2002
Raisons politiques
Dossier
Ce qui rattache les fascismes et le communisme à la modernité
Richard Wolin
Richard Wolin est Distinguished Professor d’histoire et de littérature comparée au Centre d’enseignement supérieur de l’Université de la Ville de New York. Il a récemment publié La politique de l’être : la pensée politique de Martin Heidegger (trad. de l’angl. par Catherine Goulard, Paris, Kimé, 1992) ; Walter Benjamin : an Aesthetic of Redemption (University of California Press, 1994) et Heidegger’s Children : Hannah Arendt, Karl Löwith, Hans Jonas and Herbert Marcuse (Princeton University Press, 2001). Il travaille actuellement sur les intellectuels français et le maoïsme.
Un tabou historiographique de gauche a longtemps proscrit toute comparaison entre communisme et fascisme. Bien que ce tabou ait été levé avec la chute du communisme, de nombreuses questions relatives à cette comparaison demeurent sans réponse. Doit-on mettre l’accent sur les similitudes entre les régimes totalitaires (l’Union Soviétique de Staline et le Troisième Reich de Hitler) ou insister sur leurs différences ? En mettant au premier plan la thèse de l’« inimitié fraternelle » et les traits politiques communs aux deux régimes, ce qu’a fait Ernst Nolte dans son dialogue avec François Furet, on court le risque de tomber dans l’apologie du nazisme. Le fait que le nazisme ait touché l’une des sociétés les plus industrialisées d’Occident et que le stalinisme se soit enraciné dans une société économiquement sous-développée suggère que les différences entre ces formations totalitaires l’emportent sur leurs similitudes.
For years there has been a left-wing historiographical taboo against comparing Communism and Fascism. But despite the fact that, with the collapse of Communism, this taboo has been lifted, many questions of comparison remain unsettled. Should one emphasize the similarities between totalitarian political regimes (Stalin’s Soviet Union and Hitler’s Third Reich) or their differences ? By highlighting the thesis of "fraternal enmity," and the political features these regimes shared, as Ernst Nolte has done in his exchange with François Furet, one risks, in the case of Nazism, of lapsing into apologetics. That Nazism took hold in one of the West’s most advanced industrial societies and that Stalinism, conversely, took root in a context of underdevelopment, suggests that, in the last analysis, the differences between these two totalitarian formations outweigh their similarities.
Jürgen Habermas a judicieusement décrit l’expérience du 20e siècle comme « un processus d’apprentissage par le désastre »
[1]. Durant deux millénaires, nous avons cru que les Grecs avaient énoncé avec justesse, sous forme de catégories, toutes les espèces connues de gouvernement politique : la monarchie, l’aristocratie, la démocratie et la tyrannie. Mais l’âge du totalitarisme a démenti la prétention à l’exhaustivité de cette classification. Comment les philosophes politiques pouvaient-ils rendre compte de ce phénomène sans précédent ? Ils le firent, au début, avec la plus grande difficulté.
Le terme « totalitarisme » est dû à Giovanni Amendola, l’un des critiques libéraux de Mussolini, qui l’utilisa en 1923 dans une acception dépréciative (il fut assassiné un peu plus tard par le régime). Mussolini, cas classique de détournement, adopta le terme avec fierté : « Nous voulons que les Italiens fassent leur choix… Nous avons mené la lutte de manière tellement ouverte que l’on ne peut aujourd’hui qu’être Pour ou Contre nous. Et plus encore : nous poursuivrons ce que d’aucuns ont appelé notre volonté totalitaire résolue. Nous voulons faire de cette nation une nation fasciste, de telle façon que demain les termes Italien et fasciste signifient une seule et même chose »
[2]. Si l’ère bourgeoise était bien caractérisée par le dissensus et les divisions de classe, l’ère de l’État totalitaire devait être placée sous le signe de l’ordre et de l’unité. Rétrospectivement, on peut prendre la mesure de la rapidité avec laquelle de telles idées ont été applaudies par certains écrivains et intellectuels européens, d’Ezra Pound et Wyndham Lewis à Ernst Jünger et Martin Heidegger, en passant par Drieu La Rochelle et Céline
[3].
Malgré ces débuts « encourageants », le stato fascisto de Mussolini ne réalisa pas l’idéal totalitaire. Pour assurer la viabilité politique du fascisme, le Duce dut composer avec la monarchie, l’Église et les grands industriels. Et bien que nul doute ne fût permis sur la nature proprement répressive de l’Italie fasciste, celle-ci demeura, en comparaison avec l’Allemagne nazie (au moins jusqu’à l’adoption différée de mesures antisémites en 1938), le lieu d’une expérience bien moins sinistre. À la différence de l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste ne fut pas saisie en permanence de convulsions provoquées par un ethos de « mobilisation totale ». Lorsque Mussolini dut quitter le pouvoir en 1943, il n’y avait guère plus de quelques centaines de prisonniers politiques croupissant dans les prisons italiennes. C’est précisément sur ce point que les comparaisons achoppent sur le nazisme, qui fut toujours guidé par un impérialisme génocidaire.
Les philosophes politiques conservateurs tenaient le fascisme pour le produit de la « société moderne ». Ils croyaient curieusement que le phénomène avait plus en commun avec le type de politique démocratique sécrété par la Révolution française qu’avec l’
ethos de la « contre-révolution », élaboré par des penseurs (Maistre, Bonald, Gobineau) que les idéologues fascistes, eux-mêmes, invoquaient au titre de précurseurs. Ces philosophes conservateurs accordaient en fait peu de crédit au terrifiant propos que Goebbels tint dans les mois qui suivirent l’accession au pouvoir de Hitler, en 1933 : « L’année 1789 a désormais disparu de l’Histoire »
[4]. À leurs yeux, les mots prudents de Platon dans
La République, à propos de la relation congénitale entre la démocratie et la tyrannie, restaient d’actualité, tout comme le sentiment d’horreur éprouvé par Burke face aux brusques changements politiques. Sur ce point, Leo Strauss, Hannah Arendt, Eric Voegelin et Ortega y Gasset tombaient d’accord. Tous étaient persuadés du rôle que jouait une société d’« ordres » et d’« états » pour tenir les masses à distance du pouvoir. Ils exagéraient le caractère moderne et « démocratisateur » du fascisme aux dépens de son objectif idéologique contre-révolutionnaire affiché : mettre un terme aux infirmités consubstantielles du libéralisme politique. Seule une perversion de la théorie démocratique, telle que celle qui découle de la redéfinition de la démocratie comme « identité entre gouvernants et gouvernés » par Carl Schmitt, permet de qualifier le fascisme de « démocratique »
[5]. Ses origines remontent en réalité aux apôtres de la contre-révolution plutôt qu’à Rousseau.
Les analystes de gauche du fascisme ne valurent guère mieux. Les interprétations marxistes insinuèrent que le fascisme pouvait se comprendre uniquement en termes de rapports de classe, comme le dernier soubresaut de la bourgeoisie européenne mue par la volonté de préserver son hégémonie politique. Nous savons pourtant que bien des traits distinctifs du fascisme défient sa réduction aux logiques économiques et aux dynamiques de classe. Le fascisme glorifiait ouvertement la notion de dictature et cherchait de la sorte à restaurer une dimension de l’autorité politique qui faisait défaut dans le libéralisme
[6]. Dès le début, donc, les marxistes prirent le risque d’établir un mauvais diagnostic des traits singuliers de la domination fasciste, dont on ne pouvait rendre compte dans une optique exclusivement économique. Bien que les facteurs de tension d’ordre économique identifiés par les commentateurs marxistes existassent bel et bien, toute approche explicative dévaluant l’importance de la « culture politique » et des « traditions nationales » était vouée à l’échec. Les analystes marxistes ne parvinrent jamais à expliquer pourquoi le fascisme avait pris racine dans certaines nations capitalistes et échoué à se développer dans d’autres. Après tout, le krach de 1929 avait affecté l’ensemble des économies imbriquées des nations d’Europe occidentale, mais la tentation fasciste n’exerça pas le même effet d’attraction dans chacune d’elles. De manière schématique, on peut dire que le fascisme connut le succès dans les nations dotées de sociétés civiles faibles ou sous-développées (Allemagne, Italie, pays alliés au nazisme dans les Balkans). Inversement, il ne parvint pas à s’enraciner dans les États d’Europe occidentale où les traditions de libéralisme politique restaient puissantes.
De surcroît, d’un point de vue marxiste, les différences essentielles entre le fascisme italien et le nazisme – entre un fascisme « normal » et un fascisme « radical », pour reprendre les termes utilisés par certains – demeurèrent imperceptibles. Aussi la carence la plus grave du marxisme fut-elle de ne pas prendre en compte de façon sérieuse l’antisémitisme nazi. Bien que nous prenions pleinement conscience, aujourd’hui, de l’importance cruciale de la mentalité raciste et génocidaire dans la genèse du projet nazi, dont Auschwitz fut le point culminant
[7], cette dimension singulière de la domination nazie reste étrangement invisible dans la plupart des récits marxistes (par exemple, dans l’étude classique de Franz Neumann,
Behemoth, publiée en 1944). Par conséquent, seuls les renégats, les « marxistes culturels », comme Gramsci et les tenants de l’École de Francfort, furent capables de ruser avec la terminologie orthodoxe afin d’accéder à la « dimension idéologique » de la domination fasciste qui, rétrospectivement, explique tant de choses.
Pour des raisons évidentes, le passé socialiste de Mussolini demeurait hors du champ des interprétations marxistes du fascisme. Il est vrai que, dans sa tardive incarnation en tant que Duce, Mussolini n’avait plus grand-chose à voir avec ce passé « de gauche », en particulier, lors de la phase de consolidation de son pouvoir entre 1922 et 1925. Ce n’est qu’au moment de l’éphémère République de Salo (1943-1945) qu’il fit retour (du moins le prétendit-il alors) à ses racines socialistes. Jusqu’à la crise interventionniste de 1914-1915, Mussolini avait pourtant été le Wunderkind du socialisme italien. En 1912, à l’âge précoce de 29 ans, il devint rédacteur en chef du quotidien socialiste Avanti !. Les historiens et les penseurs politiques de gauche ont été pressés de toutes parts d’expliquer la brusque transition de Mussolini du socialisme au fascisme. Mais la seule idée que les deux mouvements de pensée puissent avoir quelque chose en commun était, au plan idéologique, un anathème pour l’un comme pour l’autre. C’est bien ici que germe la question tortueuse des similarités politiques entre fascisme et communisme.
Des similarités entre nazisme et stalinisme étaient déjà perçues au début des années 1930. En 1933, le philosophe politique Roberto Michels, qui ne cachait pas son enthousiasme pour Mussolini, écrivait prophétiquement : « On ne peut étudier de manière compréhensive le fascisme que si l’on comprend bien le marxisme. Ceci est vrai non seulement parce que des phénomènes contemporains ne sauraient s’expliquer de façon adéquate sans la connaissance des faits qui les ont précédés dans le temps, mais aussi parce que les points de jonction [entre les deux mouvements de pensée] continuent à exister envers et contre tout »
[8]. Non seulement Mussolini avait été un socialiste, mais une aile dominante du parti nazi – l’aile « nationale-bolcheviste », dirigée par Otto et Gregor Strasser – était tout entière dédiée à la dimension « socialiste » du national-socialisme. Otto Strasser quitta le parti en 1931 et Gregor fut assassiné au cours de la Nuit des longs couteaux (30 juin 1934). Bien sûr, Hitler avait, pour sa part, bien peu de sympathie pour la « gauche » du parti national-socialiste. Dans son esprit, l’impératif de la « domination raciale » prenait le pas sur la « question sociale ».
En 1926, l’ancien syndicaliste français Georges Valois créa
Le Faisceau, une organisation ouvertement nationale-socialiste. Bien que l’initiative de Valois connut peu de succès, la tentative de fusionner le « nationalisme » et le « socialisme » fut réactivée en France dans les années 1930 par des « néosocialistes » comme Marcel Déat et par des apostats communistes comme Jacques Doriot. Nombre de ces « non-conformistes » politiques des années 1930, qui effectuèrent un saut de géant de la « gauche » vers la « droite » (pour des raisons que les historiens se doivent encore d’élucider, rares furent ceux qui bondirent en sens inverse – de la « droite » vers la « gauche »), s’inspiraient des doctrines du dirigeant socialiste belge Henri de Man, exposées dans
Au-delà du marxisme (1927)
[9]. Au plan politico-idéologique, le socialisme et le fascisme, loin d’être des antithèses, fonctionnèrent souvent comme des vases communicants.
Sous le Front populaire, l’« antifascisme » réduisit au silence les critiques qui étaient tentés de faire de l’Union Soviétique une sorte de « fascisme rouge ». Durant la guerre froide, qui dura près de quarante ans, le concept de « totalitarisme », développé au début des années 1950 par Hannah Arendt aussi bien que par C. Friedrich et Z. Brzezinski, apparaissait inévitablement connoté : son usage ressortait à une tactique employée par les comparses de l’OTAN pour discréditer l’idée et la réalité du communisme, en l’associant aux atrocités du nazisme. Ce n’est que depuis l’effondrement du communisme, en 1989, que nous avons acquis la distance historique nécessaire à un verdict équitable en ce qui concerne les similarités historiques entre ces Behemoth jumeaux que furent le nazisme et le communisme.
Le concept de totalitarisme possède-t-il un sens ? Dans les cas de l’Allemagne nazie et du stalinisme, la réponse est sans conteste positive. Lorsqu’on considère l’hégémonie idéologique exercée par le parti nazi – l’élimination des opposants politiques, le démembrement de la société civile (syndicats, partis politiques, État de droit, libertés civiles), la subordination de l’ensemble des objectifs sociaux aux fins brutales de la conquête raciale -, on doute peu que l’épithète « totalitaire » possède une vertu descriptive intrinsèque. En même temps, des recherches récentes nous ont offert une vision plus réaliste de l’ampleur et des limites de la domination totalitaire. Dans
The Dual State (1941), Ernst Frankel avait déjà mis en lumière ces conflits juridictionnels entre l’État et le parti nazi qui constituaient l’un des traits discriminants de la domination nationale-socialiste. S’appuyant sur Frankel, Martin Broszat affirmait, dans
L’État hitlérien
[10], que ces conflits bureaucratiques étaient d’une intensité telle que le nazisme, loin d’être
totalitaire, était plutôt
polycratique. Cependant, l’argumentaire de Broszat minimisait le fait que les batailles politiques nazies masquaient un accord de fond sur les objectifs idéologiques et géopolitiques. Hans Mommsen a, lui aussi, porté à de nouvelles extrémités la critique de l’application du concept de totalitarisme à la domination nazie
[11]. Deux de ses conclusions les plus provocantes méritent particulièrement de retenir l’attention : les conflits politiques intestins se combinaient pour faire de Hitler un « dictateur faible » (
weak dictator) et la Shoah, plutôt que d’avoir été consciencieusement planifiée et mise à exécution par les dirigeants nazis de premier plan, était le résultat imprévisible d’un processus de « radicalisation cumulative » du régime et de ses politiques publiques, passé l’invasion barbare de l’Union Soviétique en 1941.
La tenue de la Conférence de Wannsee, en 1942, au cours de laquelle les nazis mirent au point leur plan pour réaliser la « Solution finale », met cependant en lumière l’exagération contenue dans la thèse de la « radicalisation cumulative ». Il apparaît, en effet, de plus en plus clairement qu’en dépit de sérieux conflits bureaucratiques, les diverses agences étatiques (c’est-à-dire l’armée et la fonction publique) ont, en réalité, massivement succombé à la « nazification » et adopté sans difficulté les nouveaux objectifs idéologiques du régime. Pour ne prendre ici qu’un exemple, on rappellera qu’il a longtemps été affirmé que la Wehrmacht était parvenue à préserver un
ethos de strict professionnalisme, résistant par là même aux tentations idéologiques émanant du régime. Après tout, l’insurrection du 20 juillet 1940 trouva sa source au cœur même du commandement militaire allemand. Et, cependant, nous sommes désormais conscients que des années d’éducation et de socialisation nazies avaient en fait poussé la Wehrmacht à intérioriser la vision du monde raciste du Troisième Reich : les simples soldats rencontraient avec enthousiasme le régime à mi-chemin de ses objectifs idéologiques
[12]. La récente controverse autour de l’exposition sur la Wehrmacht, sponsorisée par l’Institut de recherche sociale d’Hambourg, qui décrivait avec force détails la participation de l’armée allemande aux atrocités nazies, laisse peu de doute à ce sujet.
Un débat analogue a traversé les tentatives d’interprétation du stalinisme. Pendant très longtemps, l’histoire soviétique a été dominée par des approches qui mettaient l’accent sur les échecs personnels et psychologiques (pour cause de paranoïa) de Staline, produisant au final un portrait de la tyrannie individuelle qui n’était pas sans rappeler la théorie de
La Révolution trahie avancée par Trotski. Il est, en effet, bien difficile, même avec la plus forte des déterminations, de discerner une once de logique ou de rationalité à l’œuvre dans les purges de la fin des années 1930, au cours desquelles environ 700 000 membres du parti furent assassinés. Dans
Stalinisme et nazisme, Ian Kershaw et Moshe Lewin décrivaient tout simplement le stalinisme comme « la pathologie du despotisme ». « Durant les années 1930, et également après la guerre, Staline, aidé par le souhait ardent de milliers de « petits Staline » d’exploiter les conditions ambiantes pour leurs propres visées carriéristes, alla très loin dans la voie de la destruction de son propre système… Le caractère autodestructeur du stalinisme portait la marque visible de la personnalité et des actions déséquilibrées du dictateur. »
[13]
Or cette approche « intentionnaliste » néglige les composantes « structurelles » de la terreur stalinienne tout autant que ses origines idéologiques léninistes
[14]. S’inspirant de courants d’analyse similaires dans l’historiographie du nazisme (c’est-à-dire du projet méthodologique énoncé par Broszat et Mommsen), des chercheurs ont insisté sur le fait que les purges de 1937-1938 avaient le plein soutien des apparatchiks du parti. Bien souvent, les fonctionnaires du parti, soucieux avant tout de leur avancement professionnel et désireux pour cela de prouver leur loyauté à l’égard du régime, faisaient montre d’un zèle idéologique supérieur à celui de Staline lui-même. À partir d’un certain point, donc, le dictateur aurait « perdu le contrôle » des événements qu’il avait déclenchés.
L’« acceptation critique » du paradigme du totalitarisme n’implique donc pas que les similitudes entre régimes éclipsent leurs différences. En réalité, il est probable que ces différences l’emportent largement sur les points communs. Le nazisme et le stalinisme apparurent au cœur de nations situées à deux étapes immensément dissemblables de développement historique. Tandis que l’Allemagne des années 1930 était une entité entièrement moderne au plan économique et politique, l’Union Soviétique était alors, par bien des aspects, une société agraire et paysanne qui ne s’était pas encore complètement remise des dévastations de la guerre mondiale et de la guerre civile. De surcroît, le communisme entra, après la mort de Staline, dans une phase de « normalisation ». Bien qu’il restât sous Krouchtchev et Brejnev répressif et despotique, il fit l’économie des méthodes de terreur arbitraire qui étaient la marque de fabrique de Staline.
Dans le cas du nazisme, une telle métamorphose eut été inconcevable. Si l’Allemagne avait remporté la guerre, il est probable que d’autres groupes encore (les Tsiganes, les Polonais, les homosexuels) auraient été voués à l’extermination. La conquête raciale et la subjugation brutale des vaincus étaient les traits distinctifs du nazisme. Les dynamiques de l’impérialisme génocidaire et de la « mobilisation totale » interdisaient toute tentative de « normalisation ». On peut certes « comparer » les deux régimes, mais seulement pour autant que cette comparaison n’empêche pas de mettre en lumière leurs différences. Ainsi cette comparaison doit-elle être menée à des fins légitimes de connaissance historique, et non dans la seule intention de relativiser les crimes de l’un vis-à-vis de ceux de l’autre. Durant la « querelle des historiens » allemande, Ernst Nolte s’engagea dans la voie de la comparaison afin de relativiser les atrocités du Troisième Reich. Les exactions du bolchevisme étaient, selon lui, « plus originales » que celles de Hitler. Nolte plaçait aussi le « génocide de classe » (koulaks et bourgeoisie) sur un pied d’égalité avec le « génocide racial » du nazisme. Du fait des menaces que l’Union Soviétique faisait alors peser sur la stabilité internationale, les crimes du nazisme représentaient, pour Nolte, un cas de « légitime défense »
[15]. Or faire un usage instrumental du passé à des fins de légitimation nationale équivaut à un recours abusif à la compréhension historique.
Dans son introduction au Livre noir du communisme, Stéphane Courtois déplorait le fait que, dans les années 1990, les péchés du communisme fussent encore perçus comme étant d’une magnitude moindre que ceux du nazisme. Il souhaitait fournir une explication circonstancielle de ce biais analytique en soulignant le fait que la domination politique et professionnelle de la gauche prescrivait un traitement plus circonspect des excès sanguinaires du communisme. À en juger par les seuls chiffres, les victimes du communisme (plus de 50 millions de morts) excédaient de loin celles du nazisme. Les objections de Courtois peuvent peut-être aider à déceler l’existence de tels biais interprétatifs dans des nations qui, comme la France, sont marquées par une forte culture de gauche. Mais elles sont bien moins convaincantes lorsqu’il s’agit d’examiner d’autres traditions nationales censées en être dépourvues (c’est-à-dire les États-Unis et la Grande-Bretagne, où les horreurs du nazisme ont, au contraire, laissé une empreinte indélébile sur la psyché nationale). Assurément, dès qu’il est question d’évaluer la nature d’un fléau historique, le jugement par les chiffres ne suffit pas.
Peut-on légitimement prétendre que tous les crimes répertoriés dans le
Livre noir furent commis par une entité monolithique baptisée « communisme » ? Comment pourrait-on alors rendre compte du fait qu’en Europe occidentale, l’idéologie marxiste, responsable du communisme, donna aussi naissance à la social-démocratie, dont l’attachement à l’État de droit et à la justice sociale ne fait pas l’ombre d’un doute ? Comment pourrait-on expliquer que, dans un grand nombre de cas, les régimes communistes se révélèrent capables d’entamer une transition vers diverses formes de domination post-stalinienne et post-totalitaire ? L’une des particularités des régimes communistes que Courtois prend, à bon droit, en compte (l’Union Soviétique, la Chine, Cuba) réside dans le fait qu’ils se présentaient comme des « dictatures développementalistes », préoccupées, au premier chef, par la nécessité de passer d’une forme de société agraire traditionnelle à une forme de société industrielle moderne. Ils se servirent, avec brutalité, de l’idéologie communiste pour réaliser leurs objectifs d’unification nationale et de développement économique
[16]. Mais, si c’est bien le cas, alors le « communisme » ne possède pas le poids explicatif que lui assigne Courtois. Dans bien des cas, les excès politiques des régimes communistes ont autant à voir avec une politique autoritaire de « développement par le haut » qu’avec le communisme en tant que doctrine idéologique.
On ne peut, en effet, discuter ni du communisme ni du fascisme sans faire référence aux problèmes de la modernité politique. Dans les pays sous-développés, le communisme incarnait une voie brutale, répressive et statiste, de « modernisation ». Après la première guerre mondiale, le fascisme naquit sous les traits d’un remède autoritaire aux carences supposées du libéralisme politique et du laisser-faire économique. Pourtant, il faut se rappeler que même si de nombreux États d’Europe centrale abritaient des partis fascistes, ces derniers ne triomphèrent que dans deux d’entre eux (l’Allemagne et l’Italie). Ce n’est que du fait de la conquête de l’Europe continentale par l’Allemagne nazie que le fascisme parvint à gagner du terrain en d’autres lieux.
Dans les années 1950, la « théorie de la modernisation » acquit une prépondérance certaine parmi les sociologues, pour une large part en réaction aux ondes de choc politiques émises par le fascisme. Cette théorie posait l’existence d’un seul chemin normatif vers la modernité : celui qu’avaient emprunté les États d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord en faisant l’expérience de révolutions « par le bas », démocratiques et bourgeoises. Mais en octroyant un statut normatif à ces nations, les théoriciens de la modernisation passaient sous silence les injustices de la société de classe. Bien qu’il y ait peu de doute sur le caractère « moderne » de la tyrannie communiste, les fascismes se présentent, à cet égard, comme un phénomène plus complexe. Le nazisme se plaisait à évoquer des précédents historiques prémodernes et à invoquer la
Volksgemeinschaft (la Communauté nationale) en tant que remède aux discordances et aux infirmités du libéralisme politique. Il entendait passer outre les divisions et les lacérations de la « société » moderne. Le fascisme italien évoquait lui aussi, fréquemment, le précédent de la Rome antique et les Chemises noires considéraient l’État fasciste comme la « Troisième Rome », mais la révolution fasciste était, par ailleurs, dépourvue d’éléments archaïsants et, comme l’a bien montré Emilio Gentile, la plupart des réformes institutionnelles qu’elle mena à bien étaient parfaitement congruentes avec le programme d’unification nationale entamé durant le
Risorgimento
[17].
Si le nazisme a sans conteste été un phénomène éminemment moderne, il importe de spécifier de quelle façon il le fut. On peut employer, pour le décrire au mieux, l’expression de « modernisation sélective ». Les nazis acceptaient pleinement les traits économiques, militaires et bureaucratiques de la modernité, mais rejetaient avec force ses dimensions politiques et culturelles. Ils méprisaient le modernisme artistique, qualifié de « bolchevisme culturel », et raillaient le libéralisme politique pour son côté « efféminé » et indécis. Ils tiraient de la première guerre mondiale la conclusion (apparemment logique) qu’à l’âge de la « mobilisation totale », la domination de l’Europe était réservée à l’État autoritaire. Il est pour le moins terrifiant de constater que s’ils ne s’étaient pas épuisés militairement en ouvrant un second front à l’Est en 1941 (l’Opération Barbarossa), la politique européenne aurait pu parler en leur faveur
[18]. â—†
(Traduit de l’anglais par Romain Bertrand)
[1]
Jürgen Habermas, « Learning by Disaster ? A Diagnostic Look Back on the Short 20th Century »
Constellations, 5(3), 1998.
[2]
Abbot Gleason,
Totalitarianism : the Inner History of the Cold War, New York, Oxford University Press, 1995, p. 16.
[3]
Alastair Hamilton,
The Appeal of Fascism : a Study of Intellectuals and Fascim (1919-1945), New York, MacMillan, 1971, trad. de l’angl. par Magdeleine Paz,
L’illusion fasciste : les intellectuels et le fascisme (1919-1945), Paris, Gallimard, 1973.
[4]
Karl Dietrich Bracher,
The German Dictatorship : the Origins, Structure and Effects of National Socialism, New York, Washington, Praeger, 1971, p. 10, trad. de l’all. par Jean Steinberg,
La dictature allemande : naissance, structure et conséquences du national-socialisme, Toulouse, Privat, 1986 (rééd.
Hitler et la dictature allemande : naissance, structure et conséquences du national-socialisme, Bruxelles, Complexe, 1995).
[5]
La position de Carl Schmitt est mise en avant dans
The Crisis of Parliamentary Democracy, Cambridge, Mass., MIT Press, 1985, trad. de l’angl. par Jean-Louis Schlegel,
Parlementarisme et démocratie, suivi de
La notion de politique de Carl Schmitt par Leo Strauss, Paris, Le Seuil, 1988.
[6]
Cf. l’ouvrage prémonitoire de Carl Schmitt,
Die Diktatur : von den Anfängen des modernen Souveränitätsgedankens bis zum proletarischen Klassenkampf (1921), Berlin, Duncker & Humblot, 1994, trad. de l’all. par Mira Köller et Dominique Séglard,
La dictature, Paris, Le Seuil, 2000.
[7]
Sur ce point,
cf. l’importante contribution de Michael Burleigh et Wolfgang Wipperman,
The Racial State : Germany (1933-1945), Cambridge, Cambridge University Press, 1991.
[8]
Roberto Michels, « Lineamenti di storia operaia nell’Italia degli ultimi venti’anni »,
Educazione Fascista, 1933, p. 356.
[9]
Parmi les études classiques de ces « non-conformistes » politiques,
cf. Jean-Louis Loubet Del Bayle,
Les non-conformistes des années 1930 : une tentative de renouvellement de la pensée politique francaise, Paris, Le Seuil, 2001 (coll. « Points. Histoire ») ; Zeev Sternhell,
Ni droite ni gauche : l’idéologie fasciste en France, Paris, Le Seuil, 1983 ; Philippe Burrin,
La dérive fasciste : Doriot, Déat, Bergery (1933-1945), Paris, Le Seuil, 1986 (coll. « L’Univers historique »).
[10]
L’État hitlérien : l’origine et l’évolution des structures du Troisième Reich, trad. de l’all. par Patrick Moreau, Paris, Fayard, 1998, rééd. (coll. « L’espace du politique »).
[11]
Hans Mommsen, « From Weimar to Auschwitz », trad. par Philipp O’Connor, Princeton, N. J., Princeton University Press, 1991.
[12]
Omer Bartov,
Hitler’s Army : Soldiers, Nazis and War in the Third Reich, New York, Oxford University Press, 1991, trad. de l’angl. par Jean-Pierre Ricard,
La Wehrmacht, les nazis et la guerre, Paris, Hachette Littératures, 1999.
[13]
Ian Kershaw, Moshe Lewin,
Stalinism and Nazism : Dictatorships in Comparison, New York, Cambridge University Press, 1997, p. 357.
[14]
Pour une bonne discussion des continuités entre léninisme et stalinisme,
cf. Richard Pipes,
Russia under the Bolshevik Regime (1919-1924), New York, Vintage Books, 1995.
[15]
Ernst Nolte, « The Past that will not Pass Away », dans
Forever in the Shadow of Hitler, Atlantic Heights, N. J., Humanities Press, 1993.
Cf. aussi E. Nolte, François Furet,
Fascism and Communism, Lincoln, University of Nebraska Press, 2001, trad. de l’angl. par Marc de Launay,
Fascisme et communisme, Paris, Hachette, 2000 (coll. « Pluriel »).
[16]
Theda Skocpol,
States and Social Revolutions : a Comparative Analysis of France, Russia and China, New York, Cambridge University Press, 1979, trad. de l’angl. par Noëlle Burgi,
États et révolutions sociales : la révolution en France, en Russie et en Chine, Paris, Fayard, 1985.
[17]
Emilio Gentile,
The Sacralization of Politics in Fascist Italy, Cambridge, Harvard University Press, 1995.
[18]
Cf. la discussion dans Mark Mazower,
Dark Continent : Europe’s Twentieth Century, New York, Knopf, 1998.