Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629620
200 pages

p. 171 à 186
doi: en cours

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Varia

no 10 2003/2

2003 Raisons politiques Varia

Une question de confiance

Anne Girard Anne Girard est chercheuse au Laboratoire d’analyse des systèmes politiques (LASP-CNRS). Sa thèse de doctorat en science politique porte sur Interpol et la coopération policière internationale. Violaine Roussel Violaine Roussel est maître de conférences en science politique à l’Université Paris VIII et membre du Laboratoire d’analyse des systèmes politiques (LASP-CNRS). Elle vient de publier Affaires de juges. Les magistrats dans les scandales politiques en France (La Découverte, 2002) et mène actuellement une recherche sur la construction et la transformation d’une « cause » de la coopération judiciaire internationale en France.
Cet article trace des pistes pour l’étude sociologique de la confiance, en partant des situations dans lesquelles les individus se posent un « problème de confiance ». L’identification et la définition de relations en ces termes dépendent de processus d’apprentissage délimitant des usages pertinents de la catégorie. Même s’ils sont aussi capables de s’en saisir de manière plus stratégique, les acteurs mobilisent en particulier cette catégorie pour percevoir et nommer des situations dans lesquelles des rapports sociaux qui allaient ordinairement de soi se trouvent dénaturalisés. This paper focuses on a sociological analysis of trust. We analyse how people use and mobilise, spontaneously and in strategic ways, the category of trust. The perception of social relations as involving problems of trust is related to how people learn about the category and the pertinent places to use it. The mobilisation of trust to name, think about, and enact social relations occurs when social actors experience the denaturalisation of their ordinary social world.
« Wall Street a terminé sur un nouveau record mardi, profitant d’une nette détente du marché obligataire en réaction à l’annonce d’un recul surprise de l’indice de confiance des consommateurs américains en juillet. »
New York, 29 juillet 1997 (AFP)
« Fernand [Urtebise] a toujours eu confiance en moi. Il a su me remettre en piste, me laisser prendre mon temps. Il y a eu des moments difficiles cet hiver où j’étais un petit peu… il aurait pu se décourager. Et il a été patient parce qu’il croit en moi, en mon potentiel et ça, ça aide. »
Stéphane Diagana, champion du monde du 400 mètres haies 1997 (France 2, 3 août 1997)
« C’était en 43. Quand un type venait vous voir … et qu’il vient vous demander si vous pourriez être dans un service de résistance, vous ne savez pas si il vient vous raconter ça pour vous faire arrêter le lendemain, vous comprenez ! Alors il faut avoir confiance dans un type – et lui, inversement, il ne savait pas si le lendemain je n’allais pas prendre mon téléphone et dire : “Arrêtez cette personne ! Voilà ce qu’il m’a proposé”. »
Entretien avec un policier résistant en poste à Vichy
Le terme « confiance » sert, en apparence du moins, à décrire des situations ou des relations à la fois complexes et hétérogènes. Dans un compte rendu journalistique d’activités boursières, la confiance peut être constituée en instrument de mesure standardisé, susceptible de rendre possibles l’action rationnelle et le calcul pour des opérateurs évoluant sur un marché. Dans l’interview de l’athlète de haut niveau, c’est au contraire un sentiment qui s’inscrit dans des rapports interpersonnels : l’entraîneur parie sur un individu, dans une situation – le championnat – dont l’issue est incertaine. Enfin, dans l’entretien avec le policier résistant, le doute sur l’identité des individus étant omniprésent, l’anticipation des risques et l’action deviennent problématiques. « Avoir confiance » revient, dans cet univers d’incertitude, à trancher sur ce que sont les gens, en considérant les enjeux attachés à cette décision.
Parallèlement à cet « éparpillement » de sens, la plupart des travaux en sciences sociales sur la confiance consistent à s’interroger sur ce qu’est la confiance en tentant d’en stabiliser une définition : constituant fondamental du lien social, forme de calcul dans un jeu coopératif ou, à l’inverse, modalité spécifique des rapports interpersonnels propres à la sphère privée [1]. Ces tentatives de définition échouent à rendre compte de la polysémie du terme et de l’hétérogénéité de ses usages, mais surtout – sans doute en raison de cet échec – elles tendent à substituer une définition savante de la confiance à celles des acteurs, ôtant de ce fait une grande partie de sa valeur heuristique à une étude sociologique sur la confiance. Ainsi, localiser la confiance dans la sphère des rapports interpersonnels, lieu d’une confiance « authentique », à l’exclusion de sa prise en compte dans les échanges institutionnalisés [2], aboutit à reléguer de facto tous les usages non conformes de la catégorie dans le domaine de l’erroné ou du négligeable.
Loin de vouloir produire une nouvelle définition de la confiance, notre démarche consiste à suivre au plus près les acteurs à travers leurs pratiques et leurs discours. On ne peut donc étudier la confiance que là où et toutes les fois que les gens en parlent. Notre objet n’est pas « la confiance » – ce qui supposerait qu’elle existe en soi – mais, sans présumer de l’homogénéité de la catégorie, ce que les gens qualifient et reconnaissent comme de la confiance et les processus en jeu lorsqu’ils se saisissent de cette catégorie.
Selon un apparent paradoxe, les relations que les acteurs décrivent comme « marchant à la confiance » peuvent prendre place dans des espaces fortement institutionnalisés, dans lesquels les échanges sociaux sont étroitement formalisés. L’étude de plusieurs cas empiriques montre que la mobilisation par les acteurs de cette catégorie intervient souvent à la faveur de situations dans lesquelles des rapports formellement établis, qui ne font habituellement pas problème, cessent d’aller de soi. La corrélation entre les effets de l’objectivation (ou de la désobjectivation) des relations sociales et la perception des situations et des interactions en termes de confiance sera donc notre fil conducteur.
 
L’émergence de la confiance comme problème
 
 
Si, lors d’un accrochage sur la route, il apparaît que l’autre est fautif, parce qu’il a embouti l’arrière de mon véhicule, il y a de grandes chances pour que je ne perçoive pas l’établissement du constat comme la formalisation d’une relation de confiance, mais, au contraire, comme une garantie contre la défaillance de l’autre, une façon de me couvrir pour ne pas avoir à me placer vis-à-vis de lui dans l’obligation de lui faire confiance. Si, à l’inverse, je partais sans avoir établi la preuve de sa dette (si je décidais de « lui faire confiance »), il est probable qu’à mon retour mes proches déploreraient cette « irresponsable » imprudence. Dans un tel cas, les acteurs excluent a priori de donner aux interactions le sens de relations de confiance. Il en est ainsi le plus souvent lorsque la coopération est mise en forme juridiquement, en particulier par la rédaction d’un contrat. Pour saisir ce qui se joue dans la perception et la description de situations posées comme des « questions de confiance », il y a ainsi beaucoup à apprendre de pratiques ou d’interactions que les acteurs ne pensent pas – sur le moment du moins – en termes de confiance, c’est-à-dire précisément celles dans lesquelles le problème de la confiance ne se pose pas.
Dans notre vie quotidienne, nous ne nous interrogeons pas constamment, avant d’agir, sur la confiance que nous inspirent le monde et nos interlocuteurs ; la plupart du temps, nous ne percevons pas la réalité sous la forme d’une alternative risquée impliquant de la confiance [3]. Au contraire, l’immédiate évidence avec laquelle le monde se présente à nous est une condition de notre disponibilité pour l’action. Si l’immense majorité de nos activités courantes ne nous apparaît pas comme un problème de confiance, c’est aussi qu’elle ne se donne pas à voir comme problématique du tout. On ne se demande pas si l’on fait confiance aux membres de sa famille, par exemple, pas plus qu’on ne s’interroge sur la confiance qu’on peut accorder à son compteur électrique [4]. La question ne se pose pas, parce qu’elle ne fait tout simplement pas sens. Cette perception du monde sur le mode de ce qui va de soi est un élément de l’objectivation des rapports sociaux qui constitue une caractéristique essentielle des systèmes sociaux contemporains, fortement objectivés [5]. Tout se passe comme si on n’avait « pas besoin » de confiance. C’est parce que cette existence évidente d’un monde de sens commun qui permet l’action n’est pas désignée par les acteurs comme caractérisant une situation « de confiance » qu’on ne posera pas – contre les acteurs – cette définition de la confiance [6].
En revanche, on en vient davantage à se demander si de la confiance est engagée et motive nos pratiques lorsque « les choses tournent mal » ou que ce qui constitue une activité ordinaire ne va plus de soi. La confiance devient un problème pratique pour les acteurs dans un contexte de dénaturalisation du monde. Penser en termes de confiance ou de « trahison de la confiance », d’impossibilité de « faire confiance » signifie souvent s’interroger sur ce qui échappait ordinairement à la remise en question : si on fait l’expérience d’une défaillance informatique, on pourra dire que l’on n’a plus « confiance » dans la machine ; de même, si l’on a à déplorer de s’en être remis à un individu ou simplement si cette remise de soi est vécue comme la prise d’un risque, on pourra se trouver face à un « problème de confiance ».
La confiance apparaît également comme une catégorie mobilisable dans le cadre d’activités stratégiques ordinaires, notamment face à des demandes sociales de justification, a posteriori, d’un comportement. Un recruteur interviewé sur ses pratiques professionnelles en situation d’entretien d’embauche se décrit d’abord comme quelqu’un qui observe et qui écoute. Le candidat au poste de mécanicien est évalué en fonction du rôle qu’il est convié à jouer : il doit avoir l’air d’un mécanicien [7], sinon « il n’inspirera pas confiance » au recruteur. Ce discours sur soi renvoie à deux moments distincts : d’une part, ce qui se passe pendant l’entretien d’embauche. Ici, la définition de la situation et l’action passent par un pari sur l’habitus, dans le sens où le succès du recrutement dépend de la capacité d’apparaître comme l’homme de la situation, d’être reconnu comme étant bien à sa place ; d’autre part, l’entretien avec les auteurs, au cours duquel le recruteur est implicitement sommé de présenter un discours ordonné, sensé, sur sa pratique. La mobilisation de la forme confiance (réalisée par la mise en équation des termes « embaucher quelqu’un » et « lui faire confiance ») répond aux contraintes de cohérence imposées par cette demande de mise en forme discursive inhérente à l’entretien sociologique, tel que le recruteur le perçoit. Il est probable que, dans le cours de son travail de recrutement, il ne s’est pas interrogé sur « la confiance » que lui inspirait ou non son interlocuteur, que le problème ne s’est pas posé en ces termes. Cependant, la catégorie confiance constitue un outil disponible qu’il peut mobiliser pour mettre en cohérence le monde et son comportement par un discours justificatif sur son activité. Dans l’exemple du sportif et de son entraîneur, ce dernier pourra, dans une interview, justifier son attitude vis-à-vis du futur champion par la confiance que celui-ci lui a inspirée, de la même façon que le policier sollicité par le résistant, lorsqu’il se retrouve en situation de s’expliquer, peut faire état de la confiance qu’il a dû accorder à cet homme, même si, sur le moment, il a pu ne pas penser la situation en ces termes.
On aperçoit ici des usages de la confiance pour ordonner le réel, les actions, les expériences et pour les rendre signifiants, comme c’est le cas, plus largement, dans toutes les activités de dénomination, de qualification, de définition de situations, qui mettent en jeu un rapport pratique à l’action [8]. La mobilisation de la catégorie confiance contribue à constituer le monde en espace sensé et familier, à y établir des repères valides pour l’action. Si quelqu’un me décrit une personne comme digne de confiance, il me semblera possible de m’engager dans l’interaction avec elle sans risque, de la même façon que je m’en remettrai peut-être plus volontiers à des individus qui, en raison de leurs professions, par exemple, « m’inspirent confiance » (un policier, un religieux, un professeur, etc.). De même, à supposer qu’une telle interaction tourne mal, par exemple que je me fasse agresser par l’agent des forces de l’ordre, je pourrai m’en expliquer ultérieurement en faisant valoir la confiance que j’avais légitimement placée dans cette personne. La catégorie confiance sert à nommer rétrospectivement ce qui a permis d’agir et conduit à adopter telle pratique plutôt que telle autre, quelles que soient, par ailleurs, les causes, les logiques pratiques des actions. Elle fournit une raison d’agir présentable. C’est la capacité des acteurs sociaux à se saisir de la catégorie confiance de façon stratégique qui leur permet de classer et de se classer, de tracer des frontières entre le bien et le mal, entre l’acceptable et l’inacceptable, le souhaitable et l’indésirable. La confiance est donc également fonctionnelle en ce qu’elle permet d’instaurer des divisions légitimes. Ainsi, certains policiers spécialistes de la coopération internationale affirment qu’« il existe des États dans lesquels on ne peut pas avoir confiance » (entretien avec un policier d’Interpol). Affirmer qu’untel est digne de confiance ou ne l’est pas, c’est finalement – à travers la hiérarchisation et les stigmatisations ou valorisations qui y sont attachées – participer à la lutte de classements qui constitue une activité ordinaire des acteurs sociaux. Dès lors, certains d’entre eux, parmi les plus dominés ou désavantagés par l’état du jeu, vont investir une part de leur activité, notamment professionnelle, dans la présentation d’eux-mêmes comme dignes de confiance. En plus d’être une arme mobilisable dans les luttes de classement, la confiance constitue alors un trophée vers lequel est tournée la compétition.
 
Modes de perception préconstitués
 
 
On peut se représenter les situations et les expériences en termes de confiance, décrire et nommer avec cette catégorie, s’en saisir comme d’un outil stratégique, parce qu’on l’a préalablement intériorisée en tant que mode de perception. La confiance se présente comme un donné préexistant à sa mobilisation, comme un déjà-là. C’est un élément de notre stock cognitif qui délimite l’espace des représentations possibles du monde.
L’apprentissage des situations
Nous savons qu’il existe quelque chose comme « de la confiance », que cela fait sens pour nous à la limite indépendamment de notre expérience de telles relations, parce qu’à la faveur d’un processus d’apprentissage, en particulier au sein de la famille, mais qui ne se limite pas à l’enfance, se sont constitués un savoir et un savoir-faire relatifs à la confiance, permettant de repérer les situations où elle s’impose et les actions possibles, efficaces ou interdites. La confiance existe dans la mesure où l’on est armé cognitivement pour la « reconnaître » c’est-à-dire pour la constituer, pour agir « raisonnablement », comme il convient, en ce qui la concerne [9].
Il semble que certains types de rapports sociaux soient plus volontiers perçus comme cadres de relations de confiance. Il en est ainsi de la « sphère privée » et l’espace de la famille qui sont également tenus pour être les lieux par excellence de développement des rapports interpersonnels, peu formalisés. Sans adhérer au présupposé selon lequel la famille serait par nature le domaine de la confiance, et en soulignant la forte objectivation qui marque également les rapports sociaux dans cet espace, il faut comprendre pourquoi certaines situations, en particulier dans les univers de la « vie privée », sont davantage identifiées et décrites par les acteurs comme engageant de la confiance.
C’est avant tout en famille, puis dans les relations amicales et amoureuses, que l’on apprend que la confiance existe [10], mais on y apprend, en même temps, comment la mettre en œuvre, les moments et les lieux où elle est socialement opportune et légitime (et, a contrario, où elle ne l’est pas). Les univers de la « vie privée » sont les espaces privilégiés de l’acquisition de ces schèmes de perception qui ont, néanmoins, la propriété d’être transposables dans d’autres sphères sociales que celles de leur apprentissage. C’est le caractère transférable de la catégorie qui rend possibles ses usages hétérogènes dans notre activité quotidienne de mise en forme du monde, bien au-delà des univers qui ont initialement contribué à la façonner. Ces nouvelles expériences contribuent alors à la définition du sens investi dans la catégorie et à la constitution de savoir-faire relatifs à la confiance.
Pour cette raison, il n’est pas certain que la délimitation d’univers de justification soit le moyen de plus efficace pour rendre compte de ces usages, puisqu’ils peuvent éventuellement consister en une combinaison de ressources justificatives empruntées simultanément, pour utiliser un vocabulaire forgé par L. Boltanski et L. Thévenot, aux mondes domestique, civique et industriel. Ce sont en fait des usages plus « sauvages », qui se laissent rarement enfermer dans les impératifs de cohérence interne propres à ces cadres de référence [11].
Au-delà de ces activités de justification, la confiance constitue une catégorie structurant les perceptions des individus et traçant dans le monde social les frontières de l’action possible ou impossible. Les acteurs s’orientent en regard de situations pertinentes socialement typifiées dont la reconnaissance « spontanée » rend possible l’identification de circonstances impliquant « naturellement » de la confiance [12]. Cette dernière suppose alors une compétence spécifique, relative à des situations identifiables et qui nous permet, dans notre vie quotidienne, d’ordonner le monde. Les repères mobilisés rendent l’action et la coopération possibles, probables et naturelles en permettant d’évaluer l’ajustement entre des personnes ou des objets et une définition de la situation selon des types sociaux disponibles et de s’assurer ainsi que chacun est bien à sa place. De plus, cette opération de mise en équivalence est d’autant plus aisée pour les acteurs qu’ils sont à même de repérer et de mobiliser des identités socialement garanties sur lesquelles ils peuvent compter dans leur activité de définition de situation. Toutes les identités légales (la parenté ou les titres scolaires), qui font partie de ces garanties objectivées, servent d’opérateurs stables de définition qui pèsent lourdement sur la reconnaissance des situations. Elles fournissent des schèmes d’interprétation fortement contraignants pour les acteurs, qui ont affaire à des identités durcies, difficiles – mais, même pour les plus objectivées, jamais impossibles – à défaire. On rejoint l’exemple du recruteur, dont le métier consistait à effectuer un pari sur l’habitus du candidat recruté. Il pourra, s’il recrute un polytechnicien, s’en remettre à la garantie objectivée que constitue le diplôme de l’X (et, ce faisant, la renforcer), tout en affirmant par la suite, s’il a à justifier ce choix, avoir eu confiance en lui en raison de son titre. Néanmoins, la reconnaissance d’identités et de situations socialement typifiées, qui agissent comme des auxiliaires de calcul, n’intervient pas indépendamment de ce qui se passe dans l’action. Au contraire, sa perméabilité à l’expérience apparaît notamment lorsque des invalidations, quelquefois répétées, frappent le pari sur l’habitus : le candidat recruté pourra se révéler, en fin de compte, incompétent ou malhonnête, et les représentations du recruteur s’en trouveront affectées. Doutant dès lors de l’évidente garantie constituée par le titre de polytechnicien, il pourra être conduit à modifier certaines de ses pratiques de recrutement, en cherchant ailleurs d’autres repères plus solides permettant de stabiliser une définition de la situation en jeu et de l’action adéquate.
Ainsi, toutes les expériences vécues en termes de confiance contribuent à informer les pratiques ultérieures en rétroagissant sur les représentations du monde, des identités des individus, du sens des situations, qui orientent l’action. Les « succès » dans la mise en œuvre de la catégorie, comme les « échecs », qui prennent la forme de rappels à l’ordre sociaux (car l’usage de la catégorie n’est pas également possible, opportun et efficace dans tous les espaces sociaux), contribuent à construire, en les renforçant ou en les transformant, les savoir-faire relatifs à la confiance, et notamment ceux qui concernent les lieux pertinents de sa mobilisation.
Des usages obligés
« Je suis ta sœur, fais-moi confiance. » Cette injonction, qui ne laisse ordinairement pas de réponse possible, révèle l’existence d’un univers dans lequel on ne peut légitimement pas penser les relations autrement qu’en termes de confiance. La proposition « je suis ta sœur » suffit à elle-même à renfermer l’obligation de la confiance. Bien sûr, on peut ne pas faire confiance à sa sœur, de même qu’on peut ne pas aimer ses parents, mais le dire serait fortement illégitime et très coûteux, et, surtout, il en va le plus souvent autrement dans les faits en raison du travail répété d’intégration familiale qui rend possible l’assimilation de sentiments socialement obligés à des dispositions affectueuses et de l’arbitraire social à une inclination « naturelle » [13].
On a affaire, en famille, entre amis ou entre amants, à des univers restreints de choix des formes de relations à investir. Si la perception en termes de confiance s’impose comme allant de soi, c’est que là, en particulier, il est comme « interdit » de penser les relations et d’en parler en termes d’intérêt, celui-ci devant être traduit dans une autre logique [14]. Ces espaces sociaux se présentent comme des univers de rareté dans lesquels le pensable et le dicible s’expriment principalement dans un ensemble limité de catégories (la confiance, l’amour). La focalisation sur ces catégories de perception et de description contribue à objectiver et à unifier la « sphère privée » aux yeux des acteurs.
Il pourrait apparaître paradoxal que ces espaces privilégiés et premiers d’apprentissage constituent simultanément des univers dans lesquels la question de la confiance est résolue avant même d’avoir été posée, puisque dénier le sens de relations de confiance y est extrêmement coûteux. L’obligation de mobiliser la catégorie confiance ne signifie évidemment pas que les rapports sociaux se présentent systématiquement aux acteurs dans ces sphères sociales comme des problèmes de confiance. Les univers de la « vie privée » ne marchent pas plus que les autres à la confiance et ne relèvent donc ni de modes de fonctionnement ni d’outils d’analyse essentiellement différents de ceux de la sphère des échanges économiques, par exemple [15]. Bien au contraire, on a affaire à des univers sociaux fortement objectivés, dans lesquels les relations sont ordinairement vécues comme naturelles et allant de soi. C’est bien davantage dans le travail de rationalisation des pratiques que la confiance s’impose comme outil pour mettre le monde en cohérence.
 
Dénaturalisation et confiance
 
 
Le surgissement d’un problème de confiance pour les individus coïncide souvent avec la remise en question de situations qui ne suscitaient pas l’interrogation, lorsque l’évidence du monde et des rapports sociaux fait soudain défaut. Elle a à voir avec l’existence, à l’intérieur de nos univers sociaux largement objectivés, d’espaces de « non-objectivation » ou de « désobjectivation », dans lesquels les rapports sociaux se jouent davantage dans et par l’interaction de personne à personne. Nos systèmes sociaux contemporains sont généralement vus comme habités de part en part par l’objectivation et ce, en opposition avec des sociétés « traditionnelles » qui seraient radicalement dépourvues de formes d’objectivation, fussent-elles élémentaires [16]. Or il n’existe pas plus de société totalement dépourvue de formes d’objectivation que d’espace social dans lequel les rapports sociaux sont totalement et uniformément objectivés. Même au sein des univers sociaux dotés d’une forte objectivation, demeurent toujours des situations dans lesquelles les rapports de force s’établissent dans le face à face, ce qu’on appelle ici par commodité des pôles de faible objectivation. En outre, les rapports sociaux ordinairement les plus objectivés peuvent connaître des variations conjoncturelles quant à leur état d’objectivation, à la faveur desquelles les acteurs sont amenés à s’engager dans des rapports de personne à personne, éventuellement perçus comme engageant de la confiance, pour établir ou rétablir un état des relations sociales [17].
Il arrive en effet que des individus engagés dans des rapports pourtant institutionnalisés considèrent et affirment que ces échanges ne peuvent plus fonctionner que dans des relations interpersonnelles impliquant de la confiance. Il (re)devient alors nécessaire pour les acteurs d’investir leur activité dans des rapports interpersonnels et, le cas échéant, de se déplacer physiquement pour manifester leur solidarité avec la ou les personnes dont ils veulent s’attacher la coopération. On trouve une illustration expressive de ces phénomènes dans l’effort que doivent produire, dans le cadre des scandales politico-financiers, les magistrats instructeurs en charge de ces affaires dites sensibles pour obtenir des policiers auxquels ils ont affaire des actes qui tendraient d’ordinaire à aller de soi. D’habitude, les juges ne sont pas obligés de fournir un travail spécifique auprès des policiers pour obtenir l’exécution de leurs commissions rogatoires, de même qu’il est extrêmement rare qu’ils se déplacent personnellement lors des perquisitions, par exemple. Mais, à la faveur des scandales, l’articulation des activités des juges et des policiers perd largement son caractère d’évidence et la coopération sur laquelle on ne s’interrogeait pas auparavant, chacun faisant simplement son métier, se met à poser problème. Il suffit de se remémorer les déboires du juge Halphen face au refus de collaborer opposé par les policiers lors de la perquisition qu’il entendait mener au domicile du maire de Paris, Jean Tibéri, et les précautions qu’il a dû prendre en ne leur indiquant qu’au tout dernier moment le but de ce déplacement. De l’incertitude s’introduit dans des jeux qui tendaient à être plus ou moins naturalisés et les magistrats ne peuvent faire l’économie d’un travail consistant à la fois à couvrir et à surveiller les policiers. Dans ces configurations, la confiance fonctionne comme un auxiliaire de calcul, qui commande la possibilité de l’action :
« Bon, je crois qu’il faut surtout établir des relations de confiance, de loyauté, c’est indispensable, leur montrer qu’on est là pour les épauler, les soutenir. On dirige l’enquête, on leur demande tel ou tel travail, eux ils sont sur le terrain, ce n’est pas facile, ils sont aux prises directes avec les individus de l’enquête, il faut les soutenir, il faut savoir leur dire que, bon, tel travail n’est peut-être pas très bien fait, n’est pas fait dans la bonne direction. J’crois qu’il faut être là pour aider les policiers et les épauler. J’crois qu’il faut être présent physiquement à son bureau, il faut être disponible pour répondre à leurs questions, il faut donner des directives de travail qui soient claires et précises, savoir ce qu’on veut, savoir le dire… Et puis, oui, aider les policiers parfois en les soutenant dans les affaires difficiles, délicates, c’est vrai qu’il faut se dire qu’on est d’abord soi-même responsable. »
Juge d’instruction, Paris (souligné par nous)
Le retour au face à face se présente comme le produit d’une structure de situation qui détermine l’interaction de personne à personne comme forme d’action obligée pour les protagonistes. La confiance n’est dès lors pas envisagée comme un sentiment a priori, mais elle trouve une condition de possibilité dans la structure du jeu qui place l’acteur en situation d’investir une forme spécifique de rapports sociaux susceptible, dans un univers limité de possibilités, d’être identifiée et décrite en termes de confiance.
Ces phénomènes de désobjectivation se manifestent et se réalisent localement à travers les perceptions qu’ont les différents protagonistes de l’agencement du jeu qui se présente à eux comme un ensemble de contraintes et comme une série d’opportunités. Elles commandent le repli vers les rapports interpersonnels, qui, dans ce cas, rend possible la définition des événements comme « problème de confiance », dans le cours de l’action. Il n’y a donc pas d’« arrangement objectif du jeu » qui impliquerait ici en lui-même l’entrée dans le face à face : celui-ci existe comme ressort de l’action à travers la perception que les acteurs en ont, il n’opère comme producteur d’action que représenté. La situation n’est pas un donné extérieur aux acteurs. De la même façon, sa perception et sa qualification en termes de confiance, et non autrement, ont à voir avec la reconnaissance du face à face – souvent vécu par les acteurs comme une forme typique des relations privées – comme type de configuration ordinairement appréhendable (et descriptible) avec cette catégorie. En décrivant comme une affaire de confiance leur engagement dans des rapports professionnels de personne à personne, les magistrats mettent en équivalence leurs pratiques avec des modes de relation privée, indissociables d’univers de signification intériorisés, et inscrivent leur action et leur coopération avec les policiers dans un cadre sensé, ordonné et familier.
Sans conclure à une fonctionnalité systématique de la confiance, il apparaît que, dans certaines situations et sous certains aspects, elle permet [18], en tant que réducteur d’incertitude, de rendre l’anticipation et l’action possibles en permettant de réduire les coûts de l’action [19].
Mais l’engagement dans le face à face, la définition d’une situation comme problème de confiance et le travail pour obtenir cette confiance ne signifient rien, selon nous, du point de vue de la symétrie ou de l’asymétrie du rapport établi. On se sépare en cela de Pierre Bourdieu qui tente de comprendre la confiance avant tout en relation avec la position sociale occupée par les acteurs et, finalement, avec la domination de l’un des acteurs sur l’autre [20]. La confiance serait alors une forme euphémisée et enchantée de violence symbolique : « Violence douce, invisible, méconnue comme telle, choisie autant que subie, celle de la confiance, de l’obligation, du don, de la dette, de la reconnaissance, de la piété, de toutes les vertus en un mot qu’honore la morale de l’honneur ». La stratégie du dominant consiste à mobiliser son capital de confiance pour légitimer son autorité à travers « l’obligation morale et affective » de lui faire confiance. Il existe, dans certaines sociétés traditionnelles, des individus ou des groupes auxquels d’autres individus ont le devoir de faire confiance. Mais ce capital symbolique ne peut fonctionner, selon Bourdieu, que si celui « qui veut être traité en maître manifeste les vertus qui conviennent à son rang », c’est-à-dire s’il se présente à tout moment et en tout lieu comme digne de confiance. La domination du maître a donc pour lui un coût élevé, puisqu’il est contraint à un « surcroît de conformité aux valeurs du groupe ». Celui qui domine est ici celui en qui on a confiance et qui travaille à gagner cette confiance.
Une autre interprétation se présente pourtant comme la figure inversée de la première : ce serait accorder sa confiance qui permettrait de s’assurer une position dominante dans la relation. Ce serait alors un don, la démonstration de sa générosité, « opération d’alchimie sociale » qui transforme la relation d’intérêt en relation désintéressée, gratuite. Dans ce cas, c’est le dominant qui donne sa confiance, plaçant le dominé dans une situation de dette symbolique. En faisant de quelqu’un son obligé par la confiance qu’on place en lui, on établit donc sur lui sa domination aussi sûrement qu’en se présentant comme digne de confiance ! La coexistence de ces énoncés apparemment contradictoires trouve une explication dans la conception de la confiance comme un symptôme, qui révèle la vérité des relations sociales, à savoir la violence des rapports de domination. Ce point de vue conduit à négliger la capacité des dominés à faire aussi des usages stratégiques de la confiance. De plus, il s’agit d’un symptôme ambigu, polysémique : le flou réside dans l’incertitude sur le sens (signification et direction) de la relation de confiance. Dans la première interprétation, même si l’auteur s’intéresse d’abord au caractère coûteux des relations interpersonnelles, précaires et instables, il n’en suggère pas moins que donner sa confiance est l’indice d’une position dominée. Dans la seconde lecture, au contraire, le sens de la relation est inversé et l’accent est mis sur la magie du procédé qui autorise la dénégation de l’intérêt par le dominant et la méconnaissance et l’acceptation de sa position par le dominé. Même si l’auteur se donne pour champ d’analyse les modes élémentaires de domination, il tend néanmoins à associer le fonctionnement social de la confiance à la domination symbolique telle qu’elle s’exerce dans nos sociétés contemporaines. Dès lors, la confiance ne peut être étudiée en dehors de mécanismes de domination et ce sont ces mécanismes qui déterminent les usages de la confiance. Or la multiplicité et la diversité de ces usages ne peuvent pas autoriser un tel présupposé sans risquer de biaiser l’analyse. En effet, il n’est pas certain qu’une analyse en termes de domination soit toujours la plus à même d’éclairer les situations empiriques concrètes dans lesquelles les acteurs parlent de confiance, ni qu’on puisse y déceler systématiquement de la violence symbolique.
Les nombreux jeux sociaux décrits par les acteurs comme engageant de la confiance ne se laissent pas réduire à cette perspective. En prenant au sérieux les usages innombrables, et jamais arbitraires, de la catégorie, on a voulu poser les jalons d’une analyse de la confiance qui examine comment s’articulent la dimension stratégique de l’action et les effets de contrainte liés, d’une part, à l’intériorisation des divisions du monde et de leur sens ; d’autre part, à l’inscription des significations dans les choses. Les multiples mobilisations de la catégorie ainsi repérées constituent autant d’occasions d’explorer sociologiquement l’insertion des individus dans le monde social, mais aussi leur infinie capacité d’invention. â—†
 
NOTES
 
[1] Cf., notamment, les travaux classiques de Arrow, Williamson et Granovetter.
[2] Cf. Oliver E. Williamson, « Calculativeness, Trust, and Economic Organization », Journal of Law & Economics, avril 1993.
[3] Cf. Niklas Luhmann, « Familiarity, Confidence, Trust : Problems and Alternatives », dans Diego Gambetta, Trust, Making and Breaking Cooperative Relations, New York, Basil Blackwell, 1988, p. 97.
[4] Cf. Armand Hatchuel, « Les supports techniques de l’échange marchand. Des compteurs d’eau ou quand la quantité était encore une qualité », colloque de l’ADSE « La confiance en question », Aix-en-Provence, 21-22 mars 1996.
[5] Cf. Peter Berger, Thomas Luckmann, The Social Construction of Reality, Doubleday & Company, 1966 ; Pierre Bourdieu, « Les modes de domination », Actes de la recherche en sciences sociales, 2-3, juin 1976 ; Michel Dobry, Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de Sciences Po, 1992.
[6] Cf. Harold Garfinkel, « A Conception of, and Experiments with, “Trust” as a Condition of Stable Concerted Actions », dans O. J. Harvey, Motivation and Social Interaction, New York, The Ronald Press Company, 1963, p. 187-238.
[7] « Par exemple quand je recrute un mécanicien, il ne doit pas avoir l’air trop efféminé ». Sur l’adéquation au rôle, voir Luc Boltanski, Les cadres : la formation d’un groupe social, Paris, Minuit, 1982. Sur « la confiance dans l’habitus », Cf. M. Dobry, Sociologie des crises politiques, op cit, p. 247-253.
[8] On ne peut donc comprendre cet objet multiple et multiforme qu’en prenant l’exact contre-pied des approches de la confiance en termes de « substrat », composant le lien social, existant indépendamment des acteurs. Dans cette perspective substantialiste, l’existence et le fonctionnement de la confiance sont posés comme un a priori non explicité et l’attention est focalisée sur leurs effets, à un niveau systémique. Arrow considère ainsi la confiance comme le fluide magique qui « lubrifie » les systèmes sociaux, localisé dans les « institutions invisibles [que constituent] les principes éthiques et moraux », cf. Kenneth Arrow, Les limites de l’organisation, Paris, PUF, 1976, p 23 à 29, trad. de l’américain par Tradecom. Pour une démarche semblable appliquée à l’histoire politique et économique, cf. Robert D. Putnam, Making Democracy Work : Civic Traditions in Modern Italy, Princeton, Princeton University Press, 1993.
[9] Cf. Niklas Luhmann, Amour comme passion : de la codification de l’intimité, trad. de l’allemand par Anne-Marie Lionnet, Paris, Aubier, 1990.
[10] L’acquisition de ces schèmes mentaux se réalise aussi dans d’autres lieux sociaux, comme l’école. Loin d’être intériorisés une fois pour toutes, ils ne cessent de se transformer et de se construire tout au long de la vie de l’individu, à la faveur de ses expériences. Cf. Johanna Siméant, « Déontologie et crédibilité : le réglage des relations professionnelles au Centre de formation des journalistes », Politix, 19, 1992, p. 37-55.
[11] Cf. Luc Boltanski, Laurent Thévenot, De la justification, les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991, p. 208, entre autres.
[12] Niklas Luhmann, Trust and Power, op. cit., p. 43.
[13] Cf. Pierre Bourdieu, « La famille comme catégorie réalisée », Actes de la recherche en sciences sociales, 100, 1993.
[14] Dans d’autres univers, la confiance sera une ressource stratégique d’autant plus payante qu’agir ouvertement par intérêt personnel y est illégitime (contrairement à ce qui se passe dans l’univers économique, par exemple). Dans le monde politique, par exemple, l’appel à la confiance dans le gouvernement, la justice ou la dénonciation du manque de confiance dans les dirigeants constituent un argument récurrent.
[15] On se démarque de Williamson qui construit une opposition presque parfaite entre calcul (calcultiveness) et trust (near noncalculativeness), défendant une vision idéalisée de la vraie confiance, radicalement non stratégique, qu’il place à une dignité supérieure puisqu’elle « touche l’essence de la condition humaine », et qu’il localise dans la sphère de la vie privée. Cette définition prend appui sur l’opposition d’acteurs sociaux « candides » dans les relations personnelles et potentiellement « cyniques » lorsqu’ils agissent dans la sphère économique. Dans cette dernière, Williamson privilégie une analyse stratégique de l’action. Au contraire, pour cet auteur comme pour Granovetter, la confiance personnelle est réservée aux relations très spéciales entre membres d’une même famille, amis ou amants, et exclut par définition le calcul ou la stratégie. Cf. Mark Granovetter, « Economic Action and Social Structure : the Problem of Embeddedness », American Journal of Sociology, 91 (3), 1985 ; Oliver E. Williamson, « Calculativeness, Trust, and Economic Organization », art. cité.
[16] Une lecture sommaire de l’analyse bourdieusienne des modes de domination pourrait conduire – en oubliant qu’il s’agit d’une construction idéale typique – à ce genre de tentation.
[17] Cf. Michel Dobry, Sociologie des crises politiques, op. cit., p. 154.
[18] À partir d’une série d’entretiens réalisés avec des policiers américains de la Drug Enforcement Administration en poste dans des pays d’Amérique latine, Ethan Nadelmann montre que, pour eux, la confiance dans un policier corrompu de ces pays, loin d’être illégitime ou impossible, est justement ce qui – dans certaines limites – permet la coopération et l’échange de renseignements, Cf. Ethan A. Nadelmann, « The DEA in Latin America : Dealing with Institutionalized Corruption », Journal of Interamerican Studies, 29 (4), hiver 1987-1988, p. 1-39.
[19] Le rappel d’un cas empirique commenté par Granovetter et Williamson illustre cette économie. Ainsi, pour le diamantaire juif de New York, la confiance est un moyen peu coûteux de faire des affaires dans une communauté dont la petite taille permet de substituer, par la possibilité de sanctions sociales immédiates et dissuasives, la confiance au calcul, Cf. Oliver E. Williamson, « Calculativeness, Trust, and Economic Organization », art cité, p. 471.
[20] Cf. Pierre Bourdieu, « Les modes de domination », art. cité.
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