Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629337
182 pages

p. 3 à 6
doi: en cours

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Éditorial

no 6 2002/2

2002 Raisons politiques Éditorial

Éditorial

Yohann Aucante Pierre Bollinger
L’État « providence », cet État censé s’être substitué à l’intervention divine, à la famille, aux associations ou au marché pour assurer le bien-être des individus en subvenant toujours plus à leurs besoins économiques, sociaux et culturels et en redistribuant les richesses au nom d’une aspiration illimitée à l’égalité, cet État-là n’existe pas et n’a jamais existé, autrement que comme un fantasme. En revanche, on peut trouver, dans l’Europe du 19e siècle, les prémisses d’un État « social », au sens de ce que Habermas et, bien avant lui, Lorenz von Stein appellent le « Sozialstaat », régime public qui porte un regard nouveau sur la collectivité sociale et reconnaît de plus en plus la nécessité de garantir la conservation des individus, au-delà de politiques visant à contenir, réprimer ou gouverner la misère. Dans ce procès de collectivisation des risques, les doctrines sont plurielles – paupérisme, philanthropie sociale, paternalisme, solidarité ouvrière – et leurs promoteurs n’acceptent pas tous, à l’origine, une protection sociale d’État. L’« État social », dans ses formes contemporaines, n’apparaît vraiment, dans la plupart des pays industrialisés, qu’après la seconde guerre mondiale. C’est en effet à ce moment qu’un ensemble d’institutions publiques ou parapubliques, de dispositifs et de politiques se trouve concrètement refondé. Même si ses finalités sont multiples – protéger contre certains risques liés à la maladie, la vieillesse ou le chômage, soulager la misère des plus nécessiteux, réguler les conflits sociaux, alimenter la croissance économique et, de façon marginale, atténuer les inégalités économiques et sociales – il est avant tout mis symboliquement en cohérence dans le cadre de certains grands projets dont le volontarisme tranche avec la philosophie de l’État libéral, minimal, ou « gendarme ». Il s’agit, dans la version séminale qu’en donne Beveridge, de « libérer l’homme du besoin » ou, dans celle, plus française, de Pierre Laroque, de garantir la « sécurité sociale », élément essentiel, avec la « démocratie sociale », d’un « ordre social nouveau ».
Considéré depuis les années 1970 comme étant en « crise », après trente ans d’une légitimité relative, où en est aujourd’hui cet État social ? Certains chercheurs ont mis l’accent sur l’inertie et la pérennité de ses fondations en montrant, à partir des exemples américain et britannique, qu’en dépit de la virulence de la rhétorique néolibérale dans les années 1980, ses principaux dispositifs n’avaient pu être démantelés, pour des raisons à la fois politiques et structurelles. Mais dans ces pays comme ailleurs – par exemple en France, où les institutions de protection sociale sont réputées jouir d’une plus grande légitimité – les réformes des années 1990 ainsi que les évolutions idéologiques qui les accompagnent et les préparent, incitent à prendre au sérieux la thèse de transformations significatives. Profonds, à défaut d’être toujours très visibles, incrémentaux à défaut d’être immédiats, multiformes et sans doute parfois contradictoires, ces changements affectent aussi bien les représentations de la ou « des » questions sociales (chômage, pauvreté, maladie, précarité, dépendance, vieillesse, criminalité…), les dispositifs destinés à y répondre, les politiques sectorielles (lutte contre l’exclusion, politiques familiales, des retraites, de santé publique…) que les valeurs qui guident officiellement ces politiques (égalité, équité, solidarité, croissance, flexibilité…). L’État social, sans être forcément en crise, est du moins en chantier.
Ce dossier aborde certains aspects de ce chantier, afin d’en dénouer les logiques, moins économiques, sociales que politiques, idéologiques, voire culturelles. Il part d’un constat simple : les soubassements politiques, les implications normatives, les moteurs idéologiques, les enjeux philosophiques et les contrats sociaux implicites des recompositions de l’État social sont trop souvent ignorés, tant par les acteurs politiques que par nombre d’« observateurs » scientifiques ou experts, qui en sont aussi, bien souvent, des acteurs importants. Il est alors nécessaire de croiser les perspectives sociologiques et de politiques publiques, d’un côté, d’analyse des discours et de théorie politique, de l’autre, ainsi que de varier les focales : des dispositifs sectoriels aux régimes ou modèles de l’État social, en passant par les enjeux normatifs et rapports de force qui sous-tendent les politiques sociales, on peut ainsi reconstituer les linéaments de ces transformations.
Celles-ci sont envisagées, tout d’abord, de façon transversale, au niveau des politiques sociales, à partir des problèmes qu’elles identifient et se proposent de résoudre, et des valeurs qu’elles invoquent pour affirmer leur légitimité et leur opportunité. Ruth Levitas offre ainsi un regard inédit sur la notion d’« exclusion » à partir du cas britannique, en montrant comment celle-ci doit sa fortune récente comme catégorie d’action publique à sa polysémie qui favorise le consensus et à sa capacité à renvoyer à des registres idéologiques très différents pour autoriser des politiques à géométrie variable, qu’elles soient redistributives, centrées sur l’emploi ou répressives. Noëlle Burgi analyse ensuite les changements induits par les nouvelles formes de gouvernance multiniveaux, qui affectent les politiques sociales, en montrant comment ces procédures et le discours de la « science expérimentale » permettent de masquer les débats et les finalités de la régulation politique. Enfin Hélène Thomas étudie les transformations fines des valeurs qui apparaissent comme régulatrices dans les politiques sociales (l’équité, la responsabilité, le droit au risque) à travers la promotion récente par le législateur de la notion de dignité.
Yannick Vanderborght, Jean-François Demongeot et Laurent Geffroy s’attachent aux dispositifs pratiques et aux répertoires d’action qui structurent l’espace des réformes de l’État social ainsi qu’aux difficultés pratiques et normatives de leur mise en œuvre. Les deux premiers cherchent à identifier les raisons, principalement idéologiques et institutionnelles, de deux échecs : celui d’un dispositif de revenu de base ou d’allocation universelle (au Canada et aux Pays-Bas) dû aux conceptions liant les prestations sociales à des contreparties en termes de travail ; celui de la prise en charge du problème de la dépendance des personnes âgées qui illustre les relations paradoxales entre expertise, idéologies et institutions. Laurent Geffroy démontre, quant à lui, les affinités entre deux dispositifs apparemment très différents d’esprit, la Prime pour l’emploi (PPE) et le Plan d’aide au retour à l’emploi (PARE), qui s’inscrivent tous deux dans une tendance croissante de l’État social à la sélectivité et à la mise sous condition des prestations offertes.
Enfin, une troisième section est consacrée à la question des modèles et typologies d’État social. Robert Goodin réfléchit aux vices et vertus des différents régimes de welfare capitalism classiquement identifiés par Esping-Andersen. En examinant les caractéristiques idéal typiques et les expériences empiriques de chacun des régimes, il défend que le type « social-démocrate » réussit mieux à concilier les objectifs économiques et l’égalité sociale. Un entretien avec Desmond King permet d’aborder, dans une perspective plus historique, les paradoxes des politiques « illibérales » dans le cadre de régimes proclamés « libéraux », comme les entreprises eugénistes, les camps de travail ou le workfare, des années 1920 à nos jours. Yohann Aucante décompose les usages et mésusages des idées de modèle et d’universalité des prestations dans le contexte suédois, en essayant de remettre en perspective certains traits communs de l’État social (-démocrate) avec ses voisins européens.
« Tournant néolibéral » ou « adaptation aux défis économiques et politiques du 21e siècle » ? La plupart des contributions rassemblées ici ne font pas mystère de pencher vers la première interprétation dans leur mise en intrigue des transformations de l’État social. Nous espérons qu’elles parviennent cependant à affiner ce récit et qu’elles redonnent leur valeur déterminante et leur sens aux choix philosophiques qui sous-tendent toute entreprise de refondation des moyens comme des finalités de l’État social. â—†
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