2003
Raisons politiques
Dossier
Qu’en est-il de la ville ?
Jocelyne Cesari
Jocelyne Cesari est chercheur au GSRL-EPHE Sorbonne et professeure invitée à l’université de Harvard. Spécialiste des minorités musulmanes en France et en Europe, elle a écrit récemment La Méditerranée des réseaux. Marchands, entrepreneurs et migrants entre l’Europe et le Maghreb (Paris, Maisonneuve-Larose, 2002) ; Plus marseillais que moi tu meurs ! : migrations, identités et territoires à Marseille (L’Harmattan, 2001) ; « Islam de l’extérieur, musulmans de l’intérieur : deux visions après le 11 septembre 2001 », Cultures et Conflits (44, hiver 2001, p. 97-115) ; « Islam in France : the Shaping of a Religious Minority », dans Yvonne Haddad-Yazbek (ed.), Muslim Diaspora in the West (New York, Oxford University Press, 2002, p. 36-52) ; « Global Multiculturalism : the Challenge of Heterogeneity », Alternatives (27, 2002, p. 5-19). Elle mène actuellement une recherche comparative sur l’islam européen et l’islam américain dans le contexte de la mondialisation culturelle.
Le passage à la ville postindustielle a modifié la nature de la violence. De proactive et politique, elle est devenue nihiliste et réactive. Elle est aussi de plus en plus associée à des groupes ethniques ou à des religions spécifiques, ce qui tend à aggraver les risques de déstabilisation d’espaces urbains déjà fragilisés par leur excessive polarisation sociale et économique.
The evolution toward the postindustrial city has changed the nature of urban violence. It used to be political and pro-active, it is more and more reactive and nihilist. It tends also to be associated to specific ethnies or religions, which contains a political risk for already very segregated urban spaces.
Ce n’est qu’au 19e siècle, alors que l’industrialisation était en plein essor, que la violence dans la Cité est devenue une préoccupation politique. Avec l’avènement des classes ouvrières au cœur des villes, la pauvreté et la violence, à la fois individuelle et collective, sont apparues systématiquement liées, dans les écrits politiques
[1] comme dans la littérature à caractère romanesque. Les descriptions de la vie dans la ville européenne faisaient état d’une violence endémique dans les rapports sociaux. Dans les classes populaires, le combat était au cœur de la régulation des rapports sociaux : depuis le crêpage de chignons entre femmes, tel que le décrit Émile Zola dans
L’assommoir, jùsqu’aux combats d’animaux qui étaient un divertissement dans le Londres victorien
[2]. Dans les villes américaines à la même période, la violence était liée à l’intégration des nouveaux immigrants et se traduisait par des phénomènes de gangs qui s’affrontaient en permanence comme le décrit, par exemple, Martin Scorcese dans son film,
Gangs of New York.
En Europe comme aux États-Unis, l’autre forme de violence dans la ville industrielle était liée au monde du travail et concernait des groupes ou des catégories sociales qui tentaient d’obtenir des avantages sociaux par des grèves ou des manifestations. Toutes les capitales européennes ont été agitées par ces mouvements sociaux qui, du milieu du 19e siècle jusqu’à la seconde guerre mondiale, ont marqué l’avancée des droits sociaux de la classe ouvrière. Aux États-Unis, la violence était à ce point associée au monde du travail que par trois fois, dans les années 1880, au début du siècle puis à la veille de la première guerre mondiale, l’État fédéral a créé des commissions spéciales pour rendre compte du rapport entre travail et violence.
La ville était aussi le théâtre d’une violence idéologique. En Europe plus qu’aux États-Unis, la violence de l’État se mettait en scène dans la ville
[3]. Paris, plus que toute autre capitale d’Europe, a été le centre des affrontements qui ont marqué l’évolution de la vie politique du pays : monarchistes
versus républicains, laïques
versus catholiques, fascistes
versus socialistes ; sans parler des insurrections populaires qui accompagnaient presque tous les changements d’institutions de 1789 à l’avènement de la Troisième République. Aux États-Unis, le mouvement pour les droits civiques des noirs, dans les années 1960, a été un des moments les plus intenses de cette violence politique dans la ville.
Toutes ces manifestations de violence étaient alors considérées comme les épiphénomènes certes difficiles mais transitoires du passage à la modernité et destinés à disparaître avec le triomphe de la modernisation politique et économique. Ce n’est qu’avec la fin de l’ère industrielle que la perception et la nature de la violence, mais aussi de la ville, se sont radicalement modifiées. La violence politique et proactive a alors laissé la place à une violence réactive dans des sociétés où la vie urbaine était devenue synonyme d’insécurité et de déréglement des rapports sociaux.
Ville postmoderne, ville polarisée
L’informatisation et l’automatisation des tâches économiques ont marqué la fin de l’économie industrielle de type fordiste fondée sur la production de masse, au profit d’une nouvelle forme d’industrie plus adaptée au marché et à la demande. L’accroissement massif de tâches fondées sur les nouvelles technologies de la communication et de l’information a signé le déclin de l’opposition entre col blanc et col bleu, qui avait contribué à façonner l’espace urbain. Lui a succédé une ville polarisée, tant dans l’organisation spatiale de l’économie que dans la reproduction des groupes sociaux.
L’économie postindustrielle est de plus une économie mondialisée, c’est-à-dire marquée par l’hypermobilité et la très forte dispersion des hommes et des capitaux, ce qui conduit à la perte de sens des notions de lieu et de distance. Le paradoxe est qu’une telle fluidité des ressources et des richesses nécessite des lieux conçus pour centraliser l’ensemble des activités de direction et de contrôle. Comme le note Saskia Sassen : « Et de fait, dans un environnement économique comme le nôtre, qui se caractérise par une tendance à la concentration, que ce soit en termes de contrôle des activités, de propriété des moyens de production ou de partage des bénéfices, la dispersion dans l’espace des activités économiques, facilitée par l’essor des technologies de la communication, se traduit par une forte croissance de toutes les fonctions centralisées. En effet, les marchés, qu’ils soient nationaux ou mondiaux et, de manière générale, toutes les organisations d’envergure mondiale ont besoin de ces lieux pour que le travail spécifique qu’implique le processus de mondialisation puisse s’effectuer. Les entreprises du secteur de l’information ellesmêmes ont besoin d’une importante infrastructure matérielle, notamment au niveau des nœuds stratégiques où est concentrée une très forte quantité d’équipements ; il nous faut donc bien faire la distinction entre, d’une part, la capacité d’avoir recours à des transmissions de données ou à des communications, à l’échelle planétaire et, d’autre part, les moyens matériels qui rendent possible ces communications. En définitive, même les entreprises les plus en pointe dans le secteur de l’information ont des processus de production qui sont, au moins pour partie, inscrits géographiquement, y compris lorsque les produits issus de ces processus sont caractérisés par leur hypermobilité ; cette inscription géographique s’explique par la complexité des combinaisons de ressources que nécessitent ces processus de production »
[4]. New York, Los Angeles, Londres, Tokyo, Hong Kong… sont les lieux de ce nouveau type de concentration économique. La ville industrielle disparaît au profit de grandes métropoles, villes « duales » où cohabitent industrie de pointe et activités de service de première necessité.
Les conséquences de la polarisation économique sur le tissu urbain sont bien connues. La désindustrialisation a frappé de plein fouet le cœur des cités indutrielles du nord-est et du centre des États-Unis au cours des années 1970-1980. La production étant plus coûteuse en ville qu’en périphérie, les firmes et les usines ont déménagé pour bénéficier d’un accès plus direct aux grands axes de communication et à des locaux moins coûteux. La « péri-urbanisation », ou développement des activités économiques en périphérie, a intensifié les inégalités sur le marché du travail, la perte d’un emploi industriel conduisant le plus souvent au chômage et à la précarité sociale. La ville est devenue le lieu de concentration de la pauvreté : dans les années 1990, aux États-Unis, la proportion générale de la population pauvre était presque identique à celle des années 1960. Il faut en chercher la cause dans une segmentation accrue des activités économiques entre, d’un côté, ceux qui détiennent les postes hautement qualifiés et bénéficient de salaires élevés et, de l’autre, ceux qui constituent un volant de main-d’œuvre oscillant entre chômage et activités précaires, vulnérables et mal payées. Les premiers quittent les centre villes pour s’installer dans des banlieues « chic » et protégées tandis que les seconds sont pris au piège des centres villes dégradés
[5].
Certes, toutes les villes ne se transforment pas en villes duales et n’évoluent pas selon le modèle de New York ou Los Angeles. Paris, en particulier, est un contre exemple de la péri-urbanisation à l’américaine dans la mesure où le centre de la ville continue de jouer son rôle administratif et économique de premier plan, tandis que la périphérie est l’espace des ensembles HLM dégradés où se concentrent les exclus. Mais, partout dans le monde occidental, on assiste à une polarisation des activités économiques et des rapports sociaux qui dessine les nouveaux contours d’une ville de plus en plus segréguée. « En 1990, les 300000 familles new-yorkaises dotées des plus hauts revenus recevaient 50 fois le revenu des 300000 familles au bas de l’échelle, soit un accroissement des inégalités de 45,5 % au cours des années 1980. »
[6] En Europe également, qu’il s’agisse des poches de pauvreté visibles ici ou là dans l’espace urbain ou de la dégradation de l’habitat social, la pauvreté se territorialise tandis que le regoupement des groupes sociaux les plus aisés dans d’autres portions du territoire urbain se poursuit. La société s’appréhende de plus en plus à travers sa topologie et l’adresse vaut presque pour condition sociale
[7].
Plus que dans la cité indutrielle, les élites tendent à s’isoler physiquement, à se protéger, à se rendre invisibles dans l’espace urbain. En Californie, se multiplient des espaces urbains fortifiés, véritables châteaux-forts des temps modernes. Des quartiers entiers sont régulés par les habitants eux-mêmes qui investissent dans des vigiles et des systèmes d’alarme coûteux. Le climat de peur agit sur l’architecture même de la ville : on évite les fenêtres vitrées, la tendance est aux panneaux et aux grilles métalliques. L’exemple le plus éloquent est l’immeuble du Department of Water and Power, au cœur de Los Angeles, avec ses murailles en béton, ses fenêtres rétrécies et son accès introuvable
[8]. Une autre tendance de la ville américaine est la sécession, c’est-à-dire non pas tant la fermeture à l’autre, pauvre et dangereux, que la fuite, l’évasion loin de ceux que l’on ne veut pas fréquenter (
opting out) avec comme corollaire l’étirement de l’urbain aux limites de la ville sous la forme de lotissements pavillonnaires ou de groupements de maisons individuelles. La sécession désigne aussi la désolidarisation qui accompagne cet étirement de l’urbain. Alors que la ségrégation renvoie à une séparation à l’intérieur d’un même ensemble, la sécession signifie refus de l’autre, refus de se considérer comme partie prenante avec lui du destin de la ville. Bien qu’il soit impossible de trouver l’équivalent en Europe, en France ou en Angleterre toutefois, les régions du nord au passé indutriel révolu ont été abandonnées au profit du sud où se multiplient les zones de développement qui allient implantation d’activités tertiaires ou de production à forte composante technologique et de qualité de l’environnement. Dans ces nouveaux espaces urbains européens, à la différence des États-Unis, le principe affinitaire n’a pas besoin de s’appuyer sur une clôture de l’espace. « Par exemple la vigueur du fait communal en France qui tient à la fois au grand nombre de communes, à l’irréductibilité de leur identité, au souci de se distinguer et au pouvoir presciptif des maires sur la destination des sols, assure à ceux qui en ont les moyens financiers, la possibilité de trouver un “entre-soi” à l’échelle d’une commune, pas loin de pouvoir être tout aussi homogène qu’aux États-Unis et sans avoir à édicter des réglements aussi draconiens ou à ériger des murs. »
[9]
Cette polarisation et cet évitement ont des conséquences politiques
[10]. La division entre centre et périphérie, longtemps associée à la division internationale des plus riches et des plus pauvres, est désormais au cœur des sociétés nationales et contribue à leur délitement. En France, la banlieue est justement ce territoire où se donne à voir cette tension entre le centre et la périphérie, et où une différenciation spatiale recouvre une différenciation sociale. Les pauvres, les exclus sont désormais repérables dans des portions du territoire urbain sans pour autant y être systématiquement concentrés.
La différence sociale se double souvent d’une différence ethnique. En raison de la mondialisation, la ville est le lieu par excellence de l’installation et de l’adaptation des musulmans immigrés à leurs nouveaux contextes nationaux et sociaux. Paris, Berlin, Londres, Amsterdam ou Milan sont désormais des capitales cosmopolites en raison de la concentration des populations immigrées sur leur territoire. Le marché du travail y est de plus en plus segmenté selon des critères ethniques, religieux et de genre. Alors que la ville industrielle a fonctionné sur la dissolution des groupes ethniquement et culturellement différenciés dans des agrégats plus universels (monde ouvrier, salariés, employés du privé versus fonctionnaires), la ville mondiale tend à valoriser et à préserver les différences ethniques. Le développement de l’ethnic business comme toutes les formes d’auto-emploi dans le domaine des services fournissent des opportunités économiques aux masses de nouveaux arrivants au cœur des grandes métropoles. En raison de ce nouveau contexte urbain, les formes d’intégration socio-économique ne se résument plus uniquement à des positionnements en termes de classe, mais tendent de plus à en plus à se mâtiner d’ethnicité, y compris en France comme l’atteste le débat politique sur les banlieues et sur l’efficacité de la politique de la ville.
Cette polarisation territoriale, sociale et ethnique affecte directement la nature de la violence en ville. À cet égard, même si le niveau de violence a spectaculairement diminué dans les grandes villes occidentales, en particulier américaines, au cours des années 1990, le sentiment d’insécurité persiste car il est désormais lié à une perception attisée par les discours politiques et médiatiques. Bien davantage, la nature même de la violence dans la ville postmoderne contribue à la généralisation du sentiment diffus d’insécurité.
Violence nihiliste, marquée du sceau de l’ethnicité
Contrairement aux idées souvent répandues, les premières victimes de la violence des ghettos ou des banlieues sont les habitants eux-mêmes, en d’autres termes, les groupes ethniques les plus défavorisés. Aux États-Unis, un noir est deux fois plus cambriolé qu’un blanc et subit deux fois plus d’actes de violence. Le taux de mortalité par homicide est cinq fois plus important chez les noirs que dans le reste de la population.
Dans la ville polarisée, les habitants des ghettos américains mais aussi les populations hétérogènes aux cultures diversifiées des banlieues européennes s’expriment le plus souvent sur le mode de la rage. Comme lors des émeutes de Los Angeles en 1992, la violence est souvent portée par des hommes jeunes qui manifestent leur colère en détruisant les symboles du système social dont ils sont exclus. C’est en ce sens que la violence des exclus peut être considérée comme nihiliste. Aux États-Unis, cette tendance nihiliste est très présente dans les ghettos noirs. L’aversion pour les blancs ne se traduit plus par la création de mouvements politiques et idéologiques, comme dans les années 1960, mais par des poussées destructrices.
Cette vulnérabilité de certains groupes ethniques à la violence s’explique d’abord par leur fragilité économique grandissante. C’est ainsi qu’il existe une économie clandestine de la délinquance qui permet de survivre dans des centres sinistrés. Le chômage des 16-25 ans s’est accru de 13,9 à 22,3, entre 1989 et 1992, mais, dans certaines zones urbaines en détresse comme Harlem, il peut être mulitplié par deux. Les trafics illégaux sont donc un moyen de survie économique et aussi un moyen certes paradoxal de poursuivre le « rêve américain » de l’accès à la richesse.
À cet égard, le gang est l’une des formes les plus anciennes d’organisation sociale de la communauté urbaine pauvre aux États-Unis
[11]. Dans les années 1950, notamment chez les nouveaux immigrés, le gang représentait un ordre social alternatif qui émergeait de la pauvreté et se maintenait tant que celle-ci persistait. Il jouait donc un rôle fondamental de socialisation pour les nouvelles générations et leur intégration dans le
main stream américain. Aujourd’hui, l’entrée dans le gang est avant tout motivée par des raisons économiques, c’est un moyen de gagner de l’argent rapidement. Le marché du crack et le developpement de l’économie illégale ont ainsi suscité l’émergence d’une nouvelle génération de gangs, qui sont devenus de véritables courroies de transmission vers le crime organisé
[12].
En Europe, seuls les quartiers du centre de Londres ou de Bradford s’apparenteraient aux ghettos américains. L’équipe d’évaluation de la cohésion communautaire établie sous les auspices du ministère de l’Intérieur a enquêté dans les villes de Oldham, Burnley, Southall, Birmingham, Leicester où avaient éclaté des émeutes au cours du printemps 2001. Les résultats, rendus publics le 11 décembre 2001, sont alarmants
[13]. Ils décrivent des groupes entiers vivant repliés sur eux-mêmes, expérimentant un immense sentiment de frustration face à la pauvreté et à l’inégalité des chances. « Vous serez la seule personne blanche que je rencontrerai aujour-d’hui », dit l’une des personnes d’origine pakistanaise auditionnées par la commission d’enquête à Bradford. Que ce soit dans le domaine du logement, de l’emploi, de l’enseignement ou des services sociaux, le rapport décrit une Angleterre ségréguée en fonction de la race et de la religion, les deux étant intimement liées. Au racisme antimusulman dominant, répond le repli et quelquefois l’usage réactif de l’islam. Une absence de communication entre groupes ethniques et classes politiques locales, en particulier sur les questions délicates de la culture, de la race et de la religion.
Certes, Paris, Marseille ou Lyon ne sont ni New York ni Bradford, mais, dans l’espace urbain français, la perception ethnique de la différence sociale est également très présente. L’ethnicité correspond le plus souvent à une manière de se définir et d’être défini par le regard de l’autre comme arabe, maghrébin ou musulman à partir d’un seul trait différenciateur (le faciès, la religion) sans que cela se traduise systématiquement par des comportements culturels spécifiques. Par exemple, la référence au groupe jeune, toutes origines confondues, peut être déterminante dans la manière de se définir et de vivre. En témoigne, par exemple, le succès du rap, musique métissée s’il en est.
Pour les nouvelles générations issues de l’immigration maghrébine, l’ethnicité renvoie à l’expérience d’une différence et d’une discrimination (le racisme, l’exclusion sociale) liée à une perte culturelle. Alors qu’ils ne ressemblent plus dans leur manière d’être et de vivre à des Arabes ou des Algériens, ces jeunes ressentent leur origine de façon très présente sous forme de stigmate dans les relations qu’ils vivent au quotidien. Ils sont victimes du syndrome postcolonial qui fait que l’origine arabe et musulmane est l’objet de toute une imagerie négative qui s’enracine dans le passé colonial.
Une telle confrontation peut expliquer la violence sporadique de mouvements de protestation comme les rodéos des Minguettes, en 1980, ou les émeutes de Vaulx-en-Velin, en 1989, au cours desquels ces jeunes ont été victimes d’attentats racistes ou de discriminations policières. Mais cette violence est contenue et limitée, sans comparaison possible avec les révoltes à grande échelle qui éclatent de temps en temps dans les ghettos des grandes villes américaines comme à Los Angeles, en 1992. La relative paix sociale s’explique par le fait que ces quartiers sont rarement livrés à eux-mêmes : éducateurs, travailleurs sociaux et policiers y sont très présents. La politique de la ville, en subventionnant parfois très généreusement un certain nombre d’activités, a contribué à maintenir le calme. Dans les années 1980, les associations beur créées dans le sillage des Marches ont également participé à cette neutralisation de la violence.
Ville postmoderne et islam
L’islam est comme un élément important de la structuration de la vie des franges marginalisées de la ville postmoderne. Tout d’abord, c’est la religion qui attire le plus de prosélytes en Europe, mais surtout aux États-Unis. La communauté noire est au premier chef concernée
[14]. Depuis le 19
e siècle, de nombreux noirs américains ont été attirés par le message islamique, autrefois dans les champs de coton du sud, aujourd’hui dans les ghettos du nord. Cette communauté est à la recherche d’une filiation dans la société américaine et porte encore les stigmates de la discrimination. L’entrée dans l’islam permet de répondre à la recherche de racines en intégrant la grande communauté des croyants tous soumis à Dieu. C’est ainsi que s’explique le succès rencontré par le mouvement Nation of Islam dont l’histoire débute dans les années 1930. L’insistance sur la discipline et l’élitisme fournissait des moyens positifs d’identification aux composantes les plus fragilisées de la communauté noire qui, grâce aux interdits de l’alcool, des drogues, du tabac et des jeux, et à la valorisation de la vie familiale et de la fidélite conjuguale, parvenaient à lutter contre la dégradation sociale et morale. Les raisons du succès de Nation of Islam ne sont donc pas strictement religieuses mais aussi et surtout ethniques : le message a favorisé la cohésion communautaire d’un groupe marginal et exclu de la prospérité américaine.
Mais Nation of Islam est désormais un mouvement marginal au sein des musulmans noirs américains. De façon spectaculaire, le fils du fondateur de Nation of Islam a en effet abandonné les enseignements différencialistes, séparatistes et racistes de son père, pour faire évoluer le mouvement vers un piétisme sunnite orthodoxe, en même temps qu’il changeait son nom ainsi que celui de l’organisation
[15].
En Europe, l’attrait de l’islam concerne les jeunes issus des différentes immigrations musulmanes. Pour eux, le défi est le suivant : construire une carte cognitive cohérente alors qu’ils sont pris entre un système économique et politique conçu comme plus efficace et plus gratifiant que celui des pères et les bribes d’un système culturel dont les valeurs perdurent mais dont les prescriptions sont de moins en moins pertinentes. Cela conduit à une mise en cohérence de ces références où la « valorisation du pragmatique » (accès aux droits civiques et sociaux, recherche de gratifications matérielles) coexiste avec le maintien d’un minimum ontologique (valeurs liées à l’arabité et à l’islam transmises par la famille). Il en résulte que, pour la majorité d’entre eux, l’identification à l’islam est envisagée comme source de valeurs donnant du sens à leur vie sans pour autant impliquer chez eux un passage à la pratique
[16]. Ce processus n’est pas sans rappeler les nouvelles formes de religiosité dans les sociétés modernes où le croyant n’obéit plus aux normes transmises par l’institution ou la tradition, mais choisit « les biens du salut » en fonction de son individualité.
Mais on peut également observer un engagement plus intense dans la pratique de l’islam, de la part d’une fraction, pour l’instant minoritaire, de ces nouvelles générations. Ce sont en général de jeunes gens nés ou scolarisés en France qui vont effectuer non un retour, mais une découverte de l’islam. Cette appartenance « revisitée » permet de redonner sens et cohérence à l’existence d’un nombre d’individus minoritaire bien qu’en constante augmentation.
Ces modes de relations à l’islam sont révélateurs d’un changement dans la manière de se présenter et de s’autodéfinir individuellement et collectivement. Ils viennent quelquefois bousculer le consensus dominant sur la frontière entre public et privé sans que pour autant cette manière d’être face aux autres soit obligatoirement assortie d’un retour à la pratique religieuse. En revanche, certaines formes intenses de pratique religieuse sont possibles sans nécessiter pour autant la visibilité. En fait, le port de vêtements connotés « islamiques », l’inscription de la pratique dans l’espace attestent avant tout une volonté d’être connu et reconnu comme religieux et pratiquant. Ce sont des signes destinés également au groupe d’origine et qui peuvent être utilisés comme de véritables ressources dans les jeux de pouvoir et les luttes d’influence.
Il ne suffit pas de balayer d’un revers de main ces nouvelles manières d’être en les qualifiant d’incivilité et « d’intégrisme ». Certes, les utilisations destuctrices du message islamique existent, comme l’a montré l’implication de jeunes musulmans européens dans El Quaeda et dans les attentats du 11 septembre 2001. Elles sont une autre forme de ce nihilisme précédemment mentionné. Il n’en demeure pas moins que l’islam facilite l’intégration sociale dans un contexte de moindre efficacité voire d’échec des instances traditionnelles de socialisation.
En définitive, le risque de déstabilisation politique de la ville postmoderne réside dans l’association entre pauvreté et groupe ethnique ou religion spéficique. Par-delà les formes irruptives et réactives de la violence, le risque prend et prendra de plus en plus la forme d’acteurs inspirés par des répertoires d’actions radicaux et parfois nihilistes qui n’empruntent pas tous à l’islam. ◆
[1]
On sait que le rapport Willermé, en 1836, a été la première recension de l’insalubrité dans Paris des nouvelles classes ouvrières, perçues comme des « classes dangereuses ».
[2]
Françoise Barret-Ducrocq, « Les barbares de l’Empire », dans Sophie Body-Gendrot, Jacques Carré (dir.),
Ville et violence dans le monde anglophone, Clermont-Ferrand, Observatoire de la ville anglophone, Université Blaise Pascal, 1989, p. 11-23.
[3]
Comme l’a démontré Michel Foucault, dont l’ouvrage
Surveiller et punir, débute par une description détaillée du supplice de Damien.
[4]
S. Sassen, « La métropole : site stratégique et nouvelles frontière », dans Jocelyne Cesari (dir.),
Les anonymes de la mondialisation,
Cultures et Conflits, 33, printemps-été 1999, p. 123-140.
[5]
Cf. Chapour Haghighat,
L’Amérique urbaine et l’exclusion sociale, Paris, PUF, 1994, p. 56 et suiv.
[6]
S. Body-Gendrot,
Les villes : la fin de la violence ?, Paris, Presses de Sciences Po, 2001, p. 20.
[7]
Marie-Christine Jaillet, « Peut-on parler de sécession urbaine à propos des villes européennes ? », dans Jacques Donzelot, M.-Ch. Jaillet (dir.),
La nouvelle question urbaine, Paris, Plan, Urbanisme, Construction, Architecture, 2001.
[8]
Ch. Haghighat,
L’Amérique urbaine…,
op. cit., p. 210.
[9]
M.-Ch. Jaillet, « Peut-on parler de sécession urbaine… », cité, p. 38.
[10]
Cf. Zygmunt Bauman,
Globalization, Cambridge, Polity Press, 1998.
[11]
Ch. Haghighat,
L’Amérique urbaine…, op. cit., p. 217.
[12]
Cf. John Hagedorn, « Gangs, Neighborhoods and Public Policy »,
Social Problems, 38 (4), novembre 1991.
[13]
Community Cohesion,
A Report of the Independent Review Team, Home Office, décembre 2001.
[14]
Le phénomène de conversion concerne également d’autres groupes ethniques. Citons, par exemple, le « latino islam », c’est-à-dire les personnes originaires d’Amérique latine, qui se convertissent à l’islam. Ils ont créé leurs propres organisations comme
Allianza Islamica ou encore PIEDAD (Propagacion Islamica para la Educacion y Devocion de Ala’el Divino) créée en 1987 par un converti portoricain.
Cf. Jane I. Smith,
Islam in America, New York, Columbia University Press, 1999.
[15]
Il s’est appelé Warith Deen Mohamed. Warith signifiant héritier de la foi en arabe. Louis Farrakhan s’est alors dressé contre Warith Deen Mohamed et a reconstitué Nation of Islam en 1977. Contrairement aux idées reçues, 20000 musulmans noirs seulement, sur près de 2 millions se réclamant de l’islam, rejoignent Nation of Islam à cette date.
Cf. Jocelyne Cesari, « Les États-Unis, la nation et l’islam »,
Notre Histoire, 182-183, novembre-décembre 2000, p. 89-91.
[16]
Pour des développements sur cette masse « anonyme » ainsi que sur cette privatisation de l’islam, voir J. Cesari,
Musulmans et républicains : les jeunes, l’islam et la France, Bruxelles, Complexe, 1998.