2002
Raisons politiques
Lectures critiques
Lectures critiques
Jacky Hummel, Le constitutionnalisme allemand (1815-1918) : le modèle allemand de la monarchie limitée, Paris, PUF, 2002.
Alors que la « monarchie républicaine » française a été l’enjeu des dernières péripéties électorales et que la place du chef de l’État dans les démocraties européennes fait l’objet d’études renouvelées
[1], le lecteur intéressé par l’évolution des régimes politiques et, plus particulièrement, par le devenir du constitutionnalisme allemand découvrira avec profit l’ouvrage que le professeur Hummel a tiré de sa thèse de doctorat, prolongeant ainsi les études d’Emmanuel Le Roy Ladurie, de Philippe Lauvaux et de Stéphane Rials, son directeur de thèse
[2].
Quoique étroitement lié à l’histoire de la France et du Royaume-Uni, le constitutionnalisme allemand s’en est à la fois inspiré et différencié. De la Confédération germanique, lors du congrès de Vienne, à l’instauration de la République de Weimar, l’Allemagne n’a jamais consenti à l’effacement progressif du principe monarchique et ce, contrairement à l’évolution de la plupart des États avancés de l’Europe dans lesquels la monarchie constitutionnelle a permis un passage apaisé vers la démocratie parlementaire. Malgré les tentatives des libéraux et des progressistes et contrairement au devenir des pays voisins, jamais la deutsche konstitutionelle Monarchie n’est parvenue à engendrer une parlementarisation du gouvernement par l’introduction du principe de responsabilité politique. Telle est la particularité de l’Allemagne que Jacky Hummel se propose d’étudier dans son ouvrage.
Lors du congrès de Vienne (1815), au moment où s’écroule l’Empire napoléonien, Metternich fonde la Confédération germanique sur la souveraineté monarchique, réminiscence du despotisme éclairé. Seuls les gouvernements de l’Allemagne du Sud, s’inspirant de la Charte française de 1814, s’en distinguent en élaborant des constitutions représentatives combinant la toute-puissance royale et le rôle représentatif des anciens ordres sociaux, les Stände. Mais, au-delà de ces nuances et à la différence de la France ou du Royaume-Uni, le constitutionnalisme allemand s’est figé au stade d’une monarchie limitée, présentée comme authentiquement germanique.
En France, face au roi détenteur de la plénitude du pouvoir exécutif et participant de l’initiative législative
[3], le Parlement a conquis progressivement des moyens de contrôle (pétitions, vote du budget, adresse en réponse au discours du trône et, sous la monarchie du Juillet, interpellation). Dans le « droit public des Français », la Charte de 1814 consacrait en outre tacitement les acquis de la Révolution et la Charte de 1830 fut conçue comme un pacte entre le « Roi des Français » et la nation, incarnée par ses représentants. Avec une représentation censitaire exprimant le désir croissant des élites foncières, commerciales et industrielles de partager le pouvoir politique avec le roi, la voie était ouverte vers la recherche d’un compromis entre légitimité monarchique et populaire par le biais du régime parlementaire d’abord dualiste puis moniste
[4].
L’Allemagne, en revanche, est demeurée pendant plus d’un siècle à l’étape initiale de la monarchie limitée. Selon J. Hummel, cette singularité tiendrait en partie au retard considérable de la construction de l’identité nationale et à la grande diversité des entités composant le Saint-Empire romain germanique. Dès 1648, en effet, celui-ci n’était plus qu’une coquille vide dont s’était émancipée la noblesse princière, face à un pouvoir impérial de plus en plus faible et nominal. Condamnée à l’impuissance par le développement des droits particuliers de ses membres, la structure juridico-politique de l’Empire ne put faire face au bouleversement de l’ordre politique engendré par la Révolution française. La formation de la Confédération du Rhin en 1806, précipita l’écroulement de la fiction impériale au grand dam du jeune Hegel, qui, dans sa Constitution de l’Allemagne, voulait voir s’édifier outre-Rhin un véritable État garant de l’intérêt commun, rejoignant en ce sens la bureaucratie modernisatrice et la bourgeoisie libérale qui souhaitaient réduire l’absolutisme éclairé caractérisant les gouvernements monarchiques allemands. Une solution fut trouvée dans le modèle français de 1814 et, bientôt, le Konstitutionalismus fut le moyen proposé pour limiter le pouvoir monarchique par une constitution écrite répartissant l’exercice du pouvoir entre le roi et la représentation populaire. Dans ce système reposant sur un dualisme d’origine médiévale révisé à la lumière de la Charte de 1814, gouvernement royal et peuple étaient deux instances indépendantes, l’une à côté de l’autre. Les membres du gouvernement, nommés et révoqués par le prince souverain, ne dépendaient que de sa confiance et non du soutien de la majorité parlementaire. Si la plénitude du pouvoir exécutif était attribuée au gouvernement monarchique et le pouvoir législatif partagé entre les assemblées et le gouvernement, jamais les représentants ne purent faire évoluer le système vers le parlementarisme. C’est pourquoi, à partir des années 1840, les publicistes conservateurs se mirent à développer la thèse d’un particularisme constitutionnel germanique. Celui-ci trouvait ses racines dans une histoire et une pensée politique spécifiques où se mêlaient l’expérience de la Réforme, le culte de l’intériorité, la tradition de la soumission à l’autorité établie et l’idée allemande de la liberté, loin des influences étrangères de l’Europe de l’Ouest auxquelles voulaient se relier les libéraux. Ce constitutionnalisme présentait, en outre, une dimension internationale qu’assurait la structure confédérale voulue par la Sainte-Alliance pour maintenir la position prédominante des monarques allemands dans l’État constitutionnel, grâce à la primauté de ses normes sur celles des États membres.
Cette affirmation, un temps contestée par les révolutions de 1848 et les illusions constitutionnelles du Parlement de Francfort, fut renouvelée par la réaction autocratique des années 1850 et se renforça, à partir de 1871, quand l’identité nationale fut associée à l’État bismarckien. En remplaçant les structures monarchiques traditionnelles par la fondation du Reich sous hégémonie prussienne, Bismarck renforça l’articulation entre constitutionnalisme et fédéralisme tout en rendant impossible l’introduction du régime parlementaire. La question de la souveraineté (royale ou nationale) fut habilement escamotée par les publicistes wilhelminiens qui l’attribuèrent à la puissance publique étatique dont les différents organes furent dotés de compétences propres. Ainsi, jusqu’à la première guerre mondiale, le monarque resta en mesure de révoquer ses gouvernements sans se soucier des majorités parlementaires. Ignorant la réciprocité des moyens de contrôle du parlementarisme (censure du gouvernement, dissolution), la monarchie limitée allemande ne put fonctionner qu’au compromis ou à l’autolimitation, clé d’intelligibilité de l’autoritarisme germanique.
Telle est la trame de l’ouvrage de J. Hummel qui mène sa démonstration en deux temps rythmés par la césure à la fois chronologique et théorique de la révolution de mars 1848.
Dans la première partie intitulée « Constitutionnalisme et souveraineté royale dans l’Allemagne du
Vormärz »
[5], l’auteur montre que jusqu’à l’élaboration de la constitution prussienne de 1850, le combat mené au nom du constitutionnalisme s’est traduit essentiellement par l’exigence d’une limitation constitutionnelle de l’exécutif monarchique. Un titre premier fait comprendre comment, pendant cette période, les princes se sont efforcés de sauvegarder la permanence du principe monarchique. Un deuxième permet de découvrir comment s’est posée peu à peu la question du titulaire de la souveraineté. Un troisième explique comment les publicistes conservateurs furent conduits à développer le thème d’un constitutionnalisme spécifiquement allemand.
Dans la seconde partie, « Constitutionnalisme et parlementarisation du régime politique allemand », le lecteur découvrira qu’après l’écrasement des volontés libérales de 1848, le libéralisme allemand se scinda en deux mouvements, l’un constitutionnaliste, l’autre parlementariste, qui donnèrent deux interprétations différentes du constitutionnalisme comme instrument de limitation de l’absolutisme. Mais face aux demandes d’instauration d’un régime parlementaire, Bismarck et les publicistes conservateurs parvinrent à maintenir le primat du monarque, caractéristique du deutscher Konstitutionalismus. Un premier titre, consacré à « la nature de la monarchie constitutionnelle », étudie les deux interprétations rivales du constitutionnalisme. Un deuxième montre qu’il est le produit d’affrontements politiques majeurs. Un troisième étudie enfin comment le réalisme constitutionnel du chancelier Bismarck a pu empêcher toute dérive parlementaire de l’Empire wilhelminien.
L’ouvrage s’achève par une réflexion sur la prégnance du primat monarchique dans la rédaction de la constitution de Weimar qui réserve une place prééminente au président de la nouvelle République et dont on mesure vite l’importance décisive avec les présidents Ebert puis Hindenburg.
On l’aura compris, ce livre s’adresse principalement aux constitutionnalistes intéressés par la particularité du fédéralisme allemand. Écrit dans une langue fluide et élégante, il suppose connue l’histoire si complexe qui mène du Saint-Empire romain au premier conflit mondial. Mais l’historien des idées y trouvera aussi matière à réflexion tant sur le nationalisme et le libéralisme que sur le conservatisme. Érudit, l’auteur décortique en effet avec minutie toutes les nuances du débat intellectuel et constitutionnel de l’Allemagne en formation. Hegel, Kant, Marx, mais surtout les grands juristes comme Friedrich J. Stahl, Johann C. Bluntschli, Carl von Rotteck, Robert von Mohl et tant d’autres font l’objet de développements nourris. De même, le politiste qui étudie les cultures et le développement politiques sera sensible aux analyses sur l’opposition de l’État et de la société civile, l’inflexion conservatrice du terme Rechtstaat, le rôle d’un système militaire liant étroitement la Couronne à l’armée et l’incompatibilité du fédéralisme et du parlementarisme. Sont également très éclairants, pour qui s’intéresse à « l’autoritarisme modernisateur conservateur », les développements sur Bismarck et sa théorie des « lacunes de la constitution ».
Ainsi, au-delà du seul constitutionnalisme, l’ouvrage de J. Hummel permet de découvrir tous les linéaments de la spécificité germanique et de sa dilection pour une forme particulière d’autorité, montrant en cela, avec Robert Dahl, comment « le chemin vers le présent » permet d’« envisager les configurations politiques du futur »
[6].
Christian Bidégaray
Université de Nice-Sophia Antipolis
Le désordre des ordres à l’âge classique ? Jeux interdits
« On dit et on répète que ce siècle est toute convenance, toute harmonie.
Erreur. Les plus violentes dissidences y crient à chaque instant. »
Jules Michelet,
Louis XIV et la Révocation de l’édit de Nantes
[1]
Voyages au centre de la marge
« … l’État, gardien de l’ordre par définition et par métier, est invité, dès le moment où il s’intéresse aux arts, à favoriser l’expression du désordre qu’ils fomentent et à prêter la main à l’installation d’une sorte de contre-pouvoir à l’intérieur du sien. Il n’y a rien à faire pour sortir de ce cercle : ou le prince, persuadé d’œuvrer en vue de sa propre gloire, cherche la complicité des artistes pour manier leurs œuvres comme des objets rassurants, faits pour la douceur et l’agrément des jours, et pour canaliser ce que d’aucuns appellent les forces de la joie ; ou, par la seule raison qu’il exerce son pouvoir en démocratie, il estime qu’il lui appartient, dans la plus parfaite gratuité, de venir en renfort aux contradicteurs de la rationalité qu’il représente. Ce paradoxe est difficile à supporter par tous les gouvernements, mais, s’il n’est pas tenu, la culture tant prônée par les États modernes ressemblerait assez vite à l’arrière-cuisine des arts, faite pour accommoder des restes soigneusement choisis et aseptisés. » [2]
La relation entre esthétique et politique n’est pas simple, surtout en ce qui concerne les arts du spectacle. Elle suppose reconnu le caractère idéologique de ce qui s’oppose en apparence le plus directement à l’idéologie : l’art. Deux contributions récentes de premier ordre viennent étayer cette position : le livre de Christian Biet,
Droit et littérature sous l’Ancien Régime. Le jeu de la valeur et de la loi, et celui de Guy Spielmann,
Le jeu de l’ordre et du chaos. Comédie et pouvoirs à la Fin de Règne,
1673-1715
[3]. Deux regards aussi singuliers par leur démarche que proches dans leurs visions de l’âge classique et du théâtre.
Proches, ils le sont en effet à plus d’un titre. D’abord, par les postulats d’analyse qu’ils proposent : les systèmes d’interprétation du théâtre reposent sur un modèle interactionniste cherchant à mettre en évidence la double implication mutuelle entre littérature et spectacle, d’une part, société et politique, d’autre part. Histoire des formes et histoire des pratiques sociales évoluent donc conjointement, et exercent une influence réciproque. Ni déterminisme ni réductionnisme donc, mais une authentique interprétation à plusieurs variables. Mais il y a plus : l’histoire joue également, pour les deux auteurs, un rôle clé dans l’analyse des formes du culturel, si bien qu’on peut parler de constructivisme. Toute évolution est rendue à un processus de long terme qui conjugue plusieurs niveaux de temporalité
[4].
Ensuite, par les objectifs scientifiques qu’ils mettent en avant. Ils manifestent une grande connaissance, trop rarement constatée dans la recherche de langue française, des modèles et résultats étrangers et affichent un internationalisme fécond. Mais ils font également montre d’un grand éclectisme dans les objets, outils et concepts mobilisés. Cette interdisciplinarité est d’autant plus appréciable que très controversée par une critique académique qui confond trop souvent ses propres insuffisances avec des obstacles épistémologiques et tente de faire passer ses lacunes pour de la prudence méthodologique. La relation entre droit et littérature ne va pas de soi, c’est un fait établi, mais c’est précisément pour cette raison qu’elle constitue un domaine d’étude privilégié et particulièrement porteur
[5].
Aussi exigeante (elle traque le « prêt-à-penser ») que courageuse (elle entre en conflit avec toute une
doxa critique), cette perspective est également convaincue : il s’agit de prendre en considération les marginalités de tous ordres qui jouent un rôle actif dans l’histoire du théâtre sous toutes ses formes. C’est là un programme ambitieux pour les études littéraires, comme le rappelle Ch. Biet dès l’introduction de son ouvrage : « En un mot, la littérature n’a jamais existé pour raconter des histoires sans difficultés ni problèmes, pour narrer des histoires de trains ou de carrosses qui arrivent à l’heure, de familles sans problèmes, de gouvernements lisses et solides : elle existe pour représenter les passions, les infractions, les obstacles, les désordres excessifs, exceptionnels, qui, par leur exceptionnalité, désignent les dysfonctionnements sociaux, physiques ou domestiques. Sinon, comment pourrait-elle être
intéressante si elle n’inquiétait pas, si elle ne posait pas des questions dont les réponses sont difficiles, si elle ne jouait pas des ambiguïtés qui attirent et qui frappent le lecteur ou le spectateur ? » (p. 11). Quoi d’étonnant, dès lors, à ce qu’une critique qui se consacre à l’exploration des marges et des déviances constitue elle-même une alternative herméneutique et s’attache à forger des modèles inédits… ? Quoi d’étonnant à ce qu’elle définisse « une certaine vision de l’âge classique », salubre et nécessaire
[6] ? Et à ce qu’elle prenne pour objet privilégié la comédie et, plus largement, la « nébuleuse » des formes comiques, genres mineurs, catégories génériques « hybrides » et intégratrices, qui n’ont renoncé ni au « bas-corporel » ni à l’« actualité » ni, surtout, à l’« irrégularité » ?
Enfin, ces deux ouvrages sont proches par les notions mobilisées, en particulier, celles de « jeu » et de « désordre ». Derrière la notion de jeu, il y a bien plus qu’une analogie ou une métaphore : un véritable concept opératoire. Le jeu désigne en effet les configurations complexes qui régissent les relations entre esthétique, droit, politique, société et économie. Refusant les facilités de l’universalisme autant que de l’essentialisme, cette notion relativiste permet de penser les dysfonctionnements, les disjonctions à l’œuvre dans l’espace social, qui battent en brèche les structures, les principes d’organisation et suggèrent le désordre jusqu’au sein même de l’ordre, qu’ils sapent et renforcent à la fois, dans une subtile dialectique du pouvoir.
Ni tout à fait subversif ni tout à fait conservateur, le théâtre et la littérature entretiennent donc avec l’ordre social une relation ambivalente de contestation larvée et de restauration timide. Ils consistent en un déséquilibre compensé sans réelle crise ni rupture. En définitive, cette alternative critique se place sous le signe de l’herméneutique du dévoilement. Elle propose une vision plus décalée qu’iconoclaste de l’âge classique, considéré comme un coup de force idéologique ; mais aussi de l’ordre social, considéré comme un équilibre fragile entre des tendances contradictoires. La littérature et le spectacle dans leur ensemble sont abordés sous l’angle du « plurivocalisme » (carrefour d’influences et de positions concurrentes) et de l’hétéronomie (en dépit de leur autonomie apparente, ils constituent un espace sous tension sujet aux débats contradictoires).
Quant au désordre, il est envisagé dans sa relation dialectique à un ordre social sous-jacent, qu’il traverse par ses mises en questions et qu’il dynamise par son pouvoir de suggestion, de projection. Il suppose l’imbrication des règles et des normes, le conflit des légitimités, la dilution des référents traditionnels dans un univers relativiste, combinatoire, où les valeurs et les représentations se conjuguent indéfiniment. Il désigne, enfin, le caractère jubilatoire et festif de l’évocation du virtuel, du probable, de l’ambivalence.
Anticonformiste, complexe, cette conception du savoir est encore militante : elle repose sur l’idée selon laquelle la compréhension non dogmatique de la constitution, aux 17e et 18e siècles, de notre modernité constitue une clé herméneutique pour comprendre le monde contemporain. Ainsi Guy Spielmann affirme-t-il à propos du mythe, largement entamé par son livre, du « classicisme triomphateur » : « J’ai insisté à plusieurs reprises sur la valeur idéologique du “Grand Siècle” dans la constitution de l’identité française ; il ne s’agit pas en effet d’une période historique comme une autre, mais d’un moment fondateur dont la prégnance s’est maintenue intacte pendant trois siècles, car, sous un assez mince vernis républicain, la France contemporaine recèle encore des structures culturelles et intellectuelles fort proches de celles de l’Ancien Régime » (p. 523).
Et Ch. Biet de préciser : « La seconde partie du 17e siècle et le début du 18e siècle débouchent alors sur un moment de crise des valeurs, une période de négociation en profondeur, représentée par la littérature. C’est peut-être pour cela que cette période nous intéresse, en ce moment de passage du 20e au 21e siècle, à tous égards. Crise des valeurs, négociation, règne de l’argent acquis, quelles qu’en soient les manières, trouble des consciences et des apparences, porosité sociale, hiérarchies contestées, tout s’accorde à nous laisser établir des parallèles producteurs de réflexion » (p. 382).
À ces mérites s’en ajoute un dernier : celui de réussir le difficile équilibre entre synthèse des travaux accomplis et valeur programmatique ouvrant très largement sur des problématiques à venir. Mais ces deux ouvrages, proches sur bien des points, reposent aussi sur des approches singulières.
Une certaine vision de la littérature
Ch. Biet poursuit sa réflexion sur l’interaction entre droit et littérature du point de vue du champ littéraire en étendant corpus et domaine d’étude
[7]. Il part du postulat selon lequel le socle historique, politique, social et économique de l’âge classique, cristallisé dans la matrice juridique et judiciaire, exerce une influence décisive sur la culture des hommes de lettres et de théâtre. Ceux-ci sont en effet formés au droit, qu’ils ont parfois eu l’occasion d’exercer ensuite dans leur métier, comme le montrent leurs biographies. Mais cette compétence professionnelle, cette inculcation de savoir, de savoir-faire et de savoir-être informent leur vision du monde et trouvent donc naturellement une transcription, une « réinterprétation » littéraire et dramatique à plusieurs niveaux.
Tout d’abord, au niveau de la représentation esthétique : on retrouve dans les œuvres des figures juridiques, qui s’expriment à la fois à travers les personnages et, plus généralement, à travers les intrigues. Ainsi se mettent en place au sein même des textes des « fictions juridiques et judiciaires », des études de « cas » litigieux qui sont très littéralement débattues dans l’espace littéraire. On constate notamment l’engouement pour les transcriptions littéraires de factum, ces mémoires, ces pièces judiciaires qui contiennent « som-mairement le fait, sur lequel contestation est intervenue entre les parties ». La littérature se fait volontiers casuistique, en mimant les procédures et les structures du droit et de la justice, en prenant une part active à l’administration de la « preuve ».
De plus, ces fictions mettent en scène des personnages « en défaut de loi commune ». Les « vides » du système juridique de l’Ancien Régime permettent en effet à certaines personnes de bénéficier d’un certain degré d’autonomie et d’une « capacité » irréductible à une quelconque tutelle : les veuves (elles échappent à la fois au père et au mari), les cadets (ils sont écartés des règles de la succession par la loi salique) ou encore les bâtards (l’illégitimité de leur naissance les soustrait au tout-puissant pouvoir des pères) : tous personnages que leur statut juridique met à l’écart du jeu social et, comme tels, rend paradoxalement maîtres de leur destin individuel.
Mais la littérature dépasse de loin cette fonction de transcription. Elle est bien plus qu’une illustration du droit : elle en fournit une « interprétation ». C’est là une conclusion forte de l’ouvrage que de poser, bien au-delà de toute analogie, de toute critique simplement thématique, un système d’équivalence entre droit et littérature. De la même façon que le droit est un « concept d’interprétation » qui mobilise tous les ressorts du littéraire
[8], la littérature occupe une position symétrique et mobilise le droit pour le mettre en question et même en crise. Elle en interroge les « vides », les points aveugles, elle l’« expérimente », elle le « met à l’épreuve »…
Mais au-delà même de cette fonction conjointement herméneutique et critique, la littérature se fait « projection » : elle « suggère » des mondes possibles. Ainsi, elle ne vise pas seulement l’« interaction » mais aussi la « performation ». Texte et spectacle concourent à engendrer des « prédictions créatrices »
[9]. Si bien qu’on peut envisager les structures et les codes esthétiques (récits, métaphores, style, coups de théâtre, clôtures…) en fonction d’une pragmatique textuelle et spectaculaire. Elle ne sont pas, loin s’en faut, sans efficacité symbolique : le lecteur est assimilable à un « juge » qui exprime en dernier ressort sa conviction ; le spectateur est le plus souvent participatif
[10]. Ainsi, la littérature, quand elle se saisit du droit, exerce une fonction à la fois d’expérimentation, de critique et de proposition. Au-delà de toute illusion référentielle, elle est donc représentation au sens plein du terme : « Ainsi, dans ce feuilleton théorique, méthodologique et littéraire, on a pu voir, je l’espère, combien l’ensemble du 17
e siècle fonde sa pratique littéraire sur une observation du droit et de ses procédures, voire sur un travail systématique d’emprunts structurels, rhétoriques, thématiques qui peuvent s’effectuer dans les deux sens. » (p. 381).
Mais au-delà de ces conclusions, de ce système cohérent d’explication, c’est à une succession d’études de cas que nous convie Ch. Biet, à travers, notamment, le questionnement du droit dans les Fables de La Fontaine ; la structure analogique entre Dieu, le Roi et le Père dans La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette ; les manipulations de la puissance instituante du mariage dans Les illustres Français de Robert Challe ; ou encore l’articulation de l’économie domestique et de l’économie politique dans la comédie Fin de Règne (chez Boindin, Barquois, Dancourt, Destouches, Regnard et Lesage en particulier).
Articulant théorie et pratique, il montre donc la fécondité des approches transversales, voire « traversières », et la pertinence de la grille de lecture du droit, de la justice, de l’économie politique, de la sociologie historique… pour comprendre le phénomène littéraire. Une virtuosité rare qui mérite d’être signalée, en dépit de quelques raccourcis théoriques.
Spectacle et spectaculaire à la Fin de Règne
Le livre de Guy Spielmann propose, une double réhabilitation. D’abord de ce qu’il faut bien appeler une « époque » et non, précise-t-il, une « période », catégorie scolaire et académique qui occulte la culture globale et l’histoire des mentalités : la « Fin de Règne », délimitée en amont par la mort de Molière en 1673 et en aval par la mort de Louis XIV en 1715. Presque toujours réduite à l’inflexion du règne de Louis XIV, marquée par l’usure du pouvoir et le retour à l’ordre moral, cette époque n’est ni une simple « crise » ni une « décadence » ni une « transition ».
C’est au contraire une période d’effervescence tant d’un point de vue quantitatif (près de 450 pièces produites) que qualitatif (« expérimentations » de formes comiques innovantes telles que « dancourade », « arlequinade »). C’est surtout une époque en complet décalage avec le dogme de l’âge classique censé être venu à bout des pulsions baroques et des agitations socio-culturelles de toutes sortes. C’est enfin une époque qui entame l’image d’un Grand Siècle « triomphant » et réhabilite les tensions, les courants, les influences les plus hétérodoxes : « On croyait la question du pouvoir pratiquement réglée par le triomphe de l’absolutisme ou, en tout cas, suspendue jusqu’aux confins de la Révolution ; on la trouvera posée toujours et partout dans une sphère socio-politique constamment au bord de l’anarchie et de l’explosion, mais dont un immense immobilisme centripète assura tant bien que mal l’intégrité un siècle entier après que ses structures porteuses eurent commencé à se désintégrer » (p. 51).
Partant, le livre propose de prendre en considération des pans entiers de notre patrimoine culturel le plus souvent oubliés ou même sciemment passés sous silence par le souci d’édification nationale d’une légende dorée. Ainsi de formes « hybrides », « complexes » comme la comédie « Fin de Règne », « du Soleil couchant », c’est-à-dire, pourtant, la production littéraire en vigueur à la Comédie-Française. Mais l’auteur va plus loin et met en évidence la richesse extrême de la production dramatique dans son ensemble. Au-delà de la vision déformante et surtout partielle des textes littéraires et de l’art officiel, inspirée par un « logocentrisme » académique, il convient de s’intéresser au vaste continent encore quasi inconnu du spectacle et du spectaculaire : représentation, pratique théâtrale, arts du spectacle et de la scène sont autant de réalités qu’il est indispensable de prendre en considération pour rendre compte de la production dramatique de l’âge classique.
La « performance théâtrale », selon la terminologie anglo-saxonne, attire l’attention sur les réalités matérielles de la représentation, à la fois techniques (ingénierie, machinerie), sociales (conditions de réception) et économiques (conditions de production). Elle permet d’aborder l’œuvre sous l’angle d’une création collective, au-delà des stratégies d’appropriation individuelle par un auteur en pleine recherche de statut, et de mettre en évidence le très grand pouvoir d’une force montante : le public. Le théâtre a partie liée avec l’élaboration d’une culture politique émergeante
[11].
Cette double approche permet de renouveler les objets d’étude, par la considération de l’immense corpus, très largement méconnu, de la Comédie Italienne (irréductible à la Commedia dell’arte), du théâtre de la Foire, de l’Opéra-Comique, mais aussi des formes carnavalesques, dont on sait l’importance politique. Ainsi est-on amené à s’interroger sur des formes considérées comme « mineures », ces mauvais genres dérangeants pour le pouvoir que sont la pastorale, le ballet, la parade, la pièce à machines… Car l’apparition dans l’économie du spectacle, sur les vestiges du mécénat public, de modes de régulation issus du marché a pour conséquence d’offrir une plus grande liberté aux artistes.
Mais cette optique permet aussi de mettre au point de nouvelles méthodes et de nouveaux outils d’analyse : « art total » avant la lettre, le spectacle à cette époque intègre peinture, danse, scénographie, chant, musique, machineries complexes, réflexion sur le bâtiment et l’architecture du lieu théâtral…. Aux arts du spectacle de savoir, par conséquent, tenir compte de cette réalité multiple des formes du spectaculaire. L’analyse iconographique, en particulier, tient une grande place dans cette démarche. Et ce n’est sans doute pas un hasard si G. Spielmann est aussi l’artisan, avec son équipe de Georgetown University, d’un site internet consacré à la diffusion d’images et de documents sur les arts du spectacle au Grand Siècle
[12].
Surtout, cette approche par la performance permet d’élaborer des problématiques nouvelles. En effet, l’engouement pour le spectacle traduit plus généralement un goût d’inspiration sensualiste pour le spectaculaire, qui n’est que le revers de la tendance à la « théâtralité » de la vie sociale, cette « société du spectacle ». Cela permet de relativiser, d’une part, le primat de la raison et du discursif sur les formes de la jouissance esthétique et, corrélativement, celui de l’ordre et des règles sur le trouble et l’indécision, cette « zone incertaine ». On passe, à cette époque, de Hobbes à Locke et les institutions fondatrices de la structure sociale, comme le mariage, n’en sortent pas indemnes, qui sont repensées à la lumière de l’individu autonome, de la relativité des valeurs ou encore de la poursuite de l’intérêt égoïste… En somme, « [l]’ambivalence [est] à l’ordre du jour ».
Cependant, ce théâtre considéré, littéralement, dans tous ses états, est loin d’être un théâtre subversif, en dépit de sa force de corrosion. Car la structure comique résiste, « bémolise » la portée des doutes qu’elle soulève pourtant avec une certaine vigueur : « Cette vision inquiétante se lénifie dans la bonne humeur et la légèreté du propos et se dissimule sous les oripeaux de poncifs dramatiques perpétués dans une ostentation mécanique qui touche à l’absurde ». L’art, une fois encore, résiste à toute récupération idéologique, si novatrice soit-elle : « Cette comédie n’est pas révolutionnaire dans le sens où elle inciterait le peuple à l’insurrection … Pourtant, il s’agissait bien là d’un théâtre d’agitation politique, sociale et esthétique, qui se permit des audaces parfois incroyables, qui refusa de se transformer en art officiel, en organe de tel ou tel groupe social. Pour la première fois, le théâtre se trouvait directement face à son public, mis à demeure non de jouer ce qui lui semblait bon, mais ce que le parterre réclamait. Autres temps, autres mœurs : alors que de nos jours on déplore que le commercialisme tue la création artistique, l’entrée des spectacles dans une logique de marché fut, à la fin de règne, un facteur décisif d’innovation » (p. 532).
Pourtant, ce livre qui ouvre beaucoup de débats est la « matrice d’un questionnement toujours renouvelé ». Cherchant à pourfendre tout dogmatisme, il résiste à la tentation trop confortable de tomber dans un autre. Il est donc stimulant à deux titres au moins. D’abord, par la richesse et la variété des pistes qu’il propose, des hypothèses qu’il risque. Ensuite, par le caractère ouvert de son propos, défini comme un « parcours heuristique » porté sur un « sujet d’ouverture ». Il se déplace sur l’« axe synchronique » des champs de savoirs et sur l’« axe diachronique » des périodisations, mais ne sort jamais de sa posture d’interrogation et non d’imposition des savoirs. Il réalise une mise à distance des préjugés de l’époque considérée, mais aussi de la recherche contemporaine et, enfin, chose rare et difficile, de ses propres obstacles épistémologiques, par une sorte d’auto-analyse : « L’évolution du travail de recherche dont ce livre est le fruit a suivi un parcours de découverte intellectuelle et esthétique au bout duquel j’ai dû réviser moi-même un certain nombre de notions que j’avais d’emblée tenues pour acquises » (p. 11). Disons que cet aveu vaut vœu.
Martial Poirson
Université Paris X-Nanterre
Comédie-Française
Patrick Nerhot, Questions phénoménologiques suivi de Lectures freudiennes, Paris, L’Harmattan 2002.
Les Lectures freudiennes, commentaire approfondi de certains passages de l’œuvre de Freud consacrés à la névrose, pourraient à l’évidence échapper au cadre d’une réflexion sur le politique. L’objet principal d’investigation de cette étude est, en effet, le psychisme de l’adulte ou de l’enfant à partir d’une interprétation de la théorie de la névrose.
Mais derrière cet intérêt apparemment exclusif pour l’individuel au détriment du collectif transparaît continûment la question cardinale des sciences sociales : comment connaître scientifiquement et rationnellement ce qui se donne à travers un comportement ou un discours humain préscientifique.
Malgré son caractère détaillé et précis, le texte ne constitue pas un commentaire exhaustif de l’œuvre de Freud mais plutôt une expérience authentique de lecture à travers laquelle P. Nerhot, prenant au sérieux l’hypothèse de l’inconscient, met à l’épreuve la méthode phénoménologique en posant la question du statut de l’énoncé, de la monstration qu’il supporte et de son rapport au principe de rationalité.
La monstration des énoncés et leur mise en ordre sous la forme d’une compréhension psychanalytique n’est pas de l’ordre de la construction logico-déductive dans la mesure où elle procède par le biais du récit. Pour autant, la méthode freudienne bien comprise ne se réduit pas à la simple reproduction de discours particuliers articulés par ailleurs, puisqu’elle avance une prétention à la rationalité scientifique et donc à l’universalité. Il en résulte donc la délimitation d’une région spécifiquement psychanalytique, distincte des faits d’évidence d’ordre psychologique, dans l’horizon de laquelle les faits se trouvent élucidés comme « monstrations des énoncés ». Cette région intentionnelle vise un type d’évidence qui témoigne « de l’“inconscient” qui, par nature, n’apparaîtra jamais, ne se montrera jamais ».
Ainsi, la théorie freudienne s’ordonne autour d’une scansion temporelle, dissimulée par la dogmatique mais révélée par l’herméneutique, tendue entre l’« avant » représenté par la névrose d’enfance et l’« après-coup » qui inaugure le principe même de l’analyse. Mais ce temps où la maladie ne se révèle qu’après-coup ne peut être entendu comme une entité positive, susceptible d’être révélée au grand jour, à l’instar d’une strate archéologique qui ferait du psychanalyste « un historien du psychisme » Par un anachronisme pleinement fondé, « il nous faut comprendre ce qui émerge de l’inconscient à l’aide non pas de ce qui a précédé mais de ce qui vient après ».
À travers un rapprochement entre Le petit Hans et Totem et tabou, P. Nerhot procède à la monstration de la scène originaire qui est ainsi présentée comme clé du complexe de la névrose infantile.
Dès lors, l’articulation entre le vif plaisir de toucher ressenti par l’enfant « primitif » et l’interdiction d’exécuter ce toucher doit être décrite non comme une suite d’évidences où l’une succèderait statiquement à l’autre, mais plutôt comme une tension dialectique où l’interdiction (le déplaisir, la castration) est déjà présente dans la pulsion (le plaisir du toucher). Autre manière d’arrimer le refoulé à son objet, de marquer le caractère fondamentalement ambivalent du mot « tabou » et, par là même, de subordonner la description de la névrose à la représentation d’un Ailleurs.
Cette méthode psychanalytique illustre avec force et puissance un trait essentiel de la construction scientifique à travers le choix des objets étudiés et surtout des concepts adaptés à déchiffrer la réalité sociale et politique. Il s’agit de décrire les modalités propres à l’approche dogmatique consubstantielle à toute compréhension scientifique en contournant le nécessaire oubli qui doit accompagner exercice routinier et réification des catégories. Ainsi en va-t-il de la sociologie d’Auguste Comte qui trouve dans le modèle exogène de la biologie non, certes, le contenu positif, mais bien la forme organique de sa théorie, confirmant ainsi la fécondité heuristique de la relation à un Ailleurs. De la sorte, ce qui, au premier abord, pourrait représenter un empiétement d’un champ d’investigation sur un autre, créant distorsion et confusion, constitue, au contraire, un point de fuite où se confirme la méthode scientifique.
Ainsi, dans le mode de raisonner de la dogmatique juridique, la règle déborde toujours déjà le comportement en lui-même indifférent et celui-ci est spontanément saisi comme un concept relatif : « l’avant » présupposant logiquement un « après ». « Si, d’une attitude quelconque, je sais percevoir un comportement juridique, c’est parce que je suis déjà à même d’accéder à ce visible qui montre une règle juridique ». Bien entendu, si la règle précède le comportement en le rendant visible, ce n’est pas parce qu’elle en permet une déduction de type syllogistique, dans la mesure où elle doit se fondre, plus que s’en distinguer, dans la perception d’un comportement afin d’en rendre possible la représentation. De la sorte, la monstration trouve sa définition la plus adéquate en se distinguant de toute réception passive susceptible d’être rendue par description et, à l’inverse, de toute construction hypothético-déductive ; ainsi épouse-t-elle véritablement « une conception active de l’acte de connaître ».
À travers l’inscription des comportements au cœur d’une distension temporelle, ce n’est certes pas la contingence de ceux-ci qui transparaît, mais, au contraire, leur modalité réelle d’existence pour la perception – qui les fait être et être perçus – en tant qu’ils sont toujours déjà parties d’une totalité au sein de laquelle ils s’ordonnent et se fixent en pratiques. Il ne s’agit donc pas d’opérer une rétrodiction, entreprise artificielle de construction pure et simple d’un passé conçu comme « moment historique » séparé, mais de découvrir l’articulation entre la régression et la projection, d’un « après » vers son « avant » et d’un « avant » vers son « après ».
Le travail de P. Nerhot prend toute son épaisseur dès lors qu’on le considère dans son contexte institutionnel, où se réunissent, dans une démarche originale, les approches de théories du droit, de philosophie et de sciences sociales. Professeur dans le département de philosophie du droit de l’Université de Turin et auteur de nombreuses publications consacrées à la connaissance juridique, c’est bien à partir du droit comme corps de savoir positif, que P. Nerhot formule, comme en un terreau favorable, une interrogation autour du concept de règle. Mais, de manière assez originale, la question, tout d’abord suscitée et informée par la connaissance du droit, se détache de toute considération juridique pour acquérir le caractère autonome propre aux questions de philosophie et, en l’espèce, de phénoménologie. Ainsi, un glissement dans le questionnement s’opère qui se détourne du droit positif en tant que tel pour se porter vers la connaissance rationnelle en général (de type philosophique), puis vers la connaissance des comportements propres aux sciences sociales. Ce faisant, sont mises en lumière des acceptions assez radicalement distinctes du terme de « règle » qui regroupent ainsi les règles purement prescriptives du droit et les règles méthodologiques des sciences humaines, toutes ramenées au rang de monstrations des faits.
Par ailleurs, le livre s’inscrit au cœur d’un espace ambigu, prenant position contre une modernité – qui « a posé que le secret du monde se montre à la surface des choses », par une « culture de l’interprétation » et dans un subjectivisme oublieux du principe de rationalité – pour en faire pourtant un objet d’investigation. En questionnant la méthode scientifique, c’est bien le positivisme philosophique, conçu comme « l’herméneutique la plus achevée de la pensée occidentale moderne », qui se trouve mis en lumière.
Enfin, il contient une véritable expérience de lecture de l’inconscient dont peu à peu l’objet devient l’écriture et la recherche de la connaissance elle-même. De proche en proche, en décrivant le geste théorique freudien, à travers ses mécanismes, ses habitudes propres mais aussi ses impasses, P. Nerhot offre indirectement une clé permettant de déchiffrer l’originalité de son entreprise.
David Smadja
Institut d’études politiques
Cycle supérieur de Pensée politique
[1]
Cf. les travaux du V
e congrès français de droit constitutionnel, Toulouse 6, 7 et 8 juin 2002, Atelier 1 : « Les controverses constitutionnelles » (coordonnateur, D. Rousseau) et Atelier 2 : « Modernité et constitution » (coordonnateur : A.-M. Le Pourhiet).
[2]
Sur le constitutionnalisme,
cf. Olivier Beaud « Constitution et constitutionnalisme », dans Philippe Raynaud, Stéphane Rials (dir.),
Dictionnaire de philosophie politique, Paris, PUF, 1996, p. 118 et suiv. Sur la monarchie,
cf. E. Le Roy Ladurie,
Les monarchies, Paris, PUF, 1986 ; Stéphane Rials, « Essai sur le concept de monarchie limitée » (autour de la Charte de 1814), dans Stéphane Rials,
Révolution et contre-révolution au xix
e
siècle Paris, Albatros, 1987, p. 120 ;
Pouvoirs, 78, 1996, notamment Ph. Lauvaux, « Les monarchies inventaires et types », p. 33 et suiv.
[3]
Charte de 1814, art. 19 : « Les chambres ont la faculté de supplier le roi de proposer une loi sur quelque objet que ce soit et d’indiquer ce qui leur paraît convenable que la loi contienne ».
[4]
Robert de Jouvenel,
La République des camarades, Genève, Slatkine, Paris, H. Champion, 1979. Sur tous ces points,
cf. « Les tribulations du parlementarisme », dans Christian Bidégaray, Claude Émeri,
La Constitution en France de 1789 à nos jours, Paris, Armand Colin, 1997, p. 218-238.
[5]
Vormärz désigne, dans l’historiographie allemande, la période qui va du congrès de Vienne de 1815 à la révolution de 1848.
[6]
Robert A. Dahl,
L’analyse politique contemporaine, trad. de la 2
e éd. angl. par Iain Whyte, Paris, Robert Laffont, 1973.
[1]
(1885), Paris, Flammarion, 1985 p. 37.
[2]
Robert Abirached,
Le théâtre et le prince, 1881-1991, Paris, Plon, 1992, p. 200.
[3]
Tous deux publiés en 2002 chez H. Champion.
[4]
Voir Martial Poirson, « La construction sociale de la valeur esthétique »,
Ecoflash, CNDP, novembre 2002.
[5]
Comme l’atteste en particulier la production américaine sur ce domaine. Ces questions ont été débattues récemment lors de deux colloques : la conférence internationale de Nice « Le droit et la littérature », des 28 et 29 juin 2001 ; et, plus récemment, le colloque international de Paris portant sur « Les représentations du procès », du 29 mai au 1
er juin 2002 au Palais de Justice de Paris. Pour un état des recherches, voir les collectifs « Droit et littérature »,
Littératures classiques, 40, automne 2000, et « Droit et littérature »,
Europe, avril 2002. Un prochain numéro de la revue
Europe doit publier les actes du colloque « Représentations du procès ».
[6]
Cette tendance critique est d’ailleurs relayée aujourd’hui par la création récente d’une collection d’édition de textes rares : le « Studiolo-Théâtre », diffusée par les éditions Lampsaque.
[7]
Voir Ch. Biet,
Œdipe en monarchie : tragédie et théorie juridique à l’âge classique, Paris, Klincksieck, 1994 et le collectif qu’il a codirigé,
La famille, la loi, l’État : de la Révolution au Code civil, Paris, Imprimerie nationale, Centre Georges Pompidou, 1989.
[8]
Ronald Dworkin,
L’empire du droit, trad. de l’angl. par Elisabeth Soubrenie, Paris, PUF, 1994, p. 100.
[9]
Robert K. Merton,
Éléments de théorie et de méthode sociologique, trad. de l’angl. par Henri Mendras, Paris, Armand Colin, 1997, p. 136 et suiv.
[10]
Cf. Ch. Biet, « L’avenir des illusions ou le théâtre de l’illusion perdue »,
Littératures classiques, 44, hiver 2002, p. 175-214.
[11]
Voir aussi, sur ce point, Jeffrey S. Revel,
Contested Parterre. Public Theater and French Political Culture 1680-1791, Ithaca & Londres, Cornell University Press, 1999.
[12]
« Spectacles du Grand Siècle » :
http:// www. georgetown. edu/ spielmann/ opsis. Signalons aussi le site de Barry Russel « Le théâtre de la Foire à Paris » :
http:// www. foires. net et la construction en cours du site de synthèse C.A.E.S.A.R. :
http:// www. editors@ caesar. org.