2002
Raisons politiques
Dossier
L’État social sélectif. Une relecture comparée du PARE et de la PPE en France
Laurent Geffroy
Laurent Geffroy, doctorant en science politique, est allocataire de recherche au Centre d’analyse comparative des systèmes politiques et moniteur à Paris I. Il travaille sur les projets, les revendications et les politiques de revenu garanti dans la France des années 1970 à nos jours. Il vient de publier Garantir le revenu. Histoire et actualité d’une utopie concrète (Paris, La Découverte/Mauss, 2002).
En 2000, les représentants des entrepreneurs (MEDEF) ont proposé une nouvelle convention articulée autour du PARE (Plan d’aide au retour à l’emploi) qui renforçait l’aide individualisée et conditionnait strictement l’indemnisation des chômeurs. En 2001, le Parlement a adopté la Prime pour l’emploi (PPE), un crédit d’impôt destiné à ne pas pénaliser les faibles salaires. Promus par des groupes distincts (dans un cas, des entrepreneurs venus de l’assurance ; dans l’autre, des économistes statisticiens), débattus dans des arènes différentes, le PARE et la PPE n’en poursuivent pas moins le même objectif qui est d’« activer les dépenses passives ». Fondées sur des présupposés anthropologiques communs, ces mesures tentent d’accélérer le retour à l’emploi, en recourant à de subtils mécanismes d’incitation ou en organisant des sanctions. Elles accroissent en fait le contrôle et la dépendance des plus démunis à l’égard des institutions de l’État social et contrastent avec les politiques d’autonomie prônées par la gauche critique.
In the year 2000, the association of business representatives in France (MEDEF) proposed a new contract between social partners and the unemployed (PARE) reinforcing personalised assistance and setting strict conditions for workers’ compensation. The following year, the French Parliament adopted a tax credit to ensure that low salaries were no longuer penalised. Even though they are promoted by different constituencies (in the first instance insurance compagnies executives, in the second economist-statisticians), both the PARE and PPE have the same objective, activating passive expenditures, and are founded on sharred anthropological assumptions. Both seek to accelerate reintegration of the unemployed into the workplace trough the creation of incentive mechanisms or through the imposition of financial sanctions. The author argues that the consequences of the PARE and the PPE have been to increase control over workers and their dependence on welfare state institutions. This outcome differs from the result anticipated and advocated by the critical left in France.
Parmi les nouvelles dispositions politiques ou contractuelles mises en place ces derniers mois figurent deux mesures phares qui ont relancé, de façon relativement spectaculaire, le débat sur les politiques sociales. En 2000, lors de la renégociation de la convention chômage, le MEDEF (Mouvement des entreprises de France, ex-CNPF) a lancé une offensive théorique et politique sans précédent afin d’imposer de nouvelles règles en matière d’indemnisation du chômage. En 2001, le gouvernement a décidé, dans le cadre d’un plan de baisse de la fiscalité, de compléter son régime d’aide sociale en instaurant un système inédit de crédit d’impôt.
Les deux réformes, qui appartiennent à des régimes distincts, présentent toutefois quelques similitudes et un même objectif. Le projet du MEDEF, baptisé PARE (Plan d’aide au retour à l’emploi), se présente comme un contrat obligeant les chômeurs à accepter les offres d’emploi proposées pour percevoir leur allocation de remplacement. La nouvelle aide du gouvernement, la Prime pour l’emploi (PPE) prévoit, elle, le versement d’une prime aux bas salaires d’un montant relativement modeste et qui exclut les franges de la population les plus précaires. Dans chacun des cas, l’objectif avancé consiste à fournir des prestations minimales à des catégories de populations actives sans décourager la reprise ou la poursuite d’un travail peu rémunéré. L’ambition réside dans le maintien ou la remise au travail de catégories de personnes en marge du marché de l’emploi
[1].
Cette orientation des politiques sociales est présentée sous une formule générique : l’activation des dépenses passives, c’est-à-dire le soutien public des situations de travail faiblement salariées
[2]. Les politiques, menées par l’État dans le cadre de l’aide et de l’assurance, se partageraient en deux grandes catégories, passives et actives. Les premières consisteraient à servir inconditionnellement un revenu uniforme afin de venir en aide aux plus démunis ; les secondes poursuivraient un objectif différent, plus ou moins compatible avec le précédent : le retour à l’emploi. Cette ambition justifierait deux types de démarches bien distinctes : en premier lieu, l’aide à l’emploi et les subventions aux entreprises ; en second lieu, la fourniture d’une enveloppe monétaire minimale ou d’une allocation de remplacement avec ou sans contrepartie. L’activation consiste à diminuer la proportion des prestations inconditionnelles et uniformes, circonscrites désormais aux seules personnes classées comme inactives, puis à augmenter le contingent des dépenses dites « actives ». Ainsi, depuis le début de la crise économique et la montée du chômage, cette option s’exerce à travers des politiques d’emploi
[3] ou de revenu, celles-ci étant menées dans le cadre de l’assurance chômage ou de l’aide sociale
[4].
Concernant plus spécifiquement les politiques d’allocation de ressources, l’activation des prestations se manifeste à travers plusieurs modes : l’intéressement, l’incitation, la négociation, l’obligation, etc. Les techniques affinent la sélection des bénéficiaires de l’aide ou de l’assurance sociale en conditionnant, ciblant ou modulant les versements. Cette orientation résulte-t-elle d’un mouvement concerté et univoque d’activation commandé par la persistance d’un chômage de masse et favorisé par des réseaux d’acteurs soucieux d’augmenter la sélectivité des prestations sociales ? La PPE et le PARE, qui sont défendus dans des arènes différenciées, ne présentent-ils pas au contraire deux démarches incomparables, comme l’illustrent leurs modes spécifiques d’activation : dans un cas, la fixation d’une prestation dégressive afin d’inciter ; dans l’autre, la signature d’un contrat destiné à contraindre ? Les critiques des politiques d’activation, syndicales ou politiques, fournissent-elles, par ailleurs, un éclairage sur ces questions ?
L’adoption de la PPE, début 2001, est accidentelle
[5]. Lors de l’élaboration du collectif budgétaire de l’année précédente, le ministre des Finances a proposé d’équilibrer son plan triennal de baisse de la fiscalité et souhaité promouvoir des avantages financiers aux ménages modestes non astreints à l’impôt sur le revenu. Bercy a choisi de rembourser en partie la contribution sociale généralisée (CSG) et la contribution du remboursement de la dette sociale (CRDS). Ce dispositif, inscrit dans la loi de sécurité sociale, a été invalidé par le Conseil constitutionnel
[6]. Le gouvernement s’est alors rallié à la solution d’impôt négatif qui faisait l’objet d’une mobilisation relativement ancienne.
Initialement théorisé et expérimenté aux États-Unis
[7], le dispositif d’impôt négatif a été importé dans les années 1970 en France par des économistes politiquement engagés aux côtés de Valéry Giscard d’Estaing
[8] ou du parti socialiste
[9]. Le projet est réapparu à la fin des années 1980, sous la forme de l’allocation compensatrice de revenu (ACR)
[10] dans des cercles proches de Dominique Strauss-Kahn et au sein d’administrations comme l’INSEE, la Direction de la Prévision ou le Plan
[11]. Sa diffusion a été assurée par une expertise menée au lendemain du mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-1998 qui s’est illustré, outre sa forte mobilisation, par le lancement de revendications unitaires comme l’augmentation significative des minima sociaux.
Instrument de lutte contre une pauvreté devenue, au début de la crise de 1974, une nouvelle préoccupation politique, l’impôt négatif est aujourd’hui présenté comme un moyen de rationaliser les aides sociales et de répondre à leurs effets pervers. La commission du Plan Belorgey sur les minima sociaux invoque toutefois des objectifs plus ambitieux et préconise de refonder les droits sociaux en les déconnectant, en partie, du statut de salarié
[12]. L’impôt négatif apparaît alors comme un dispositif souple permettant à chacun de bénéficier d’un droit minimal et irrévocable et de poursuivre des activités diverses et notamment non professionnelles.
Mais le choix en faveur de l’impôt négatif s’appuie surtout sur la critique de l’aide sociale traditionnelle qui enfermerait ses bénéficiaires dans un dilemme dangereux entre le travail et le non-travail. Les défenseurs de l’ACR invoquent la nocivité des trappes à inactivité et à pauvreté, figures canoniques de la littérature économique servant à justifier la sélectivité des prestations
[13]. Les premières trappes, mises au jour lors des débats sur l’impôt négatif dans les années 1970, emprisonneraient les individus dans la routine du chômage. L’absence d’emploi ne serait pas subie mais choisie car, en raison du salaire auquel ils peuvent prétendre, certains chômeurs préféreraient ne pas occuper d’emploi et bénéficier des largesses du système de revenus garantis
[14]. Les secondes trappes, découvertes plus récemment, enfermeraient les individus percevant environ un demi-SMIC dans la spirale de la pauvreté : ceux-ci ne seraient pas incités à conserver un emploi faiblement rémunéré et financièrement moins intéressant que les subsides accordés aux chômeurs : aide sociale, allocation de remplacement, avantages divers indirects (gratuité ou réduction de certains services par exemple). Des catégories entières de ménages oscilleraient ainsi entre inactivité et pauvreté sans pouvoir s’abstraire de cette condition miséreuse
[15]. Afin de corriger ces « effets pervers », plusieurs solutions sont mises en œuvre dans le cadre de l’aide sociale.
Pendant une période variable, le RMI peut être cumulable avec un revenu d’activité afin d’encourager les bénéficiaires du revenu minimum à reprendre un emploi
[16]. Cette solution est notamment préconisée par le gouvernement pour répondre au mécontentement des bénéficiaires des minima sociaux, en premier lieu, les chômeurs qui se sont mobilisés lors de l’hiver 1997-1998. Mais le dispositif, inscrit dans la loi contre les exclusions, semble bien en retrait au regard des revendications portées par les associations de sans-emploi.
Solution concurrente, l’impôt négatif, allocation irrévocable et dégressive, peut être substitué au revenu minimum classique, prestation conditionnelle et différentielle. Par souci d’économies ou par refus du contrôle social trop impératif imposé par le RMI, des spécialistes
[17] préconisent de verser l’aide monétaire par la voie fiscale sans exiger de contreparties. Afin d’inciter un retour à l’emploi, objectif privilégié par les économistes, la prestation devra par ailleurs être dégressive. L’allocation différentielle type RMI complète les ressources des ménages modestes, sans dépasser un plafond fixé par décret, mais n’incite pas à reprendre un emploi si l’on suit le raisonnement des trappes à chômage. En revanche, la prestation dégressive encourage un retour à l’emploi : si les revenus d’activité de l’allocataire augmentent, sa prestation diminue certes, mais de façon très contenue et non proportionnelle.
Le gouvernement retient ce mécanisme subtil de dégressivité, mais choisit de le réserver aux ménages modestes percevant déjà des rémunérations. Ce dispositif, qui s’apparente à un crédit d’impôt, est d’abord baptisé Prime de pouvoir d’achat, puis Prime pour l’emploi, et vise, selon les termes du Premier ministre, « le retour à l’emploi et à l’activité pour des catégories dont les salaires et les revenus sont faibles
[18] ». En bénéficient les personnes disposant d’un revenu d’activité compris entre 0,3 et 1,4 fois le salaire minimum. Les montants retenus, qui augmenteront progressivement jusqu’en 2003, sont en deçà de ceux préconisés par le projet d’ACR. Le gouvernement a privilégié le versement de sommes modestes à destination d’un très large contingent de personnes sans tenir compte de la catégorie des plus précaires
[19]. En l’absence de revalorisation des minima sociaux depuis 1994, l’écart de revenu entre les ménages percevant les aides sociales de base et ceux bénéficiant de la prime s’est arithmétiquement creusé. « L’impôt des pauvres », suivant l’expression donnée par l’économiste Xavier Greffe, apparaît surtout aujourd’hui comme une mesure destinée à favoriser les classes moyennes, justification d’ailleurs avancée au sein du cabinet du ministre des Finances, Laurent Fabius
[20].
Un dispositif contraignant
Si la mobilisation en faveur de l’impôt négatif peut paraître souterraine, le combat patronal pour une rénovation sociale apparaît au grand jour dès l’accession d’une nouvelle équipe aux responsabilités de la confédération en décembre 1997. À cette date, Ernest-Antoine Seillière succède à Jean Gandois et annonce la promotion d’un paritarisme rénové. Le Conseil exécutif entérine cette orientation en appelant de ses vœux une « nouvelle constitution sociale pour la France », programme voté par l’assemblée générale de janvier 2000
[21]. La négociation d’une nouvelle convention sur l’assurance chômage est l’un des chantiers emblématiques de cette politique
[22]. Afin de défendre leurs choix, les dirigeants du MEDEF, principalement E.-A. Seillière et son vice-président D. Kessler, multiplient les opérations de propagande à destination de leurs adhérents et lancent une offensive théorique dans des revues comme
Commentaires ou
Le Débat
[23]. La promotion des idées nouvelles est menée avec le concours d’un groupe de pression, la Fédération française des sociétés d’assurance (FFSA), qui s’adjoint les services de l’universitaire François Ewald
[24].
L’objectif affiché consiste à démanteler l’État social traditionnel et le régime de solidarité en limitant la prise en charge des caisses générales, en excluant certains risques comme le chômage, en supprimant l’obligation de cotiser et en promouvant l’assurance privée dont ils représentent les intérêts. La justification d’une telle réforme s’appuie sur le constat d’une évolution générale des risques sociaux. Ceux-ci changent de fréquence et de nature : l’espérance de vie est en constante augmentation, la couverture santé ne se limite plus à la prise en compte de la perte de revenu engendrée par la maladie, mais doit garantir un accès aux meilleurs soins, etc. À ses constats objectifs se mêlent des considérations plus impressionnistes et nullement étayées dans les articles. Les populations seraient à présent acculturées aux risques et souhaiteraient recourir naturellement à l’épargne et à l’assurance sans y être contraintes. Le chômage, par ailleurs, ne serait plus « indépendant du comportement des individus »
[25]. L’invocation du « comportement » des chômeurs, implicitement visés, rejoint les débats sur les trappes à inactivité et l’idée d’une oisiveté naturelle des pauvres. Le même postulat anthropologique s’applique aux deux dispositifs. La responsabilité de l’inactivité ou de la pauvreté s’abat en grande partie sur l’individu. Cette prévention trouve une confirmation, selon le MEDEF, avec une évaluation de 800 000 emplois non satisfaits
[26].
Ainsi, pour accélérer la reprise d’un travail, répondre aux besoins de « main-d’œuvre » exprimés par les entreprises ainsi qu’à l’exigence d’individualisation des risques, un nouveau projet de convention chômage est proposé par le MEDEF. Baptisée Plan d’aide au retour à l’emploi (PARE), la nouvelle convention affiche de complexes techniques de contrôle, impose un suivi personnalisé, définit une nouvelle norme de travail et modifie les règles d’indemnisations
[27]. Les premiers projets débattus dans des commissions internes du MEDEF
[28] ainsi que les premiers accords de juin et juillet 2000
[29], notamment signés par la CFDT
[30], prévoient des sanctions en cas de refus d’une offre d’emploi sans motif légitime.
Le PARE repose sur un suivi personnalisé et sur la définition négociée d’un Projet d’action personnalisé (PAP). Cette définition n’est pas fondée sur la seule spécialité ou formation antérieure du chômeur comme le prévoit le Code du travail, mais s’appuie sur un examen plus large des qualifications présentes et requiert une rapide étude des offres correspondantes disponibles sur le marché du travail. Précisément, le PAP détermine « les catégories d’emploi qui correspondent effectivement à la qualification, aux compétences, aux aptitudes du demandeur d’emploi »
[31]. Au préalable, un examen destiné à faire le point peut être effectué
[32]. L’objectif consiste ensuite à « comparer ces éléments aux offres disponibles ou potentielles sur le marché du travail »
[33]. Si la situation de chômage persiste, les institutions compétentes proposent, au terme de six mois, une actualisation du PAP et, après douze mois, de nouvelles offres compatibles avec un éventuel « projet de reconversion » du demandeur
[34].
L’emploi « convenable », susceptible d’être proposé, est traditionnellement défini comme correspondant aux compétences du chômeur. Avec le PAP, il entre dans le champ de ses capacités, à défaut, permet son insertion ou sa reconversion professionnelle
[35]. Pour apprécier les types d’emplois proposés, les agents sont donc amenés à prendre en compte non plus seulement la nature des compétences, mais aussi la durée du chômage et la situation du marché de l’emploi. Des emplois étrangers à la spécialité du demandeur, fonctions de l’évolution du marché, peuvent ainsi être proposés.
Les signataires d’un PARE peuvent-ils justement refuser les propositions qui leur sont faites en termes de stages, formations ou emplois, lorsque celles-ci ne sont pas contraires au PAP ? Sur ce second volet de l’activation, les différentes rédactions des conventions divergent nettement. La responsabilité du refus repose sur le bénéficiaire de l’allocation qui s’expose à des sanctions graduées, spécifiquement prévues dans les conventions de juin et juillet. Le projet d’accord soumis aux partenaires sociaux par le MEDEF précise, dans son article 5, les modalités de cette sanction. Le premier refus d’une offre d’emploi entraîne une réduction de 20 % de l’indemnité, le deuxième la suspension de l’allocation, le troisième la suppression définitive sous réserve d’absence de recours
[36]. L’appréciation de la légitimité des refus s’effectue « sur la base de critères et selon une procédure définie par le groupe paritaire suivi », composé des représentants des organisations signataires
[37]. Sous la pression de plusieurs syndicats, les partenaires sociaux modifient le régime de sanctions et reviennent au droit commun, les ASSEDIC se bornant à saisir l’autorité administrative compétente en cas de recherche non effective d’emploi. Les dernières spécificités contraires au Code du travail sont, par la suite, censurées par le Conseil d’État.
[38] La Convention finale entre l’État, l’UNEDIC et l’ANPE, du 13 juin 2001, reste ambiguë sur un seul point : le caractère obligatoire du PARE qui sera à terme tranché par la jurisprudence.
PARE et PPE suivent des objectifs similaires, mais empruntent des voies divergentes. Dans le cas du PARE, le retour à l’emploi est garanti grâce à la négociation et à l’agencement d’un système de contraintes douces (extension de la définition de l’emploi « convenable ») et fortes (diminution, suspension puis suppression possible des prestations de remplacement). Dans le cas de la PPE, la priorité est donnée à une incitation douce (mise en place d’un système dégressif en lieu et place du mécanisme différentiel
– ACR) et forte (choix du crédit d’impôt avec l’exclusion de catégories de pauvres – PPE). Cependant, la seconde prestation est servie inconditionnellement
[39] alors que la première est révocable. Une réserve peut conduire à nuancer cette distinction, dans la mesure où la prime est ciblée et sanctionne les plus démunis exclus du dispositif.
Ainsi, la PPE, au même titre que le PARE, entraîne des effets de dépendance, autrefois dénoncés par Michel Foucault
[40]. On évoque ici le rapport des individus aux institutions et, plus précisément, ces effets de mise en dépendance par intégration avec la CARE (Convention d’aide au retour à l’emploi) et par exclusion avec la PPE. Les personnes les plus vulnérables risquent ainsi d’être reléguées ou affiliées au forceps au seul bénéfice des entrepreneurs. La référence contractuelle apportée par le MEDEF s’inspire très directement d’un dispositif largement éprouvé, le RMI : la signature d’un contrat ouvre des droits qui peuvent être suspendus si la démarche d’insertion, dont la nature est négociée avec le bénéficiaire, n’est pas accomplie
[41]. En posant, comme pour le revenu minimum, une contrepartie, par surcroît de nature uniquement professionnelle, en la sanctionnant strictement et en assouplissant la définition de l’emploi « convenable », le PARE première version accélère une intégration hétéronome
[42] dans la sphère marchande au seul avantage des entrepreneurs. Les bénéficiaires des prestations de remplacement tenus de négocier eux-mêmes leur projet bénéficieront-ils de ressources individuelles suffisamment importantes pour affronter les représentants de l’institution
[43] ? Le PARE accentue par ailleurs la rupture avec les principes originels de l’assurance selon lesquels la contribution légitime un droit
[44]. Cette garantie est pour une large part remise en cause dans les années 1980 avec l’accroissement de la sélectivité des allocataires et la dégressivité des prestations
[45]. Elle est à nouveau fragilisée avec la négociation autour de l’emploi convenable et la conditionnalité de l’allocation.
Concernant l’aide sociale, les dispositifs d’incitation souple ou forte sont de nature à accroître la dépendance, non par intégration mais par exclusion. La fiscalisation progressive de l’aide sociale, accomplie partiellement avec la PPE, ardemment souhaitée par les promoteurs libéraux d’un impôt négatif ou d’une allocation universelle
[46], peut fragiliser l’aide ciblée et personnalisée patiemment mise en place avec le RMI. La destination de la prime réservée à des catégories aux ressources précisément délimitées accentue par ailleurs l’effet d’exclusion.
Face à ces novations, les critiques expertes partagent un même refus des contreparties imposées aux bénéficiaires de l’allocation chômage et s’inscrivent dans une récusation devenue généralisée de la forme bureaucratique et professionnelle par laquelle l’État providence offre ses services : « Ses bénéficiaires ne doivent pas seulement prouver leur “indigence” pour avoir droit aux aides et aux soutiens de l’État, mais doivent aussi se montrer “dignes” clients de ses prestations
[47] ».
Opposées à la démarche du MEDEF et de la CFDT, ces critiques divergent, en revanche, sur l’impôt négatif
[48]. Un premier courant s’oppose au dispositif parce que le mécanisme opère une déconnexion avec le salaire et constitue une voie alternative à la négociation, dans le cadre politique ou syndical, de hausse du SMIC. Or la défense des garanties salariales reste prioritaire dans la mesure où celles-ci peuvent seules financer un revenu garanti (pension de retraite, revenu minimum, etc.) considéré comme une contrainte imposée aux employeurs pour qu’ils restituent sous forme de prestations sociales les gains de productivité du travail. Ces prises de position sont notamment tenues au sein de la Fondation Copernic
[49] par des économistes proches du PCF, de la LCR, de la CGT et de SUD.
Le second courant ne remet que partiellement en cause l’impôt négatif, regrette son faible montant mais se félicite de la déconnexion opérée entre revenu et travail. Sa priorité consiste à défendre la valeur de l’autonomie à partir d’un socle de droits universels et inconditionnels détachés du salariat et fondés sur les besoins tels qu’ils sont revendiqués par le mouvement social, étudiants, chômeurs, minorités, etc.
[50]. Cette orientation, héritée d’un marxisme hétérodoxe, rendue possible par les transformations du travail, est reprise par des économistes membres des Verts et proches de la revue
Multitudes notamment
[51].
â—†
[1]
Pour la PPE, voir le rapport de Didier Migaud, commission des finances, n° 2916, 1
er février 2001. Pour le PARE, voir les déclarations de Denis Kessler, vice-président du MEDEF, le 17 mars 2000 et d’Ernest-Antoine Seillière, président, entretien avec François Ewald,
Risques, 43, septembre 2000, p. 11.
[2]
Cf. Bernard Friot, « Assurances sociales, solidarité nationale, salaire socialisé »,
La Revue de l’IRES, 30, février 1999, p. 212-228, <
http:// www. ires-fr. org/ files/ publicat/ revue/ r30/ r30/ chap8. pdf>.
[3]
Cf. Jean-Louis Meyer,
Des contrats emploi solidarité aux emplois jeunes : regards sur l’insertion, Paris, Montréal, L’Harmattan, 1999.
[4]
Ainsi en France les dépenses actives ont doublé en dix ans, de 1985 à 1995, au seul détriment des dépenses dites passives.
Cf. OCDE,
La stratégie de l’OCDE pour l’emploi : valoriser le travail. Fiscalité, prestations sociales, emploi et chômage, Paris, OCDE, 1997.
[5]
Laurent Geffroy,
Garantir le revenu. Histoire et actualité d’une utopie concrète, Paris, La Découverte/Mauss, 2002, chap. 8 ; Yannick Vanderborght, « La France sur la voie d’un “Revenu minimum inconditionnel” »,
Mouvements, 15/16, mai-août 2001, p. 157-167.
[6]
Décision n° 2000-437 DC- 19 décembre 2000.
[7]
Les premiers projets français sont inspirés des économistes Milton Friedman et surtout James Tobin ainsi que des expériences menées aux États-Unis.
Cf. Bernard Gazier,
La pauvreté unidimensionnelle, Paris, Économica, 1981.
[8]
Lionel Stoléru,
Vaincre la pauvreté dans les pays riches, Paris, Flammarion, 1974 ; Christian Stoffaës, « Vers un revenu minimum généralisé »,
Droit social, 11, novembre 1974, p. 101-126.
[9]
Xavier Greffe,
L’impôt des pauvres. Nouvelle stratégie de la politique sociale, Paris, Dunod, 1978. Les opinions hostiles font alors largement autorité au sein du PS.
Cf. Jacques Fournier, Nicole Questiaux,
Le pouvoir du social, Paris, PUF, p. 150 et suiv. ; Laurent Fabius,
La France inégale, Paris, Hachette, 1970, p. 105.
[10]
L’ACR est présentée en 1997 par Roger Godino, ancien conseiller de Michel Rocard et, deux ans plus tard, dans une note de la Fondation Saint-Simon :
Les sept piliers de la réforme, Paris, Albin Michel, 1997 et
Pour une réforme du RMI. Note de la Fondation Saint-Simon, février 1999.
[11]
Les réflexions sur l’impôt négatif se multiplient depuis 1999 autour de l’ACR. Ce débat révèle la mobilisation d’une « caste » de hauts fonctionnaires et d’universitaires issus d’une même école, l’ENSAE (École nationale de la statistique et de l’administration économique) et présents dans de nombreuses institutions.
[12]
Jean-Michel Belorgey,
Minima sociaux, revenus d’activité, précarité, rapport du Commissariat général du Plan, Paris, La Documentation française, 2000. Cette orientation s’inscrit dans le sillage des réflexions d’Alain Supiot,
Au-delà de l’emploi : transformations du travail et devenir du droit du travail en Europe : rapport pour la commission des communautés européennes, Paris, Flammarion, 1999.
[13]
Hélène Zajdela, « Faut-il avoir peur des trappes à chômage ? »,
Revue semestrielle du MAUSS, 18, 2001, p. 94-104.
[14]
Guy Laroque, Bernard Salanié « Une décomposition du non-emploi en France »,
Économie et statistique, 331, 2000, <
http:// www. insee. fr/ fr/ ffc/ docs_ffc/ ES331C. pdf> ; Michel Husson, « L’épaisseur du trait. À propos d’une décomposition du non-emploi »,
La Revue de l’IRES, 34, mars 2000, p. 3-27, <
http:// www. ires-fr. org/ files/ publicat/ revue/ r34/ articles/ r341. pdf>. Les modélisations utilisées sont biaisées (elles négligent les dispositifs d’intéressement, elles imputent arbitrairement le RMI à tous les chômeurs) et le postulat de départ est faussé (la décision de prendre ou non un emploi ne dépend pas du seul gain net qu’il procure).
[15]
Cette présomption d’oisiveté des pauvres est récurrente dans les débats sur la question sociale.
Cf. Albert Hirschman,
Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Paris, Fayard, 1991, p. 50 et suiv. Dans les années 1970, des économistes vont jusqu’à concevoir des « équations de réduction de l’oisiveté ».
Cf. L. Geffroy,
Garantir le revenu…,
op. cit., chap. 1.
[16]
Un mécanisme dit « d’intéressement » est prévu dans la loi du 1
er décembre 1988 puis étendu par la loi contre l’exclusion du 29 juillet 1998. Désormais, le cumul du RMI avec un revenu d’activité est autorisé pendant une durée de douze mois, trois mois de cumul intégral, puis abattement de 50 % pendant les neuf mois qui suivent.
Cf. Nadia Hantali, « Le volet emploi de la loi du 29 juillet 1998 »,
Revue de droit sanitaire et social, 35, avril-juin 1999, p. 332-339.
[17]
La proposition d’impôt négatif, c’est-à-dire d’une allocation dégressive inconditionnelle, est initialement présentée sous la forme d’un revenu de citoyenneté, seconde version.
Cf. Alain Caillé, Ahmet Insel, « Note sur le revenu minimum inconditionnel garanti »,
Revue semestrielle du MAUSS, 7, 1996, p. 158-168.
[18]
Déclaration de Lionel Jospin, Premier ministre, le 10 janvier 2001.
[19]
En 2001, le montant de la PPE versée à 8,5 millions de foyers est en moyenne de 144 euros par foyer fiscal.
[20]
Entretiens menés en 2001.
[21]
« Paritarisme et refondation sociale : assemblée générale du MEDEF du 18 janvier 2000 »,
Liaisons sociales, 10, 4 février 2000.
[22]
Gérard Adam,
Les relations sociales années zéro : un modèle à réinventer, Paris, Bayard, 2000 ; Voltairine Cleyre, Thierry Renard,
MEDEF : un projet de société, Paris, Syllepses, 2001.
[23]
Denis Kessler, « L’avenir de la protection sociale »,
Commentaire, 87, automne 1999, p. 619-632 ; François Ewald, Denis Kessler, « Les noces du risque et de la politique »,
Le Débat, 109, mars-avril 2000, p. 56-72.
[24]
Les inspirateurs du PARE, D. Kessler et Fr. Ewald, directement liés au secteur de l’assurance, occupent respectivement le poste de président (depuis 1990) et de directeur de la recherche et de la stratégie de la FFSA, qui représente 92 % du marché français de l’assurance. Ancien militant de l’UNEF, diplômé d’économie et de sciences sociales, Kessler est par ailleurs vice-président du MEDEF depuis 1998, ancien vice-président d’Axa, membre du Conseil économique et social, du Conseil national des assurances et de la Commission des comptes. Fr. Ewald, ancien militant de la Gauche prolétarienne est aussi directeur de recherche au CNRS.
[25]
D. Kessler, « L’avenir de la protection sociale », art. cité, p. 626.
[26]
D. Kessler, « Assurance chômage, lutte contre la précarité, insertion des jeunes », Déclaration du 17 mars 2000.
[27]
« Convention du 1
er janvier 2001 relative à l’aide au retour à l’emploi et à l’indemnisation du chômage », signée le 23 septembre 2000,
Liaisons sociales, 83, 9 octobre 2000, version amendée signée le 17 octobre, p. 1-18.
[28]
Cf. les groupes de travail du MEDEF « Indemnisation, formation et retour à l’emploi » et « Précarité et nouveaux contrats de travail » ainsi que les réunions thématiques du 4 avril et du 3 mai 2000 avec les partenaires sociaux.
[29]
« Protocole d’accord du 14 juin 2000 sur les voies et moyens favorisant le retour à l’emploi » et « Convention d’aide au retour à l’emploi »,
Liaisons sociales, 8089, 23 juin 2000, p. 1-8 ; « Convention relative à l’aide au retour à l’emploi et à l’indemnisation du chômage » du 1
er juillet 2000,
Liaisons sociales, 63, 11 août 2000, p. 1-20.
[30]
Sophie Béroud, René Mouriaux, « La CFDT en quête de refondation sociale »,
Mouvements, 14, mars-avril 2001, p. 83-96.
[31]
Règlement annexé à la Convention du 1
er juillet,
Liaisons sociales, 63, 11 août 2000, art. 15, p. 8.
[32]
Ibid., art. 14, p. 8. Les règlements annexés de septembre et octobre suppriment les termes de « compétences » et « aptitudes » et leur substituent ceux de « degrés d’autonomie », « capacité professionnelle » et « qualifications » (art. 14).
[34]
Règlement annexé à la convention du 1
er janvier 2000,
ibid., art. 17-3, p. 8 et 9.
[35]
Jacques Freyssinet, « Plein emploi, droit au travail, emploi convenable »,
La Revue de l’IRES, 34, mars 2000, p. 28-59, <
http:// www. ires-fr. org/ files/ publicat/ revue/ r34/ articles/ r342. pdf>.
[36]
Projet de convention d’aide au retour à l’emploi débattu le 6 juin 2000.
[37]
Règlement annexé à la Convention du 1
er juillet,
Liaisons sociales, 63, 11 août 2000, art. 19-3.
[38]
Décision du Conseil d’État du 4 juillet 2001 « Syndicat Sud travail et autres ». La juridiction administrative annule l’arrêté du 4 décembre 2000 portant agrément de la Convention du 1er janvier 2001.
[39]
Sur la notion d’inconditionnalité et ses usages, voir le numéro spécial de la
Revue semestrielle du MAUSS, « Vers un revenu inconditionnel », 1996.
[40]
Michel Foucault, « Un système fini face à une demande infinie » (entretien avec R. Bono, 1983), dans
Dits et écrits, t. 2,
1976-1988 (1994), Paris, Gallimard, 2001, p. 1186-1202.
[41]
Ce rapprochement doit être nuancé si l’on compare la nature des engagements conclus au terme de la signature du contrat. Dans le cas du RMI, les actions d’insertion ne sont pas toujours professionnelles mais peuvent revêtir uniquement un caractère social.
Cf. Christophe Willmann, « Le chômeur cocontractant »,
Droit social, 4, avril 2001, p. 384-392.
[42]
Suivant la définition forgée par André Gorz à partir des travaux de Jürgen Habermas et de Ivan Illich, l’hétéronomie peut être définie comme un mode d’inscription négatif du sujet dans le monde social, coordonné de l’extérieur par une organisation préétablie et opposée à l’autonomie.
Cf. A. Gorz,
Métamorphoses du travail, quête du sens : critique de la raison économique, Paris, Galilée, 1988, p. 49 et suiv.
[43]
Des travaux empiriques récents confirment la relation inégalitaire qui s’établit dans les guichets « sociaux ».
Cf. Vincent Dubois,
La vie au guichet. Relation administrative et traitement de la misère, Paris, Économica, 1999.
[44]
Cf. Pierre Concialdi, « Pour une économie politique de la protection sociale »,
La Revue de l’IRES, 34, mars 2000, p. 177-211, <
http:// www. ires-fr. org/ files/ publicat/ revue/ r30/ r30/ chap7. pdf>.
[45]
Plusieurs réformes interviennent depuis le début des années 1980 sous l’effet de la croissance du nombre de chômeurs indemnisés par l’UNEDIC. En 1982, le gouvernement impose une modulation des allocations en fonction des durées d’affiliation préalable au régime et de l’âge des bénéficiaires. Deux ans après, une nouvelle convention crée un régime spécifique de solidarité incombant exclusivement aux pouvoirs publics, supprime ou réduit certaines indemnisations. En 1992, un nouveau texte institue une allocation unique dégressive.
Cf. Jean-Jacques Dupeyroux,
Droit de la Sécurité sociale (1975), Paris, Domat, 1998, p. 1031-1047 ; Christine Daniel, Carole Tuchszirer,
L’État face aux chômeurs : l’indemnisation du chômage de 1884 à nos jours, Paris, Flammarion, 1999.
[46]
L’impôt négatif et l’allocation universelle sont parfois assimilés à des politiques de déréglementations des normes sociales ou politiques libérales.
Cf. Laurent Geffroy, Daniel Mouchard, « Entretien avec Yann Moulier-Boutang »,
Multitudes, 8, avril 2002, <
http:// www. samizdat. net/ multitudes>.
[47]
Claus Offe, « De quelques contradictions de l’État providence moderne », dans
Les démocraties modernes à l’épreuve, Paris, Montréal, L’Harmattan, 1997, p. 90. Cl. Offe distingue trois contestations socialistes de l’État providence, jugé inefficace : l’absence de redistribution des riches vers les pauvres et incapacité à répondre aux causes de la misère, sa dimension répressive et les représentations engendrées du monde social (dualisé).
[48]
L. Geffroy, « Impôt négatif : les logiques cachées du débat »,
La revue socialiste, 6, mai 2000, p. 53-68.
[49]
Fondation Copernic,
Pour un plein emploi de qualité. Critique du social-libéralisme à propos du rapport de Jean Pisani-Ferry, Paris, Fondation Copernic, 2001.
[50]
Sur le courant « garantiste »
Cf. D. Mouchard, « Les “exclus” dans l’espace public. Mobilisations et logiques de représentation dans la France contemporaine », thèse de doctorat de science politique, Institut d’études politiques de Paris, chap. 2 ; L. Geffroy,
Garantir le revenu…,
op. cit., chap. 6 et 7 ; Claude Guillon,
Économie de la misère. Misère de l’économie, droit au travail, précarité, loi du marché, production immatérielle, revenu garanti, aliénation, fouriérisme, paresse, plaisir, révolution, Quimperlé, La Digitale, 1999, part. 2.
[51]
Un ensemble de textes est mis en ligne par un militant écologiste, Jean Zin, autour du droit au revenu : <
http:// perso. wanadoo. fr/ marxiens/ politic/ revenus/ index. htm>.