Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629639
188 pages

p. 3 à 4
doi: en cours

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Éditorial

no 11 2003/3

2003 Raisons politiques Éditorial

Donner corps au libéralisme

Bertrand Guillarme
La pensée libérale a-t-elle une conception du corps ? La réponse est d’autant plus malaisée à apporter que le libéralisme ne définit pas une position philosophique cohérente, mais un ensemble à dimension variable de droits-libertés défendus selon des modes très divers. Si l’on se concentre sur le sujet du corps, et que l’on identifie une famille de libertés qui entretiennent un rapport avec ce sujet, on obtient une liste très hétérogène : la liberté d’aller et venir, celle d’avoir des relations sexuelles avec ceux qui y consentent, celle de vendre son corps, celle de montrer son corps et le corps des autres qui n’y voient pas d’objection, la liberté de procréer ou de ne pas procréer et de le faire comme on le souhaite, celle de se soigner comme on l’entend, la liberté de mettre fin à sa propre vie, et beaucoup d’autres. Les appareils théoriques qui justifient ces protections, leur étendue et leurs limites, sont également très variés. On peut, par exemple, invoquer une position lockéenne revendiquant la propriété de soi, ou une variante du principe de non-nuisance de J. S. Mill, ou une vision kantienne du sujet autonome, ou encore une conception rawlsienne de la coopération sociale entre citoyens libres et égaux, ou même une critique foucaldienne du contrôle social des corps, voire une critique néomarxiste de l’exploitation du travail.
C’est pourtant bien d’une théorie dont nous avons besoin. L’enjeu pratique est de choisir le système de libertés, corporelles et non corporelles, qui est le plus approprié pour nous, c’est-à-dire celui qui nous permet de rendre cohérent tout ce à quoi nous croyons. Plutôt que focaliser notre attention sur l’une des questions pour lesquelles le corps est un objet central (« la pornographie » ou « la prostitution » ou « l’avortement »), en courant le risque de trouver dans chaque cas des réponses contradictoires entre elles, il nous a ainsi paru plus profitable de nous intéresser à une pluralité de problèmes, avec l’espoir de contribuer à faire émerger une position libérale qui nous permette de composer notre meilleur système possible de croyances et de nous guider lorsque l’assurance nous manque et que nous avons besoin d’être éclairés sur une question difficile ou inédite. Le partage des thèmes abordés dans les deux numéros consacrés au corps du libéralisme est quelque peu arbitraire, même si nous avons décidé de regrouper ceux qui portent sur la procréation et la naissance dans le second volume. Il nous a paru important de donner à lire, à côté des contributions inédites, deux textes classiques et particulièrement instructifs. Le premier est le mémoire déposé par six philosophes éminents devant la Cour suprême des États-Unis, pour tenter de convaincre les juges de reconnaître un droit limité à l’euthanasie. Leur argumentation repose sur la combinaison d’un principe selon lequel toute personne raisonnable a le droit de prendre elle-même les décisions personnelles capitales qui font appel à ses convictions sur la valeur de la vie, et de la reconnaissance du fait que ces décisions capitales sont souvent prises de manière irréfléchie. Leur thèse centrale est ainsi qu’un État ne peut refuser aux individus la possibilité de démontrer que leur décision de mourir est véritablement éclairée qu’en s’appuyant sur des convictions religieuses ou éthiques concernant la valeur ou le sens de la vie, ce qui contredit le principe libéral de la légitimité lui-même. Le second texte est un article de Judith Thomson, une des spécialistes les plus créatives d’éthique appliquée, paru dans le premier numéro de la revue Philosophy and Public Affairs, qui propose une défense de l’avortement indépendante de la question plus ou moins métaphysique de savoir si le fœtus est ou non une personne. En construisant son argumentation sur la base d’exemples de plus en plus sophistiqués, Thomson conclut qu’il y a de nombreux cas dans lesquels, même si le fœtus est une personne, la décision d’avorter est justifiée. Pour compléter la réflexion sur le thème central du corps, nous avons décidé de consacrer la rubrique d’actualité de la revue à la politique de la prostitution, en regroupant plusieurs contributions autour d’un texte de Gail Pheterson, et à l’apport de la pensée de Judith Butler dont le livre essentiel, Gender Trouble, est sur le point de paraître en français. â—†
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