Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629639
188 pages

p. 173 à 187
doi: en cours

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Lectures critiques

no 11 2003/3

Arjun Appadurai, Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation, préface de Marc Abélès, Paris, Payot, 2001.

Au lendemain du 11 septembre est parue l’édition française d’un ouvrage important de l’anthropologue américain d’origine indienne Arjun Appadurai, consacré aux conséquences culturelles de la mondialisation [1]. Agrémenté d’une nouvelle introduction suscitée par l’événement choc de 2001 et augmenté d’une préface éclairante de Marc Abélès, Après le colonialisme se veut une contribution à la pensée urgente d’un imaginaire postnational, sous-tendue par l’idée que l’État-nation en tant que « forme politique moderne complexe » est proche de sa fin et désormais inadapté aux flux et aux identités transnationales. L’anthropologue porte son regard sur « la diaspora, la déterritorialisation et l’inégalité des liens qui rattachent les nations, les idéologies et les mouvements sociaux » (p. 50). Il admet que « le chemin qui conduit des mouvements transnationaux variés à des formes plus établies de gouvernement transnational n’est pas toujours tracé clairement », mais préfère cette alternative – même floue – au triomphalisme illusoire de l’État-nation qui conduit à une vision erronée des nationalismes. En Palestine comme en Europe de l’Est, ceux-ci revendiquent moins, suggère-t-il, du territoire que des droits, de la justice ou du pouvoir, notions moins tangibles mais tout aussi mobilisatrices.
C’est aux vecteurs de ces nouvelles revendications déterritorialisées, les « diasporas de publics enfermées dans leur bulle » ou « sphères publiques diasporiques », que s’intéresse tout d’abord Appadurai. Ces dernières, mues par les mouvements de réfugiés, d’activistes, d’étudiants et de travailleurs, forment le creuset de « l’ordre politique postnational ». Elles sont façonnées par les médias imprimés et électroniques et soumises à l’influence croissante de l’imagination, dont le rôle et les effets sur la vie sociale sont soulignés avec une relative originalité par l’anthropologue, qui y voit une composante clé du nouvel ordre mondial (p. 66 et suiv.).
L’accélération et la disjonction des flux globaux conduit à un bouleversement profond des ethnoscapes, ces « paysages d’identité de groupe » qui ont cessé d’être des « objets anthropologiquement familiers » puisque, désormais, les groupes ne sont plus étroitement territorialisés, ni liés spatialement ni culturellement homogènes. Il n’échappe pas à l’anthropologue que cette réorganisation culturelle du monde remet profondément en cause le contrat social (politique) libéral de l’Occident moderne qui devra à l’avenir être négocié par ces différentes régions dont la représentation du monde se fait en des termes très différents. Un tel processus suppose le dialogue mais aussi son lot de violence et d’incivilité. Loin pourtant de céder à des thèses culturalistes alarmistes (dont ils se démarque par une explicitation constante et éclairante des concepts de base de l’anthropologie tels que la culture, le culturalisme ou l’ethnicité), Appadurai estime que la « la liberté culturelle et la justice se passent très bien de l’existence de l’État-nation », alors que la nation, « communauté imaginée par les uns » est, aujourd’hui encore, la « prison politique des autres ».
Au seuil d’une modernité qui, admet-il, nous échappe encore, l’anthropologue se donne donc pour tâche de penser et de comprendre les nouvelles frontières immatérielles du monde postnational. La première partie présente et discute les outils d’analyse d’un monde en proie à la disjonction des flux culturels qui l’agitent, les scapes (p. 68). À l’issue des trois premiers chapitres – excellente leçon d’introduction aux Cultural studies – le lecteur se voit proposer une lecture d’un monde marqué par le « capitalisme désorganisé » (Scott Lash/John Urry) où les conditions de la reproduction culturelle ont profondément changé. La stimulante discussion du concept de culture (chap. 1, p. 40 et suiv., chap. 2, p. 92 et suiv.), elle-même influencée par les effets de la globalisation sur la socialisation des individus, mène au constat d’une modification des conditions de la reproduction culturelle. Celle-ci est désormais localisée dans des contextes toujours plus perméables aux différents flux transnationaux et insérée dans un temps toujours plus court, rythmé par les exigences consuméristes du capitalisme avancé. L’imagination acquiert dans ce contexte un pouvoir inédit : instrumentalisée par le capitalisme et véhiculée par les médiascapes transnationaux, elle fait du « fantasme » – de l’imaginaire – une pratique sociale à part entière (p. 135).
La deuxième partie de l’ouvrage sur les « colonies modernes » propose deux études monographiques relativement détaillées sur l’Inde : la décolonisation du cricket et la politique du nombre de l’État colonial. Ce brusque changement de perspective peut surprendre et lasser le lecteur profane. On y découvre pourtant, avec quelque longueur, l’intention de l’auteur (esquisser l’héritage culturel contrasté de la modernité dans les anciennes colonies) et les catégories sociologiques empruntées, entre autres, à Elias et Foucault, qui lui servent par la suite à comprendre et dénoncer plus généralement la violence « ethnique » dont l’État-nation est jugé responsable.
Le cricket constitue un exemple d’acculturation réussie d’une pratique culturelle dominante. Cette « forme culturelle dure », pourtant peu sujette à la ré-interprétation mais aussi difficile à briser qu’à transformer parce qu’elle s’accompagne d’un réseau de liens entre valeur, signification et pratiques (p. 140), a en effet donné aux Indiens les « moyens de la modernité » (nationaliste) : identification et compétence corporelle d’un sport désormais associé à la communauté imaginaire (quoique très contestée) indienne, parce qu’il a été « indigénéisé » et « vernacularisé » avec succès. En revanche, le legs de ce qu’avec Foucault, Appadurai appelle la biopolitique coloniale est plus sombre et expliquerait aujourd’hui la « violence de groupe et la terreur communautaire dans l’Inde contemporaine » (p. 170). Les techniques numéraires et classificatoires du régime colonial, inspirées par un souci utilitariste et disciplinaire de contrôle civique et social sont ici incriminées. Fonctionnant à l’instar de l’orientalisme étudié par Edward Saïd (c’est-à-dire sur le double registre de « l’énumération » et de « l’exotisation »), la « politique du nombre » (recensement, cadastre) n’a pas seulement construit des catégories sociales en arrachant les populations à leurs structures traditionnelles (cet éclairage de la construction bureaucratique des identités n’est pas une nouveauté) mais, dans le cas précis des colonies, elle a aussi, et plus qu’ailleurs, fortement essentialisé ces catégories en les emprisonnant dans une irréductible différence (les castes) rendue visible et efficace pour l’obtention de certains privilèges politiques. En effet, la vision britannique d’un indigène « autre » profondément exotique et pris dans des différences de groupes que le recensement visait à réduire sans y parvenir tout à fait (devant l’abondance ingérable des données), a eu pour résultat la production de « majorités visibles » (et de minorités défavorisées) avec, pour conséquence ultime, un marquage communautaire des politiques publiques : « L’énumération du corps social, conçu comme des agrégats d’individus dont le corps était intrinsèquement à la fois collectif et exotique posait les bases permettant que la différence de groupe devienne le principe central de la politique » (p. 188).
On peut discuter ces conclusions. Si le « regard colonial et ses techniques ont laissé une marque indélébile sur la conscience politique indienne » (p. 193) et si, aujourd’hui, les pratiques de mise à mort des corps hindous (immolations) « suggèrent que les idées indigènes de différence ont été transformées en une politique mortelle des communautés – processus qui a de nombreuses sources historiques » (p. 194), le lecteur profane est en droit d’exiger de plus amples précisions. Comment la seule contemporanéité de deux pratiques d’ailleurs peu définies et distinguées (tantôt énumérer/classer) tantôt (essentialiser/énumérer) peut-elle dégénérer en stigmate mortel et surtout en « politique mortelle des communautés » ? Le seul fait d’avoir été autrefois classé/essentialisé suffit-il à faire aujourd’hui de l’acte d’immolation un acte politique et, si oui, par quels processus, dans quel contexte et selon quel schéma de causalité ? Comment les suicides par le feu, formes traditionnelles du suicide altruiste (Durkheim) en Inde, s’intègrent-ils dans une « politique » communautaire ? On peut ici regretter l’absence d’éclaircissement sur les acteurs et les mécanismes du politique et souhaiter une meilleure opérationnalisation de ce dernier sur la scène culturelle indienne, le seul renvoi à un passé « dominé » ne fournissant pas, en soi, la « clé » de la domination actuelle, puisque les phénomènes de résistance et de ré-appropriation fonctionnant dans le cas du cricket, dépendent à l’évidence de variables interdépendantes qui peuvent jouer différemment selon les cas. L’anthropologie semble ici mal servie par le recours insuffisamment critique à la sociologie historique d’Elias ou à la critique foucaldienne du pouvoir.
Cette perspective constructiviste s’éclaire et se justifie toutefois beaucoup plus clairement dans la troisième partie de l’ouvrage (« Les lieux postnationaux ») porteuse d’une nouvelle charge, empirique et normative, contre l’État-nation moderne. Normative, car le savant avoue devoir une partie de son scepticisme à son expérience propre et parfois douloureuse, de minorité visible ou Hyphenated American, qui signale, par exemple, les limites du mythe américain de la nation pluriculturelle. Empirique, car le spectacle désolant d’une violence ethnique croissante sur de multiples terrains, malgré le succès mondial de la démocratie, incite le savant à jeter un regard neuf sur le monde et les racines de ce mal. Réglant son compte à la « thèse primordialiste » – et fataliste – qui voudrait que l’ethnonationalisme et la violence ethnique soient le fruit de sentiments primaires et communautaire du nous (imputés en priorité aux populations immigrées ou du Tiers Monde, ces tard venus à la civilisation rationnelle des Lumières), il démontre que la « mécanique du sentiment primordial », loin d’être naturelle, découle d’un travail de l’imagination nourri par le projet et les moyens des États-nations eux-mêmes (c’est-à-dire leur aptitude à homogénéiser culturellement et à contrôler socialement les populations par des politiques du nombre « aux effets inflammatoires »). C’est parce que le nationalisme crée et « imprime jusque dans les corps des identités de grande échelle » que se développent des mobilisations culturalistes, véritables « nationalismes dérivés » ou « contre-ethnicités », prenant la différence culturelle pour objet conscient (parfois à contrecœur : certaines minorités sont contraintes d’adopter l’imaginaire national alors qu’elles aimeraient y échapper) dans un contexte de classification, de médias de masse et de légitimité stato-nationale. Nationalisme et ethnicité sont donc étroitement connexes puisque les États-nations produisent des catégories ethniques. Dès lors, les conflits ethniques du Rwanda ou de Bosnie, qui stupéfièrent l’Occident parce qu’ils déchiraient d’anciens « voisins » autrefois intimes, perdent de leur mystère. Appadurai voit en effet dans la violence des agresseurs un sentiment de « trahison catégorielle » (p. 216), qui s’exerce à l’encontre de « l’identité méconnue dans un monde où les enjeux associés à ces identités sont devenus exorbitants » (p. 216). L’hypothèse liant violence, trahison, intimité et identité fonctionne pleinement lorsque les identités fabriquées sont présentées avec succès non seulement comme des identités primaires mais comme les seules disponibles et importantes et l’Autre, devenu lointain et inclassable, comme un imposteur. Cette hypothèse est promise à un grand avenir dans un monde de migrants et de médias de masse « capable de subvertir les certitudes quotidiennes issues de la connaissance intime, en face à face, de l’Autre ethnique » (p. 217).
Sortir du piège primordialiste, même sur une scène politique mondialisée où la turbulence (Rosenau) accroît les chances de déflagration des conflits, impose de sortir de l’imaginaire national. Le savant décrypte sur la scène globale les prémisses d’un langage postnational. Les « formations sociales postnationales complexes » telles qu’ONG, agences internationales ou camps de réfugiés, sont les « incubateurs d’un ordre global postnational ». Les États-Unis, ancienne « terre de migrants » mythique en passe de devenir un simple « nodule dans un réseau postnational de diasporas », pourraient également servir de laboratoire conceptuel et empirique au modèle de la transnation ou de la nation queer, sorte de patriotisme fonctionnel (des retraités, des femmes, au même titre que des Hispaniques par exemple) par lequel les problèmes matériels tels qu’environnement, drogue ou avortement définiraient les idées pour lesquelles nous serions prêts à mourir. Confiant dans le potentiel mobilisateur des forces transnationales susceptibles de surmonter, par leur diversité, « l’intolérance des États-nations », l’anthropologue cosmopolite livre ici les clés d’un dialogue fécond avec la pensée politique. Proche en effet de la sociologie historique et de la théorie critique dans sa déconstruction de la forme sociale nation, laquelle n’est pas sans évoquer les travaux d’Étienne Balibar et Immanuel Wallerstein [2], ses thèses font également écho aux travaux normatifs des philosophes cosmopolitiques tels Jürgen Habermas ou Jean-Marc Ferry. À plus d’un titre, Après le colonialisme éclaire la pertinence anthropologique et concrète du postnational [3] sans faire l’impasse sur la violence, cette Arlésienne des utopies pacifistes.
Muriel Rouyer
IEP de Paris
Cycle supérieur de Pensée politique

Joseph Ferrari, Machiavel, juge des révolutions de notre temps, préface de Georges Navet, Paris, Payot & Rivages, 2003.

En des temps où l’on serait bien en peine de trouver encore des révolutions à juger, voilà que sort de l’oubli un étrange ouvrage écrit par Joseph Ferrari, philosophe italien exilé en France en 1838, peu connu à son époque sauf de quelques-uns, dont Baudelaire et Proudhon, et qui repartit en Italie en 1859 où il fut député puis sénateur avant de mourir en 1876. La date de parution de son Machiavel – 1849 – nous incite cependant à faire retour sur une période où la révolution, bien que périodiquement vaincue, était encore à l’ordre du jour, à tel point que Ferrari était persuadé que le sort de l’Europe était contenu en elle depuis la Renaissance italienne. C’est pourtant l’expérience de l’échec qui est en arrière-plan du livre : échec de l’insurrection milanaise en 1848 devant les troupes de Radetzky, échec universitaire de Ferrari lui-même, dont la carrière fut barrée par le tout-puissant Victor Cousin. À ces échecs font écho ceux de Machiavel que Ferrari présente comme ayant quasiment tout raté : sa carrière personnelle, ses divers diagnostics sur les événements de son temps. Contrairement à l’archer du Prince qui doit viser « beaucoup plus haut que le lieu fixé … pour que cette visée si haute lui permette d’atteindre le point désigné » [4], Machiavel, écrit Ferrari, « manque toujours le but qu’il se propose », mais, ajoute-t-il, « il atteint toujours un but plus élevé auquel il ne songe pas » (p. 69). Loin d’être, comme le Machiavel de Leo Strauss, un teacher of evil déployant souverainement ses dispositifs d’écriture, c’est à son insu qu’il délivre un enseignement ou plus exactement qu’il forge des instruments d’analyse de l’histoire qui ne deviendront effectifs qu’« en notre temps », c’est-à-dire en ce temps ouvert par la Révolution de 1789. Entre le Machiavel de Leo Strauss et celui de Ferrari, il y a cependant un point commun : Machiavel détourne le regard du ciel pour le diriger vers la terre, il dénonce la religion comme une imposture et écarte radicalement toute référence à une loi morale ou au droit. En s’affrontant aux dogmes religieux, Machiavel est à la pointe du combat de la Renaissance : plus que tout autre, il retient « le côté négatif, destructeur », selon l’expression de Georges Navet, « de la force du nouveau » [5]. Machiavel vend la mèche : « Dans son effrayante sincérité, écrit Ferrari, il déchire les voiles du temple, il dénonce les sicaires, les bastilles, l’hypocrisie, le mensonge ; il est l’auteur d’une profanation qu’on ne peut oublier » (p. 93). De là, son attention aux combinaisons de l’intelligence humaine affrontée aux exigences de l’action dont le critère principal est désormais la réussite. Détachés de toute justification transcendante, c’est à l’aune de leur maîtrise du « grand art de réussir » (p. 90) que désormais les gouvernements sont jugés, et cet art, selon Machiavel, n’admet que deux voies : veut-on fonder une république ou une monarchie, veut-on la liberté ou la tyrannie ? Ferrari fait ainsi apparaître, selon Claude Lefort, comment Machiavel « gagne le pouvoir de déchiffrer les alternatives qu’affrontent les acteurs politiques, de surprendre la logique qui commande le succès ou la défaite » [6]. S’il échoue, cependant, à comprendre son temps – et nul autre n’aurait pu faire mieux que lui à l’époque – c’est qu’il est aveugle aux principes dont était porteuse la Renaissance italienne. Éclos lors des expériences républicaines de la fin du Moyen Âge, ce n’est qu’a posteriori que ces principes apparaîtront comme tels, divulgués au grand jour par la Déclaration des droits de l’homme qui accomplit enfin les promesses de la Renaissance et que Ferrari conçoit, du moins dans cet ouvrage, à l’instar d’une véritable religion susceptible de donner aux hommes « l’audace nécessaire pour résister à l’audace des prélats et des rois », car « pour lutter contre les fureurs d’une religion, il faut une religion nouvelle » (p. 188). L’objectif de Ferrari est alors de penser, grâce à Machiavel, avec lui et au-delà de lui, les conditions de réussite des principes, c’est-à-dire les conditions de réussite en notre temps de la révolution annoncée lors de la Renaissance italienne. Interrompue par le jeu nocif des papes qui ont ramené en terre italienne le pouvoir de l’empereur Charles Quint, la révolution a pu éclater en France et elle doit revenir en Italie. Les acteurs de la Révolution française – Danton, Robespierre, etc. – sont alors représentés du point de vue des principes dont ils sont porteurs et qu’ils ont cherché à réaliser selon les lignes d’une logique de la réussite dont Machiavel seul a décrypté les implacables combinaisons. Ainsi, ce n’est qu’à partir du moment où les principes sont devenus clairs que son enseignement peut enfin résonner aussi bien aux oreilles des républicains qui l’adoptent « comme l’accusateur des individus, pontifes, rois ou seigneurs » qu’à celles des royalistes qui s’attachaient « sottement à la toute-puissance individuelle » (p. 153). Le problème posé par Ferrari est celui de la subjectivation des principes : pour qu’ils ne restent pas des idéaux abstraits renvoyant les hommes à leur impuissance, ils doivent s’emparer des acteurs de l’histoire, lesquels doivent comprendre que l’histoire n’est pas faite que de leurs désirs personnels de gloire ou de pouvoir. Ferrari s’adresse aux acteurs de son temps – Napoléon, Louis-Philippe, Louis-Napoléon Bonaparte – avec la voix de Machiavel qui de jugé devient juge : il utilise le Florentin « comme un formidable analyseur des contradictions politiques » [7], l’arrache à son époque pour faire retentir sa voix au travers de la sienne, utilise sciemment l’anachronisme comme méthode de déchiffrement du présent.
À l’occasion de sa lecture de Machiavel, Ferrari développe sa propre conception de l’histoire, sa propre philosophie de l’histoire. Et l’on pourrait à ce propos retourner sur les présupposés de Ferrari lui-même le jugement qu’il adresse à Machiavel, car ce dernier, sensible à l’irréductible contingence des événements, déconcerte à l’avance toute approche de l’histoire en termes de philosophie de l’histoire. Pour Machiavel, en effet, « le temps chasse devant lui toute chose et amène le bien comme le mal, le mal comme le bien » [8]. Ferrari, au contraire, voit la révolution comme un écoulement séculaire qui, bien que retardée en permanence par des acteurs hésitants et enfermés dans l’équivoque, n’en continue pas moins d’avancer. Pour Ferrari, la Révolution est un maître absolu qui recueille, selon Lefort, « la fiction de l’individu comme maître » [9]. De même, Ferrari fait de Machiavel un admirateur de Venise, lui qui n’eut de cesse de casser ce modèle unanimement admiré par les humanistes civiques de son temps, tout comme il attribue à Machiavel une fascination pour « la grandeur et la stabilité des Grecs et des Romains » (p. 80), alors que – contrairement encore aux humanistes civiques – Rome n’était grande à ses yeux que par ses tumultes. Ou encore, Ferrari ignore ce qui, pour Lefort, est central dans l’œuvre de Machiavel : la pensée de la division sociale, « la critique de la croyance naïve en une communauté d’intérêts et d’aspirations susceptible de s’incarner dans un bon gouvernement » [10].
Dans les critiques que Ferrari adresse à Machiavel perce, cependant, une idée que nous pourrions encore méditer aujourd’hui, instruits que nous sommes de l’expérience souvent désastreuse des mouvements de libération nationale au 20e siècle. Celui qui est visé par ces critiques n’est autre que Mazzini, le chantre de l’unité italienne, dominé, selon Ferrari, par deux idées de Machiavel, « l’unité républicaine et la toute-puissance des individus » (p. 192). Alors que généralement Machiavel est au moins loué pour son appel précurseur à l’unité italienne, Ferrari considère cette idée comme l’une de ses principales erreurs : devant le danger imminent de la conquête de l’Italie par Charles Quint, au lieu de chercher la véritable Italie là où elle était, « dans les villes, dans les populations florentines, lombardes, romagnoles, génoises », une Italie qualifiée par Ferrari d’« État international » (p. 135), Machiavel a choisi l’alternative « d’une tyrannie nationale » (p. 138) et a légué à la postérité l’idée dangereuse selon laquelle l’indépendance nationale, acquise par la guerre, est synonyme de liberté, de sorte que même un roi pourrait en montrer la voie. C’est ce que pensait Mazzini, qui offrit à Charles-Albert la présidence de la République italienne. Sans être partisan d’une Italie dépendante de puissances étrangères, Ferrari ne considère pas que l’indépendance soit le principe unique dans lequel tous les problèmes trouveraient résolution. Le seul principe directeur est la liberté, c’est-à-dire l’existence politique en termes d’assemblées de chaque capitale, « foyers naturels de la révolution » (p. 191). En d’autres termes, ce n’est que si le peuple est déjà organisé, que des traités, des ligues qui feraient la guerre ou la paix pourraient être envisagés. Il ne faut pas « anticiper la guerre sur la révolution » (p. 199), « l’indépendance sur la liberté » (p. 190). Pour Ferrari la révolution est fédérale, « la Constituante anticipée ne saurait être qu’une réunion de députés envoyés par des peuples désorganisés ; elle pourrait devenir un foyer de royalistes intrigants ou de démocrates impuissants » (p. 191). À suivre la philosophie de l’histoire de Ferrari, dirait-on aujourd’hui que le principe de liberté semé lors de la Renaissance dans les « petites villes de l’Italie érigées en républiques » [11], n’a pas encore trouvé sa voie dans l’histoire positive ? Contrairement à Hegel, il n’y a pas chez Ferrari de tribunal de l’histoire : l’effectif n’est pas juge en lui-même de l’idéal. On comprend mieux alors la distinction maintenue par Ferrari entre l’histoire idéale et l’histoire positive qui entre en tension avec sa conception de l’histoire vue comme un processus inexorable. L’histoire idéale, rappelle G. Navet, est « ce qui ouvre l’histoire positive à autre chose qu’elle-même, c’est-à-dire ce qui l’ouvre à l’avenir » [12]. Par là, Ferrari préserve aussi la possibilité d’une philosophie politique que l’on peut concevoir comme un travail d’élaboration critique et rigoureux des principes qui se font jour dans l’histoire effective des hommes, afin d’en sauvegarder la mémoire et d’en ménager la promesse.
Martine Leibovici
Université Paris XIII

Bruno Latour, La fabrique du droit. Une ethnographie du Conseil d’État, Paris, La Découverte, 2002.

La fabrique du droit participe à certains égards d’une étape dans l’œuvre de Bruno Latour, portant hors du laboratoire ce qui a fait l’originalité et la fécondité de ses travaux. Après la science – mais aussi la religion et l’écologie politique – il nous propose d’appréhender le droit en l’inscrivant dans un projet plus général, celui d’une anthropologie des formes contemporaines de véridiction. La posture désarçonne et laisse perplexe, mais l’ouvrage séduit. Le trajet de l’ethnographe laisse en effet sur le bas-côté, par un habile travail de reformatage ou d’invalidation, bon nombre de nos traditionnelles catégories d’analyse et de pensée juridique. La rupture se veut totale avec les deux grands modes d’appréhension du droit déployés par les sciences sociales : le droit comme outil de domination, instrument de déguisement et de légitimation du pouvoir d’une part (Bourdieu) ; le droit comme formalisme, décrit comme sous-système social autonome dans une version essentiellement procédurale (Luhmann). Il met également à mal bon nombre des concepts et grilles de lecture forgés par la philosophie du droit, notamment dans son travail de définition du juridique : point de recours à l’État (de droit), à la sanction, au contrôle ou même à la norme et à la règle. Ces instances de cadrage ne permettent pas de saisir la « juridicité » dans sa spécificité ; si elles forment un halo autour du droit, elles restent prises dans le même réseau, ne fournissant que des possibilités de définition tautologiques : au total, le juridique n’est appréhensible que par lui-même. Dès lors, c’est dans sa fabrique qu’il faut tenter de le comprendre, en suivant en quelque sorte le droit à la trace. Le travail de l’ethnographe vise à rendre compte de la manière dont se construit l’édifice du droit, dont il se dote d’une consistance : bien loin de la construction sociale, le droit agit sur le monde, le performe et offre dans le même temps des prises pour le comprendre.
Une telle mise en perspective suppose un mode d’analyse bien particulier, un travail d’architecture descriptif et théorique dans lequel le lecteur se voit guidé pas à pas. Le Conseil d’État devient un lieu dans lequel il va comprendre comment on « fait du droit », comment celui-ci s’impose, se durcit, se reformule, se transforme dans la pratique quotidienne des conseillers, le trajet des dossiers, la mobilisation des moyens. Pour pénétrer dans le travail de cette institution relativement opaque, l’auteur parvient à adopter un format d’écriture qui contribue à rendre accessible un cheminement empirique et argumentatif complexe. L’entrée en matière de l’ouvrage se présente ainsi comme une familiarisation avec le Conseil d’État et le droit administratif, sorte de point de passage nécessaire pour situer un lieu, une histoire [13], des personnages (le Commissaire du gouvernement), des procédures (les séances d’instruction, l’Assemblée générale) et des spécificités juridiques (la dualité des ordres de juridictions). La multiplication des extraits de carnets de terrain propre au travail ethnographique dessine ainsi une trame de fond des multiples liens qui forment « l’écologie » si particulière du Conseil d’État en nouant autour de ses deux grandes fonctions (le contentieux et le « contrôle qualité » des textes réglementaires) administration, requérants, gouvernements, textes et affaires. Enserré dans cet agencement sinueux « d’actants », le Conseil d’État va devoir « faire du droit », « donner aux mots la force supplémentaire du droit » et ce, par une succession d’opérations dans lesquelles se révèlent les conditions de possibilité et de félicité de l’écriture de textes juridiques résistants et aptes à maintenir la cohérence du fragile édifice du droit administratif. Cette immersion dans le travail de « tricotage » du droit par « d’ordinaires conseillers » avec des textes et des mots se fait encore plus minutieuse lorsqu’elle est matérialisée par la description du lent travail de maturation du dossier, dont la succession d’étapes, loin d’être de pure forme, participe de l’alchimie qui autorise la qualification de l’espèce et la mise en intrigue du droit. Le droit prend corps et se façonne dans le dossier, dont la clôture rend possible le jugement et scelle la fin d’une affaire, qui peut, quand elle n’est pas de pure routine, être élevée à la dignité d’élément de jurisprudence, sorte de transfiguration de la requête dont la marque est l’inscription au recueil Lebon.
Le décor ainsi posé, le mouvement propre du droit, son « passage », devient descriptible par la reconstitution du raisonnement des acteurs dans une version non formelle, rendant compte de ce qu’ils mobilisent, en opposition avec le comment. Cette étape de l’argument fait appel à la sémiotique, où le droit se conçoit comme un ensemble subtil de transformations, circulation d’objets de valeur sans cesse modifiés, reconfigurés, réarrangés par la dynamique de l’épreuve, processus de distribution/stabilisation de qualités dont le jugement assure la clôture. Parmi les dix objets de valeur recensés par Latour, l’un d’eux semble occuper une place particulièrement cruciale dans le processus de fabrication-énonciation du droit : le moyen [14]. Objet étrange, mélange de contexte sociopolitique et de droit, capable de faire plier les intuitions premières, les préjugés, avançant parfois de façon implacable, le moyen – soulevé par le requérant – est le véhicule du droit, ce qui lui donne force et le transporte, renforce la consistance du chemin choisi entre les différents textes, le poids des liens opérés, assurant la cohérence de l’agencement retenu parmi les autres possibles. Le moyen est ce qui médiatise et solidifie la qualité du jugement, c’est-à-dire l’ensemble des éléments disjoints, hétérogènes que les conseillers, après avoir longtemps hésité, sont parvenus à faire tenir ensemble. C’est pour ainsi dire un « climat », reposant sur l’immense corpus de décisions antérieures du conseil : la jurisprudence. Or le moyen est aussi ce qui, en certains cas, ouvre la possibilité d’un renversement de jurisprudence, prenant prétexte d’un cas d’espèce pour modifier tout ou partie d’une règle. Le droit se fait alors juge de lui-même à l’occasion d’un cas. S’il est instable et mouvant, il se doit de conserver une certaine homéostasie, une homogénéité textuelle dont les conseillers se font aussi les agents [15].
L’attention particulière accordée à la textualité du droit, listant ses objets de valeurs et les différents actants de sa fabrique, rend dès lors explicite sa forme particulière de véridiction dont les spécificités peuvent être démarquées de celles des sciences. Lourdement instrumentées et attachées par les objets, ces dernières sont mues par la libido sciendi, soucieuses d’unir faits et théories, mais aussi d’ouvrir la discussion ; le droit, équipé seulement de textes, doit au contraire trancher, arrêter les faits et clore le débat juridique en choisissant l’un des chemins possibles. La valeur de cet arbitrage est liée à la capacité des juges à se détacher et à bien hésiter pour produire l’indiscutable. Plus encore, si les sciences peuvent se satisfaire d’informations partielles, le droit requiert de tenir en permanence la totalité des jugements, des textes et des précédents : il lui faut être « plein », sans « brèches » voire « sans coutures », caractéristique parfaitement illustrée par la métaphore de la dentelle. La comparaison ouvre sur le politique par un plaidoyer contre la confusion des « genres », l’expert constituant la figure aberrante de l’injonction faite aux sciences de trancher comme le droit.
En définitive, l’ouvrage semble remplir son contrat initial proposant une certaine posture méthodologique à une anthropologie des sociétés contemporaines, dans le droit fil de l’essai théorique Nous n’avons jamais été modernes (1991). L’enjeu est bien de nous montrer le droit tel qu’il existe et tel que l’ethnographe parvient à le saisir. Mettant dos à dos les deux grandes écoles de pensée du juridique, le jusnaturalisme et le positivisme, qui ne se dotent que d’un droit « toujours déjà né », cet ouvrage déploie une véritable philosophie empirique où le droit est présenté comme processus capable de lier cas et totalité sous une forme quasi « fractale ». Une telle vision peut surprendre car le droit y est avant tout une association, ce qui rend toute tentative d’explication par le social inadaptée, et souligne les limites d’un réductionnisme parfois aveuglant, ignorant des véhicules, des collectifs et des cheminements qui font le droit. Le résultat est bien, quoi qu’on pense des travaux de l’auteur, un anticonstructivisme social. L’enjeu est d’évacuer le symbolisme en proposant une description fine de l’ontologie propre au droit et de son mode d’existence spécifique. D’aucuns pourraient dénoncer une trop grande empathie à l’égard de l’institution, l’absence d’évaluation critique du travail des conseillers. Le véritable problème ne réside sans doute pas là, mais dans les conséquences inattendues de cet effort pour produire une version réaliste du droit. En montrant en quoi le droit relève de la catégorie des « faitiches » [16], l’auteur pourrait potentiellement en réduire la force, affaiblissant son emprise – fictive ? – sur le monde.
Ariane Debourdeau
Université de Nantes
 
NOTES
 
[1] Modernity at Large. Cultural Dimensions of Globalization, Minneapolis (Minn.), University of Minnesota Press, 1996.
[2] Étienne Balibar, Immanuel Wallerstein, Race, nation, classe : les identités ambiguës (1988), Paris, La Découverte, 1997.
[3] Cf. le titre d’un article de Jean-Marc Ferry, « Pertinence du postnational », Esprit, novembre 1991, p. 80-91.
[4] Machiavel, Le Prince, Paris, Garnier-Flammarion, 1980, p. 112.
[5] Georges Navet, préface à Machiavel, juge des révolutions de notre temps, op. cit., p. 30.
[6] Claude Lefort, « La Révolution comme principe et comme individu », Essais sur le politique xix e-xx e siècles, Paris, Le Seuil, 1986, p. 168.
[7] G. Navet, préface, cité, p. 42.
[8] Machiavel, Le Prince, op. cit., p. 103.
[9] Cl. Lefort, « La Révolution … », cité, p. 173.
[10] Ibid., p. 175.
[11] Sismondi, Recherches sur les constitutions des peuples libres, Genève, Librairie Droz, 1965, p. 193, cité par G. Navet, préface, cité, p. 64.
[12] Ibid., p. 62.
[13] Les passages qui laissent le plus de prise à une critique de science politique plus « classique » sont sans doute ceux qui évoquent l’histoire du Conseil et la sociographie des conseillers (chap. 3). L’absence relative de la période vichyste pourrait choquer. Il en va de même pour la présentation très aplanie des conseillers, qui montre essentiellement en quoi les différentes trajectoires de ces « hommes-années », rassemblés dans un même lieu, forment le capital d’expériences de l’institution qui lui permet de « bien » juger. Sans doute pertinente pour elle-même, cette critique semble cependant faiblement opératoire eu égard à la logique internaliste de l’ouvrage, dont l’objectif est de rendre compte des conditions de félicité de l’énonciation juridique sans prétendre à une description exhaustive de l’institution prise en tant que telle.
[14] Terme d’acteur, il s’apparente à la qualification juridique du cas, parmi plusieurs possibles, et sur laquelle se décide la recevabilité ou non de la requête.
[15] Les juges ne peuvent être, dans la mise à plat opérée par Bruno Latour, des « auteurs » au sens plein du droit, mais ils sont des acteurs au même titre que les dossiers, les moyens, la jurisprudence, etc. : « Les juges ne raisonnent pas … ils sont aux prises avec un dossier qui agit sur eux, qui les presse, qui les force, qui leur fait faire quelque chose ».
[16] Voir notamment Petite Réflexion sur le culte moderne de dieux fétiches, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 1996, où Latour explicite les « faitiches » comme assemblage de faits et de fétiches.
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Cf. le titre d’un article de Jean-Marc Ferry, « Pertinence...
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[4]
Machiavel, Le Prince, Paris, Garnier-Flammarion, 1980, p. 1...
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[5]
Georges Navet, préface à Machiavel, juge des révolutions de...
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[6]
Claude Lefort, « La Révolution comme principe et comme indi...
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[7]
G. Navet, préface, cité, p. 42. Suite de la note...
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Machiavel, Le Prince, op. cit., p. 103. Suite de la note...
[9]
Cl. Lefort, « La Révolution … », cité, p. 173. Suite de la note...
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Ibid., p. 175. Suite de la note...
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Sismondi, Recherches sur les constitutions des peuples libr...
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Ibid., p. 62. Suite de la note...
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