Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629329
190 pages

p. 127 à 143
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Dossier

no 5 2002/1

2002 Raisons politiques Dossier

Renoncer à l’ennemi ? Jeux de piste dans l’Argentine postdictatoriale

Sandrine Lefranc Sandrine Lefranc est chargée de recherche au CNRS (Laboratoire d’analyse des systèmes politiques – Nanterre). Sa thèse de science politique paraîtra à l’automne 2002 aux Presses universitaires de France, sous le titre Politiques du pardon. Amnistie et transitions démocratiques. Une approche comparative.
Comme beaucoup d’autres démocraties nouvelles, l’Argentine est entrée, dans les années 1980, dans un processus de régulation d’une violence politique depuis longtemps érigée en composante normale des échanges politiques et systématisée par le régime militaire. Les acteurs en concurrence pour le pouvoir ont commencé de se considérer comme des adversaires courtois et non plus comme des ennemis absolus. Les gouvernements démocratiques successifs ont tenté d’amener les agents et victimes de la répression militaire à se « réconcilier ». Néanmoins, ce processus démocratique de régulation de la violence montre ses limites : la violence resurgit aux marges de l’espace politique et une logique d’inimitié imprègne encore les relations entre les anciens bourreaux et leurs victimes. Les formes de mobilisations des mères et des enfants des « disparus » montrent que la démocratie argentine n’est pas venue à bout de l’ennemi. As many newly-established democracies, Argentina tried to keep political violence in check, although violence was regarded, for a long time, as a normal component of political relations, and became systematic under the military regime. Actors competing for political power began considering each other as polite adversaries and no longer as absolute enemies. Democratic governments tried to « reconcile » perpetrators of the military repression and their victims. Nevertheless, this democratic process of violence regulation shows weaknesses : violence rose up again at the edges of the political arena, and hostility still rules the relations between the former tormentors and those who survived repression. Mothers and sons of the « disappeared » mobilizations shows that Argentinian democracy did not stamp out enmity.
« Civilisation ou barbarie » ? Aucune démocratie ne pourrait a priori survivre à l’usage sincère d’une telle antinomie par tous les acteurs politiques. Des rapports politiques, ponctués d’injures et d’imprécations, faisant de l’adversaire une « bête à abattre » [1] – un ennemi dont l’existence même menace le « bon ordre » –, ou réduits au silence du refus de dialoguer avec l’ennemi, ne sauraient signifier que la disparition de tout entendement démocratique, fondé sur l’expression discursive du conflit. La démocratisation peut être, pour partie, définie comme un processus de régulation de la violence physique – rejetée à l’extérieur de la communauté démocratique – et comme la pacification des rapports politiques qui suppose l’octroi à l’adversaire d’un statut d’interlocuteur légitime et une commune acceptation du cadre politique, en dépit des différends. Lorsque la démocratie succède à un régime qui a fait disparaître tout interlocuteur du pouvoir, il est nécessaire, pour les anciens puissants comme pour ceux qui redeviennent des sujets politiques doués de parole, de renoncer à cet ennemi absolu.
En Argentine, l’antinomie « civilisation ou barbarie » a eu valeur de grammaire des échanges politiques pendant plus d’un siècle ; elle a participé aussi bien de la confection de projets et de figures politiques inconciliables (peuple, nation, élite « éclairée »), que de la perpétuation du recours à l’invective qui impliquait la disparition politique ou la mise à mort du « barbare » [2]. Elle a été reprise et appliquée au pied de la lettre par le régime militaire qui, après avoir éradiqué le peuple souverain, a provoqué la « disparition » de 9 000 à 15 000 personnes entre 1976 et 1983. La démocratie établie depuis a donc été confrontée à un double legs de violence. Elle devait, pour se conformer à la règle pacificatrice des démocraties libérales, se défaire de cette inimitié ancienne qui, au travers des invectives, reflétait la conviction partagée par les acteurs de l’impossibilité d’une coexistence. Les protagonistes devaient, aussi, surmonter l’hostilité qui avait été portée à incandescence par des juntes militaires qui disaient combattre un ennemi « subversif » menaçant l’ordre « chrétien et libéral » consubstantiel à la nation argentine [3]. En somme, il s’agissait pour ceux qui se présentaient comme des sujets habilités à prendre la parole sur la scène politique argentine [4] de renoncer à l’ennemi [5].
 
Inventer l’adversaire
 
 
Après 1983, date de l’effondrement du régime militaire et de l’élection à la présidence de Raúl Alfonsín, l’Argentine s’est engagée sur la voie de la démocratisation et, avec elle, des rapports politiques civilisés et pacifiés. L’épée, dont le règne avait été proclamé dans les années 1930 [6], a été remise au fourreau : les tentatives faites par les gouvernements démocratiques pour subordonner les forces armées au pouvoir civil ont dans l’ensemble atteint leur objectif. Les dépenses et les effectifs militaires ont été réduits, la formation militaire révisée et les nominations placées sous un contrôle civil plus strict. L’homme d’armes n’est plus un homme d’État, voire ne peut plus prétendre au statut d’homme politique [7].
Pourtant, le bilan du processus de démocratisation est loin d’être complètement satisfaisant. Certes, les forces armées sont plus que jamais, sans doute, subordonnées aux autorités civiles, mais celles-ci leur ont ménagé une prise sur le jeu politique national [8]. Les pratiques des deux gouvernements dirigés par Carlos Menem ont semblé renouer avec une tradition caudilliste ancienne. L’« hyper-présidentialisme » ménémiste s’est caractérisé par un recours systématique aux décrets présidentiels d’urgence, pour imposer notamment une politique de libéralisation de l’économie, et par un veto fréquent aux lois d’origine parlementaire. Le gouvernement est parvenu, au moyen, par exemple, d’une augmentation de l’effectif de la Cour suprême, à s’inféoder une partie du système judiciaire. Les institutions représentatives, qui tendent à fonctionner en circuit fermé, suscitent une telle défiance que le fonctionnement « démocratique » du système politique argentin peut être mis en question [9]. Si la démocratisation argentine peut légitimement être jugée inachevée, rien n’autorise cependant à vouer le système politique argentin à la « fatalité » d’une instabilité politique endémique et de l’autoritarisme. C’est bien une démocratie représentative, libérale, qui a été installée en Argentine.
Dans le même temps, les acteurs politiques se sont attelés à la définition de nouvelles règles du jeu politique. La « réconciliation » a été décrétée. Sous la forme, d’abord, d’une pacification générale des relations entre les acteurs politiques. Une alternance gouvernementale a eu lieu à deux reprises : succédant au radical Alfonsín, le péroniste Carlos Menem a cumulé deux mandats puis laissé la place, en 1999, à Fernando de la Rúa, à la tête d’une coalition rassemblant radicaux et partis de gauche (Frepaso) [10]. La bipolarisation partisane a progressivement été remplacée par un système tripartite, au profit de la gauche. La logique électorale a ainsi contribué, sinon à la « pluralisation » du système partisan, du moins à l’épuration de certaines des caractéristiques qui avaient rendu possible le coup d’État de 1976, notamment la logique de l’affrontement entre radicaux et péronistes, radicalisée même au prix d’alliances des uns et des autres avec les militaires [11]. Il semble que le temps où le jeu politique était systématiquement rapporté à l’axiome « civilisation ou barbarie » soit révolu.
Les nouveaux adversaires, susceptibles d’entretenir des relations de concurrence policées, ont été amenés à régler les confrontations entre ceux qui étaient devenus des ennemis absolus sous le régime militaire. Confrontés à la mémoire de la violence d’État, les gouvernements démocratiques successifs ont choisi, là encore, de proclamer la « réconciliation ». Le gouvernement Alfonsín, après avoir renoncé à rompre tout à fait avec l’ordre juridique de la dictature [12], a rapidement mis un « point final » aux poursuites judiciaires sélectives qui avaient été engagées à son initiative. Outre cette renonciation à la justice, au nom de la réconciliation, les gouvernements ont tardivement mis en œuvre une politique de réparations au bénéfice des victimes et de leurs familles, et promu une « vérité » historique. Appuyée sur le travail de la Commission nationale sur les personnes disparues (CONADEP), cette vérité était structurée par la « théorie des deux démons » formulée par le gouvernement Alfonsín, selon laquelle la responsabilité de la violence d’État n’était pas imputable au seul régime militaire mais aussi, sinon davantage, aux groupes armés d’extrême gauche. Ainsi enserrée dans un cadre interprétatif fermé, l’histoire de la dictature devait ne plus menacer la pacification.
Dans les premières années de la démocratisation argentine, la violence a donc bel et bien été régulée. Les militaires, qui, depuis les années 1930, avaient régulièrement eu recours à la violence physique systématique, ont été renvoyés aux postes frontières. Les anciens ennemis péronistes et radicaux, auparavant si prompts à se vouer aux gémonies, se sont rejoints dans une commune acceptation des règles élémentaires de la politique économique libérale : le « possibilisme » a succédé à l’adhésion fervente aux « modèles qu’on arme » [13], ne laissant en concurrence que des adversaires [14]. Néanmoins, cette pacification n’est pas venue à bout de tous les legs de violence : la violence d’État systématisée par le régime militaire a été, elle, pour partie déniée. La relecture consensuelle de l’histoire de la dictature n’a sans doute pas donné lieu à une reconnaissance de cette violence passée : renvoyés dos à dos, les ennemis devenaient des « démons » et non plus des acteurs politiques susceptibles de faire valoir à nouveau la légitimité des causes inscrites dans un passé révolu (celui de la « décennie révolutionnaire » en Amérique latine et ailleurs, celui aussi de la guerre froide). Pour conjurer la crainte de sa perpétuation, la violence politique fut privée de causes profondes, imputée à une folie passagère que le retour à la raison des anciens barbares et leur réintégration dans la « famille » argentine [15] devaient suffire à résorber.
 
« La haine est une émotion nécessaire »
 
 
Au nom de la stabilité du régime démocratique et de la restauration de l’unité nationale, les gouvernements démocratiques successifs ont donc rappelé les anciens « ennemis » à l’ordre de l’amitié nationale et d’un pragmatisme politique imposant, en temps de crise économique, de considérer l’autre comme un adversaire raisonnable. Plus qu’une expression discursive du conflit et que la division sociale à partir de la libre élaboration de versions divergentes de l’histoire ou du présent, il s’agissait là de l’officialisation d’un consensus construit sur une vérité historique univoque et sur un arbitrage. Les agents de la violence d’État ne seraient pas tous poursuivis, mais ils étaient reconnus responsables ; ils étaient réintégrés, individuellement, dans une famille argentine endeuillée, et, collectivement, dans une organisation institutionnelle démocratique. Les morts et leurs proches n’obtenaient pas que justice leur soit rendue, mais se voyaient reconnaître un statut de victimes à travers la vérité historique établie par la CONADEP et les réparations, c’est-à-dire, souvent, hors de tout verdict judiciaire. Les uns et les autres devaient accepter le nouveau consensus démocratique, renoncer à mettre en avant la légitimité des causes défendues et s’investir dans la construction d’un avenir démocratique et prospère.
L’inimitié, partiellement déniée, a très vite resurgi aux marges d’un espace politique pacifié. La violence politique donnant lieu à débat a laissé la place à une violence « inqualifiable » : une violence sociale, qui ne peut être considérée ni comme une violence ordinaire (de droit commun) ni comme une violence politique, imprègne encore la société argentine. La violence y est une réalité, restituée sous la forme notamment de « taux » de délinquance juvénile, mais aussi de recensions de cas ou d’« affaires ». Elle est aussi un motif obsédant des discours, notamment gouvernementaux. Cette violence prend, entre autres, la forme de brutalités policières en « réponse » à la criminalité des jeunes issus des faubourgs, brutalités qui passent pour susciter l’assentiment des responsables gouvernementaux ainsi que d’une large partie de la population. La répression organisée des militaires a donc été remplacée par la « gâchette facile ». Non seulement, selon Jaime Malamud-Goti [16], les forces de sécurité n’ont en rien rompu avec leurs pratiques passées, mais la société argentine tout entière est encore immergée dans la violence autoritaire, dans un « jeu sans fin » qui confirme l’emprise structurelle de la violence, sous la forme d’une « vision conspirationnelle du monde » et de son pendant fataliste, ainsi que d’une logique bipolaire ami/ennemi, lesquels amèneraient tout Argentin (homme politique, juge ou « homme ordinaire ») à faire porter le blâme sur la victime [17]. S’expliquent mieux, alors, l’apparence d’un consentement aux violences policières visant surtout les jeunes (encore assimilés aux guérilleros) et les pauvres, ainsi que le « record mondial [détenu par Buenos Aires] des délinquants abattus au cours d’“affrontements” » [18].
Les défaillances du système judiciaire et l’ambivalence des milieux politiques, comme d’une large partie de la population, à l’égard de la violence policière peuvent apparaître comme les signes d’un échec des gouvernements démocratiques à en finir avec la violence autoritaire. La violence policière est ainsi analysée comme le prolongement de la violence d’État [19] ou le produit de sa dénégation [20]. Cette violence répétée ou prolongée passe pour n’épargner ni la société civile ni l’État [21]. Les « démons » disparus, de nouvelles figures d’une altérité parfois substantialisée font leur apparition, que l’on retrouve dans de nombreuses autres démocraties nouvelles [22], mais aussi dans les démocraties établies. L’inimitié dessine ici une ligne de partage entre le monde politique – l’ennemi est commun aux acteurs politiques professionnalisés – et le monde social, et réactive l’ancienne logique d’exclusion.
L’apparition de « nouveaux barbares » issus des « classes dangereuses », qui ne seraient pas organisés et ne seraient porteurs d’aucun projet alternatif, permet le confinement de la violence aux marges d’une communauté politique pacifiée. Mais la violence déniée resurgit aussi au cœur de l’espace public, là où sont débattues les lignes de division. Certains des anciens ennemis, parmi les tenants de l’ancien régime et les associations de victimes de la violence d’État, refusent en effet la version de l’histoire promue par les responsables gouvernementaux. Certes, tous ne s’opposent pas au mot d’ordre de réconciliation et à la logique du compromis pragmatique. Certains hauts responsables des forces armées – dont le représentant le plus emblématique est l’ancien commandant en chef Martín Balza, qui a reconnu en 1995, au nom de l’armée, les « erreurs » passées – acceptent ainsi de nuancer la thèse de la « guerre juste » formulée par le régime militaire, pour mieux défendre les exigences d’une corporation militaire « professionnalisée » ; les bourreaux ne sont plus les héros de la civilisation argentine, mais « quelques hommes, très peu d’hommes », ayant commis des « actes aberrants » [23]. Symétriquement, certaines des associations défendant la cause des victimes de la violence d’État, le plus souvent des organisations de défense des droits de l’homme « professionnalisées » [24], admettent, dans une certaine mesure, les contraintes liées à la stabilisation du cadre institutionnel et juridique et adhèrent à la perspective d’une « réconciliation », pour autant que celle-ci soit « authentique », c’est-à-dire établie au moyen d’un compromis politique ou judiciaire [25].
Néanmoins, les partisans, dans l’un et l’autre camp, d’une solution de compromis et d’une rationalisation des passions, ne sont pas forcément majoritaires ; leurs voix, en tout cas, ne sont pas les plus fortes. La logique de l’ennemi intérieur résiste au processus de pacification démocratique. Les tenants de l’ancien régime mettent ainsi en avant la légitimité de la répression, qui passe pour avoir sauvé le pays du chaos. La « guerre juste » se prolonge puisque la « subversion communiste » – relayée par les associations de victimes – est toujours influente. Les modalités de cette subversion demeurent multiples, conformément à la doctrine antisubversive : les héritiers des anciens « subversifs » continuent de menacer le « bon ordre » ; les poursuites judiciaires, qui ont connu une réactivation dans la seconde moitié des années 1990, ne sont qu’une conséquence de cette subversion.
Symétriquement, certaines associations de proches des victimes de la violence d’État refusent toute réconciliation, tous rapports policés, et font valoir que « la haine est une émotion nécessaire » [26]. Grands-mères, mais surtout mères et enfants de « disparus » opposent à la raison du politique et du droit positif une raison supérieure ou une déraison, celle-là même qui a valu aux Mères argentines le titre de « folles » [27]. Il n’y a pas de conciliation possible des plaintes des victimes et des exigences arrogantes des « génocidaires » ; pas de conciliateur, puisque toutes les institutions tierces – gouvernements démocratiques, Église, etc. – apparaissent comme leurs complices ; rien à retrancher à la légitimité des causes défendues par les « disparus » et les morts qui puisse contribuer à la logique du compromis. Plus de quinze ans après la première élection démocratique, c’est donc la mésentente qui continue de régner : « Nous avons, déclarait Hebe de Bonafini en mai 1987, un seul ennemi qui est l’armée, mais tous ceux qui deviennent les amis de nos ennemis seront aussi nos ennemis » [28]. À quoi l’ancien chef de l’armée Dante Caridi répondait, en 1989, en déclarant que les Mères étaient « les principales ennemies de la nation » [29].
 
Persona non grata : pratiques de désignation de l’ennemi
 
 
C’est donc un ennemi, et non un adversaire, avec lequel il serait envisageable de négocier ou d’échanger des invectives courtoises, que se donnent les plus visibles des associations de proches des victimes de la violence d’État. Cette hostilité n’est pas cantonnée aux discours ou manifestée par un refus du dialogue. Elle structure les pratiques et mobilisations des victimes dans l’Argentine immédiatement contemporaine. Si les Abuelas de Plaza de mayo (grands-mères de la Place de mai), préoccupées d’abord par l’identification des enfants des « disparus », enlevés par les agents de la dictature et illégalement adoptés, s’en tiennent le plus souvent à une activité de pression sur les pouvoirs publics afin de faciliter leur quête [30], les Madres (Mères de la Place de mai [31]) et les HIJOS (Hijos por la Identidad y la Justicia contra el Olvido y el Silencio, Enfants pour l’identité et la justice, contre l’oubli et le silence [32]) n’acceptent le dialogue ni avec les autorités politiques ni avec les anciens tortionnaires et les responsables militaires. Les mobilisations de ces associations consistent essentiellement en des pratiques de dénonciation de l’ennemi. Le contexte pourtant a changé. L’activité de certains juges étrangers, le renouvellement des personnels du système judiciaire, l’entêtement des associations de victimes ont, parmi d’autres facteurs, permis un regain des poursuites judiciaires. L’évolution de la jurisprudence appliquée a eu deux conséquences majeures : autoriser des poursuites et des sanctions contre les personnes suspectées d’être impliquées dans les enlèvements des enfants des « disparus » ; permettre des procédures judiciaires, aux fins de l’établissement de la vérité sur le sort des « disparus », sans que des sanctions soient assurées. Depuis la fin des années 1990, de très nombreux agents, mais aussi hauts responsables, du régime autoritaire, font donc l’objet de poursuites judiciaires, engagées par des juges étrangers ou argentins.
Cette réapparition d’une scène de justice – qui peut convertir l’ennemi en coupable ou en victime – n’a pas amené les Madres à renoncer à leurs pratiques hostiles, pas plus qu’elle n’a convaincu les Hijos d’organiser leur action sur un mode différent de leurs aînées. Les premières se rassemblent encore régulièrement sur la Place de mai, où elles brandissent les noms des « génocidaires » ; les seconds investissent les lieux où vivent et travaillent les « assassins ». Deux pratiques sont exemplaires de cette forme de mobilisation pour la dénonciation. La première, discrète mais condensant l’essentiel des activités des Mères de la Place de mai, est le « projet contre l’impunité », lancé à la fin de l’année 1999, qui prolonge les tentatives de l’association pour pérenniser et organiser des actions dispersées, ainsi que pour diffuser les informations rassemblées [33]. La seconde, l’escrache [34], systématisée par les Hijos depuis la fin des années 1990, a pris une ampleur extraordinaire. Outre sa diffusion dans les pays voisins (en Uruguay ou, sous le nom de funa, au Chili) et dans les anciens pays d’exil européens, elle est devenue une forme de mobilisation sociale presque ordinaire, à mesure que les syndicats, comme d’autres groupes de revendication ponctuels, se la réappropriaient.
Ces deux pratiques ont un principe d’action commun : nommer, localiser, exhiber les coupables. Le « projet contre l’impunité » se veut « un instrument permettant de savoir qui est qui et où se trouve l’ennemi du peuple, celui-là même contre qui ont lutté les 30 000 disparus » [35] : plus de 1500 noms (et fonctions) apparaissent ainsi sur les listes, constituées sur la base des archives existantes et des plaintes déposées par les victimes et leurs proches. L’objectif des escraches est du même ordre : à défaut de sanctions judiciaires de tous les coupables, la condena social (condamnation sociale). Quelques dizaines, puis quelques centaines d’Hijos ont ainsi pris l’habitude de se rassembler devant les domiciles privés des anciens responsables de la répression, devant leurs lieux de travail et, parfois, les anciens centres de détention et de torture. Le lieu où vit le « génocidaire » est marqué, à l’aide de farine, d’œufs, de peinture noire et rouge sang ; le voisinage et les commerçants du quartier sont invités à ne plus entretenir de relations avec les bourreaux. Il s’agit de montrer « où sont les assassins d’hier qui aujourd’hui se cachent derrière une image de dignes petits grands-pères racontant des histoires de réconciliation » [36]. Les escraches n’ont rien de défilés d’orphelins endeuillés. La culpabilité est clamée : « Alerte, alerte, alerte, voisins… à côté de chez vous vit un militaire assassin ! ». Tambours, cornets, sifflets, groupes de musique produisent un « bruit assourdissant pour rompre avec plus de vingt années de silence » [37]. Cracheurs de feu, clowns, mimes, issus de troupes de théâtre de rue, silhouettes peintes des « disparus », taches de peinture sont là pour condamner le lieu, l’exposer à la visibilité la plus grande possible. Le « projet contre l’impunité » et les escraches sont, littéralement, des parodies de justice : puisque les responsables gouvernementaux ont rendu impossible l’exercice de la justice, puisque la justice telle qu’elle existe, même réactivée, n’est pas capable de faire face à des crimes qui ne correspondent pas toujours aux catégories du droit positif [38], et quoique la prison soit l’issue recherchée, le châtiment sera social. Le tribunal sera populaire : « Qu’ils ne puissent pas marcher dans la rue sans recevoir un crachat d’indignation, que le boulanger ne leur vende pas de pain, que le vendeur de journaux leur refuse le journal… et que les personnes présentes les traitent d’assassins… Que dans le quartier les voisins les déclarent persona non grata… Nous pouvons faire en sorte que le pays soit leur prison, quartier après quartier. Nous pouvons et devons lutter pour que chacun des assassins et leurs complices subissent la condamnation, celle qu’ils méritent pour les crimes atroces qu’ils ont commis. Que le peuple soit leur prison et que la conscience de [chacun] soit leur gardien » [39].
L’hostilité des Madres et des Hijos, ainsi placardée ou concrétisée par les jeux de piste dans les villes argentines, obéit à un autre principe commun. La traque n’a pas de fin. L’ennemi n’est pas seulement le bourreau ou celui qui a ordonné la torture, l’enlèvement d’un enfant ou la « disparition ». Il est, par extension, le civil (homme politique, chef d’entreprise, magistrat, ecclésiastique) qui a appuyé cette politique de répression, les dirigeants des États qui ont soutenu l’Argentine dictatoriale (au premier rang desquels les États-Unis apparaissent souvent sous la figure des « yankees »), les responsables démocratiques qui ont mis fin aux poursuites judiciaires… Tous les visages de l’ennemi sont ainsi exhibés : « Dans chaque lieu où disparut un compagnon se trouvait un syndicaliste, un directeur d’école, un gérant ou un propriétaire d’entreprise, un banquier, un ecclésiastique, un juge, un médecin légiste » [40]. Près de 300 parlementaires élus depuis 1983, 800 membres du système judiciaire, une cinquantaine d’aumôniers et d’évêques, près de 500 agents des administrations du régime autoritaire sont nommés par le « projet contre l’impunité » et des cases ouvertes pour les syndicalistes, professionnels de l’art, de la culture, de la communication, etc. Si les cibles des escraches sont avant tout les hauts responsables du régime militaire, d’autres, comme l’ancien président Menem, des policiers à la « gâchette facile », des responsables de plans d’austérité économique, font également les frais de ces dénonciations. C’est que la justice qui est ici mise en scène ne juge pas seulement la répression militaire ; le tribunal virtuel ou mobile fait aussi le procès de leurs complices, de tous ceux qui auraient rendu possible – et rendraient encore possible – la violence d’État. La justice des Madres et des Hijos est aussi sociale. Elle veut redresser les torts subis par les « disparus » et leurs héritiers, mais aussi interdire la disparition publique d’un acteur collectif, présenté sous la figure du peuple.
Si les Madres demeurent l’un des groupes les plus actifs [41] et si les Hijos sont parvenus à élargir le répertoire d’action des mobilisations argentines, c’est sans doute parce qu’ils ne se sont pas tenus à la préservation de la « mémoire » d’une violence passée. Les uns comme les autres ne font pas qu’exhiber ce qui leur manque ; ils se veulent les héritiers et les perpétuateurs des causes auparavant défendues par les « disparus » qui, sur une scène argentine devenue « possibiliste », semblent à beaucoup archaïques. Le « projet contre l’impunité » s’inscrit ainsi dans « une nouvelle marche de la résistance infinie, éternelle, inébranlable », dirigée contre « la classe politique de notre pays, contre toutes les classes dirigeantes des pays capitalistes », contre ces « messieurs du pouvoir » qui « ordonnent de châtier tous les secteurs sociaux qui ne partagent pas leurs intérêts ». L’Université populaire créée par les Mères de la Place de mai est aussi l’un des lieux où s’organise une gauche radicale qui s’oppose frontalement à tous les partis politiques (fussent-ils de gauche) et aux syndicats habilités à négocier avec les pouvoirs publics. Dans la librairie du siège des Mères de la Place de mai, près du Parlement, les ouvrages de Michel Foucault voisinent avec ceux de Trotski. Les Mères sont de toutes les mobilisations « dissidentes », en Argentine et à l’étranger : rassemblement contre le sommet de Gênes, conflits du travail ou manifestations de chômeurs, dénonciation des violences policières, soutien aux zapatistes mexicains, etc.
Les Hijos se sont pareillement approprié la cause « antiimpérialiste » qui était celle de leurs parents et, aux côtés de groupes d’extrême gauche, dénoncent aussi la mondialisation libérale. L’injustice sociale et les violences policières ne seraient que le prolongement de la répression : les Hijos se mobilisent « parce que le système politique et économique qu’ils [les représentants gouvernementaux] ont tenté de renforcer au moyen de leur plan d’extermination, implanté au travers du terrorisme d’État dans les différents pays d’Amérique latine, continue à condamner à la faim et à la misère la majorité des peuples, afin que soient maintenus les privilèges d’un petit nombre » [42]. L’escrache est ainsi théorisé comme l’expression d’une « nouvelle subjectivité révolutionnaire » [43], incompatible avec toute forme d’organisation durable [44].
Certains échanges politiques sont aujourd’hui encore, en Argentine, faits d’imprécations sincères et d’appels à la traque. Le bourreau est exhibé par les plus actives des associations de victimes comme deux fois monstrueux : « génocidaire » et rouage efficace d’un système politique et économique qui condamne ceux qui sont évincés de la scène publique à la disparition politique, voire à la mort. Les formes de mobilisation des Madres et des Hijos semblent réactiver cette logique d’inimitié qui a longtemps imprégné les rapports politiques en Argentine. Elles peuvent même apparaître comme la simple inversion de la doctrine antisubversive et des justifications de la mise à mort dont étaient coutumiers les militaires argentins [45]. Ceux qui sont nommés sont des ennemis et non des adversaires qu’il s’agirait de ramener à la raison. Ce sont même, parfois, des ennemis sans noms, des figures par essence monstrueuse : au « subversif » traqué par les juntes militaires a succédé le « fasciste » ou le « yankee ». La dénonciation ne s’interrompt plus : l’ennemi est pourchassé, mais son ami aussi, de même que le régime militaire argentin, après avoir assassiné le « terroriste », tuait le militant, puis le libre penseur, pour enfin réduire leurs proches, lorsqu’il ne les faisait pas « disparaître », à la recherche sans fin des leurs [46]. Les pratiques dénonciatrices elles-mêmes peuvent susciter un malaise : le militant semble se faire délateur [47]. Les Madres et les Hijos ne seraient plus seulement les héritiers des « disparus » ; ils reproduiraient aussi, en l’inversant, la rhétorique de l’ancien régime.
Mais opter pour cette interprétation reviendrait sans doute à renvoyer dos à dos les anciens ennemis, comme l’ont fait les gouvernements argentins, et à passer outre certains traits caractéristiques des mobilisations des associations de victimes. D’abord, la justice que réclament Madres et Hijos n’est jamais pensée ni pratiquée comme une vengeance. La violence physique n’apparaît pas comme une option possible ; sans doute la mise en scène d’une justice populaire et ses prolongements militants contribuent-ils au contraire à la mettre à distance. Par ailleurs, la dénonciation est, dans son principe, individualisée : ceux qu’il s’agit de faire enfermer (dans les prisons d’État ou, à défaut, dans une ville devenue geôle) sont précisément nommés et les crimes énoncés. La mobilisation des proches des victimes semble articuler deux formes d’action : une logique d’imputation individuelle de la responsabilité qui rappelle la logique judiciaire – mais n’applique aucune autre sanction que la réprobation – et une logique de dénonciation – agrégeant les cibles en des figures collectives – qui fonde tout militantisme [48]. Les parodies de justice peuvent être interprétées aussi bien comme un rappel à l’ordre démocratique de l’État de droit que comme un manquement aux règles de la concurrence entre adversaires policés.
Le processus de démocratisation argentin semble n’être pas parvenu à convaincre tous les acteurs de renoncer à l’ennemi. L’inimitié, même confinée aux marges des lieux où sont prises les décisions, continue de régir de nombreux échanges. L’échec relatif de la conversion politique de l’ennemi en adversaire prolonge l’absence d’une redistribution judiciaire des rôles qui, du criminel d’État, aurait fait un coupable. L’exemple argentin montre que la pacification démocratique peut ne pas parvenir à intégrer l’expérience de la violence d’État, à passer avec succès « l’épreuve de l’excès de la violence politique rivé au cœur de l’ordre légitime et de la légalité » [49]. Les démocraties contemporaines intègrent, en leur origine et, parfois, dans leur histoire récente, une exception souveraine de la violence, qui fait dérailler le procès de pacification et brouille les critères de jugement, les partages ordinaires entre l’exception et la règle. Elles peuvent par conséquent faire cohabiter plusieurs formes de rapport à l’autre politique, dont certaines rompent avec l’idéal d’un rapport libéral avec l’adversaire. Les sujets des démocraties nouvelles, comme de certaines démocraties établies, n’ont certes plus l’usage de la figure de la « bête à abattre » ; ils n’en continuent pas moins, parfois, à se considérer comme des ennemis et à faire l’expérience d’une violence imparfaitement régulée et inqualifiable [50]. â—†
 
NOTES
 
[1] Alain Brossat, Le corps de l’ennemi. Hyperviolence et démocratie, Paris, La Fabrique, 1998, p. 22.
[2] Entravant donc le processus d’invention démocratique de l’adversaire, de représentation démocratique des divisions sociales et politiques. Cf. Maristella Svampa, El dilema argentino : civilización o barbarie. De Sarmiento al revisionismo peronista, Buenos Aires, El Cielo por asalto, 1994.
[3] L’expérience argentine, durant ces quelque vingt dernières années, peut avoir à cet égard valeur d’archétype : l’Argentine est l’une de ces nombreuses démocraties nouvelles, apparues dans les années 1980 et 1990, qui sont confrontées à la nécessité d’une restructuration des rapports politiques, au sortir d’une période de violence d’État ; son expérience peut être rapprochée de celle des démocraties plus anciennement établies qui doivent sans cesse contribuer à ce procès de pacification et qui, parfois, sont rappelées à l’ordre d’une mémoire de la violence d’État. Les débats récents, en France, sur l’usage de la torture par les agents de l’État pendant la guerre d’Algérie posent à nouveau la question de la qualification de la violence d’État. L’enjeu est encore, pour les autorités publiques (notamment parlementaires), celui de l’assignation d’un statut d’ennemi de guerre à l’indépendantiste – manière de reconnaître la violence mais aussi, peut-être, de la rejeter là où elle est admissible, c’est-à-dire dans les rapports entre communauté démocratique et communautés étrangères – ; il est, du côté des victimes et de leurs défenseurs, celui de la reconnaissance d’un statut de victime pouvant exiger que justice lui soit rendue.
[4] Locuteurs prédésignés par leur appartenance à une classe politique professionnalisée que le régime militaire n’était pas parvenu à faire disparaître – qui n’avaient pas tous été des cibles de la politique de répression, ni même les tenants d’une opposition continue et forte –, ou acteurs auto-habilités, parmi lesquels les tenants de l’ancien régime et les représentants des victimes de la violence d’État.
[5] Le terme d’ennemi ne désignant ni l’État étranger ou le membre de la communauté nationale impliqués dans un conflit interétatique, ni cet ennemi nécessaire, selon Carl Schmitt, à l’établissement d’une relation spécifiquement politique. Même au regard de cette conception, l’ennemi créé par le régime autoritaire détruit plus qu’il ne structure la relation politique ; les régimes autoritaires « prétendent construire une société sans ennemi, car, par un curieux retour des choses, [ils] finissent par caricaturer le concept d’ennemi et par dégrader la personne en un criminel contre lequel il est permis d’utiliser n’importe quel moyen. », Julien Freund, L’essence du politique (1965), Paris, Sirey, 1986, p. 492.
[6] Cf. Alain Rouquié, Pouvoir militaire et société politique en République argentine, Paris, Presses de Sciences Po, 1978.
[7] Les rébellions militaires des années 1980 ont pu obtenir des concessions en matière de poursuites judiciaires des militaires impliqués dans la politique de répression, mais n’ont pas pu remettre en cause cette normalisation relative des relations entre civils et militaires, attestant au contraire la loyauté des échelons supérieurs de la hiérarchie. Le Movimiento por la dignidad y la independencia (MODIN), créé en 1991 par l’ancien colonel rebelle Aldo Rico, a rapidement perdu tout crédit électoral. Cf. David Pion-Berlin, Through Corridors of Power. Institutions and Civil-Military Relations in Argentina, University Park (Penn.), The Pennsylvania State University Press, 1997.
[8] La redéfinition de la mission de l’armée, limitée par une loi de 1988 à la défense du pays contre toute agression étrangère, a, par exemple, été progressivement remise en cause par une série de décrets signés par les présidents Alfonsín et Menem.
[9] Cet article a été écrit avant la crise politique qui a éclaté en décembre 2001. Celle-ci a confirmé l’importance du discrédit dont font l’objet les représentants politiques. Mais elle a aussi attesté la relative solidité – sinon la solidité « aveugle » – des institutions et la capacité des acteurs politiques professionnels à s’entendre. Les événements ont par ailleurs montré que les militaires n’étaient plus considérés, et ne se considéraient plus, comme un recours contre le « chaos ».
[10] Compte non tenu des quatre présidents par intérim qui se sont succédé depuis décembre 2001. Si on ne prend en compte que le mandat d’Eduardo Duhalde, qui devrait se terminer en décembre 2003, une nouvelle alternance a eu lieu, au profit du Parti justicialiste « péroniste ».
[11] « Pour toutes les forces politiques, la victoire sur l’adversaire au pouvoir passe avant la sauvegarde des institutions », A. Rouquié, Pouvoir militaire et société politique en République argentine, op. cit., p. 655.
[12] Les « lois » du régime militaire n’ont pas fait l’objet d’une annulation systématique ; les chefs de l’ancien régime n’ont pas été poursuivis pour l’organisation du coup d’État, et pas davantage au nom d’une responsabilité collective. Le principe de la continuité juridique des régimes a donc été respecté.
[13] Le pragmatisme l’aurait donc emporté sur les grands projets de refonte sociale. Javier Santiso, « De l’utopisme au possibilisme : une analyse temporelle des trajectoires mexicaines et chiliennes, 1970-1996 », thèse de doctorat de science politique, 1997, IEP de Paris, dir. Guy Hermet.
[14] Pacification qui a d’ailleurs concerné une partie des anciens « terroristes » de l’extrême gauche péroniste. Cf. le documentaire vidéo de Frédéric Compain, Montoneros, une histoire argentine, 1998, diffusé sur Arte le 14 avril 1999.
[15] Pour reprendre une métaphore très courante dans les textes de loi et discours relatifs à la politique de « réconciliation ».
[16] Ancien conseiller du président Alfonsín, devenu très critique sur la politique qu’il avait contribué à mettre en place pour faire face à la mémoire de la violence d’État. Game without End. State Terror and the Politics of Justice, Norman et Londres, University of Oklahoma Press, 1996.
[17] De même que le « disparu » passait souvent, sous le régime autoritaire, pour avoir nécessairement mal agi.
[18] Bernard Corteggiani, « Les revenants de la dictature en Argentine », Esprit, 179, février 1992, p. 86.
[19] Les policiers incriminés étant souvent suspectés de violations des droits de l’homme sous le régime militaire. Cf. Alejandro Garro, « Nine Years of Transition to Democracy in Argentina : Partial Failure or Qualified Success ? », Columbia journal of transnational law, 31 (1), 1993, p. 23, note 66.
[20] La violence policière « peut être considérée, à certains égards, comme une conséquence naturelle du sentiment d’impunité créé par les amnisties et les grâces », ibid., p. 23.
[21] Cf. J. Malamud-Goti, Game without End…, op. cit., et B. Corteggiani, « Les revenants… », art. cité, sur le goût des Argentins pour les figures autoritaires, souvent responsables de violations des droits de l’homme sous le régime militaire, comme Domingo Bussi.
[22] Sous la forme, au Chili, du « terroriste », héritier direct des groupes armés d’extrême gauche, qui est l’une des préoccupations centrales des gouvernements comme de la population, ou, en Afrique du Sud, de l’immigré qui « assaille » le pays, comme auparavant les « subversifs ».
[23] La República (Uruguay), 2 septembre 1999.
[24] C’est-à-dire des organisations animées par des juristes et des hommes politiques et bien insérées dans les réseaux politiques argentins, avant même le régime militaire. L’APDH argentine (Assemblée permanente pour les droits de l’homme), se donne, par exemple, pour objectif de « garantir un futur de paix et de stabilité institutionnelle et [de] faire face aux violations des droits de l’homme aujourd’hui », site Internet APDH, www. fipesmi. misiones. org. ar/ apdh.
[25] Ce compromis pourrait prendre la forme, peut-être, d’une « table ronde » similaire à celle qui a été organisée au Chili, et qui a eu pour conséquence l’adoption, en 2000, d’une loi permettant aux militaires de révéler des informations sur le sort des « disparus », tout en étant protégés par une clause de « secret professionnel ». Cette solution est néanmoins rejetée par la plupart des associations représentant les victimes en Argentine.
[26] Pour reprendre les termes de Hebe de Bonafini, présidente des Mères de la Place de mai. El País, 27 avril 1995.
[27] Utilisé par le régime militaire puis retourné par les militantes et les analystes, cf. Jean-Pierre Bousquet, Les « Folles » de la Place de mai, Paris, Stock, 1982.
[28] Citée par Alfredo Martín, Les Mères « folles » de la Place de mai : maternité, contre-institution et raison d’État, Paris, Renaudot, 1989, p. 125.
[29] Ibid., p. 128.
[30] Cette pression a, par exemple, permis la création d’une Commission nationale pour le droit à l’identité, centralisant les informations (données génétiques incluses) relatives à ces enfants. Cf. Rita Arditti, Searching for Life. The Grandmothers of the Plaza de Mayo and the Disappeared Children of Argentina, Berkeley et Los Angeles, University of California Press, 1999.
[31] Du moins celle des deux associations Madres de Plaza de mayo dirigée par Hebe de Bonafini. Le mouvement est né en 1976 et a connu une scission en 1984.
[32] L’association a été créée en 1994 ; elle regroupe les enfants des « disparus », mais aussi ceux de personnes torturées, emprisonnées, voire exilées sous la dictature.
[33] Le projet est présenté de manière détaillée sur le site des Mères de la Place de mai : www. madres. org.
[34] Terme que l’antenne française de l’association traduit par « scratche ». Le verbe escrachar est un anglicisme qui désigne à l’origine le fait de rayer le nom d’un candidat sur un bulletin de vote.
[35] Les citations relatives au « projet contre l’impunité » sont tirées des documents disponibles sur le site Internet des Mères de la Place de mai.
[36] Cf. le site Internet www. jornada. unam. mx.
[37] Site HIJOS Espagne, www. nodo50. org/ hijos-madrid/www. derechos. org/ apdhlp.
[38] Qu’il s’agisse de la « disparition » qui, quoiqu’elle rassemble divers crimes codifiés (enlèvement, détention illégale, torture, assassinat), ne se réduit pas à eux et ne correspond pas à des inculpations clairement établies, ou du « génocide », terme utilisé par la plupart des associations de victimes pour qualifier la violence d’État.
[39] Tract distribué pendant l’escrache contre Jorge Tróccoli, en Uruguay, www. tao. ca/ milfuegos/ n6/ trocoli. htm.
[40] « Projet contre l’impunité » (www. madres. org).
[41] Sur la scène politique argentine, mais aussi par comparaison avec les mouvements de parents des victimes des pays voisins.
[42] HIJOS Madrid, www. nodo50. org/ hijos-madrid/www. derechos. org/ apdhlp.
[43] Selon un texte anonyme, produit de discussions de certains Hijos, paru dans Situaciones (1, septembre 2000) et reproduit sur le site des Hijos, « Escraches : 9 hipótesis para la discusión ».
[44] Les Hijos, dans le premier numéro de leur revue, en août 2000, revendiquent un « système d’assemblée horizontale, sans direction politique » et, dans « Escraches : 9 hipótesis para la discusión », art. cité, insistent sur l’irréductibilité de la mobilisation aux consignes données, démenties par la pratique qui seule compte ; l’escrache est, à cet égard, paradoxal : il exprime une demande de justice adressée à l’État et, dans le même temps, nie cette forme et lui substitue une « nouvelle notion de justice », qui ne correspond ni à la peine de prison ni au système judiciaire, « fondée sur la capacité populaire à produire des vérités que le pouvoir ne peut désarmer en les incorporant. C’est de cette manière que le camp du peuple se convertit en sujet autonome ».
[45] De même que le projet révolutionnaire et la pratique terroriste peuvent être considérés comme les reflets mimétiques de la coercition étatique. Cf. Alain Brossat, Fêtes sauvages de la démocratie, Paris, Astral, 1996, p. 73 et suiv., et Isabelle Sommier, Le terrorisme, Paris, Flammarion, 2000 (coll. « Dominos »).
[46] Cf. S. Lefranc, en collaboration avec Daniel Mouchard, « Réconcilier, réprimer. Mise en regard de deux cas : les “années de plomb” en Italie et les transitions démocratiques dans le cône sud latino-américain », Cultures et Conflits, 40, hiver 2000, p. 63-89.
[47] Les victimes des escraches, ainsi que certains lecteurs de la presse argentine n’hésitent d’ailleurs pas à affirmer que l’action des Hijos « a une curieuse ressemblance avec la pratique des militants nazis dans l’Allemagne des années 1930, quand ils marquaient les maisons des juifs avec des croix », La Nación, 30 juillet 2000.
[48] Cf. L. F. Felstiner, Richard L. Abel, Austin Sarat, « L’émergence et la transformation des litiges : réaliser, reprocher, réclamer », Politix, 16, 4e trimestre 1991, p. 41-54.
[49] Alain Brossat, Le corps de l’ennemi…, op. cit., p. 256. Voir aussi Giorgio Agamben, Homo Sacer, t. 1, Le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Le Seuil, 1997.
[50] Cf. Alain Brossat, Le corps de l’ennemi…, op. cit.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Alain Brossat, Le corps de l’ennemi. Hyperviolence et démoc...
[suite] Suite de la note...
[2]
Entravant donc le processus d’invention démocratique de l’a...
[suite] Suite de la note...
[3]
L’expérience argentine, durant ces quelque vingt dernières ...
[suite] Suite de la note...
[4]
Locuteurs prédésignés par leur appartenance à une classe po...
[suite] Suite de la note...
[5]
Le terme d’ennemi ne désignant ni l’État étranger ou le mem...
[suite] Suite de la note...
[6]
Cf. Alain Rouquié, Pouvoir militaire et société politique ...
[suite] Suite de la note...
[7]
Les rébellions militaires des années 1980 ont pu obtenir de...
[suite] Suite de la note...
[8]
La redéfinition de la mission de l’armée, limitée par une l...
[suite] Suite de la note...
[9]
Cet article a été écrit avant la crise politique qui a écla...
[suite] Suite de la note...
[10]
Compte non tenu des quatre présidents par intérim qui se so...
[suite] Suite de la note...
[11]
« Pour toutes les forces politiques, la victoire sur l’adve...
[suite] Suite de la note...
[12]
Les « lois » du régime militaire n’ont pas fait l’objet d’u...
[suite] Suite de la note...
[13]
Le pragmatisme l’aurait donc emporté sur les grands projets...
[suite] Suite de la note...
[14]
Pacification qui a d’ailleurs concerné une partie des ancie...
[suite] Suite de la note...
[15]
Pour reprendre une métaphore très courante dans les textes ...
[suite] Suite de la note...
[16]
Ancien conseiller du président Alfonsín, devenu très critiq...
[suite] Suite de la note...
[17]
De même que le « disparu » passait souvent, sous le régime ...
[suite] Suite de la note...
[18]
Bernard Corteggiani, « Les revenants de la dictature en Arg...
[suite] Suite de la note...
[19]
Les policiers incriminés étant souvent suspectés de violati...
[suite] Suite de la note...
[20]
La violence policière « peut être considérée, à certains ég...
[suite] Suite de la note...
[21]
Cf. J. Malamud-Goti, Game without End…, op. cit., et B. Co...
[suite] Suite de la note...
[22]
Sous la forme, au Chili, du « terroriste », héritier direct...
[suite] Suite de la note...
[23]
La República (Uruguay), 2 septembre 1999. Suite de la note...
[24]
C’est-à-dire des organisations animées par des juristes et ...
[suite] Suite de la note...
[25]
Ce compromis pourrait prendre la forme, peut-être, d’une « ...
[suite] Suite de la note...
[26]
Pour reprendre les termes de Hebe de Bonafini, présidente d...
[suite] Suite de la note...
[27]
Utilisé par le régime militaire puis retourné par les milit...
[suite] Suite de la note...
[28]
Citée par Alfredo Martín, Les Mères « folles » de la Place ...
[suite] Suite de la note...
[29]
Ibid., p. 128. Suite de la note...
[30]
Cette pression a, par exemple, permis la création d’une Com...
[suite] Suite de la note...
[31]
Du moins celle des deux associations Madres de Plaza de may...
[suite] Suite de la note...
[32]
L’association a été créée en 1994 ; elle regroupe les enfan...
[suite] Suite de la note...
[33]
Le projet est présenté de manière détaillée sur le site des...
[suite] Suite de la note...
[34]
Terme que l’antenne française de l’association traduit par ...
[suite] Suite de la note...
[35]
Les citations relatives au « projet contre l’impunité » son...
[suite] Suite de la note...
[36]
Cf. le site Internet www. jornada. unam. mx. Suite de la note...
[37]
Site HIJOS Espagne, www. nodo50. org/ hijos-madrid/www. der...
[suite] Suite de la note...
[38]
Qu’il s’agisse de la « disparition » qui, quoiqu’elle rasse...
[suite] Suite de la note...
[39]
Tract distribué pendant l’escrache contre Jorge Tróccoli, e...
[suite] Suite de la note...
[40]
« Projet contre l’impunité » (www. madres. org). Suite de la note...
[41]
Sur la scène politique argentine, mais aussi par comparaiso...
[suite] Suite de la note...
[42]
HIJOS Madrid, www. nodo50. org/ hijos-madrid/www. derechos....
[suite] Suite de la note...
[43]
Selon un texte anonyme, produit de discussions de certains ...
[suite] Suite de la note...
[44]
Les Hijos, dans le premier numéro de leur revue, en août 20...
[suite] Suite de la note...
[45]
De même que le projet révolutionnaire et la pratique terror...
[suite] Suite de la note...
[46]
Cf. S. Lefranc, en collaboration avec Daniel Mouchard, « R...
[suite] Suite de la note...
[47]
Les victimes des escraches, ainsi que certains lecteurs de ...
[suite] Suite de la note...
[48]
Cf. L. F. Felstiner, Richard L. Abel, Austin Sarat, « L’ém...
[suite] Suite de la note...
[49]
Alain Brossat, Le corps de l’ennemi…, op. cit., p. 256. Voi...
[suite] Suite de la note...
[50]
Cf. Alain Brossat, Le corps de l’ennemi…, op. cit. Suite de la note...