2002
Raisons politiques
Dossier
Israël à l’aube du 21e siècle : entre néosionisme et postsionisme
Alain Dieckhoff
Alain Dieckhoff est directeur de recherches au CNRS/CERI. Il a consacré l’essentiel de ses travaux à Israël dans une approche liant sociologie politique et histoire des idées. Il vient de publier Zionist Thought and the Making of Modern Israel (Londres et New York, Hurst/Columbia University Press, 2002). Nationalismes en mutation en Méditerranée orientale, qu’il a codirigé avec Riva Kastoryano, paraîtra fin 2002 (Paris, CNRS Éditions). Il a également entrepris une recherche comparative sur les transformations du nationalisme : La nation dans tous ses États. Les identités nationales en mouvement (Paris, Flammarion/Champs, 2002).
À partir du milieu des années 1970, Israël a été marqué par la montée du néosionisme, un courant à la fois religieux et politique qui défendait un vigoureux messianisme territorial (dont la traduction concrète fut le développement des colonies juives). Le rapprochement entre Israël et l’OLP dans les années 1990 déstabilisa ce courant tout en encourageant l’émergence du postsionisme. Ce concept renvoie à trois choses : un fait sociologique, une démarche universitaire critique et une contre-idéologie. Toutefois, ce postsionisme, qui fut au cœur de nombreux débats intellectuels, a eu affaire à de nombreux détracteurs qui entendaient, eux, refonder le sionisme. La réaction de large union patriotique suscitée en Israël par la nouvelle Intifada montre que le sionisme demeure un fait de superstructure, en situation d’hégémonie culturelle.
In the mid-seventies, Israel witnessed the growth of Neozionism, a trend which was both religious and political and defended a strong territorial messianism (whose most obvious outcome was the development of settlements in the occupied territories). The bringing together of Israel and the PLO in the nineties weakened Neozionism while giving birth to Postzionism. The article looks carefully at the three meanings of Postzionism as a sociological statement, a critical academic approach and a counter ideology. Nevertheless, Postzionism was strongly criticized by several people who wanted, instead, to give a new vitality to Zionism. The large patriotic union in Israel during the al-Aqsa Intifada shows that Zionism is still a dominant structural feature which remains in a position of cultural hegemony.
Avec l’avènement de l’État d’Israël, le sionisme a atteint son principal objectif : la constitution d’une entité politique souveraine. La tâche prioritaire des dirigeants a été ensuite de consolider l’État, de bâtir une armée, d’absorber les immigrants. L’action politique a pris le pas sur les débats idéologiques qui avaient tant occupé les leaders sionistes durant la première moitié du 20e siècle. Depuis 1948, le sionisme a cessé d’être un objet de controverses majeures au sein du monde juif, l’État d’Israël étant conçu comme l’instrument qui permettra la réalisation de l’idéal sioniste de « rassemblement des exilés ». Le sionisme est ainsi explicitement lié à un projet de mobilisation nationale, ce qui a des conséquences institutionnelles indéniables. La connexion entre le peuple juif en diaspora et l’État d’Israël se manifeste ainsi à travers des dispositions légales : la loi du retour, votée en 1950, donne à tout Juif le droit d’immigrer et la loi sur la nationalité (1952) lui octroie automatiquement la citoyenneté s’il le souhaite. La vocation sioniste de l’État est aussi évidente à travers le statut particulier conféré aux « institutions nationales », néologisme qui désigne trois organisations juives internationales créées avant 1948 et qui ont obtenu, de par la loi, certaines compétences spécifiques au sein de l’État d’Israël. L’organisation sioniste mondiale/Agence juive aide les immigrants à s’installer en Israël et favorise l’établissement de nouveaux villages, le Keren Hayesod transfère l’argent collecté dans la diaspora vers l’État d’Israël, le Fonds national juif est en charge du développement rural, du défrichement des terres et du boisement. La particularité de ces institutions tient au fait qu’elles servent uniquement les intérêts des Juifs en Israël (et non de tous les citoyens, Arabes compris).
Intégré dans la structure formelle du nouvel État, le sionisme en a été, jusqu’à la fin des années 1970, le référent officiel. La rhétorique dominante et largement incontestée de cette idéologie consensuelle a son propre vocabulaire : aliya (montée), kibboutz galouyot (rassemblement des exilés), haloutziyout (esprit pionnier)… Même si ce discours a été rempli de slogans creux, la délégitimation générale d’Israël par le monde arabe, soutenu par le bloc communiste et les pays du Tiers Monde, a eu un profond effet en retour en unissant la majorité des Juifs d’Israël autour du projet national sioniste.
Certes, il y a eu dès le début quelques voix dissidentes. Celles des communautés ultra-orthodoxes qui considéraient le sionisme comme un acte de rébellion contre Dieu parce qu’il poussait les Juifs à prendre leur destin en main en construisant un État, alors que la rédemption du peuple ne pouvait intervenir, à leurs yeux, que de façon miraculeuse. Ce messianisme étroit où les Juifs sont vus comme les détenteurs d’une vocation spécifiquement religieuse n’a guère rencontré d’échos au-delà des murs invisibles, mais réels, des ghettos ultra-orthodoxes de Mea Shearim (Jérusalem) et de Bnei Brak (près de Tel-Aviv)
[1]. Autres voix « hérétiques », celles de certains intellectuels qui se sont évertués à promouvoir des discours idéologiques alternatifs. Les uns, autour du poète Yonatan Ratosh, se sont faits, dès la fin des années 1940, les avocats d’un nativisme hébraïque. Ces Canaanéens, pour reprendre le nom qu’ils se sont donné, voyaient Israël non comme l’État du peuple juif mais comme le noyau d’une nation hébraïque composée des Juifs nés en Israël et de tous les peuples du Proche-Orient
[2]. D’autres, réunis au sein d’un groupe d’extrême gauche, le Matzpen, ont prôné une critique radicale du sionisme défini comme un mouvement colonialiste et lutté pour la transformation d’Israël en État socialiste
[3]. Ces trois courants (ultra-orthodoxe, canaanéen, gauchiste) n’ont eu qu’un impact marginal au sein de la jeune société israélienne.
Les contradictions du néosionisme
La guerre des Six Jours, avec la conquête par Israël de la péninsule du Sinaï, du plateau syrien du Golan et, surtout, de la bande de Gaza et de la Cisjordanie, Jérusalem-Est inclus, a signifié pour le sionisme, dans sa version travailliste, la perte de sa position de monopole symbolique. L’occupation du reliquat de l’ancienne Palestine britannique, qui était demeuré aux mains des Arabes, a en effet conduit à la double rencontre avec un peuple (un peu plus d’un million de Palestiniens à l’époque) et avec un territoire. Cette rencontre a eu de profondes répercussions sur un sionisme qui était devenu une idéologie routinière. En mettant de nouveau Israël aux prises avec « la question arabe », le contact direct avec une société palestinienne « globale »
[4] a soulevé des dilemmes éthiques croissants au sein d’une partie de la gauche sioniste, persuadée de la légitimité intrinsèque de l’État juif, mais percevant l’influence corruptrice qu’aurait fatalement la domination prolongée d’un peuple sur un autre. Pour les tenants de cette ligne – entre autres, les écrivains Amos Oz, Avraham B. Yehoshua, David Grossman – il était impérieux de mettre un terme à l’occupation militaire afin de préserver la valeur morale du sionisme.
À droite du spectre politique, cette mauvaise conscience envers les Palestiniens n’existait pas. En revanche, la « libération de la Judée et de la Samarie » a alimenté un vigoureux messianisme territorial. Au sein du sionisme religieux représenté par le Parti national religieux, qui avait jusqu’alors adopté des positions pragmatiques, la victoire militaire d’Israël a été interprétée comme un événement de nature miraculeuse qui permettait au peuple juif de prendre possession du cœur de la Terre promise. Posséder de nouveau le mur occidental (dit des Lamentations) et le tombeau des Patriarches à Hébron devait marquer une étape significative dans le processus de rédemption et témoignait du lien indéfectible entre Dieu et son peuple. Développer la présence juive sur l’ensemble de la terre d’Israël (Eretz Israël) devenait dès lors un impératif religieux censé accélérer le salut et l’arrivée du messie. Cette interprétation théologique a conduit à la création, en 1974, du Gouch Emounim (Bloc de la foi) qui est devenu le fer de lance du mouvement de colonisation en Cisjordanie et à Gaza. La naissance du Gouch a marqué l’émergence du néosionisme
[5] et ouvert la voie à un changement politique majeur : en 1977, le succès électoral du leader du Likoud, Menahem Begin, qui partageait le nationalisme intégral du Gouch, mit fin à l’hégémonie du parti travailliste. Depuis, le néosionisme, avec lequel il faut désormais compter, se trouve dans une situation ambivalente par rapport au sionisme classique. D’un côté, par son insistance sur la terre d’Israël et sa dimension religieuse, il se démarque de l’impulsion originelle du sionisme tendu vers la survie physique et culturelle du peuple juif. Pour Weizman, Ben Gourion et leurs disciples, le territoire n’était qu’un moyen pour assurer l’émancipation collective des Juifs, non une fin en soi. De l’autre, le néosionisme a été en mesure d’acquérir une place reconnue dans le paysage politique israélien parce qu’il a pu se présenter comme la réactualisation de valeurs sionistes, telles que l’esprit pionnier ou le dévouement à un idéal. À l’inverse de l’ultra-orthodoxie qui refuse d’accorder une signification religieuse à l’État d’Israël, ce dernier est sanctifié par les défenseurs religieux du néosionisme. Que convient-il alors de faire si l’État n’est pas à la hauteur de sa mission lorsque ses représentants contrarient, par leur politique, le soi-disant processus messianique ? La réponse, le Gouch l’a apportée en 1982 en s’opposant au retrait du Sinaï, puis en 1984, lorsque certains de ses membres ont constitué un groupe clandestin qui avait l’intention de faire sauter les mosquées de Jérusalem. L’épreuve la plus difficile est intervenue après la signature de la déclaration de principe entre Israël et l’OLP en septembre 1993. Cet événement a complètement bouleversé la
Weltanschauung néosioniste : accepter le partage de la terre revenait à récuser le messianisme salvateur. Le processus d’Oslo a été vigoureusement critiqué en termes théologiques et l’évacuation éventuelle des implantations et des camps militaires tenue pour illégitime. Plus grave, la délégitimation des membres du gouvernement par des rabbins de droite est devenue monnaie courante, certains en venant à réclamer la peine de mort pour ceux qui transféraient le « patrimoine juif » à des non-Juifs. Yigal Amir, un Juif orthodoxe et ultra-nationaliste, a appliqué ces débats à la lettre : le 4 novembre 1995, il assassinait le Premier ministre Yitzhak Rabin.
Alors qu’il conduisait à un durcissement politique du camp néosioniste, le rapprochement entre Israël et l’OLP a encouragé un mouvement strictement opposé à gauche. Les défenseurs de cette ligne politique ont vu dans le processus de paix le seul moyen de faire cesser une occupation malfaisante et, dans la perspective d’un État palestinien, la meilleure solution pour préserver Israël comme État juif et démocratique. D’autres sont allés plus loin. La résolution du conflit israélo-palestinien devait permettre à Israël d’entrer dans une nouvelle ère, celle du postsionisme.
Les trois facettes du postsionisme
À partir du milieu des années 1990, quantité de conférences, tables rondes, symposiums ont été consacrés au postsionisme et aux controverses qu’il a nourries. Les débats n’ont pas été confinés aux campus et aux revues universitaires, ils se sont répandus dans les journaux, de
Ha’aretz au
Jerusalem Post, de
Yediot Aharanot à
Davar. Néanmoins, comme l’a justement remarqué Laurence Silberstein, qui en a fourni une présentation systématique, « le concept de postsionisme n’est pas univoque tout au long de ces débats »
[6].
En effet, le terme renvoie à trois choses : un fait sociologique, une démarche universitaire critique et une contre-idéologie. Certes, il existe un lien logique entre ces trois perspectives dans la mesure où l’évolution de la société israélienne vers un modèle politique plus libéral facilite l’émergence de recherches critiques en histoire ou en sociologie, mais la corrélation n’est pas nécessaire. Ainsi, Benny Morris, qui a été férocement dénoncé pour avoir déboulonné certains mythes en tant que pionnier de la nouvelle historiographie sur la guerre de 1948, s’est toujours présenté comme sioniste
[7].
Une société normale
Parler de postsionisme comme fait social revient à souligner que, plus d’un demi-siècle après sa création, Israël est le pays « normal » que les pères du sionisme entendaient fonder. Bientôt, la plus grande partie du peuple juif résidera au sein de l’État d’Israël, ce qui renversera la tendance bimillénaire qui avait vu les Juifs vivre presque exclusivement en diaspora. Sur le territoire d’Israël, les Juifs ne sont plus la petite communauté religieuse des débuts du mandat britannique, mais une claire majorité démographique, dans un État souverain, avec une solide base économique et une culture hébraïque florissante. L’État s’est renforcé avec la constitution d’une bureaucratie et, surtout, d’une armée qui a su faire preuve de son efficacité à maintes reprises. La démocratie libérale a été consolidée avec l’affaiblissement de l’ethos collectiviste et l’émergence d’un ethos individualiste
[8]. L’individu a été reconnu comme agent économique légitime tandis que l’État desserrait progressivement, dans les années 1980, son contrôle tentaculaire sur l’économie. Cette promotion du libéralisme économique s’est accompagnée de la reconnaissance croissante de l’individu comme titulaire de droits fondamentaux, la Cour suprême jouant un rôle de plus en plus affirmé dans la protection des droits de l’homme et des libertés publiques.
Finalement, même si la paix n’est pas devenue une réalité incontestée au Proche-Orient, Israël a obtenu la reconnaissance internationale à laquelle il aspirait, en nouant des relations diplomatiques et commerciales dans la région (Égypte, Jordanie) comme avec la majorité des pays du monde, à l’exception de la plupart des États musulmans. En un mot, le sionisme a été une
success story et c’est précisément du fait de cette réussite qu’il est désormais démodé comme idéologie de mobilisation nationale : « La tâche du sionisme est presque achevée. En effet, le problème [juif] que le sionisme souhaitait résoudre est en passe de l’être. Bientôt nous vivrons dans une ère postsioniste »
[9]. Si la normalisation d’Israël est en voie d’accomplissement, cela ne sera pas sans conséquence sur le plan institutionnel. Ceux pour qui les buts du sionisme ont été atteints considèrent, logiquement, que la loi du retour qui matérialise le plus nettement les liens entre Juifs de diaspora et Israël doit être révisée. Certains proposent qu’elle cesse d’être en vigueur au bout d’un certain temps, d’autres qu’elle ne soit pas applicable aux Juifs d’Occident qui évoluent dans des sociétés ouvertes et démocratiques. Par-delà les détails, l’idée directrice est claire : Israël ne doit plus être un État juif mais un État des Juifs, c’est-à-dire un État où les Juifs constitueraient une majorité démographique et bénéficieraient, par conséquent, d’un poids social et culturel indéniable, mais qui ne serait plus lié institutionnellement au judaïsme. Le sionisme politique sera complètement réalisé le jour où Israël deviendra un État pleinement libéral et laïc.
Un discours universitaire critique
Le second sens du mot « postsionisme » est à rattacher à l’avènement d’un courant universitaire qui a contesté la perception conventionnelle de la création d’Israël. Cette vision, jusque-là largement dominante, était fondée sur un ensemble de postulats : l’établissement de l’État d’Israël était l’aboutissement naturel de l’histoire juive et une réponse juste
– bien que tardive – à la détresse des Juifs qui avait atteint des proportions vertigineuses avec le génocide perpétré par les nazis. Cet État modèle, édifié par des pionniers dévoués, devenu le refuge de centaines de milliers de rescapés des camps, avait été sauvagement attaqué par ses voisins arabes alors qu’il ne désirait qu’une chose : vivre pacifiquement avec eux. Malgré sa faiblesse chronique, le jeune État isolé avait remporté la victoire presque par miracle, mais les États arabes, décidés à ternir l’image d’Israël, avaient choisi d’entretenir la détresse des Arabes palestiniens, devenus des réfugiés après que leurs frères arabes les avaient incités à abandonner leurs foyers.
En Israël, les contestations de cette interprétation quasi officielle ont été, jusqu’à la fin des années 1980, le fait de rares figures solitaires, incapables de déconstruire le récit dominant diffusé par les élites dirigeantes rattachées au sionisme socialiste
[10]. Le courant universitaire de la « nouvelle historiographie » est différent, à la fois par le type de travail effectué et par la posture intellectuelle adoptée
[11]. Benny Morris, Avi Shlaim, Ilan Pappé, pour ne nommer que les plus connus, ont eu accès à des archives israéliennes et occidentales déclassifiées, jusque-là inaccessibles. Leur regard sur des questions comme l’affrontement militaire entre Juifs et Arabes, l’exode des Palestiniens, les relations entre Israël et le royaume hashémite de Jordanie et les négociations israélo-arabes de 1949 s’en est trouvé renouvelé d’autant. Il s’avère notamment qu’à l’exception des mois de mai-juin 1948, la balance des forces militaires penchait en faveur d’Israël ; que, bien qu’il n’ait pas correspondu à un plan préconçu et systématique, le départ de 750 000 Palestiniens a été la conséquence directe de la guerre : attaques, crainte des combats, intimidation psychologique et, de plus en plus souvent, au fur et à mesure que les combats se prolongeaient, expulsions menées
manu militari ; qu’un accord tacite a été conclu entre le Yichouv et la Transjordanie du roi Abdallah afin de partager la Palestine mandataire et de n’entreprendre que des actions militaires limitées ; qu’après la conclusion de l’armistice, les négociations ont échoué du fait de la position intransigeante d’Israël qui a refusé toute concession sur les réfugiés palestiniens et les frontières. Mais l’ouverture de nouveaux fonds d’archives n’était pas suffisante pour permettre l’essor de cette nouvelle historiographie, il fallait que naisse un rapport distancié avec le passé.
Les historiens de la précédente génération, préoccupés par la guerre de 1948, étaient profondément impliqués, souvent comme officiers de haut rang, dans le combat pour l’indépendance d’Israël. Ils avaient tendance à interpréter les événements à travers leur engagement politique et idéologique. Leurs successeurs, nés après la création de l’État, ont davantage échappé à ce type de « conditionnement ». Ils sont devenus adultes dans un Israël qui n’était plus la société pionnière, sûre de ses droits historiques, mais dans un pays où la gauche, qui avait été l’épine dorsale du sionisme classique, était traversée de doutes moraux croissants. Dans cette atmosphère moins consensuelle, Benny Morris et ses collègues ont pu plus aisément adopter une position critique envers leur pays et son histoire récente.
Cette réévaluation a suscité en Israël un abondant débat qui a largement dépassé le cercle étroit des historiens. En effet, souligner que les dirigeants de l’État avaient une responsabilité partielle dans l’exode des Palestiniens ou que le jeune État n’était pas un David chétif face au Goliath arabe remettait inévitablement en cause la vision légendaire propagée par Israël durant des décennies. Ce travail de déconstruction de mythes confortables ne s’est pas limité à la guerre de 1948. Il a touché bien d’autres questions tout aussi brûlantes, notamment l’approche historique dominante qui présentait les sionistes-socialistes du Yichouv comme d’authentiques pionniers, mus par un idéalisme sans limite et sincèrement décidés à associer renaissance nationale et révolution sociale. Zeev Sternhell a pris le contre-pied de cette thèse : pour lui, le mouvement travailliste était uniquement au service de la construction de la nation juive et son idéologie devait bien plus aux théoriciens du nationalisme organique, en vogue sur le continent européen durant la première moitié du 20
e siècle qu’aux promoteurs du socialisme démocratique
[12]. D’autres ont dénoncé la façon dont certains événements historiques avaient été décontextualisés et refaçonnés pour légitimer l’entreprise sioniste, par exemple, l’épisode de Massada, dernière place forte conquise par les légions romaines en 73 de notre ère, ou celui de Tel Hai, implantation juive de Galilée tombée aux mains d’Arabes insurgés en mars 1920. Dans les deux cas, ces faits, qui, en eux-mêmes, n’avaient qu’une importance marginale, furent transformés en véritables mythes destinés à mettre en avant la vertu de résistance héroïque des Juifs
[13]. Même la Shoah n’a pas échappé à cette entreprise de relecture critique. Alors qu’Israël se considérait comme la réparation morale du génocide des Juifs d’Europe et le garant de la sécurité des Juifs de diaspora, la dénonciation de la trop grande passivité du Yichouv face à la Shoah n’a pu qu’ébranler la prétention autojustificatrice du sionisme. Selon Tom Segev, les dirigeants sionistes ont fait peu en matière de sauvetage, non tant par manque de moyens que parce qu’ils étaient profondément marqués par l’idéologie de négation de la diaspora et tendus vers le combat politique pour la création d’un État souverain
[14]. Ce n’est que lorsqu’il s’est agi d’atteindre ce dernier objectif que les leaders du Yichouv ont pris conscience de l’impact énorme du génocide et de ses conséquences pour la cause sioniste. Au sortir de la guerre, l’immigration clandestine des rescapés des camps de la mort a été ainsi minutieusement préparée afin de montrer à la face du monde que l’État juif était une nécessité politique absolue
[15]. Par la suite, dans les années 1960, la commémoration de la Shoah a été intégrée de façon centrale dans la mémoire nationale israélienne, non de façon innocente, pour honorer le souvenir des Juifs martyrisés, mais parce qu’elle légitimait Israël comme héritier symbolique des Juifs exterminés, ce qui devait servir à désamorcer toute critique extérieure envers la politique menée par l’État et à renforcer la solidarité interne des Israéliens autour d’une histoire traumatique
[16].
En sociologie, les approches novatrices ont essentiellement porté sur deux questions : les « conditions de production » de l’État juif et la structure interne de la société israélienne
[17]. Sur le premier point, la perspective longtemps dominante a voulu voir le mouvement sioniste en Palestine uniquement comme la conséquence de dynamiques internes au monde juif. Se démarquant de cette lecture « interniste », certains ont délibérément privilégié les logiques d’interaction en considérant le mode de formation d’Israël comme dépendant des relations instaurées, dès le départ, avec la société palestinienne. Leur conclusion, fondée en particulier sur l’analyse des stratégies territoriales sionistes, est édifiante : Israël est une colonie de peuplement qui n’est pas différente des autres colonies du même type (États-Unis, Australie) et qui présente même, dans les territoires occupés depuis 1967, des caractéristiques très proches de l’apartheid sud-africain
[18]. Cette perspective est évidemment en rupture complète avec la vision justificatrice du sionisme qui considère l’entreprise de « retour » des Juifs comme historiquement nécessaire et moralement incontestable. Quant au second point, les perspectives novatrices (de type pluraliste, marxiste et féministe) ont souligné combien la société israélienne était parcourue par des clivages persistants (ethniques, religieux, sociaux, genres) qui, loin de disparaître, avaient tendance à s’accentuer
[19]. Ce faisant, elles ont mis à mal la lecture fonctionnaliste, longtemps en situation de monopole, qui considérait le processus de
nation-building comme un succès, garantissant une intégration nationale de plus en plus complète.
En science politique, les travaux qui ont ébréché l’ethos sioniste portent en particulier sur le point extrêmement sensible des rapports, traditionnellement présentés comme équilibrés, entre les sphères militaire et civile. Malgré la présence incontestable et bien en vue des militaires dans la vie publique (par exemple aux plus hauts postes politiques), il n’y aurait pas eu militarisation de la société parce que celle-ci exerce des effets pacificateurs et démocratiques sur l’institution militaire
[20]. Cette perception laudative de la nation en armes a été remise en cause par une série d’approches qui ont replacé au cœur du débat la question de la violence organisée et de son rôle structurant pour la société. Parce qu’elle pèse lourdement sur l’organisation de la société en tant que fait social majeur, la guerre a favorisé le développement d’un « militarisme civil », partagé par les élites et la majorité du peuple qui en viennent à examiner prioritairement les questions diplomatiques, politiques et économiques à travers le prisme sécuritaire
[21]. La nation en armes n’est donc pas fondée, dans cette perspective critique, sur une illusoire symbiose militaire/civil mais bien sur la « militarisation de la société » c’est-à-dire la diffusion généralisée d’un mode de pensée sécuritaire où la guerre est tenue pour une réponse normale et légitime à des problèmes politiques.
Ces remises en cause de « vérités établies » ont trouvé un écho dans les médias qui ont largement ouvert leurs colonnes aux débats sur le postsionisme. Des écrivains, des dramaturges, des cinéastes ont également produit des œuvres dont le regard critique pèse lourdement sur l’identité israélienne que le sionisme a voulu forger
[22]. Bien que ces approches ne soient pas culturellement dominantes, elles ont modifié l’autoperception des Israéliens et conduit à une relativisation du récit national canonique, même lorsque la démarche adoptée par leurs promoteurs restait traditionnelle quant aux méthodes employées. Ainsi Benny Morris demeure « attaché à l’idéal positiviste de l’historiographie »
[23]. Comme l’historien allemand Leopold von Ranke, il croit possible de restituer l’histoire « comme elle se déroula réellement » à travers un rigoureux travail d’archives. Qu’il soit un historien « objectiviste » n’empêche en rien son travail pionnier sur l’exode palestinien de 1948 de contribuer à remettre en cause à la fois l’innocence morale d’Israël et le mythe national des origines. Dès lors, il ouvre bien la voie au postsionisme comme solution idéologique et dépassement du sionisme.
Vers un postnationalisme ?
En ce sens, le postsionisme est clairement associé au postmodernisme c’est-à-dire à une critique de la modernité et de ses catégories fondatrices (autonomie de l’individu, souveraineté de la nation). Dans le postmodernisme se retrouvent philosophes poststructuralistes (Jacques Derrida, Michel Foucault), critiques postcolonialistes (Edward Said, Homi Bhabba), féministes (Julia Kristeva, Judith Butler) et critiques de la culture (Stuart Hall, Paul Gilroy). Par-delà la diversité des parcours individuels, le postmodernisme adopte une perspective d’ensemble qui considère les métarécits de légitimation (fondés sur les idées de progrès et d’émancipation) comme étant en crise et propose de faire entendre la voix des marginaux et des exclus (colonisés, femmes). Appliquée à Israël, cette attitude postmoderne implique la critique de l’idéologie sioniste et de la façon dont elle a conceptualisé la « question juive ». Elle remet en cause des notions centrales du sionisme, telles que « négation de la diaspora », « retour », « terre d’Israël », qui servent à légitimer l’entreprise politique de (re) fondation de la nation juive au Proche-Orient, et exige de dénoncer la perspective globalisante et téléologique du sionisme qui postule l’existence d’une condition juive universelle, façonnée par l’antisémitisme, qui ne peut s’accomplir positivement qu’à travers la constitution d’un État-nation. Enfin, la problématisation du sionisme requiert le dévoilement de sa dimension orientaliste et de son eurocentrisme radical selon lequel la marginalisation du différent serait parfaitement légitime. À partir de cette déconstruction du discours dominant, le postsionisme réhabilite les discours minoritaires, que ce soit celui des Palestiniens, des femmes ou des Juifs orientaux
[24]. Il se constitue dès lors en une contre-idéologie qui valorise l’hétérogénéité et l’hybridité (Juif arabe/Israélien palestinien) au sein de la société israélienne et rejette la logique nationaliste qui requiert l’adéquation entre culture et État.
Défendre et refonder le sionisme
À ceux qui considèrent que le sionisme est dépassé par le fait même qu’il a été historiquement réalisé, d’autres rétorquent qu’il est très loin d’avoir atteint ses buts.
Un projet inachevé
Certes, le bilan du sionisme est, du point de vue national juif, un projet « globalement positif ». L’avènement d’un État juif indépendant a en effet permis une double légitimation, interne et externe, du sionisme
[25]. Au niveau interne, le sionisme qui avait été longtemps un mouvement minoritaire au sein du peuple juif est devenu, sous la forme du pro-israélisme, un signe de ralliement pour les Juifs à travers le monde. Il se traduit à la fois par un soutien financier et politique à l’État d’Israël et par un attachement affectif et symbolique. Sur le plan de la reconnaissance internationale, les choses ont été plus compliquées. Si le monde occidental (États-Unis, Europe de l’Ouest) a d’emblée reconnu l’État d’Israël, ce dernier est longtemps resté un paria pour le Tiers Monde, les pays communistes et, bien entendu, les États arabes. Pourtant, avec le lancement du processus de paix dans les années 1990, dans un contexte géopolitique radicalement transformé, la légitimité externe semblait, elle aussi, à portée de main. L’adversaire le plus acharné d’Israël, l’OLP, n’avait-il pas officiellement reconnu, en 1993, l’État d’Israël et son droit à vivre en paix et en sécurité ? L’État d’Israël n’a-t-il pas noué des relations diplomatiques avec un nombre impressionnant d’États, y compris des pays-civilisations comme l’Inde et la Chine ? Dès lors, n’est-il pas juste de considérer que le sionisme a réussi dans sa volonté d’obtenir la reconnaissance internationale ?
Pour les détracteurs du postsionisme, la normalisation politique, outre son caractère extrêmement précaire
– le gel des relations avec les États arabes depuis le déclenchement de l’Intifada al-Aqsa en septembre 2000 suffit à l’attester –, est surtout dramatiquement insuffisante. Même en admettant que la souveraineté d’Israël ne soit absolument plus contestée, la tâche du sionisme n’en serait pas achevée pour autant car il lui reste à créer une authentique culture nationale juive et moderne. En effet, le but du sionisme n’est pas seulement de résoudre « le problème des Juifs » mais aussi « le problème du judaïsme ». Dès lors, il n’est pas possible de se contenter de fonder un État où les Juifs seront à l’abri de l’antisémitisme, il faut constituer un « centre spirituel » pour tout le peuple juif
[26]. Nous retrouvons ici, clairement, les termes du débat qui avait opposé, à la fin du 19
e siècle, Theodor Herzl, tendu vers l’obtention d’un État pour les Juifs, et Ahad Ha’am, qui aspirait à la création d’une société dotée d’une culture publique spécifiquement juive. Pour le philosophe Eliezer Schweid, ce dernier objectif reste plus que jamais un défi pour le sionisme. À ses yeux, la culture israélienne n’a en effet qu’une forme hébraïque (par la langue) ; dans son contenu, elle est étrangère (surtout américaine). Le sionisme demeure donc plus que jamais d’actualité car il s’agit, par l’éducation en particulier, de renforcer le sentiment d’une identité collective partagée, en Israël comme dans la diaspora
[27]. À ceux pour qui œuvrer dans cette direction serait allé à l’encontre du projet de normalisation des Juifs – c’est-à-dire
in fine de leur occidentalisation par le biais d’un État-nation –, d’autres répondent que le sionisme doit justement préserver la singularité radicale des Juifs. C’est en ce sens que le sionisme doit être revitalisé
[28]. Pas question donc d’abandonner la loi du retour ou de laïciser l’État en oblitérant son caractère juif : la société israélienne n’est pas mûre pour le postsionisme et, à vrai dire, il est douteux qu’elle le soit jamais car abandonner sa vocation sioniste serait renier sa raison d’être
[29].
Condamnation de la nouvelle historiographie
La controverse qui a eu lieu autour des « nouveaux historiens » porte tout d’abord sur leurs méthodes. Les chercheurs postsionistes auraient fondé leurs analyses sur des preuves incomplètes, des interprétations hâtives et, plus grave, sur des falsifications délibérées
[30]. De plus, ils auraient totalement oublié de contextualiser les événements de 1948 en isolant la question de la Palestine de l’après-seconde guerre mondiale et de la situation exsangue du judaïsme européen. À cette critique méthodologique s’ajoute une accusation sur leur positionnement politique : « Il apparaît qu’une de leurs motivations est une sympathie qui penche quelque peu du côté des Palestiniens. Dès lors, une autre est le désir de délégitimer le sionisme »
[31]. Face à cette seconde critique, les « nouveaux historiens » objectivistes, qui voient dans l’histoire une science qui permet d’approcher la vérité des événements, se sont défendus d’avoir un agenda politique : « En ce qui me concerne, la nouvelle historiographie n’a aucun dessein politique… Je n’ai pas cherché à délégitimer le sionisme que je tiens pour un mouvement national aussi légitime que les autres »
[32]. Quant aux relativistes, qui considèrent qu’un même événement peut faire l’objet de différents récits, ils ne craignent pas d’affirmer que leur interprétation des faits est plus proche de la version palestinienne : « Les nouveaux travaux ont ainsi été rédigés d’un point de vue bienveillant à l’égard de la situation difficile de la partie la plus faible dans le conflit, les Palestiniens … Le nouveau récit est construit comme un pont qui met en relation des versions antagoniques et qui mène à un avenir peut-être meilleur »
[33]. Les « vieux historiens » voient dans cet aveu la preuve que la recherche menée par les postsionistes est fondamentalement biaisée tandis que la leur serait professionnelle et neutre. Il est facile de leur objecter que, sous couvert de neutralité, leur démarche part toujours d’une valorisation
a priori, mais implicite, du sionisme et de ses accomplissements. Que tous ceux qui ont critiqué, de façon parfois véhémente
[34], les nouveaux historiens soient proches des travaillistes ne doit évidemment rien au hasard puisqu’en revisitant la guerre de 1948, c’est très précisément la responsabilité directe des autorités politiques alors en place, à commencer par Ben Gourion, qui est mise en cause.
Si la nouvelle historiographie a suscité autant de controverses en Israël, c’est bien parce que le débat sur le passé est un enjeu du présent. Revenir de façon critique sur les moments fondateurs de l’État conduit en effet inévitablement à réexaminer le projet sioniste, ses modalités de réalisation comme ses objectifs. Réviser la conception établie de l’histoire d’Israël, c’est reconsidérer son fondement idéologique et ouvrir la voie à des perspectives postsionistes.
Contre-feux idéologiques
À cette remise en cause générale, les défenseurs du sionisme ont répondu, d’une part, en dénonçant le postsionisme comme un postmodernisme relativiste qui, en privilégiant les discours alternatifs, fait imploser l’identité nationale et rend impossible l’énonciation d’une histoire nationale
[35] ; d’autre part, en présentant le sionisme comme une idéologie toujours d’actualité, répondant, aujourd’hui comme hier, aux défis auxquels est confronté Israël. Cette justification du sionisme s’opère toutefois à partir d’une position défensive, comme si, face à l’offensive postsioniste qui s’inscrit dans un horizon éthique universel, il devenait périlleux de soutenir un projet politique particulariste. Cette entreprise de relégitimation a pourtant trouvé des avocats, comme Amnon Rubinstein, juriste, homme politique libéral et plusieurs fois ministre dans des gouvernements travaillistes. Avec talent, il défend un sionisme « de centre gauche », marqué par l’esprit de compromis. Dans cette perspective, l’objectif premier du sionisme, la normalisation politique des Juifs par la création d’un État, doit conjuguer tant la préservation d’un certain héritage juif qu’un arrangement raisonnable avec les Arabes de Palestine. Rubinstein prône un « retour au sionisme authentique et originel – le sionisme pragmatique, simple et tolérant de Th. Herzl et des pères du sionisme »
[36], qui se garderait à la fois du néosionisme agressif de la droite religieuse comme du postsionisme sans âme de la gauche radicale. Cette perspective de restauration d’un sionisme synthétique qui ferait d’Israël à la fois pleinement un État démocratique et juif est-elle crédible ? Selon moi, non. Soit on privilégie le premier terme (égalité complète des droits entre citoyens juifs et arabes, reconnaissance du caractère multiculturel de la société, promotion des droits fondamentaux des individus) et le caractère juif de l’État deviendra anecdotique et se diluera dans l’abstraction démocratique. Soit on privilégie le second terme (préservation du particularisme juif), et alors la règle démocratique connaîtra toujours des exceptions afin de maintenir le lien privilégié entre l’État et le peuple juif. Amnon Rubinstein, malgré sa volonté proclamée d’œuvrer en faveur de « la préservation du caractère duel d’Israël qui, par association, définit Israël comme un État juif et démocratique », opte sans ambiguïté pour la première voie : « Tout ce qui rend Israël spécifiquement juif doit être soumis aux principes démocratiques et tout ce qui ne répond pas à cette exigence ne saurait faire partie de la maison commune, des lois et normes de la société israélienne »
[37]. D’autres, à l’instar de Yoram Hazony, directeur du Shalem Center de Jérusalem, proche du Likoud, choisissent résolument la seconde voie. Pour Y. Hazony, il faut redonner un contenu véritable à l’idée d’État juif, idée qui a été dénaturée par les intellectuels israéliens depuis les années 1930
[38]. Ce diagnostic d’une décadence implacable du sionisme, sous l’action corruptrice des élites intellectuelles, est à l’évidence éminemment contestable, mais il permet d’appeler à une revitalisation énergique du sionisme qui passerait par la rejudaïsation de l’enseignement scolaire, le renforcement du patriotisme juif, la réaffirmation sans concession des intérêts nationaux juifs. Autrement dit, Y. Hazony défend une conception communautarienne de l’État : Israël doit résolument préserver sa vocation particulière, réservée aux seuls Juifs, même si cet objectif est en contradiction avec l’égalité démocratique par la citoyenneté. Par son nationalisme juif hautement revendiqué, ce sionisme conservateur retrouve les accents du néosionisme religieux qui s’était développé à partir des années 1970. La proximité n’est guère surprenante puisqu’elle avait déjà trouvé sa traduction politique dans l’alliance nouée depuis un quart de siècle entre le Likoud et le Parti national religieux. À l’évidence, la refondation idéologique du sionisme « classique » comme choix crédible entre postsionisme et néosionisme relève de la quadrature du cercle, mais cela n’empêche pas ce « sionisme généraliste » de continuer à fonctionner comme une
Weltanschauung commune, une représentation partagée du destin juif, entretenue par l’appareil d’État et aisément réactivée en cas de crise.
Un fait de superstructure
Le bilan des années 1990, la décade du processus de paix, est, en effet, éminemment contrasté. Le postsionisme a représenté une tendance idéologique ascendante qui a parfois durement malmené le discours sioniste officiel. Sans qu’il soit parvenu à s’installer dans une position dominante, il a été relayé par les media et la culture populaire. Que la télévision israélienne ait présenté, pour le jubilé de l’État, en 1998, un documentaire consacré à l’histoire d’Israël, sous le titre de
Tekouma (Renaissance), documentaire qui, sur trois questions essentielles (responsabilité d’Israël dans la création du problème des réfugiés, échec de l’absorption des Juifs orientaux, discrimination envers les Arabes en Israël), « comporte partiellement un message postsioniste », est en soi hautement significatif
[39]. Toutefois, la présence culturelle du postsionisme n’a été accompagnée d’aucun prolongement politique notable. Le postsionisme est demeuré limité à certaines élites intellectuelles, même s’il est parvenu à marquer quelques points parmi la classe moyenne supérieure (surtout au nord de Tel-Aviv) qui regroupe une partie de la troisième génération de l’élite ashkénaze. Quant à ses traductions politiques, elles demeurent extrêmement limitées. Un postsioniste avéré comme Uri Ram est bien en peine de mentionner autre chose que le mouvement Yesh Gvoul (« Il y a une limite/une frontière »), un groupe de soldats qui refusent d’effectuer leurs périodes de réserve dans les territoires palestiniens
[40]. Certains postsionistes se sont engagés politiquement auprès de partis arabes israéliens (le Hadash communiste ou le Balad), mais il faut bien voir que ces formations, si elles sont, par définition, non sionistes, n’adhèrent certainement pas au postsionisme comme idéologie de défense des droits individuels et dépassement de la logique nationale. À tous égards, il s’agit de partis nationalistes arabes. Le véritable enjeu politique pour le postsionisme serait la constitution d’un parti civique transcendant le clivage judéo-arabe dont on est encore loin aujourd’hui.
Dans les années 1990, le néosionisme a été dans une position strictement inverse à celle de son rival postsioniste. Alors qu’il avait eu le vent en poupe après l’arrivée de Begin au pouvoir en 1977, il s’est retrouvé idéologiquement sur la défensive après le rapprochement entre Israël et l’OLP et, plus encore, après l’assassinat d’Yitzhak Rabin. La restitution de territoires à l’Autorité palestinienne a porté un coup à l’économie du messianisme activiste désormais défendu par le sionisme religieux qui faisait de la possession de l’intégralité d’Eretz Israël une condition indispensable pour l’accélération du processus de rédemption. Pourtant, si le néosionisme a été mis au banc des accusés, il a conservé une base sociale importante et des soutiens politiques à la Knesset (droite du Likoud, Parti national religieux). Il s’est même intégré dans un courant plus large, néoparticulariste, constitué de trois autres piliers : le Shas (émanation des Juifs sépharades), le Judaïsme unifié de la Torah (ultra-orthodoxes ashkénazes) et les partis russophones (Israël ba-Aliya et Israël Beitenou). Ces trois groupes s’inscrivent, sous des modalités différentes, dans un mouvement d’affirmation de la spécificité juive d’Israël qui tourne clairement le dos aux prétentions universalistes du postsionisme. Même si la question territoriale n’est pas prioritaire pour eux, ils se retrouvent tous autour d’un même nationalisme peu ouvert au compromis. Les propos relativement apaisants du leader spirituel du Shas, le rabbin Ovadia Yosef, quant à la validité de la restitution de territoires aux Palestiniens, ont pu laisser penser que le Shas était politiquement colombe. En réalité, il n’en est rien. Les électeurs du Shas sont beaucoup plus opposés au processus d’Oslo que la moyenne : 82 % contre 56 %
[41]. Du côté des ultra-orthodoxes ashkénazes, leur dépendance financière par rapport à l’État les a contraints à une participation croissante à la vie politique et les a rendus de plus en plus réceptifs au nationalisme ambiant, certains – à l’instar des Loubavitch – allant jusqu’à développer le même intransigeantisme territorial que le Gouch Emounim
[42]. Quant aux nouveaux immigrants « russes » (800 000 depuis 1989), comme leur installation en Israël est la manifestation d’un sionisme en acte, il n’est guère étonnant qu’ils soient de farouches défenseurs d’un sionisme revivifié, non exempt d’une forte dose de populisme qui les prédispose tout naturellement à un nationalisme intraitable. Cette constellation néoparticulariste que Benyamin Netanyahou était parvenu à fédérer en 1996 pèse lourdement sur le plan politique puisqu’elle rassemble actuellement un bon tiers de la Knesset. Face à un postsionisme bien présent dans le champ intellectuel et à un néoparticularisme bien ancré socialement et politiquement, le sionisme « classique » apparaît en panne. Idéologiquement, il n’est guère parvenu à reprendre l’initiative tandis que son influence déclinait politiquement. Le Parti travailliste et le Likoud, qui constituent les deux familles de ce sionisme « classique »
– bien que le Likoud ait, du fait de son nationalisme intégral, des accointances évidentes avec le néosionisme –, avaient, à eux deux, 95 députés en 1981. En 1999, leur représentation combinée était réduite de moitié (45).
Pourtant, ce « sionisme mou » est resté, en creux, la
Weltanschauung dominante des Juifs en Israël. En termes empruntés au marxiste italien Antonio Gramsci, nous dirions qu’il s’est maintenu en situation d’hégémonie culturelle. Pourquoi ? Parce qu’il s’appuie sur des appareils d’État (armée, école) qui le reproduisent et le diffusent de façon routinière. Parce qu’il est inscrit dans des dispositifs législatifs (citoyenneté, lois foncières) qui n’ont pas été substantiellement modifiés depuis la création de l’État. Ce sionisme est présent comme un fait de superstructure. En temps normal, il est vécu sur le mode de l’évidence. En temps de crise, il peut être énergiquement réactivé. C’est très précisément ce à quoi l’on a assisté depuis le déclenchement de l’Intifada al-Aqsa, fin septembre 2000. À tort ou à raison, la révolte palestinienne a été ressentie comme mettant en danger l’existence même de l’État et a conduit par contrecoup à un mouvement de « défense patriotique » et de réaffirmation des valeurs sionistes. La constitution, après la victoire électorale d’Ariel Sharon en février 2001, d’un gouvernement d’unité nationale a été la manifestation la plus symptomatique de ce consensus retrouvé face à l’adversité. Preuve que le sionisme comme représentation historique du destin juif a encore de beaux jours devant lui
[43]. â—†
[1]
Emile Marmorstein,
Heaven at Bay : the Jewish Kulturkampf in the Holy Land, Londres, New York, Oxford University Press, 1969.
[2]
James S. Diamond,
Homeland or Holy Land ? The « Canaanite » Critique of Israel, Bloomington, Indiana University Press, 1986.
[3]
Arie Bober,
The Other Israel : the Radical Case against Zionism, Garden City, NY, Anchor Books, 1972.
[4]
Entre 1948 et 1967, la « question arabe » fut principalement réduite à un conflit inter-étatique entre Israël et ses voisins. Bien que devenus citoyens de l’État juif en 1948, les 160 000 Arabes restés en Israël furent soumis à une administration militaire, maintenus à la périphérie (principalement en Galilée) et largement coupés de leurs concitoyens juifs.
[5]
À ma connaissance, le concept de néosionisme pour désigner le système idéologique faisant de la possession de l’intégralité de la terre d’Israël la clé de la délivrance messianique a été proposé pour la première fois par Ofira Seliktar,
New Zionism and the Foreign Policy System of Israel, Londres, Sydney, Croom Helm, 1986. Depuis, il a été repris par plusieurs chercheurs, plus spécialement les postsionistes.
Cf., par exemple, Uri Ram, « Postnationalist Pasts »,
Social Science History, 22 (4), hiver 1998, p. 514-545.
[6]
Laurence J. Silberstein,
The Postzionism Debates : Knowledge and Power in Israeli Culture, New York, Routledge, 1999, p. 123.
[7]
Cet attachement au sionisme est essentiel pour comprendre la condamnation virulente des Palestiniens à laquelle Benny Morris s’est livré depuis le déclenchement de l’Intifada al-Aqsa. Pour lui, le rejet par Yasser Arafat des propositions d’Ehoud Barak à Camp David constitue la preuve que les Palestiniens récusent encore et toujours le fait national israélien.
[8]
Yaron Ezrahi,
Rubber Bullets : Power and Conscience in Modern Israel, New York, Farrar, Straus and Giroux, 1997.
[9]
Menahem Brinker, « The End of Zionism ? »,
Dissent, hiver 1985, 32 (1), p. 77.
[10]
Parmi les premiers à soulever le problème de la conduite de la guerre se trouvaient un certain nombre d’officiers comme Israël Baer et Meir Pail.
[11]
Cf. B. Morris « The New Historiography : Israel and its Past », dans
1948 and after. Israel and the Palestinians, Oxford, Clarendon Press, 1990, p. 1-34 et Dominique Vidal,
Le péché originel d’Israël : l’expulsion des Palestiniens revisitée par les nouveaux historiens israéliens (1998), Paris, Éditions de l’Atelier, 2002.
[12]
Zeev Sternhell,
Aux origines d’Israël. Entre nationalisme et socialisme, Paris, Fayard, 1996. Je partage entièrement le point de vue de Z. Sternhell quand il insiste sur le primat absolu de l’objectif national par rapport à l’objectif socialiste à l’intérieur du mouvement travailliste. Je désigne d’ailleurs le socialisme de Syrkin, Gordon et Ben Gourion comme un socialisme national dans
L’invention d’une nation. Israël et la modernité politique (Paris, Gallimard, 1993). Toutefois, je n’utilise pas cette expression dans le même sens que Z. Sternhell qui considère ce socialisme comme l’équivalent du socialisme nationaliste de la « droite révolutionnaire » européenne (Maurice Barrès, Moeller van den Bruck) alors conçu comme une idéologie devant permettre de rassembler les classes populaires sous la bannière du nationalisme le plus chauvin. Selon moi, le socialisme national de Gordon doit davantage à la combinaison patriotisme-socialisme qui était fréquente dans le socialisme démocratique d’Europe occidentale. Pour ce dernier, la classe ouvrière ne devait pas être étrangère à un patriotisme « sain », mais plutôt être à l’avant-garde de la défense de l’indépendance nationale. Certes, le socialisme sioniste, à l’instar des autres courants sionistes, avait une dimension nationaliste beaucoup plus marquée que celles des socialismes européens. Cela s’explique aisément : le premier se rapproche des mouvements de libération du Tiers Monde qui devaient d’abord édifier un cadre national indépendant avant d’instaurer le socialisme, alors que les seconds se déployaient dans un cadre étatique existant et pouvaient donc lutter immédiatement pour l’instauration du socialisme.
[13]
Yael Zerubavel,
Recovered Roots : Collective Memory and the Making of Israeli National Tradition, Chicago, University of Chicago Press, 1995 ; Nachman Ben Yehuda,
The Masada Myth : Collective Memory and Mythmaking in Israel, Madison, University of Wisconsin Press, 1995.
[14]
Tom Segev,
Le septième million. Les Israéliens et le génocide, trad. de l’angl. et de l’hébreu par Eglal Errera, Paris, Liana Lévi, 1998.
[15]
Idith Zertal,
Des rescapés pour un État. La politique sioniste d’immigration clandestine en Palestine (1945-1948), trad. de l’angl. par Jacqueline Carnaud et Jacqueline Lahana, Paris, Calmann-Lévy, 2000.
[16]
Cf. T. Segev,
Le septième million…,
op. cit. et Moshe Zuckermann,
Shoah be-heder ha-atoum (La Shoah dans une pièce obturée), Tel-Aviv, autopublié, 1994.
[17]
Cf. U. Ram,
The Changing Agenda of Israeli Sociology : Theory, Ideology and Identity, Albany, State University of New York Press, 1995.
[18]
Gershon Shafir,
Land, Labor and the Origins of the Israeli-Palestinian Conflict (1882-1914), Berkeley, University of California Press, 1996.
[19]
L’ouvrage pionnier a été celui de Sammy Smooha,
Israel : Pluralism and Conflict, Londres, Henley, Routledge and Kegan Paul, 1978.
[20]
Dan Horowitz, « The Israel Defense Forces : a Civilianized Military in a Partially Militarized Society », dans Roman Kolkowicz, Andrzej Korkonski,
Soldiers, Peasants and Bureaucrats : Civil-Military Relations in Communist and Modernizing Societies, Londres, Allen & Unwin, 1982, p. 77-106.
[21]
Baruch Kimmerling, « Patterns of Militarism in Israel »,
Archives européennes de sociologie, 34 (2), 1993, p. 196-223.
[22]
Cf. Ilan Pappé, « Postzionist Critique on Israel and the Palestinians »,
Journal of Palestine Studies, 26 (2), hiver 1997, p. 29-41 ; 26 (3), printemps 1997, p. 37-43 ; 26 (4) été 1997, p. 60-69.
[23]
U. Ram, « Postnationalist Pasts », art. cité, p. 520.
[24]
Cf. Dan Rabinowitz,
Overlooking Nazareth. The Ethnography of Exclusion in Galilee, Cambridge, Cambridge University Press, 1996 ; L. J. Silberstein,
The Postzionism Debates…,
op. cit., p. 191-201 ; Ella Shohat, « The Invention of the Mizrahim »,
Journal of Palestine Studies, 29 (1), automne 1999, p. 5-20.
[25]
J’emprunte cette distinction à Claude Klein dans son
Essai sur le sionisme, de « L’État des Juifs » à l’État d’Israël qui suit sa traduction de l’ouvrage en allemand de Theodor Herzl,
L’État des Juifs, Paris, La Découverte, 1990, p. 156-181.
[26]
Cf. Ahad Ha’am, « The Jewish State and the Jewish Problem », dans
Nationalism and the Jewish Ethic, New York, Schocken Books, 1962, p. 66-89.
[27]
Eliezer Schweid,
ha-Tsiyonout she-ahare ha-Tsiyonout (Le sionisme d’après la sionisme), Jérusalem, ha-Sifriyah ha-Tsiyonit, 1996.
[28]
Yehezkel Dror,
Hidoush ha-Tsiyonout (Renouvellement du sionisme), Jérusalem, ha-Sifriya ha-Tsiyonit, 1997.
[29]
Ces défenseurs d’une dynamisation du sionisme ne sont pas des néosionistes religieux, mais représentent un sionisme « centriste », proche des travaillistes.
[30]
Ceux qui se sont mis le plus en avant dans la dénonciation des nouveaux historiens sont Shabtai Teveth (« The Palestine Arab Refugee Problem and its Origins »,
Middle Eastern Studies, 26 (2), avril 1990, p. 214-249) et Efraim Karsh (
Fabricating Israeli History : The « New Historians », (1997), Londres, Portland (Or.), Frank Cass, 2000).
[31]
Shabtai Teveth, « Charging Israel with Original Sin »,
Commentary, 88 (3), septembre 1989, p. 24.
[32]
B. Morris, « The New Historiography… », cité, p. 29.
[33]
I. Pappé, « Introduction : New Historiographical Orientations in the Research on the Palestine Question », dans I. Pappé (ed.),
The Israel/Palestine Question, Londres, New York, Routledge, 1999, p. 3, 6.
[34]
Il convient, parmi les « anciens historiens », de distinguer ceux qui rejettent entièrement les conclusions des nouveaux historiens et défendent un récit sioniste inaltéré (Sh. Teveth, E. Karsh) et ceux qui, tout en critiquant leur démarche, reconnaissent qu’ils ont utilement renouvelé le débat.
Cf., parmi ces derniers, Anita Shapira, « Politics and Collective Memory : the Debate over the « New Historians » in Israel »,
History and Memory, 7 (1), 1995, p. 9-40 et Itamar Rabinovich,
The Road not Taken : Early Arab-Israeli Negotiations, New York, Oxford University Press, 1991.
[35]
E. Schweid, « Beyond all that – Modernism, Zionism, Judaism »,
Israel Studies, 1 (1), printemps 1996, p. 224-246.
[36]
Amnon Rubinstein,
From Herzl to Rabin. The Changing Image of Zionism, New York, Londres, Holmes & Meier, 2000, p. 271.
[38]
Yoram Hazony,
The Jewish State : the Struggle for Israel’s Soul, New York, Basic Books, 2000.
[39]
I. Pappé, « Israeli Television’s Fiftieth Anniversary Tekumma Series : a Postzionist View ? »,
Journal of Palestine Studies, 27 (4), été 1998, p. 99-105.
[40]
U. Ram,
The Changing Agenda of Israeli Sociology…,
op. cit., p. 526.
[41]
Ephraim Yuchtman-Yaar, Tamar Hermann, « Shas : the Haredi-Dovish Image in a Changing Reality »,
Israel Studies, 5 (2), automne 2000, p. 32-77.
[42]
La « nationalisation » des ultra-orthodoxes c’est-à-dire l’adoption du maximalisme territorial défendu jusqu’alors par la majorité des sionistes religieux s’est accompagnée chez ces derniers de l’adoption des pratiques cultuelles rigoureuses propres à l’ultra-orthodoxie. Le rapprochement entre les deux courants s’est donc fait autour d’une même intransigeance.
Cf. Charles Liebman, « Jewish Fundamentalism and the Israeli Polity », dans Martin E. Marty, R. Scott Appleby,
Fundamentalisms and the State, Chicago, University of Chicago Press, 1993, p. 68-87.
[43]
Ce texte est la version française inédite de la postface anglaise de mon livre
The Invention of a Nation. Zionism and the Making of Modern Israel, Londres, Hurst/New York, Columbia University Press, 2002 (
cf.
L’invention d’une nation…, op. cit.).