Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629337
182 pages

p. 134 à 148
doi: en cours

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Parcours de recherche

no 6 2002/2

2002 Raisons politiques Parcours de recherche

Theda Skocpol, l’État, l’histoire et la science politique américaine

Pierre Bollinger Doctorant en science politique à l’IEP de Paris et ATER à Paris XIII, Pierre Bollinger a été boursier Fulbright et Visiting Fellow à l’Université Harvard où il a enseigné la théorie politique sous la direction de Michael Sandel. Il consacre sa thèse aux débats sur l’État providence en France et aux États-Unis depuis les années 1970.
Le nom de Theda Skocpol (prononcer Scotchpol) a, pour les politistes, une résonance familière. Il est généralement associé à ce « classique » de la sociologie historique comparée qu’est States and Social Revolutions [1], à Protecting Soldiers and Mothers, somme sur l’histoire des politiques sociales américaines [2], et à Bringing the State Back In, ouvrage collectif qui a marqué la montée en puissance d’un des courants aujourd’hui dominants de la recherche américaine en science politique, le « néo-institutionnalisme historique » [3]. Pourtant, si Skocpol, abondamment récompensée pour ses travaux depuis vingt ans par les prix les plus prestigieux, bénéficie aujourd’hui d’une notoriété considérable et assez singulière – pour une femme – dans le paysage de la science politique américaine [4], ses travaux sont rarement appréhendés dans leur ensemble et son œuvre ne bénéficie sans doute pas, en France, de l’aura qui entoure celle de ses aînés – Mills, Dahl, ou Almond.
Il y a sans doute à cela plusieurs raisons : la diversité et l’éclectisme apparent des sujets auxquels Skocpol s’est intéressée (les révolutions sociales, les politiques sociales américaines, l’engagement civique et les associations aux États-Unis…) ; la multiplicité des champs ou sous-champs disciplinaires au carrefour desquels s’inscrivent ses travaux (sociologie, science politique, histoire, « sciences sociales ») [5] ; une conception assez polémique et collégiale du travail scientifique [6] ; enfin, et surtout, le refus, en dépit de certains ouvrages à vocation « théorique » [7], de bâtir un quelconque « modèle » à portée universelle – fût-il fondé sur l’importance de l’État ou des institutions – modèle alternatif aux « grandes théories » des années 1960 et 1970 auxquelles, avec d’autres, elle s’est attaquée (structuro-fonctionnalisme, élitisme, pluralisme, marxisme…). Ces raisons, cependant, atténuent moins la portée de l’œuvre et du parcours de Skocpol qu’elles ne témoignent de leur originalité et de leur exemplarité. L’itinéraire de Skocpol est, certes, atypique, mais aussi plus cohérent et emblématique qu’il n’apparaît d’abord, dans la mesure où il permet de revenir sur le sens et le contexte de certaines transformations récentes de la science politique et de la sociologie américaines [8]. L’approche du politique selon Skocpol est macroscopique sans être imprécise ; historique et empirique sans être purement descriptive ; explicative sans être trop réductrice ; transdisciplinaire sans être éclectique.
 
Du Midwest à l’écriture d’un classique
 
 
Le parcours de Skocpol est étonnant. Née dans les années 1950, dans le Midwest, d’origine modeste (grands-parents agriculteurs, père instituteur, mère au foyer), Skocpol suit d’abord des études de sociologie dans une université publique de bon niveau sans être d’« élite » (Michigan State University). Au début des années 1970, elle entame, à l’université de Harvard, une thèse en sociologie historique comparée sur les révolutions française, russe et chinoise. L’entreprise paraît pour le moins ambitieuse et audacieuse. En effet, en quoi ces révolutions, bourgeoise-libérale pour l’une, communistes pour les deux autres, qui prennent place dans des contextes et à des époques radicalement différents, sont-elles comparables ? Ensuite, y a-t-il question plus classique et, à l’époque, plus importante que celle des causes, de la nature et des effets des phénomènes révolutionnaires, de la violence politique et de l’action collective en général ? Une multitude d’approches, à vocation théorique plus ou moins universelle, se disputent cet objet de prédilection, à commencer par le marxisme. Le mérite de la thèse de Skocpol, remaniée et publiée en 1979 sous le titre States and Social Revolutions, est de parvenir à lever ces obstacles. À partir d’une délimitation du phénomène révolutionnaire à la fois suffisamment restreinte (il s’agit, ici, de révolutions sociales qui, à la différence des révolutions seulement politiques, se traduisent par une transformation rapide des structures politiques et sociales) et globale (puisqu’elle considère les causes et les conséquences) pour rendre possible et pertinente la comparaison transhistorique et transnationale entre ces trois révolutions, Skocpol fait l’hypothèse que, dans ces trois cas, des « régimes autocratiques et protobureaucratiques, prenant place dans des sociétés dominées par l’agriculture ont subi, sous le coup d’une crise des structures étatiques, d’un conflit entre élites et de révoltes populaires, une transformation rapide qui en ont fait des États-nations centralisés, bureaucratiques, incorporant les masses » [9]. Au marxisme, Skocpol reprend ses hypothèses sur l’importance des conflits et de la lutte des classes ; à Weber, sa conception de l’État comme « organe administratif et coercitif potentiellement indépendant des intérêts et structures socio-économiques », afin de montrer, à l’aide de comparaisons « négatives » avec l’Angleterre, l’Allemagne et le Japon, que ces trois révolutions sont moins le produit d’idéologies ou de groupes, qui cherchent délibérément à renverser le régime politique et l’ordre social en place, que le produit, d’une part, d’un conflit entre paysans et propriétaires fonciers, et surtout, d’autre part, de l’effondrement administratif et militaire de l’État sous la pression intérieure (conflit entre élites) et extérieure (compétition économique internationale, conflit militaire).
Cette approche du phénomène révolutionnaire est novatrice. Elle tranche avec le formalisme anhistorique de la plupart des théories de la violence politique en resserrant la comparaison sur un petit nombre de cas étudiés en détail et sur des périodes longues. Elle rompt aussi avec l’image volontariste, implicite dans la plupart des approches, qui font des révolutions le produit intentionnel de certains groupes cherchant, en conscience, à remplacer un ordre social et politique par un autre. Enfin, elle déplace partiellement le point focal de l’analyse des révolutions, traditionnellement centré, dans l’analyse marxiste, sur l’antagonisme socio-économique des classes, vers trois éléments clés : le rôle capital de la paysannerie ; l’importance du contexte économique et politique international ; le rôle de l’État, de ses représentants et des pressions externes et internes auxquelles ils sont soumis. Mais cette approche a aussi son revers. Elle tend à effacer le rôle joué par les individus, le sens qu’ils donnent à leurs actions ; en cela, le caractère wébérien de l’analyse n’est que partiel et l’histoire selon Skocpol un peu désincarnée. On a pu lui reprocher aussi de recourir à des caractérisations trop chargées en postulats (comme celle des révolutions « accompagnées et partiellement réalisées par des révoltes de classe venant d’en bas »), à des concepts abusivement considérés comme universels ou transhistoriques : l’« État », l’« élite agraire », qui ne peuvent s’appliquer à des aires culturelles et à des périodes aussi différentes, ou encore à des notions trop vagues et insuffisamment définies (« structure », « autonomie potentielle », « crise ») [10]. Cependant, si States and Social Revolutions a été rapidement salué comme une contribution majeure à l’étude des révolutions, c’est que l’ouvrage forge un cadre d’analyse qui, bien que non transposable en tant que tel à l’étude de toutes les révolutions, attire l’attention sur des variables jusque-là sous-estimées et peut servir de modèle de référence librement modifiable pour l’étude d’autres cas [11]. De façon plus générale, il apparaît rapidement, au-delà du cercle des spécialistes des révolutions, à la fois porteur, témoin et marqueur d’un renouvellement important de certains objets et certaines approches dominantes en sociologie et en science politique.
Selon Skocpol [12], en effet, toute une génération d’apprentis chercheurs en sociologie, de critiques, de militants, pour certains féministes ou marxistes, marqués par les années 1960 – la guerre du Viêt Nam, la lutte des Afro-Américains pour les droits civiques, n’hésitent pas à s’opposer assez violemment, dans les années 1970, et dans le contexte d’un marché académique plutôt ouvert, à la vision du monde de l’establishment scientifique marqué, lui, par la guerre froide. Or, au début des années 1980, cette génération commence à entrer dans le champ universitaire américain à des postes de professeurs assistants ou titulaires. La montée en puissance de cette génération entérine en partie certaines transformations de la sociologie américaine. On tend désormais à privilégier l’étude des rapports de classe à celle de la mobilité sociale, de l’État à celle des comportements politiques, de l’action collective à celle de la « déviance ». States and Social Revolutions témoigne de ces transformations, notamment deux d’entre elles, auxquelles Skocpol va prendre, dans les années 1980, intellectuellement et institutionnellement une part active : celle qui voit se généraliser, en sociologie et en science politique, le recours aux méthodes historiques et comparatives, à partir d’un renouveau du « genre » de la sociologie historique comparée, et celle qui signe le « retour de l’État » et des institutions, à la fois comme objets d’analyse et variables explicatives.
 
Le renouveau de la sociologie historique comparative
 
 
Au début des années 1970, la sociologie historique comparative constitue aux États-Unis un « genre » représenté par quelques figures importantes : R. Bendix, C. Tilly, I. Wallerstein, B. Moore, P. Anderson, ou S. Rokkan [13]. Pourtant, elle semble plutôt à la périphérie des courants principaux de la sociologie et de la science politique. Le behaviorisme dominant impose une séparation assez tranchée entre histoire et sociologie, cette dernière étant davantage préoccupée par l’analyse de l’ordre social que par celle du changement. Le développementalisme, en politique comparée, s’attache bien à envisager les phénomènes politiques sous l’angle de leur évolution, mais tend à concevoir celle-ci de façon globale, unilinéaire et ethnocentrique, sous l’angle, par exemple, de la « modernisation ». Il en va de même pour le marxisme, qui, historiciste, « marginalise l’histoire au nom de l’histoire », pour reprendre l’expression de B. Badie, en assignant un sens prédéterminé à des phénomènes qu’il s’interdit par là même d’analyser dans leur spécificité. Comme l’explique Skocpol, la sociologie historique comparative, a fortiori lorsqu’elle porte sur des objets macro est considérée comme « l’apanage de chercheurs chevronnés, cosmopolites, travaillant à l’écart des courants principaux de la discipline » [14].
Prenant appui sur l’approche édifiée dans States and Social Revolutions, Skocpol travaille avec d’autres chercheurs de sa génération ou plus anciens (Ch. Tilly, I. Wallerstein) à la revitalisation et la réorientation de la sociologie historique comparative, puis à la généralisation du recours aux méthodes historiques et comparatives dans des champs d’étude qui sont peu portés vers l’une et/ou l’autre de ces méthodes : vie politique américaine, administration et politiques publiques, politique comparée. Elle participe à la création d’espaces institutionnels de discussion et anime une réflexion méthodologique qui débouche, en 1984, sur la publication, sous sa direction, d’un recueil de contributions sur l’œuvre de certaines figures importantes de la « discipline » (M. Bloch, S. Eisenstadt, K. Polanyi…), à partir desquelles il s’agit de repenser l’agenda et les stratégies de recherche de celle-ci [15].
Pour Skocpol, la raison d’être de cette sociologie historique comparative est d’abord de « penser la nature, les modalités et effets de phénomènes ou processus actuels ou passés, à grande échelle, et humainement, politiquement importants… » [16]. « Penser grand », tel est son credo. Cela signifie, sans doute, se libérer de l’obsession quantitativiste et des fonctions d’expertise qui en limitent la portée critique, mais non « penser abstraitement » ou théoriquement, en dehors d’une confrontation avec un donné empirique complexe. De ce point de vue, le recours à la méthode historique, en dépit même de la stigmatisation dont il fait l’objet comme « antiscientifique », se révèle nécessaire. Il permet de tester certaines hypothèses théoriques en élargissant le champ d’investigation empirique et, éventuellement, de mettre au jour certains hiatus entre les deux, mais aussi de dessiner les limites du possible et du probable, et, en dégageant des « trajectoires », d’éclairer certains choix normatifs [17]. Il ne s’agit donc pas de « décrire le passé » ou de se contenter d’une mise en intrigue d’éléments agencés les uns aux autres sans effort de contrôle des variables explicatives employées. La comparaison, en fonction de sa mise en œuvre, peut permettre soit de montrer la pertinence empirique et la portée d’hypothèses générales sur un grand nombre de cas (la « démonstration théorique à partir de situations parallèles ») ; soit, au contraire, de mettre en lumière la spécificité des formes historiques et nationales de certains phénomènes généraux (« opposition de contextes ») et donc de servir de contrepoint à la tentation universalisante de la théorie ; soit, enfin, méthode privilégiée par Skocpol [18], de développer pour l’étude de phénomènes politiques bien définis (en l’occurrence les révolutions) un schéma explicatif à partir de l’analyse inductive d’un petit nombre de cas historiques étudiés de façon approfondie, dont les variables peuvent être testées grâce au recours à des cas négatifs (dans States and Social Revolutions par la comparaison avec l’Angleterre, l’Allemagne et le Japon), et que Skocpol appelle l’analyse « macrocausale ». Ce schéma explicatif n’est valable stricto sensu que pour les cas étudiés, mais peut être appliqué à d’autres cas s’il est reformulé.
On a reproché à Skocpol d’avoir cherché à consolider la sociologie historique en encourageant inutilement à réduire la « taille » des phénomènes et des périodes historiques pouvant ou devant être analysés (par exemple, l’emploi, le risque social à la place de processus comme la démocratisation, l’industrialisation, etc.), tout en lui donnant une vocation explicative largement au-dessus de ses capacités et finalement assez illusoire [19]. Malgré les critiques, ce programme a rencontré un certain succès, si l’on en croit la multiplication des travaux de sociologie historique comparative dans les années 1980-1990 et la diffusion des méthodes qu’elle met en œuvre dans certains sous-champs de la sociologie et de la science politique (politiques publiques, politique comparée, analyse de la vie politique américaine). Ce succès tient en partie à l’activisme de Skocpol et de ses collègues, mais aussi à l’épuisement des recherches développementalistes devant des évolutions historiques qui en démentent les orientations théoriques (celle d’une modernisation unilinéaire des pays du Tiers Monde). Il tient surtout à la redécouverte, déjà évoquée, du rôle de l’« État » et des institutions politiques dans l’explication des phénomènes politiques. Cette redécouverte, opérée en partie par le même groupe de chercheurs, vient donner une parenté substantielle au-delà d’une affinité méthodologique formelle à des travaux très différents, par leurs objets, et même par la façon dont ils utilisent l’histoire et la comparaison – même si on ne peut pas vraiment parler de nouveau « paradigme » [20].
 
Du « retour de l’État » au néo-institutionnalisme historique
 
 
Au début des années 1980, Skocpol, qui a quitté Harvard pour l’Université de Chicago [21] où elle enseigne la sociologie, la science politique et les sciences sociales, mène avec P. Evans, au sein d’une structure pluridisciplinaire, une réflexion sur la place de l’État dans les sciences sociales. Cette réflexion débouche sur un ouvrage collectif, Bringing the State Back In, qui rassemble des contributions extrêmement diverses dans leur approche mais qui toutes font intervenir l’État dans l’analyse de leur objet.
L’État n’avait jamais complètement disparu pendant les années 1960 et 1970 de la recherche américaine en sociologie et science politique [22], mais il avait subi une éclipse partielle du fait du recentrage, sous l’influence du behaviorisme, de la recherche sur la distribution informelle du pouvoir dans la société, en réaction au légalisme et formalisme du « vieil » institutionnalisme, souvent normatif et assez descriptif. La plupart des approches alors, pluralistes, élitistes, systémistes, d’inspiration structuro-fonctionnaliste, ou même marxiste, tendaient à faire de l’État une simple arène où se résolvent les conflits sociaux, où sont traitées les « demandes » sociales émanant de groupes ou de « classes », et à négliger l’étude des institutions au profit de celle des préférences ou des comportements de ces groupes ou classes. Or, dans les années 1970, on prend de plus en plus conscience, notamment dans le domaine de la politique comparée, de l’incapacité de certains concepts – modernisation, convergence, lutte des classes… – à rendre compte d’évolutions historiques contrastées : l’hétérogénéité des voies de développement suivies par les États issus de la décolonisation, celle des réponses apportées à la crise économique et pétrolière par les pays occidentaux… Comment expliquer ces contrastes ? Les approches « centrées sur la société » – groupes, classes, mobilisations – semblent mal adaptées : par exemple, elles n’expliquent pas pourquoi, à caractéristiques organisationnelles et à préférences similaires, certains « groupes » ont plus ou moins d’influence que leurs homologues étrangers sur le processus et le résultat des politiques publiques. De plus en plus de travaux se tournent donc vers l’étude de l’État et des configurations institutionnelles pour pallier les difficultés heuristiques rencontrées par ces approches.
Skocpol distingue deux programmes de recherche méritant d’être élargis et approfondis, tous deux « centrés sur l’État », mais à des titres et degrés divers, et pour lesquels il ne s’agit pas non plus de renverser purement et simplement les analyses centrées sur la société. Dans le premier, qualifié de wébérien, il s’agit d’envisager les raisons à l’origine de la capacité ou de l’incapacité des États, pris comme acteurs, à mettre en œuvre certaines politiques publiques qui ne procèdent pas simplement de demandes ou de pression de certains groupes sociaux, voire même vont à leur encontre (par exemple, certaines politiques sociales pendant le New Deal). Ce programme invite à prêter une attention particulière au rôle, au statut et aux ressources des élites politico-administratives, plus ou moins imperméables aux demandes sociales en fonction de la configuration générale de la politique examinée, des politiques publiques concernées, et aussi de la conjoncture historique particulière (crise économique) qui affecte l’environnement national ou international. Le deuxième, qualifié de tocquevillien, envisage moins l’État comme acteur que comme structure, sous l’angle de sa configuration organisationnelle. Il invite à prêter davantage attention aux interactions entre l’État et la société et, particulièrement, à la façon dont la configuration structurelle de l’État (unitaire ou fédéral, fragmenté ou non, bureaucratisé ou non) affecte la culture politique nationale (par exemple, la conception de la souveraineté), rend possible l’émergence de certains enjeux politiques, encourage la formation de certains groupes et actions collectives, plutôt que d’autres, participe à la définition des intérêts que ceux-ci poursuivent, comme à la distribution des ressources dont ils disposent.
Là encore, comme pour la sociologie historique comparative, l’ambition de Skocpol est moins de définir un nouveau « paradigme » alternatif aux approches centrées sur la société, a fortiori d’élaborer une « nouvelle » théorie de l’État, que d’offrir un cadre large, à géométrie variable, à un ensemble de stratégies analytiques destinées à permettre des recherches empiriques fécondes. Il s’agit de libérer un nouvel espace de recherche, centré soit sur l’État et les politiques publiques, soit sur les intersections État/société et les influences réciproques de l’un sur l’autre, émancipé des cadres théoriques trop contraignants, de certaines analyses monocausales et unilatérales qui obligent, en fonction du terrain, à des extrapolations abusives. Associé à l’utilisation des méthodes historiques et comparatives, il donne son identité, sa couleur particulière à ce qui est appelé par la suite le courant du « néo-institutionnalisme historique » dont les travaux très divers s’inscrivent tous dans l’« espace de recherche » défini par Skocpol et ses collègues et ont pour point commun de ne pas se reconnaître dans deux traditions d’étude des phénomènes politiques prégnantes dans la science politique américaine : la modélisation en termes de choix rationnels et les enquêtes statistiques, quantitatives, d’obédience « behavioriste ». Ces travaux partagent un même intérêt pour les institutions politiques et sociales, définies dans un sens plus ou moins large, comme objets d’étude (présidence américaine, politiques publiques économiques ou sociales, construction de l’État), mais surtout comme principes explicatifs prépondérants mais non exclusifs de phénomènes politiques ou sociaux qui peuvent ne pas être de nature institutionnelle (l’action collective, les mouvements sociaux, la participation civique). Ils intègrent, enfin, selon des modalités diverses, des concepts et schémas explicatifs empruntés aux « approches centrées sur la société », marxisme, élitisme, pluralisme – par exemple, l’importance des conflits entre groupes pour l’appropriation de ressources rares, de la distribution des ressources entre ces groupes. À travers une approche systématiquement historique des phénomènes étudiés, ils insistent sur l’influence du passé, l’importance de certains changements de longue durée à grande échelle (industrialisation, bureaucratisation, élargissement du suffrage universel), et de certains « moments » clés (genèse, moments de « crise », conséquences imprévues). Tout cela conduit à montrer, plus substantiellement, comment les configurations institutionnelles contribuent à définir la répartition, souvent dissymétrique, des ressources entre acteurs politiques et sociaux, ainsi que leurs objectifs, la forme de leur lutte et leur probable issue ; comment également ces configurations peuvent tendre, selon leur forme et le calendrier de leur émergence, à s’autorenforcer et à définir pour les phénomènes politiques envisagés des « trajectoires » particulières (phénomène de path dependence).
L’approche de Skocpol, mise en œuvre dans ses premières études des politiques sociales américaines [23], notamment le New Deal, partage toutes ces caractéristiques, et, en même temps, illustre bien la fécondité empirique de ce programme appliqué à un champ d’étude précis. Elle y montre comment certains traits de l’« État providence » américain – son caractère limité, tardif, contesté au regard des pays européens – et des débats actuels autour de certains « programmes » – s’expliquent précisément si on les met en relation avec certaines données et évolutions institutionnelles macro et exogènes sur de longues périodes de la polis américaine (fédéralisme, démocratisation par certains côtés précoce, par d’autres tardive, autonomisation et bureaucratisation de l’État faibles et tardives), certaines périodes clés (New Deal, « Great Society »), ainsi qu’avec le design institutionnel originel de certaines de ces politiques (découplé de la sécurité sociale, pour l’AFDC, et largement décentralisé). L’approche préconisée par Skocpol permet de résoudre quelques-unes des difficultés posées par le caractère trop rigide de certains modèles explicatifs de l’État providence.
Mais c’est surtout avec Protecting Soldiers and Mothers que Skocpol met en place une forme particulière de néo-institutionnalisme historique.
 
Une approche « politico-centrée »
 
 
Novateur du point de vue de l’historiographie de l’État providence américain, l’ouvrage de Skocpol l’est d’abord par la découverte de faits historiques « nouveaux », c’est-à-dire passés inaperçus : l’existence d’un système de pensions relativement important pour les vétérans de la guerre de Sécession à la fin du 19e siècle, ensuite la mise en place de politiques et d’allocations, là aussi importantes, à destination des veuves mères au début du 20e siècle. Cette découverte contredit l’idée généralement admise du caractère tardif et limité, par rapport à l’Europe, de la mise en place de politiques sociales constitutive de l’« État providence » américain. Dès lors, pour Skocpol, la question n’est plus de savoir pourquoi, de façon générale, les États-Unis n’ont jamais développé d’État providence aussi étendu que les États providence européens et ont mis le leur en place de façon tardive (à partir du New Deal et de la loi sur la Sécurité sociale de 1935), mais, au contraire, pourquoi les États-Unis ont mis en place, de façon précoce, certaines politiques sociales n’ayant pas d’équivalent européen et qui furent proches de déboucher, sans cependant y parvenir, sur un État providence de type original, « maternaliste » et non paternaliste comme en Europe.
À cette question, Skocpol apporte une réponse complexe – plus de 600 pages ! – et nuancée, selon une approche non plus « stato » mais « politico »-centrée, qui cherche à pallier les failles des modèles d’étude du développement de l’État providence. La plupart de ces modèles – économicistes ou culturalistes – se trouvent d’emblée disqualifiés par les faits historiques que Skocpol prend pour point de départ. La corrélation fonctionnelle établie par l’école de la « logique de l’industrialisation » entre développement économique et émergence de l’État providence ne tient pas dans le cas américain ; pas plus que l’explication par les « valeurs nationales », ici libérales et anti-étatistes. L’approche « sociale-démocrate », qui fait de la force des syndicats et de la classe ouvrière le moteur de la construction des États providence peine, quant à elle, à rendre compte du développement des politiques que Skocpol prend pour objet. Seule le permet une approche centrée sur le contexte institutionnel macro, c’est-à-dire sur la structure même de l’espace politique américain (la forme de l’État, la séparation des pouvoirs, etc.), et sur le développement de celui-ci.
Skocpol met ainsi en évidence la pertinence explicative de quatre types de processus « institutionnels » : l’établissement et la transformation de l’organisation de l’État et des partis à travers lesquels on a pu proposer certaines politiques ; les effets des institutions politiques sur la constitution des identités, des buts et des ressources des groupes sociaux impliqués dans le processus de mise en place de ces politiques sociales ; la concordance et la discordance entre les ressources et les objectifs de ces groupes et les points d’accès, historiquement changeants et variables, offerts par les institutions politiques ; enfin, la façon dont les politiques mises en œuvre affectent le jeu politique et les politiques subséquentes. L’attention à ces processus permet à Skocpol de montrer que les politiques sociales à destination des soldats furent moins le produit d’une réponse à une demande d’un groupe social déterminé, qu’un outil stratégique aux mains de certains membres des partis politiques et du gouvernement – notamment une frange du Parti républicain – mis en place pour maintenir une coalition traversant les classes sociales dans le contexte d’une compétition politique intense et d’une « démocratie de patronage » qui, discréditée au tournant du siècle, rendit impossible l’extension d’un système de retraites limité. De la même façon, c’est parce que l’exclusion des femmes du suffrage favorisait l’émergence de lignes de clivage selon le genre, que des associations de femmes se constituèrent autour de valeurs « maternalistes » et parvinrent, par le biais de pressions sur un système des cours locales et fédérales en pleine évolution qui présentait de multiples « points d’accès », à imposer des politiques qui leur étaient destinées en tant que « mères », mais refusées aux travailleurs.
Nombre de critiques ont reproché à Skocpol d’exagérer l’ampleur du « régime de protection sociale précoce et dépensier » qu’auraient connu les États-Unis au début du 20e siècle et de n’expliquer qu’insuffisamment pourquoi ce régime n’a jamais débouché sur un État providence américain équivalent, par son extension, à ceux qui se mettaient en place en Europe. Quelle que soit la portée de cette critique, on ne peut s’empêcher, pour notre part, de relier la thèse de Skocpol, à la sensibilité politique libérale – au sens américain –, féministe et « patriotique » de l’auteur, comme s’il s’agissait de dire, à la fois contre les néolibéraux, les radicaux et les zélateurs du « modèle suédois » : non seulement les Américains ne sont pas, par atavisme culturel et idéologique, réfractaires à tout système de protection sociale non résiduel, mais la mise en place précoce, au début du 20e siècle, de politiques sociales non paternalistes, grâce notamment à l’activisme d’associations de femmes, montre que l’absence d’un système de protection sociale digne de ce nom aux État-Unis n’est pas une fatalité. L’essentiel, pourtant, n’est pas là. De façon plus générale, Protecting Soldiers and Mothers montre la fécondité empirique d’une approche néo-institutionnaliste moins focalisée sur une série de variables hiérarchisées que sur une constellation de variables liées entre elles de façon complexe, mais rigoureuse, moins centrée sur l’État, comme organisation bureaucratique, que sur les relations réciproques entre identités politisées et ressources collectives, d’un côté ; institutions gouvernementales, système de partis et règles générales du jeu politique, de l’autre.
 
Des pistes pour la théorie politique
 
 
En quoi cette approche peut-elle intéresser la théorie politique, pourra-t-on finalement se demander ? Skocpol ne manifeste pas pour cette dernière un goût immodéré. Mais, on l’a vu, une des vertus de son approche réside dans sa plasticité, sa capacité à construire des ponts entre disciplines ou sous-disciplines. L’un de ces ponts relie la sociologie historique à la théorie politique. Le néo-institutionnalisme peut d’abord peut-être offrir à cette dernière, dans sa version normative, la possibilité de sortir de certains débats spéculatifs sur des normes définies abstraitement ou à partir des textes d’auteurs canoniques, en tenant compte des frontières du possible et du probable que permet de tracer l’étude des configurations et des trajectoires institutionnelles [24]. Mais surtout, il peut redonner une légitimité à une étude approfondie des représentations idéologiques et culturelles, qui, en enracinant celles-ci dans des groupes et des institutions, permet d’éviter les travers de l’idéalisme. Un certain nombre de chercheurs, soit spécialistes de politiques publiques, soit plutôt spécialistes de théorie politique, se sont engagés dans cette voie. P. Hall ou D. King ont, par exemple, significativement contribué à avancer la réflexion sur le rôle des variables culturelles et idéologiques dans le domaine des politiques macroéconomiques pour le premier, des politiques sociales pour le second [25]. R. Smith ou S. Skowronek ont, eux, tiré parti de l’importance donnée par le néo-institutionnalisme aux « idéologies enchâssées dans les institutions et à la compréhension de type interprétatif des idées et du sens des actions » pour éclairer les problèmes théoriques du libéralisme ou le développement d’une institution politique comme la présidence américaine [26]. Ces croisements, favorisés par l’approche de Skocpol, qui s’en est pourtant tenue à l’écart, nous paraissent particulièrement prometteurs. â—†
 
NOTES
 
[1] States and Social Revolutions : a Comparative Analysis of France, Russia and China, Cambridge, Cambridge University Press, trad. de l’angl. par Noëlle Burgi, Paris, Fayard, 1985 (coll. « Espace du politique »). Cet ouvrage s’inscrit dans la continuité de ceux de B. Moore, S. Rokkan, Reinhard Bendix, P. Anderson ou Charles Tilly, voir Bertrand Badie, Guy Hermet, Politique comparée, Paris, PUF, 1990 (coll. « Thémis. Science politique »).
[2] Th. Skocpol, Protecting Soldiers and Mothers : the Political Origins of Social Policy in the United States, Cambridge, Mass., Belknap Press of Harvard University Press, 1992.
[3] Peter B. Evans, Th. Skocpol, Dietrich Rueschemeyer (dir.), Bringing the State Back In, Cambridge, Cambridge University Press, 1985. Sur le néo-institutionnalisme, cf. Bo Rothstein, « Political Institutions : an Overview », dans Robert E. Goodin, Hans-Dieter Klingemann (dir.), A New Handbook of Political Science, Oxford, Oxford University Press, 1996, p. 139-161 ; Peter Hall, Rosemary Taylor, « La science politique et les trois néo-institutionnalismes », Revue française de science politique, 47 (3-4), juin-août 1997, p. 469-496.
[4] Cf. R. E. Goodin, H.-D. Klingemann (dir.), A New Handbook…, op. cit., p. 30-43. Th. Skocpol est aujourd’hui professeur aux départements de sociologie et de science politique de l’Université de Harvard.
[5] Ce qui permet à Th. Skocpol de se présenter tantôt comme historienne, sociologue, « social scientist » ou politiste. Cf. Th. Skocpol, « Engaging the Past, Arguing for the Present », Gordon Gray Lecture, Harvard College, 19 novembre 1997, p. 6.
[6] Th. Skocpol s’est souvent fait l’animatrice de travaux collectifs, menés au sein de structures multidisciplinaires. C’est le cas, notamment, de celui mené au sein du Committee on States and Social Structures du Social Science Research Council, qui a débouché sur Bringing the State Back In, de celui sur les approches et méthodes de la sociologie historique, dont est issu Vision and Method in Historical Sociology, Cambridge, Cambridge University Press, 1984, et, récemment, de celui sur les associations qui mobilise une importante équipe de jeunes chercheurs.
[7] Notamment Bringing the State Back In et Vision and Method in Historical Sociology.
[8] Cf. le dossier de Politix, et, notamment, l’introduction de Loïc Blondiaux (40, 1997). Pour une bibliographie représentative de ces transformations, selon leurs chefs de file, cf. Th. Skocpol, Paul Pierson, « Historical Institutionalism in Contemporary Political Science », Annual Meeting of the American Political Science Association, septembre 2000.
[9] Th. Skocpol, Social Revolutions in the Modern World, Cambridge, Cambridge University Press, 1994 (coll. « Cambridge Studies in Comparative Politics »), p. 5.
[10] Cf., pour ces critiques, Jean Leca, « Postface : la sociologie historique retombe-t-elle en enfance ? Ou quand la sociologie abandonne devant l’histoire » ; Bertrand Badie, « Analyse comparative et sociologie historique », Revue internationale de sciences sociales, 133, août 1992 ; Alexander Motyl, « Concepts and Skocpol : Ambiguity and Vagueness in the Study of Revolution », Journal of Theoretical Politics, 4(1), p. 93-112.
[11] Cf. pour une évaluation rétrospective de l’apport de l’ouvrage par Th. Skocpol elle-même, Social Revolutions…, op. cit.
[12] Cf. Th. Skocpol, « An “Uppity Generation” and the Revitalization of Macroscopic Sociology », Theory and Society, 17, 1988, p. 627-643.
[13] Cf. Olivier Kourchid, « L’identité disciplinaire de la sociologie et les recherches comparatives classiques aux États-Unis » Revue internationale de politique comparée, 5(2), 1998, p. 429-430.
[14] Th. Skocpol, Vision and Method…, op. cit.
[15] Th. Skocpol s’oppose cependant à l’idée selon laquelle la sociologie historique comparative devrait constituer une « sous-discipline », a fortiori construite sur l’héritage d’un auteur privilégié, par exemple, Weber, ibid., p. 359-360.
[16] Renouant, par là, avec les préoccupations des pères fondateurs de la sociologie – Tocqueville, Marx, Weber, Durkheim, cf. aussi l’ouvrage de Charles Tilly, au titre suggestif, Big Structures, Large Processes, Huge Comparisons, New York, Russell, Sage Foundation, 1984 (coll. « Russel Sage Foundation 75th Anniversary Series »).
[17] Ibid., p. 4-5.
[18] Ibid., p. 384.
[19] Cf. Ira Katznelson, « Structure and Configuration in Comparative Politics », dans Mark I. Lichbach, Alan S. Zuckerman (dir.), Comparative Politics : Rationality, Culture and Structure, Cambridge, Cambridge University Press, 1997 (coll. « Cambridge Studies in Comparative Politics »).
[20] Pour certains auteurs, ce retour de l’État, dans le domaine de la politique comparée, est plus induit, par une réduction de la dimension des comparaisons qu’il ne correspond à un changement réel de paradigme. Cf. Peter Mair, « Comparative Politics : an Overview », dans R. E. Goodin, H.-D. Klingemann (dir.), A New Handbook…, op. cit, p. 316-318.
[21] Après avoir enseigné plusieurs années à Harvard, comme professeur assistant, Th. Skocpol s’est vu en effet refuser la titularisation, pour des motifs assez troubles, ce qui l’a conduite à entreprendre des poursuites internes contre son département pour discrimination sexuelle à l’embauche, les premières du genre dans cette université. Ses poursuites n’ont abouti et sa titularisation n’a été acceptée qu’en 1984. Elle n’y est retournée, comme professeur de sociologie et de science politique, qu’en 1986.
[22] Cf. les ouvrages de S. Huntington, S. L. Lipset, R. Bendix, S. Eisenstadt, S. Rokkan.
[23] Cf. Margaret Weir, Ann Shola Orloff, Th. Skocpol, The Politics of Social Policy in the United States, Princeton, Princeton University Press, 1988 (coll. « Studies from the Project on the Federal Social Role »).
[24] Cf. Rogers Smith, « Les sciences du politique aux États-Unis », Politix, 40, 1997.
[25] P. Hall, The Political Power of Economic Ideas, Princeton, Princeton University Press, 1989 ; Desmond King, In the Name of Liberalism. Illiberal Social Policy in the USA and Britain, Oxford, Oxford University Press, 1999.
[26] Cf. R. Smith, Liberalism and American Constitutional Law, Cambridge, Cambridge University Press, 1985 ; Stephen Skowronek, Building a New American State, Cambridge, Cambridge University Press, 1982.
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Cf. le dossier de Politix, et, notamment, l’introduction d...
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Renouant, par là, avec les préoccupations des pères fondate...
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Cf. Rogers Smith, « Les sciences du politique aux États-Un...
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P. Hall, The Political Power of Economic Ideas, Princeton, ...
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