Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629620
200 pages

p. 43 à 59
doi: en cours

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Dossier

no 10 2003/2

2003 Raisons politiques Dossier

L’Europe : une idée politique ?

Elemer Hankiss Pierre Hassner Jacques Rupnik Débat animé par  Muriel Rouyer
L’Europe politique et l’idée européenne sont deux figures pour le moins incertaines de la construction européenne. Maintes fois critiquée pour sa dynamique inattendue, obéissant à des logiques parfois extérieures à une réflexion d’ensemble, l’UE suscite, depuis son unification politique déclarée à Maastricht, le doute et la controverse, ce que le conflit récent en Irak et les « malentendus transatlantiques » n’ont pas contribué à dissiper… En soumettant ce problème à la réflexion d’intellectuels européens des deux Europe (la « Vieille Europe » occidentale, et « l’Autre Europe » orientale ) officiellement réunifiées – et réconciliées – depuis la clôture du sommet d’Athènes, le 16 avril 2003, Raisons politiques s’interroge sur les conceptions situées du politique et de l’Europe qui peuvent éclairer leurs rapports complexes. Elemer Hankiss, célèbre sociologue et politologue hongrois, Pierre Hassner, directeur de recherche émérite au CERI, philosophe spécialiste des conflits, et Jacques Rupnik, directeur de recherche au CERI, théoricien de l’Europe centrale et orientale, échangent ici des vues complémentaires, quoique diverses, et dont les perspectives croisées dessinent l’horizon des « futurs possibles ou impossibles » de l’Europe.
Raisons politiques : L’Europe incarne-t-elle, selon vous, une idée, un idéal, un projet ?
Elemer Hankiss : Pour certaines personnes, à certaines périodes de l’histoire, l’Europe a pu représenter un idéal à atteindre. Pensez, par exemple, à Alcuin, le moine irlandais à la cour de Charlemagne, ou à l’empereur lui-même ; pensez encore aux rêves de Dante, Thomas More ou Érasme, de Comenius ou de Kant, à propos d’une Europe future, faite de paix et d’harmonie. Et pensez enfin au rêve éveillé de tous ces gens qui vivaient du mauvais côté du rideau de fer, dans les années 1959 et 1960, et qui aspiraient à une Europe de liberté, de démocratie et de bien-être. Mais, en réalité, l’Europe a toujours été loin d’être un idéal. Son histoire est pleine de faits et de gens magnifiques, mais aussi de mal, de sauvagerie et de barbarie ; elle est pleine de pouvoir destructeur et créateur, de liberté et d’oppression, de solidarité et de trahison, de coopération et de domination, de richesse et de pauvreté abjecte. Elle a été encore moins idéale aux yeux de ces peuples d’Afrique et d’Asie qui, au 19e et durant une bonne partie du 20e siècle, ont vu en elle l’origine et le symbole des empires coloniaux. Pour eux, l’Europe a été un ennemi, un oppresseur et un exploiteur, la puissance maléfique. Depuis quelques décennies, après la décolonisation et lorsqu’elle a pris ses distances avec les États-Unis, l’Europe a perdu de cette image négative.
Jacques Rupnik : Avant 1989, lorsqu’on parlait d’Europe, à l’Ouest, c’était la CEE ; mais les intellectuels de « l’Autre Europe », les principaux intellectuels de la dissidence (Vaclav Havel, Gyorgy Konrad, Adam Michnik) s’opposaient à une l’Europe réduite au Marché commun : c’est une civilisation, disaient-ils, ce sont des valeurs et une culture et nous y sommes d’autant plus attachés ici à l’Est que cette idée d’Europe est menacée et bafouée par le totalitarisme soviétique et ne survit que dans la culture. Il y avait une sorte de surinvestissement culturel de l’Europe et du rôle que les intellectuels pouvaient y jouer. Le texte le plus célèbre et le plus représentatif, à cet égard, est peut-être celui de Milan Kundera, La tragédie de l’Europe centrale ou l’Occident kidnappé. Il y faisait une tentative de définition de l’Europe centrale : culturellement à l’Ouest, politiquement à l’Est, géographiquement au centre, sa tragédie résidant dans le divorce entre la culture et la politique. C’était un débat sur une Europe qui se définissait essentiellement par rapport à la Russie. L’Europe s’est toujours constituée négativement, contre quelqu’un ou quelque chose : d’abord contre l’islam, ce serait le fait constitutif de l’Europe selon l’historien polonais Oscar Halecki. Dans The Limits and divisions of European Civilization, il montre que l’idée d’Europe se confond, au départ, avec la chrétienté occidentale, progresse au nord et à l’est de l’Europe par compensation par rapport à l’incursion de l’islam au sud de l’Europe. C’est une approche culturaliste et historiciste qui reste très répandue en Europe du centre-est, et il est possible que ce soit là aujourd’hui une différence avec l’Europe de l’Ouest.
Pierre Hassner : Pour moi, qui suis plutôt un spécialiste des conflits, non de l’intégration européenne, et ai tendance à réagir « contre » plutôt que « pour » : contre le totalitarisme, contre le nettoyage ethnique… à vrai dire, la question de l’Europe me touche moins aujourd’hui que celle de la guerre en Irak. Et, si je trouve malsain que les États-Unis soient trop forts, l’Europe ce n’est pas vraiment mon problème en ce moment. Pour moi, Roumain, Juif, Européen occidental, ce sont des identités que j’assume mais que je relativise : l’important, ce sont les principes auxquels j’adhère et les réalités contre lesquelles je me révolte. Dans ce contexte, l’Europe est pour moi un instrument plutôt qu’une fin.
R. P. : Certes, mais les valeurs universelles et ces engagements qui sont les vôtres ne sont-ils pas, d’une certaine façon, incarnés en Europe, qui s’est construite contre le nationalisme et qui est peut-être une des zones du monde où les droits fondamentaux sont les mieux protégés ?
P. H. : Oui, sans doute, mais, en même temps, ce n’est pas l’endroit qui a été le plus efficace pour les protéger ou pour intervenir ailleurs, et je ne crois pas du tout que l’Europe se soit construite sur ce projet. À l’origine, me semble-t-il, elle était destinée à éviter la guerre entre la France et l’Allemagne, et aujourd’hui, c’est un espace de prospérité. Il est vrai que du point de vue des droits fondamentaux, un certain nombre de choses qui seraient souhaitables sur le plan mondial existent en Europe. Par ailleurs, l’Union combine une politique agricole commune très nuisible au Tiers Monde avec un discours tiers-mondiste, mais je ne crois pas – qu’il s’agisse de la Commission ou des États – que le souci de faire avancer les droits de l’homme dans le monde soit leur motivation principale. À propos de la Tchétchénie, du Conseil de l’Europe et de la Russie, qui s’est soucié de la démocratie ? Personne ! Il n’y a que les Américains… Je suis contre la guerre au Moyen-Orient, mais qu’ont fait les Européens contre le régime de Saddam Hussein, pour les Kurdes ou les Tchétchènes ? Quelles solutions alternatives aux bombardements ont-ils proposées ? Aucune. L’Europe peut promettre l’adhésion et donner de l’argent. Mais l’attitude du Conseil de l’Europe vis à vis de la Russie est une honte et la Commission n’incarne que très peu l’Europe : on n’entend plus parler de Javier Solana aujourd’hui.
R. P. : Tout de même, Pierre Hassner, vous qui faisiez découvrir la philosophie politique de Kant à vos étudiants de l’IEP de Paris, ne trouvez-vous pas quelque écho de la république cosmopolitique kantienne en Europe, comprise comme une grande entité où les êtres humains auraient des droits indépendamment des États et des frontières ?
P. H. : J’ai pris en effet position pour une forme de citoyenneté européenne cosmopolitique. Je pense que les réfugiés devraient avoir, comme les Tziganes qui le demandent, la citoyenneté européenne et que cela pourrait être une des vocations de l’Europe de donner une communauté à ceux qui n’en ont pas. Mais l’idée cosmopolitique, au 18e siècle, s’identifiait avec l’Europe ; on parlait de l’Europe parce qu’elle était le centre du monde. Aujourd’hui, cela n’a pas de sens, parce que le reste du monde est plus grand, plus puissant et plus présent que l’Europe et que la construction de celle-ci ne résout pas les problèmes de celui-là.
Dans l’histoire de la philosophie, il y a ces deux utopies : soit l’îlot isolé, soit l’empire mondial. L’Europe n’est pas l’empire mondial ; elle n’est pas la Chine, qui est beaucoup plus grande qu’elle, ni l’Afrique qui est dans un état épouvantable. C’est très bien que les citoyens européens soient protégés, mais que fait l’Europe avec ceux qui ne sont pas comme elle ? Que fait-elle de la violence à l’intérieur ; que fait-elle des menaces extérieures qui pèsent sur elle, et comment considère-t-elle le sort du monde extérieur ? Il y a trop d’interdépendance pour qu’elle s’isole, mais elle n’est pas assez grande ni puissante pour déterminer le monde. Peut-être sur certains points, comme la Taxe Tobin ou le commerce, pourrait-on faire quelque chose au niveau mondial, s’il y avait convergence de tous les Européens. Mais je crois que la concurrence des autres en aurait rapidement raison. Sur le plan politique, il n’y a aucune unité européenne et chacun mène une politique différente.
Mais enfin, c’est vrai que je partage le rêve cosmopolite. J’aime cette formule de Kant où il dit que se considérer dans ses rapports entre citoyens et avec son propre État comme membre d’une communauté universelle c’est l’idéal le plus grand, le plus beau et qu’on ne peut y penser sans enthousiasme. Il fait référence à un espace plus large que l’État national. Mais le problème – et l’Europe le rencontre aujourd’hui – se pose alors en trois termes : nationalisme, régionalisme, cosmopolitisme. Il me semble que Rousseau a très bien perçu ces dilemmes dans un texte qui m’a toujours beaucoup impressionné, où il affirme qu’il n’est plus question de se satisfaire de la paix et de la justice établies dans l’état civil, dans les cités dotées d’institutions publiques, lorsque « levant les yeux, on aperçoit un théâtre de meurtres, dix milles hommes égorgés, les morts entassés par morceaux, les mourants foulés au pied des chevaux portant l’image de la mort et de l’agonie. C’est donc là le fruit de ces institutions pacifiques ! La pitié, l’indignation s’élèvent du fond de mon cœur. Ah ! Philosophe barbare ! Viens me lire ton livre sur le champ de bataille ! [1] ». On est là dans notre petit cocon, avec nos principes, mais que faisons-nous ? L’Europe ne peut être la Cité isolée de la République de Platon ! Il y a quelques années encore, on pouvait dire de l’Occident que c’était l’île du dernier homme, mais le 11 septembre a fait éclater tout cela : les réfugiés, le terrorisme viennent nous rappeler le monde extérieur. Notre espace international de pluralisme et de droit est très menacé par l’Amérique qui fait tout pour le diviser et par le terrorisme qui peut l’attaquer.
R. P. : La construction européenne, telle qu’elle est actuellement menée, vous semble-t-elle de nature à faire advenir le projet ou l’idéal européen, dans la mesure où vous reconnaissez un tel projet ?
J. R. : Ce qui m’a frappé dans le débat sur l’Europe après 1989, c’est une sorte d’inversion des rôles entre la vision de l’Europe de l’Est et celle de l’Europe occidentale qui occasionne une confusion entre l’Europe et l’Union européenne. Les intellectuels est-européens qui ont été propulsés sur le devant de la scène politique, tels Vaclav Havel en République tchèque, Tadeusz Mazowiecki ou Bronislav Geremek en Pologne ont affirmé que l’Europe, c’était l’Union européenne qu’ils souhaitaient rejoindre. Et l’Union européenne reprenait leur discours de la décennie précédente : l’Europe ne se réduit pas à l’UE, mais c’est aussi la culture, les droits de l’homme dont nous pouvons nous occuper ensemble. Cela pose un problème majeur puisque la Communauté européenne a été constituée dans des circonstances particulières, dans une Europe divisée ; elle n’avait pas l’ambition ou la vocation de représenter toute l’Europe, mais représentait un projet politique dans un contexte particulier. Soudain, victime de son succès, elle est investie, voire surinvestie de la mission de réunifier l’Europe et de pacifier les Balkans. C’est une noble ambition, mais cela demande une redéfinition complète de ce que doit être l’Union européenne, qui, au départ, était un groupe de pays très similaires et homogènes. Et l’adversité contribuait à cette homogénéité : la cohésion de Union européenne elle-même a été favorisée par un constitutive other, d’abord le rejet du passé nazi, ensuite l’opposition au système communiste. Cette cohésion a disparu au lendemain de 1989.
Les nouveaux défis qui viennent de l’Est sont d’une certaine façon un hommage rendu à l’UE puisque, dans le doute, tout le monde se retourne vers elle ; mais celle-ci est un empire réticent qui n’a pas été conçu pour cette grande mission, et il faut se garder de faire une confusion hâtive entre l’Europe et l’UE. Formuler les choses ainsi fait apparaître l’Union comme un club qui exclut. Mais le propre de toute communauté politique c’est d’avoir des frontières : si quelqu’un est dedans, c’est que quelqu’un est resté dehors. L’idée que l’UE aurait vocation à s’ouvrir à tous ceux qui le demandent et partagent ses valeurs pose bien sûr problème. Dans cette confusion entre l’Europe et l’UE se trouve une source majeure de malentendus et de tensions.
R. P. : Vous semblez accentuer les divergences culturelles intra-européennes, à la façon dont on oppose l’argument de l’identité européenne à la Turquie…
J. R. : Je veux surtout dire qu’après 1989, l’UE a eu besoin de repenser complètement son identité, qui ne pouvait plus être donnée par son opposition au système communiste. On ne pouvait plus non plus compter sur le noyau initial, après les élargissements successifs. Je suis, pour ma part, ravi que la coupure de l’Europe soit en train de disparaître et que l’élargissement soit le meilleur moyen d’y parvenir. Avec cette redéfinition, l’idée européenne gagne peut-être, mais l’idée d’Union, cela reste à voir, surtout avec la crise actuelle. Face au vide laissé par l’écroulement de l’Union Soviétique, l’Europe a d’abord joué sa propre cohésion – l’approfondissement – pour soidisant préparer l’élargissement à venir… Maintenant qu’il arrive, il se fait sur le mode de la cassure. Ce qui était censé être l’année de l’unification de l’Europe est, en fait, l’année de sa fracture. Cela révèle de façon assez dramatique son ambiguïté principale : l’UE est-elle un moyen de faire coexister en Europe des nations différentes par un mode d’interpénétration des économies, des sociétés, des cultures ? On crée par là ce que Karl Deutsch appelait une communauté de sécurité, le vivre ensemble dans la diversité. Ce n’est déjà pas mal si on arrive à faire cela sur le continent européen. Or certains ne s’en satisfont pas : l’UE aurait une vocation à être un acteur politique, une puissance, l’un des acteurs équilibrant de la puissance américaine dans un monde multipolaire… La réunification européenne et un tel projet sont peu compatibles. Je suis un partisan de l’élargissement à l’Est, mais je doute qu’il puisse y avoir une véritable politique étrangère commune avec les 10 ou 15 pays d’Europe de l’Est. Ou alors il faut être précis sur les termes : s’agit-il de l’Europe puissance, contrepoids des États-Unis, comme on l’entend beaucoup dans les ambitions françaises ? Ou bien s’agit-il d’un projet plus modeste en apparence, mais qui prolonge cette capacité à vivre ensemble dans la diversité ? Dans ce cas, l’Europe a vocation et intérêt à être une instance médiatrice entre l’État-nation et la mondialisation. On le voit bien sur toute une série de questions, qu’il s’agisse de Kyoto, du Tribunal pénal international, des négociations de l’OMC…, on peut imaginer une position européenne. Sur la question des Balkans, l’Europe, après avoir essuyé un grave échec en Bosnie et dans toute la première phase de la guerre en ex-Yougoslavie, prend aujourd’hui le relais des Américains dans les Balkans et tous les protectorats internationaux sont en passe de devenir des protectorats européens. On a donc là l’embryon d’une politique étrangère et de sécurité commune version modeste, où la « vieille Europe » et la « nouvelle Europe » peuvent se retrouver sans problèmes. D’ailleurs, les pays candidats participent déjà aux missions de maintien de la paix et de la sécurité. Si on prend cette définition modeste pour transposer ce modèle dans les Balkans, non seulement c’est dans notre intérêt direct, mais on sait le faire : l’interaction entre l’économique, le politique et la sécurité au sens de maintien de la paix. Mais l’ambition française d’une grande armée européenne, « mourir pour l’Europe », je n’y crois pas vraiment. Il est très probable que la plupart des nouveaux arrivants s’opposeront à une Europe gaulliste, sous l’égide du couple franco-allemand, opposée aux États-Unis. Cela peut paraître décevant, mais je suis pour une revalorisation de cette version modeste…
P. H. : Il est vrai que chez de nombreux Européens convaincus l’élargissement est vécu comme quelque chose d’horrible, qui signifie la mort de l’Europe ou sa réduction au Marché. Un projet est en effet beaucoup plus difficile à faire à 25, et il aura sans doute plusieurs vitesses. Mais le problème, et c’est la raison pour laquelle je trouve l’Europe encore moins pertinente qu’avant, c’est que cette construction raisonnable, d’individus avant tout économiques, ignore la guerre entre ses citoyens, pour des raisons qui ne sont pas proprement européennes : la paix n’est-elle pas le produit de l’évolution du monde moderne, de l’urbanisation, de la démographie, de l’individualisme bourgeois ? C’est également vrai entre pays scandinaves, entre États-Unis et Canada… Alors la construction y a certainement contribué, mais ce n’est pas elle qui l’a causée. C’est plutôt un phénomène du centre, de l’Occident capitaliste libéral plutôt que de l’Europe comme telle. L’Occident vivait dans le monde de Locke avec des ouvertures sur le monde de Kant et maintenant on se retrouve dans le monde de Hobbes avec des ouvertures sur le monde de Nietzsche – la mort de Dieu – et sur celui de Marx – l’opposition des opprimés et des oppresseurs. Pour le dire en un mot américain, l’Europe me paraît un peu fair weather : ça va quand ça va. Mais dès qu’il y a une grande crise, les États se replient sur eux-mêmes. Malgré l’idéal hugolien des États-Unis d’Europe, l’Europe est tout de même très prosaïque, ce n’est pas quelque chose qui fait vibrer les foules. Alors c’est peut-être une identité procédurale, on peut, comme le suggère Jean-Marc Ferry, regarder le passé ensemble, pourquoi pas ? Mais cela reste finalement assez décevant, comme souvent la politique européenne depuis ses origines. J’ai commencé à m’intéresser à la politique quand j’avais 17 ans, en juin 1954, au moment du rejet de la CED : on était découragés ! Puis il y a eu Suez, où ce sont les Américains et les Russes qui nous ont arrêtés avec l’ONU… C’était, comme aujourd’hui, les vaches maigres… On a fait le traité de Rome tout de suite après et c’est vrai que cela a marché. Mais sur le plan des relations avec le monde, la France et l’Angleterre en ont tiré des conclusions exactement opposées : l’Angleterre ne s’aventure plus jamais sans les États-Unis et la France conserve une force de frappe et se défie sans cesse…
E. H. : L’année de la Convention est, ou devrait être, une année de réinvention de l’UE et de l’Europe plus généralement. Il est à souhaiter que la Convention accomplisse un bon travail et parvienne à établir un programme de réformes importantes. Cependant, j’ai l’impression que le champ des discussions est légèrement, mais dangereusement, limité. On s’occupe beaucoup des problèmes internes de l’UE (et, naturellement, c’est la tâche principale de la Convention), mais le contexte global dans lequel l’Union élargie devra évoluer dans les prochaines décennies est, me semble-t-il, plus ou moins négligé. Mais comment les institutions peuvent-elles être réformées si nous ne savons pas dans quel type de monde une Union élargie et l’Europe globalement devront trouver leur place ? Le 11 septembre a radicalement accéléré les processus de changement et rendu toute prédiction plus difficile. Je pense qu’il faut sérieusement explorer une série de scénarios futurs :
  • Pax Americana ou Bellum Americanum
  • Pax Americana ou Guerre du Sud contre le Nord
  • Monde libre ou forteresses (occidentale, européenne)
  • Monde centré sur les États-Unis ou sur … ?
  • Monde multiculturel ou clash des civilisations
  • Nouvel ordre mondial ou nouveau désordre mondial
  • Monde sécurisé ou monde d’incertitude
  • Dynamisme économique ou stagnation/déclin
  • Victoire mondiale de la démocratie ou renforcement des forces antidémocratiques
Pour réussir dans ces différents mondes, l’UE doit développer un système d’institutions à la fois flexible et réactif qui permette de s’attaquer aux problèmes de ces mondes largement divergents. Ces institutions et ces scénarios ont-ils été développés ?…
L’« Europe » est un concept fuyant. Géographiquement, elle possède des frontières mobiles et n’a jamais eu de frontières distinctes à l’est et au sud-est. Après les premières tentatives de Charlemagne, plus de mille ans sont passés avant qu’une autre tentative d’intégrer politiquement, au moins, une partie du continent se produise de nouveau. Économiquement, l’Europe est un concept pertinent, puisque la densité des interactions économiques est plus forte entre divers pays européens qu’entre ces pays et le monde extérieur. Il en va de même pour le champ culturel : il y a plus de traditions, habitudes et croyances communes aux pays soidisant européens qu’entre eux et d’autres régions ou pays du monde.
P. H. : C’est vrai qu’il faut un nouveau type de frontières pour un nouveau type d’entité : l’Europe ne peut pas être comme un État national, mais elle ne peut pas être le monde. Il lui faut donc des frontières. Elle a une âme et un corps, elle a des idées universelles, mais elle a tout de même une situation géographique, d’où ce problème : si on admet la Turquie, pourquoi pas le Maroc, pourquoi pas Israël… Mais l’Europe a, par définition, des frontières ambiguës et mouvantes. Certains, tels Philippe Raynaud, Pierre Manent ou Paul Thibaud, pensent que l’Europe doit fixer ses frontières si elle veut exister. Je ne crois pas que ce soit possible, mais je ne crois pas non plus à l’Europe sans rivages, sinon c’est le monde. Cette ambiguïté peut se supporter en temps normal. L’Europe aura certainement un centre et une périphérie. Que cela plaise ou pas aux petits et aux nouveaux, ils n’auront pas le même poids que la France, l’Allemagne et l’Angleterre. Mais, inversement, on s’est occupé de la Yougoslavie qui ne faisait pas partie de l’Union, et on s’y intéresse plus, heureusement ou malheureusement, qu’au génocide au Rwanda ou au Tibet. Il y a donc une périphérie extérieure de l’Europe et une périphérie intérieure qu’il est parfois difficile de distinguer. On s’occupe davantage de la reconstruction au Kosovo qui a reçu beaucoup d’argent que des gens de la périphérie intérieure de l’Europe. Pour moi, qui suis cosmopolite par définition biographique, cela ne me gêne pas, mais, d’un autre côté, dès qu’il y a crise, des réactions de fermeture prennent le dessus : on a peur de perdre notre boulot, qu’on nous amène le terrorisme ou qu’on nous vole notre identité… Chacun veut des frontières intérieures entre les États, entre l’Europe et le reste… Des fractures se comblent, mais au profit d’autres factures.
R. P. : L’Europe est-elle, malgré tout, un projet ?
E. H. : Un projet doit avoir un objectif. Dans le cas de l’UE, le projet est évidemment la création d’une Europe forte, efficace, libre et démocratique. Fort bien. Mais cette Europe potentielle pourrait, d’ici l’an 2010, emprunter plusieurs formes :
  1. Alliance d’États-nations
  2. Fédération européenne
  3. Confédération de régions
  4. États-Unis d’Europe
  5. Empire européen
La première variante correspond plus ou moins à la structure actuelle de l’UE. La Fédération est une candidate sérieuse pour l’organisation future de l’Europe. Réduire l’importance des États-nations et développer une confédération de régions semble attractif pour beaucoup de peuples d’Europe. Un environnement international fortement dégradé pourrait pousser les nations européennes à se coaliser dans une entité forte du type États-Unis. Enfin, dans un environnement international changeant, l’Union européenne pourrait développer des traits impériaux. Certains experts assurent que ce processus a déjà commencé (le cœur aspirant les ressources des périphéries et des dépendances des États voisins qui ressemblent à des protectorats ou des provinces). L’Europe future pourrait également connaître des divisions internes, comme l’illustrent, par exemple, les deux tableaux ci-dessous.

Une Europe à deux niveaux
Cœur Périphérie
Alliance franco-allemande Le reste
Vieux États membres hautement développés Nouveaux États membres moins développés


Une Europe à trois niveaux
Pays, groupes de pays Position relative
France, Allemagne, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg, Autriche Cœur
Grande-Bretagne, Danemark, Suède, Finlande, Estonie, Lituanie, Lettonie, Pologne (?), République tchèque (?) Alliance du Nord
Espagne, Portugal, Italie, Chypre, Hon grie, Slovaquie, Pologne (?), République tchèque (?), [Roumanie, Bulgarie, Turquie?] Croissant Sud et oriental

Les discours sur l’Union à deux vitesses ont déjà prévu la possibilité de divisions futures. Avec la création de l’euro-zone, la première division institutionnelle de l’Union a été mise en œuvre. L’Union franco-allemande récente a tracé les contours d’un pouvoir central fort. L’écart de développement entre les anciens États membres et les États candidats pourrait durer et diviser l’Union. Les querelles autour de la question irakienne ont montré que diverses alliances pouvaient émerger au sein de l’Union. Dans le cas improbable où les relations de pouvoir globales changeraient radicalement du fait de conséquences inattendues de la guerre en Irak, l’Union pourrait alors se trouver, de façon inespérée, en position favorable ou voir, au contraire, son projet européen échouer complètement.
Aussi absurde que cela puisse paraître, l’Europe pourrait très bien, d’ici dix, vingt ou cinquante ans, se retrouver dans des positions très diverses : la forteresse Europe, l’Europe Skansen [2], le laboratoire Europe, l’Europe modèle, l’îlot d’excellence… Dans un monde en crise, elle pourrait tenter de survivre en tant que « forteresse » ; mais elle pourrait aussi sombrer dans la décadence, perdre son statut de grande puissance et devenir un musée visité par des milliers de touristes venus des nouveaux centres du monde. Dans le cas contraire, elle pourrait devenir un laboratoire de nouvelles idées, un modèle pour le reste du monde et un îlot d’excellence servant d’exemple au monde. Tous ces scénarios futurs sont à la fois possibles et impossibles. Mais je pense que les gens responsables de l’Europe (et nous, qui vivons ici, entre l’Irlande et la Russie, nous sommes tous responsables) devraient en être conscients, et tenter tout ce qui est en leur pouvoir pour la conduire vers les meilleures solutions possibles.
R. P. : Y a-t-il, selon vous, un lien entre l’Europe et la démocratie, et peut-on prédire un futur démocratique à l’Union européenne, malgré la faiblesse de (la réflexion sur) ses propres institutions ?
E. H. : À l’heure actuelle, les institutions classiques de la démocratie ont de sérieuses difficultés à s’adapter à un monde qui change rapidement. Les traditions, les environnements économiques, sociaux et culturels, les schémas d’intérêts sont très différents dans le monde. Du fait de cette hétérogénéité, une large gamme de démocraties et pseudo-démocraties variées s’est développée. Même les meilleurs experts de la discipline ont du mal à repérer, étiqueter et analyser ces différentes formes démocratiques [3]. Et, alors que la démocratie est à la recherche de nouvelles formes et de solutions novatrices, les vieux modèles non démocratiques – la technocratie, la bureaucratie, l’oligarchie, la ploutocratie, etc.-, reprennent des forces dans le monde. Aucune forme mentionnée ici ne peut être considérée comme le « modèle européen de démocratie ». Les systèmes politiques et les pratiques des États membres sont des mixtes variés de ces types de démocraties. Quel type, quel mélange va prévaloir ? Ces questions font l’objet de discussions dans des cercles politiques et académiques, mais le grand public n’a qu’une très vague idée de ces problèmes. Comment organiser un processus d’apprentissage dans ce domaine ?
P. H. : Je lisais récemment un article de Daniel Cohen dans lequel il évoquait à propos de l’Europe les deux corps du roi : l’économique pour l’Europe et le politique pour les États. Y aura-t-il un jour des ponts de l’un à l’autre ? Je ne veux pas l’exclure : l’économique et le juridique ont, d’une certaine façon, au-delà de la politique du dernier homme, des effets politiques. Antoine Winckler [4] parodiait la formule de Kant en disant « j’ai du limiter la politique et la remplacer par le droit » ; on peut dire que le pluralisme de l’interdépendance et un certain rôle du droit ont des effets politiques limités. C’est vrai, mais c’est vrai aussi que si l’on revient à l’époque des discussions entre Ernst Haas et Stanley Hoffmann sur le spill-over, ils avaient tous les deux tort et raison : c’est vrai que l’Europe, ce sont des interactions économiques, alors que Stanley Hoffmann croit moins maintenant à cette opposition entre high politics et low politics, mais la high politics existe encore. Je ne crois pas, contrairement à Robert Kagan, que les Français soient Européens du fait de normes imposées à eux par l’intégration. C’est parce qu’ils trouvent que cette guerre n’a pas de sens, ou qu’ils ne veulent en aucun cas se battre, mais ce n’est pas la révérence pour le Marché commun qui étouffe Gerhard Schröder ou Jacques Chirac ! En théorie, s’il faut avoir une position générale, je suis plutôt fédéraliste, car je ne pense pas que la souveraineté soit un absolu, je pense qu’il faut différents niveaux de démocratie, mais il faut bien reconnaître que cela ne marche pas tellement : il n’y a pas de fédération européenne, la décentralisation n’offre pas de grands champs à la démocratie et à la consultation, on a plutôt l’impression d’une accumulation de bureaucraties.
J. R. : La démocratie européenne est un grand défi. Une double légitimité opère au plan européen : celle, dérivée des États-nations qui composent l’Union. Au plan institutionnel, c’est le Conseil de l’Union. Et celle qui vient des peuples européens, tels qu’ils sont représentés au Parlement européen, qui, jusqu’à présent, n’avait pas beaucoup de pouvoir. Si on va vers une sorte de Constitution européenne, avec une charte des droits, une représentation des citoyens européens au Parlement et la création, même embryonnaire, de partis politiques, d’un espace public européen, alors la démocratie est en marche. Mais ce qui est perçu par la majorité comme la vraie machine à fabriquer l’Europe, le processus communautaire incarné par la Commission, avance non par la démocratie, mais par le juridique et par l’économique. On a d’abord fait le marché unique et la monnaie unique. On a une monnaie et une justice communes sans pouvoir politique européen : cette situation paradoxale devient intenable. Cela crée un réflexe de retour aux États-nations, qui sont les garants de la démocratie ; après tout, la démocratie est née dans les États-nations…
R. P. : Certes, mais l’État-nation est un peu dépassé aujourd’hui par de nombreux phénomènes transnationaux, ce qui remet en cause sa capacité à assurer le consentement démocratique…
J. R. : Oui, certes, mais avant de le faire disparaître, il faut savoir au profit de quoi : d’une instance économico-juridique sans contrepoids politique ? Cela pose un problème. D’ailleurs, dans les pays candidats, cela suscite une certaine réticence, car ces pays ont acquis la souveraineté et la démocratie en même temps, comme cela a été historiquement le cas dans toute l’Europe depuis le 18e siècle : la démocratie et l’État providence se sont construits dans l’État-nation et l’idée que l’on peut transférer ces mêmes vertus au plan européen est une ambition louable, mais non démontrée jusqu’à maintenant. Pour ce qui est de la démocratie, le Parlement européen n’a pas fait grand-chose jusqu’à présent ; pour ce qui est de l’État providence, il n’existe pas au niveau européen. Il y a un principe de solidarité, mais qui représente très peu… sachant que le budget européen s’élève à 1 % du PNB des pays européens, et que sur ce budget, la moitié va à la PAC, c’est-à-dire à 3 % de la population, aux millionnaires de la Beauce, et seulement 1/4 aux fonds de cohésion, c’est-à-dire à la solidarité, et il y en aura encore moins dans l’Europe élargie, pour des raisons institutionnelles trop longues à expliquer. La démocratie et l’État providence se trouvent donc au sein de l’État-nation. Peut-on transposer ces principes au plan européen ? L’intention serait, après avoir européanisé le processus démocratique – en faisant participer les représentants des États-nations au niveau européen –, de démocratiser le processus européen, les institutions européennes, c’est-à-dire de rendre la Commission responsable, d’élire le président de la Commission et de constituer un véritable espace politique européen. Si la Constitution va en ce sens, ce sera la seule façon de remédier à la question du déficit démocratique. Sinon, on reste dans une fuite en avant. Le juridique et l’économique avancent sans le politique, dans une grande Europe où le contrôle échappe de plus en plus aux citoyens ; c’est cela la crainte des citoyens devant l’élargissement ! Hormis les motivations égoïstes, l’inconnu et la peur du changement, il y a un problème réel : à 30 avec le système décidé à Nice, on sur-représente les petits pays. Pour élire un député européen français en 2004, il faudra 700 000 électeurs, pour un Portugais 450 000, pour un Estonien 250 000… Et tous ces petits pays se crispent en se défiant des grands… Ils sont en plein dans l’intergouvernemental. Ils sont contre le Conseil parce qu’il est dominé par les grands pays et, pour la même raison, ils ne veulent pas d’un président de l’Europe élu par le Conseil, qui abolirait la présidence rotative … Mais, en même temps, ils ont une conception intergouvernementale de la Commission et souhaiteraient y voir chaque pays nommer « son » commissaire ! On est dans un contresens total ! Face à cela, la tentation est forte pour certains de réduire l’Europe à un marché avec un État de droit. Mais il n’y aura pas, dans ces conditions, de vraie démocratie européenne et encore moins de volonté politique européenne. Voilà les deux critiques majeures.
R. P. : Pourriez-vous préciser votre vision du politique européen ?
J. R. : Une volonté politique européenne aurait supposé, par exemple, qu’elle soit capable d’agir comme un acteur autonome dans la crise irakienne ; nous venons, au contraire, de voir son éclipse. Au plan des institutions, il s’agirait, contrairement à ce qu’on a fait pour satisfaire les nouveaux arrivants, de réduire le nombre de commissaires à la moitié : 12 membres, parce que, justement, ils ne sont pas là pour représenter les pays. La démocratie européenne suppose également, me semble-t-il, un gouvernement responsable devant le Parlement. Je ne dis pas que c’est facile : on va se retrouver avec un Parlement de plus de 700 membres, c’est presque le Soviet suprême… Mais il y a plusieurs façons de faire progresser la démocratie au niveau européen, au niveau infra-européen, avec la décentralisation. Si l’on craint une Europe technocratique au centre, pourquoi ne pas donner plus de pouvoir aux régions ? Ce n’est pas d’une grande originalité, mais je crois qu’il y a un consensus là-dessus. Mais tout cela ne répondra pas à la peur de ces pays dont l’ambition essentielle est de neutraliser les grands… Il faut voir la crainte que suscite le couple franco-allemand ! Si le moteur qui faisait avancer l’Europe suscite aujourd’hui la méfiance et la crainte, ceux qui en font partie ont alors tendance à devenir soit arrogants, comme l’a été Jacques Chirac vis à vis des Européens de l’Est, soit plus politiques, en défendant la très grande Europe, mais à géométrie variable, au sein de laquelle il est légitime de constituer un noyau européen autour du couple franco-allemand.
Cela dit, on s’en prend à la démocratie européenne, mais pourquoi serait-elle meilleure que la démocratie nationale ? Tout ce que l’on décrit sous la rubrique crise de la démocratie, on le voit à l’Ouest, mais aussi à l’Est (faible participation, désaffection des partis politiques, montée des populismes…). Il faut aussi s’interroger sur l’état de la démocratie en Europe. C’est une autre question, très préoccupante aujourd’hui. Le paradoxe, pour les pays de l’Est, c’est qu’ils sont entrés dans la démocratie à une période où elle est en crise, mais sans avoir eu la possibilité de reproduire les phases antérieures, sans avoir donc l’enracinement institutionnel et social de la démocratie qui les rendrait moins vulnérables. Tout cela s’est fait dans un divorce croissant entre l’aspiration démocratique et l’unification européenne : ils vont rentrer dans l’Union européenne quinze ans après leur accession à la démocratie. Churchill disait qu’une semaine en politique, c’est long… Le problème de l’élargissement, c’est le découplage entre la démocratie, dont les dividendes furent empochés, et l’Europe. À l’Est, quinze ans après, on ne fait plus le lien entre la promesse démocratique et l’Europe.
R. P. : Quels obstacles ou remises en cause actuels au projet d’une démocratie à l’échelle de l’UE décelez-vous aujourd’hui en Europe et dans le monde ?
E. H. : Beaucoup trop de choses ! Une guerre ou un terrorisme en chaîne ; une crise économique globale ; les effets pervers de la mondialisation… En temps de guerre, les élites politiques ont un bon alibi pour contourner les parlements, gouverner par décrets, restreindre les droits des citoyens. Ceux qui protestent contre ces pratiques sont rapidement étiquetés et ostracisés comme de mauvais citoyens ou des traîtres. Dans une certaine mesure, c’est ce qui est arrivé aux États-Unis après le 11 septembre. L’Union est encore relativement protégée, de même qu’il y a peu de danger, pour le moment, qu’elle soit impliquée dans une guerre majeure. Mais quelques attaques terroristes d’ampleur pourraient très vite dégénérer en terreur psychotique, ce qui aurait pour effet de bloquer toute renaissance démocratique en Europe. La vraie question n’est pas de savoir comment protéger nos vies contre le terrorisme ; il se pourrait qu’il soit encore plus difficile de protéger notre mode de vie, nos institutions démocratiques, nos valeurs fondamentales et nos normes de conduites, notre civilisation. Encore une fois, quelqu’un se préoccupe-t-il de développer les scénarios nécessaires ?
Les crises économiques mobilisent les masses. Les gens forment alors des groupes de citoyens, ils font grève, manifestent, « votent avec leurs pieds », c’est-à-dire qu’ils développent des compétences en matière de démocratie directe. Dans certains cas, cela a pu mener à l’extension de droits démocratiques (à l’Ouest, les suites politiques de Mai 68 ont été plutôt positives), mais, dans d’autres cas, cela a débouché sur une régression autocratique et la crise a été exploitée dans des buts autoritaires, sinon totalitaires (Napoléon III, le péronisme, le bolchevisme, le fascisme, le national-socialisme). Comment les institutions économiques politiques et sociales de l’UE répondraient-elles à une crise économique majeure ? Les gens de l’Union ont déjà eu de sérieuses difficultés à s’accommoder de la simple stagnation, ou d’un déclin minimum, de leur niveau de vie. Qu’arriverait-il – le ciel nous en préserve – si le PNB et le niveau de vie des pays européens chutait de 20 % ou 30 % ? (en Europe de l’Est, et cela n’est peut-être pas une comparaison pertinente, la perte a été bien supérieure dans les années 1990). Les institutions de la démocratie tiendraient-elles ou cèderaient-elles ? Et y a-t-il un plan prévu pour ce cas d’urgence ? Pendant quelques années, la Commission européenne a eu une Cellule de prospective, qui essayait d’envisager les cheminements futurs de l’Europe (et du monde). Je ne sais pas si une telle chose existe encore, mais si ce n’est pas le cas, il serait urgent de former une équipe professionnelle ayant pour tâche d’explorer les futurs possibles et impossibles de ce continent. Avant qu’il soit trop tard. â—†
Avril 2003
Propos recueillis et traduits par Muriel Rouyer
 
NOTES
 
[1] Fragments sur l’état de guerre, « Distinctions fondamentales ».
[2] Skansen est un musée de plein air suédois où sont conservées des maisons fermières traditionnelles en guise de témoignage des époques passées (NdT).
[3] À titre d’exemples : « démocrature » ; démocratie formelle ; démocratie électorale ou parlementaire ; démocratie patricienne ; majoritaire, pluraliste consensuelle, consociative, contractuelle – ou néocorporatiste –, libérale – ou non libérale – de base, interactive, délibérative ou discursive, postmodrne ou postnationale, supranationale, multiniveaux, polycentrique ; démocratie par les nombres ou par l’intensité, démocratie sans démocrates, etc.
[4] « L’Empire revient », Commentaires, 57, 1992, p. 17-25.
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Skansen est un musée de plein air suédois où sont conservée...
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[3]
À titre d’exemples : « démocrature » ; démocratie formelle ...
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[4]
« L’Empire revient », Commentaires, 57, 1992, p. 17-25. Suite de la note...