2002
Raisons politiques
Dossier
Les avertissements d’un artiste et d’un spirituel. Wassermann et la montée des périls en Allemagne (1897-1934)
Stéphane Michaud
Professeur de littérature comparée à l’université Paris III-Sorbonne nouvelle, président de la Société des études romantiques et dix-neuviémistes, Stéphane Michaud est un spécialiste de l’histoire des femmes et des relations littéraires franco-allemandes. Il a dernièrement publié Lou Andreas-Salomé, l’alliée de la vie (Le Seuil, 2000).
L’œuvre de Jakob Wassermann (1873-1934), romancier au succès international dont la figure est aujourd’hui tombée dans un injuste oubli, interroge avec passion la double identité juive et allemande. Ami de Schnitzler et d’Hofmannsthal, l’auteur plonge ses racines dans la langue et la culture germaniques. D’un autre côté, il adhère pleinement au monde juif, dont il ne partage cependant pas la foi religieuse. S’il ne peut empêcher la haine d’enfoncer un coin entre les deux faces d’une même humanité, ses avertissements frappent par leur fermeté et leur lucidité.
The work of Jakob Wassermann (1873-1934), an internationaly famous novelist, whose figure has fallen today into unfair oblivion, passionately questions the double, Jewish and German, identity. As a friend of Schnitzler’s and Hofmannsthal’s he is deeply rooted in the German language and culture. On the other hand, he fully adheres to the Jewish world, even if he does not share its religious values. Indeed he cannot prevent hatred between the two sides of one same humanity, but one can but be struck by his forceful and lucid warnings.
« Je ne suis qu’un miroir : une série d’images et de visages s’y rencontrent qu’il a conservés … Ma responsabilité est d’écrire l’histoire, de représenter le destin, de pénétrer le tissu de l’époque. »
Wassermann, Etzel Andergast
« Maîtriser le chaos en le soumettant à la forme plastique, il n’est pas d’autre enjeu pour l’individu, la nation, l’humanité. »
Wassermann
Plus qu’aucuns autres, les écrivains juifs allemands ont été sensibles à la montée des périls. Ils y étaient directement exposés. L’antisémitisme les avertissait de la décomposition de la société. Je m’intéresserai ici, entre tous, à un romancier et nouvelliste, jadis rival heureux de Thomas Mann et aujourd’hui largement tombé dans l’oubli, en dépit de quelques tentatives de réhabilitation. Moins connu que le Viennois Stefan Zweig, que le Galicien Joseph Roth ou le Silésien Arnold Zweig, dont l’amitié de Freud garde pour nous le nom vivant, Jakob Wassermann est l’aîné de cette génération d’écrivains nés dans le dernier quart, voire les dernières années du 19
e siècle
[1]. Auteur à forts tirages, maintes fois comparé à Balzac ou Dostoïevski, et largement traduit de son vivant, il fait aujourd’hui un timide retour. L’éclat affaibli dont il luit paraît toutefois bien modeste en regard de l’estime dans laquelle le tenaient ses contemporains, Schnitzler, Rilke et Hofmannsthal, Heinrich et Thomas Mann ou Döblin encore. Il ne laisse guère deviner sa vraie stature.
Passionnément attaché aux deux mondes dans lesquels il plonge ses racines – la judéité et la germanité –, qu’il se refuse à séparer tant ils lui sont consubstantiels comme homme et comme artiste, il fouille cette problématique rencontre avec toute l’énergie d’une déchirure intime. Les valeurs de justice et d’humanité, auxquelles il en appelle comme à un foyer commun susceptible de les réconcilier, se révèlent pourtant d’une éminente fragilité : couvertes par le bruit de la haine, elles ne peuvent que plier devant la lâcheté ordinaire, l’irrémédiable paresse du cœur qui tiennent lieu d’ordre.
Wassermann a payé le prix de sa lucidité : s’il s’est établi très tôt en Autriche, où il se sentait moins menacé que dans son Allemagne natale, l’incompréhension l’a poursuivi. Le désaveu que lui adresse Thomas Mann, au lendemain de la publication de son autobiographie,
Mon itinéraire comme Allemand et comme Juif (1921), en offre une illustration sensible. L’ami avec lequel il avait débuté un quart de siècle plus tôt, à Munich, lui reproche de noircir arbitrairement le tableau : il généraliserait hâtivement un malaise personnel
[2]. Thomas Mann devait s’aviser un peu tard de la pertinence de l’analyse. Wassermann, atteint dans ses convictions intimes par l’arrivée au pouvoir d’Hitler, meurt d’épuisement et de maladie quelques mois plus tard, en janvier 1934. Les éditions Fischer, dont il est l’une des gloires, ont refusé ses derniers livres. La docilité au nouveau régime et les intrigues financières de sa première femme l’ont emporté sur la littérature. Wassermann n’est plus reçu chez les siens. Il est cantonné dans son « coin » des montagnes de Styrie, pour reprendre le titre du dernier livre de son Journal qui, avec son dernier roman, paraît à titre posthume à Amsterdam, chez l’éditeur des écrivains allemands en exil
[3].
Si l’Allemagne resta sourde aux avertissements, est-ce une raison pour ne pas leur prêter attention ? La passion de la justice qui habite l’écrivain, son pessimisme foncier (parfois soulevé dans ses œuvres les moins maîtrisées par une foi quasi messianique en un renouveau), désignent comme une ombre lumineuse dans les ténèbres de cette période. L’aventure intérieure de l’artiste, voué à la netteté de la forme conquise sur le chaos intérieur originel, prend valeur d’exemple. Et son plaidoyer demeure, lorsqu’il adhère contre toute raison à un monde habitable et pluriel, où l’hospitalité, que ses contemporains ont travestie en une sinistre grimace, serait l’une des faces de la justice.
Allemand et Juif : l’impossible accord
Le livre par lequel Wassermann atteint à la célébrité, Les Juifs de Zirndorf (1897), s’interroge avec force sur la coexistence des deux communautés juive et allemande, en Allemagne. Le courage se manifeste sur deux fronts : l’auteur s’affiche solidaire de sa communauté persécutée, mais il ne craint pas davantage de présenter cette identité en crise. Comment doit-elle évoluer pour prendre sa place dans le monde contemporain ? Wassermann place ses espoirs dans le mouvement de laïcisation engagé au siècle des Lumières par Moses Mendelssohn, qui avait rallié au monde moderne les Juifs fixés sur le passé et exclusivement voués à l’attente du messie. Détaché de la foi de ses pères, l’écrivain adhère aux valeurs laïques. Il place l’intrigue dans sa Franconie natale, dont le paysage apaisé forme le contrepoint de l’emportement ou de la résignation de ses habitants.
Avant de plonger en plein monde contemporain, puisque l’action se situe en 1885, soit douze ans avant sa sortie, le livre s’ouvre sur un prélude, à la fois largement imaginaire dans le détail des faits et directement inspiré des meilleures sources
[4]. Le lecteur est transporté au 17
e siècle, au lendemain du traité de Westphalie. Le pays garde la mémoire des exactions fraîchement commises pendant la guerre de Trente Ans par les armées étrangères, suédoises notamment. À cette blessure s’ajoute pour la communauté juive de Fürth, méprisée, rançonnée, la mémoire des pogroms. Tout commence avec l’irruption d’un vieux Juif étranger. Zacharias Naar vient prêcher à la synagogue l’arrivée du Messie : il serait apparu à Smyrne et porterait le nom de Sabbataï Zévi. Il affranchira ses frères du mépris et de l’insécurité auxquels ils sont voués. Il leur rendra une patrie en Orient. Les paroles du vieux déclenchent une longue crise d’hystérie collective : la foule se livre au délire, à l’orgie. Les débordements sexuels s’affichent en plein jour. À la faveur de ces bacchanales, une jeune mère célibataire, Rachel Maier, qui déteste père et mère et toute la piété juive, tente de faire accepter par les siens l’enfant qu’elle porte d’un étudiant chrétien d’Erlangen. Le père de Rachel, Nathan, entre dans son jeu. Il prête naïvement foi à une imposture adroitement soufflée à ses oreilles par le père de l’enfant : l’enfant à naître serait une petite fille de conception divine et virginale ; elle serait appelée à devenir l’épouse du Messie annoncé à Smyrne. Zacharias Naar lit à l’assemblée une lettre de Sabbataï Zévi à sa fiancée Zirle, native de Fürth, et demande aux Juifs s’ils sont prêts à partir rejoindre le Messie.
Bientôt la communauté se met en route, non sans s’être livrée à des dérèglements. Elle arrache une grande inscription juive au monument qu’avaient laissé les armées suédoises en partant. La reconquête attente à un symbole de la concorde retrouvée et remet en cause la fragile réconciliation. Mais qui écoute les avertissements que relaient certains transfuges chrétiens, selon lesquels une conspiration serait en marche contre les Juifs ? Plus grave encore, la cohorte qui s’ébranle en cet hiver est menée par un fils de pasteur, un certain Wagenseil. Le jeune homme a abjuré le protestantisme pour se rallier au nouveau Messie et suivre la belle Zirle. La communauté chrétienne entend bien venger l’affront. La garde civile de Nuremberg arrête la troupe des fuyards, à quelques lieues à peine de la ville qu’elle vient de quitter sous une violente pluie. L’appel « aux armes » du jeune Wagenseil provoque la catastrophe : la cohorte des gueux aux lourds chariots embourbés est massacrée et mise en déroute.
Les survivants n’ont plus qu’à rebrousser chemin. Suprême épreuve, au moment où ils reviennent en arrière, ils apprennent que le Messie auquel ils avaient cru et qu’ils s’apprêtaient à rejoindre… s’est converti à l’islam. Zacharias Naar et Zirle disparaissent pour jamais.
Le prologue se conclut sur ces lignes :
« Sabbataï se fit musulman, d’aucuns disent en apparence. Le Juif se fit adepte de la civilisation moderne, d’aucuns disent en apparence. D’aucuns disent de lui qu’il serait le séducteur, le pervers incarné et comprendrait mieux la scène du monde que ceux qui y sont établis. Une chose au moins est sûre : comédien ou sincère, ouvert à la beauté ou haïssable, lascif ou ascète, charlatan ou joueur, fanatique ou vil esclave, le Juif est tout cela. Qui l’a fait ainsi – l’histoire, la douleur ou le succès ? Dieu seul le sait. Une image incommensurable se dégage à nos yeux, car il en va de l’identité d’un peuple comme de l’identité d’un individu : son caractère est son destin » [5].
La structure des phrases, dans leur ressassement comme dans la netteté de leur balancement, entérine une fatalité : la défiance est un fait ancien, que rien ni personne ne parvient à vaincre. Le doute sur la sincérité du Juif empoisonne sa condition.
Le récit proprement dit se place au village de Zirndorf, que les Juifs auraient fondé au terme de leur piteuse aventure et dont Wassermann comprend le nom (mot à mot « village de Sirn »), comme une déformation chrétienne de « Sion ». Le protagoniste, Agathon Geyer, descendrait du garçon auquel Rachel Maier a donné le jour dans la confusion de la déroute. Agathon, quoique juif, a quelque chose de sa lointaine ascendance chrétienne. En révolte contre le monde juif, le jeune homme qui brise en lui-même les « vieilles Tables de la Loi » a quelque chose d’un libérateur. Wassermann se garde toutefois de lui prêter aucun trait triomphal. À preuve, la conduite du récit, confiée à un représentant moderne de la communauté établie à Zirndorf.
Le roman s’inscrit dans la tradition allemande, que Wassermann a illustrée plus d’une fois, du roman de formation. Agathon s’interroge sur son appartenance à ce singulier peuple, élu et pourtant victime. Le jeune homme est tenté à la fois de s’en désolidariser, en se convertissant au christianisme, et de le sauver, de le conduire sur de nouvelles routes. Il en assume finalement le lot.
L’auteur n’a cessé de se reconnaître dans cet ouvrage inaugural. Le livre, sans compromis ni complaisance, se réclame de la rectitude qui, de Goethe à Hofmannsthal dans le monde allemand, est la loi organique de l’art : à travailler dans le registre des formes à créer des personnages autonomes, il accède au symbolique, à la
Gestalt qui s’adresse à l’œil et à l’oreille intérieurs
[6]. Les explications que Wassermann donne de la genèse du livre sont éclairantes :
« Lorsque j’ai écrit, à l’âge de 23 ans, Les Juifs de Zirndorf, je m’attaquais à des éléments primitifs, ceux de mes ancêtres, aux mythes et légendes d’un peuple dont je devais me considérer comme le rejeton ; mais, d’un autre côté, je voulais représenter sous une forme synthétique, mythique et très simplifiée, la vie présente, le devenir de ce peuple … J’ai écrit ce livre sans y réfléchir consciemment, comme on raconte un rêve ou comme on obéit à un ordre … C’était une prise de parole, une confession, la libération d’un cauchemar qui avait saccagé ma jeunesse. Combien d’autres, solidaires de cette mutation, ont ressenti le livre comme une libération collective. Ils se sentaient confirmés. D’emblée je m’affichai à visage découvert, geste qui me rallia les indécis, les lâches. Plus d’un s’adressa à moi avec le désir de provoquer une révolution, et se présenta comme de mes disciples. Mais j’étais incapable de satisfaire leur attente, puisque la voie qu’ils m’avaient tracée n’était pas la mienne. D’autres m’accablèrent : j’étais pour eux un renégat, ils ne supportaient en ces matières aucune publicité et trouvaient sotte et dangereuse toute politique autre que celle du silence. Le monde allemand ne manifesta qu’indifférence ou refus, à l’exception de quelques groupes accessibles à la littérature et à ses créations. On se contenta en général d’enregistrer le livre et de l’admettre au musée de la littérature. J’épouvantais les fonctionnaires préposés à l’art et au bon goût » [7].
Tout le combat de Wassermann pour trouver sa place au carrefour des deux communautés, dans un dialogue vivant qui les rende chacune à elle-même, est là. Mais les Juifs tentés de se fondre dans le monde laïc moderne, dépasseront-ils leurs incertitudes ? L’Allemagne sa sécheresse, sa dureté ? Wassermann a peut-être brûlé tous ses vaisseaux à s’avancer à visage découvert.
La situation a bien changé au lendemain de la première guerre mondiale. Les troubles s’alimentent à un malaise politique (tentative de putsch par la République des Conseils, agitation spartakiste), à la crise économique et sociale liée à la défaite, à l’inflation et au chômage. Le mécontentement est gonflé par la rumeur, accréditée par l’état-major, selon laquelle l’Allemagne n’a pas été vaincue militairement, mais poignardée dans le dos par les Rouges et les Juifs.
Dans la mesure où l’antisémitisme prospère, Wassermann quitte provisoirement le terrain du roman et monte au créneau. Soutenu par une notoriété désormais bien établie, puisque le roman Christian Wahsnschaffe (1919) lui a ouvert les voies du succès national et international, il témoigne de ses valeurs, marque sans ambiguïté son adhésion à un peuple persécuté. Le débat, il le sait depuis longtemps, est empoisonné, sinon désespéré : toute tentative pour le ramener dans les limites de la raison se heurte chez l’adversaire à une fin de non-recevoir. Aussi n’avance-t-il aucun argument. Il se délivre d’un insupportable fardeau. Il confesse être habité, comme Allemand et comme Juif, par une dualité conflictuelle dont les termes paraissent incompatibles. Médecin, il se penche sur une épidémie. Homme, il dit la souffrance qu’il a à l’Allemagne plus qu’à sa judéité. S’il espère enfin, contre toute espérance, convaincre quelques rares lecteurs, c’est par l’amour qui, en dernier lieu, inspire sa conduite.
L’exigence intérieure d’authenticité ou les dimensions politiques et morales de l’hospitalité
Wassermann lève le masque de l’adversaire : il dévoile l’hypocrisie généralisée qui crée une situation intenable. Les Juifs, qui habitent l’Allemagne parfois depuis de longues générations, sont les victimes d’une mascarade : le Reich a beau leur avoir reconnu, dès sa fondation en 1871, la plénitude des droits civils et civiques, ils demeurent des étrangers. Ils ne sont que des hôtes dans le pays d’accueil. Provisoires, interdits d’établissement, ils n’appartiennent pas à la famille allemande. Anonymes, indifférents, leur lot est de passer. Car les services rendus au pays, et qu’ils ont parfois payé de leur vie, ne les y intègrent en rien. Ils sont tolérés, à titre temporaire, l’étonnement étant qu’ils soient toujours là. La vieille méfiance, les vieux ragots qui, depuis le Moyen Âge, attribuent aux Juifs des crimes imaginaires (meurtres d’enfants, empoisonnement des fontaines) parlent donc plus fort que la loi. L’intégration des Juifs, leur assimilation, reste un leurre. Leur malheur est de croire à des garanties périmées, que leurs partenaires considèrent désormais comme des chiffons de papier.
Il y a près d’une décennie déjà, lorsque Wassermann s’exprime, que l’Allemagne renvoie les Juifs au statut d’hôtes
[8]. Mais sa protestation s’alimente à un scandale : l’insupportable dégradation que subit un mot qui avait valeur de pilier dans la tradition. Par un douloureux paradoxe, l’hospitalité n’est plus, comme dans la Bible et la tradition juive, empressement devant l’étranger conçu comme l’envoyé de Dieu. Les trois anges qui, dans
La Genèse, passent devant la tente d’Abraham, aux térébinthes de Mambré, et que ce dernier traite avec tous les honneurs dus aux voyageurs dans la civilisation bédouine ou pastorale, sont la voix même de Dieu. Ils renouvellent l’alliance passée par Jahwé avec Abraham, l’actualisent en lui promettant la naissance d’un fils, neuf mois plus tard. L’Allemagne impériale, en revanche, et plus encore la République de Weimar, née de l’humiliation de la défaite de 1918, misent sur l’exclusion. Ennemies du cosmopolitisme et soucieuses de tracer des frontières, elles craignent la rencontre et souillent l’hospitalité. Désormais frauduleuse, celle-ci contraint ses bénéficiaires à souscrire à leur exclusion, à s’accepter comme boucs émissaires virtuels.
La perversion est particulièrement sensible quand on pense à la vitalité du mot hôte (Gast) dans la langue germanique, où il s’entoure de toute une constellation d’adjectifs. L’Allemagne des Lumières et de l’âge classique avait encore largement vécu sur un fond biblique et antique. Le monde gréco-romain, en particulier, place l’hôte sous la protection directe du maître des dieux, Zeus ou Jupiter. C’est l’un des ressorts de L’Odyssée et de L’Énéide. Les dieux eux-mêmes, comme le montre l’histoire de Philémon et Baucis qui accueillent Jupiter et Mercure, ne dédaignent pas de venir visiter la terre pour s’assurer de la pérennité du lien. Chez Hölderlin, chez Nietzsche, l’hospitalité prend valeur cardinale. Gage de la récon-ciliation qu’instaure la poésie dans l’instant où elle est proférée et de la communion qu’elle établit alors, l’hospitalité anticipe chez le poète Souabe le retour des dieux ; chez le philosophe du Zarathoustra, elle est la pierre de touche de l’humanité. Rilke encore, au tournant du siècle, donne à Dieu le visage de l’hôte. Dans la prière du moine, au Livre d’heures, l’Éternel a en commun avec le voyageur la liberté de qui ne se fixe pas. Plus généralement, la poésie de Rilke suggère que le malheur des hommes vient de ce qu’ils refoulent l’étranger, ne savent plus percevoir la mort logée au cœur de la vie et, du coup, entretiennent un rapport perturbé à la vie.
Refusant de légitimer la violence faite au faible, Wassermann démasque une liquidation insidieuse qui n’ose pas dire son nom. Si la justice est l’une des valeurs cardinales de ses romans, l’hospitalité en est l’avers. Que domine ce que notre romancier appelle « la paresse du cœur » – autrement dit l’égoïsme des intérêts matériels – et l’hospitalité, vidée de toute signification, devient l’instrument de l’arbitraire. Manteau de la haine, elle fonde l’oppression.
Un beau roman, plus sobre dans son intrigue que les ouvrages précédents, mieux maîtrisé aussi, Caspar Hauser ou la paresse du cœur (1908), avait posé la question : l’Allemagne était-elle encore capable de l’aventure de la rencontre, de l’hospitalité ? Le pays saurait-il se ressaisir ?
Le livre se penche sur l’énigme d’un personnage historique, sur le destin de ce jeune homme d’environ 17 ans, étranger au langage des hommes, apparu un beau jour de 1828 sur la place publique de Nuremberg. La lettre dont il est porteur le désigne comme enfant trouvé, sans père ni mère. Elle recommande de l’enrôler dans la milice, puisqu’il en a l’âge, ou de le laisser périr, si la société ne veut pas de lui.
Wassermann ne s’intéresse pas à la dimension psychologique qu’a retenue après lui Peter Handke : le cas de l’enfant-loup et son apprentissage de la parole. Son attention va au drame social : l’Allemagne Biedermeier, chaudement serrée dans son ordre bourgeois, rejette tout élément étranger. Son conservatisme en fait l’alliée objective de l’arbitraire des princes. Elle a le cœur paresseux et laisse le champ libre aux sinistres intrigues de l’aristocratie. Celle-ci a juré la perte de son rejeton illégitime : elle l’éliminera sans pitié, après avoir liquidé l’enquêteur – fût-il magistrat haut placé – près de lever le voile dont elle couvre ses forfaits. Sa loi privée défie la justice.
Caspar Hauser n’a pas sa place à Nuremberg. Loin d’être accueilli, soigné, cette espèce d’homme des cavernes éveille la méfiance. Il a beau ne s’alimenter que de pain et d’eau, les autorités flairent l’imposteur qui cherche à vivre aux dépens de la communauté. Elles commencent par l’enfermer. Il faut l’intervention du président de la Cour d’appel impériale, M. de Feuerbach, pour le confier à une famille. Mais il a tôt fait d’errer de main en main. L’hôte malcommode est abandonné par ceux-là mêmes qui l’avaient recueilli – universitaires, nobles ou petits fonctionnaires : « Dans sa solitude, il avait l’impression que les hommes en avaient assez de lui et envisageaient de s’en débarrasser. Il était en proie à de noirs pressentiments, rempli d’inquiétude »
[9].
Caspar Hauser voit juste. Tout illettré qu’il soit, il est une figure de l’écrivain, du poète. Il gêne, dès lors qu’il refuse d’être un objet de foire. Le romancier peut se ranger avec son lecteur au parti des « observateurs » et des « humoristes », l’ouvrage vaut à son auteur mille ennuis : on l’accuse d’avoir prêté l’oreille à des bruits sans fondements et attenté à l’honneur de l’État.
Wassermann se livre à un amer constat : en ces temps de progrès matériels et peut-être intellectuels, où les dernières traces de l’esclavage ont été abolies, où l’on parle des droits de l’homme, jamais la solitude et la misère individuelle n’ont été plus grandes. « Pourquoi ne pas dire clairement, s’exclame-t-il, que la terre est devenue un lieu inhospitalier, pourquoi ne pas reconnaître honnêtement la contradiction criante ? »
[10]
Quelques années encore et l’essayiste, dans son désarroi, en appelle à Goethe. Un poème peu connu et difficile, Les mystères, que le sage de Weimar a pris la peine d’expliquer dans les années 1818, apporte sa caution à Wassermann. Goethe y dresse en figure utopique de la justice un personnage symbolique, au nom latin, Humanus :
« Si tu me demandes le nom de l’élu
que l’œil de la Providence s’est choisi,
que mes éloges manquent toujours
tant il incarne de prodiges –
ce saint, ce sage, ce meilleur homme
que j’aie vu de mes yeux, s’appelle Humanus,
et sa race, comme le disent les princes,
je vais te la nommer avec ses ancêtres » [11].
Wassermann cite deux vers de cette fable sur la tolérance et dénonce, derrière cette fiction, la cloche de verre dont chacun est prisonnier :
« L’homme est dans son moi comme dans une cloche de verre. Il voit bien les autres à l’extérieur et semble aussi les sentir, mais en réalité il ne les sent pas et peut encore moins les atteindre. Et comme chacun de son côté est enfermé dans pareille cloche de verre, il en résulte une double, une triple, une multiple réfraction comme dans un spectre : l’image d’autrui apparaît trouble et difforme. Seule une minorité a le courage, mieux l’intrépidité de briser cette paroi de verre … Mais s’il arrive que l’un d’entre eux s’affranchisse de cette prison et la quitte, l’image d’autrui y gagne beaucoup en netteté et l’effort pour aider autrui à accéder à cette liberté peut, le cas échéant, devenir une passion. Tous les détenus libérés respirent. La cloche de verre dans laquelle ils se sont, au temps de leur égarement, sentis si bien leur devient rétrospectivement une geôle indigne. C’est alors seulement que peut commencer le travail de l’imagination, car leur lot à l’intérieur de cette paroi de verre est de se briser les ailes. L’homme dont l’imagination s’est libérée commence à comprendre » [12].
Wassermann, qui installe la rencontre au cœur de son monde, voit dans l’écrivain, le poète, le visiteur inconnu
[13] – toutes figures modernes de l’
humanus goethéen
– des éveilleurs de conscience. Il arrive que l’artiste, par impéritie, s’avance sur le terrain de l’adversaire pour lui répondre ; il regrette aussitôt d’être tombé dans le piège de l’argumentation, abusé par la prétendue bonne volonté, sans doute pire que la haine antisémite déclarée
[14]. Son vrai domaine est celui de la vie et des sources spirituelles auxquelles elle s’alimente. L’un des derniers textes qui le brûle ainsi, l’
Autoportrait (1933), que sa date de publication fait de peu postérieur à l’accession d’Hitler à la chancellerie, donne une nouvelle illustration de cette perte par l’Allemagne du sens de l’échange. Le mépris dans lequel elle tient ses écrivains, à l’époque des débuts de Wassermann, se traduit par la manière dont elle les admet « à la table (ou au carreau) du chat », dit l’expression idiomatique outre-Rhin qui signifie encore par extension « à la table des enfants » (
am Katzentisch)
[15]. À la différence de l’Angleterre, de l’Italie, de la France, l’Allemagne n’a pas de couvert pour ses écrivains au banquet social. Ils sont vus comme des parasites, qui s’y seraient invités tout seuls. Le monde littéraire allemand est trop réduit, trop provincial, en l’absence d’une capitale centralisatrice, pour être sensible à ce mépris. Autant dire que l’écrivain est détaché de toute communauté.
L’ouvrage de 1920 rapporte la découverte que l’enfant fait de l’incompatibilité entre Juif et Allemand comme une blessure tardive, dont il ne parvient pas à entendre la raison. Elle remonte à une conversation avec un ami chrétien, qui relaie comme allant de soi la thèse du Juif hôte de l’Allemagne. La blessure est ravivée par l’humiliation de son premier licenciement : son employeur entreprend de congédier le jeune Wassermann sur l’accusation qu’il lui aurait caché son identité juive. Ni son visage ni la couleur de ses cheveux ne la laissait deviner. La fraude, encore inédite dans le Code allemand, qui lui est reprochée : abus de confiance pour judéité tue.
Le Mal qui empoisonne l’existence est donc d’abord un mal moral. Mais il gagne tous les secteurs de la vie, la politique comme la création littéraire. Qu’est-ce qui a causé la perte de Walter Rathenau, s’interroge Wassermann au lendemain de l’assassinat du ministre des Affaires étrangères de Weimar, sinon le concept arrogant et dévoyé de « légitimité » ? Il exclut à jamais le Juif de la communauté allemande, le dresse en ennemi, en corrupteur. Et Wassermann, qui présente Rathenau comme l’un des rares politiques visionnaires de son temps, de dénoncer les montagnes d’ordures que l’intolérance dresse autour de la vie
[16]. Inévitablement, l’écriture est à son tour compromise par le chauvinisme du public qui repousse l’écrivain juif :
« Si l’écrivain ne sent pas que la chaleur qu’il donne engendre en retour de la chaleur, la nature se brise en lui. Comment se défendra-t-il d’une accusation qui doit lui paraître d’autant plus absurde qu’il est plus véridique dans son milieu, dans son ordre ? … En aucun cas, il ne comprendra ni n’apprendra à supporter l’existence de deux poids et de deux mesures dans la sphère la plus pure et la plus sacrée ; il n’acceptera pas qu’aucune purification, aucun sacre ne puissent y suffire, que ni ses réalisations ni sa victoire sur soi, sa sueur et son sang, ses images et ses figures, sa musique et sa puissance visionnaire ne lui vaillent jamais la confiance, la dignité, l’immunité spontanée dont le moindre des écrivains du camp adverse jouit sans réserve. Et s’il en vient un jour à reconnaître la vanité de son combat, où puisera-t-il encore son langage et ses thèmes, le courage de témoigner et de dire ? » [17].
Un article des années 1930 sonne l’alarme :
« En dépit de toutes les informations et des soi-disant accords, le voisin ne sait plus rien de son voisin, l’homme d’Orient plus rien de l’homme d’Occident. Écrasés par la peur de manquer de biens matériels, nous avons oublié que seuls les biens intérieurs, spirituels, psychiques nous rendent aptes à posséder les biens matériels. Aveuglés par le slogan menteur de “l’économie”, la plus fantomatique de toutes les marionnettes, nous gaspillons de façon absurde les dernières réserves de notre héritage culturel et religieux … Il nous faut inventer du nouveau. Il nous faut nous détourner de la crudité et de la nudité des faits. Il nous faut faire de notre intériorité le centre de la vie. Aucune misère physique n’est à terme aussi oppressante et dévastatrice que la misère spirituelle et intellectuelle » [18].
Le remède dans le Mal ou la liberté du juste
L’interrogation sur l’identité est à coup sûr l’un des grands thèmes qui traversent l’œuvre. Dans sa radicalité, elle s’adresse à chacun. C’est elle qui amène la jeune Renate Fuchs à renoncer aux avantages que lui promettaient ses fiançailles princières, qui détache Christian Wahnschaffe de l’immense empire industriel familial
[19]. Près de vingt ans peuvent séparer les deux romans, leurs protagonistes ont en commun la liberté intérieure qui leur fait préférer la misère, la descente dans les bas-fonds, au conformisme d’une vie toute tracée, complice de la tyrannie que les riches font peser sur les pauvres. Parmi les nombreux exemples de cette remise en cause individuelle et sociale dictée par un feu intérieur, je m’arrêterai à la trilogie à l’achèvement de laquelle Wassermann a travaillé jusqu’à la fin de sa vie. Dans sa construction très lâche, qui non seulement lie de loin un roman à un autre, mais encore propose des épisodes qui feraient presque figure d’entités autonomes, elle donne une juste image du monde de Wassermann.
L’Affaire Maurizius paraît en 1928,
Etzel Andergast en 1930,
La troisième existence de Joseph Kerkhoven posthume, en 1934.
Wassermann saisit à bras le corps les contradictions et les mensonges de son temps. Le premier roman, le plus célèbre sans doute dans l’esprit de nos contemporains, met à nu un scandale judiciaire. Arthur Miller en comparait l’argument à celui de l’affaire Sacco et Vanzetti, du nom des deux militants anarchistes condamnés puis exécutés aux États-Unis. Elle avait secoué l’Amérique dans les années 1920. L’affaire tourne ici autour d’un crime crapuleux. Mais l’intrigue ne se contente pas de découvrir, avec un sens très sûr de la construction et du suspens, la manière dont la carrière individuelle d’un haut magistrat s’édifie sur une imposture. Il passe pour avoir débrouillé un imbroglio judiciaire. En vérité, sa vanité l’a égaré : il est tombé dans le piège d’un faux témoignage qu’il n’a pas su démasquer, et a fait condamner l’innocent. Par ricochet, toute la société est malade de la raideur et de l’inhumanité du procureur abusé : on y achète les pires lâchetés, privées et publiques, une dérisoire façade d’ordre. Les personnages, dans l’intimité desquels le romancier entre si profondément, acquièrent un relief redoutable. Le procureur voué à l’infaillible respect des formes est aussi présent que le Juif machiavélique qui le joue, nouveau Vautrin prêt à tous les forfaits et à toutes les impostures pour se venger de l’humiliation que lui inflige la société. Mais le ressort le plus fort demeure l’adresse et la détermination avec lesquelles un adolescent de 16 ans à peine mène l’enquête.
Aussi bien y va-t-il de sa propre identité, dont il est en quelque sorte spolié. Son père, le procureur Andergast, aux soins exclusifs duquel il est confié, a muré les voies qui y conduisaient. Non content d’avoir répudié sa femme pour adultère et obtenu le divorce contre elle, il l’a effacée de la mémoire familiale : aucun portrait, aucune lettre d’elle n’apparaît jamais ; son nom même est proscrit, de sorte que l’adolescent ignore tout d’une mère dont il a été séparé quand il avait à peine 4 ans. La coupe cependant déborde et le système s’effondre lorsque le soupçon s’installe chez Etzel.
Le fils aliéné par le père refuse la loi du silence et du mensonge. Il risque le tout pour le tout : il s’enfuit du domicile paternel à Dresde, pénètre dans les pensions louches de Berlin et obtient du témoin à charge, dont la déposition avait été décisive, l’aveu de l’innocence de Maurizius. Mais il lui a fallu pour démasquer l’imposteur, caché sous un faux nom, adopter lui-même une fausse identité et travailler au corps un personnage roué. Sa victoire au demeurant est aussi amère que dérisoire : Maurizius est gracié au terme de dix-huit ans de captivité sur intervention du père. Aucun procès pourtant ne le réhabilite ni ne le rend à la vie. Libéré, il erre misérablement, avant de se donner la mort. Le tour par lequel la justice escamote son erreur interdit à Etzel de renouer avec son père
[20].
Impossible de s’arrêter dans le détail sur les deux autres livres de la trilogie. S’ils sont plus touffus, ils sont, en revanche, plus étroitement liés entre eux. Le fédérateur est un médecin, Joseph Kerkhoven, que ses rencontres font sortir du confort d’une petite vie provinciale pour accéder à une dimension de médecin des âmes individuelles autant que de la société. S’il touche aux plus hautes fonctions, il ne se laisse pas corrompre pour autant et les abandonne lorsque sa vie lui échappe. Il paie cher le prix de son dévouement à la collectivité, lorsque les personnages qu’il tire de l’abîme le trahissent. Etzel, par exemple, séduit sa femme et s’enfonce à son tour dans le mensonge. Kerkhoven a de quoi surprendre. La distance explicite qu’il entretient avec la psychanalyse appartient aux éléments troublants. On ne saurait pourtant dénier à ce personnage ouvert à toutes les expérimentations une liberté qui n’est pas sans rapport avec celle du héros de L’homme sans qualités chez Musil. Il en a l’ampleur de vue, l’audace. Il paie, en revanche, plus cher ses erreurs.
La fresque sociale et politique est impressionnante. Wassermann décrit l’effondrement inéluctable de l’Empire, miné avant même la Grande Guerre par ses faux-semblants, ses raideurs, les forces qui étouffent toutes les tentatives de rénovation. Il met en scène les petits malfrats chefs de bande nazis à l’époque de la République de Weimar, montre la persécution des communistes. Tout un monde s’agite, privé et public, dans une société dont les sordides intrigues domestiques confirment la décomposition
[21].
La pensée politique de Wassermann
Il n’entrait pas dans mon propos d’évoquer l’artiste, dont la création immense (elle compte vingt volumes au terme de près de quarante ans de vie littéraire) embrasse l’histoire et le monde. Les conquérants (Alexandre), les inventeurs (Christophe Colomb) y ont leur place. Wassermann a su saisir les déceptions, les trahisons qu’ils ont rencontrées, à moins qu’il ne leur ait préféré les victimes (les Incas de L’Or de Cajamalca).
Ancré en spirituel parmi les siens, mais nomade de cœur et attaché à cette perfection intérieure qu’il appelle avec l’Italie renaissante,
cortesia, le romancier tend à la société un miroir, quitte à accuser le trait pour lui donner une dimension symbolique. Le sens des images, du surréel, le rapproche du Thomas Mann visionnaire
[22]. Le don du conteur, le paysage intérieur qu’il porte en lui vivifient les meilleurs ouvrages. Ils se ressentent de la paix sensuelle que porte à l’auteur déchiré le paysage autrichien ; il confirme physiquement le sens de la mesure qu’Hofmannsthal lui avait enseigné :
« Cette Autriche, je fais abstraction des habitants, dans sa plénitude d’un paysage inspiré, héroïque et idyllique, tendre et violent, dans la transparence et la douceur de son atmosphère, sa clarté, sa fraîcheur, pourrait à bien des égards avoir une influence salutaire – j’aimerais dire musicale, si je peux employer le mot – sur l’être allemand : elle le renouvellerait, le changerait. En ce qui me concerne au moins, elle m’a guéri, renouvelé et changé, lorsque, brisé, j’y ai cherché refuge. Par son paysage, son air, les hommes d’exception peut-être que j’y ai rencontrés, elle m’a appris ce que sont la forme, la maîtrise des sens, le rythme de la ligne. Ailleurs j’avais posé les piliers, ici j’ai pu créer l’arrondi des voûtes » [23].
Son amour de la musique, illustré par l’amitié avec le compositeur Ferruccio Busoni, va dans le même sens : il équilibre le goût d’un travail de fouilles toujours plus profond.
J’aurais aimé évoquer les éléments que Wassermann partage avec Joseph Roth, narrateur et pamphlétaire : la dénonciation du mensonge qui gouverne le monde, le respect pour les Juifs orientaux, dépositaires, malgré leur misère, de valeurs plus authentiques que celles de l’Occident matérialiste. Pour rester dans le registre romanesque, j’aurais encore aimé fixer sa place par rapport à Döblin, à qui l’invention de la technique du collage, dans Berlin Alexanderplatz (1929), fournit un langage approprié à la peinture de la jungle des grandes villes. Wassermann est assez lucide et généreux pour le reconnaître et saluer, avant beaucoup d’autres, le génie de Kafka et de Döblin, devant lesquels il s’efface.
Je m’arrêterai, pour ramasser mon propos, à la dimension politique de sa pensée. Politique, Wassermann ne l’est sûrement pas au sens partisan. Il a trop observé les flots de haine auxquels s’abreuve l’action publique pour aller dans ce sens. Le nationalisme lui paraît tellement déconsidéré qu’il ne saurait se rallier à l’espoir sioniste de Martin Buber, dont il fut l’ami. Le sionisme, aux yeux de notre romancier, place à tort la question juive sur un terrain miné
[24]. En revanche, dès lors que la politique concerne la vie dans la cité, Wassermann veille avec toute la fermeté désirable. L’urgence de la situation, telle qu’elle lui apparaît à partir des années 1920, le porte à considérer l’écriture comme fondamentalement politique. Balzac et Dostoïevski, Hofmannsthal et Stefan George, déclare-t-il, sont politiques, comme le sont encore
L’Affaire Maurizius et
La Montagne magique. Cette conscience, poursuit-il, peut à terme déterminer l’écrivain à s’engager directement
[25]. Wassermann franchit le pas, au début de 1933. Lucide sur les représailles qu’il encourt et qui s’abattront en effet sur lui, il n’attend pas l’expulsion de la section littérature de l’académie des arts de Prusse que lui vaut la condamnation de l’Allemagne antisémite dans ses derniers écrits, ni l’inscription de son œuvre sur la liste des livres à écarter des bibliothèques populaires. Dès le 29 mars, il démissionne d’une institution qui s’apprête à le congédier comme Juif et exige de ses membres la docilité au gouvernement. Les autres écrivains juifs membres de l’académie n’ont pas tous eu, tant s’en faut, la même rapidité de réaction
[26].
Avant même que l’auteur ne pose ces gestes, la dimension politique de l’œuvre de Wassermann n’avait pas échappé à un écrivain plus esthète, lui-même réticent à s’engager dans le combat politique, Stefan Zweig. Ce dernier présente Wassermann, à l’occasion de son soixantième anniversaire, comme un interprète et un guide de son temps
[27]. L’hommage frappe de vanité les réserves d’une critique fondée à relever les limites de l’écrivain, mais insensible à sa puissance plastique comme à sa rectitude. Fermée aussi à la tension qui féconde son œuvre entre l’angoisse qui porte l’auteur vers un dépassement des conflits qui l’habitent, et la sérénité que lui enseignent le paysage et la confiance de ses maîtres et amis. Impossible de dire quel élément a ici le dernier mot, tant ils prennent appui l’un sur l’autre, comme de décider ce qui l’emporte chez l’écrivain de la sagesse d’un Goethe, de l’attention à la figure souffrante de Jésus et à son message d’amour ou de sa dette aux Juifs orientaux dont il vante l’intériorité et la puissance visionnaire. Sa responsabilité d’écrivain change le moraliste en politique. Son ultime travail romanesque va à une fiction,
Le bourgmestre de Strasbourg. Il ne peut faire mieux que jeter des notes sur l’holocauste de deux mille Juifs dans la capitale de l’Alsace au Moyen Âge. Wassermann meurt la plume à la main, solidaire de ses frères
[28].
« Tout le travail de ma vie, déclare Joseph Kerkhoven, double fictif de Wassermann, à la fin d’
Etzel Andergast, a été de prévention, de prévention du pire. Je suis las du Mal incurable. L’incurable nous barre la route. »
[29] Kerkhoven, le Juste, le vaincu. Sa grandeur a été de reconnaître le Mal, de lui donner un nom et de le combattre de toutes ses énergies. Plus radical encore que son héros qui se relève pour de nouveaux combats, Wassermann périt avec la liberté. Il a sans faillir assumé les risques de son temps, fidèle à la sentence du Talmud : « Il est impossible d’achever l’œuvre. Il n’est pas loisible de l’abandonner ». â—†
[1]
Né à Fürth, petite ville près de Nuremberg, le 6 mars 1873, il meurt à Altaussee, en Styrie, Autriche, le 1
er janvier 1934.
[2]
La lettre de Th. Mann et la réponse de J. Wassermann sont reproduites dans J. Wassermann,
Deutscher und Jude, Reden und Schriften 1904-1933, Dierk Rodewald (éd.), Heidelberg, Lambert Schneider, 1984, p. 266-269. Par souci de cohérence, toutes les citations sont faites sur l’original allemand et traduites par mes soins. Je signale au lecteur désireux de poursuivre les traductions françaises, chaque fois qu’elles existent.
[3]
Joseph Kerkhovens dritte Existenz (
La troisième existence de Joseph Kerkhoven) Amsterdam, Querido Verl, 1934 ;
Tagebuch aus dem Winkel (
Journal tenu dans mon coin), Amsterdam, Querido, 1935.
[4]
J. Wassermann s’appuie sur la volumineuse
Histoire des Juifs de Heinrich Graetz et sur le
Rapport historique sur la communauté juive de Fürth, d’Andreas Würfel, 1754. Voir la postface de Gunnar Och à la réédition des
Juifs de Zirndorf, Cadolzburg, Ars vivendi, 1995.
[5]
Die Juden von Zirndorf (nouv. éd.), Berlin, Fischer, 1906, p. 92. Il existe plusieurs éditions de la traduction française de Raymond Henry,
Les Juifs de Zirndorf, Albin Michel, 1931 ; P.-J. Oswald, 1973, L’Harmattan, 1974.
[6]
«Lettre ouverte à l’éditeur du mensuel pour la
Rénovation culturelle (1925) », repris dans
Lebensdienst (
Au service de la vie), Leipzig/ Zurich, Grethlein & Co, 1928, p. 155-159.
[7]
« Mein Weg als Deutscher und Jude » (
Mon itinéraire comme Allemand et comme Juif), dans J. Wassermann,
Deutscher und Jude…, op. cit., chap. 13, p. 87-89.
[8]
On pouvait déjà lire dans la livraison du 20 juin 1912 de l’hebdomadaire
Pan, dirigé par Joseph Kerr, l’aphorisme suivant en forme de protestation : « Dans les pogroms, les Juifs sont massacrés par centaines. Chez nous, on se contente de leur rebattre les oreilles du refrain qu’ils sont des invités. Un incessant et civilisé
memento moritz », dans Michael Hepp (éd.),
Kurt Tucholsky und das Judentum, Oldenburg, Bibliotheks-und Informationssystem der Universität Oldenburg, 1996, p. 19.
[9]
Caspar Hauser, Berlin, Fischer, 1908, p. 160.
[10]
« Discours sur l’humanité », prononcé pour la première fois à Stockholm, en décembre 1922, et pour la dernière à New York, en février 1927, dans
Lebensdienst,
op. cit., p. 403.
[11]
Die Geheimnisse, vers 241-248, Goethe,
Sämtliche Werke, Karl Richter (éd.) et
al., Munich, Hanser, 21 vol., 1985-1998, t. II 2, p. 339-348. Le poème, composé au début du séjour du poète à Weimar, demeure à l’état de fragment.
[12]
« Discours sur l’humanité », 1922–1927, dans
Lebensdienst,
op. cit., p. 417-418.
[13]
C’est le nom même de l’un de ses recueils de nouvelles et d’un superbe récit au sein du recueil,
Der unbekannte Gast, Berlin, Fischer, 1920.
[14]
Voir l’échange auquel J. Wassermann participe à l’invitation de la revue
Deutsche Rundschau, février 1931, « Briefwechsel zur Judenfrage », p. 136-138. J. Wassermann a regretté expressément sa démarche dès le mois suivant, dans une lettre du 6 mars reproduite dans J. Wassermann,
Deutscher und Jude…,
op. cit., p. 280.
[15]
Selbstbetrachtungen (
Autoportrait),
ibid., p. 161.
[16]
« Sur la mort de Rathenau » (1922), dans
Lebensdienst,
op. cit., p. 23-29.
[17]
« Mein Weg… », cité, p. 97.
[18]
«
Habt Mut zu euren Träumen » (« Ayez le courage de rêver vos rêves. À mes amis américains »),
Tagebuch aus dem Winkel (
Journal tenu dans mon coin), rééd. avec postface de Dierk Rodewald, Munich/Vienne, Langen Müller, 1987, p. 74-76.
[19]
Christian Wahnschaffe. Roman in Zwei Bänden, Berlin, Fischer, 1919. L’ouvrage a connu une belle carrière aux États-Unis, sous le titre
World’s Illusion.
[20]
L’affaire Maurizius, trad. de l’all. par Jean Gabriel Guidau, dernière réédition avec une postface d’Arthur Miller « Réflexions sur L’affaire Maurizius » (1946), Paris, Mémoire du livre, 2000.
[21]
Etzel Andergast, trad. de l’all. par J. G. Guidau, dernière réédition avec une préface de Nicole Casanova, Paris, Mémoire du livre, 2001. Les médiocres intrigues domestiques, copiées sur les relations désastreuses de J. Wassermann avec sa première femme, occupent une grande place dans
Joseph Kerkhoven.
[22]
« Je pressens qu’il existe quelque chose comme la justice, peut-être en tant que forme de synthèse dans l’élément cristallin, mais plus jamais dans la poursuite de l’action humaine. Cet élément cristallin est bien au-dessus de nous, les mots sont un instrument trop émoussé pour l’appréhender. Si tu essaies de le saisir, il se change en erreur et mensonge et, si tu veux le nommer, il te faut devenir aussi calme qu’une pièce d’eau dans la plaine à la surface de laquelle le ciel se reflète. » Fin de « Selbstbetrachtungen », cité, p. 222.
[23]
« Mein Weg… », cité, p. 110. Voir « Selbstbetrachtungen », cité, p. 174.
[24]
Sans partager aucunement les analyses de son visiteur sur ce point, Chaïm Weizmann lui a accordé cependant, au terme d’une longue nuit de discussion à Chicago, que, par une incroyable exception, il les respecte chez lui (lettre de Wassermann à Weltsch, 28 octobre 1928,
ibid., p. 275).
[25]
« Teilnahme des Dichters an der Politik » (« Participation de l’écrivain à la politique”), dans
Lebensdienst, op. cit., p. 328-330.
[26]
Les principales pièces du dossier sont données dans J. Wassermann,
Deutscher und Jude…,
op. cit., p. 282-286.
[27]
Die Neue Rundschau, mars 1933, numéro spécial « Jakob Wassermann » pour les 60 ans de l’écrivain, p. 358-360. L’hommage voisine avec ceux que lui rendent Döblin, Heinrich Mann et Hermann Hesse.
[28]
J. Wassermann, « Humanität und das Problem des Glaubens »,
Die Neue Rundschau, février 1934, p. 132-148, et
Der Bürgermeister von Straßburg, notes préparatoires au roman publiées dans J. Wassermann,
Deutscher und Jude…,
op. cit., p. 252-254.
[29]
Etzel Andergast, Berlin, Fischer, 1931, p. 643.