2003
Raisons politiques
Actualité - La prostitution
« Et si je meurs avant mon suicide, c’est qu’on m’aura assassinée. »
[1] Pensées libres autour de la prostitution
Michela Marzano
Ancienne élève de la Scuola Normale Superiore (Pise), docteur en philosophie, Michela Marzano est chargée de recherche au CNRS. Elle a publié dans des revues françaises et internationales des article consacrés à la philosophie morale et politique sur le corps humain, la sexualité et le handicap, et des ouvrages : Norma e nature : una généalogie del corpo umano (Naples, Vivarium, 2001) ; Penser le corps (Paris, PUF, 2002) ; Straniero nel corpo (Milan, Giuffré, 2003) ; La pornographie et l’épuisement du désir (Paris, Buchet-Chastel, novembre 2003, sous presse).
D’un point de vue général, on peut dire que la prostitution est une activité qui monnaye l’acte sexuel. Ce qui implique une séparation de la sexualité d’avec le désir et sa transformation en une activité gérée par les lois du marché. Quelles sont cependant les conséquences de ce « déplacement » de la sexualité pour l’individu et son statut ? Une société qui se veut démocratique et libérale doit-elle prendre position à cet égard et envisager une réglementation juridique de cette sexualité monnayée ? Tout en cherchant à montrer comment la prostitution vide la sexualité de sa substance et de son sens et met ainsi en péril la place du sujet, nous essaierons de montrer les limites et les dangers d’une position prohibitionniste qui transforme les prostituées en « délinquantes » et d’une position réglementariste qui vise non seulement à rendre la prostitution licite, mais aussi à la reconnaître comme une activité ordinaire.
Roughly speaking, we can say that prostitution is an activity that exacts a price for one’s sexuality. This is why prostitution keeps sexuality separate from desire and transforms it in a commercial activity. Which are the consequences of such transformations for individuals ? A democratic society has to take a stand on it and try to regulate such an activity ? After having shown that prostitution is problematic from an ethical point of view in that it deprives sexuality of substance and meaning, we shall try to highlight the limits and the dangers of both prohibitionist and regulative positions. On the one hand, prohibitionist positions transform prostitutes into criminals. On the other hand, regulative positions not only consider that prostitution is licit, but they also transform it into an ordinary activity.
« Comment l’émotion voluptueuse peut-elle seulement faire l’objet d’une mercantilisation et devenir à notre époque d’industrialisation à outrance un facteur économique ? »
Pierre Klossowski, La monnaie
vivante
« L’argent est la chose la plus impersonnelle qu’il y ait dans la vie pratique, à ce titre le voici tout à fait impropre à servir de moyen d’échange contre une valeur aussi personnelle que le don d’une femme. »
Georg Simmel, Philosophie
de l’amour
« Et si je me tiens là, sur ce lit où on m’oublie, c’est sans doute parce que je ne peux pas faire autrement, parce qu’on ne peut pas choisir d’être fou, de hurler pour se faire entendre chaque fois que le vent tombe. »
Nelly Arcan, Putain
Aborder la question de la prostitution d’un point de vue philosophique n’est pas facile. Et cela non seulement parce qu’elle présente de multiples visages, mais aussi, et surtout, parce qu’il n’est pas évident de distinguer l’analyse des problèmes éthiques qu’elle soulève de l’analyse politique de la place qu’elle « doit » ou « ne doit pas » occuper à l’intérieur d’une société démocratique. Pourtant, le problème éthique que pose le déplacement de la sexualité dans une perspective économique est une chose, la question politique du rôle que l’État doit (ou ne doit pas) jouer en matière de sexualité, notamment dans le cas d’une pratique comme la prostitution, en est une autre. L’idée qu’il ne faut absolument pas intervenir dans le rapport qu’un individu entretient avec son corps et sa sexualité, car chacun en est le seul et unique propriétaire, n’implique pas, en effet, que l’État doive soutenir et cautionner toute relation sexuelle, ni qu’il doive, par exemple, donner un « statut » à la prostitution en l’identifiant à un métier comme un autre. De même, l’idée qu’un commerce du corps et des services sexuels met en péril la place du sujet dans le monde n’implique pas la conviction que l’État doive l’empêcher et se charger ainsi d’une « discipline » du corps et de la sexualité, discipline qui, par ailleurs, enlèverait à l’individu une partie de sa dignité et de son autonomie.
Il n’est alors pas inutile d’expliciter tout de suite les prémisses qui sous-tendent cette brève réflexion, tout en soulignant qu’aborder la prostitution d’un point de vue philosophique ne signifie pas vouloir départager le bien et le mal ni, non plus, s’acharner à « construire une science de la sexualité »
[2] pour imposer aux autres sa propre vision du monde.
La première prémisse est d’ordre méthodologique. En dépit du fait que la majorité des gens qui se sont exprimés ces derniers temps sur la prostitution ont tendance à croire qu’une prise de position politique sur la question découle automatiquement de la vision éthique qu’on a du monde et, notamment, du rapport que chaque individu entretient avec son corps et sa sexualité, nous croyons que le premier souci d’un philosophe est de souligner la complexité des liens, d’une part, entre l’éthique et le politique et, d’autre part, entre l’éthique et le droit. Ne serait-ce que parce que l’éthique, le droit et le politique répondent à des exigences différentes. Et si les liens entre droit et politique sont assez étroits
— le droit pouvant être conçu comme l’outil qu’une société se donne à un moment donné pour pouvoir s’organiser
— les liens entre droit et éthique le sont beaucoup moins. En tout cas, dans la mesure où le rôle du droit dans une société démocratique n’est pas celui de moraliser la société, mais bien plutôt celui de permettre à tout individu d’exprimer au mieux sa propre subjectivité dans le respect des autres
[3].
La deuxième prémisse est d’ordre idéologique. Tout en soulignant la nécessité de séparer le droit de l’éthique, nous partirons de l’idée que tout individu, en tant que tel, est une
personne et non une
chose, et qu’il ne peut donc être traité comme un simple instrument, chaque personne possédant non seulement une dignité intrinsèque qu’on n’a pas le droit de lui enlever
[4], mais aussi une autonomie qui la rend en général
maître de ses décisions. Mais parler de la personne, de son autonomie et de sa dignité ne conduit pas inévitablement à oublier le fait que ces valeurs n’ont de sens que dans la mesure où elles sont au service de chacun. En dépit de l’objection un peu facile qui consiste à nous opposer l’existence d’un droit individuel à faire usage de son autonomie pour réduire son propre corps à un outil et sa personne à un instrument de plaisir, l’autonomie est surtout ce qui permet de prendre la mesure de sa propre liberté et d’éviter la dégradation de l’individu en tant que personne
[5]. Au nom de l’autonomie on ne peut tout accepter, de même qu’au nom de la dignité on ne peut tout sanctionner. Tout accepter serait, en effet, ne pas se rendre compte que, parfois, derrière un choix apparemment autonome, se cache une situation de dépendance qui oblige à choisir ce qui, autrement, ne l’aurait pas été. Toujours sanctionner un individu en s’appuyant sur le fait qu’on
sait mieux que lui ce qui est
bien pour lui signifierait, au contraire, lui refuser la possibilité de choisir et de juger et, donc, lui dénier une partie de sa dignité
[6].
Comment alors admettre à la fois que chaque individu, en tant que sujet autonome et digne, a non seulement la possibilité mais aussi le droit de disposer de sa vie et de son corps, sans pourtant oublier qu’il y a des limites à ne pas dépasser au-delà desquelles le sujet justement ne serait plus autonome et digne ? Comment évaluer éthiquement un choix et une décision sans que cela implique une hiérarchisation préalable des valeurs et une « dictature » des préférences ? Comment faire la part des choses et accepter que, parfois, des raisons insondables poussent les individus à agir envers eux-mêmes de façon préjudiciable ? Comment penser, enfin, l’aliénation dans son lien avec la liberté ?
[7]
D’un point de vue général, on peut dire que la prostitution est une activité qui monnaye l’acte sexuel. Ce qui implique une séparation de la sexualité d’avec le désir et sa transformation en une activité gérée par les lois du marché. Quelles sont cependant les conséquences de ce « déplacement » de la sexualité pour l’individu et son statut ? Une société qui se veut démocratique et libérale doit-elle prendre position à cet égard et envisager une réglementation juridique de cette sexualité monnayée ?
Tout en cherchant à montrer comment la prostitution vide la sexualité de sa substance et de son sens et met ainsi en péril la place du sujet, nous essaierons de montrer les limites et les dangers d’une position prohibitionniste qui transforme les prostituées
[8] en « délinquantes » et d’une position réglementariste qui vise non seulement à rendre la prostitution licite, mais aussi à la reconnaître comme une activité ordinaire.
Quelques réflexions autour de la sexualité
Avant toute analyse ultérieure, nous avançons l’hypothèse que la sexualité est ce qui permet la rencontre entre deux sujets acceptant de partager leur désir et de s’abandonner l’un à l’autre. De ce point de vue, la sexualité peut être envisagée comme un miroir de l’humain et de ses contradictions. D’une part, elle est le lieu par excellence où l’individu dépasse sa solitude et «
met en lui l’être en question »
[9] ; elle est ce qui lui permet d’établir une relation qui ne se résume pas au toucher et au voir transitoires : « Chaque être est distinct de tous les autres. Sa naissance, sa mort et les événements de sa vie peuvent avoir pour les autres un intérêt, mais il est le seul intéressé directement. Lui seul naît. Lui seul meurt. Entre un être et un autre, il y a un abîme, il y a une discontinuité
… ce qui est toujours en question [en l’érotisme] est de substituer à l’isolement de l’être, à sa discontinuité, un sentiment de continuité profonde »
[10]. D’autre part, elle est le lieu même de l’
abandon : c’est dans et par l’acte sexuel que le sujet s’ouvre au mystère du manque, qu’il découvre la jouissance dans ce qu’elle a de plus intime et de plus étranger, qu’il touche sa faille structurelle, celle d’où procède le désir. C’est pourquoi elle n’est jamais aseptisée. Elle n’est pas un simple symbole, ni une idéalisation. Elle nécessite de renoncer à la pureté du fantasme pour s’engager dans le monde.
Ce qui est en jeu dans la sexualité, c’est un subtil équilibre entre la dépossession de soi et la possession de l’autre : un équilibre délicat qui est « semblable au va-et-vient des vagues qui se pénètrent et se perdent l’une dans l’autre »
[11]. Ainsi, dans l’expérience sexuelle, deux êtres tendus vers la communion peuvent-ils découvrir le pli inimitable de leur identité, en même temps que l’équilibre instable entre le désir de s’unir à l’autre — qui relève de la pulsion de vie — et la tendance à se l’approprier et à le détruire qui relève au contraire de la pulsion de mort. Rencontrer une personne signifie d’ailleurs s’ouvrir à elle : la voir et la regarder et se laisser voir et regarder. Je vois l’autre. Je le touche. Mais cela n’est possible qu’à condition de laisser l’autre me voir et me toucher. À condition de me laisser « pénétrer » et de laisser l’autre « advenir » sans le soumettre à moi. À condition d’accepter qu’il puisse toujours se dérober à ma caresse. Autrui, dans sa nudité, surgit devant la mienne et me défie, par son dépouillement et son abandon. Il devient ainsi l’occasion d’une rencontre qui n’est possible qu’à la condition de reconnaître sa valeur, son désir et son unicité
[12].
Comment la prostitution peut-elle prendre place dans cet horizon fait de désir et d’abandon, de rencontre et de violence, d’engagement et de dépossession ?
D’un certain point de vue, la prostitution intervient là où la sexualité, dans la définition que nous lui donnons, n’existe plus et ne peut plus exister. Bien qu’apparemment elle ne soit rien d’autre qu’une sexualité monnayée, elle vide en réalité la sexualité de ce qui lui donne son sens et, en la faisant entrer sur la place du marché, elle en détruit la possibilité. Dans la prostitution, chaque individu est réduit à sa valeur marchande : il n’est plus irremplaçable, il est interchangeable. Là où, dans la sexualité, l’objet du désir détermine par son caractère unique le comportement à son égard d’une façon telle qu’il « est maintenu dans sa valeur intrinsèque, en dépit de sa
destruction apparente, et [qu’]il dépasse toujours
l’usage auquel il semble se prêter »
[13], dans la prostitution, l’objet n’est qu’un prétexte pour arriver à l’acte et sa valeur n’est qu’instrumentale : il ne dépasse plus l’usage auquel il se prête et il devient ainsi une chose dont on jouit, comme de n’importe quelle autre.
À partir du moment où l’on paye pour recevoir certains services sexuels, celle qui les offre n’a de l’importance qu’en fonction de la « qualité » de ces services. L’acte sexuel lui-même est évalué sur la base des lois de l’offre et de la demande. À la « sphère pulsionnelle », où l’intensité de l’émotion dépend du contact avec l’objet unique et irremplaçable du désir, se substitue une perspective économique où la prostituée, interchangeable et anonyme, propose son corps « comme s’il n’était pas elle-même, comme un instrument dont elle serait séparée »
[14]. Elle offre son corps à un client qui, lui aussi, devient interchangeable et anonyme : « Il est difficile de penser les clients un par un car ils sont trop nombreux, trop semblables, ils sont comme leurs commentaires sur Internet, indiscernables dans la série de leurs aboiements où reviennent les mêmes exclamations baveuses …, je perds déjà trop de temps à les faire jouir et ça ne sert à rien, qu’à les confondre un peu plus et qu’à me donner la nausée, je préfère croire qu’il s’agit toujours du même homme, d’une même figure d’homme sans origine ni avenir, apparu là derrière la porte et sorti de nulle part
[15] … Pierre, Jean et Jacques, des noms usés d’hommes sans importance, infiniment interchangeables comme les putains qu’ils fréquentent… »
[16].
La prostitution se construit selon le modèle marchand de l’utilisation : c’est la mise en scène de l’aptitude économique à posséder des biens et à les échanger ; la mise en scène de la réversibilité de l’échange qui s’oppose à l’irréversibilité des caresses et des baisers de la rencontre. Corps et gestes sont englobés dans un système dont les éléments principaux sont la circulation, la distribution et l’utilisation. L’individu se retrouve ainsi assujetti au métabolisme sans fin du cycle économique, où tout se ramène au rapport entre moyens dépensés et résultats acquis dans l’exclusion de toute « dépense pure »
[17]. Tout prend sa place dans les frontières d’un monde fermé où chacun se cantonne à l’utilisation et à l’exploitation de soi et des autres ; où chacun se meut entièrement à l’intérieur d’un champ défini par l’utilité ; où chaque geste est pris en compte sous l’angle unique de sa valeur opératoire ; où « l’objet s’explicite uniquement selon le contact instrumental »
[18].
Peut-on « vendre » son corps ?
Lorsqu’on parle de la prostitution et qu’on emploie l’expression « vente du corps », cette dernière ne peut être prise au pied de la lettre. Il est évident qu’il ne s’agit pas de céder contre rétribution un membre ou un organe, ni d’aliéner définitivement son corps
[19]. Pourtant, c’est bien une transaction économique particulière qui a lieu. Car les prostituées sont payées afin que le client utilise leur corps pour en tirer une satisfaction sexuelle. Leur relation n’est donc pas ici le résultat d’un désir : elle n’est pas le fruit d’une rencontre avec autrui, mais un moyen de gagner de l’argent. Ce qui veut dire que l’activité sexuelle est instrumentalisée comme finalement l’est le corps. C’est le corps dans son intimité la plus profonde qui est offert au toucher ; c’est le corps dans son ouverture à autrui qui est donné à prendre ; c’est le corps lui-même qui devient « rentable ».
« Elle se donne comme un objet. La prostitution proprement dite n’introduit qu’une pratique de vénalité. Par le soin qu’elle prête à sa parure, par le souci qu’elle a de sa beauté, que sa parure met en relief, une femme se tient elle-même pour un objet que sans cesse elle propose à l’attention des hommes … c’est la valeur d’un objet comparable à d’autres. »
[20] Le problème d’une activité sexuelle monnayée est que l’individu propose son corps comme un objet marchand que n’importe qui peut utiliser à condition de payer
[21] : sans plus de partage ni de rencontre, l’acte sexuel perd son authenticité. La prostituée peut monnayer cette activité dans la mesure où elle se « détache » de son corps par une opération de fermeture à l’autre qui efface, en fait, le sens même de l’acte sexuel
[22]. Ce qui implique que ce n’est qu’apparemment qu’une prostituée dispose librement de son corps
[23]. En réalité, en mettant son corps à la disposition du client pour vendre des services sexuels, elle s’en éloigne : « Les actes qu’elle propose sont dissociés de l’intention qu’ils signifient : ils ont pour fonction de donner l’illusion d’une intention ou implication qui n’existe pas. Ce sont des
gestes. Ces gestes sont produits avec un savoir-faire bien maîtrisé. Ils simulent un
don de soi. Les procédés techniques de la simulation permettent donc à la prostituée de ne pas s’impliquer dans un rapport qui signifie l’abandon total : elle s’absente effectivement de ce rapport ; elle cesse d’habiter son corps, ses gestes, ses paroles au moment de les offrir »
[24]. L’intimité qu’une prostituée donne à toucher n’est pas authentique. Tout en elle relève de la simulation. Tout est finalisé à l’échange, l’argent étant justement ce qu’elle reçoit contre le plaisir donné.
C’est pourquoi à côté de celles qui arrivent à « gérer » cet éloignement du corps par une barrière infranchissable entre le « moi » et le « corps », il y en a aussi beaucoup qui vivent quotidiennement l’épouvante de « toucher le fond de [leur] chute » : « Il faudrait que je tombe en bas de ma chaise, en bas de mon lit, il faudrait que s’ouvre le sol pour que je puisse dévaler infiniment vers les profondeurs de la terre, encore plus loin, descendre ainsi en laissant derrière moi mes bras, mes jambes, ma tête, toutes ces parties dont l’enchevêtrement me noue comme femme, et ne subsisterait à la fin qu’un cœur de princesse libéré de ses langes, petit bout de royaume poursuivant sa trajectoire dans l’espoir de déboucher sur un ciel ignoré des hommes »
[25].
Prohibitionnisme : le moraliste habillé en gendarme
Comment aborder la question de la prostitution d’un point de vue politique et juridique après cette brève analyse éthique ? Peut-on aboutir à des conclusions pratiques capables, à la fois, de prendre en compte les difficultés dont nous venons de parler et le fait qu’une société démocratique et libérale n’a pas pour vocation d’imposer une vision prédéterminée du bien et du mal ? Que dire des « solutions » le plus souvent envisagées ? Faut-il réglementer la prostitution et l’encadrer comme n’importe quelle autre activité professionnelle au nom de l’autonomie individuelle ou faut-il l’interdire au nom du principe de la dignité de la personne ?
« L’indignation morale que manifeste la
bonne société vis-à-vis de la prostitution donne a bien des égards matière à scepticisme … Comme si c’était la volonté absolument libre des filles que de se prostituer, comme si c’était un amusement pour elles ! Certes, il existe une période de plaisir et d’insouciance. Mais à quel prix, et combien brève !
… Ou estime-t-on que ce soit un délice, soir après soir et par tous les temps, de courir par les rues pour offrir une proie et servir de mécanisme éjaculatoire au premier individu venu, aussi répugnant soit-il ? Croit-on que cette vie puisse être choisie avec ce libre arbitre qui seul justifierait en retour l’indignation morale ? »
[26] C’est ainsi que Georg Simmel s’exprimait à la fin du siècle dernier, prenant position non seulement contre une conception faisant de l’argent l’« étalon » de toutes les autres choses et permettant l’achat des services sexuels et « le mépris et l’ignorance de la valeur personnelle »
[27], mais aussi contre toute prise de position moralisatrice visant à la répression de la prostitution au nom de l’intérêt général de la société
[28].
Depuis, plus d’un siècle s’est écoulé. Et cependant, ne sont pas rares ceux qui croient que la solution la plus « juste » pour résoudre le « problème » de la prostitution résiderait dans son interdiction, par une répression exercée non seulement contre les proxénètes, mais aussi contre les prostituées. Au point que la loi récemment entérinée par le gouvernement français a de nouveau transformé les prostituées en « délinquantes »
[29].
Le but du législateur était apparemment celui de combattre la criminalité organisée et la prostitution forcée. Les conséquences sont cependant loin d’être celles envisagées. Bien au contraire. La criminalisation de la prostitution va vraisemblablement engendrer une organisation clandestine des prostituées encore plus aliénante. Au point que depuis la loi Sarkozy, et comme le soulignent de nombreuses associations pour la défense des prostituées, les trafiquants « agrandissent leurs cheptels » et anticipent d’éventuelles expulsions, les nouvelles arrivées sont encore plus surveillées et plus soumises aux violences de leurs « maquereaux », les anciennes se sentent menacées par les réseaux mafieux…
Quelques mois après le vote de la loi qui vise à réprimer la prostitution, les prostituées elles-mêmes prennent la parole pour raconter leur nouveau cauchemar : arrestations arbitraires par la police, risque d’expulsion des filles sans papiers, menaces dans les boîtes aux lettres… Elles ont peur de tout et de tout le monde : des clients, des passants, de la police, des tribunaux. Et quand elles en ont la possibilité, elles essaient de se « reconvertir » vers Internet, le travail en studio, le téléphone rose et les petites annonces.
L’État contrôle. L’État décide. L’État dispose. La prostituée est obligée de fuir les lieux publics, de se renfermer, de se cacher. Jusqu’au triomphe de l’hypocrisie la plus écrasante : l’invisibilité, une invisibilité qui, depuis toujours, est la pierre de touche d’un succès inexistant. Comme ce fut le cas aux États-Unis à propos de l’alcool, un régime prohibitionniste est non seulement inefficace, mais aussi préjudiciable pour toutes celles qui, pour des raisons toujours insondables et par des chemins souvent complexes, arrivent à la prostitution.
L’institutionnalisation de la prostitution entre indifférence et contrôle
Dans un article paru en janvier 2003 dans Le Monde, les signataires du manifeste « Ni coupables ni victimes : libres de se prostituer » déclaraient : « Une société démocratique n’a pas à considérer par principe que la sexualité entre adultes ne saurait pas être comme telle l’objet d’un commerce … Nous nous opposons à ceux qui prétendent dire aux femmes ce qu’elles doivent faire de leur propre corps et de leur sexualité. Nous nous opposons à ceux qui s’acharnent à réprimer l’activité prostitutionnelle au lieu de chercher à la déstigmatiser, afin que celles qui ont choisi ce qu’elles considèrent comme un authentique métier puissent l’exercer dans les meilleures conditions possibles ». Devant ces déclarations assez hasardeuses, deux problèmes, cependant, se posent. D’une part, s’il est vrai qu’une société non totalitaire n’a pas à décider comment un individu gère sa vie privée et sa sexualité, il est vrai aussi que toute société s’organise de façon plus ou moins explicite autour d’un certain nombre de valeurs et de principes. D’autre part, s’il est vrai qu’une société doit se charger de la protection des plus faibles, il est vrai aussi que cette protection n’implique pas, pour autant, qu’elle doit également promouvoir une vision marchande de la sexualité. D’autant plus que se charger d’une organisation institutionnelle de la prostitution équivaut aussi, d’une certaine façon, à mettre en place un mécanisme de contrôle, un système visant à réguler de l’extérieur l’échange des services sexuels.
Soutenir que la prostitution est un métier comme un autre et que, en tant que tel, il doit être reconnu et encadré par l’État, implique de ne pas vouloir prendre en compte le fait « qu’on n’aimerait pas que sa fille le fasse », comme le reconnaît Lydia Bragiotti, animatrice du « bus des femmes » à Paris, et que, si c’est un métier comme un autre, il faudrait bien « le proposer dans les ANPE et organiser des formations »
[30]. Ce qui induit non seulement une
déstigmatisation des prostituées, mais aussi une
promotion de la prostitution, non seulement la possibilité de se prostituer
licitement, mais aussi la renonciation à la possibilité de soulever des objections éthiques. Bien que nous ne défendions pas une position selon laquelle le droit aurait un pouvoir symbolique qui lui donnerait
de facto une autorité morale, il est cependant évident que l’encadrement juridique d’une activité implique souvent son « blanchissement » et sa validation au niveau éthique, au moins aux yeux de tous ceux qui ont tendance à identifier le « juridiquement licite » et le « éthiquement légitime »
[31].
« Dans le cas où une conduite personnelle est tenue pour blâmable, mais où le respect de la liberté empêche la société de la prévenir ou de la punir, parce que le mal qui en résulterait retomberait entièrement sur l’agent, doit-on avoir la même liberté de conseiller ou d’inciter à faire ce que l’agent fait librement ? »
[32] John Stuart Mill s’interroge sur les différentes applications pratiques de son principe de liberté, ainsi que sur les limites pertinentes des fonctions de l’État. Il se demande si, une fois argumenté que la société ne peut que tolérer un certain nombre de pratiques au nom de la liberté individuelle, il faut pour autant qu’elle soutienne des activités licites mais préjudiciables, comme, par exemple, celles d’un tenancier de maison de jeux. Et, après avoir rappelé qu’un État n’est pas habilité à décider de manière autoritaire et que tout un chacun doit être libre, s’il le veut, « de jouer chez soi », il souligne aussi comment il est parfaitement plausible de soutenir que « les maisons de jeux publiques devraient être interdites »
[33]. Parfois l’État, « tout en tolérant une conduite qu’il estime contraire aux intérêts les plus essentiels de l’agent, devrait néanmoins la décourager indirectement »
[34]. Sans vouloir faire dire au philosophe anglais que la prostitution fait partie de ces activités, il nous semble important de mettre en évidence comment, déjà à l’époque, était évidente la différence qui existe entre la tolérance d’une activité et sa promotion, entre le respect de la liberté individuelle et son « exaltation » démagogique.
Ce qui est en jeu dans la prostitution, c’est le statut du corps et de la sexualité. La question éthique qui se pose est donc celle du « droit de disposer de son corps ». Cette expression peut désigner, dans une acception minimaliste, un droit que le sujet exercerait sur les différents éléments de son corps (on songe ici aux organes, aux produits et éléments du corps humain, aux fonctions reproductives). Mais elle peut également signifier, dans une acception maximaliste, un droit à disposer du corps dans sa totalité, un droit qui ne peut reposer que sur une représentation dualiste qui fait du corps un instrument à la disposition de la personne qui en est le « propriétaire ». Traiter le corps comme quelque chose qu’on possède au même titre que n’importe quel autre objet ouvre la possibilité de l’aliéner complètement. Mais aliéner complètement son corps signifie aliéner sa personne, car ce qu’on « fait » au corps, on le fait directement à soi-même, le corps étant ce qui permet à chacun d’être au monde et de rencontrer les autres. Pour soutenir le contraire, il faudrait épouser une conception purement artificielle de l’individu qui le qualifierait d’esprit désincarné, doté d’un corps qui serait un attribut contingent. Mais ce type de position s’oppose à l’expérience que chacun a de son vécu corporel. Chaque personne existe dans le monde en tant qu’être charnel parmi d’autres êtres charnels. Chacun est structuré par la différence des relations qu’il entretient simultanément avec lui-même et les autres. Et toute relation ne peut passer que par le corps, ne se produire même que par le corps
[35].
Dans ce contexte, toute activité visant à transformer le rapport que chacun entretient avec son corps en une relation « dualiste » ne peut que porter préjudice à l’individu-corps que nous sommes. Encore une fois, il ne s’agit, bien évidemment, que d’une objection éthique que nous ne prétendons pas « imposer » comme une vérité établie. Le faire signifierait vouloir résoudre à la place du sujet le problème de son statut et de son rapport au monde, problème que chacun a le droit et le devoir de résoudre lui-même. Et cependant, « comment un aspect quelconque de la conduite d’un membre de la société peut-il rester indifférent aux autres membres ? Personne n’est entièrement isolé »
[36].
Que dire alors, enfin, de la prostitution ? Existe-t-il une solution politique et juridique qui ne pose pas de problèmes majeurs ?
Bien qu’il paraisse normal de proposer, à la fin d’une tentative d’analyse philosophique, une solution aux problèmes posés, nous nous trouvons ici dans l’impossibilité d’en envisager réellement une. Sauf la mise en garde contre tout glissement de la sphère éthique à la sphère politique. Sauf les doutes éthiques devant une activité qui vide la sexualité de son sens et semble porter préjudice au sujet. Sauf l’incapacité de comprendre ce qui peut pousser des femmes à penser que leur corps est « bon à prendre » par n’importe qui.
Peut-être y a-t-il derrière cela un choix rationnel. Peut-être existe-t-il un droit de disposer de son corps comme on le veut, jusqu’à l’aliénation. Cela n’empêche pas que se cacher derrière les concepts de consentement autonome et de liberté individuelle signifie souvent ne pas vouloir savoir ce qu’ils dissimulent, et se contenter d’imaginer que la vie est « simple » : « Et ces trois mille hommes qui disparaissent derrière une porte ignorent tout de ce que j’ai dû construire pour exorciser leur présence, pour ne garder d’eux que leur argent, ils ne savent rien de ma haine parce qu’ils ne la soupçonnent pas, parce qu’ils ont des appétits et que c’est tout ce qui importe, parce qu’il n’y a que ça à comprendre car la vie est si simple au fond, si désespérément facile, d’ailleurs ils doivent filer, retourner à leurs fonctions de présider leurs réunions, à leurs allures de père, et parfois, lorsque je suis seule ici et que rien ne se passe, je reste immobile dans le lit en écoutant le bruit de la vie qui s’anime dans l’immeuble… »
[37] â—†
[1]
N. Arcan,
Putain, Paris, Le Seuil, 2001, p. 87.
[2]
Michel Foucault,
Histoire de la sexualité, t. 1,
La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p. 21.
[3]
« La bienveillance désintéressée peut trouver d’autres instruments que le fouet et la cravache, au sens propre comme au sens figuré, pour convaincre les gens de leur bien … Les hommes doivent s’aider les uns les autres pour distinguer le meilleur du pire, et s’encourager à préférer l’un et à éviter l’autre … Mais jamais une personne, ou un groupe de personnes, n’est autorisé à dire à une autre personne d’âge mûr que, dans son propre intérêt, elle ne doit pas faire de sa vie ce qu’elle a choisi d’en faire. C’est cette personne qui est la plus préoccupée par son bien-être. » John Stuart Mill,
De la liberté, Paris, Presses Pocket, 1977, p. 135-136. « Malheur au législateur qui voudrait établir par la contrainte une constitution à fins éthiques, car non seulement il ferait ainsi le contraire de cette constitution, mais de plus il saperait sa constitution politique et lui ôterait toute solidité. » Immanuel Kant,
La religion dans les limites de la simple raison, Paris, Vrin, 1983, p. 127.
[4]
« L’homme n’est pas une chose ; il n’est pas par conséquent un objet qui puisse être traité
simplement comme un moyen ; mais il doit dans toutes ses actions être toujours considéré comme une fin en soi. », I. Kant,
Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), Paris, Vrin, 1980, p. 106.
[5]
« Le choix volontaire d’un homme est la preuve qu’il choisit ce qu’il juge désirable ou tout au moins supportable pour lui-même … Mais en se vendant comme esclave, un homme abdique sa liberté ; par ce seul acte, il renonce à tout usage futur de sa liberté. Ce n’est pas la liberté que d’avoir la permission d’aliéner sa liberté. Ces raisons, dont la force est si évidente dans ce cas particulier, ont naturellement une application beaucoup plus large. », J. S. Mill,
De la liberté,
op. cit., p. 172.
[6]
« Toutes les erreurs qu’il peut commettre en dépit des conseils et des avertissements sont un moindre mal au vu de celui qui résulterait s’il laissait les autres le contraindre à faire ce qu’ils estiment être son bien. »
Ibid., p. 136.
[7]
Soutenir que le corps n’est pas un objet à la disposition totale de l’individu, sans cependant nier que tout un chacun « utilise » quotidiennement et à juste titre son corps, est une position extrêmement difficile à défendre si l’on ne veut pas, d’un côté, s’enfermer à l’intérieur d’une pensée kantienne, ni, de l’autre, rejoindre la position de ceux qui font du corps une simple « propriété » de chaque individu. Suivre complètement Kant et sa condamnation explicite de toute utilisation du corps nous ferait perdre de vue le fait que le corps et sa matérialité nous définissent au même titre que la rationalité et la conscience. D’autre part, accepter une position comme celle de Robert Nozick, qui considère le corps comme une propriété de l’individu, aurait pour effet de réduire le premier à une simple chose dont le second pourrait disposer totalement jusqu’à son aliénation, voire, à la limite, jusqu’à une forme de « servitude volontaire ». Voir, à ce propos, Robert Nozick,
Anarchie, État et utopie, trad. de l’anglais par Évelyne d’Auzac de Lamartine et Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris,
PUF, 1988 ;
The Examined Life. Philosophical Meditations, New York, Simon and Schuster, 1989.
[8]
J’utilise ici, et dans la suite, le terme « prostituée » au féminin car, si la prostitution concerne les hommes et les femmes, ce sont surtout des femmes qui sont prostituées, de même que ce sont surtout des hommes qui sont proxénètes ou clients. Voir, à ce propos, Daniel Welzer-Lang, Odette Barbosa, Lilian Mathieu,
Prostitution : les uns, les unes et les autres, Paris, A.-M. Métailié, 1993.
[9]
George Bataille,
L’érotisme, Paris, Minuit, 1957, p. 35 (souligné par l’auteur).
[10]
Ibid., p. 19-22.
[12]
Pour une analyse approfondie de cette conception de la sexualité, je me permets de renvoyer à mon ouvrage
La pornographie ou l’épuisement du désir, Paris, Buchet-Chastel, à paraître en novembre 2003.
[13]
P. Klossowski,
La monnaie vivante (1994), Paris, Rivages, 1997, p. 37.
[14]
André Gorz,
Métamorphoses du travail, quête de sens.
Critique de la raison économique, Paris, Galilée, 1988, p. 184.
[15]
N. Arcan,
Putain,
op. cit., p. 60.
[17]
G. Bataille,
Histoire de l’érotisme, dans
Œuvres complètes, t. 8, Paris, Gallimard, 1976, p. 88.
[18]
P. Klossowski,
La monnaie vivante,
op. cit., p. 35.
[19]
« Combattre la marchandisation du corps, c’est combattre le fait de concevoir le corps comme une marchandise. On peut déjà s’amuser de l’expression
“vendre son corps” : littéralement, vendre son corps, ce pourrait être vendre des parties de son corps. On vend un rein, un bout de foie … On fait du trafic d’organes … Les travailleurs du sexe ne vendent ni leur “âme” ni leur corps, mais des services, au même titre que n’importe quelle personne ayant une activité rémunérée. », Ovidie,
Porno manifesto, Paris, Flammarion, 2002, p. 76-80.
[20]
G. Bataille,
L’érotisme,
op. cit., p. 145.
[21]
« L’industrie pose pour principe même de toutes ses initiatives que tout phénomène humain, au même titre que tout phénomène naturel, est susceptible d’être traité en tant que
matériel exploitable, donc
assujettissable aux variations de la
valeur… », P. Klossowski,
La monnaie vivante,
op. cit., p. 22.
[22]
Ibid., p. 32 à propos de Sade et de son « principe de prostitution universelle » : « L’esclave n’est pas un objet inerte dépourvu d’amour-propre, mais un vivant, réduit à l’état d’objet dont l’attrait consiste en ce qu’il se trouve (délibérément ou non) humilié ou humiliable dans sa dignité, son intégrité
… C’est de la rupture de cette intégrité, par la prostitution volontaire ou forcée, que découle l’émotion érotique sadienne ».
[23]
« Le corps marchandise est du baratinage des féministes du début du siècle. C’est la personne elle-même qui dispose de son corps et de sa sexualité », Camille Cabral, directrice d’une association d’aide aux transsexuels, propos cités par C. Daumas, « Les métiers du sexe coincés par la morale »,
Libération, 7 octobre 2002.
[24]
A. Gorz,
Métamorphoses du travail…,
op. cit., p. 184. Il est intéressant de souligner comment Kathleen Barry arrive à des conclusions analogues à partir d’un travail de terrain et des témoignages recueillis au cours de nombreuses années auprès de prostituées de tous les pays. En particulier, elle résume, en quatre étapes, le rapport qu’une prostituée établit avec son corps : 1/distanciation par rapport à soi-même et à sa propre identité ; 2/désengagement émotionnel ; 3/dissociation de l’âme et du corps ; 4/simulation (K. Barry,
The Prostitution of Sexuality, New York, New York University Press, 1995).
[25]
N. Arcan,
Putain,
op. cit., p. 21.
[26]
G. Simmel, « Quelques réflexions sur la prostitution dans le présent et dans l’avenir » (1892), dans
Philosophie de l’amour, trad. de l’allemand par Sabine Cornille et Philippe Ivernel, Paris, Rivages, 1988, p. 11-12.
[28]
Pour Simmel, la seule solution au problème de la prostitution semble être la reconnaissance de la possibilité d’un amour libre au sein de la société bourgeoise : « C’est seulement avec l’amour pleinement libre, quand sera devenue caduque l’opposition entre légitimité et illégitimité, qu’on n’aura plus besoin de personnes spéciales vouées à la satisfaction sexuelle du genre masculin »,
ibid., p. 22.
[29]
Cf. Loi n° 2003-329 du 18 mars 2003, et notamment l’art. 18 : « Le fait, par tout moyen, y compris par une attitude même passive, de procéder publiquement au racolage d’autrui en vue de l’inciter à des relations sexuelles en échange d’une rémunération ou d’une promesse de rémunération est puni de six mois d’emprisonnement et de 3 750 euros d’amende ».
[30]
Mouvement du Nid,
Prostitution et société, 1987, p. 5. Propos cités par Colette Chiland,
Le sexe mène le monde, Paris, Calmann-Lévy, 1999, p. 136.
[31]
Les personnes prostituées elles-mêmes ne sont pas unanimes. À côté de celles qui revendiquent un statut officiel pour sortir de la clandestinité et de l’exclusion (« La société ne nous reconnaît pas. On n’a pas de sécurité sociale ni de retraite »), il y en a aussi un certain nombre qui ne sont pas de cet avis et qui ne tiennent pas la prostitution pour un métier comme les autres. C’est ainsi que Claire parle de libre choix contraint : « On ne choisit pas la prostitution comme bien d’autres métiers ». C’est ainsi qu’Alexandra reconnaît que « si la prostitution était un métier, je n’aurais jamais pu arrêter. Toute ma vie, je ne me serais crue bonne qu’à ça. La loi m’aurait dit que c’est une activité comme une autre, je me serais résignée ». Propos rapportés par Malika Nor,
La prostitution, Paris, Le Cavalier bleu, 2001, p. 60-61.
[32]
J. S. Mill,
De la liberté,
op. cit., p. 167.
[35]
Pour une analyse approfondie de ce point, je me permets de renvoyer à mon ouvrage
Penser le corps, Paris, PUF, 2002.
[36]
J. S. Mill,
De la liberté,
op. cit., p. 141.
[37]
N. Arcan,
Putain,
op. cit., p. 64.