2004
Raisons politiques
Varia
Les cousinages de plaisanterie en Afrique de l’Ouest, entre particularismes et universalismes
Etienne Smith
Etienne Smith est doctorant en science politique (pensée politique) à l’Institut d’Études Politiques de Paris au Centre d’études et de recherches internationales (CERI). Sa thèse porte, à partir du cas sénégalais, sur les cousinages de plaisanteries en Afrique de l’Ouest, leur réactualisation néo-traditionaliste actuelle dans des optiques de création de « communautés imaginées » et leur inscription dans les débats autour de l’intégration nationale et du multiculturalisme.
Il existe en Afrique de l’Ouest des cousinages de plaisanteries révélant de façon originale la tension, constitutive de la relation à l’autre, entre ethnocentrisme et tolérance, hiérarchie et conflit. À la fois confirmation « plaisante » de la différence par l’expression de stéréotypes et reconnaissance d’un trait d’union et lien de sympathie, ces relations trouvent à s’exprimer quotidiennement. Ces cousinages plaisants offrent l’exemple d’une « distance moyenne », combinant des éléments d’universalisme et de particularisme, ce qui doit nous inviter à repenser les points de passage entre ces deux concepts.
Joking relationships in West Africa illustrate in an original way the tension between ethnocentrism and tolerance, hierarchy and conflict, which lies at the core of the encounter with the “other”. These daily relationships can be read simultaneously as a confirmation of “otherness” – through the joyful expression of stereotypes – and the establishment of a sympathetic “closeness” link between joking partners, combining elements of both universalism and parochialism, which should therefore lead us to reconsider the passing points between the two concepts.
« Par un froid jour d’hiver, des porcs-épics, en compagnie, se serraient très près les uns des autres pour éviter, grâce à leur chaleur réciproque, de mourir de froid. Bientôt, cependant, ils sentirent leurs piquants réciproques, ce qui de nouveau les éloigna les uns des autres. Mais lorsque le besoin de se réchauffer les amena de nouveau à se rapprocher, ce second mal se renouvela, si bien qu’ils furent ballottés entre les deux souffrances jusqu’à ce qu’ils aient finalement trouvé une distance moyenne leur permettant de tenir au mieux
[1]. »
« Dieu le seul moment où il rit, c’est quand deux cousins plaisantent
[2]. »
Il existe dans maintes sociétés humaines un phénomène de « parentés à plaisanteries », objet d’étude fort singulier de l’anthropologie classique, qui en a donné une définition canonique : « La “parenté à plaisanteries” est une relation entre deux personnes dans laquelle l’une est autorisée par la coutume, et dans certains cas, obligée, de taquiner l’autre ou de s’en moquer ; l’autre, de son côté, ne doit pas en prendre ombrage
[3]. » Et vice-versa. Appelées à l’origine, sur des terrains nord-américains, océaniens puis africains, «
joking relationships », puis, en français, « parentés à plaisanteries
[4] », ces relations particulières à l’intérieur de la famille, de la parentèle ou du clan, ont cependant été réduites à leur
fonction.
Pour Mauss comme pour Radcliffe-Brown, les parentés à plaisanteries ne sont que l’envers des relations d’évitement et de respect dû à certaines catégories de parents, sorte de défoulement du poids de l’étiquette. Dès lors, les « coutumes d’évitement » et les « privilèges de plaisanterie » doivent être étudiés ensemble. Non pas fruit du hasard ou de l’histoire, elles doivent être justiciables d’une théorie générale et s’expliquer par les relations structurales des protagonistes de cette relation au sein du système de parenté. Pensée comme « combinaison singulière de bienveillance et d’antagonisme », de « conjonction et dissociation
[5], » « opposition et solidarité mélangées et alternées
[6] », la parenté à plaisanterie serait un exemple plus fruste des « rivalités obligatoires » à l’origine du
potlatch
[7]. « La conjonction sociale étant maintenue par l’amitié qui ne s’offense pas de l’insulte », par l’« antagonisme joué » et sa « répétition régulière », cette pratique se laisse réduire, pour Radcliffe-Brown, à sa fonction de « pacification des mœurs », corollaire social de sa fonction psychologique individuelle de « détente ». Est ainsi posée l’idée classique, déterminante pour l’intérêt savant et demi-savant pour la chose, qu’une « relation comportant l’échange d’insultes ainsi que l’obligation de ne pas les prendre au sérieux est la seule qui, au moyen de ces conflits simulés, évite les conflits réels
[8] ».
Mais ces relations existent également
entre les clans et les groupes ethniques. En toute rigueur, suivant en cela Sory Camara, il faudrait distinguer, chose que ne fait pas l’expression anglaise «
joking relationship », entre la « parenté à plaisanterie » (les partenaires de la relation sont liés par une parenté réelle) et l’« alliance à plaisanterie » (entre patronymes, entre groupes ethniques)
[9]. C’est ce second type de relations qui nous intéresse ici pour l’Afrique de l’Ouest
[10], car si les parentés à plaisanteries
stricto sensu se retrouvent sur tous les continents, cette aire des anciens empires de Ghana et du Mali est par-ticulièrement prodigue en alliances à plaisanteries entre lignages ou ethnies
[11]. Marcel Griaule, s’intéressant à « l’alliance cathartique
[12] » entre Bozo et Dogon, critique la possibilité même du comparatisme et l’accent mis par Mauss et Radcliffe-Brown sur la plaisanterie « profane » aux dépens de son caractère véritablement « sacré », soulignant les liens forts de cette pratique avec la cosmogonie dogon
[13]. Au-delà de cet exemple Dogon-Bozo, qui seul absorbe Griaule, l’interdit de mariage et le pacte de sang sont des composantes fréquemment notées des alliances à plaisanterie
[14]. De nos jours
[15] ces plaisanteries et insultes réciproques, très appréciées, sont extrêmement fréquentes, y compris en ville, et ont généralement trait à la nourriture, l’habillement, la religion, la langue, ou l’occupation de l’autre, en clair à ses pratiques culturelles (mais aussi à ses traits physiques), qui l’identifient et le stéréotypent comme « différent
[16] ».
Contrairement aux approches structuro-fonctionnalistes initiales, notre interrogation, tout en restant globale, porte moins sur les fonctions supposées de ces cousinages de plaisanteries, que sur ce qu’ils nous donnent à penser de la façon dont les catégories d’identité, d’altérité et d’appartenance sont représentées et comprises par les acteurs. Car ce que ces pratiques mettent en jeu, ce sont bien les identités des protagonistes et comment celles-ci se constituent, se négocient ou se maintiennent. Expérience de la frontière, rencontre de la proche altérité, c’est à ce titre que ces cousinages de plaisanteries nous intéressent ici
[17].
Un credo particulariste mais des identités souples
Dans le sens commun local, la substantialisation des identités ethniques est généralement la règle
[18], liée à la formulation explicite, courante et assumée de stéréotypes ethniques ou patronymiques forts, parfois omniprésents. Le « patriotisme » de la chefferie, l’insistance sur la pureté du patronyme et de la généalogie, c’est à dire sur la « supériorité » que confèrerait l’authenticité, sur l’idéal proclamé d’une identification « qui ne trompe pas » et reste pérenne, sont fréquents. La vulgate de l’enracinement est précisément indéracinable, faisant l’objet d’un véritable consensus « politico-culturellement correct » dans l’ordre du discours.
C’est pourquoi l’on est fondé à parler de
credo particulariste. Toutefois ce serait faire erreur que d’en conclure à une simple juxtaposition d’imaginaires communautaires singuliers et imperméables les uns aux autres, des isolats culturels, alors que comme l’a montré Jean-Loup Amselle, on a bien affaire à des « chaînes de sociétés », à des identifications dynamiques et politiques à de petites « nations » qui sont tout sauf des univers clos
[19]. L’enchaînement de sociétés dans les aires sénégambienne et mandé constitue une sorte de
continuum identitaire, qui permet de penser une indistinction originaire, un « socle commun de cultures qui auraient divergé
[20] ». Or ces cousinages de plaisanteries, qu’on trouve parfois entre des groupes de populations actuellement éloignées, peuvent sans doute se lire, dans certains cas, comme des vestiges de proximités passées ou de liens politiques plus anciens renvoyant aux temps de leur sujétion commune à un pouvoir politique de type impérial
[21]. Ils expliqueraient le maintien de passerelles malgré ce credo particulariste, car ils contribuent au sentiment de mobilité des individus dans la sous-région
[22] et d’intégration : « c’est une forme de socialisation parce que si moi je m’introduis dans un milieu en tant que Peul où je ne connais personne, je trouve des cousins à plaisanterie, je peux m’intégrer facilement en les tutoyant d’abord en leur disant par exemple : “vous êtes vilains”, des mots vulgaires que je ne peux dire à une personne que je ne connais pas ! Je peux tout de suite aborder la personne dans ce langage-là
[23] ». La dimension de proximité, voire d’intégration semble bien présente. Qui d’ailleurs inclut l’étranger : à celui-ci on peut donner un patronyme local qui l’insère dans une relation, parfois un véritable réseau, de cousins à plaisanterie. Le cousinage, quoiqu’il donne l’impression de figer les groupes en présence en des entités irrémédiablement différentes, voire de les instituer de façon performative en tant qu’entités, constitue une forme de pont entre certains terroirs linguistiques et culturels. On comprend dès lors pourquoi une certaine « raison ethnologique », qui est une pensée du discontinu, se représentant la région comme un « enjambement sans transitions et la dislocation des chaînes de société
[24] » n’a pas pu penser correctement ces phénomènes. Elle n’a pas suffisamment pris la mesure de ces relations latérales entre des identités qui sont moins des substances que des nœuds de communication
[25].
Esprit de clocher et tolérance
Le flou des délimitations ethniques et donc l’impossible cartographie ethnique n’empêchent cependant pas de constituer une « carte stéréotypique », car cette absence d’affiliations ethniques indubitables et définitives n’empêche pas la formulation de stéréotypes pensés, eux, comme évidents et définitifs. Une personne interrogée ne se privera pas d’énoncer des clichés sur les différents groupes ethniques et d’affirmer la nécessité d’authenticité de chacun, en dépit du continuum concrètement observable. Mais c’est ainsi qu’il faut penser l’apparente contradiction entre un discours substantialiste de la fidélité identitaire et une réalité faite d’identités vécues comme fluides. Tout se passe comme si les stéréotypes et les traits culturels « ethniques » essentialisés correspondants étaient des signifiants, des référents ethniques bien présents et circulant dans la société, évoluant parfois, fortement valorisés et idéologisés, mais souvent déconnectés de tout signifié. Il est donc difficile de les attribuer à des individus précis, si ce n’est à des personnalités ethniques imaginaires, véritables images d’Épinal : le Joola, le Sereer, le Toucouleur, le Bambara, etc. Autrement dit, grâce au contexte culturel de fluidité des identités, les différences imaginées et les stéréotypes peuvent se maintenir sans pour autant aboutir à une clôture identitaire.
Or les cousinages de plaisanteries constituent un lieu d’étude privilégié de cette conjonction de l’ethnocentrisme et de la tolérance. Non qu’ils expliquent ces stéréotypes ou la souplesse identitaire – puisque toutes les ethnies ou les patronymes ne sont pas liés par ces relations – mais ils en sont des « révélateurs », offrant tout à la fois la possibilité de marquer la différence par les stéréotypes et de jouer de ces relations pour se « mouvoir » dans l’espace social pluriethnique. En ce sens le cousinage plaisant jouerait à la fois le rôle de « garde frontière » symbolique (qui entretient la frontière
[26]) et de « passeur », qui la franchit (et s’en affranchit). Une alliance à plaisanterie entre deux groupes confirme et renforce leur existence distincte
[27] tout en aménageant un point de passage rendant impossible la complète imperméabilité entre les deux. C’est à la fois une frontière et une voie de passage, la reconnaissance conjointe du discontinu et du continu. Elle confirme l’ethnicité propre à chaque protagoniste et la relativise immédiatement, par sa mise en relation. De fait, c’est moins le contenu des stéréotypes ethniques qu’il faut « prendre au sérieux », que ces relations de cousinage plaisant. Ce cousinage est une occasion quotidienne d’entretien et d’activation des préjugés, mais il semble bien qu’aucun des deux partenaires n’est entièrement dupe des stéréotypes échangés, comme si cette canalisation singulière des stéréotypes débouchait paradoxalement sur un horizon de tolérance
[28].
Le parti d’en rire…
Plutôt que d’être combattus ou supprimés par un volontarisme universaliste visant à (re)créer un homme sans préjugés, les stéréotypes, qui font l’objet de plaisanteries, sont maintenus et en apparence renforcés, mais
en fait neutralisés de par leur caractère risible, parfois excessif
[29] et surtout leur réciprocité. Cela est perceptible dans plusieurs entretiens : les personnes interrogées, parlant des groupes ethniques ou patronymes cousins à plaisanteries, utilisent systématiquement la tournure « eux ils disent que…, nous nous disons que… ». Chaque protagoniste a conscience de son particularisme et de son point de vue assumé comme supérieur : certes l’individu s’engage, par cette relation à le voir
déréalisé par le détour de l’insulte ou de l’humour, mais il n’en demeure pas moins exprimé, voire confirmé. Autrui se voit pareillement accordé ce « droit aux préjugés » à mon encontre, à son point de vue de supériorité assumé. Les préjugés ne sont donc pas modifiés (le contraire n’aurait pas de sens puisque ces clichés alimentent l’échange en anecdotes et moqueries, c’est-à-dire en contenu), mais seulement décentrés par la moquerie : mes valeurs et préjugés sont ridicules pour mon interlocuteur. Nos valeurs, qualités, et spécificités ne se valent pas, si ce n’est dans leur
égale risibilité
[30]. Au final, l’espace social né de cette rencontre plaisante entre « cousins » ressemble à une toile dont chacun s’imagine être le centre, car chaque groupe ethnique se considère comme l’origine de cette relation de plaisanterie, et naturellement avec le beau rôle : « je » suis « le maître », l’autre étant le subordonné ou l’esclave.
[31] C’est pourquoi les dialogues entre cousins à plaisanterie fonctionnent typiquement selon le schéma suivant :
– « Eh ! mais qui va là, c’est mon esclave ! ». Réponse : « Ah ! bonjour, comment vas-tu mon esclave !
[32] ».
Ou bien :
– « Hé, l’esclave peul, comment vas-tu ? »
– « Comment vas-tu Bambara pas fini. Tu ne peux pas saluer ton maître ?
[33] »
Ou bien :
« Par exemple, entre Sereer et Joola, on dit : “Sereer esclave du Joola ou Joola esclave du Sereer”
[34] ».
ou encore :
« Il y a toujours un problème de possession en tous cas ! Chacun veut que l’autre soit esclave !
[35] ».
Bref chacun est l’esclave de l’autre, ce qui concilie le sentiment de supériorité et la réciprocité. La hiérarchie proclamée par l’autre groupe est simplement inversée. L’individu ou le groupe ethnique peut toujours se considérer comme le noyau central, l’ego-centre ou l’ethno-centre autour duquel l’autre ne fait que « tourner » : chacun est au centre de son propre point de vue, alors que, par définition, personne ne l’est.
De fait, le cousinage de plaisanterie semble créer un sentiment de « communauté », paradoxalement basé sur la reconnaissance de la différence : c’est l’identification de tel ou tel interlocuteur comme « différent », c’est-à-dire membre d’un « autre » groupe ethnique ou patronymique, porteur d’altérité, qui commande l’activation du cousinage, qui n’a de sens que si cette altérité est reconnue. S’expriment la différence (« tu es Peul, moi je suis Sereer, nous sommes donc différents »)
et le sentiment de communauté (« mais nous sommes cousins à plaisanteries
[36] ») ; la hiérarchie (« les Peuls sont nos esclaves »/ « les Sereer sont nos esclaves)
et l’égale risibilité (« mais on ne peut s’empêcher de se taquiner »). L’apparentement plaisant, le pacte de complaisance entre « co-plaisantants », est-il donc un dispositif qui révèle une certaine égalité dans la différence par le truchement de l’apparentement, sorte de connexion latérale ? Ainsi, peut-être, ces alliances à plaisanteries nous donnent à penser, non dans leur origine mais dans leur pratique actuelle, une reconnaissance de l’autre à distance moyenne entre le conflit et la hiérarchie. Alors que Louis Dumont affirme :
« Je soutiens ceci : si les avocats de la différence réclament pour elle à la fois l’égalité et la reconnaissance, ils réclament l’impossible. (…) Pour ce qui est des formes pratiques d’intégration, la plupart de celles qui viennent à l’esprit ou bien assemblent des agents égaux, identiques en principe, comme la coopération, ou bien renvoient à un tout et sont implicitement hiérarchiques, comme la division du travail (…). Il faut donc dire en gros, qu’il y a deux voies pour reconnaître en quelque façon l’Autre : la hiérarchie et le conflit (…). Le conflit a le mérite de la simplicité alors que la hiérarchie entraîne une complication semblable à celle de l’étiquette chinoise [37]. »
Ne faut-il pas penser au contraire que ces curieux cousinages de plaisanterie montrent, dans l’interaction des individus se rencontrant, des relations entre groupes relativement « égaux et différents
[38] » malgré les préjugés ? Il faut dès lors penser ces relations complexes entre les deux extrêmes de l’étiquette et du conflit, sorte de « ni guerre ni paix », qui s’accommode de l’humour.
Un universalisme « de basse altitude » ?
On peut voir dans cette non-contradiction entre fort enracinement et ouverture à l’extériorité, dans cette
pratique concrète d’une relation à l’autre basée non sur l’universalisme « classique » – c’est-à-dire l’autre « pensé » et « postulé » avant d’être « rencontré » –, mais sur le cousinage ou jumelage entre identités différentes, les bases d’un universalisme concentrique, tissant des liens au gré des rencontres concrètes avec les « voisins », qui permet la cohabitation avec autrui malgré tous ses défauts et ses bizarreries culturelles. Comme si l’interrelation latérale était première, constituant progressivement un espace social commun, par apprivoisement réciproque, plutôt qu’en posant abstraitement cet espace commun, universel et
a priori, comme lieu et condition de possibilité de la rencontre et du vivre ensemble. C’est à ce titre que les phénomènes de cousinages de plaisanteries de l’aire mandé et sénégambienne pourraient être utilement rapprochés de l’« universalisme de basse altitude » que Michael Walzer pense trouver dans une certaine tradition juive d’avant l’émancipation, en l’occurrence un « universalisme singulièrement juif », une « voix d’en bas », qui cohabite avec un « credo fortement particulariste ». En effet, dans les deux cas, malgré la présence avérée d’un tel
credo il semble que des arguments universalistes puissent être mis à jour qui reflètent la « vie concrète » des peuples en question : ce serait « l’universalisme concret, incontournable, de gens qui ne sont pas, pour ainsi dire, des universalistes de premier ordre. Et c’est dans les marches qu’il faut aller voir, dans les zones frontalières, où se produisent d’ordinaire les rencontres avec « les autres » (où elles sont également imaginées et craintes, anticipées et méditées) ». Ce que le cousinage plaisant et l’universalisme « par le bas » illustreraient dans leur concrétude, c’est « le droit international des petits peuples (…) l’égalité des petits peuples », dans le cadre d’un enchevêtrement de petites patries, d’un « monde de petites nations, dont les membres sont, pour ainsi dire, accoutumés les uns aux autres. Elles se combattent et négocient ; elles partagent une loi commune, qu’elles sont souvent tentées de violer. Non seulement leur vision de la paix inclut les autres, mais elle en accepte l’altérité ». Ainsi, le
credo particulariste envisagé en ces termes tendrait à l’acceptation du pluralisme, il serait « pour ainsi dire, une ouverture sur l’extérieur d’une perspective particulariste, (…) cette façon de reconnaître la valeur morale possible de ce que les « autres » pensent et font est un trait crucial de l’universalisme de basse altitude, lequel surgit au sein de la tradition ». Cela est envisageable, pour Walzer, dès lors que l’univers des individus ne se compose pas « comme le monde des philosophes contemporains, d’hommes et de femmes qui, d’une manière ou d’une autre, ont échappé à leur identités provinciales et transcendé leurs différences ; ils ont seulement cessé de se battre autour de questions d’identité et de différence. Nations et peuples continuent d’exister, et ce qui est éloquent, continuent à se trouver en conflit
[39] ».
On peut certes en conclure avec Walzer qu’il existe différents universalismes (celui de « haut vol » de la tradition philosophique occidentale et celui « à ras de terre » – et plus politique – des petits peuples), mais surtout, que les deux langages, universaliste et particulariste, ne sont pas aisément dissociables : l’un permet de penser l’autre et vice-versa. Ainsi, malgré des prémisses opposées (« chaîne de sociétés » pour l’un et « particularisme » pour l’autre), et un cheminement inverse (« universels particularisables » par branchements
vs « ouverture sur l’extérieur de la perspective particulariste »), tant Amselle que Walzer
[40] tentent effectivement de penser l’articulation entre particularisme et universalisme, deux concepts… cousins. En ce sens seulement, le discours du particularisme n’empêche pas l’émergence d’un horizon commun. â—†
[1]
Schopenhauer, cité par Jean-Loup Amselle,
Logiques métisses, Paris, 2
e édition, Payot & Rivages, 1998, p 45.
[2]
Père Lopi, cité dans Jacques Faton (dir.),
La parenté à plaisanterie, Bruxelles, Atelier Graphoui, 1998, p. 43.
[3]
A. R. Radcliffe-Brown, « La parenté à plaisanteries », chap. 4, dans
Structure et fonction dans la société primitive, trad. de l’anglais par Françoise et Louis Marin, Paris, Éditions de Minuit, 1968, p. 158.
[4]
C’est Mauss qui traduit « joking relationships » (R. Lowie) par « parentés à plaisanteries »,
cf. Marcel Mauss, « Parentés à plaisanteries »,
Annuaire de l’École Pratique des Hautes Études, Section des Sciences Religieuses, Paris, 1928. Version numérique par Jean-Marie Tremblay, h
http:// www. uqac. uqebec. ca/ zone30/ Classiques_des_sciencessociales/index.html, p 1-13, p 5.
[5]
A. R. Radcliffe-Brown,
Structure et fonction…,
op. cit., p. 159.
[6]
M. Mauss, « Les parentés à plaisanteries », art. cité, p 10.
[7]
Ibid., p. 12.
[8]
A. R. Radcliffe-Brown, « Note conjointe sur les parentés à plaisanteries », dans
Structure et fonction,
op. cit., p. 175-187, p. 177.
[9]
Cf. Sory Camara,
Gens de la parole. Essai sur la condition et le rôle des griots dans la société malinké, Paris, Mouton, 1975, p. 39. Nous utilisons ici l’expression « cousinage de plaisanterie » dans le sens d’« alliance à plaisanterie », afin de conserver l’idée de la parenté fictive, métaphorique, qui est ainsi instituée entre groupes socio-professionnels (« castes »), entre villages, régions, patronymes, ethnies. Il faut garder à l’esprit les entrecroisements : un groupe ethnique peut plaisanter avec un groupe socio-professionnel, un patronyme avec un groupe ethnique, etc. Elles se transmettent à la descendance.
[10]
Limitée ici aux territoires actuels, en tout ou partie, du Mali, Sénégal, Burkina Faso, Guinée, Gambie, Guinée-Bissau, mais également sud mauritanien, nord de la Côte d’Ivoire et du Ghana, frange ouest du Niger.
[11]
Mais elles existent ailleurs : des exemples d’alliances à plaisanterie au Tanganyika et en Rhodésie du Nord ont été étudiés dans les années 1940 et 1950 par les anthropologues anglo-saxons.
[12]
Cf. Marcel Griaule, « L’alliance cathartique »,
Africa, Vol. 18, 1948, p. 242-258.
[13]
En effet, de façon générale, les alliances à plaisanteries sont chose sérieuse car, dans l’esprit des protagonistes, une sanction « divine » ou « surnaturelle » attend quiconque contrevient aux règles (interdiction de verser le sang d’un cousin plaisant, devoir de médiation de dernier recours, de protection, d’entraide, etc.).
[14]
Cf. les travaux classiques de H. Labouret, D. Paulme, ou R. Pageard.
[15]
On ne peut traiter ici de l’origine de ces cousinages, mais il faut rappeler l’ambiguïté des rapports entre
institution et
pratique. Institution volontariste (ou reconstruite comme telle
a posteriori par le mythe fondateur) dans le cas du pacte de sang entre ancêtres de clans, qui est donc une « vraie » relation politique entre autorités politiques à son origine, voire même un outil diplomatique dans le Mali médiéval, mais dont l’aspect politique s’estompe avec le temps pour n’être plus qu’une pratique routinisée ; ou cousinage plaisant plus « lâche », né de la pratique d’échanges quotidiens de stéréotypes entre voisins (villages, ethnies) progressivement institutionnalisée et elle-même souvent réinterprétée en termes d’origine commune, de parenté mythique. Cousinages « par pacte » ou « par friction », anciens ou récents, sacrés ou profanes, quoi qu’il en soit, tous ces cousinages sont bien des productions
historiques et non donnés de toute éternité.
[16]
Cf. Alain Sissao,
Alliances et parentés à plaisanterie au Burkina Faso, Mécanisme de fonctionnement et avenir, Ouagadougou, Sankofa & Gurli Éditions, 2002.
[17]
Il existe une littérature anthropologique et politiste tout à fait récente (à paraître), qui, à partir de cas empiriques, souligne les transformations actuelles à l’œuvre dans les pratiques de ces cousinages et remet en cause le modèle classique.
Cf. les travaux en cours de Sten Hagberg, Brett O’Bannon, Mark Davidheiser, Dennis Galvan.
[18]
Sur les discours émiques substantialistes dans le cas du Macina, cf. Claude Fay, « “Car nous ne faisons qu’un”, Identités, équivalences, homologies au Maasina (Mali) »,
Cahiers des Sciences Humaines, Vol. 31, 1995, p. 427-456.
[19]
Jean-Loup Amselle
, Logiques métisses, op. cit., chapitres 1 à 6.
[21]
Empires (et imaginations impériales rétrospectives) de Ghana, du Mali et du Gabu notamment.
[22]
Raphaël Ndiaye, « Correspondances ethno-patronymiques et parenté plaisantante : une problématique d’intégration à large échelle »,
Environnement africain, Vol. 8, 3-4, 1992, p. 97-128.
[23]
Chanpin Mangou Racky, cité dans
La parenté à plaisanterie,
op. cit., p 45.
[24]
Cf. J.-L. Amselle,
Logiques métisses,
op. cit., p 10.
[25]
Cécile Canut propose d’aller plus loin et de voir dans les
senankuya entre patronymes mandingues une « mise en abyme de la construction de soi », « un processus de subjectivation particulier dans lequel l’hétérogénéité constitutive est affichée, donnée comme fondement essentiel du sujet. Elles dépassent alors un positionnement strictement identitaire ».
Cf. « Pouvoir, places et filiation : les
senankuya au Mali »,
Cahiers de praxématique, 38, 2002, p. 175-197, p. 193.
Cf. également J.-L. Amselle, « L’étranger dans le monde manding et en Grèce ancienne : quelques points de comparaison »,
Cahiers d’Études Africaines, 144, 1996, p. 755-762.
[26]
Cf. John Armstrong, inspiré par Fredrik Barth, qui analyse les symboles ethniques comme des «
border guards »,
Nations before nationalism, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1982, p. 8 (ici les stéréotypes ethniques sont les symboles ethniques tels que perçus par les autres).
[27]
Les interpellations quotidiennes par l’ethnonyme (« Eh, comment va le jeune Peul ? ») après les présentations déclinant le patronyme (voire par simple supputation d’après l’habillement ou la langue parlée) agissent comme des assignations sans cesse renouvelées d’identités claniques et d’ethnicités dans l’espace public de la rencontre. Nominations, positions et généalogies sont de la sorte constamment confirmées ou contestées, en tous cas confrontées et représentées, c’est-à-dire constituées comme enjeu, par une mise en scène des conditions de possibilité de l’échange. Après cette entrée en matière qui dure souvent plusieurs minutes, la discussion démarre véritablement. Cécile Canut (« Pouvoir, places et filiation : les
senankuya au Mali », art. cité, p. 180) y voit un « désaccord mis en représentation ».
[28]
Le cousinage de plaisanterie est donc à prendre en compte pour comprendre certaines réponses recueillies lors d’une de nos enquêtes au Sénégal (juillet 2003) qui, sans ce contexte de cousinage de plaisanterie, paraîtraient excessives : ainsi cette jeune élève haalpulaar qui écrit que «
les Sereer n’ont pas de cerveaux », qu’ils «
ne réfléchissent pas » et sont «
les esclaves des Haalpulaar ». Les Sereer et les Haalpulaar (Peuls et Toucouleur au Sénégal) sont cousins à plaisanteries.
[29]
Cf. l’exemple ci-dessus. Selon les cas l’on trouve des expressions telles que « sous-homme », « esclave », « singe », « âne », « chien qui aboie », « animal », « cheptel », « salopard », « voleur »… Les « insultes de mère » sont généralement bannies.
[30]
Ce serait la différence entre « plaisanter avec » l’autre (dérision réciproque et publique) qui peut fonder une interaction sociale, et « plaisanter contre » l’autre (dérision à sens unique) qui institue uniquement une hiérarchie, un «
out-group ».
[31]
La joute orale porte parfois sur l’origine même du lien : «
le Toucouleur dit que tout est venu de lui et le Sereer dit le contraire ! ».
Cf. Joseph Ndong, cité dans
La parenté à plaisanterie, op. cit., p 26. Mais chacun est conscient que dans l’autre groupe on dit exactement l’inverse… Ce qui nous importe ici, c’est donc bien que cette relation puisse exister et s’entretenir même avec l’existence de telles considérations « réciproquement ethnocentriques ».
[32]
On trouve toutefois nombre de cas où la personne interpellée en ces termes répond « tu es mon roi ! » ou « tu es mon vilain patron ! », ou « comment vas-tu mon maître ? », mais le sens de « roi », « maître » ou « patron » dans ce cas là, qui renvoie à des sujétions passées, est tellement ironique qu’il revient bien à dévaloriser l’interlocuteur. À l’époque précoloniale, des alliances à plaisanteries existaient – quel que soit le sexe – aussi bien entre hommes libres qu’entre hommes libres et gens de caste ou entre maîtres et captifs. Ces deux derniers types de relations étaient donc asymétriques. Les représentations dans les mythes d’origines de ces relations sont d’ailleurs souvent analogues aux relations aînés/ cadets, ou hommes libres/gens de caste. Mais le caractère inégalitaire a pu s’estomper avec le temps, la relation de domination/sujétion devenant elle-même l’objet central de la dérision. Vestiges de dominations ou d’antagonismes passés, ces cousinages survivent au passage de l’asymétrie à la réciprocité. Sur ce point,
cf. R. Launay, « Joking Slavery »,
Africa, Vol. 47, 1977, p. 413-422 ; Tal Tamari,
Les castes de l’Afrique occidentale. Artisans, et musiciens endogames, Nanterre, Société d’Ethnologie, 1997.
[33]
Échange entre un Dumbia « bambara » et un Sidibé « peul » à Bamako. Cité par Cécile Canut, « Pouvoir, places et filiation : les
senankuya au Mali »,
art. cité, p. 183.
[34]
Père Lopi, cité dans
La parenté à plaisanterie, op. cit., p. 43.
[35]
Safy Balde,
ibid., p. 48.
[36]
L’apparentement reconnu ne mène pas à la fusion, tout comme la différence reconnue n’implique pas une étrangeté indépassable. Dans le contexte ouest-africain où le nombre de patronymes est relativement limité, l’interpellation par le patronyme de clan (« Eh Diallo ! comment va ? »), qui d’office vous branche à un réseau d’alliances plaisantes, est un moyen terme entre l’interpellation « Monsieur Untel, Madame Untel » qui n’insiste que sur la particularité (monade individuelle, patronymes illimités), et l’interpellation « Citoyen ! » ou « Camarade ! » qui ne met l’accent que sur la communauté (individus identiques, homogénéité).
[37]
Louis Dumont,
Essais sur l’individualisme, Une perspective anthropologique sur l’idéologie moderne, Paris, Seuil, 1983, p. 260-261. Souligné dans le texte. Dumont ajoute : «
la reconnaissance de l’autre en tant qu’autre (…) je soutiens qu’une telle reconnaissance ne peut être que hiérarchique ».
[38]
Cf. le titre de l’ouvrage d’Alain Touraine,
Pourrons-nous vivre ensemble ? Égaux et différents, 1997, Paris, Fayard.
[39]
Les citations de ce passage sont extraites de : Michael Walzer, « Universalisme et valeurs juives »,
Raisons politiques, 7, 2002, p. 56-61 et p. 72-74.
[40]
Amselle envisage une « dérivation » particulariste de signifiants universalistes là où, inversement, Walzer conçoit un universalisme produit de la « réitération » d’expériences particularistes. Mais tous deux s’entendent pour penser la complémentarité entre « l’universel divin » et le « relativisme ethnique ». Cf. J.-L. Amselle,
Branchements. Anthropologie de l’universalité des cultures, Paris, Flammarion, 2001, p. 50 et 61 ; M. Walzer, « Les deux universalismes »,
Esprit, 187, déc. 1992, p. 114-133.