2004
Raisons politiques
Actualité - Le clonage
Pour une éthique de l’entre-deux, entre procréation et recherche génétique
Entretien avec
René Frydman
Le professeur René Frydman est gynécologue des hôpitaux de Paris, professeur des universités, chef de service à l’hôpital Antoine Béclère de Clamart, ancien conseiller chargé de la recherche médicale et des questions d’éthique auprès du ministre de la Recherche, et membre du Comité national consultatif d’éthique de 1986 à 1990. À l’origine, en 1982 ; de la première fécondation in vitro avec la naissance d’Amandine, premier bébé éprouvette français, il a fortement contribué à la structuration du débat autour de procréation médicalement assistée et du statut de l’embryon notamment à travers l’écriture de L’irrésistible désir de naissance (1986) et de Dieu, la médecine et l’embryon (1997).
Raisons politiques : N’y a-t-il pas une forme de confusion dans le fait d’utiliser le même terme pour désigner le clonage reproductif et le clonage thérapeutique ?
René Frydman : Il faut distinguer, d’une part, l’objectif poursuivi et, d’autre part, la technique mise en œuvre. Pour comprendre qu’il s’agit de deux choses différentes, il faut appréhender leurs contenus respectifs. Dans le clonage reproductif, le clonage est suivi d’une implantation de l’embryon. Dans le clonage thérapeutique, le clonage aboutit à la constitution de lignées cellulaires. Il faut donc distinguer, d’une part, la fabrication de lignées cellulaires d’origine embryonnaire, qui inclut éventuellement le clonage thérapeutique, et, d’autre part, le clonage reproductif qui est tout à fait autre chose. Donc, il existe bien un tronc commun – une technique commune – mais elle donne naissance, par la suite, à deux processus distincts, et les prolongements ne sont pas du tout les mêmes. Le terme de « clonage » stricto sensu, devrait être réservé au « reproductif » parce que c’est ainsi qu’il est perçu et qu’il est entré dans les mœurs ; il serait absurde de revenir en arrière. Par ailleurs, associer les termes « clonage » et « thérapeutique » est, à mon sens, une erreur du fait de la confusion introduite et parce qu’il n’est pas tout à fait thérapeutique. Pour être précis, le prétendu clonage thérapeutique devrait être défini comme le transfert nucléaire d’une cellule adulte pour constituer des lignées cellulaires. Mais s’il est formulé de cette manière, tout le monde s’y perd. Cette technique n’est pas sans danger. Mais, sur ce point, on peut tenter une analogie entre la recherche sur l’embryon et l’industrie nucléaire. Il n’est pas acceptable d’affirmer que l’usage de l’électricité présente autant de risque qu’une bombe nucléaire sous prétexte que 90 % de notre électricité est nucléaire. Bien entendu, il s’agit de la même fission, mais elle n’est pas utilisée dans la même optique.
R. P. : Pensez-vous que la question du clonage soit révélatrice d’une évolution d’ensemble de notre société, et dans quelle mesure ?
R. F. : Oui, à deux titres. Tout d’abord, touchant le clonage reproductif, parce qu’il témoigne d’une concentration vers le modèle du « moi, moi, moi », vers le « tout individu », témoignant d’une évolution des représentations vers une forme d’individualisme exacerbé. La société familiale est devenue la société du couple, puis la société monoparentale. De ce fait, dans la reproduction, on en est arrivé à projeter que l’on n’est plus deux, mais un seul. Et, peu à peu, le modèle de l’autoreproduction s’impose. Cette focalisation sur l’individu manifeste l’émergence d’une nouvelle forme de libéralisme qui réaffirme la primauté de l’individu par rapport au collectif, de la liberté individuelle par rapport à la soumission à la règle. Le deuxième aspect concerne le transfert nucléaire et plus généralement ce qui a trait à la recherche sur l’embryon. Pour comprendre les enjeux de cette pratique, il faut élargir la portée de la question en l’inscrivant dans le débat plus large ayant pour objet le statut de l’embryon. Pourquoi cette pratique nous interroge-t-elle ? Essentiellement parce qu’elle renvoie à la définition même de l’embryon. Qu’est-ce qu’un embryon obtenu par cette technique de clonage en comparaison avec les autres embryons observables ? Sont-ils différents ? Faut-il garantir à cet embryon jusqu’au troisième jour de développement le même respect qui doit prévaloir pour un fœtus ou a fortiori pour un nouveau-né ou un adulte ? Sommes-nous au contraire confrontés à des situations qualitativement différentes ? Sur ce sujet, nos sociétés sont traversées par de réelles contradictions puisque d’un côté on accepte l’interruption volontaire de grossesse jusqu’à quatorze semaines et de l’autre on s’interdit
– à tout le moins jusqu’à présent, mais cela est peut-être sur le point de changer – certaines recherches sur des embryons qui ne sont plus inscrits dans un projet parental. Autrement dit, c’est le projet parental qui doit être déterminant et discriminant. Soit il existe et alors il y a un avenir possible, soit il n’existe pas et il n’y a pas d’avenir. Actuellement, un embryon qui est congelé au laboratoire ne peut pas devenir quoi que ce soit, s’il n’est pas investi par une décision de ceux (homme et femme) qui en sont à l’origine.
R. P. :
Au sujet de la définition de l’embryon, vous insistez sur l’idée qu’il serait dans un « entre-deux », entre un « presque tout » et un « presque rien »
[1]
? Pourriez-vous expliquer cette définition ? N’est-elle pas trop exigeante pour inspirer une régulation à l’échelle de l’ensemble de la société ?
R. F. : Je ne pense pas que l’on puisse aboutir à la définition rigide d’un statut de l’embryon parce que cette question met en jeu des concepts, des idéologies, des morales très différents et que cela ressortit plus à la vie privée des individus à l’instar de l’ensemble des croyances et comportements religieux. Il est impossible de décider d’une définition ontologique de la nature d’un embryon. En revanche, il me semble fondamental de préserver ce qui accompagne et achève le phénomène biologique humain spécifique tel qu’il est contenu dans le potentiel embryonnaire, parce que c’est cela seul qui sera susceptible de respect. Le respect doit s’exercer non à l’endroit de ce qui est contenu dans le noyau, parce que rien n’est contenu dans une cellule embryonnaire – la meilleure preuve en étant que l’on ne fait pas de funérailles aux embryons – mais le respect s’adresse exclusivement à l’homme et à la femme qui, eux, expriment un souhait et un projet, et, en dernière instance, la société doit s’adapter à eux. Ma thèse est qu’on ne peut pas poser l’embryon au-dessus de tout. Au contraire, le respect de l’embryon doit plutôt être pensé en fonction de ce que souhaitent l’homme et la femme qui en sont conjointement l’auteur, tout en sachant que ce respect sera progressif en fonction de l’âge.
R. P. : Vous introduisez une doctrine fondée sur l’autonomie des individus qui est assez critique vis-à-vis de ce que vous appelez un « certain état d’esprit catholique » présent dans notre société. S’agit-il d’un retour au rationalisme des Lumières ? Pouvez-vous expliquer cette valorisation de l’autonomie individuelle ?
R. F. : Les changements observables dans notre société ces cinquante dernières années ont abouti à une modification du statut de la femme. Elle est devenue un sujet autonome qui, aujourd’hui, n’est plus soumis au destin biologique dans la mesure où elle peut désormais le moduler, à défaut de le maîtriser. On voit bien apparaître avec la contraception, l’interruption volontaire de grossesse et les modifications des mœurs qui en ont découlé notamment en ce qui concerne le rôle de l’homme, l’émergence d’un nouveau paradigme centré autour du principe d’autonomie. Ces techniques nouvelles permettent à l’être humain, sinon de décider réellement, tout au moins d’aspirer à décider de la procréation. Bien entendu, il est impossible de décider purement et simplement des modalités précises de la naissance d’un enfant. Pourtant, idéalement, on tend vers l’extension du champ du maîtrisable notamment en ce qui concerne la période de temps et on a de moins en moins à supporter les contraintes d’un processus biologique extérieur à la volonté des individus. En ce sens, il est vrai que l’on s’achemine vers une plus grande autonomie, avec l’extension du pouvoir de décision reconnu comme légitime par notre société. Il n’en est pas moins vrai que ce processus étant poussé à l’extrême, on aboutit à un hyper individualisme. En effet, si le droit de décider de la vie est perçu comme légitime, comment la société peut-elle justifier l’interdiction d’être une mère porteuse, de choisir le sexe de l’enfant en fonction du désir individuel exprimé ? On ressent un sentiment de malaise sur ces questions puisqu’une fois reconnu le bien-fondé du principe d’autonomie et de respect de la volonté individuelle, la question se pose encore de savoir jusqu’où on peut aller. Dans mon activité de praticien en gynécologie, j’ai toujours le souci de distinguer ce qui relève du domaine médical et ce qui n’en relève pas. Mais je pense que ce processus d’autonomisation de la femme – et aussi de l’homme qui est amené à manifester clairement son désir –, appartient de facto à notre époque. Par le passé, jamais on n’a vu un homme et une femme frapper à la porte d’un laboratoire pour exprimer un désir d’enfant et demander un transfert d’embryon congelé. L’acte par lequel un couple voulait un enfant était quelque chose de diffus qui se passait dans l’intimité. Aujourd’hui, au contraire, on observe une évolution dans la mesure où il est possible et acceptable d’affirmer son désir d’avoir des enfants. Donc, effectivement, dans ce sens-là, on tend vers une forme de rationalisme par lequel l’individu autonome dispose de la raison et formule un souhait motivé et argumenté. Bien entendu, il s’agit ici d’une tendance générale dans notre société
– et non d’un processus mécanique – qui n’exclut pas a priori l’existence éventuelle de comportements irrationnels. Même si un individu formule un consentement, il existe toujours une part d’incertitude.
R. P. : Touchant le statut de l’embryon, vous avez pu reprocher au CCNE (Comité national consultatif d’éthique) une attitude de compromis proche de la compromission et certaines contradictions, notamment entre l’affirmation du respect de l’embryon comme personne humaine potentielle et l’autorisation du diagnostic pré-implantatoire qui est de facto une étude sur l’embryon. Comment comprendre cette contradiction et ne vous semble-t-elle pas dans une certaine mesure inéluctable ?
R. F. : Il me semble que la contradiction provient de ce que, comme souvent dans la pensée française, on vise à définir les objets et les situations
a priori pour constater
a posteriori toute la difficulté que l’on a à se tenir dans les cadres préalablement définis. En témoigne la loi sur l’IVG
[2] dont la lettre prévoit que la vie doit être protégée dès son commencement pour immédiatement autoriser des dérogations exceptionnelles. On se tient constamment dans cette logique à travers laquelle on affirme un principe, et ensuite on fait une exception. Les points de vue diffèrent selon la conception de la personne humaine, qui détermine le moment de son apparition. Certains points de vue sont antinomiques et la contradiction. Est inévitable.
Si on adopte une perspective plus évolutive et teintée d’un certain pragmatisme – par ailleurs conforme aux évolutions de la société mondiale –, alors les cadres préétablis cessent d’être pertinents tout en reconnaissant à l’embryon une certaine part de sacralité et de charge symbolique. Par exemple, les Anglais ont introduit la notion de préembryon. Il y a des étapes constitutives de la progression vers la personne humaine. Par exemple, l’embryon n’a pas la même nature avant et après l’implantation, avant et après la constitution du système nerveux, suivant qu’il dispose ou non d’un cerveau, et surtout s’il est viable ou non. C’est en ce sens que j’ai repris l’expression, chère à Daniel Sibony, de l’« entre-deux » pour définir l’embryon. Je voulais mettre en avant l’existence d’une tendance exprimée par l’expression d’un désir qui n’a rien à voir avec la capacité de l’embryon. En ce sens, je suis convaincu que le regard de l’autre intervient de manière fondamentale. Une femme peut porter un embryon qui a toutes les capacités pour se développer. Si elle ne le désire pas alors il n’aboutira pas et ne naîtra pas parce qu’elle trouvera d’une manière ou d’une autre, – et ce, de manière plus ou moins intériorisée et inconsciente, voire clandestine si besoin est – le moyen d’interrompre sa grossesse.
Une fois le désir enregistré et la grossesse acceptée, alors on observe une progression vers l’humanité, au travers de l’étape fondamentale de la viabilité à partir du seuil des vingt-quatre semaines. Puis, ce seuil étant franchi, indépendamment du désir de l’homme et de la femme qui sont à l’origine de la grossesse et même indépendamment des potentialités de l’embryon, la société intervient par exemple en obligeant à assister un grand prématuré et à l’aider à vivre. Voilà ce qui me paraît vraiment fondamental, à l’inverse des considérations peu concrètes autour du statut de l’embryon dès sa conception. Il existe une progression dans la constitution de la personne humaine ; le respect qui lui est dû lui est proportionnel et va grandissant du stade du pré-embryon au stade du fœtus, jusqu’à effectivement interdire certaines pratiques après la période de viabilité. La disponibilité de l’embryon est d’autant plus importante que l’on se rapproche du début de la grossesse lorsque l’embryon est le plus proche possible de la chose.
R. P. : Vous affirmez que certaines pratiques, comme la commercialisation des cellules embryonnaires du matériel biologique humain, ne peuvent être admises. Quelle est la portée de l’interdit ?
R. F. : Il faut préciser. Selon moi, l’interdit ne s’exerce pas vis-à-vis de l’embryon, mais vis-à-vis des personnes déjà constituées. Le véritable respect de ce qu’il y a d’humain dans ce début cellulaire consiste à ne pas commercialiser des embryons constitués en terme de potentialité humaine. Maintenant, à la condition que toute commercialisation soit interdite, je suis en accord avec l’utilisation à des fins médicales et thérapeutiques de lignées cellulaires, des chromosomes ou des parties cellulaires d’embryon qui n’ont pas été destinées à un projet parental, ou qui ont fait l’objet d’un projet parental, mais qui ont fait tout de même l’objet d’un prélèvement dans le cas d’un avortement tardif, par exemple dans le but d’observer la formation d’un tissu particulier utile dans le cadre de la médecine. Ce problème du rapport à l’embryon est parfaitement analogue au don d’organe où la générosité du don ne doit pas se dévoyer en échange économique. De la commercialisation au crime permettant de disposer de réserves d’organes, le pas est vite franchi. Dans ce cadre, l’éthique et une forme de régulation sociale sont fondamentales pour assurer le respect des personnes qui sont à l’origine de l’embryon afin notamment de permettre information et consentement de leur part. Mais ce respect n’est pas le même pour un embryon de quatre jours et pour un enfant qui vient de naître.
R. P. : Peut-on argumenter une justification du clonage dit « repro-ductif » et quelles sont les conditions qui pourraient permettre de nuancer l’interdiction dont il fait l’objet ?
R. F. : Sans tomber dans la diabolisation, je pense que le clonage reproductif n’est pas aujourd’hui une nécessité dans la mesure où il existe des alternatives. D’abord, si l’on veut exercer sa paternité et sa maternité, le Tout biologique n’est pas exclusif. Entre l’adoption et l’utilisation de ses propres gamètes, le don de gamètes constitue une possibilité qui est encore préférable au clonage reproductif, qui n’est pas selon moi souhaitable. Projeter un enfant dans une forme de Soi génétique, sans faire intervenir l’Autre, constitue une forme de prison. Cela me fait extrêmement peur et je n’en ferai pas l’expérience parce que dans ce cas, l’enfant qui naît devient une forme d’empreinte de la volonté de celui ou de celle qui l’a voulu et conçu comme reflet de lui-même, et le risque psychique me semble considérable. En ce sens, je ne prendrais pas la décision, même si les risques en termes de développement et de complication observés dans les expérimentations animales, aujourd’hui très graves, étaient maîtrisés. La survalorisation du génétique et du Soi aboutit à éliminer l’importance de l’Autre, au point de refuser le don de gamète. Cette démarche autarcique fondée sur la croyance dans le Tout biologique et le Tout génétique me semble particulièrement inquiétante.
R. P. : Vous semblez suggérer que les tenants du Tout biologique rejoindraient par leur radicalité, les défenseurs du respect inconditionnel de l’embryon dès sa conception considéré comme sacré. Dans les deux cas, on observerait paradoxalement la même identification de l’homme à son substrat biologique.
R. F. : Il est clair que sans substrat biologique, il ne peut y avoir d’homme. Mais, pour autant, l’existence d’un substrat biologique à ses débuts n’implique pas nécessairement qu’il y ait un homme. En effet, au tout début du développement d’une cellule embryonnaire, il peut y avoir une tumeur, il peut y avoir non pas un mais deux personnes dans le cas des jumeaux. L’homme est un processus d’acquisition plus lent, indissociablement biologique et social. Un nouveau-né ne peut survivre qu’à la condition qu’il soit entouré d’autres humains et en ce sens l’homme n’existe que parce qu’il est « social ».
R. P. :
Comment réagissez-vous au courant utilitariste illustré par exemple par l’enseignement sulfureux de Peter Singer
[3]
, qui tend à définir l’être humain par sa faculté à ressentir de la douleur et conclut à l’existence d’une hiérarchie entre les droits supérieurs de l’homme né et les droits inférieurs de l’embryon ?
R. F. : En cas de conflit éventuel entre l’intérêt de la mère et celui de l’enfant qu’elle porte, mon choix sera toujours en faveur de la mère. Je me souviens avoir rencontré dans ma pratique des femmes particulièrement religieuses qui étaient prêtes à mourir, résignées face à ce qu’elles percevaient comme relevant de la volonté divine, et qui donc n’acceptaient pas de procéder à une interruption de grossesse alors qu’elles avaient une hypertension majeure. Dans ce cas, ma philosophie personnelle consiste à systématiquement donner la priorité à la femme, personne existante, sur ce qui n’est qu’un potentiel d’existence.
R. P. :
Vous avez une position très critique vis-à-vis du soupçon d’eugénisme qui pèse sur les médecins et induit un rapprochement avec les expérimentations humaines menées par les nazis. Pour votre part, vous prônez ce que vous appelez un « progénisme »
[4]
. Pouvez-vous préciser ?
R. F. : Ce rapprochement me semble en effet erroné. Touchant l’eugénisme, il faut distinguer l’eugénisme positif et l’eugénisme négatif. Le concept d’eugénisme implique une forme d’imposition et prend nécessairement la forme d’une mesure collective et obligatoire. Il faut donc s’entendre sur les termes et ne pas commettre de confusion en dénommant abusivement « eugénisme » les choix individuels des médecins et de leurs patients. Dans l’hypothèse où ces pratiques poseraient problème, ce ne serait pas à proprement parler au titre d’une dérive eugéniste. Aujourd’hui, il n’existe aucune interdiction pour les femmes enceintes de porter un enfant trisomique 21 et pas plus de dispositions prévoyant l’élimination systématique des enfants atteints de cette maladie. Ce type de mesures collectives n’existe pas dans nos sociétés. Pourtant, l’eugénisme positif peut aussi prendre une forme globalement acceptable dans une société, par exemple sous la forme bien connue des politiques de vaccination qui elles aussi, sont collectives et imposées, mais qui visent à améliorer l’état de santé et les conditions d’existence de la population. Enfin, l’eugénisme devient négatif lorsque, une fois les anomalies détectées, la question se pose de savoir quelles sont celles qu’il faut accepter et celles qu’il convient d’éliminer. Faut-il stériliser les handicapés, les petits, les tarés, etc. ? Voilà ce que sous-tend une politique eugéniste.
Actuellement, il existe bien une possibilité ouverte d’information touchant certaines anomalies ou maladies dépistables et de choix concernant la poursuite de la grossesse. À ce propos, la croyance inquiétante dans le Tout génétique n’est qu’un simple prolongement de l’eugénisme négatif puisque comme lui elle identifie le bien et le bon d’un côté et le soi biologique de l’autre. Pour ce courant de pensée, ce qui vient de moi est bon, ce qui est différent de moi est mauvais et donc doit être éliminé. Pour autant, il ne s’agit pas d’accepter passivement tous les processus naturels en admettant que « la nature a tous les droits ». C’est le médecin au cours du colloque singulier avec le patient et surtout la patiente, qui a la possibilité de prendre en compte les informations et de prendre une décision en conséquence. Avec ce que j’ai appelé « progénisme », en conjuguant procréation et génétique, on entre dans une phase entièrement inédite qui n’existait pas sous cette forme il y a cinquante ans. Avec les découvertes à venir sur le plan génétique, les connaissances médicales et scientifiques se trouveront indéfiniment modifiées, et ce phénomène de progénisme ne cessera de se confirmer dans le futur tout en préservant à mon sens la liberté de choix et du médecin et des patients. Voilà comment je perçois l’évolution de notre société.
R. P. : Cela signifie-t-il que l’activité médico-scientifique pourra parvenir à se réguler elle-même par une éthique médicale propre, face à l’accumulation des connaissances et des techniques touchant le vivant humain ?
R. F. : Je pense que l’éthique médicale fait partie d’un tout qui est la société. Les médecins doivent se plier à la réflexion de l’ensemble de la société dans laquelle ils exercent. Bien entendu, ils disposent d’une expertise dont ils peuvent faire part, mais par ailleurs ils font partie d’une société et ne constituent pas une frange à part. Le médecin doit accepter la loi de son pays et ce qu’elle autorise mais il peut aussi s’engager et lutter pour faire évoluer certains comportements, à l’image de ce que nous avons fait en France.
R. P. : C’est donc plutôt la société qui se régulerait par elle-même ?
R. F. : On observe une évolution dans la mesure où beaucoup de pratiques sont acceptées par la société alors qu’elles sont encore légalement contestables.
R. P. : Lorsque vous parlez d’engagement en faveur d’un modèle qui se rapprocherait du paradigme anglo-saxon, comment entendez-vous cet engagement ? Est-ce une nouvelle forme de participation aux affaires de la cité ?
R. F. : Oui. Les experts que nous sommes dans le domaine médical ont une voix au chapitre. Ils participent à la vie de la cité en étant consultés en tant qu’experts, non pas comme seule source d’information, mais comme acteurs parmi d’autres : les juristes, les patients, etc. De mon côté, j’interviens avant tout en tant que praticien de la procréation médicalement assistée.
R. P. : Si on tente une analyse plus conjoncturelle touchant la situation actuelle en France, sur la période de temps entre la déclaration de Lionel Jospin sur « les cellules de l’espérance »
[5] et l’examen actuel du projet de loi de bioéthique quelle est, selon vous, la tendance qui est à l’œuvre ?
R. F. : Il existe aujourd’hui une position conservatrice sur la recherche en général, prolongée par un conservatisme qui vise à préserver inconditionnellement le statut de l’embryon comme lieu sacré envers et contre tout. Cette politique est quelquefois contre-productive par rapport aux pratiques déjà existantes et prend la forme d’un refus de la réalité fondé sur la croyance en un embryon parfait porteur d’un potentiel génétique idyllique, paradisiaque. Pourtant, on ne peut ignorer les changements à venir du côté des biotechnologies, en plein développement ; il y aura mouvement. Dans une certaine mesure, je le regrette parce que le motif de ce changement ne sera pas pleinement satisfaisant puisqu’en définitive le revirement en faveur de la recherche sur les cellules souches n’aura lieu que pour des raisons économiques de marchés à conquérir et course au dépôt de brevets.
R. P. : Dans vos travaux vous invoquez l’éthique de la responsabilité de Hans Jonas mais le modifiez quelque peu. Quel modèle de responsabilité préconisez-vous ?
R. F. : Je me prononce pour une prise de responsabilité individuelle encadrée par des règles collectives. Celles-ci doivent préserver une certaine souplesse et ne pas donner lieu à des applications fixées à l’avance. Par exemple, l’Agence pour la procréation et l’embryologie prévue par l’actuel projet de loi doit faire preuve de souplesse dans l’acceptation ou le refus des projets de recherche. Mais, le simple fait qu’il existe une agence, et qu’en conséquence chacun ne puisse pas faire ce qu’il veut dans son coin, représente déjà une première forme de garantie qui ouvre ensuite la possibilité d’une évaluation et d’un contrôle a posteriori du caractère acceptable des initiatives de recherche autorisées. Cela me semble un bon élément de régulation.
R. P. : Donc, la véritable régulation se trouverait plutôt du côté de l’expertise et du principe d’évaluation, plutôt que du côté de l’organisation du débat consultatif ?
R. F. : Le recours à la consultation des citoyens, notamment à travers l’organisation des forums, me semble important mais pas décisif. Il faut se garder de faire de la fausse démocratie. Certaines avancées ne peuvent se réaliser exclusivement conformément aux voix exprimées par la majorité, même s’il convient toujours d’entendre les différentes opinions.
R. P. : Est-ce un des travers dans lequel est tombé le CCNE ?
R. F. : Non, mais la difficulté apparaît lorsqu’il subsiste un trop grand décalage entre les avis du CCNE et la pratique. En particulier, lorsqu’on opte logiquement pour une position intellectuelle qui s’exprime à la majorité, mais que de ce fait même on ne peut plus avancer. Voilà la vraie cause du malaise et des dysfonctionnements observables. En témoigne le retard pris dans le réexamen de la loi de bioéthique qui devait avoir lieu en 1999 et qui ne verra le jour qu’en 2004. Les avis du CCNE, de l’Académie de médecine, du Conseil de l’Europe, etc., doivent être entendus mais en définitive il faut qu’une décision soit prise. Or, le problème aujourd’hui résulte de la distance qui existe entre la réflexion et les exigences de la pratique. Elle aboutit en droite ligne à une forme d’esprit consensuel qui se limite au seul domaine de l’appréciation et de l’analyse.
R. P. : La question de l’embryon est-elle une occasion détournée de reposer à nouveau frais la question de la laïcité ?
R. F. : Oui, peut-être. L’embryon est un cas pour lequel la séparation de l’Église (les Églises) et de l’État n’est pas faite. C’est une sorte de dernière valeur-refuge. La question qui se pose est de savoir si, une fois posés les grands principes comme la non-commercialisation, il est nécessaire de pénétrer par le vote d’une loi dans le détail de chaque situation, ou s’il ne faut pas simplement donner un cadre général en acceptant un traitement plus pragmatique de ces questions et une plus grande capacité d’intervention des acteurs, quitte à réaliser des bilans a posteriori et à modifier en fonction de ce qui a été évalué. Ou bien on décide a priori sur la base de la foi et dans ce cas on impose, pour ensuite nécessairement contourner, et enfin aménager en fonction des cas particuliers ; ou bien on opte pour un cadre complété par une évaluation nourrie d’une culture de la prévention. C’est la voie suivie par les scientifiques anglais, qui jusqu’à présent n’ont pas commis d’impairs.
R. P. : Pour conclure sur le clonage ?
R. F. : Il est souvent reproché aux scientifiques de mettre la société au pied du mur en lui imposant le fait accompli des progrès scientifiques. Pour ce qui concerne le clonage reproductif, c’est l’inverse puisque la société nourrit déjà activement une réflexion alors que rien n’est encore au point, ni près de l’être. Or il n’existe pas de consensus en faveur de l’interdiction du clonage à l’échelle planétaire, on ne peut que le regretter. Une telle interdiction devrait à l’inverse s’accompagner d’un fort soutien aux recherches sur les cellules souches embryonnaires à condition que celles-ci soient encadrées afin que ces recherche puissent être évaluées.
Hôpital Béclère de Clamart, novembre 2003
Entretien réalisé par David Smadja
[1]
Cf. Yves Michaud (dir.),
Université de tous les savoirs, vol. 1, Paris, Odile Jacob, 2000, p. 291-301.
[2]
Loi Veil du 17 janvier 1975 sur l’interruption volontaire de grossesse.
[3]
Refusant l’application du principe abstrait d’égalité entre les hommes, P. Singer propose de lui substituer une égalité d’intérêt permettant de comparer et d’évaluer les biens les uns par rapport aux autres en fonction de leur conformité au principe « Fais ce qui accroît le bonheur et réduis la souffrance ».
Cf. Peter Singer,
Questions d’éthique pratique, Paris, Bayard, 1997.
[4]
René Frydman,
Dieu, la médecine et l’embryon,
op. cit.
[5]
Discours de présentation de l’avant-projet de loi du Premier ministre, prononcé le 28 novembre 2000 aux Journées annuelles d’éthique. Proposant d’autoriser la recherche sur l’embryon en maintenant de manière inconditionnelle l’interdiction du clonage humain, Lionel Jospin y affirmait : «
Grâce aux cellules de l’espérance, des maladies aujourd’hui incurables, connaîtront peut-être demain un traitement. Des enfants immobiles pourront enfin se déplacer, des hommes et des femmes brisés pourront enfin se redresser ».