Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629639
188 pages

p. 117 à 132
doi: en cours

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Actualité - La prostitution

no 11 2003/3

2003 Raisons politiques Actualité - La prostitution

« Les putes sont des hommes comme les autres. »

Elsa Dorlin Elsa Dorlin est ATER au département de science politique de l’université Paris VIII Saint Denis. Doctorante en philosophie, elle est membre du CERPHI (Centre d’études en rhétorique, philosophie et histoire des idées de l’Humanisme aux Lumières CNRS/ENS-LSH). Ses recherches portent actuellement sur la représentation et la construction des identités sexuées à l’âge classique à travers l’étude du concept de « tempérament ». Elle a publié « L’autopsie du sexe », Les Temps modernes (619, 2002, p. 115-143), L’évidence de l’égalité des sexes. Une philosophie oubliée du XVIIe siècle (Paris, L’Harmattan, 2001 « Bibliothèque du féminisme ») et publiera prochainement les entrées « Hermaphrodismes » et « Maladies des femmes », dans Dominique Lecourt (dir.), Dictionnaire d’histoire et de philosophie de la médecine (Paris, PUF, 2003).
Selon Gail Pheterson, le « stigmate de putain », comme les législations anti-prostitution, sont des instruments de contrôle sexiste touchant toute femme, prostituée ou non, qui transgresse les « codes discriminatoires du genre ». Toutefois, si le contrôle se déploie sans distinction, que l’on soit femme ou femme prostituée, le concept de « stigmate » ne rend pas suffisamment compte de la spécificité du processus historique de domination qui s’exerce sur les prostituées, considérées comme une véritable classe à part au cœur du groupe des femmes. Ainsi, la généalogie de la figure de la prostituée montre comment, au moins depuis l’âge classique, la médecine a défini, et même construit, un corps singulier, un organisme stérile, physiologiquement spécifique à la prostituée, lui octroyant tous les traits et les caractéristiques de la virilité. Si les putes sont des hommes comme les autres, la prostitution peut ainsi être pensée comme un espace d’homosocialité, bien distinct de celui de la conjugalité et de la filiation. Dans ces conditions, produit d’une véritable mutation de genre, jouant sur et avec les identités sexuées, cette liberté toute virile de la prostituée, loin de transgresser les lois du genre, serait plutôt le pur produit d’un rapport de pouvoir. Gail Pheterson maintains that the “stigma” attaching to the prostitute is, like anti-prostitution legislation, an instrument of sexist control affecting all women – whether prostitutes or not – who transgress “discriminatory gender codes”. However, while this control is applied to women in general, and not simply to those who are prostitutes, the concept of “stigma” does not suffice to provide a comprehensive picture of the specific nature of the historical process of domination affecting prostitutes, who are viewed as forming a class apart within the group formed by women in general. The genealogy of the figure of the prostitute illustrates how, at least since the classical age, medicine has defined – and even constructed – a singular body, a sterile organism, physiologically peculiar to the prostitute and incorporating all of the features and characteristics of virility. If whores are men like everyone, prostitution can be viewed as forming a domain for homosociality, as distinct from that of conjugality and filiation. In that case, rather than transgressing the laws of gender, the virile freedom of the prostitute, which is born of a gender mutation and plays on and with sexual identities, is purely the result of a power game.
En france, les travaux de Gail Pheterson [1] constituent une des sources théoriques majeures des associations de santé communautaire [2], dont les objectifs sont la prévention des maladies sexuellement transmissibles, la réduction des risques et la lutte contre les maladies, la dépendance et les exclusions, mais aussi l’action collective des personnes prostituées pour la reconnaissance de leurs droits. Ces associations se sont en partie inspirées du groupe américain, pionnier en la matière : COYOTE (Call off Your Old Tired Ethics – À bas votre vieille morale usée), fondé en 1973, à San Francisco, par Margo St James. Première prostituée à revendiquer des droits en tant que sex worker, elle a créé quelques années plus tard, avec Gail Pheterson et Priscilla Alexander, le Comité international pour les droits des prostituées (ICPR) qui a organisé en 1986 à Bruxelles le second Congrès mondial des « putes » [3]. Engagée auprès des prostituées militantes, Gail Pheterson propose une définition originale de la prostitution – une institution de régulation des rapports sociaux de sexes –, qui permet de mesurer les conséquences de la criminalisation des personnes prostituées, à la fois en termes d’enjeux vitaux pour les prostituées elles-mêmes [4], mais aussi en termes de réaffirmation et de durcissement des identités sexuées et de la domination de genre sur l’ensemble des femmes.
Du sort des prostituées dépendrait celui de toutes les femmes : pourtant, la revendication des prostituées se déclarant « travailleuses du sexe » demeure problématique. Interrogeant d’abord avec Gail Pheterson les postulats théoriques d’une telle revendication, c’est à la fabrication même de la figure de la prostituée que nous nous intéresserons dans un second moment critique : une figure, historique et politique, complexe, contradictoire, celle des femmes assignées au travail sexuel et déclarées « hommes libres ».
 
Putes et insoumises ?
 
 
Automne 2002. Les associations de santé communautaire et différents collectifs de prostituées sont mobilisés contre le projet de loi sur la sécurité intérieure, qui comprend notamment la réintroduction d’un délit de racolage dans le code pénal. Face à cette mobilisation, les tenants des positions abolitionnistes [5] hésitent à soutenir le mouvement. La polémique porte sur le mot d’ordre de bon nombre de collectifs de prostituées : « Nous sommes des travailleuses du sexe » [6]. La revendication des personnes prostituées d’être reconnues en tant que « citoyennes libres et indépendantes », usant de leur corps à des fins prostitutionnelles [7] – l’offre de services sexuels moyennant finance –, reste, pour beaucoup, absolument inacceptable. Une grande partie des féministes et des abolitionnistes refuse de se solidariser avec les personnes prostituées ; la prostitution étant par définition une violence exercée à l’encontre des femmes, leur exigence est doublement inaudible : ou bien, elle est nulle et non avenue, dans la mesure où elle émane de personnes contraintes, aliénées (une esclave peut-elle revendiquer un statut d’esclave ?), ou bien, elle est assimilée à une déclaration de guerre, au sens où les prostituées prendraient clairement la décision de participer activement à la domination masculine et de se scinder du reste du groupe des femmes. De victimes, les prostituées, mobilisées en tant que travailleuses du sexe, sont jugées comme étant complaisantes vis-à-vis du système même qui les violente. Pour les abolitionnistes, leurs revendications sont donc à contre-courant de la promotion d’une relation entre les sexes considérée, par les abolitionnistes, comme plus égalitaire et plus respectueuse, mais aussi clairement moralisatrice, car elle défend que l’hétérosexualité ne peut faire l’objet d’une compensation économique, sans avilir l’homme qui s’y prête et la femme qui y est contrainte.
Au regard des travaux de Gail Pheterson, cette appréhension de la prostitution et de la sexualité est théoriquement indéfendable, car elle présuppose que la prostitution constitue une entité discrète dans l’ensemble des modalités d’exploitation que subissent les femmes. Unité de mesure à l’aune de laquelle la condition de toutes les femmes peut être réfléchie et analysée, la prostitution se présente, au contraire, comme un schème d’intelligibilité des rapports de genre comme l’atteste le concept développé par Paola Tabet [8], d’un continuum de l’échange économico-sexuel entre les hommes et les femmes. Selon l’anthropologue italienne, les rapports sociaux de sexe dans le champ de la sexualité montrent que la sexualité peut être définie comme un échange asymétrique entre les hommes et les femmes, au sens où elle consiste en une compensation masculine pour une prestation féminine. Par conséquent, l’échange d’un service sexuel contre de l’argent ne caractérise pas en propre la prostitution. Au contraire, selon Paola Tabet, on peut parler d’un « continuum de l’échange économico-sexuel – si l’on garde à l’esprit l’éventail entier qui va des formes matrimoniales jusqu’aux prestations de la prostitution professionnelle » [9]. Dans cette perspective, la prostitution n’est qu’une des modalités de l’échange économico-sexuel qui caractérise les rapports de genre selon un axe continu qui va du flirt au mariage, en passant par la prostitution. Rien ne distingue donc la femme mariée de la prostituée [10]. Rien ? Excepté le fait de l’insulte « putain », du « stigmate », concept central des travaux de Pheterson : « Oter de l’échange économico-sexuel le stigmate de “putain” et la prostitution s’évapore » [11]. On comprend alors pourquoi certains groupes de prostituées militantes, notamment aux Pays-Bas, revendiquent la dénomination « putes » : l’enjeu étant de « revendiquer la marque pour désamorcer l’insulte » [12], dans le but de court-circuiter à la fois la marginalisation sociale et l’effet infamant de la condamnation morale.
 
Du stigmate au contrôle
 
 
Comment le stigmate de « putain » fonctionne-t-il ? Il consiste en une condamnation de toute transgression « des codes discriminatoires en matière de genre » [13], de toute infraction vis-à-vis des traits assimilés ou réputés « féminins ». Dans ces conditions, toute femme est susceptible d’être stigmatisée comme « putain », si elle transgresse les qualités et les devoirs adéquats à son « sexe » : une femme circulant dans la rue de nuit, une femme prenant l’initiative d’une relation sexuelle, une femme seule, une femme vivant seule, une femme ayant ou ayant eu plusieurs partenaires, une femme réussissant sa vie professionnelle, une femme attendant le bus, une femme promue, une femme en minijupe, une femme migrante, etc. Les critères culturels et politiques du convenable et du transgressif permettent d’analyser comment ce qui est digne de respect chez un homme (être un « don Juan ») est, au contraire, source de déshonneur chez une femme (être une « pute ») : l’autonomie sexuelle, la mobilité géographique, l’initiative économique et la prise de risque physique. La prostitution peut ainsi être appréhendée comme un concept, qui désigne ce que l’on pourrait appeler aussi une véritable police du genre destinée aux femmes : c’est-à-dire des instruments de contrôle sexiste exercés à l’encontre de l’ensemble des femmes, et pas seulement des seules prostituées. Initialement, l’idée d’une police du genre a été utilisée pour décrire le fonctionnement de l’homophobie [14], les pratiques et les discours homophobes ayant pour fonction principale de dissuader, de condamner ou de punir tout ce qui peut être considéré comme une transgression de genre.
Comme police du genre, la prostitution constitue aussi un outil politique privilégié, qui fait peser sur les femmes la menace de l’illégalité : autrement dit, l’aspect délictueux de la prostitution vient doubler son aspect infamant. La prostitution comme stigmate social est donc soutenue par une législation qui, en condamnant l’échange de services sexuels contre de l’argent, se donne les moyens de contrôler, non seulement les prostituées, mais tous les trajets effectués par les femmes dans l’espace public. Gail Pheterson montre, par exemple, comment certaines politiques publiques mises en place par nombre d’États, élaborent et utilisent la législation sur la prostitution pour surveiller la mobilité des femmes et, plus particulièrement, la mobilité des femmes migrantes du Sud vers le Nord [15]. « Bien que le stigmate de putain et les lois anti-prostitution soient principalement des instruments de contrôle social sexiste, ils sont souvent appliqués d’une manière raciste et xénophobe adaptée à des stratégies répressives parallèles, tel le contrôle de l’immigration. Le stigmate de putain est un moyen facile de répression étatique dans les démocraties modernes, comme ailleurs, car le sexisme flagrant est plus acceptable que le racisme et la xénophobie » [16]. De nombreuses associations de lutte contre le sida, des associations féministes, abolitionnistes ou non, ou de défense des droits de l’homme ont ainsi alerté l’opinion publique des inévitables abus de pouvoir que pouvaient encourager les dispositions législatives sur le racolage. Adopté en janvier 2003, l’article 18 de la loi stipule en effet que « le fait, par tout moyen, y compris par sa tenue vestimentaire ou son attitude, de procéder publiquement au racolage d’autrui en vue de l’inciter à des relations sexuelles en échange d’une rémunération ou d’une promesse de rémunération est puni de six mois d’emprisonnement et de 3 750 euros d’amende », faisant passer le racolage de la catégorie de la contravention passible d’une amende à celle du délit. En donnant aux forces de police un pouvoir discrétionnaire pour décider si telle ou telle femme « racole » ou si elle « attend le bus », si elle « drague » ou si elle « marchande » une passe, ce texte de loi produit, voire entérine, dans les faits une commune condition entre toutes les femmes, celle d’être sous contrôle permanent, dès lors qu’elles franchissent les portes de l’espace public, offrant, qui plus est, à la lutte contre « l’immigration clandestine » un double registre législatif d’inculpation. Autrement dit, le soupçon infamant de prostitution est toujours aussi un instrument de surveillance générique de la mobilité des femmes.
 
Mutation de genre
 
 
Au terme de ce raisonnement, on peut donner une définition concise de la prostitution, selon Gail Pheterson : il s’agit d’« une institution qui sert à la régulation des rapports sociaux de sexe, tout comportement transgressif de la part de femmes dans un contexte donné [pouvant] provoquer le stigmate de “prostituée” ou de “putain” et le système punitif qui en découle » [17]. La prostitution n’est donc pas spécifiquement une transaction qui consiste à échanger un service sexuel contre de l’argent, comme le définissent traditionnellement les codes pénaux, mais un instrument de contrôle. Inséparable de sa puissance stigmatisante, la prostitution est une police dont la mission est de faire respecter les lois du genre. La domination de genre consiste donc à contraindre hommes et femmes à se comporter socialement comme leurs identités sexuées leur prescrivent de le faire, selon un principe coercitif d’adéquation entre le sexe et le genre, sous peine d’être stigmatisés ou bien comme « putes » ou bien comme « pédés ». Par conséquent, quand une femme est traitée de « pute », cela signifie « ne te comporte pas comme un homme ». Le stigmate fonctionne comme un cordon sanitaire entre les genres : comme on l’a vu précédemment, il ne faut pas que les filles se comportent comme des garçons, autrement dit, témoignent d’une certaine liberté sexuelle, d’une autonomie économique ou d’une mobilité sociale et géographique. D’où les diverses tentatives pour aménager une version féminine, et donc licite, de ces qualités : une liberté, une autonomie et une mobilité « en tant que femme ». Ces versions demeurent dans les limites propres au « sexe féminin ». Elles conviennent à cette identité sexuée, produit d’un processus constant de différenciation, de naturalisation d’une différence, qui a pour effet d’assigner les femmes à la reproduction. Les femmes sont définies comme des femmes, en référence à leur capacité reproductive. En charge de, et assujetties à, la sphère de la reproduction [18], les femmes ne peuvent donc pas jouir des mêmes libertés que les hommes, et surtout des mêmes libertés sexuelles [19].
Les prostituées, elles, sont définies par Gail Pheterson comme les agentes du stigmate. Elles sont réprimées parce qu’elles s’octroient la liberté d’user de leur sexualité, qu’elles sont « actives », mobiles, sexuellement expérimentées, « entrepreneuses ». Or la dimension transgressive n’est pas ici seulement liée à l’action commise (et qui peut donc être le fait de n’importe quelle femme), elle est aussi fondamentalement attachée au corps même de la femme prostituée (et donc à n’importe laquelle des ses actions). Tout se passe comme si les prostituées ne transgressaient pas les lois du genre, mais qu’elles incarnaient la transgression. L’explication ? Si la théorie féministe a constamment travaillé à montrer la commune condition des femmes prostituées et des femmes mariées ou des mères, la domination de genre a constamment entretenu l’idée de leur nature antinomique. Le stigmate de « pute » fonctionnerait alors à l’intérieur même du groupe des femmes, séparant et catégorisant celles qui sont dévolues à la reproduction et les autres [20]. Toutefois, dans ces conditions, les femmes prostituées ne sont pas tant stigmatisées que produites positivement comme une catégorie distincte, à tel point que leur corps lui-même semble avoir été façonné pour être voué au travail sexuel.
L’histoire ne montre-t-elle pas en effet que les prostituées ont été considérées comme des femmes « stériles » ? S’assurer de la stérilité des prostituées préserve avant tout les conditions de possibilité d’une sexualité masculine non reproductive. Cette tâche a été celle du pouvoir législatif : les lois sur les « enfants naturels » ayant suffi, jusqu’à la période récente, à protéger les conditions de possibilité d’une sexualité non reproductive pour les hommes. Mais la stérilité des prostituées n’est pas seulement légale, à défaut d’être réelle ou effective [21], elle a été définie comme naturelle et a constitué le trait caractéristique de la « fille publique ».
Si on consulte la longue série des ouvrages médicaux traitant des maladies des femmes, on observe que la prostituée est une figure féminine pathologique classée, depuis le Moyen Âge, parmi les cas répertoriés de stérilité, grand mal féminin. Guillaume de Conches, s’opposant aux thèses aristotéliciennes qui déniaient au « sperme féminin » toute action dans la reproduction, utilise l’exemple de la stérilité des prostituées pour montrer le rôle joué à parité par les femmes dans la fécondation. Selon lui, si les prostituées sont impuissantes à concevoir c’est que, ne prenant aucun plaisir dans les rapports sexuels pour de l’argent, elles n’émettent pas de « semence », alors que lorsqu’elles sont amoureuses, elles redeviennent fécondes [22]. Quelques siècles plus tard, au moment où l’importance du plaisir féminin dans le processus de fécondation est sérieusement mise en doute [23], la thèse de la stérilité des prostituées n’est pas pour autant abandonnée. Reprenant une tradition ancienne qui considère les prostituées comme des « mules du démon », selon une expression prêtée aux Pères de l’Église, la médecine redessine le portrait de la prostituée sous le primat de la lascivité. La femme lascive correspond ainsi à un type morphologique et physiologique particulier : elle est d’un tempérament chaud, sec et brûlant, comme les constitutions corporelles masculines [24]. Au tout début du 19e siècle, des sommités de la médecine reprennent ainsi les considérations de médecins du 17e siècle : « La stérilité naturelle se reconnaît à la voix qui est dure, rauque et forte, aux poils rudes, noirs et épais » [25]. Les femmes au tempérament chaud sont ainsi presque destinées à la prostitution, puisque la chaleur toute « masculine » de leur corps, environnement hostile qui échauffe et brûle littéralement le sperme, les rend infécondes.
S’inscrivant dans la même tradition, Virey, célèbre médecin et infatigable compilateur misogyne du 19e siècle, dresse dans le Dictionnaire des sciences médicales un portrait sans équivoque : les « courtisanes et vivandières se présentent avec ce maintien et ces qualités demi-viriles, comme si elles étaient déjà transformées à moitié en l’autre sexe à force de cohabiter avec les hommes, et il en est plusieurs auxquelles pousse un peu de barbe au menton, surtout en avançant en âge » [26]. Ne s’inquiétant pas autant des transformations provoquées par la longue cohabitation des époux légitimes, Virey parle ainsi des prostituées comme des « femmes hommasses », « viragines ». Il décrit lui aussi leur voix si caractéristique, signe de stérilité et de virilité, « rauque, presque masculine » [27]. Si les femmes – blanches – partagent avec les eunuques et les enfants le même tempérament lymphatique, qui rend leurs cheveux fins, leur teint blanc et leur chair molle, et le même caractère doux et émotif, les femmes prostituées sont « virilisées » à outrance. Et alors que la relation de mariage, l’union de l’homme et de la femme, est pensée selon un principe de contrariété et de complémentarité féconde, Virey écrit : « Jamais une fille trop hommasse et masculine ne sera bien aimée d’un homme, il croirait pécher avec elle comme avec son semblable » [28]. De la même façon que « les différentes interventions sur la sexualité [visent] à produire un organisme féminin spécialisé dans la reproduction » [29], elles produisent un tempérament du corps, un organisme spécialisé dans le travail sexuel. L’un des effets de cette construction physiologique d’un type « prostituée », apte au travail sexuel, est la définition, en creux, d’un sujet moral et politique monstrueux, celui de la « femme publique ».
 
Nature, liberté, travail
 
 
À la lecture de ces textes, il apparaît que la figure de la prostituée n’est pas simplement pensée comme une personne, biologiquement de sexe féminin, qui emprunte les traits du genre masculin, elle bouleverse également la frontière du sexe lui-même : ainsi, ce ne sont pas seulement ses attitudes ou ses actes qui sont transgressifs, mais bien sa personne elle-même, sa « nature ». En d’autres termes, la prostituée n’est pas tant une figure transgressive que le produit d’une véritable mutation : elle est un homme. Virile, pour les médecins de l’âge classique et du 19e siècle, elle est en même temps, pour la conscience commune, une incarnation du genre féminin, exacerbant tous les traits reconnus de la féminité [30]. On touche peut-être ici aux limites heuristiques du couple conceptuel adéquation/transgression du sexe et du genre, utilisé par Gail Pheterson pour définir le stigmate de « putain ». En effet, l’idée de transgression, attachée à la prostitution, masque le fait que la prostituée est le produit d’une véritable fiction idéologique qui en fait un être viril, un sujet, permettant de rendre raison de son caractère « actif », prenant « l’initiative d’une transaction » et « sexuellement expérimenté ». Ainsi, la prostitution pourrait bien être conçue comme un espace d’homosocialité masculine, un espace fraternel où le contact des prostituées éduque, entretient et « restaure la virilité » [31]. Cette utopie sexiste souligne l’absence de limites des interventions sur « l’organisme féminin » lui-même, rendu apte au travail du sexe, selon une modification de l’identité sexuée. La liberté « virile » de la prostituée ne s’apparente donc pas à un signe distinctif, devenant une marque stigmatisante, sous l’effet d’une répression de genre : elle est le pur produit de ce rapport de pouvoir et caractérise les prostituées comme une classe mutante.
L’histoire de ce portrait de la prostituée, véritable mutante [32] en termes de rapport de genre, montre en effet que le processus de domination n’est pas seulement adossé au maintien d’une différence sexuelle incommensurable et hiérarchique fondée en nature (homme/ femme, actif/passif, raison/nature, autonomie/hétéronomie, public/ privé …), mais qu’il use aussi de multiples procédés d’assujettissement, au cœur desquels le genre fonctionne comme une machine à produire des « monstres ». Ici, le processus de domination semble, d’un point de vue discursif, plus lâche et plus distant vis-à-vis de la logique naturaliste : l’invisibilité du rapport de genre tenant moins à sa prétendue naturalité qu’à sa plasticité. Autrement dit, le rapport de pouvoir ne résulte pas d’un processus de différenciation qui produit de la différence, mais bien d’un rapport de classification qui produit des sujets en crise, comme traversé de contradictions.
Ainsi, alors que toute femme est assignée à la reproduction dans l’espace clos de la famille, « privé conçu comme privation de droits » [33], l’idéologie du genre transforme les femmes prostituées en hommes qui, comme tels, jouissent de l’autonomie nécessaire vis-à-vis de la Nature pour faire société. Sujet, parce que virilisé et donc affranchi de tout rapport hétéronome, la prostituée est libre de disposer de son corps – lequel n’est pas assigné à la reproduction –, et elle est donc propriétaire de sa force de travail – laquelle n’est pas destinée à assurer les conditions de reproduction de la force de travail d’un homme. Exercée par des travailleuses réputées « libres », disposant d’elles-mêmes, la prostitution consiste alors en l’échange de services sexuels, utiles, sur un marché bien défini, celui d’une société exclusivement masculine. Seules femmes, si ce n’est admises, du moins présentes, dans l’espace public, les prostituées y sont acceptées à condition d’une fiction idéologique qui les transforme en « homme », en sujet, en travailleur : les « putes » sont donc des hommes comme les autres [34], vendant leur force de travail, selon des modalités contractuelles qui fixent la durée, le contenu et le prix de la transaction. Dans cette perspective, la liberté « naturelle » de la prostituée occulte constamment les conditions matérielles et idéologiques de cette liberté [35]. Cette production d’un sujet libre de se prostituer, fondée sur une mutation de genre, repose en effet sur un postulat : en majorité, les femmes qui se prostituent appartiennent aux classes les plus modestes ou qui vivent dans des conditions sociales précaires [36]. La prostitution n’est une source possible de revenus que pour les femmes des classes les plus défavorisées : le choix se pose très rarement entre pute et avocate, bien plus souvent entre pute et ouvrière ou caissière. L’élucidation des conditions matérielles du choix qui mène à la prostitution oblige par conséquent à problématiser cette construction idéologique d’un individu libre de se prostituer à l’aune d’une domination sociale et économique. La domination de genre ne s’exerce pas en parallèle des autres rapports sociaux : si la prostitution est exclusivement à destination des hommes, elle n’est pas exercée, ni même exerçable, par n’importe quelle femme.
En France, au moment de la libéralisation [37] et de la criminalisation de la prostitution, où chacune est contrainte d’accepter des conditions de travail de plus en plus précaires et dangereuses, la dimension à la fois illégale et violemment concurrentielle du marché de la prostitution, conditionnent les prostituées « nationales » à se constituer en véritables relais ou outils de régulation et de répression des « étrangères », dénoncées comme victimes de réseaux mafieux, c’est-à-dire comme n’exerçant pas « librement » la prostitution. La surveillance de l’ensemble des prostituées étant prise en charge par certaines, on est passé à l’ère du contrôle. La fiction d’un sujet qui consent librement à se prostituer s’inscrit ainsi dans une logique d’économie des moyens et de maximisation des effets d’une politique publique qui crée les conditions de développement d’un marché du sexe inaccessible aux inspecteurs du travail.
Le rapport de domination à l’œuvre dans la prostitution permet de comprendre comment le genre travaille l’ensemble des rapports sociaux, tout autant qu’il est travaillé par eux. Ainsi, cet étrange mécanisme de mutation des identités sexuées, qui semble à l’œuvre dans la construction de la figure de la prostituée, peut être défini comme l’une des expressions de l’articulation permanente des rapports de domination de genre, de classe et de « race » [38]. Si l’analyse de Gail Pheterson sur le stigmate de « putain » est indispensable pour comprendre comment la prostitution se définit, avant tout, comme un instrument de contrôle sexiste, il est possible d’approfondir l’analyse des modalités de ce contrôle et d’appréhender ce qui relève d’une pluralité des régimes de différenciation. Parmi les différentes modalités de la domination, le stigmate de « putain » sanctionne toute transgression des lois du genre, mais il n’est pas certain qu’il permette de comprendre en détail comment l’idéologie du genre produit positivement une catégorie à part, les prostituées, véritables sujets mutants qui, loin de transgresser ces lois, les renforcent. Les nombreuses logiques que déploie la domination de genre ne craignent donc ni les contradictions ni les « monstres ». Mais les mobilisations des prostituées ont comme pris sur le fait, surpris l’une des ces logiques sourdes, en revendiquant des droits en qualité de travailleuses sur un marché du sexe qui n’est que le côté cour d’une société du genre. â—†
 
NOTES
 
[1] Cf. Gail Pheterson, Le prisme de la prostitution, trad. de l’anglais par Nicole-Claude Mathieu, Paris, L’Harmattan, 2001.
[2] Telles que Autres Regards à Marseille, le Bus des femmes à Paris, Cabiria à Lyon, ou Grisélidis à Toulouse. Ces associations sont composées à parité de professionnels de santé et de personnes prostituées.
[3] Cf. G. Pheterson (ed.), A Vindication of the Rights of Whores, Seattle, The Seal Press, 1989.
[4] La criminalisation de la prostitution condamne les prostituées à l’illégalité, menaçant leur subsistance économique, mais aussi leur sécurité sanitaire (difficulté à accéder aux soins, risque accru de contracter une MST/IST) et physique (dépendance extrême vis-à-vis du client, mainmise du « milieu » pour organiser clandestinement la prostitution, contrôle et omnipotence de la police, etc.).
[5] Ce qui différencie une politique abolitionniste d’une politique prohibitionniste en matière de prostitution est l’idée selon laquelle les prostituées sont les victimes d’un système d’exploitation et que, n’ayant pas choisi d’être sexuellement exploitées, elles ne sont ni responsables ni condamnables, au contraire des réseaux proxénètes ou même des clients. C’est, par exemple, la position du mouvement du Nid, association catholique et abolitionniste qui assiste au quotidien les prostituées et milite non pas tant pour l’abolition de la législation sur la prostitution que pour l’abolition de la prostitution elle-même. Pour une présentation des positions abolitionnistes relatives au débat actuel, voir Claudine Legardinier, La prostitution, Toulouse, Milan, 1996, et « Prostitution I », dans Helena Hirata, Françoise Laborie, Hélène Le Doaré et al., Dictionnaire critique du féminisme, Paris, PUF, 2000, p. 161-166.
[6] Cf. la manifestation dite « des réglementaristes », le 5 novembre 2002, devant le Sénat, à l’appel de France Prostitution, Cabiria, Act’up Paris, etc., puis celle des « abolitionnistes », le 10 décembre 2002, place de la République à Paris, à l’appel du Collectif national pour les droits des femmes, Encore féministes, Mix-cité, Rajfire, etc. Dans l’appel à la manifestation du 10 décembre, on peut lire : « Nous disons non au système prostitutionnel qui organise l’accès payant des hommes au sexe d’autres êtres humains. Nous dénonçons et nous combattons cette exploitation marchande de la sexualité et cette expression de la domination patriarcale … La prostitution n’est pas un métier. C’est une violence ».
[7] Extrait de la lettre ouverte, datée du 12 décembre 2002, envoyée par le collectif de prostituées France Prostitution aux signataires « abolitionnistes » de l’appel à manifester du 10 décembre.
[8] Paola Tabet, La construction sociale de l’inégalité des sexes, Paris, L’Harmattan, 1998 ; « La grande arnaque. L’expropriation de la sexualité des femmes », Actuel Marx, 30, 2001, p. 131-152.
[9] P. Tabet, « La grande arnaque … », art. cité, p. 139.
[10] Lors de l’occupation de l’église Saint-Nizier par les prostituées lyonnaises en juin 1975, on pouvait lire sur les tracts et les banderoles de soutien des militantes du MLF : « Nous sommes toutes des prostituées ». La position des féministes consistait à dire que, quelles que soient les appartenances de classes et les conditions d’exploitation, les femmes subissent une même domination et doivent donc se soulever ensemble. Ce raisonnement est clairement héritier de toute une pensée féministe qui, au moins depuis le 19e siècle, n’a cessé de définir le mariage comme de la prostitution masquée ; l’iniquité du contrat matrimonial ne faisant que manifester davantage le rapport d’appropriation. Cf. Colette Guillaumin, « Pratique du pouvoir et idée de Nature », Questions féministes, 2 et 3, 1978 ; Sexe, race et pratique du pouvoir, Paris, Côté Femmes, 1992, p. 13-82 ; Françoise Picq, Libération des femmes. Les années mouvement, Paris, Le Seuil, 1993 ; Centre lyonnais d’études féministes (CLEF), Chronique d’une passion. Le mouvement de libération des femmes à Lyon, Paris, L’Harmattan, 1989 et Lilian Mathieu, « Une mobilisation improbable : l’occupation de l’église Saint-Nizier par les prostituées lyonnaises », Revue française de sociologie, 40 (3), 1999, p. 475-499.
[11] G. Pheterson, Le prisme de la prostitution, op. cit., p. 10.
[12] Ibid., p. 58. Il serait intéressant de comparer les conditions de possibilités de cette antiparastase (le fait de transformer la dimension infamante de l’insulte en fierté, l’exemple le plus connu étant le terme de nigger) avec la démarche de certains mouvements féministes et/ou lesbiens et gay, par exemple le groupe des « Gouines rouges », dans les années 1970 ou le mouvement Queer, dans les années 1990 ou, au contraire, avec le manifeste des « ni putes, ni soumises », en 2001.
[13] G. Pheterson, Le prisme de la prostitution, op. cit., p. 143.
[14] Cf. la définition de l’homophobie proposée par Daniel Welzer-Lang : « Discrimination envers les personnes qui montrent, ou à qui l’on prête, certaines qualités (ou défauts) attribué-e-s à l’autre genre ». L’un des effets de l’homophobie étant de « bétonner les frontières du genre », Daniel Welzer-Lang, « Pour une approche proféministe non homophobe des hommes et du masculin », dans Daniel Welzer-Lang (dir.), Nouvelles Approches des hommes et du masculin, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1998, p. 121.
[15] Voir le texte de G. Pheterson dans ce volume et le chapitre 6 du Prisme de la prostitution, op. cit., p. 143-155.
[16] G. Pheterson, ibid., p. 30.
[17] G. Pheterson, « Prostitution II », dans H. Hirata, Fr. Laborie, H. Le Doaré et al., Dictionnaire critique du féminisme, op. cit., p. 167.
[18] Par l’expression de « sphère de la reproduction », nous entendons la fonction reproductive mais aussi l’ensemble des tâches qui tendent à reproduire les conditions matérielles d’existence et principalement le travail domestique.
[19] Cette conséquence peut être subsumée sous les « antinomies de la pensée politique moderne » : « Réinventant le politique comme un champ de liberté, les modernes ont réinventé le naturel comme limite de cette liberté humaine que la religion n’était plus en mesure de contenir », Eleni Varikas, « Naturalisation de la domination et pouvoir légitime dans la théorie politique classique », dans Delphine Gardey, Ilana Löwy (dir.), L’invention du naturel, les sciences et la fabrication du féminin et du masculin, Paris, Éditions des archives contemporaines, 2000, p. 89.
[20] Ce que P. Tabet nomme le contrôle social de la reproduction, au cœur duquel la dissociation entre sexualité et reproduction occupe une place déterminante comme « domestication de la sexualité des femmes », La construction sociale de l’inégalité des sexes, op. cit., p. 129 et suiv.
[21] Les femmes prostituées ont évidemment connu les grossesses, toutefois, les avortements, les fausses couches, les infections multiples, les viols, etc. ont souvent provoqué des lésions irrémédiables de l’appareil génital. Elles étaient également encouragées, à Rome par exemple, à pratiquer des infanticides. Cf. Françoise Héritier, Masculin/ Féminin II, Paris, Odile Jacob, 2002.
[22] Cf. Guillaume de Conches, Dragmaticon philosophiae, cité par Danielle Jacquart et Claude Thomasset, Sexualité et savoir médical au Moyen Âge, Paris, PUF, 1985, p. 88. Il ne faut pas pour autant s’enthousiasmer du féminisme de Guillaume de Conches qui, selon le même raisonnement, considère que les femmes enceintes après avoir été violées ont certainement ressenti quelque plaisir, sans quoi il n’y aurait pas eu conception. Ce raisonnement est l’une des sources d’un autre préjugé concernant les prostituées : leur frigidité. Affection typiquement féminine, la frigidité désigne communément l’impuissance féminine et non l’absence de plaisir. Ce n’est qu’au 19e siècle, qu’on parle de la frigidité au sens d’une insensibilité pathologique, voir note suivante.
[23] Le plaisir est définitivement dissocié de la reproduction avec la découverte de Theodor Von Bischoff, en décembre 1843, de l’ovulation spontanée chez les chiennes et, par extension, chez les mammifères, qui prouve définitivement que l’ovulation est indépendante du coït.
[24] Le tempérament est une notion de médecine antique qui domine jusqu’au 19e siècle. Elle désigne la nature et l’état du corps et, plus précisément, le rapport entre les humeurs qui le composent, lesquelles sont associées à des qualités — chaud, froid, sec, humide. La prédominance d’une humeur sur les autres détermine à la fois un profil physiologique, morphologique et psychologique et une prédisposition pathologique. Une femme au tempérament très chaud est stérile ou conçoit des enfants chétifs, malformés, car « elle brûle et dessèche le sperme », Nicolas Venette, Tableau de l’amour considéré dans l’état de mariage, 1685, Parme, Gaillard, s.d., p. 460. Classique réédité jusqu’au … 20e siècle.
[25] Jospeh Marie Joachim Vigarous, Cours élémentaire de maladies des femmes, Paris, Crapelet, 1801, tome 2, p. 28. Vigarous se réfère ici au Traité des maladies des femmes de 1603 de Rodericus Castro, dont la classification de la stérilité en quatre espèces lui paraît toujours d’actualité, et à Buffon, qui avait également remarqué que « les femmes qui ont la voix forte sont soupçonnées d’avoir du penchant à l’amour. Dans celles-ci, l’excès de chaleur étouffe et corrompt le germe et l’empêche de se développer » (p. 29). La voix est définie comme l’expression des organes sexuels, en témoigne la fascination pour celle des castrats ou celle des jeunes filles presque nubiles. Plus prosaïque, la voix rauque des prostituées est attribuée par Parent-Duchâtelet à la pratique répétée de la fellation, à l’alcoolisme et aux affections pulmonaires dont elles souffrent, du fait d’être au froid. Cf. Alain Corbin, Les filles de noce. Misère sexuelle et prostitution, 19e et 20e siècles, Paris, Aubier Montaigne, 1978, p. 24.
[26] Julien-Jospeh Virey, « Filles », dans Nicolas-Philibert Adelon, Jean-Louis Alibert, Jean-Baptiste-Grégoire Barbier et al., Dictionnaire des sciences médicales, Paris, Panckoucke, 1815, t. 15, p. 506. On peut comparer avec ce que Simone de Beauvoir dit de la « virile » Ninon de Lenclos : « Paradoxalement, ces femmes qui exploitent à l’extrême leur féminité se créent une situation presque équivalente à celle d’un homme ; à partir de ce sexe qui les livre aux mâles comme objets, elles se retrouvent sujets. Non seulement elles gagnent leur vie comme les hommes, mais elles vivent dans une compagnie presque exclusivement masculine », Le deuxième sexe, Paris, Folio Essais, 1976, p. 447.
[27] J.-J. Virey, « Femmes », dans N.-Ph. Adelon, J.-L. Alibert, J.-B.-Gr. Barbier et al., Dictionnaire des sciences médicales, op. cit., t. 14, p. 545.
[28] Ibid., p. 550.
[29] P. Tabet, La construction sociale de l’inégalité des sexes, op. cit., p. 153.
[30] Depuis les années 1990, de nombreuses études ont révélé l’augmentation significative d’une prostitution masculine (homme ou homme « de naissance »). Or, si dans la prostitution la domination de genre travaille sur un processus de mutation des identités sexuées, l’assimilation des hommes prostitués au groupe des femmes, comme « passifs », a peut être masqué le processus de différenciation d’un sujet « pute », qui, sous les oripeaux fantasmés de la féminité, est pourtant renvoyé du côté d’une « nature masculine ».
[31] Kathryn Norberg, « The Libertine Whore : Prostitution in French Pornography from Margot to Juliette », dans Lynn Hunt (ed.), The Invention of Pornography, New York, Zone Books, 1996, p. 233.
[32] Les identités subversives, mutantes ou même cyborg, selon l’expression de Domna Haraway dans son Cyborg Manifesto, ne participent donc pas toujours à des projets de déconstruction libératrice des identités sexuées. L’érosion du genre n’est pas en soi un signe d’émancipation, dans la mesure où il peut être le produit ou l’instrument d’un rapport de domination.
[33] E. Varikas, « Genre et démocratie historique ou le paradoxe de l’égalité par le privilège », dans Michèle Riot-Sarcey (dir.), Démocratie et représentation, Paris, Kimé, 1995, p. 151.
[34] Les prostituées sont-elles moins soumises que les autres travailleuses à la division sexuelle du travail, entendue comme « l’assignation prioritaire des hommes à la sphère productive et des femmes à la sphère reproductive ainsi que, simultanément, la captation par les hommes des fonctions à forte valeur sociale ajoutée », Danièle Kergoat, « Le rapport social de sexe », Actuel Marx, 30, 2001, p. 89.
[35] Cf. Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 1995.
[36] L’origine sociale des « filles publiques » est toujours des plus modestes : cf. Jacques Rossiaud, « Prostitution, jeunesse et société dans les villes du sud-est au XVe siècle », Annales ESC, 1976, p. 289-325, Erica-Marie Benabou, La prostitution et la police des mœurs au 18e siècle, Paris, Perrin, 1987. Selon un enquête réalisée auprès d’un échantillon de 241 femmes et hommes prostitués parisiens, 41 % sont issus « de milieux sociaux modestes ou très modestes, parfois marginaux », François-Rodolphe Ingold, La travail sexuel, la consommation des drogues et le VIH, Paris, IREP, 1993, cité par L. Mathieu, « Se prostituer ? Jamais par plaisir », Manière de voir, 68, 2003, p. 50.
[37] Le travail du sexe comprenant la prostitution de rue, mais aussi tout le commerce du sexe : prostitution en appartement, « hôtesses de charme », salarié-e-s du porno, animatrices/teurs du « téléphone rose »… Diversité de situations et de statuts qui rend problématique la définition légale de la prostitution elle-même. Cf. l’enquête de Saloua Chaker, « La Macdonaldisation du travail du sexe », Enjeux, 128, 2002, disponible en ligne : wwww. multisexualites-et-sida. org
[38] Comme, par exemple, les discours et les politiques eugénistes ou racistes qui prétendaient que les hommes et les femmes des classes laborieuses, ou des peuples « non européens », étaient sexuellement peu différenciés, tout en affirmant aussi que les femmes indigentes ou les noires étaient particulièrement « chaudes ». Cf. Gloria Hull, Patricia Bell Scott, Barbara Smith, All the women are white, all the blacks are men but some of us are brave, New York, Feminist Press, 1982.
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Cf. Gail Pheterson, Le prisme de la prostitution, trad. de...
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Telles que Autres Regards à Marseille, le Bus des femmes à ...
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Cf. G. Pheterson (ed.), A Vindication of the Rights of Who...
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Lors de l’occupation de l’église Saint-Nizier par les prost...
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Ibid., p. 58. Il serait intéressant de comparer les condit...
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Le plaisir est définitivement dissocié de la reproduction a...
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