2003
Raisons politiques
Dossier
Les voix multiples de l’Europe. Une idée interdiscursive de la sphère publique
Patrizia Nanz
Patrizia Nanz, est actuellement titulaire d’une bourse Marie Curie au Centre for the Study of Democracy, Westminster University, Londres, et sera professeur de Relations internationales et de Théorie politique à la faculté des sciences sociales de l’Université de Brême à partir de septembre 2003. Elle est l’auteur de publications en plusieurs langues, notamment : « In-between Nations : Ambivalence and the Making of European Identity » (2000), « OMC a Deliberative and Democratic Mode of Governance » (avec Caroline de la Porte) (2003), « Global Governance, Participation and the Public Sphere » (avec Jens Steffek ; à paraître). Elle travaille actuellement sur la participation et la légitimation dans les institutions globales et transnationales, dans le domaine de l’immigration, de la politique d’asile dans l’UE et des droits fondamentaux.
Deux visions de l’intégration européenne, l’une social-démocrate, l’autre économique libérale s’opposent dans le débat contemporain sur le constitutionnalisme européen. La théorie de la démocratie délibérative d’Habermas aide à surmonter cette fausse dichotomie entre marchés globalisés et démocratie nationale tout en permettant de discuter les limites de sa conception de l’espace public pour l’adapter à la polity européenne hétérogène. On développe ici un concept interdiscursif d’espace public fondé sur la théorie de l’entendement de Bakhtin qui éclaire le fonctionnement des notions d’identité et de citoyenneté à l’ère postnationale.
The contemporary debate about European constitutionalism leaves us with a dilemma between the views of social democrats and economic liberals in respect to (political) European integration. In this article I show how Habermas’s deliberative theory of democracy can overcome the resulting false dichotomy between global markets and national democracy, but also discuss the limits of his conception of the public sphere for the heterogeneous polity of the new Europe. My aim is to develop an “interdiscursive” concept of the public sphere based on Bakhtin’s dialogical theory of understanding which helps to elucidate how the notion of identity and citizenship can function in a post-national epoch.
Dans les démocraties occidentales, la sphère publique, qui assure le lien entre l’autorité politique et les citoyens, est une source importante de légitimité
[1]. C’est dans cette sphère, analytiquement distincte de celles de l’État et du marché, que les citoyens, porteurs de l’opinion publique, peuvent s’organiser et exercer une certaine influence sur les politiques. Contrairement aux États-Unis où l’État est faible et les conflits non canalisés à travers une institution centrale, l’Europe reste une région politique identifiée à l’État providence et à des systèmes politiques nationaux, capables de susciter l’intégration sociale
[2]. Cependant, l’autorité des États-nations est peu à peu ébranlée par le processus d’intégration européenne. L’illustration la plus évidente de cet état de fait réside dans l’établissement des principes de l’
effet direct et de la
suprématie du droit communautaire sur les droits nationaux. Dès lors que l’Union européenne n’est plus un simple instrument destiné à mettre en œuvre la volonté des États membres, la légitimité du gouvernement européen devra dépendre de la création d’une sphère publique comprise comme une arène institutionnelle d’interaction discursive au-delà des frontières nationales
[3]. Si les progrès vers une « union sans cesse plus étroite entre les peuples », selon l’expression des traités d’Amsterdam et de Maastricht, doivent nous amener à plus qu’une simple accommodation entre la souveraineté des États-nations et les marchés autorégulés ; s’il faut réinventer la communauté européenne sur la base d’une mobilisation transnationale et d’une identification citoyenne, l’idée d’un dialogue et de pratiques de citoyenneté transnationaux devient indispensable. C’est seulement à travers l’habitude bien ancrée de s’engager dans des débats publics transnationaux entre citoyens qu’une solidarité mutuelle et, finalement, une loyauté envers les institutions pourront se développer.
Les théoriciens de l’intégration européenne, en particulier les sociaux-démocrates et les constitutionnalistes, sont quasi unanimes pour déplorer le « déficit démocratique »
[4] de l’UE et l’absence d’une communauté politique définie par une identité européenne partagée (sur la base d’une solidarité mutuelle)
[5]. La force de ces plaintes, cependant, semble inversement proportionnelle au volume des recherches consacrées à la question d’une sphère publique européenne, conçue comme une sphère de participation politique transnationale et de formation interculturelle d’identités collectives. Avant de traiter la question de savoir si un discours public transcendant les différences culturelles et nationales, mais également linguistiques, est possible, il est important de réexaminer les concepts de sphère publique disponibles aujourd’hui pour cerner leurs vertus et leurs défauts dans l’analyse actuelle des sociétés multiculturelles et décentrées ainsi que dans la communauté (
polity) hétérogène de la nouvelle Europe. Le concept de sphère publique doit répondre de l’irréductible diversité (sociale et culturelle) des collectivités, d’une part, et des connexions transnationales du pouvoir, d’autre part.
Une fausse dichotomie : marchés globaux et démocratie nationale
Le concept dialogique de sphère publique vise à dépasser deux conceptions qui ont longtemps posé un dilemme dans le débat constitutionnel sur l’Europe
[6]. D’une part, la vision – inspirée du libéralisme économique –, qui sépare le droit économique européen de l’idée de démocratie, défend une idée de la légitimation du droit économique comme substitut indépendant de la démocratie, utilitaire et fonctionnel, en ce qu’il améliore les performances du marché. Cette position voit dans le droit économique européen la véritable Constitution européenne
[7]. D’autre part, la vision – soutenue surtout par les sociaux-démocrates – selon laquelle la démocratie, pour des raisons à la fois normatives et fonctionnelles, présuppose le cadre de l’État-nation comme garant de l’identité et de l’efficacité collectives, qui conduit à penser que les décisions fondamentales concernant l’UE doivent être laissées aux États membres où elles peuvent être, et c’est l’argument de fond, approuvées démocratiquement
[8].
La première conception s’articule autour de l’idée selon laquelle les libertés privées du citoyen du marché (
market citizen) telles que la propriété privée, la stabilité de la propriété et les obligations contractuelles, sont conceptuellement supérieures aux libertés politiques
[9]. Selon cette vision, la seule fonction d’une Constitution est de retirer un ensemble identifié de « droits privés » des vicissitudes de la politique pluraliste pour les placer hors d’atteinte des majorités et en faire des principes légaux appliqués par les cours et les tribunaux. La théorie individualiste libérale perçoit la politique comme l’agrégation des préférences individuelles des acteurs. Le processus politique de la formation de l’opinion et de la volonté est déterminé par la concurrence des groupes agissant stratégiquement et tentant de préserver ou d’acquérir des positions de pouvoir. Par conséquent, la délibération, dans la mesure où elle se rapporte à une conception partagée du bien commun
[10], n’a pas place ici. Le discours politique consiste à marchander et à chercher des compromis qui satisfassent le plus grand nombre possible d’intérêts privés. Cette conception soutient, en définitive, que le sens peut être réduit à des symboles non équivoques – les prix – qui ont seulement besoin d’être publicisés pour guider leur coordination. La vision de l’UE que propose une telle approche est assez fruste : alors que la politique démocratique reste du domaine des États-nations, les droits et libertés économiques du
market citizen sont la seule constitution nécessaire à l’Europe
[11]. Dans cette perspective, la tâche de l’UE consiste à mettre en œuvre et à protéger un système de marchés ouverts et de concurrence juste, alors que les
droits politiques restent ancrés dans les États membres qui conservent les seuls pouvoirs législatifs
compatibles avec les marchés ouverts. Le chaînon liant le droit à la politique démocratique se brise ; le droit communautaire a son propre mode de légitimation utilitaire, indépendant de la démocratie et favorisant l’efficacité du marché. Un tel système rend inutile le projet constitutionnel d’une extension de la citoyenneté du niveau national au niveau communautaire.
La contre-proposition social-démocrate renverse cette image et vise à sauvegarder la priorité de la politique sur le marché. Elle se réfère à la définition de la politique de T. H. Marshall comme « le pouvoir politique de supplanter, compléter ou modifier les opérations du système économique afin d’atteindre des résultats que le système économique n’atteindrait pas seul … guidé par des valeurs autres que celles déterminées par les forces libérales du marché »
[12]. Le fond de cet argument amène à penser que la politique démocratique – au sens fort de redistribution solidaire et de justification réciproque entre des citoyens égaux et libres – ne peut pas être conçue au niveau européen. Car, en substance, l’idée est la suivante : le gouvernement démocratique – compris comme la capacité de résoudre les problèmes grâce à l’action collective et à la formation de la volonté – présuppose un haut degré d’homogénéité culturelle de la société qui veut se constituer comme unité politique. Dénués d’identité collective, les citoyens ne seront pas prêts à traiter les intérêts de leurs compatriotes comme les leurs. La formation de la volonté politique est ainsi conçue comme celle d’un peuple raisonnant ensemble pour produire un bien commun qui est plus que la simple somme des préférences individuelles. Les intérêts privés sont modifiés par leur passage dans le débat public. Cette approche républicaine civique (et, particulièrement, son interprétation communautarienne récente) accorde une importance cruciale à la sphère publique et à sa base, la société civile. Celle-ci est perçue comme un médiateur du processus de décision démocratique, c’est-à-dire comme une collection d’espaces communs ou de forums dans lesquels les citoyens échangent des idées et atteignent un « esprit commun »
[13]. Mais la délibération, dans une telle conception, ne peut prendre place qu’au sein d’un
demos préexistant. Cette exigence d’un lien de solidarité substantiel et fondé sur l’homogénéité culturelle ne peut être soutenue, de fait, au niveau européen, étant donné l’hétérogénéité ethnique, culturelle, linguistique et économique de l’UE. Tout progrès supplémentaire dans l’intégration est ainsi perçu comme politiquement peu désirable, risquant d’aliéner nos choix démocratiques, de détruire l’autonomie locale (qui serait contraire au principe de
subsidiarité) et d’établir la prédominance de la politique bureaucratique et du paradigme du marché sur l’identité culturelle
[14].
Ainsi, ces deux perceptions de la politique démocratique nous mènent au dilemme suivant : soit les citoyens sont transparents les uns aux autres et généreux parce qu’ils sont, de façon palpable, semblables ; soit ils poursuivent leurs intérêts égoïstes sans se soucier des autres ; soit ils partagent des fondamentaux constitutionnels – et s’accordent pour s’attribuer les uns aux autres des droits corrélatifs à une considération mutuelle ; soit ils ne les partagent pas et seule l’inertie peut les préserver des ravages de leurs différences. Sociaux-démocrates et libéraux font le constat commun que ces dichotomies fondamentales sont celles du marché et de la politique, de l’égoïsme et de la solidarité mécanique. Mais ils sont également d’accord pour constater que la globalisation des marchés érode les fondations nationales de la politique. D’où la nostalgie social-démocrate pour un retour à l’État-nation souverain et la jubilation libérale à la perspective d’une économie mondiale sans interférence politique.
Il existe, cependant, un troisième courant de la littérature en théorie politique qui déconstruit la notion de
demos et fonde la démocratie sur des présupposés communicatifs moins exigeants que ceux défendus par la tradition social-démocrate. Au lieu de présupposer que la légitimation démocratique nécessite un certain degré (prépolitique) d’homogénéité, il soutient que cette légitimation est générée à travers la délibération des citoyens libres et égaux. La théorie procédurale de la démocratie délibérative d’Habermas
[15] formule ainsi l’idée d’un constitutionnalisme démocratique pleinement universel et le détache du particularisme de toute culture (politique) nationale
[16]. Selon cette perspective, il n’y a pas d’obstacle à ce que l’Europe qui s’est intégrée économiquement, administrativement et, dans une certaine mesure, socialement, crée également un contexte communicatif politiquement nécessaire dont le cœur sera formé par une sphère publique politique.
La révision du concept de sphère publique
Le concept de sphère publique désigne un espace social dans lequel les membres d’une société discutent des affaires d’intérêt commun et forment des opinions publiques sur ces questions. Les participants clarifient et négocient leurs intérêts et leurs objectifs, expriment des demandes sociales et décident potentiellement d’actions collectives. Ils échangent des convictions et des jugements de valeur et articulent une identité collective sur la base de leur propre entendement. La communication publique peut prendre place à travers divers médias (journaux, livres, télévision, internet) et dans des rencontres de face à face, dans des conversations informelles se déroulant dans des endroits libres d’accès (comme les bars et les cafés, les compartiments de train, les coins de rue…) ou dans des réunions institutionnelles d’associations volontaires (organisations, mouvements sociaux structurés, partis politiques, groupes d’intérêts, initiatives citoyennes, etc.). L’importance de la sphère publique ne réside pas uniquement dans sa capacité à former l’opinion, mais également à reproduire la culture publique et à intégrer la société.
La notion de sphère publique a beaucoup d’avantages. Elle fait référence à l’identité, mais elle accentue surtout son côté construit par le discours. Elle souligne également la possibilité d’une action collective plutôt que la nature ou les caractéristiques des individus
[17]. Contrairement à la notion de communauté, qui suggère une collectivité homogène et connote souvent un consensus, la sphère publique peut accommoder la pluralité des perspectives en soulignant l’interaction ouverte des cultures et des identités sociales. Contrairement à la notion de culture, elle fait allusion à l’existence de sites d’interaction avec d’autres cultures et classes et accentue les différences internes autant que le processus continu de formation du « moi » et du « nous », par contraste avec tout ensemble donné de pratiques distinguant un groupe d’un autre. Contrairement à la notion d’hégémonie, la sphère publique insiste moins sur l’autorité et tolère mieux les alternatives ou les visions contraires.
Dans le modèle procédural habermassien de démocratie délibérative, la sphère publique joue un rôle clé pour les États constitutionnels modernes
[18]. Ses formulations récentes fournissent une solution « à deux voies » (
zweigleisig) au problème de la complexité socioculturelle dans les sociétés différenciées et hétérogènes d’aujourd’hui : la décision politique par les institutions doit être ouverte au grand public (en tant que porteur de l’opinion publique) et cependant structurée de telle sorte qu’elle soit efficace. Les parlements (ou tout corps équivalent dans le processus décisionnel) concentrent cette faculté institutionnelle à élargir, décentrer et disperser la communication dans la sphère publique pour impliquer potentiellement tous les citoyens. La théorie d’Habermas est normative dans le sens où la légitimité de gouverner (au niveau national comme européen) dépend de l’institutionnalisation d’une sphère publique englobante et unifiante.
Une critique constructive de la théorie habermassienne de la sphère publique peut ouvrir la voie à un modèle dialogique mieux adapté pour décrire la réalité complexe et variée de la vie publique en Europe aujourd’hui. Elle s’étend sur quatre axes :
- En soulignant l’aspect rationnel et critique du discours, Habermas néglige la dimension de la communication publique qui ne consiste pas en une argumentation visant au consensus, mais implique aussi des questions d’intérêt individuel, de reconnaissance sociale et culturelle, de pouvoir ou de prestige. La participation au débat public n’est pas seulement une question de contenus, mais consiste aussi à être capable de parler en son nom propre, posant par là même une identité socioculturelle à travers des modes expressifs propres ou des traits rhétoriques
[19]. Habermas tend à considérer la sphère publique comme un réseau neutre de sous-publics se recoupant, ouvert indifféremment à toute forme d’expression socioculturelle. Le langage, toutefois, n’est jamais totalement transparent ni clairement défini
[20]. Toute énonciation est située dans un contexte culturel et sociohistorique particulier et structurée par un mode expressif ou « genre de discours » (speech genre)
[21].
- Permettant le rassemblement d’une multitude de forums publics, la sphère publique habermassienne est un espace unique, englobant, qui opère sous le toit commun d’une culture politique libérale et d’une identité constitutionnelle partagée. Son idée du « patriotisme constitutionnel » se réfère à une identité postnationale dont l’ancrage normatif est la constitution démocratique plutôt que l’État-nation, son territoire ou sa tradition culturelle dominante
[22]. Dans cette perspective constructiviste – qui est, bien sûr, mieux adaptée à nos sociétés multiculturelles que la conception « holiste » qui prévaut dans certaines analyses du demos et de l’intégration européenne – l’identité européenne est conçue comme un idéal normatif qui transcende les identités socioculturelles nationales. On peut, cependant, radicaliser la définition de la sphère publique d’Habermas en y voyant un réseau communicatif de forums publics et envisager ensuite le recoupement et l’entrecroisement de ces publics à travers la métaphore des « ressemblances de famille » développée par Wittgenstein. De cette manière, le réseau communicatif qui tisse la sphère publique n’a aucun lien avec une culture politique ou une identité collective prédonnée. Dans une telle perspective, les identités postnationales sont alors moins un idéal normatif englobant que des interactions construites de façon interculturelle ou « interdiscursive », en ce sens qu’elles résultent d’un dialogue continu entre plusieurs discours ou « voix » culturelles et nationales (Bakhtin).
- La théorie de la démocratie habermassienne sous-estime le rôle des conflits culturels dans les sociétés multiculturelles contemporaines et les relations de pouvoir qui s’y jouent. Selon les théoriciens de la démocratie délibérative, la pluralité des publics spécialisés et concurrents est démocratique si, et seulement si, ceux-ci s’enchâssent dans une sphère publique unique civique, ouverte et englobante. Ils craignent que le pluralisme, menant à un conflit de valeurs et d’intérêts, ne provoque la dislocation de la sphère publique en un combat de publics rivaux
[23]. Une telle approche, cependant, ne peut rendre compte de ce que la résolution de conflits dans des situations d’hétérogénéité culturelle profonde suppose moins de consentement et d’accord (fondés sur une politique partagée) qu’un processus de coopération, et surtout la capacité (donc, la volonté) d’explorer et de négocier les différences sur un mode dialogique. Il est dès lors important de fournir une explication théorique de ce en quoi consistent ces processus d’apprentissage.
- La théorie à deux voies de la démocratie délibérative selon Habermas, où le processus de décision doit être ouvert aux inputs du grand public, ne semble pas adaptée à la transformation progressive actuelle des communautés (polities) décentrées et hétérogènes : la prolifération des organes de décision au sein du système (décrite par la littérature sur la « gouvernance ») pose des problèmes considérables à sa conception de la division du travail politique entre le public informel et les institutions formelles qui régulent le flot d’influence entre les agents non gouvernementaux, parfois puissants. C’est particulièrement vrai de la gouvernance à niveaux multiples de l’UE qui inclut les institutions communautaires aussi bien que des organes décisionnels non gouvernementaux
[24] (au niveau supranational, national et régional). Les réseaux horizontaux qui lient ces différents publics constituent des communautés publiques transnationales qui délibèrent sur des questions spécifiques (les migrations ou l’environnement par exemple). Ainsi, si l’on considère la sphère publique comme un réseau communicatif où différents publics se recoupent partiellement (« ressemblances de famille »), les traits émergents de la communauté (polity) européenne, conçue comme un système politique à niveaux multiples, peuvent ouvrir des possibilités pour la création de nouvelles communautés d’action politique. Dans cette vision polycentrique de la politique européenne, il est cependant nécessaire d’explorer les arrangements institutionnels permettant d’assurer la responsabilité des organes de décision démocratique
[25].
Vers un modèle interdiscursif de la sphère publique
Un débat politique et académique animé a émergé récemment sur la question de la viabilité normative et la possibilité empirique d’une sphère publique européenne. Les avis divergent dans la littérature sur la question de savoir si une telle sphère existe ou non. L’évaluation empirique dépend des différentes conceptions de l’espace public mobilisées. La plupart des auteurs qui en nient la possibilité même ont une vision substantialiste (ou holiste) du public conçu comme une communauté politique homogène intégrée – ou
demos –, partageant une même identité collective, un langage commun et un système de médias
[26]. Pour J. Gerhards, par exemple, la sphère publique européenne ne pourrait exister que si les publics nationaux s’intéressaient aux questions européennes et ce, dans une perspective européenne plutôt que nationale
[27]. Non seulement ces conceptions idéalisent la nature unitaire des sphères publiques nationales, mais, en outre, il n’y a aucune raison de supposer que la possibilité empirique d’une sphère publique européenne doive être mesurée sur la base normative de la sphère publique nationale
[28]. Il est très peu probable que l’UE se développe à l’image d’un État-nation traditionnel. Et le développement d’une perspective européenne peut ne pas dépendre d’un processus de convergence des perspectives des États membres mais, au contraire, de la reconnaissance de perspectives (nationales) divergentes comme une option légitime de la politique européenne.
Comme le montre l’analyse historique de la sphère publique, il n’a jamais existé – même au sein de l’État-nation – une seule sphère publique faisant autorité où les citoyens auraient formé
une opinion publique ou
une identité collective commune. C’est encore plus vrai de nos sociétés contemporaines où la complexité politique, les inégalités socioéconomiques et le pluralisme culturel font de la sphère publique, au mieux, un domaine de discours fragmentés et faiblement connectés entre eux, par lesquels de nombreux groupes mettent en acte leur identité collective et négocient une volonté politique
[29].
La pluralité de fait des publics montre que la préexistence d’une communauté (nationale ou culturelle) homogène n’est en aucun cas une condition nécessaire pour la constitution d’une sphère publique transnationale (ou interculturelle). Ainsi, une compréhension dialogique de la sphère publique peut être utilisée pour critiquer à la fois les eurosceptiques, qui croient que la politique démocratique n’est possible que dans des espaces publics définis de façon nationale, et les pro-européens extrêmes, qui attendent en vain l’apparition des preuves d’une identité supranationale ou d’une culture européenne commune.
Un modèle interdiscursif de la sphère publique propose une alternative qui suppose a contrario non seulement des conceptions libérales individualistes et républicaines civiques du demos, mais aussi des théories plus délibératives, la persistance d’une certaine ambiguïté ou d’une « indétermination » fondamentale. Les différences mêmes qui obstruent la compréhension mutuelle dans les visions du demos, qui disparaissent complètement de la perspective libérale du marché et qui sont contenues par le « patriotisme constitutionnel » dans la théorie délibérative, sont, au contraire, le moteur d’une compréhension que l’on atteint à travers l’exploration mutuelle de différences dans un monde d’ambiguïté persistante.
Je propose donc de conceptualiser la sphère publique comme un domaine social pluraliste composé d’une variété de publics, qui s’opposent ou se recoupent, engagés dans un dialogue transnational (ou interculturel) et des pratiques de citoyenneté. De la même manière, l’identité européenne peut être conçue comme le produit d’un processus continu de lutte entre des perspectives nationales et socioculturelles différentes
[30], conceptualisées ici comme autant de « voix » discursives : discours officiel de l’UE, discours des sciences sociales (encore souvent organisées sur une base nationale), discours des médias et des leaders d’opinion, discours informels des gens dans la vie ordinaire… Plutôt que de simplement contenir ou limiter le pluralisme, ma conception de la sphère publique valorise activement l’exploration quotidienne de la différence entre étrangers venus d’environnements culturels ou ethniques hétérogènes. La conception dialogique de la citoyenneté qui y est associée peut (ainsi) rendre compte de la lutte dont nous faisons, pour la plupart, l’expérience dans des conditions de pluralisme radical, et renvoie vers l’image d’une identité politique européenne faite de voix multiples et d’innombrables perspectives sur les problèmes sociaux communs.
L’interdiscursivité procède de l’idée selon laquelle l’échange entre les discours des différents publics est constant et le discours public intrinsèquement porté par plusieurs voix (
multivoiced). Une telle approche souligne le processus de négociation et de conflit dans la création de l’identité européenne et des relations de pouvoir qu’elle implique.
[31] Du point de vue des critères de communication, dépendants du contexte socioculturel et de la situation de discours, cela inclut également d’autres formes de discours que l’argumentation (par exemple, la narration). Une approche interdiscursive suppose qu’un concept de « sphère publique » doit être normatif uniquement dans la mesure où il permet d’expliquer les « asymétries interdiscursives » suscitées par les discours hégémoniques (suppression de sous-publics subalternes, exclusions de certaines voix)
[32]. Plus radicalement que la conception habermassienne, elle souligne les perspectives socioculturelles non partagées
[33] (au sein des publics et entre eux) et les désaccords (ou les malentendus) possibles entre ces perspectives. En outre, elle dégage la possibilité d’une exploration dialogique (idéalement symétrique) des
différences culturelles et idéologiques plutôt que des similarités, qui constituent la base de négociation d’une identité collective interculturelle et d’une culture politique transnationale. Contrairement à l’idée d’une seule sphère publique englobante, cette conception met l’accent sur la tâche, encore inachevée, d’une conversation à engager parmi l’irréductible multitude des communautés ou « voix » nationales et socioculturelles.
Comment est-il possible, pour les membres de différents publics, de parler un langage qui transcende les divisions nationales ou culturelles ? La communication interculturelle nécessaire à une sphère publique multiculturelle requiert « une compétence multiculturelle mais celle-ci … peut s’acquérir par la pratique. En fait, les possibilités s’élargissent lorsqu’on reconnaît la complexité des identités culturelles. N’en déplaise à des conceptions essentialistes ou réductrices, les identités culturelles sont tissées de différents courants et certains d’entre eux peuvent devenir communs aux gens dont les identités, par ailleurs, divergent. Et ce, même lorsque ce sont les divergences qui apparaissent toujours comme les plus saillantes »
[34]. Ces « courants communs », garantissant la commensurabilité des discours, sont les compréhensions collectives de soi (ré)générées et négociées à travers la communication publique, qui deviennent à leur tour la structure culturelle de l’expérience quotidienne. La réalité des mouvements de population d’après guerre, le capitalisme transnational, les télécommunications globales et l’explosion de la consommation de masse rendent ce genre de théories de la traduction culturelle ou de la compétence multiculturelle d’autant plus urgentes.
Aujourd’hui, les phénomènes d’attaches multiples et le panachage culturel éclairent avec force la nature ambivalente de l’identité collective. Mobiles entre plusieurs mondes symboliques, un nombre croissant de gens se définissent en termes de liens et d’appartenances nationales multiples et sont à l’aise dans des subjectivités qui embrassent des identités socioculturelles plurielles. Dans cette perspective, les sciences sociales analysent, par exemple, les migrants comme des « cas prototypiques » du moi décentré dans les sociétés modernes. La négociation de leur appartenance nationale, ambivalente dans leur vie quotidienne, rend manifestes les identités multiples de leur « moi individuel »
[35]. En ce sens, on peut soutenir que le multiculturalisme ne signifie pas seulement une différence entre les cultures, mais également au sein des cultures et donc au sein de chaque individu. Paradoxalement, dans beaucoup de sociétés occidentales, la différence culturelle est devenue le fondement d’une exagération de la différence et avec elle, de l’incommensurabilité des cultures
[36]. Contre un « nationalisme » ou multicultruralisme de la différence qui risque de compartimenter les groupes ethniques ou culturels en accentuant leurs distinctions mutuelles, une approche interdiscursive souligne les processus qui mènent à la création de la culture et de l’identité. Un multiculturalisme critique n’exige donc pas une politique de l’authenticité ou des discriminations positives qui accentuent parfois les autodéfinitions culturelles fondamentalistes au sein des minorités nationales ou culturelles, mais plutôt une identité fondée sur un « patchwork » interculturel. Partant de l’hypothèse selon laquelle la culture est toujours située et négociée historiquement, une politique du multiculturalisme défend la possibilité de nouvelles fusions identitaires et de fragmentations transcendantes, mais reconnaît dans le même temps les intérêts différentiels que les groupes sociaux (désavantagés) peuvent avoir à soutenir les frontières identitaires. Elle devrait avoir pour objectif d’envisager des politiques où les collectivités nationales et culturelles s’engagent dans une distanciation critique de leurs propres discours et, donc, en viennent à reconnaître la validité potentielle d’autres discours.
La compétence multiculturelle peut trouver des arguments en sa faveur dans la philosophie du langage. Donald Davidson soutient que la compréhension au sein d’un langage est en soi une traduction continue des « idéolects » des locuteurs : la traduction entre langues n’est donc en fait que l’extension de ce que les locuteurs natifs font tout le temps lorsqu’ils tentent réciproquement de se comprendre
[37]. Dans une veine similaire, Michail Bakhtin soutient que le langage est radicalement interdiscursif ou « dialogique », c’est-à-dire que toutes les énonciations font partie d’un dialogue ouvert où les significations (par exemple : ce que nous désignons par « Europe ») sont négociées dans l’interaction des discours des locuteurs situés dans des positions socioculturelles et idéologiques diverses. La communication transnationale (ou la compétence multiculturelle) est possible précisément parce que dans le discours public, les identités culturelles et le soi sont mis en acte à la frontière entre le soi et l’autre, l’identité et la différence. La notion bakhtinienne de « genres de discours » accentue les aspects expressifs et rhétoriques des usages du langage typiques d’un contexte socioculturel ou de perspectives idéologiques données
[38]. L’exploration de l’ambiguïté (et du malentendu) dans le processus continu de clarification est une condition nécessaire à la compréhension (et à l’autocompréhension !). Ainsi, les langues nationales comprennent une pluralité de sous-langages ou « genres de discours », et nous pouvons affirmer que la diversité linguistique et socioculturelle de l’Europe
[39] n’est pas qualitativement différente de la diversité qui existe au sein des communautés nationales.
Un modèle interdiscursif de la sphère publique permet donc de forger une conception analytique de la citoyenneté européenne et offre un point de vue à partir duquel repenser les modes transnationaux de l’engagement civique et l’échange démocratique entre diverses formes de publics et d’organes décisionnels
[40]. Il permet aussi de repenser l’identité européenne comme forme de conscience interculturelle sans tomber dans le piège de l’euronationalisme. Attentifs aux perspectives et aux histoires dites par d’autres, et racontant à leur tour leur propre histoire, les participants d’un dialogue constitutionnel européen en viennent à percevoir que leurs discours et leurs histoires sont tissés ensemble par une multiplicité de « voix ». Cette vision de la culture peut aider à nourrir l’intégration sociale européenne en forgeant des communautés transnationales d’action politique fondées sur l’affirmation des droits inaliénables de l’individu à s’engager dans des forums publics sans considération de nation ou de culture
[41]. â—†
(Traduit de l’anglais par Muriel Rouyer)
[1]
La légitimité peut être comprise comme l’acceptation et le respect par le peuple des décisions d’un ordre politique au-delà de toute coercition ou de toute représentation contingente d’intérêts. D’un point de vue normatif, la légitimité démocratique résulte d’un accord rationnel entre individus libres et égaux.
[2]
Alain Touraine, « European Sociologists between Economic Globalization and Cultural Fragmentation », dans Thomas P. Boje, Bart Van Steenbergen, Sylvia Walby (eds),
European Societies. Fusion or Fiction ? New York/Londres, Routledge, 1999, p. 249-262.
[3]
Tom Burns, Carlo Jaeger, Yves Mény, Patrizia Nanz, « European Parliamentary Governance : Transition and Challenge »,
Green Paper for EU Parliaments, septembre 2000.
[4]
Alors que les décisions de l’UE ont un effet direct sur les citoyens, la seule forme de légitimation disponible aujourd’hui est celle, hautement indirecte, dérivée des gouvernements nationaux élus démocratiquement, plutôt que celle issue de la collectivité des citoyens.
[5]
Cf., par exemple, Fritz W. Scharpf, « Democratic Policy in Europe »,
European Law Journal, 2, 1996, p. 136 ;
Governing in Europe : Effective and Democratic ? Oxford, Oxford University Press, 1999 ; Dieter Grimm, « Does Europe need a Constitution ? »,
European Law Journal, 1, 1995, p. 282. Claus Offe, « Demokratie und Wohlfahrsstaat : Eine europäische Regimeform unter dem Stress der europäischen Integration ? », dans Wolfgang Streek (ed.)
Internationale Wirtschaft, nationale Demokratie.
Herausforderungen für die Demokratietheorie, Francfort/New York, Campus Verlag, 1998, p. 99-136.
[6]
Oliver Gerstenberg, « Law’s Polyarchy : a Comment on Cohen and Sabel », dans Christian Joerges, O. Gerstenberg (eds),
Private Governance, Democratic Constitutionalism and Supranationalism, Bruxelles, European Communities, 1998, p. 31-46.
[7]
Ernst Ulrich Petersmann, « Constitutionalism, Constitutional Law and European Integration »,
Aussenwirtschaft, 46, 1991, p. 247.
[8]
Cf. Fritz W. Scharpf,
Governing in Europe…,
op. cit. ; Dieter Grimm, « Does Europe need a Constitution ? », art. cité.
[9]
Cf. Richard Epstein,
Simple Rules for a Complex World, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1995.
[10]
Dans le modèle libéral, il n’existe pas de bien commun au-dessus de la somme des biens individuels divers et les intérêts privés sont la base légitime du discours politique.
[11]
Ernst-Joachim Mestmäker, « On the Legitimacy of European Law »,
RabelsZ, 58, 1994, p. 615 ; Giandomenico Majone, « Europe’s “Democratic Deficit” : the Question of Standards »,
European Law Journal, 4 (1), 1998, p. 5-28.
[12]
Thomas H. Marshall,
Social Policy in the Twentieth Century, Londres, Hutchinson, 1975, p. 15.
[13]
Charles Taylor, « Liberal Politics and the Public Sphere », dans
Philosophical Arguments, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1995, p. 257-287.
[14]
Fr. W. Scharpf,
Governing in Europe…,
op. cit., ; D. Grimm, « Does Europe need a Constitution ? », art. cité.
[15]
Jürgen Habermas,
Droit et démocratie. Entre faits et normes, trad. de l’all. par Rainer Rochlitz et Christian Bouchindhomme, Paris, Gallimard, 1997.
[16]
J. Habermas, « Remarks on Dieter Grimm’s “Does Europe need a Constitution ?” »,
European Law Journal, 1 (3), 1995, p. 306-307.
[17]
Les espaces publics sont les lieux les plus importants (et souvent sous-estimés) où se construisent, se déconstruisent et se reconstruisent les identités culturelles et sociales. Les identités collectives, ici considérées comme ensembles de compréhensions (de soi) et de significations partagées, ne doivent pas être conçues comme une précondition au discours public, mais plutôt comme constamment (re)produites par les processus de communication. En d’autres termes, la conception de l’espace public comme une pluralité de publics avec des perspectives différentes montre qu’une communauté homogène préexistante (nationale ou culturelle) n’est en aucun cas une condition nécessaire à la constitution d’un espace public.
[18]
Cf. J. Habermas,
L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, trad. de l’all. par Marc Buhot de Launay, Paris, Payot, 1993. Pour le débat contemporain sur l’intégration européenne, c’est cependant sa reconceptualisation dans les années 1990 qui est la plus pertinente.
[19]
Afin de décrire de façon appropriée le concept d’espace public, il faut sans doute étudier d’autres formes de communication publique (narrations d’identité, histoire dites, négociations, etc.).
Cf. Iris Young, « Communication and the Other : beyond Deliberative Democracy », dans Seyla Benhabib (ed.),
Democracy and Difference. Contesting the Boundaries of the Political, Princeton University Press, 1996, p. 120-135 ; John Johnson, « Is Talk really Cheap ? Prompting Conversation between Critical Theory and Rational Choice »,
American Political Science Review, 87 (1), 1993, p. 74-86.
[20]
Cf. Donald Davinson, « A Nice Derangement of Epitaphs », dans Ernest Lepore (ed.),
Truth and Interpretation. Perspectives on the Philosophy of Donald Davidson, Oxford, New York, Blackwell, 1986, p. 433-446.
[21]
Les « genres de discours » sont des formes d’énonciation spécifiques à des contextes sociohistoriques, qui, à la fois, contraignent et facilitent la communication.
Cf. Mikhail M. Bakhtin, « The Problem of Speech Genres », dans M. M. Bakhtin.
Speech Genres and Other Late Essays, trad. par Vern W. McGee, Austin, University of Texas Press, 1986, p. 60-102.
[22]
J. Habermas, « Anerkennungskämpfe im demokratischen Rechtsstaat », dans Ch. Taylor, Amy Gutmann et
al.,
Multikulturalismus und die Politik der Annerkennung, Francfort-sur-le-Main, S. Fischer Verlag, 1993, p. 147-196 (trad. de la versions américaine par Denis-Armand Canal,
Multiculturalisme : différence et démocratie, Paris, Flammarion, 1997).
[23]
Cf., par exemple, James Bohman,
Public Deliberation, Cambridge (Mass), MIT Press, 1996.
[24]
Il s’agit d’experts, d’agences, d’entreprises, de lobbies, d’ONG et autres associations.
[25]
O. Gerstenberg, Charles Sabel, « Denationalization and the Idea of Democratic Constitutionalism »,
Paper for the American Political Science Association, septembre 1999.
[26]
Peter Kielmansegg, « Integration und Demokratie », dans Markus Jachtenfuchs, Beate Kohler-Koch (eds),
Europaische Integration, Opladen, Leske & Budrich, 1996, p. 47-71 ; A. Smith, « National Identities and the Idea of European Unity »,
International Affairs, 68, 1992, p. 55-76. D. Grimm, « Does Europe need a Constitution ? », art. cité ; Claus Offe, « Demokratie und Wohlfahrsstaat… », cité ; F. W. Scharpf,
Governing in Europe…,
op. cit.
[27]
Jürgen Gerhards, « Westeuropaische Integration und die Schwiergkeiten der Enstehung einer europaïschen Offentlichkeit »,
Zeitschrift für Soziologie, 22, 1993, p. 99.
[28]
Ansgar Klein, Ruud Koopmans (eds),
Bürgerschaft, Öffentlichkeit und Demokratie in Europa, Opladen, Leske & Budrich, 2002.
[29]
Le fait que l’on trouve au sein des États-nations une multiplicité de publics entrecroisés rend l’existence d’un discours public transnational plausible. Dans cette perspective, un espace public transnational est donc possible et sa pluralité interne ne diffère qu’en degré, mais non en nature, de l’espace public national.
[30]
Les identités nationales ne sont, bien sûr, ni unifiées ni unitaires et ne peuvent être perçues seulement comme « autre » par rapport à ce qui se trouve hors des frontières. L’autre émerge toujours avec force au sein d’un discours public national (par exemple les
outsiders, les immigrants).
Cf. Paul Gilroy,
The Black Atlantic.
Modernity and Double Consciousness. Cambridge (Mass), Harvard University Press, 1993.
[31]
On envisage ainsi la possibilité d’un « super public » supplémentaire, composé de publics limités comme un problème empirique.
[32]
Ce qui requiert une sociologie politique de la vie publique dans laquelle des publics multiples, mais inégaux, interagissent. Utilisant le concept d’espace public comme un outil critique, les politologues pourraient ainsi mettre en évidence les limites de la démocratie réellement existante aujourd’hui.
[33]
Bakhtin soutient que nous ne partageons que partiellement le sens et que ce que nous partageons est de toute façon moins intéressant que ce que nous ne partageons pas. On n’apprend ni ne progresse à partir du sens partagé. Dans la même perspective, il affirme que le doute est la condition nécessaire de la poursuite mutuelle de la vérité, le désaccord une condition de la compréhension mutuelle.
[34]
Nancy Fraser, « Rethinking the Public Sphere : a Contribution to the Critique of Actually Existing Democracy », dans Craig Calhoun (ed.),
Habermas and the Public Sphere, Cambridge (Mass), MIT Press, 1992, p. 127. Traduction de P. Nanz.
[35]
P. Nanz, « In-between Nations : Ambivalences and the Making of European Identity », dans Bo Stråth (ed.),
Europe and the Other, Europe as the Other, Bruxelles, P.I.E. Peter Lang, 2000, p. 279-309. Dans ma thèse de doctorat, « Europolis. Constitutional Patriotism beyond the Nation State » (chap. 4), j’ai étudié l’identité interculturelle de migrants hautement et peu qualifiés (à travers une série d’entretiens) pour développer une conception interdiscursive de la formation identitaire.
[36]
Pnina Webner, Tariq Modood (eds),
The Politics of Multiculturalism in the New Europe : Racism, Identity and Community, Londres, Zed Books, 1997.
[37]
Il soutient que la compréhension requiert l’exploration de l’ambiguïté dans la clarification continue du sens entre les locuteurs.
[38]
M. M. Bakhtin,
Speech Genres…,
op. cit.
[39]
La diversité linguistique est bien sûr un sérieux problème pour la création d’un espace public européen. Mais c’est, rappelons-le, un problème pratique et non normatif (
Cf. David Laitin, « The Cultural Identities of a European State »,
Politics and Society, 25 (3), 1997, p. 277-302. Florian Coulmas (ed.),
A language Policy for the European Community : Prospects and Quandaries, Berlin, Mouton de Gruyter, 1991.
[40]
Ma recherche actuelle (« The Constitutionalization of International Politics : New Approaches to Governance in the European Union and the World Trade Organization ») explore les conditions procédurales de la délibération dans le contexte de l’UE et de la Méthode ouverte de coordination (MOC) du point de vue de la gouvernance transnationale démocratique et légitime.
[41]
Cet essai est basé sur un article publié dans dans
Il Mulino. Rivista Bimestrale di cultura e di politica, 4, août-septembre 2000, p. 641-652, sous le titre « L’Europa a piu voci : une concezione dialogica della sfera publica ». Je tiens à remercier Oliver Gerstenberg pour nos échanges continus sur le constitutionnalisme européen, et Isabelle Ferreras et Vincent Maugis pour l’aide généreuse à l’édition française.