2003
Raisons politiques
Lectures critiques
Lectures critiques
• Jacqueline Laufer, Catherine Marry, Margaret Maruani (dir.), Masculin-Féminin : questions pour les sciences de l’homme, Paris, puf, 2001. [1] Thierry Blöss (dir.), La dialectique des rapports hommes-femmes, Paris, puf, 2001. [2]
Marion Gret, Yves Sintomer, Porto Alegre. L’espoir d’une autre démocratie, Paris, La Découverte, 2002.
À l’heure où les discours glorifiant les vertus de la « démocratie participative » se multiplient (au point que la formulation même de ce constat est devenue un lieu commun), le court mais dense ouvrage coécrit par Marion Gret et Yves Sintomer offre un contrepoint salutaire qui repose sur la confrontation d’une réflexion sur les enjeux de la participation citoyenne et d’une évaluation empirique du dispositif de budget participatif mis en place à la fin des années 1980 dans la ville de Porto Alegre (Brésil). Cette expérience repose sur le principe simple de la participation directe, non délégative, des citoyens à l’élaboration du budget municipal, et, partant, à la prise de décision qui les concerne de la façon la plus quotidienne. L’échelle (locale) de l’expérience est bien entendu significative. Elle est due à des contraintes techniques évidentes, mais elle est également ancrée dans le monde vécu des citoyens, pour reprendre le terme d’Habermas dont les réflexions théoriques rejoignent les préoccupations de cet ouvrage. Le but que se fixent les auteurs est alors de vérifier si l’« horizon utopique » d’une démocratie plus participative est une « réalité incarnée » dans le contexte délimité, spatialement et temporellement, de Porto Alegre et de son dispositif décisionnel.
Pour mener cette enquête à la fois analytique et normative, les auteurs ont recours conjointement aux ressources de la théorie politique et de la sociologie politique, ce qui constitue l’intérêt, d’ordre méthodologique, de l’ouvrage. Celui-ci débute logiquement par une mise en contexte claire et précise de l’expérience de Porto Alegre (le budget participatif a été mis en place après la victoire aux élections municipales de 1988 d’une coalition de gauche menée par le Parti des travailleurs) et par une présentation détaillée du fonctionnement complexe du budget participatif. Sans pouvoir ici entrer dans les détails, notons que les auteurs distinguent les différents « espaces » du budget participatif : exécutif, législatif, société civile et organes spécifiques du budget, qu’ils désignent sous le terme de « pyramide participative ». Cette pyramide se divise elle-même en plusieurs niveaux, du microlocal (quartier, rue, immeuble) au municipal, en passant par le « secteur ». Cette division territoriale permet à chaque niveau un espace de discussion et de sélection des projets présentés par la « base » microlocale. Elle est complétée par des discussions thématiques aux différents échelons et par une structure temporelle qui se déploie sur une durée d’un an, depuis les réunions préparatoires jusqu’au vote du budget. Les auteurs soulignent également que, si le budget participatif est le principal « canal de participation populaire », il en existe d’autres comme le « congrès de ville », les « commissions extramunicipales » et le développement plus récent d’un « tiers secteur » qui repose sur l’autogestion d’un certain nombre d’activités économiques dites « informelles ».
Une fois cette présentation effectuée, les auteurs entrent plus directement dans l’analyse théorique et empirique du dispositif en distinguant les « logiques » à l’œuvre dans la dynamique du budget participatif. Ces « paramètres qui guident la répartition budgétaire » sont la « logique majoritaire-démocratique » (qui repose sur le poids différentiel des différents quartiers en fonction de leur participation aux espaces de discussion et de décision) ; la « logique de justice redistributive » (qui accorde un avantage aux quartiers les plus défavorisés) et la « logique technique » (évaluation au niveau municipal des besoins des différents secteurs). Les auteurs insistent en particulier sur le fait que ce dispositif, pour complexe qu’il soit, est « évolutif ». Il doit toujours aborder différents « défis » et a su, par le passé, s’adapter à un certain nombre d’obstacles.
C’est l’objet de la deuxième partie de l’ouvrage, qui prend une direction clairement évaluative. Sans pouvoir là encore entrer dans les détails, signalons que les auteurs distinguent différents « défis » lancés au budget participatif. L’efficacité tout d’abord : peut-on concilier participation accrue des citoyens et « gouvernabilité », ce que nie la perspective élitiste ? Ce défi est surmonté selon les auteurs grâce à la « qualité procédurale » du dispositif – ce qui rejoint une question théorique plus large, comme on le verra ; la participation ensuite : le dispositif participatif ne fait-il que reproduire les inégalités classiques en matière de participation politique ? La réponse est nuancée : si on peut constater une « inversion partielle » des hiérarchies sociales, le capital scolaire reste un facteur explicatif déterminant de la participation (notamment dans les échelons intermédiaires). Cette partie est riche de développements particulièrement intéressants, notamment sur la dimension temporelle de la participation (ce que les auteurs appellent l’« effet de démonstration » qui doit permettre au citoyen de « voir le bout de ses actes ») ; l’institutionnalisation en troisième lieu : ce problème classique de la sociologie de l’action collective (le budget participatif est une forme d’action collective, de « mouvement social ») est traité de façon fine par les auteurs qui mettent bien en évidence la tension entre l’horizon utopique de l’autogestion et les complexités réelles du processus de cogestion ; enfin l’échelle : qu’en est-il de la possible généralisation de l’expérience de Porto Alegre ? Ici, les auteurs abordent le problème théorique des « logiques d’assemblée » et de la coexistence en leur sein de la négociation et de la délibération. S’il paraît possible de mettre en évidence un « authentique » élément délibératif, d’importantes limites à la généralisation subsistent, qui tiennent aux logiques propres de la représentation politique et, notamment, aux effets d’échelle. Les auteurs sont alors amenés à évoquer d’autres mécanismes de démocratie directe, comme le référendum ou le tirage au sort.
On le voit : l’ouvrage de M. Gret et Y. Sintomer rejoint, au-delà de l’intérêt immédiat de l’analyse fine et de l’évaluation nuancée d’une expérience politique novatrice, des problématiques de recherche déterminantes pour la science politique actuelle. On pense notamment aux travaux de Bernard Manin sur l’histoire du gouvernement représentatif, qui se situent au croisement d’une histoire des idées et d’une histoire des dispositifs institutionnels, les deux domaines se fécondant mutuellement. Porto Alegre offre un exemple stimulant et concis de cette démarche : ici, l’analyse méticuleuse d’un dispositif institutionnel (le budget participatif ) est menée de concert avec un repérage des logiques théoriques qui soustendent sa conception et son fonctionnement, et des enjeux plus généraux que suppose la mise en place de ce type de structure démocratique. Il est aussi un témoignage en acte du dépassement de la coupure entre spéculation théorique désincarnée et analyse empirique détachée de tout cadre conceptuel global et prouve que les ressources de la théorie politique peuvent être de précieux instruments pour orienter une enquête sociologique. À l’inverse, les données empiriques recueillies par l’enquête sont susceptibles d’infirmer et de faire évoluer les modèles théoriques. Cette articulation disciplinaire se révèle ici particulièrement fructueuse quant à la question de la représentation politique, de ses limites et de ses tensions.
Daniel Mouchard
Institut d’études politiques de Paris
Université Paris I
Charlotte Beradt, Rêver sous le IIIe Reich, préface de Martine Leibovici, postface de Reinhart Koselleck et François Gantheret, traduit de l’allemand par Pierre Saint-Germain, Paris, Payot et Rivages, 2002.
De 1933 à 1939, année de son départ pour l’Angleterre puis pour les États-Unis, Charlotte Beradt, femme juive et alors communiste, a recueilli, en guise de matériel documentaire parfaitement inédit, plus de 300 récits de rêves d’Allemands de différents statuts sociaux (de l’avocat à la femme de ménage), simples mortels du régime totalitaire nazi en phase de développement. Cette entreprise de vie conjuguait acte de résistance politique et volonté de rendre raison
[1], tout d’abord par la voie du témoignage à destination de la presse en exil
[2], puis sous la forme plus tardive d’une contribution à la théorie du totalitarisme sanctionnée par la publication en 1966 de ce livre, œuvre de réparation par la mémoire et premier texte de l’auteur.
Derrière une approche scientifique paradoxale de connaissance par les rêves, trop aisément contestable au regard des prérequis objectivistes des sciences sociales
[3], transparaît une puissante intuition scientifique consistant à comprendre la véritable essence de la dictature totalitaire, débordant ses manifestations extérieures et presque tangibles, à travers la description réelle et approfondie de ses effets au cœur des états subjectifs et psychiques des individus. Il s’agit de comprendre le phénomène politique singulier constitué par le régime totalitaire nazi, en ne le rapportant ni à ses causes historiques ni même à des déterminants sociaux, mais, de manière réfractée, à son impact sur les psychismes révélés à travers leur vie onirique, véritable « atelier du régime totalitaire où était fabriqué le mécanisme de son fonctionnement »
[4].
Loin d’opérer une éclipse de la catégorie du politique au profit d’un déchiffrage psychanalytique, hétérogène – renvoyant par exemple au désir ou à l’angoisse propres au psychisme individuel –, la présentation des rêves reflète comme l’empreinte intime, la nature propre d’un système socio-politique inscrit dans la durée, décrit à travers les représentations de l’individu moyen
[5]. En témoigne l’intérêt de Ch. Beradt pour les récits de rêve à caractère politique dont la reconstruction à l’état de veille, sans porter atteinte à leur consistance et à leur intensité, est en elle-même significative.
Les caractéristiques propres aux régimes totalitaires, comme, par exemple, celles que propose Hannah Arendt à qui Ch. Beradt se réfère explicitement, sont définies le plus souvent sous la forme d’abstractions (« aliénation », « perte d’identité », « rupture de la continuité de l’existence »). Elles trouvent dans les rêves une expression accentuée, comme poussée à l’excès, que Ch. Beradt contribue à présenter suivant des règles de correspondance (de composition et d’analogie), véritable grammaire onirique du totalitarisme, à travers lesquelles il semble que les causes de l’irrationalité et de la violence doivent elles-mêmes participer d’une certaine forme d’irrationalité et de confusion. À propos de certains rêves, l’auteur parle d’ailleurs d’« images claires, d’une clarté somnambulique ».
Aussi est-il proposé de comprendre, à travers l’invocation d’un type de causalité justement détourné et biaisé, comment le système totalitaire fondé sur la déstructuration des valeurs et le dépouillement servile des attributs inaliénables des individus (Gleichschaltung, mise au pas) a pu faire l’objet d’un équilibre inédit caractérisé par la fréquence de ses manifestations.
Plus précisément, il se construit une fonction heuristique autonome du rêve, lequel ne doit sans doute pas être entendu comme simple contenant ou support original permettant de véhiculer une représentation subjective, éveillée, distincte, mais bel et bien comme type de représentation ou modalité de conscience politique paradoxale intimement liée au régime totalitaire. Ainsi se trouvent écartés les rêves – que l’on pourrait qualifier de naïfs – de violence physique et ceux presque mécaniquement suscités par un contexte extérieur de violence politique (tyrannie, guerre). Le rêve raconté reflète et épouse de façon adéquate la forme de la domination totalitaire non pas du fait de son contenu, mais d’abord en vertu de la forme – pourrions-nous dire de l’esthétique – qui lui est propre, naturellement à même de rendre les conflits et les perturbations qui résultent d’un rapport ambigu vis-à-vis de l’espace public en voie de déstructuration « avec son accumulation éprouvante de demiconnaissances et de demi-suppositions, de faits, de rumeurs et d’hypothèses ».
La restitution et l’interprétation des rêves s’effectuent, à chaque chapitre, suivant le même procédé consistant à associer des éléments oniriques consciemment et personnellement distribués dans un récit, d’une part, et un discours tant idéologique qu’explicatif ou descriptif (Himmler, Arendt, Orwell, Kafka…), d’autre part, en prenant acte de leur mystérieuse concordance et de leur harmonie préétablie. Par exemple, de nombreux rêves ont une teneur prophétique ou bien reflètent de véritables intuitions littéraires. Ainsi, l’accent est mis constamment sur l’identité de fond qui préside à la structuration de la pensée politique propre au totalitarisme à travers laquelle l’élément théorique, loin de justifier les rêves, en en donnant comme de l’extérieur une clef d’explication, leur est au contraire profondément incorporé. Plus que cela, à travers le rêve, l’explication théorique semble se jouer d’elle-même en adoptant une posture ironique.
Les rêves témoignent de l’existence d’une domination sociale impersonnelle et diffuse, prenant la forme d’une surveillance ininterrompue et d’une mise en cause injustifiée qui font disparaître la vie privée des individus et portent atteinte à l’intégrité de leur personne et à leur liberté de penser. Un médecin rêve que lors d’une séance de lecture les murs de son appartement disparaissent et qu’un hautparleur hurle : « Conformément au décret de la suppression des murs du 17 de ce mois ».
De la sorte, les récits manifestent une identification progressive entre le monde moral de l’intériorité subjective et de la conscience, d’une part, et le monde politique extérieur et objectif (décrets, lois), d’autre part, les deux mondes devenant peu à peu congruents. Une ménagère voit en songe un SA debout devant le poêle de son salon « qui énonce d’une voix stridente et perçante chacune des phrases [qu’elle a proférées] contre le régime ». Mais de ce processus d’identification résulte une ambiguïté fondamentale dans la mesure où l’assujettissement des esprits engage aussi et paradoxalement leur participation personnelle et donc, également, de proche en proche leur liberté. De sorte que non seulement la ménagère formule clairement et distinctement le mécanisme dont elle est la victime – « je comprends que … simplement tout ce que nous avons dit ou pensé dans l’intimité est connu » – mais encore elle en vient naturellement à adopter une posture de distanciation critique « …je crois qu’il plaisante et je dis à voix haute : « Ça n’est pas sérieux, ça n’est pas possible ». »
Bien entendu, la pression produite par la terreur entraîne une division de soi avec soi-même à l’image de cet ophtalmologue qui, dans le même rêve, refuse que l’on pose des barbelés aux chambres de son hôpital, mais n’élève pas la moindre protestation et ressent même de la fierté lorsqu’il est appelé pour soigner Hitler. Plus encore, loin d’être hébétés par la crainte, les rêves engagent un effort de systématisation du racisme et par là contribuent à thématiser un nouvel ordre du monde. Ainsi, une jeune fille non juive rêve, parce qu’elle a le nez busqué, qu’elle doit prouver au Bureau de certification de l’aryanité qu’elle n’est pas juive.
David Smadja
Institut d’études politiques
Cycle supérieur de Pensée politique
Jacqueline Laufer, Catherine Marry, Margaret Maruani (dir.), Masculin-Féminin : questions pour les sciences de l’homme, Paris, puf, 2001. [1] Thierry Blöss (dir.), La dialectique des rapports hommes-femmes, Paris, puf, 2001. [2]
On a pu s’étonner de voir une maison d’édition publier au même moment deux ouvrages collectifs qui passent en revue la question du genre en sociologie, ce qui s’explique sans doute par un contexte favorable à l’inflation des études sur le sujet. Ces travaux, qui font le point sans pour autant prétendre être un bilan définitif, conduisent à questionner une telle entreprise : quelle est la fécondité d’une « lecture sexuée du monde social » ([1], p. 13) ? Peut-elle concurrencer les approches qu’elle critique, par exemple en termes de classe ?
La majorité des articles présentés ici cherchent à déceler la continuité derrière le changement apparent. La réussite des filles à l’école, l’essor de l’activité féminine, le rapprochement des comportements politiques des hommes et des femmes, la transformation de l’attitude des conjoints à l’égard du travail domestique ou encore les métamorphoses de la sexualité masquent toujours « une logique de la domination masculine qui se transforme mais persiste » ([1], p. 21). Pour la mettre en évidence et l’expliquer, plusieurs logiques coexistent dans les deux ouvrages.
Une première voie, que l’on rencontre notamment dans le collectif dirigé par Th. Blöss, met en avant une socialisation contraignante. Les pratiques à l’école ou sur le marché du travail, l’attitude à l’égard du corps ou de la sexualité sont rapportées aux « stéréotypes » de sexe (Pagès, [2], p. 227) ou aux « codes de genre » (Duru-Bellat, Jarlégan, [2], p. 86) diffusés par l’école (« l’un des messages les plus fréquents qu’[un enfant] reçoit est qu’il est une fille ou un garçon », ibid., p. 76), la famille (B. Lahire, A. Muxel, [2]), le sport (M. Pagès, [2]), etc. Dès la naissance, toutes les institutions et toutes les pratiques conduisent à différencier filles et garçons, en leur inculquant constamment ce que chacun doit être. Malgré l’exposition de chacun aux deux modèles, il n’y a pas de mélange des genres, parce que le moteur de la socialisation est supposé être l’identification – et, mis à part des ratés comme le transsexualisme, les garçons s’identi-fient aux hommes et les filles aux femmes (Lahire, [2], p. 13-18). Il s’agit donc d’un modèle peu innovant de la socialisation, qui dévie parfois vers un behaviourisme assez surprenant : si la réussite des filles à l’université est inachevée, c’est en partie parce qu’elles sont « moins sûres d’elles et plus pessimistes à l’approche des examens », conséquence d’une intériorisation passive de leur image sociale, plus que d’une psychologie féminine (Erlich, [2], p. 99). Si les garçons expriment moins souvent de rejets à l’égard des aliments, c’est qu’ils sont contraints par un impératif de « hardiesse » et de « courage » lié aux « stéréotypes de sexe » (Pagès, [2], p. 221).
Le schème directeur de l’ouvrage dirigé par J. Laufer, C. Marry et M. Maruani est de suivre, dans divers champs de la sociologie, l’apparition progressive d’une étude des femmes, puis des genres. Logique surprenante, car les auteurs se contentent en général de renvoyer à l’« ethnocentrisme de sexe » de chercheurs masculins (Marry, [1], p. 32), qui relèguent les femmes dans une invisibilité totale. Certains articles soulignent certes que les réactions féministes étaient parfois discutables d’un point de vue sociologique (par exemple les études de mobilité sociale, dont l’unité pertinente d’analyse est bien la famille, et non l’individu sexué, Vallet, [1], Merllié, [2]), mais en général, ils se limitent à une approche purement descriptive des changements intervenus dans les sciences sociales.
L’unité de ce livre semble donc venir de la fécondité de l’opposition entre sphère domestique et sphère professionnelle (du point de vue des pratiques et non du symbolisme
[6]), que l’on rencontre également dans le travail dirigé par Th. Blöss, et qui apparaît sous différentes formes. Malgré les transformations des rôles parentaux et de l’idéologie égalitaire du travail domestique, ce denier reste majoritairement à la charge des femmes (Fouquet, [1]). C’est l’anticipation de la persistance de ce partage inégalitaire des tâches qui explique alors les choix scolaires des filles qui privilégient des métiers « féminins », c’est-à-dire laissant le temps de s’occuper d’une famille (Marry, [1], p. 35-36, Duru-Bellat, Jarlégan, [2], p. 85). De même, il détermine des logiques conjugales qui rendent compte des trajectoires professionnelles : une femme peut totalement se dévouer à la réussite professionnelle de son mari, alors que l’inverse n’est jamais vrai (Daune-Richard, [2], p. 85, Maruani, [1], p. 46-49). Enfin, c’est la même opposition qui apparaît lorsqu’est soulignée la tension qui caractérise les politiques publiques, prises entre deux référents contradictoires, définis par l’émancipation des femmes et la protection de la famille (Commaille, [1], p. 38-42). Là encore, les analyses sont inégales, selon la finesse avec laquelle elles s’attaquent à la question : Th. Blöss, par opposition à J. Commaille, se contente ainsi de parler d’un « sexisme d’État » ([2], p. 67). De même, alors que certains se contentent de voir dans la sphère domestique l’expression d’un rapport de domination masqué par l’idéologie de l’amour, conduisant les femmes à réaliser un travail « gratuit », F. de Singly prend au sérieux le sens que les individus attachent à leurs pratiques – le partage des tâches n’est pas le seul critère par rapport auquel les conjoints mesurent l’égalité, et le travail domestique peut être réalisé plus en tant que mère qu’en tant qu’épouse, le bénéfice en étant une plus grande proximité avec les enfants ([1], p. 152-159).
Derrière toutes ces approches, on peut également déceler une autre logique : malgré l’idéologie égalitaire qui s’est peu à peu développée, puis accélérée depuis les années 1960, un certain nombre de pratiques et de discours marquent la persistance de la domination masculine. Pour expliquer ce décalage, on fait implicitement appel à une « structure symbolique » qui donne aux femmes une place subordonnée. Certes, elle est aujourd’hui refoulée, et c’est aux sociologues de la dévoiler, mais elle s’exprimait auparavant (dans le passé occidental ou les sociétés plus ou moins « primitives ») de manière explicite. Une telle sociologie des mutations contemporaines souffre cependant de trois types de problèmes.
On peut tout d’abord s’interroger sur la fécondité du renvoi aux schèmes symboliques implicites qui informeraient encore nos pratiques. Pour prendre quelques exemples, la domination masculine dans le monde professionnel est expliquée par la négation des qualifications féminines (dextérité, rapidité, minutie), qui auraient été acquises dans la sphère domestique et ne nécessiteraient donc pas de rémunération particulière : on revoie alors à l’opposition homme-culture/femme-nature (Marry, [1], p. 45, Laufer, [1], p. 82, Daune-Richard, [2], p. 134-135). Ou encore, on rend compte des choix (ou des contraintes) universitaires par une opposition homme-extérieur/ femme-intérieur : « Et l’on voit clair comme le jour que du côté des hommes se situent le mouvement et l’action sur le vaste monde. À l’inverse, les femmes sont réduites à l’espace des relations proches » (Baudelot, Establet, [2], p. 111). Il ne s’agit pas de remettre en cause de telles associations, qui nous paraissent évidentes. Mais on peut regretter qu’il ne soit pas fait référence aux analyses anthropologiques qui, loin de se contenter d’une série d’oppositions figées (masculin/ féminin, extérieur/intérieur, culture/nature, etc.), soulignent les retournements ou les transformations toujours à l’œuvre, par exemple en relevant le changement de signification des termes (masculin/féminin) suivant la nature de leur relation (conjonction ou disjonction)
[7].
Les difficultés d’une opposition binaire entre masculin et féminin se retrouvent à un autre niveau : toutes les différences entre les pratiques des hommes et celles des femmes sont ramenées à des inégalités. Une telle pratique est certes totalement justifiée dans certains cas : personne ne songerait à contester que les différences de salaires sont une forme d’inégalité. En revanche, on peut être plus réservé dans d’autres cas, où l’interprétation de toute différence comme une forme d’inégalité révèle une incapacité à penser le rapport entre l’égalité et l’identité. Ainsi, R. Establet et C. Baudelot ne s’interrogent pas sur le sens des variables et interprètent comme une inégalité archaïque la plus grande présence féminine dans les professions médicales, et masculine dans les transports, dans la mesure où elle leur rappelle une opposition extérieur/intérieur qui retraduirait la domination masculine. F. Battagliola ([2]), qui étudie les différents modes d’entrée dans la vie adulte, voit une forme d’inégalité dans les contraintes dont souffrent les filles (permis de conduire obtenu plus tardivement ou inactivité forcée), alors qu’elle ne fait pas de même pour celles qui concernent les garçons (autonomie résidentielle plus tardive ou précarité beaucoup plus importante – au point de mettre en danger leur maturité sociale – en cas de difficulté professionnelle). Sans prétendre qu’une réponse aurait dû être apportée, on peut regretter que l’existence d’un problème n’ait même pas été relevée (J. Laufer ne posant que la question du passage de l’égalité de droit à l’égalité de fait, [1], p. 63-76).
Surtout, on peut souligner que la plupart des travaux présentés ici, tout en étudiant les mutations récentes, traitent différemment les « autres » et « nous ». Si les analyses de la période contemporaine manifestent parfois toute leur finesse en articulant les discours conscients, les pratiques, et les schèmes symboliques implicites, il n’en va pas de même pour les sociétés passées ou exotiques auxquelles on l’oppose. Ces dernières sont réduites à leur idéologie explicite, ce qui conduit à en donner un tableau uniformément noir : les femmes étaient exclues de l’institution scolaire et du monde politique, mais aussi « oppressées » par le « pouvoir des pères » (Ferrand, [1], p. 187), exclues du monde du travail ou travaillant sans rémunération pour leurs époux dans l’invisibilité du privé (Daune-Richard, [2], p. 130), contraintes dans leur corps par l’impératif de procréation (Pagès, [2], p. 230-231), etc. En adoptant une telle perspective, ces chercheurs se contentent souvent d’une approche juridiste, sans chercher (à l’inverse de ce qu’ils font pour la période récente) à rapporter aux normes légales ou aux discours des pratiques souvent divergentes. Sans prendre en compte la complexité de ces dernières ou les multiples phénomènes de retournement, on en vient à se demander comment les sociétés du passé ou de l’ailleurs ont pu être « vivables » pour les femmes
[8]. On ne peut pas considérer les pratiques d’antan comme identiques aux discours, alors que les pratiques d’aujourd’hui ne le seraient pas, sans s’interdire de comprendre véritablement les formes du changement social.
Olivier Allard
St Catharine’s College
Département d’anthropologie sociale
Université de Cambridge
[1]
« [Ces rêves] pourraient être retenus le jour où l’on ferait le procès de ce régime en tant que phénomène historique car ils semblaient pleins d’enseignements sur les affects et les motifs des êtres qu’on insérait comme de petites roues dans le mécanisme totalitaire. », Ch. Beradt,
Rêver…,
op. cit., p. 40.
[2]
Publication de certains récits dans
Free World en 1943.
[3]
« Les rêves n’appartiennent pas au canon de la science historique », R. Koselleck, postface de Ch. Beradt,
Rêver…,
op. cit., p. 155.
[4]
« [Ces rêves] semblaient enregistrer minutieusement, comme des sismographes, l’effet des événements politiques extérieurs à l’intérieur des hommes… »,
ibid.
[5]
« …conformément aux principes des enquêtes d’opinion, on peut en conclure que le Troisième Reich a condamné un grand nombre de personnes à faire des rêves très semblables »,
ibid., p. 42.
[6]
Sur les limites de ce dernier,
cf. Marilyn Strathern,
The Gender of the Gift. Problems with Women and Problems with Society in Melanesia, Berkeley, Los Angeles, University of California Press, 1988, p. 66-97.
[7]
Pierre Bourdieu, « Le démon de l’analogie »,
Le sens pratique, Paris, Minuit, 1982, p. 353-356.
[8]
Louis Dumont souligne explicitement qu’elles l’ont été parce que la mère de famille indienne, par exemple, bien qu’infériorisée à d’autres égards, « n’en domine pas moins les relations à l’intérieur de la famille » (
Homo Hierarchicus, Paris, Gallimard, 1966, p. 398).