mediterranean tradition (the tension between the Greek and the Christian world order) and Gnosticism (from the middle ages up to the current debates on the end of History). The issues concerning the uncertainty of technical progress also echo Voeglin’s theses, be it in its apocalyptic or innovating version. In the realm of political theology, Schmitt can counter Voeglins ideas on modernity as a “redivinisation”, poles apart from the Weberian tradition.
La pensée catholique et, plus largement, chrétienne a intéressé des théoriciens politiques comme Eric Voegelin et Carl Schmitt. Loin de se soucier d’une quelconque « traduction politique » de telle idée ou pratique religieuse, ces deux auteurs étudient avant tout les rapports entre théologie et politique [1].
La restauration de la science politique requiert la prise en compte de certaines connaissances d’ordre métaphysique pour être cohérente avec les exigences d’ordre non seulement méthodologique mais aussi théorique. C’est le cas, par exemple, pour les valeurs ou encore les représentations que les sociétés ont d’elles-mêmes dans l’histoire et qui peuvent être de nature théologique. C’est la voie que privilégie le philosophe politique [2] Eric Voegelin qui polarise son attention sur la question de l’articulation entre théorie de l’histoire et théorie politique, dans la perspective d’une analyse de la représentation conçue comme la forme à travers laquelle une société politique parvient à exister grâce à son action dans l’histoire [3]. Dans cette entreprise, il privilégie le recours aux méthodes de la spéculation métaphysique et de la symbolisation théologique, plutôt que les explications de l’ordre social motivées par la volonté de puissance et la crainte, trop tributaires d’une psychologie des motivations.
 
Restauration de la science politique
 
 
Cette entreprise ambitieuse était à l’œuvre dans les six conférences de Walgreen que Voegelin prononça en janvier 1951, sous l’intitulé général : « Vérité et représentation ». The New Science of Politics. An Introduction reprit ces contributions. Le titre choisi fait écho à la Nuova Scienza de Jean-Baptiste Vico, conçue en opposition à la Nuova Scienza de Galilée. Vico voulait défendre une nouvelle science du politique et de l’histoire en opposition à celle issue de l’expansion des modèles de la physique. De façon presque similaire, Voegelin souhaite restaurer la science politique classique menacée à ses yeux par le positivisme et sa représentation de l’histoire et de l’ordre social.
Voegelin estime que l’homme n’attend pas de la science qu’elle lui explique sa vie. Pour lui, quand le théoricien s’empare de la réalité sociale, il trouve le terrain déjà occupé par une auto-interprétation « commune » de la société. Fidèle à la science politique aristotélicienne, l’épistémè politikè, Voegelin pense que celle-ci doit prendre appui sur le riche corpus de l’auto-interprétation d’une société, pour procéder à l’élucidation critique des symboles sociaux qui lui préexistent. Dans sa perspective, le théoricien en sciences politiques se trouve confronté à deux séries de symboles : les symboles linguistiques qui font partie du cos-mion social [4], au cours de son auto-élucidation, et ceux de la science politique.
Ces deux séries sont liées l’une à l’autre. Dans l’élucidation critique, certains symboles de la réalité sont abandonnés, jugés sans pertinence pour l’économie de la science politique. Inversement, de nouveaux symboles seront développés dans la théorie pour décrire de manière adéquate les symboles qui font partie de la réalité. Par exemple, si un théoricien politique décrit l’idée marxiste de royaume de liberté que doit instaurer la révolution communiste comme l’hypostase immanentisée (la réalisation ici et maintenant) d’un symbole eschatologique (portant sur la fin des temps) chrétien, le symbole « royaume de liberté » fait partie de la réalité. Il est porté par un mouvement séculier, le mouvement marxiste. Au contraire, les termes « immanentisée », « hypostase » et « eschatologie » sont, selon Voegelin, des concepts de science politique. « Les termes utilisés pour la description n’apparaissent pas dans la réalité du mouvement marxiste, tandis que le terme « royaume de la liberté » n’est d’aucune utilité dans la science critique » [5]. Cette situation complexe entre les deux types de symboles serait, selon lui, responsable de l’illusion selon laquelle les symboles utilisés dans la réalité politique seraient des concepts théoriques.
Dans tout son ouvrage, Voegelin tente de mener une enquête « conformément aux normes critiques de la recherche de la vérité ». Il entend alors procéder comme suit : distinguer les concepts théoriques et les symboles qui font partie de la réalité ; définir les critères utilisés dans le processus d’élucidation lorsqu’on passe de la réalité à la théorie ; vérifier la valeur cognitive des concepts qui en résultent en les replaçant dans des contextes théoriques plus vastes.
Il écarte les pistes qui se contenteraient d’introduire des distinctions, de supprimer des équivoques, d’extraire un noyau de vérité à par-tir de propositions trop générales, d’assurer la cohérence logique des symboles et des propositions, comme n’importe quel participant à l’auto-interprétation de la société. Voegelin estime que la théorie, au sens technique du terme, doit pouvoir participer à la découverte d’une représentation de la vérité dans l’histoire des sociétés politiques. Pour ce faire, il se fonde sur l’hypothèse de la distinction entre la représentation de la société par ses représentants organisés et une seconde représentation dans laquelle la société elle-même représente quelque chose qui est au-delà d’elle-même, « une réalité transcendante » [6]. L’organisation interne d’une société dans son existence historique n’épuise donc pas les problèmes de représentation, ce qui, dans l’histoire, n’est pas allé sans conflits pour le monopole de la représentation.
L’organisation des conférences de Voegelin sur l’évolution de la société occidentale repose alors sur l’opposition de deux représentations de l’ordre politique : d’une part, celle qu’il appelle la tradition méditerranéenne, reposant sur la tension maximale entre les pôles grec et chrétien, et, d’autre part, le gnosticisme qui a connu un processus de radicalisation depuis l’immanentisation médiévale de l’Esprit, qui maintint la transcendance de Dieu, jusqu’à l’immanentisation radicale ultérieure de l’eschaton (fin de l’histoire) telle qu’on la trouve chez Feuerbach et chez Marx.
Soucieux de la nécessité d’un ordre social, Voegelin reconnaît que l’existence de l’homme dans la société politique est une existence historique. Une théorie politique, si elle veut remonter aux principes, doit donc être simultanément une théorie de l’histoire [7]. Le projet en arrière-fond de La nouvelle science du politique est celui de la mise à découvert de la conception positiviste de l’histoire, et finalement son débordement. Dans cette optique, Voegelin demande de relire les principaux ouvrages positivistes avec, par exemple, leur souci de disqualifier la possible validité de questions métaphysiques, « de peur qu’elles [ces questions] ne rendent impossibles les opinions irrationnelles [de ces ouvrages] » [8]. La nouvelle science du politique à laquelle participe Voegelin amènera alors une révolution de l’interprétation de l’histoire occidentale, « qui rencontrerait l’opposition des « progressistes » qui se retrouveraient, tout à coup, dans la position d’irrationalistes rétrogrades » [9]. C’est donc une nouvelle interprétation de l’histoire que cherche Voegelin [10].
L’ultime danger lié au positivisme que Voegelin voit paraître prend sa source dans l’opposition entre jugement de fait et jugement de valeur. Selon lui, en voulant rendre la science politique et les sciences sociales « objectives » par l’exclusion méthodologique rigoureuse des « jugements de valeur », le positivisme ne reconnaît que les énoncés concernant les faits du monde extérieur. Les jugements concernant « l’ordre propre à l’âme et à la société ne sont pour le positivisme que des faits subjectifs » exprimant des préférences et des décisions personnelles non susceptibles de vérification critique et sans aucune validité objective.
À cet endroit, Voegelin surprend en affirmant que les penseurs positivistes se fourvoient par leur méconnaissance « de l’éthique et de la politique classique ou chrétienne, [qui] ne renferment [pas] de “jugements de valeur”, mais élaborent bien plutôt de façon empirique et critique les problèmes d’ordre qui dérivent de l’anthropologie philosophique en tant que partie d’une ontologie générale » [11].
Il déplore alors le moment où l’ontologie ne fut plus considérée comme une science et où il ne fut plus possible de comprendre l’éthique et la politique comme des sciences de l’ordre permettant « à la nature humaine d’atteindre la perfection de son accomplisse-ment ».
Poussant jusqu’au bout cette théorie des « jugements de valeurs » et cette tentative d’élaboration d’une « science axiologiquement neutre », appliquée au domaine des sciences politiques, il estime qu’on ne pouvait arriver qu’à des résultats incertains, abandonnant le choix de la valeur de légitimation au scientifique. « Car, si l’on définissait la science comme l’exploration de faits liés à une valeur, il y aurait autant d’histoires de chercheurs ayant leur propre idée sur ce qui était valable … Ni le soin le plus scrupuleux à conserver au travail concret la “neutralité axiologique”, ni l’observation la plus consciencieuse de la méthode critique dans l’établissement des faits et des relations causales ne purent éviter aux sciences historiques et politiques de sombrer dans le bourbier du relativisme, [où] chaque génération devrait réécrire l’histoire à nouveaux frais, car les valeurs déterminant le choix des problèmes et des matériaux avaient changé » [12].
 
Millénarisme et salut par la technique
 
 
On peut rapprocher la thèse de Voegelin sur la modernité des positions de l’historien des sciences Noble [13], qui met en évidence le rôle important que jouent les catégories de millénarisme et d’apocalyptique dans le rapport entre religion [14] et technologie et qui se refuse à opposer tradition religieuse et progrès scientifique.
La thèse de la promesse millénariste de restauration de l’humanité dans sa ressemblance divine constituerait, selon Noble, les prémisses de la technologie et l’invention des nouveaux mondes. Ceux-ci prennent des formes différentes : restauration de l’homme pécheur avec Érigène, Abelard, Bonaventure, Hugues de Saint-Victor via les arts ; découverte du Nouveau Monde [15] par Colomb, grâce aux techniques de navigation, monde renouvelé par la chimie de Boyle [16], exploration des mondes célestes de Keppler à Neil Armstrong, esprit immortel de l’intelligence artificielle et nouvelles créations biotechnologiques.
Son essai stimulant tourne autour de la grande figure de Joachim de Flore, qui a joué un rôle capital par ses interprétations qui libèrent l’Apocalypse de sa « cage supernaturaliste » augustinienne. D’autres moines scientifiques prêchèrent ensuite pour le développement des techniques au service de la perfection et donc de la conversion et Noble ne manque pas, dans sa conclusion, de dénoncer cette religion de la technique aux mains de quelques-uns, qui, dans sa version millénariste, conduit à un mépris du corps et de la terre. L’analyse des discours que Noble a développée pourrait s’étendre aux débats relatifs aux nouvelles questions technologiques, comme celles des OGM. Lorsque ces questions sont abordées dans des controverses scientifiques publiques, l’un des principaux enjeux porte sur le futur de ces technologies en même temps que sur la prise en compte des interrogations éthiques relatives au futur. Mêlant futur, éthique et technique, ces questions sollicitent souvent un recours à des formulations de type apocalyptique [17].
 
Réouverture du dossier de la théologie politique
 
 
La thèse de Voegelin à propos de la modernité comme processus de redivinisation trouve donc bien une certaine pertinence pour aborder les questions des rapports actuels entre sciences, technologies et politique [18]. L’incertitude commence à être recon-nue. Ce que Voegelin appelle le sens « commun » [19]pourrait bien mettre en cause les visions gnostiques décrétant le sens de l’histoire.
Dans son entreprise plus large, il souhaite mettre en cause les méthodes positivistes dominantes en science politique et en sociologie. En montrant comment l’ordre politique a tou-jours prétendu représenter une certaine forme de vérité dont le fondement se trouve en dehors de lui-même, il renoue avec l’héritage métaphysique et religieux de la conception de l’État. Indépendamment de toute conviction religieuse, une histoire des idées politiques doit donc tenir également compte des mille cinq cents ans de pensée politique marquée par le christianisme.
Malgré l’intérêt et la vigueur des thèses de Voegelin pour la restauration de la théorie politique et de la philosophie de l’histoire, on peut, à partir de la théorie politique de Schmitt et de la théologie elle-même, insister sur les limites de ses analyses.
Dans son hypothèse de dé-divinisation, qui aurait marqué la période précédant la modernité gnostique et re-divinisée, Voegelin s’appuie sur la thèse [20] célèbre de Peterson selon laquelle la confession en un Dieu Trinité aurait « liquidé » le lien qui l’unissait à l’empire romain. Sur ce point, nous pouvons relever l’identité d’analyse avec Voegelin de l’impossibilité d’une théologie politique pour un christianisme orthodoxe. Carl Schmit, directement visé par Peterson, répondit aisément à la thèse de ce dernier en 1969, dans un deuxième essai intitulé : Théologie politique. Une légende : la liquidation de toute théologie politique [21]. Précisons que Peterson « liquide » la théologie politique sur des critères théologiques et dogmatiques et non comme un positiviste ou un athée. « C’est seulement par le dogme que la théologie se détache de ses liens avec les plus douteuses de toutes les sciences, celles que l’on appelle sciences humaines, qu’elle se libère de cet environnement fait d’histoire universelle, d’histoire de l’art … et de philosophie de la vie et de toutes affaires du même genre. » [22]
Schmitt, dans sa réponse à Peterson, répète que sa théologie politique ne concerne pas un dogme théologique, mais un problème de théorie scientifique et d’histoire des concepts et traite l’identité de structure entre concepts théologiques, d’une part, arguments et connaissance juridiques, d’autre part. Si, pour Schmitt, le droit public est sécularisé avec la philosophie du 17e siècle, il convient, toutefois, de souligner l’origine théologique des concepts juridiques, notamment ceux qui définissent l’idée de souveraineté.
La théologie politique constitue un domaine polymorphe, constitué de deux faces distinctes : l’une théologique et l’autre politique [23]. Privilégiant le second aspect, Schmitt affirme qu’une considération scientifique de la démocratie devra s’établir sur un terrain spécifique qu’il appelle « théologie politique ». Il propose une analyse sociologique des concepts prégnants de la théorie moderne de l’État, sensible à leur analogie [24] avec des concepts théologiques. Ces concepts modernes seraient donc des « concepts théologiques sécularisés … c’est vrai non seulement de leur développement historique, parce qu’ils ont été transférés de la théologie à la théorie de l’État - du fait, par exemple, que le Dieu tout-puissant est devenu le législateur omnipotent -, mais aussi de leur structure systématique, dont la connaissance est nécessaire. La situation exceptionnelle a pour la jurisprudence la même signification que le miracle » [25]. Face à une sociologie qui ramènerait un résultat conceptuel à son porteur sociologique, il oppose une sociologie des concepts qui vise l’idéalité de la conceptualité radicale, « poussée jusqu’au métaphysique et au théologique ». « L’image métaphysique qu’un âge se fait du monde a la même structure que ce qui lui paraît l’évidence en matière d’organisation politique. Établir une telle identité, voilà ce qu’est la sociologie de la souveraineté. » [26]
Même si, comme nous l’avons montré, Schmitt limite sa définition de la théologie politique qui nuancerait ainsi les nouvelles théologies politiques de Moltmann, de Metz et des autres théologiens de la libération, il est d’accord avec Moltmann pour mettre en avant la signification politique intense que renferme, par exemple, l’adoration d’un Dieu Crucifié qu’on ne saurait sublimer dans le « théologique pur ». Cette question est des plus vives au moment où écrit Peterson, défenseur d’une passivité par rapport à la politique, alors même que des théologiens s’opposent au nom de leur foi à la menace du régime nazi. Comme ces derniers, les théologies de la libération en Asie, en Afrique et en Amérique latine, s’appuieront sur une relecture des éléments fondamentaux de la foi chrétienne, telles la mort et la résurrection du Christ pour motiver leur engagement politique en faveur d’un monde plus juste.
Pour questionner la thèse pétersonnienne qui consonne avec celles de Voegelin, on peut également prendre ce dernier à contre-pied en s’appuyant sur le terrain théologique, notamment en réhabilitant l’Apocalypse, ni lecture spiritualisée (version augustinienne) ni lecture certaine de l’histoire (version gnostique dénoncée par Voegelin). C’est le mérite du théologien protestant Ernst Käsemann avec sa thèse audacieuse de l’apocalyptique comme mère de la théologie chrétienne [27].
On peut aussi adopter une autre vision de l’histoire et du dogme que celle de Peterson, et se demander quel style de politique pourrait être cohérent avec la foi en un Dieu trinitaire [28]. La confession en un « Dieu-communion » n’inspire-t-elle pas un style de communication maintenant l’énigme du lien social comme l’évoque, par exemple, Christoph Theobald ? La démocratie n’est-elle pas à l’image de cette souveraineté partagée ?
Nous pouvons ajouter aux limites précédemment énumérées que Voegelin tient à moitié ses ambitions en déployant son ambitieux programme. En effet, pour pouvoir rechercher un ordre de l’histoire, intelligible sur le plan théorique, au sein duquel des phénomènes disparates puissent être organisés, il faudrait pouvoir mener certaines études préparatoires. Pour s’enquérir des motivations de la pensée positiviste comme variante de théologisation, il faudrait disposer d’une théorie générale des phénomènes religieux suffisamment élaborée afin d’autoriser la subsomption des cas concrets sous des types. Cela établi, il faudrait ensuite généraliser le lien des degrés de rationalité avec les expériences religieuses, ainsi que la comparaisons avec les exemples grecs et chrétiens. Voegelin propose alors de poursuivre l’enquête à l’étude de la métaphysique médiévale dans son lien au christianisme. Ces études préparatoires achevées et les concepts critiques forgés, il envisage alors la recherche d’un ordre de l’histoire. Ce sont les travaux du philosophe thomiste dominicain Bochenski ou encore du théologien von Balthasar, qui lui donnent de bonnes raisons de croire que cette entreprise peut aboutir. La mention et l’intérêt des travaux de ces deux derniers auteurs indiquent bien la fécondité possible des relations entre la théorie politique et la théologie. â—†
 
NOTES
 
[1] L’ouverture aux questions théologiques implique la prise en compte des discours réflexifs et théoriques et va jusqu’à aborder des questions ontologiques et métaphysiques. Nous distinguons donc le rapport entre théologie et politique du rapport entre religions et politique.
[2] The New Science of Politics (1952), Chicago et Londres, University of Chicago Press, 1987, La nouvelle science du politique. Une introduction, Paris, Le Seuil, 2000, trad. et préface de Sylvie Courtine-Denamy. Nous signalons un autre ouvrage de Voegelin, pertinent pour notre problématique et accessible en français : Die politische Religionen, Vienne, Bermann-Fischer, Les religions politiques, trad. et avant-propos, Jacob Schmutz, Paris, Le Cerf, 1994. Hannah Arendt a annoncé les travaux de Voegelin comme « le premier débat avec les problèmes réels depuis Max Weber ». Correspondance Hannah 1938-1939 ; Arendt-Karl Jaspers, 1926-1969, lettre du premier novembre 1952, trad. E. Kaufholz-Messmer, Paris, Payot, 1995.
[3] Son analyse a donc dû s’« enquérir des symboles à l’aide desquels les sociétés politiques s’interprètent elles-mêmes comme les représentantes d’une vérité transcendante. Or, pour peu qu’on dégage de façon cohérente les implications théoriques, une enquête concernant les représentations se mue en fait en une philosophie de l’histoire », La nouvelle science du politique, op. cit., p. 33.
[4] « [Ce cosmion] est un petit monde doté d’un sens intrinsèque ; les êtres humains le créent sans cesse et le maintiennent en tant qu’il est la manière et la condition de leur accomplissement personnel. [Il] est éclairé par une symbolique complexe qui présente différents degrés de compacité et de différenciation, allant des rites à la théorie, en passant par les mythes. Cette symbolique donne son sens au cosmion, en assurant la transparence de sa structure interne, celle des relations entre ses membres et entre ses groupes de membres, tout comme l’ensemble de son existence, par rapport au mystère de l’existence humaine », ibid., p. 67.
[5] Ibid.
[6] Ibid., p. 97.
[7] Ibid, p. 33 .
[8] Ibid., p. 63.
[9] Ibid., p. 62.
[10] De ce point de vue, il est proche des défis que connaissent un peu avant lui Max Weber ou Ernst Troeltsch, pour sortir de l’historicisme ou tout simplement pour pouvoir interpréter une histoire de plus en plus micro-historique et apparaissant « physiquement » dans le texte pour des raisons méthodologiques, comme des accumulations de notes de bas de pages.
[11] Ibid., p. 46. On reconnaît là l’influence de Max Scheler et de sa hiérarchisation des valeurs.
[12] Ibid., p. 48-49.
[13] David F. Noble, The Religion of Technology. The Divinity of Man and the Spirit of Invention, New York, Alfred A. Knopf, 1998.
[14] L’auteur ne prend pas la peine de l’expliquer, mais religion concerne principalement la religion chrétienne. Il ne fait que quelques rares allusions à d’autres religions, ibid., p. 139 et p. 197. Cet ouvrage offre une alternative à la lecture souvent faite de l’opposition entre les deux mondes, religions et « nouvelles » technologies. Cf., par exemple, Benjamin R. Barber, Jihad vs. McWorld, New York, Times Book, 1995, Djihad versus McWorld, trad. de l’angl. par Michel Valois, Paris, Desclée de Brouwer, 1996.
[15] Noble s’appuie également sur des textes de Bacon, figure importante dans l’histoire du développement de la technologie.
[16] Qui s’est intéressé, par exemple, à la résurrection par la transmutation.
[17] Cf. De Jonas ou d’Anders au Monde diplomatique, en passant par Jacques Attali, la catégorie apocalyptique se retrouve dans la « scénarisation » du futur de ces « nouvelles » technologies. Voir, notamment, Hans Jonas, Principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, Paris, Le Cerf, 1990 ; Les ravages de la technoscience, Le Monde diplomatique, Manière de voir, 38, mars-avril 1998 ; Attali Jacques, Economie de l’apocalypse, Paris, Fayard, 1995.
[18] Elle sera encore renforcée dans Eric Voegelin, Wissenschaft, Politik und Gnosis, Munich, Kösel, 1959. Nous pourrions établir ici un parallélisme avec les thèses de Jonas sur la technique.
[19] « [Cette] philosophie du sens commun résistant à la fois au dogmatisme théologico-métaphysique et au scepticisme », E. Voegelin, Anamnesis, Munich, Piper, 1966, p. 213.
[20] Erich Peterson, Der Monotheismus als politische Problem. Ein Beitrag zur Geschichte der politischen Theologie im Imperium Romanum, Theologische Traktate, Munich, Kösel, 1951, p. 45-147. Pour un plus long développement, voir Bernard Reber, « Religions et nouveaux territoires : l’invention du dialogue interreligieux comme politique pour un espace partagé », dans Dominique Pagès, Nicolas Pellissier (dir.), Territoires sous influence II, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 143-169, ou encore l’article d’Henri-Jérôme Gagey et Jean-Louis Souletie, dans ce numéro, qui s’attache à une présentation de la théologie politique sur son versant proprement théologique.
[21] Deux ouvrages de Carl Schmitt portent le nom de théologie politique : Politische Theologie. Vier Kapitel zur Lehre von der Souveränität (1922), Munich-Leipzig, 1934, Berlin, Duncker und Humblot, 1985, et Politische Theologie II. Die Legende von der Erledigung jeder politischen Theologie (1970), Berlin, Duncker und Humblot, 1984. Les deux ont été traduits et présentés par Jean-Louis Schlegel et Pierre Muller, Théologie politique, Paris, Gallimard, 1988. Par souci de clarté, l’édition française a numéroté les deux ouvrages portant le même titre en TP1 et TP2.
[22] Repris par C. Schmitt, TP1, op.cit., p. 91.
[23] Ibid., p. 117.
[24] Cette analogie se retrouve déjà chez Leibniz dans la Nova Methoda. « À juste titre, nous avons reporté le modèle théologique de notre classement sur le domaine juridique, car la ressemblance entre les deux disciplines est étonnante », cité par C. Schmitt, ibid., p. 47. Les parentés entre théologie et jurisprudence qui intéressent Schmitt ont déjà été soulignées par Kelsen, Mill.
[25] Théologie politique I, op. cit., p. 46.
[26] Ibid., p. 55.
[27] « Nous touchons là à la première compréhension chrétienne de l’histoire », Ernst Käsemann, Exegetische. Versuch and Besinnung, Göttingen, 1960, trad. partielle, Essais exégétiques, Neuchâtel, Delachaux, 972, p. 95-188.
[28] Cf. Christoph Theobald, « La foi trinitaire des chrétiens et l’énigme du lien social », dans Monothéisme et Trinité, Bruxelles, Publications des Facultés universitaires Saint-Louis, p. 99-134.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
L’ouverture aux questions théologiques implique la prise en...
[suite] Suite de la note...
[2]
The New Science of Politics (1952), Chicago et Londres, Un...
[suite] Suite de la note...
[3]
Son analyse a donc dû s’« enquérir des symboles à l’aide de...
[suite] Suite de la note...
[4]
« [Ce cosmion] est un petit monde doté d’un sens intrinsèqu...
[suite] Suite de la note...
[5]
Ibid. Suite de la note...
[6]
Ibid., p. 97. Suite de la note...
[7]
Ibid, p. 33 . Suite de la note...
[8]
Ibid., p. 63. Suite de la note...
[9]
Ibid., p. 62. Suite de la note...
[10]
De ce point de vue, il est proche des défis que connaissent...
[suite] Suite de la note...
[11]
Ibid., p. 46. On reconnaît là l’influence de Max Scheler e...
[suite] Suite de la note...
[12]
Ibid., p. 48-49. Suite de la note...
[13]
David F. Noble, The Religion of Technology. The Divinity of...
[suite] Suite de la note...
[14]
L’auteur ne prend pas la peine de l’expliquer, mais religio...
[suite] Suite de la note...
[15]
Noble s’appuie également sur des textes de Bacon, figure im...
[suite] Suite de la note...
[16]
Qui s’est intéressé, par exemple, à la résurrection par la ...
[suite] Suite de la note...
[17]
Cf. De Jonas ou d’Anders au Monde diplomatique, en passant...
[suite] Suite de la note...
[18]
Elle sera encore renforcée dans Eric Voegelin, Wissenschaft...
[suite] Suite de la note...
[19]
« [Cette] philosophie du sens commun résistant à la fois au...
[suite] Suite de la note...
[20]
Erich Peterson, Der Monotheismus als politische Problem. Ei...
[suite] Suite de la note...
[21]
Deux ouvrages de Carl Schmitt portent le nom de théologie p...
[suite] Suite de la note...
[22]
Repris par C. Schmitt, TP1, op.cit., p. 91. Suite de la note...
[23]
Ibid., p. 117. Suite de la note...
[24]
Cette analogie se retrouve déjà chez Leibniz dans la Nova M...
[suite] Suite de la note...
[25]
Théologie politique I, op. cit., p. 46. Suite de la note...
[26]
Ibid., p. 55. Suite de la note...
[27]
« Nous touchons là à la première compréhension chrétienne d...
[suite] Suite de la note...
[28]
Cf. Christoph Theobald, « La foi trinitaire des chrétiens ...
[suite] Suite de la note...