Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629647
192 pages

p. 149 à 168
doi: en cours

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Varia

no 12 2003/4

2003 Raisons politiques Varia

Les intellectuels italiens et la politisation de leur peuple (de l’Unité aux années 1930)

Jean-Yves Frétigné Agrégé d’histoire, docteur en histoire de l’IEP de Paris et ancien membre de l’École française de Rome, Jean-Yves Frétigné a publié la Biographie intellectuelle d’un protagoniste de l’Italie libérale : Napoleone Colajanni (1847-1921). Essai sur la culture politique d’un sociologue et député sicilien à l’âge du positivisme (Rome, École française de Rome, 2002). Il publiera prochainement « La réception et l’influence de Gramsci chez les intellectuels français de 1945 à nos jours » dans La Rassegna storica del Risorgimento (à paraître en 2003).
Dans l’Italie du dernier tiers du 19e siècle aux années 1930, nombre d’intellectuels de renom élaborent des conceptions hostiles à l’idée de la politisation du peuple. Le peuple italien, qu’il soit appréhendé comme majorité inorganisée, comme foule potentiellement dangereuse ou comme masse à mobiliser doit être étroitement soumis à la classe politique minoritaire, aux élites culturelles, à un leader. Cette lecture est à ce point influente que les intellectuels socialistes et communistes, favorables à la politisation du peuple, doivent affronter ces doctrines élitistes pour mieux s’efforcer de les dépasser. In Italy from the 1860’s to the 1930’s, renowned intellectuals developed theoretical views against the idea of the politization of their people. According to them, the Italian people, whether it be considered as an unorganized majority of individuals, a potentially dangerous mob or as a crowd that should be mobilized, must be strictly subjected to the minority political community, to the cultured elite or to a leader. The impact of these theses (ideas) was so considerable that socialist and communist intellectuals, though they were in favour of the politization of the people, had to confront these elitist doctrines to try and surpass them.
Rares sont les intellectuels italiens de renom, vivant et écrivant à l’époque de la monarchie libérale et durant les premières années du fascisme, qui ont encouragé la politisation de leur peuple. Nombreux sont ceux, en revanche, qui, témoins contrariés voire effrayés devant la politisation populaire, ont cherché à la canaliser et, le plus souvent, à la freiner. Pour comprendre cet état de fait, il faut avoir présents à l’esprit les conditions de l’Italie et le statut particulier qu’occupent les intellectuels dans ce pays. La faible participation des masses au processus d’unification et de construction nationales, le poids de l’analphabétisme, les techniques de gouvernement, le caractère longtemps restreint du suffrage, la reconnaissance tardive du nouvel État par les catholiques, la coupure entre le nord et le sud de la péninsule sont des réalités désormais bien connues qui expliquent l’écart particulièrement important entre l’Italie réelle et l’Italie légale. Dans un ouvrage désormais classique, le politologue Paolo Farneti a analysé les difficultés profondes du système politique italien né de l’Unité pour s’émanciper de la société civile. Selon lui, le système politique devient un pouvoir légitime lorsqu’il parvient à s’affranchir de la distribution du pouvoir de fait dans la société civile, c’est-à-dire lorsqu’il définit d’une manière spécifiquement politique les problèmes ayant cours au sein de la société. Pour réussir ce passage, il lui faut s’émanciper structurellement de la société civile en formant un État en mesure de mobiliser la population grâce à l’armée, à la bureaucratie et aux partis politiques. Mais il faut en plus, c’est le temps de l’émancipation institutionnelle, que ce système politique soit capable de médiatiser les tensions et les conflits sociaux en recourant à « des institutions qui règlent les statuts (droits et devoirs) des individus ou des groupes comme citoyens : systèmes électoraux et systèmes de réglementation des organisations à vocation politique et syndicale … comme unités productives : systèmes d’assurances du travail … comme unités de consommation : systèmes de redistribution du revenu national, enfin … comme unités d’appui ou de légitimation : systèmes d’instruction, moyens de communication de masse et ainsi de suite » [1].
Toujours selon Farneti, l’absence de participation politique du peuple italien au temps de l’unification puis durant la formation de l’État, le ratage de l’intégration économique et sociale des méridionaux et le mauvais fonctionnement des institutions parlementaires sont les symptômes les plus patents du manque de légitimité populaire du pouvoir politique à l’âge de la monarchie libérale. Cette évocation sommaire des difficultés fondamentales de l’Italie nous oblige à réfléchir sur la place particulière des intellectuels dans ce pays. Leur autonomie en tant que groupe s’affirme plus lentement et moins radicalement que dans les autres pays européens [2]. Cela ne signifie pas que les intellectuels italiens soient des clercs détachés des passions communes et à la recherche des seules vérités universelles, mais bien plutôt qu’ils se confondent plus durablement et plus profondément avec les élites politiques et sociales de leur pays. Le caractère tardif de la mise en place des prémices d’une démocratie des partis, mise en place interrompue brutalement par le fascisme, explique la faible proportion d’intellectuels de parti et par là même, comme pour conjurer ce manque, le fait que naisse en Italie sous la plume d’Antonio Gramsci la définition la plus cohérente, mais aussi peut-être la plus utopique, de l’intellectuel partisan : l’intellectuel organique. Qu’ils se fondent dans la classe dirigeante, qu’ils se pensent comme la nouvelle élite, les intellectuels italiens se définissent toujours en se distinguant du peuple selon un rapport hiérarchique. Comment ne pas évoquer l’anthropologie criminelle de Cesare Lombroso, une des figures les plus réputées de l’intelligentsia italienne non seulement en Italie mais dans toute l’Europe des années 1880 à la Grande Guerre ? L’entreprise de l’auteur de L’homme criminel, considérée comme scientifique en son temps, est un exercice de normalisation, tel que Georges Canguilhem l’a brillamment décrit dans Le normal et le pathologique, qui propose une théorie de la défense sociale adaptée aux nouveaux défis que connaissent les élites dirigeantes et gouvernantes inquiètes devant la montée des classes dangereuses. À peu près vingt ans après la publication de la première édition de L’homme criminel (1876), le criminologue Alfredo Niceforo dans un livre qui connaît lui aussi un grand succès, L’Italia barbara contemporanea (1898), stigmatise toutes les populations méridionales comme inférieures et devant être gouvernées par une main de fer. Autant chez Lombroso et ses disciples que parmi les partisans du méridionalisme de matrice raciste, la certitude prévaut qu’une élite restreinte sociologiquement et/ou géographiquement est la seule à posséder la culture digne de ce nom tandis que le peuple est l’expression de la barbarie. Certes, tous les intellectuels italiens ne participent pas de ce qu’il faut bien nommer un racisme de classe. Certains, sur un mode paternaliste ou suivant une version élitiste, se proposent de sortir le peuple de son état de minorité, mais la plupart d’entre eux théorisent l’impossibilité de cette sortie. Il est d’ailleurs intéressant de constater que si l’Italie de la fin du 19e siècle est considérée comme le pays où naît la science politique, en particulier grâce à Gaetano Mosca, cette nouvelle discipline est en même temps une science et un ensemble de techniques au service de la classe dirigeante pour qu’elle impose sa légitimité tandis que pour les intellectuels les plus opposés aux élites en place, elle sert, dans une perspective renversée mais épousant la même logique, à faire du peuple ou d’une partie de celui-ci la nouvelle classe dirigeante.
 
Élitisme conservateur et élitisme démocratique
 
 
La renommée de Gaetano Mosca, Vittorio Emanuele Orlando et Vilfredo Pareto a largement débordé les frontières italiennes. Ces trois penseurs élaborent, chacun à sa manière, une théorie dont le pivot est la dichotomie infrangible qui existe entre les élites et le peuple. Dans le domaine de la science politique, Gaetano Mosca démontre dans sa première œuvre majeure, Teorica dei governi e governo parlamentare (1884), que l’activité politique n’oppose entre eux ni des masses ni des individus mais des majorités inorganisées à des minorités organisées, c’est-à-dire des groupes restreints d’hommes qui par leur assise sociale ou leurs qualités intellectuelles exercent le pouvoir politique et, plus généralement, le pouvoir social. Les grandes batailles politiques au nom d’idéaux et de principes ne sont que des formules, des principes abstraits dont la seule fonction est d’encadrer et diriger les masses. La classe politique qui a refusé le seul usage de la force pour contrôler les masses populaires a besoin de cet instrument de cohésion sociale. De même, le processus électoral dans un régime parlementaire est confisqué par les élites. L’élection, même lorsqu’elle est pleinement libre, n’est jamais le résultat d’une compétition où une majorité politique impose ses candidats à une minorité battue et le vote ne correspond pas à une résolution libre et indépendante de l’électeur qui ferait de l’élu le représentant de la volonté du pays. Les véritables acteurs du processus électoral sont la minorité des grands électeurs organisés dans des comités électoraux. Le système parlementaire, loin de garantir l’expression politique d’une majorité, inexistante puisque inorganisée, est le lieu d’un double échange : les grands électeurs font élire les députés en échange des faveurs de ces derniers pour servir leurs intérêts à Montecitorio et les députés subordonnent leurs votes de soutien au gouvernement en fonction des intérêts que ce dernier s’engage à défendre. Mais ce second échange est moins déterminant que le premier, le vrai centre du pouvoir est dans les mains des grands électeurs qui sont juridiquement irresponsables. L’élection a lieu « entre les deux, trois ou quatre petites minorités, serrées chacune autour de leurs candidats, qui font tous leurs efforts pour que leurs candidats prévalent ; la vraie majorité du pays, la grande masse des électeurs reste quasiment comme une spectatrice inerte de la lutte ; chaque vote n’est le plus souvent que l’objet d’un échange ou d’un troc ; l’élu est toujours le représentant d’une minorité, d’un groupe de politiciens, le défenseur de leurs intérêts : on ne gagne pas aux élections sans un accord préalable, une entente grâce à laquelle les jugements disparates, les sympathies et les intérêts discordants convergent, grâce à des transactions, sur un nom » [3].
Même si Mosca insiste de plus en plus au cours de sa vie sur l’existence de procédures démocratiques qui permettent un continuel renouvellement de la classe dirigeante à laquelle s’agrègent, selon un mécanisme lent, graduel et moléculaire, les individus les plus remarquables provenant des basses classes de la société, la doctrine démocratique trouve dans la théorie du politologue palermitain une négation radicale et sans appel.
Dans le champ juridique, Victor Emmanuel Orlando récuse lui aussi les fondements mêmes de la démocratie, puisque, selon lui, la souveraineté ne réside pas dans « la volonté populaire considérée comme l’expression de la majorité numérique des membres de la société réunis en assemblée » [4]. La grande entreprise épistémologique de ce juriste italien est de distinguer l’ordre politique de l’ordre juridique. Ainsi, pour le dire schématiquement, la notion juridique de souveraineté est « la manifestation externe de la vie juridique de l’État » [5] que les droits politiques concédés à l’individu soient étendus ou restreints. Certes, la souveraineté comme droit de l’État repose sur la conscience collective du peuple, mais il n’importe absolument pas que celui-ci soit politisé, car ce qui compte seulement est le consentement implicite d’une communauté nationale aux institutions de son pays. La ratification plébiscitaire du Statuto italien demeure un événement tout à fait exceptionnel qu’il n’y a pas de raison de reproduire. Contre toutes les théories développées dans les familles politiques radicales, républicaines et aussi parmi les socialistes réformistes, il estime nuisible de vouloir transformer l’actuel régime parlementaire en une démocratie avec une Chambre de députés élus au suffrage universel, car la mince élite sociale et intellectuelle est la plus capable de représenter les intérêts de l’Italie en particulier grâce au gouvernement de Cabinet dont il fait l’éloge comme étant « la dernière forme du développement atteint jusqu’à présent dans le régime représentatif » [6].
Dans le domaine de l’économie et de la sociologie, c’est à Vilfredo Pareto que l’Italie doit une de ses plus célèbres et brillantes théories des élites. Nous n’avons nullement la prétention d’exposer ici tous les enjeux de la doctrine de Pareto, mais simplement de montrer succinctement comment son œuvre, en particulier de sociologue, est une théorie des élites dans une large mesure antidémocratique. Le successeur de Walras à la Chaire d’économie de l’Université de Lausanne a toujours estimé avoir produit le premier, avant Gaetano Mosca, une théorie articulée des élites [7]. Après son combat en faveur du libre-échangisme, à partir de la publication des Systèmes socialistes (1902-1903), il développe principalement le thème de la circulation des élites et celui du déclin de la bourgeoisie libérale. Il lui semble que l’Histoire qui se déroule sous ses yeux voit l’assimilation lente des individus les plus brillants des classes inférieures par l’élite au pouvoir. L’Histoire a donc lieu exclusivement entre élite bourgeoise et élite populaire. Même en cas de crise, lorsque le processus d’assimilation se tarit ou s’interrompt, le conflit ne se déroule pas pour autant entre le peuple et l’oligarchie au pouvoir mais entre l’aristocratie dirigeante et l’aristocratie populaire dont les leaders syndicaux sont une des figures les plus caractéristiques. Le déclin de la bourgeoisie libérale classique dont il se veut le témoin et l’analyste lucide ne signifie nullement la transformation du régime politique libéral européen en une démocratie, mais prouve l’incapacité de la minorité libérale à se renouveler par l’absorption des élites populaires et traduit donc sa dégénérescence en une ploutocratie démagogique prête à faire confiance à un quelconque César pour barrer la route à l’avancée du socialisme. Dans son Traité de sociologie générale (1916), opus magnum de sa vie avec son Manuel d’économie politique, l’Histoire se ramène à un conflit entre l’élite bourgeoise fatiguée, trop habituée à gouverner selon l’art du compromis et de la ruse, et la nouvelle élite énergique et courageuse des socialistes ; le peuple, la politisation du peuple ne tiennent aucune place dans ce schéma.
L’influence de cette théorie des élites, formulée et élaborée par des penseurs conservateurs antidémocrates, a été si forte qu’elle a donné lieu à une exploitation par des intellectuels qui sont, en revanche, d’ardents défenseurs de la démocratie. Piero Gobetti et Guido Dorso, qui ont proposé, pour reprendre la formule de Bobbio, un « élitisme démocratique » [8] ont subi l’influence de Pareto et plus encore celle de Gaetano Mosca dont ils ont été tous les deux les étudiants à l’Université de Turin. Pour Gobetti, fondateur et directeur de Rivoluzione liberale [9], un des hebdomadaires antifascistes les plus actifs, Mosca a démontré avec justesse le rôle essentiel des petites minorités dans l’Histoire. Ainsi l’interprétation gobettienne du Risorgimento est celle d’une révolution manquée ouvrant une période durant laquelle le pouvoir politique, grâce à l’institution monarchique et à cause des techniques du gouvernement que sont le transformisme et le clientélisme, interdit tout progrès aux forces populaires. Mais, dans le même temps, l’histoire italienne depuis 1860 a montré sans ambages l’importance des minorités héroïques capables de se libérer de toute orthodoxie figée pour créer de nouvelles valeurs au service du peuple. Lorsqu’il affirme que le processus de formation d’une nouvelle élite démocratique se fera à partir des forces populaires, Gobetti reste plus dans le domaine de l’assertion que dans celui de la démonstration. Il manque en réalité dans ses écrits une analyse de la politisation du peuple. Mais il est néanmoins intéressant de souligner sa conception éminemment nouvelle de la démocratie. Contre la doctrine traditionnelle de la démocratie comme gouvernement de la majorité, il affirme que ce régime ne s’imposera pas par la conquête du suffrage universel, c’est-à-dire par une politisation nécessairement lente et graduelle du peuple, mais par l’action décidée d’une nouvelle aristocratie, émanant du peuple, seule en mesure de s’opposer à la vieille classe dirigeante, car seule capable de créer de nouvelles valeurs. La lutte politique est donc clairement conçue comme un affrontement entre des minorités organisées, entre l’aristocratie ancienne et la nouvelle aristocratie.
Avec plus de rigueur encore, Guido Dorso défend l’idée que les thèses de Mosca et celles de Pareto sur la classe dirigeante ne relèvent pas de la simple idéologie, mais forment une théorie scientifique. Pour lui, la classe dirigeante ne naît pas ex nihilo ni ne reste figée, mais elle est alimentée, via la cooptation, par des individus issus de la classe dominée : elle est aussi, en ce sens, miroir du peuple. L’idéal démocratique réaliste suppose le renouvellement constant et régulier entre classe dirigée et classe dirigeante. Durant l’expérience fasciste, les positions de Dorso connaissent une profonde maturation et une tentative d’actualisation dans le Mezzogiorno. Ses écrits constituent d’ailleurs une étape importante dans l’histoire de la pensée méridionaliste. Proche d’Emilio Lussu puis adhérent au Parti d’Action, il œuvre pour qu’une révolution politique parvienne à mobiliser les masses méridionales en les soustrayant à leur passivité séculaire. À la différence de toute une famille d’intellectuels méridionalistes qui en appellent à l’État pour susciter la création d’une nouvelle classe dirigeante, Dorso espère qu’elle prendra naissance dans la bourgeoisie méridionale. S’il reconnaît avec lucidité que cette bourgeoisie est profondément enracinée dans la réalité sociale inégalitaire de ces régions dont elle est une des bénéficiaires, il estime aussi qu’en tant que « classe abstraite » composée d’intellectuels humanistes elle est désireuse du progrès politique et social du peuple méridional. Quelles que soient la pertinence et les limites de son raisonnement, il est une des formulations les plus cohérentes de l’élitisme démocratique, théorie dans laquelle la politisation du peuple est la grande absente.
 
La foule et les élites
 
 
Alors que Gaetano Mosca concentre l’essentiel de sa réflexion sur la classe détentrice du pouvoir faisant du peuple une masse inorganisée, une grande partie des intellectuels, formés en particulier à l’école du positivisme conservateur, décalent leurs centres d’intérêt des élites vers le peuple non plus conçu comme une masse sans organisation, mais comme une foule active et dangereuse qu’il convient de contrôler. Dans la dernière décennie du 19e siècle, plusieurs ouvrages qui connaissent un vaste écho sont consacrés à cette question de la foule [10]. Mais ce décentrage réel du regard de l’élite à la foule ne doit pas masquer la persistance parmi tous ces penseurs d’une conception profondément pessimiste de la nature humaine déjà fortement ancrée dans les théories de l’élitisme conservateur. Déjà pour Mosca, le peuple est un objet de manipulation politique et, pour Orlando, il se borne passivement à accorder son consentement aux institutions juridiques de son pays, tandis que pour Pareto, il est rétif à toute forme de comportement logique. Les écrits sur la foule dramatisent cette herméneutique pessimiste de la nature des hommes. Ainsi, Gaetano Salvemini, dont la foi démocratique ne fait pas l’ombre d’un doute puisqu’il est le fondateur de l’Unità et l’inspirateur du mouvement Giustizia e Libertà, présente le peuple durant la Révolution française comme une foule odieuse et haineuse, détruisant l’œuvre patiemment construite par l’Assemblée nationale. Le discours s’inscrit ainsi dans une dialectique élites/foule dans laquelle seules les premières sont les protagonistes réels de l’Histoire, face à la foule inconstante à cause de sa faiblesse morale. En revanche, lorsqu’elle est guidée par les élites intellectuelles, la foule rencontre alors la liberté et son action heureusement orientée peut accélérer le cours de l’Histoire. Pour Salvemini, comme pour beaucoup de penseurs de sa génération, il en fut ainsi du Risorgimento. Au-delà de l’opposition à la fois historiographique et politique entre Révolution française et Risorgimento, il y a toujours négation d’un rôle autonome des foules au service du progrès de l’Histoire. Au mieux, elles sont l’instrument pour le succès de l’idéologie risorgimentale et, plus souvent, elles se bornent à acclamer la nouvelle Italie. Cette opposition entre une lecture insistant sur le rôle actif de la foule à l’époque risorgimentale et celle mettant en relief sa passivité s’atténue dès la fin des années 1870 à partir du moment où, dans leur traque obsessionnelle de la normalité, les anthropologues criminalistes considèrent la foule comme un de leurs objets d’étude privilégiés. L’œuvre la plus remarquable à ce titre est La foule criminelle, essai de psychologie collective de Scipio Sighele. Cet ouvrage, très marqué par l’esprit positiviste de son temps, se présente comme un ensemble de comparaisons entre des éléments empruntés aux sciences naturelles et des événements tirés de l’observation psychologique et historique. Pourtant, les comportements de la foule ne peuvent être expliqués ni par la biologie ni par la nouvelle science montante qu’est la sociologie. En effet, en bon disciple de Spencer, Sighele estime que le champ de la sociologie est limité, suivant le vocabulaire du temps, à l’étude « des unions organiques entre des unités homogènes » [11]. Or, la foule étant définie comme la réunion soudaine d’hommes, elle est un agrégat d’unités hétérogènes qu’il faut étudier grâce à une nouvelle science : la psychologie collective. La grande référence de Sighele est Gabriel de Tarde : l’imitation, la contagion morale, la suggestion et les effets du nombre façonnent le comportement de la foule. L’explication est un peu courte et hésite bien souvent entre le bon sens ou des jugements assertoriques : « Étant donné même que dans la foule le nombre des personnes qui veulent conduire au bien soit égal à celui des personnes qui veulent entraîner au mal, celles-ci auront, dans la plupart des cas, le dessus. La perversité est une qualité plus active que la bonté ; puisque la classe des méchants est composée de ceux qui veulent faire du mal aux autres, tandis que la classe des bons est composée de ceux qui ne feraient jamais de mal à personne, les passifs, et puis de ceux qui non seulement ne feraient pas de mal mais qui veulent faire du bien et qui le font. Or il est facile de comprendre que les bons passifs ne peuvent influencer une multitude et la diriger : leurs qualités négatives les rendent instruments aveugles de qui saura prendre le dessus » [12].
La foule, c’est la foule révolutionnaire, « cette bête fauve insatiable dans sa soif de rapine et de sang » [13]. En fidèle élève de Lombroso, Sighele estime que la foule, suivant un processus de régression atavique, ramène les hommes qui la composent vers la barbarie. Face à elle, la politique et l’art de gouverner traditionnels ne montrent-ils pas leurs limites ? Ne faut-il pas de nouvelles techniques de persuasion adaptées à l’âge des foules ? Dans l’appendice de son ouvrage, Sighele nous propose une réflexion plus originale que ne l’est le reste de son ouvrage sur « le despotisme de la majorité et la psychologie collective ». Dans un premier temps, il récuse la théorie hostile par principe à l’idée de majorité, et dont les partisans éprouvent « un fétichisme pour le génie et un mépris dédaigneux pour le philistin » [14], le nombre produisant nécessairement la médiocrité alors que la conduite des affaires publiques devrait être confiée exclusivement à une élite restreinte composée par les hommes supérieurs. Sighele renverse le problème : le triomphe de la majorité ne signifie pas que l’opinion des individus médiocres prévaut, mais plutôt que l’idée produite par des hommes supérieurs « a su attirer à elle-même le plus grand nombre de suffrages » [15]. S’il est vrai que la foule est misonéiste et que les hommes de talent restent très souvent isolés de leur vivant, progressivement, avec le temps, leurs idées en se dégradant en sentiments finissent par être suivies par la majorité : « Le despotisme de la majorité vu à la lumière de la psychologie collective n’est donc pas le règne du vulgaire … puisque l’opinion du plus grand nombre n’est, au fond, que l’opinion des hommes supérieurs pénétrée lentement dans la multitude ; le despotisme de la majorité se réduit au despotisme des idées générales, quand l’application en est opportune et mûre » [16].
La porte est largement ouverte aux théories politiques fondées sur la dialectique leader/foule. En effet, un homme de génie peut à lui seul imposer une idée et cette suggestion prendra d’autant moins de temps que ce leader politique saura jouer des sentiments de la foule. Dans un de ses autres essais de psychologie collective intitulé Contro il parlamentarismo (1895), Sighele, abandonnant la rhétorique classique de l’antiparlementarisme, réclame une réduction drastique de la foule des parlementaires rappelant que les époques les plus heureuses de l’Histoire furent celles où un peuple possédait un leader de génie polarisant tous les désirs de la foule [17] qui, de ce fait, le suivait aveuglément.
 
Le leader et la mobilisation des masses
 
 
Les intellectuels libéraux italiens ne sont pas hostiles par principe à un élargissement de la base sociale de l’État, mais ils demeurent convaincus que la grande majorité des Italiens ne sont ni préparés ni mûrs pour collaborer politiquement avec les élites. Le peuple leur apparaît comme un vaste agrégat d’individus ignorants, sans idéal, avec seulement des besoins, ou comme une foule superstitieuse, prompte à la rébellion et proie facile pour les subversifs noirs et rouges. L’émancipation collective et sociale n’est pensée que comme un mouvement moléculaire, spontané et graduel, de quelques individus. La politisation du peuple est, dans ce schéma, inutile et même inconcevable. Il ne peut donc pas y avoir une politique des masses, mais, bien au contraire, une politique de défense par l’État à l’égard des masses. Dans les trois premiers lustres du 20e siècle, le discrédit de la démocratie parlementaire gagne du terrain parmi la bourgeoisie inquiète devant la socialisation des masses entreprise par les familles politiques socialiste et catholique. Les conditions sont alors réunies pour que s’instaure un nouveau rapport entre le peuple et les élites et une nouvelle conception du lien entre le peuple et l’État. La thématique de l’État nouveau [18] qui se développe alors suppose une unité morale et sociale, une foi commune partagée par tous les Italiens. Pour réaliser « cette théocratie laïque » [19] et assurer la cohésion interne des Italiens, il faut développer parmi eux le sens de la communauté. Il convient donc de dépasser une philosophie politique fondée sur l’individualisme. Le traditionnel mépris pour la plèbe brute et ignorante doit céder le pas à une politique d’éducation et de politisation des masses par l’État. Les masses sont en effet indispensables à la richesse et au prestige de la nation. Les temps nouveaux supposent, pour reprendre les titres de deux ouvrages célèbres de Ernst Jünger, la mobilisation totale (1930) des travailleurs (1932). Cette idée de mobilisation totale suppose un dépassement radical des conceptions libérales et démocratiques puisque l’État a, dans cette optique, le droit d’intervenir jusque dans les affaires privées en cherchant à façonner un homme nouveau : le travailleur. Avec la Grande Guerre et, surtout, avec le fascisme, la politique de masse, l’organisation des producteurs, l’idée de la nation comme unité organique et la création d’un homme nouveau ne sont plus les visées plus ou moins chimériques d’intellectuels antigiolittiens, mais deviennent de lourdes réalités bien connues et analysées. Moins connu du public français est le rôle que jouent deux intellectuels, Alfredo Rocco et Giuseppe Bottaï, dans la théorie de ce nouveau rapport entre les élites et le peuple.
Le principal effort à la fois théorique et politique d’Alfredo Rocco porte sur l’État comme organisateur des masses. Cela suppose l’acceptation que les masses jouent un rôle à condition que ce rôle soit subordonné aux desseins étatiques. Dans le schéma qu’il propose dans plusieurs de ses écrits antérieurs et contemporains du régime fasciste, il défend les syndicats comme des instruments pour organiser les masses, dès lors qu’ils sont eux-mêmes contrôlés par l’État. Il est intéressant de souligner qu’il disserte sur les syndicats et non sur les partis, potentiellement coupables de favoriser la politisation du peuple. À ses yeux, il ne fait pas l’ombre d’un doute que le gouvernement de l’Italie est, et doit rester, dans les mains des élites seules capables d’assurer cette fonction de commandement. Il ne s’agit pas d’éduquer le peuple à la politique et encore moins de le faire participer à la vie de l’État. Le peuple demeure « un éternel enfant » [20] et la tâche du nouvel État n’est pas de le rendre majeur, mais de subordonner de manière plus rigide et plus efficace la société à l’État. Pour réaliser ce programme, il faut non seulement couper court à toute tentative de démocratisation du régime libéral italien, mais encore jeter à bas les fondements mêmes de celui-ci. Alfredo Rocco est, avec son frère Arturo, un des principaux artisans de l’assise juridique fasciste, qui, par tout un arsenal de lois promulguées entre 1925 et 1928, les lois fascistissimes, interdit l’opposition politique, condamne la distinction des pouvoirs au profit de la suprématie du seul pouvoir exécutif, légitime la mise sous tutelle des syndicats et met fin au régime parlementaire en instituant le Grand Conseil. À la différence de Pareto ou de Mosca, Alfredo Rocco refuse même l’idée de circulation des élites au profit d’une cristallisation de la hiérarchie avec des élites vouées à la politique et des masses de producteurs totalement subordonnées.
Giuseppe Bottaï, un des principaux théoriciens du fascisme italien, est encore plus cohérent et plus radical, mais aussi plus ori-ginal dans la défense de ce projet. Pour le directeur de Critica fascista le fascisme a le devoir historique de résoudre le problème fondamental des sociétés contemporaines, à savoir, concilier le dynamisme de la société civile, en particulier dans la sphère économique, avec les exigences d’un État fort. La seule solution pour y parvenir est de dépasser l’État libéral et ses contradictions pour réussir l’intégration des masses. L’objectif de Bottaï est que les classes sociales vivent toutes en harmonie sous l’autorité unique de l’État. Le modèle qu’il propose n’est pas sans rappeler à ses yeux l’Église catholique, démocratique dans la formation de son clergé, hiérarchique dans ses institutions, et unitaire dans son idéologie et dans son commandement suprême. Bottaï, à la différence de Rocco, est donc favorable à ce que les meilleurs dans les classes populaires rejoignent l’élite gouvernante. Son souci premier n’est pas de garantir la circulation des élites, mais d’organiser les masses en fonction des besoins de l’État. La politisation du peuple conduite par les démocraties libérales, grâce aux partis, est contradictoire avec cet objectif essentiel. Les formes de participation du peuple typiques des démocraties libérales sont inadaptées pour réaliser le sens de la communauté et éduquer les masses dans la religion de la patrie et dans le culte de l’État. Bottaï estime qu’il faut de même aller au-delà des théories et des pratiques autoritaires du passé et il propose, selon l’expression très juste d’Emilio Gentile, une « voie totalitaire » [21] pour mobiliser les masses. Les comportements sociaux mais aussi les consciences et les sentiments les plus intimes doivent être fascisés. L’éducation fasciste des masses s’éclaire alors sous son vrai jour. En intériorisant le sens de l’État, chaque citoyen du régime fasciste accepterait sa propre condition, c’est-à-dire en définitive aurait souscrit à l’idée que chacun doit se tenir à sa place : les élites aux commandes de l’État et du parti et les masses, conscientes et fières de leur utilité dans les usines et dans les champs, comme forces productives.
 
Politisation du peuple et partis politiques
 
 
À la différence de toutes les théories examinées jusqu’à présent, les intellectuels socialistes défendent une vision du monde qui suppose la politisation du peuple. Trop longtemps, l’historiographie consacrée au Parti socialiste italien a insisté sur l’anomalie qu’il présentait par rapport aux autres formations européennes se réclamant des mêmes idéaux : le PSI serait, en particulier, dépourvu d’une réelle cohérence doctrinale et organisationnelle, oscillant en permanence entre réformisme minimaliste et révolutionnarisme maximaliste. On en finit par oublier que l’objectif essentiel de ce parti a toujours été de porter les classes populaires au pouvoir grâce à la transformation du système politique et social italien. Cette transformation progressive suppose de grandes et spectaculaires batailles parlementaires, conduites au nom de la défense des droits politiques et sociaux, mais aussi un combat au quotidien, trop longtemps et trop souvent encore méconnu ou négligé par les historiens, pour politiser les paysans et les ouvriers. Comme le démontre, tableaux à l’appui, Maurizio Ridolfi [22], le PSI ne doit pas sa naissance à des associations dont les membres auraient déjà été habités par une conscience de classe, mais, en revanche, il sollicite en permanence la création de sections dotées d’une culture politique socialiste explicitement affirmée. Avant la fin du 19e siècle, soit quelques années après la naissance officielle du Parti des travailleurs italiens au congrès de Gênes (1892), les dirigeants socialistes peuvent se féliciter d’avoir réussi à implanter des sections dans tout le pays. Certes, la politisation telle qu’elle est souhaitée par les intellectuels socialistes connaît plusieurs limites. L’indépendance du groupe parlementaire et le poids des réalités locales parasitent ainsi le message uniforme que s’efforce de diffuser la direction du parti. Dès ses origines et plus encore après le tournant autoritaire de la fin du siècle, époque durant laquelle la direction du parti est assurée de facto par le seul groupe parlementaire, les députés socialistes n’ont cessé, du moins jusqu’en 1912, de voir augmenter leur autonomie. Les députés, à commencer par les plus prestigieux et les plus anciens d’entre eux, sont souvent considérés comme des notables. Mais l’opposition entre ces derniers et la direction du parti, souvent contrôlée par des militants jeunes et plus soucieux de pureté idéologique, ne porte pas sur la nécessité de politiser le peuple mais sur les moyens à employer pour y parvenir : faut-il privilégier l’action parlementaire ou le militantisme partisan ? Quant à l’influence des réalités locales, dans lesquelles le rôle du parti se trouve souvent brouillé par celui des organisations économiques comme les Chambres du travail ou les Ligues des travailleurs, elle freine la construction d’une ligne idéologique cohérente et unitaire mais elle facilite aussi, dans le même temps, le passage naturel d’individus issus des classes populaires à la politique. Quelles sont les manifestations de cette volonté de politiser le peuple ?
La plus spectaculaire réussite de la politisation du peuple par les socialistes est la prolétarisation de ce parti. Alors qu’en 1892, la majorité des militants appartiennent sociologiquement au monde de l’échoppe et de la boutique, dix ans plus tard, les paysans salariés (braccianti) et les ouvriers représentent respectivement 15 % et 42 % des inscrits [23]. Au-delà des différences régionales cette tendance à la prolétarisation se confirme jusqu’à la prise du pouvoir par les fascistes. Mais dans la composition des listes en vue des élections municipales et plus encore dans le choix des individus engagés dans les batailles législatives dominent, sur l’ensemble de la période, des candidats d’extraction bourgeoise. Parmi les élus, cela est encore plus affirmé. Faut-il y voir une limite de la prolétarisation de ce parti et l’illustration de la thèse du politiste Roberto Michels du passage d’un parti de masse à un parti de cadres embourgeoisés ? Ces hypothèses sont convaincantes, mais il faut aussi tenir compte de la chronologie. Lorsque l’aile maximaliste prend le contrôle du parti, à partir de 1912, les candidatures ouvrières augmentent. Ainsi, pour se limiter à un seul exemple, la liste socialiste pour les élections municipales milanaises en 1919 ne compte que 20 % de candidats diplômés issus des professions libérales (avocats, médecins, professeurs, ingénieurs, artistes et comptables) contre plus de 40 % en 1914, tandis qu’entre ces deux dates la part des ouvriers et des salariés a doublé, passant de moins de 20 % à près de 40 % de candidats [24]. C’est en effet la direction du parti qui choisit les candidats parmi les cadres de celui-ci. Or ce groupe dirigeant est assez hétérogène dans sa composition et, après 1912, la part des dirigeants issus des milieux populaires augmente même au détriment de celle issue des classes favorisées. Ainsi de 1912 à 1922, les deux tiers des membres de la direction proviennent des organisations politiques et économiques du parti dans lesquelles ils ont fait carrière. Les militants d’origine populaire connaissent donc une réelle ascension grâce à leur action d’organisateurs syndicaux ou de fonctionnaires du parti. Après la Grande Guerre, dans le cadre du scrutin proportionnel, la direction, désormais solidement dans les mains des maximalistes, a même imposé aux élections législatives un nombre de candidats cheminots, paysans et ouvriers, égal à celui traditionnellement plus important des avocats, professeurs, médecins et ingénieurs. Beaucoup plus d’élus proviennent, en revanche, toujours de ce dernier groupe.
S’il faut attendre 1919 pour que soient créés des écoles du parti et un office central de la propagande, la vie interne du PSI est depuis 1892 l’occasion pour les militants des couches populaires de faire leur apprentissage politique. L’assemblée générale des inscrits est le lieu de formation, de choix et de légitimation des décisions politiques. La procédure la plus couramment employée est celle du référendum pour appuyer ou rejeter les orientations politiques majeures. La multiplication des manuels pour les orateurs, le nombre important de meetings de nature éminemment politique où la participation de la foule est différente de celle, plus passive, qu’elle joue dans les cortèges religieux ou dans les processions concluant les réunions démocratiques, le développement du cercle récréatif ouvertement politisé sont encore des éléments qui concourent à une politisation du peuple.
Au-delà de ces réussites indéniables, il existe en réalité au sein de la famille socialiste deux conceptions de la politisation qui sont elles-mêmes le résultat de deux visions antagonistes du parti et de la place que doivent y tenir les intellectuels.
Pour les socialistes réformistes qui dominent le parti de son origine jusqu’au XIIIe congrès national de Reggio Emilia en 1912, le PSI doit être une structure souple, sans bureaucratie centrale, sans leader charismatique unique, sans discipline interne rigide, puisqu’il s’agit de préserver l’autonomie des organisations locales et de garantir la liberté d’opinion de chaque militant. Si cela se traduit par une relative faiblesse dans l’organisation du parti, les intellectuels réformistes n’en ont pas moins pour rôle premier de mobiliser les masses. Les leaders socialistes œuvrent pour acculturer les militants, pour leur donner une culture des institutions, y compris celle du Parlement, en un mot, ils concourent à la politisation du peuple conçue comme un apprentissage de la démocratie. Après l’expulsion, au congrès de Rome de 1922, de la minorité réformiste qui crée le Parti socialiste unifié, Claudio Treves commente le Manifeste du PSU en ces termes : « Le Manifeste de notre parti illustre amplement la raison du contraste, de l’antagonisme entre la méthode démocratique du socialisme et la méthode dictatoriale du communisme. Le communisme aime à se représenter comme une armée en marche vers une bataille définitive et il assume un esprit et une discipline militaires… Quant à nous, socialistes, nous reprenons la voie maîtresse du socialisme pour continuer la politique d’ascension progressive du prolétariat grâce à la propagande, l’organisation, l’éducation politique, syndicale, coopérative, intellectuelle et morale de la classe laborieuse » [25].
Longtemps négligé, voire méprisé, par l’historiographie libérale et par l’historiographie marxiste, le socialisme représente bien une des voies les plus durables et l’une des plus réussies de la politisation du peuple italien.
L’autre voie est celle prônée par les socialistes maximalistes et par les communistes. Pour les socialistes révolutionnaires qui acceptent les vingt et un points de Lénine, il faut rompre avec le régime parlementaire. Tous les efforts des intellectuels doivent se concentrer pour former les militants d’un parti discipliné, centralisé et bureaucratisé. La tactique électorale qui est le reflet d’une action unifiée doit être intransigeante. La politisation est alors conçue comme l’apprentissage de la révolution grâce au parti. Les plus cohérents dans cette voie sont les communistes. Il convient de s’arrêter sur la conception gramscienne du parti et des intellectuels. Au-delà de son importance et de sa renommée, elle reprend pour l’orienter différemment la problématique élites/masses récurrente dans la pensée politique italienne. Pour Antonio Gramsci, le parti doit être centralisé et guidé par une minorité organisée qui maintient la masse des adhérents comme une masse de manœuvre prête à agir au moment opportun pour faire la révolution. Comme Claudio Treves l’analyse fort justement, le modèle est celui, léniniste, de la mobilisation militaire. Le parti n’a nullement pour mission de permettre une insertion démocratique du peuple dans l’État libéral. Ce dernier a manqué sa démocratisation et, de plus, l’objectif stratégique des classes populaires est, comme celui des élites dominantes, d’imposer sa vision du monde. Aussi le parti doit-il être une structure alternative au régime parlementaire et apparaître, avant même la révolution, comme un nouvel État socialiste in nucleo. Dans un tel programme, les intellectuels jouent un rôle éminent parce qu’ils ont pour mission de politiser le peuple en élaborant et en diffusant la nouvelle vision du monde communiste. Le génie ou l’utopie de Gramsci est de défendre l’idée d’intellectuels organiques. Alors que toutes les classes sociales élaborent leur propre catégorie d’intellectuels, ce processus est très lent et très difficile pour le prolétariat. Il faut pourtant parvenir à la formation d’intellectuels issus de la classe ouvrière et en mesure de promouvoir une authentique culture populaire. Cette action qui suppose une forte dose de volontarisme ne consiste pas à fabriquer des militants simplement disciplinés car l’indépendance des intellectuels organiques doit être pleinement assurée. Pour recourir, comme le fait d’ailleurs Gramsci, à un vocabulaire hégélien, les intellectuels en tant que conscience critique de leur classe doivent en effet faire passer le prolétaire de la conscience en soi à une conscience pour soi. Cette délicate dialectique suppose la liberté et l’indépendance des intellectuels et signifie une conception très exigeante de la politisation du peuple capable de générer ses propres élites sans renoncer à sa vision du monde.
Conclusion
Le renouveau historiographique de l’histoire politique en France s’est, entre autres aspects, manifesté par une reprise sans complexes de l’étude des idées politiques [26]. L’analyse conduite ici montre le poids des concepts non seulement dans l’histoire intellectuelle d’un pays mais aussi dans son histoire politique et sociale. Les concepts de minorité organisée et de circulation des élites, repris et réélaborés, influencent plusieurs générations de penseurs. Ils peuvent servir à élaborer des stratégies d’endiguement de la démocratie et du libéralisme et de déni théorique de la politisation du peuple. Ils peuvent inversement donner naissance aux théories de l’élitisme démocratique. En Italie, même les familles politiques socialiste et communiste, favorables à la politisation du peuple dans le cadre de formations partisanes avec des intellectuels éducateurs ou des intellectuels organiques, ne peuvent qu’affronter le schéma élites/masses pour mieux s’efforcer de le dépasser. â—†
 
NOTES
 
[1] P. Farneti, Sistema politico e società civile, Turin, Edizioni Giappichelli, 1971, p. 91.
[2] Cf. Christophe Charle, « L’histoire comparée des intellectuels en Europe. Quelques points de méthode et propositions de recherche », dans Michel Trebitsch, Marie-Christine Granjon (dir.), Pour une histoire comparée des intellectuels, Bruxelles, Complexe, 1998, p. 39-59.
[3] G. Mosca, « Le costituzioni moderne » (1887) réédité dans Cio che la storia potrebbe insegnare, Milan, Giuffrè, 1958, p. 512-513.
[4] V. E. Orlando, Principes de droit public et constitutionnel (1888-1889), Paris, Albert Fontemoing, 1902, p. 66.
[5] Ibid., p. 368.
[6] Ibid., p. 370.
[7] Sur ce point controversé, cf. Angelo D’Orsi, « V. Pareto e la cultura piemontese », dans C. Malandrino, R. Marchionatti (dir.), Economia, sociologia e politica nell’opera di Vilfredo Pareto, Florence, Olschki, 2000, p. 413-414.
[8] N. Bobbio, Saggi sulla scienza politica in Italia, Rome-Bari, Laterza, 1996, p. 241.
[9] Célèbre et précoce journaliste, il meurt à Paris en 1926, à l’âge de 25 ans, victime des violences fascistes.
[10] Entre autres Il delitto politico e le revoluzioni de Cesare Lombroso (1890), La folle delinquente de Sighele (1891, traduit en 1892 en français), le dernier volume des Origines de la France contemporaine de Taine (1893), la très célèbre Psychologie des foules de Gustave Le Bon, deux ans plus tard, Il tramoto della schiavitù al mondo antico de l’historien et député socialiste Ettore Ciccotti en 1899, Magnati e popolani de Gaetano Salvemini l’année suivante ou encore du même auteur La rivoluzione francese publiée en 1904.
[11] S. Sighele, La foule criminelle, essai de psychologie collective (1891), Paris, 1892, Alcan, p. 68.
[12] Ibid., p. 69.
[13] Ibid., p. 97.
[14] Ibid., p. 170.
[15] Ibid., p. 171.
[16] Ibid., p. 177-178.
[17] S. Sighele développe l’exemple, emprunté à Gabriel de Tarde, du sorcier magnétiseur.
[18] Voir Emilio Gentile, Il mito dello Stato nuovo dall’antigiolittismo al fascismo, Rome-Bari, Laterza, 1982.
[19] Ibid., p. 6.
[20] A. Rocco, « La lezione dei fatti », L’idea nazionale, 15 octobre 1914. Cité par E. Gentile, op. cit., p. 191.
[21] E. Gentile, Il mito dello Stato…, op. cit., p. 221.
[22] M. Ridolfi, Il PSI e la nascità del partito di massa 1892-1922, Rome-Bari, Laterza, 1992.
[23] Ibid., p. 120.
[24] Ibid., p. 133.
[25] Cl. Treves « Dopo il congresso della scissione », Critica sociale, 16-31 octobre 1922, p. 200.
[26] René Rémond, postface, dans Pascal Ory (dir.), Nouvelle Histoire des idées politiques (1987), Paris, Hachette, 1995, en particulier p. 763 et suiv.
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Ibid., p. 368. Suite de la note...
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Sur ce point controversé, cf. Angelo D’Orsi, « V. Pareto e ...
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