Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629892
192 pages

p. 171 à 188
doi: en cours

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Lectures critiques

no 13 2004/1

George L. Mosse, La révolution fasciste, Paris, les Éditions du Seuil, 2003 (1re ed., Howard Fertig, New York, 1999)

La révolution fasciste est un recueil de dix articles rédigés par le célèbre historien américain G. L. Mosse (1919-1999), parus entre 1961 et 1996 et partiellement revus, précédés d’une brève introduction et terminés par un index des noms et des thèmes. Aux yeux d’un lecteur actuel, ce livre apparaît comme un classique mais aussi comme un ouvrage en partie dépassé qui ne prend pas assez en compte l’historiographie récente [1] sur le fascisme italien et sur le nazisme qui forment les deux principaux objets d’étude de La révolution fasciste. La forme kaléidoscopique que Mosse reconnaît lui-même à son ouvrage donne le sentiment à son lecteur de pénétrer dans une pensée dense dans laquelle il éprouve parfois des difficultés à s’orienter. L’absence complète d’intertitres et surtout de transition entrent pour beaucoup dans ce sentiment. Pourtant Mosse s’en tient dans chacun de ses articles à une seule grille de lecture qui consiste à appréhender le fascisme comme mouvement culturel, c’est-à-dire comme représentation du monde et de soi, et il cherche toujours à montrer comment cette vision du monde ne produit aucune idée nouvelle mais assimile les plus familières aux hommes de l’entre-deux-guerres, puisque pour Mosse le fascisme est « la révolution fondée sur le déjà connu ».
Le premier article, Vers une théorie générale du fascisme, est le plus ambitieux du livre et sans aucun doute le plus novateur au regard de sa première parution en 1979, puisqu’il présente nombre de thèmes développés depuis par les historiens et les politologues. Mouvement de la jeunesse marquée par l’expérience à la fois banalisée et sublimée de la guerre, la vision du monde des fascistes repose sur « un mythe ramasse-tout qui s’efforce de coopter tout ce qui avait pu séduire les gens au 19e et au début du 20e : romantisme, libéralisme et socialisme ainsi que darwinisme et technologie moderne ». Tous les éléments que le fascisme emprunte à ces différentes idéologies sont instrumentalisés au service d’une attitude face à la vie reposant sur le sentiment d’appartenance à une communauté nationale prétendument naturelle – et donc authentique – enracinée dans le passé. Cette mise en relation entre les cultures politiques nationaliste et fasciste a longtemps été réalisée superficiellement ou sur un mode polémique alors qu’elle n’a cessé d’être mise en évidence par l’historiographie postérieure à la parution de cet article ; article qui se termine d’ailleurs par un appel prémonitoire, formulé avec beaucoup de tact intellectuel, à la vigilance face au nationalisme, « cette force essentielle qui rendit possible le fascisme à l’origine, non seulement subsiste mais se consolide et demeure la principale force d’intégration chez les peuples et dans les nations ». L’autre des grands mérites de cet essai est de rappeler, sur un mode scientifique exempt de toute arrière pensée politique, les points communs mais aussi les différences entre nazisme allemand et fascisme italien. Mosse l’illustre dans un bref article de 1996, consacré à quelques réflexions sur l’esthétique et la société fascistes.
La propagande et la terreur sont des éléments insuffisants pour comprendre le consensus dont ont bénéficié en leur temps les fascismes allemand et italien. Le recours par les fascistes à l’art au service d’une transformation de la politique en religion civile n’en signifie pas moins que l’esthétique fasciste n’invente rien mais fait siens les critères de la beauté les plus couramment partagés par les opinions publiques de l’entre-deux-guerres. Néanmoins le fascisme italien fit preuve par rapport à l’architecture ou à la place de la femme – pour se limiter à ces deux exemples- de plus de souplesse que le nazisme profondément influencé par l’idéologie völkisch.
Dans la Weltanschauung du fascisme le racisme joue un rôle déterminant. Dans Racisme et nationalisme (1995), l’historien américain démontre comment le racisme, en tant que conception du monde cohérente, fermée sur elle-même et imperméable au doute, apporte un surcroît de substance au nationalisme. Il lui fournit en particulier le type idéal en même temps que l’idéal-type de l’homme supérieur à promouvoir et à défendre et définit dans un mouvement normatif, si bien analysé par G. Canguilhem, le contre-type de l’homme inférieur (l’étranger, le malade, l’homosexuel, l’asocial, le juif…) qu’il faut quant à lui repousser, mettre à l’écart, exterminer.
L’étude suivante publiée en 1989 s’intéresse aux rapports entre Le fascisme et la Révolution française. Si dans l’Allemagne nazie le mouvement révolutionnaire français n’a pas été une source importante d’inspiration, il l’a été pour les fascismes italien et français. Certes Mosse ne cherche pas à établir un lien direct entre la Révolution française et la pratique et l’idéologie fascistes mais à mettre en lumière que « certains fascismes montrèrent presque malgré eux, une continuité d’esprit avec la Révolution française » et particulièrement avec la dictature jacobine. Il insiste en particulier sur les fêtes révolutionnaires [2] qui font entrer les sociétés européennes dans l’ère de la politique de nationalisation des masses. La fascination pour la mort, le recours au culte des martyrs et l’intérêt pour la jeunesse sont les principaux éléments de cette nouvelle politique des masses déjà entreprise par les révolutionnaires français et reprise mutatis mutandis par les fascistes.
Il est beaucoup plus difficile de dégager les idées centrales de l’essai suivant consacré à l’examen des relations entre Le fascisme et les intellectuels car cet article publié en 1968 est avant tout une collection d’analyses intéressantes mais disparates, conduites auteur par auteur. Enclin à décrire la nation en termes esthétiques, le fascisme ne pouvait que séduire des intellectuels. Mais la principale raison qui pousse nombre d’entre eux à adhérer à l’utopie fasciste fut leur perception du présent comme une époque placée sous le signe de la décadence et d’autre part leur volonté de concilier la nature profonde, ancestrale, archaïque de l’homme avec la technologie moderne (Mosse emprunte cette dernière analyse à Walter Benjamin). Enfin ces intellectuels furent souvent déçus lorsque mouvement fasciste révolutionnaire se transforma en un régime qui s’embourba dans les valeurs bourgeoises qu’il était censé combattre.
L’article suivant – le plus ancien de ce recueil – consacré aux origines occultes du national-socialisme met en lumière un aspect encore assez peu connu du nazisme. Avec beaucoup d’érudition, Mosse passe en revue les thèses des principaux artisans d’une vision romantique et occulte du monde durant la seconde moitié du 19e siècle, parmi lesquels Julius Langbehn (1851-1907). Pour ces penseurs les Allemands devaient reconnaître que leur âme profonde et véritable était l’expression de l’esprit du cosmos et de la nature et plus concrètement, si l’on peut dire, l’expression de l’esprit de leurs ancêtres authentiquement germains et aryens ! Si la réaction contre le positivisme et le rationalisme s’affirma dans tous les pays européens, aucun d’entre eux ne connut autant que l’Allemagne impériale ce mélange de romantisme et d’occulte s’accompagnant d’un éloge aussi marqué pour la race aryenne. À la lecture de ces pages de Mosse, on ne peut s’empêcher de penser au succès du « mage » Hanussen durant la République de Weimar. Toutes ces théories fumeuses visant « la reconquête de l’inconscient, en réaction contre les idéologies positivistes dominantes » influencèrent directement Hitler et posèrent « une partie des fondations de la forme allemande de dictature du 20e siècle ».
Écrit en 1980, le fascisme et l’avant-garde étudie la capacité de l’idéologie fasciste à combiner l’avant garde technologique et technocratique avec le passé national (le fascisme italien y parvient mieux que le nazisme). L’exaltation récurrente de la figure de l’aviateur comme chevalier du ciel témoigne bien de cette association. Mais cette tentative d’assimilation entre modernité et tradition n’a jamais été réellement concluante. Ainsi la figure de l’homme nouveau voulu par les fascistes s’inscrit ni plus ni moins dans la continuité du stéréotype fabriqué par l’idéologie nationaliste du 19e siècle. Alors que cet homme nouveau était censé incarner l’opposé du bourgeois intellectualisant, il finit très rapidement par représenter « la respectabilité, la domination et l’ordre bourgeois ».
La révolution fasciste (1976) éclaire un phénomène peu étudié : la Kampfbühne ou théâtre polémique nazi. En parallèle avec le théâtre de masse en plein air (Thingspiel) diffusant l’idéologie völkisch, la Kampfbühne est l’autre tentative des nazis pour mettre l’art dramatique au service de leur cause. Ce genre « artistique » débute en 1926 et perdure jusqu’à la fin du régime. Des troupes amateurs composées de membres de la SA ou de la Jeunesse hitlérienne délivrent dans les villes et surtout dans les villages des messages politiques principalement antisocialistes et antisémites au moyen de saynètes à l’intrigue simpliste : un SA a été tué, son meurtrier, un communiste, est arrêté, il a dans ses poches une grosse somme d’argent et l’adresse d’un juif, son commanditaire, qui sera à son tour arrêté puis assassiné. Le caractère simpliste et grossier de cette histoire prouve qu’une utilisation d’effets scéniques parfois modernes ne parvient pas à masquer le niveau lamentable de la conscience historique des nazis.
Les deux derniers articles envisagent les rapports entre la sexualité et le fascisme. Le premier d’entre eux est une brève étude publiée en 1988 sur l’homosexualité et le fascisme français et plus précisément sur les collaborateurs français ouvertement homosexuels ou partageant une sensibilité homoérotique. Les cultes du corps masculin, de l’amitié virile et de la jeunesse, très développés dans le fascisme, ne pouvaient que séduire de nombreux homosexuels. Mais pour Mosse les fascistes français sont surtout fascinés par l’idéal du Männerbund, cette amitié masculine qui exalte « l’éros mâle et l’amour partagé de la vie » et qui signifiait « surtout la subordination de tous les individus à des idéaux communs qui devaient être mis en pratique ».
Dans le dernier article (1990) de ce recueil, l’auteur se livre à une comparaison entre l’Exposition de l’Art Dégénéré et celle de l’Art Allemand, toutes deux de 1937, qui le confirme dans l’idée que l’esthétique nazie défend un idéal de beauté sans sensualité. L’appropriation de l’art néoromantique et néoclassique par l’esthétique nazie ne reflète pas simplement le goût de peintre raté d’Hitler mais la volonté de choisir une forme de beauté dont la respectabilité garantisse « la sécurité, l’ordre, la préservation des valeurs » et tienne « en lisières le chaos qui semblait menacer la société ». Belle illustration du fascisme comme « révolution fondée sur le déjà connu » ! Même la nudité des statues masculines d’Arno Breker ne pose pas problème puisqu’elle correspond aux canons de la beauté grecque et que le corps sculpté est un objet de culte et non de désir.
En présentant le fascisme comme une religion civile et un mouvement culturel attractif en mesure de séduire les masses pour les mobiliser, l’œuvre de Mosse a joué un rôle important dans le dépassement du courant de pensée issu de l’antifascisme qui insistait pour sa part sur la propagande et la terreur comme seuls éléments constitutifs du fascisme italien et du nazisme (Mosse au demeurant n’entend pas les nier). Mais tous les débats depuis plus de vingt ans autour du thème de l’adhésion consensuelle au fascisme montrent qu’une herméneutique du fascisme comme phénomène culturel est désormais largement admise. Aussi la publication de La révolution fasciste ne bouleverse ni ne renouvelle une tradition historiographique désormais solidement implantée et toujours féconde. Cet ouvrage doit néanmoins être lu et étudié avec le plus grand soin parce qu’il constitue une étape importante de ce courant historiographique et que son auteur nous éclaire avec un grand esprit de finesse sur des aspects encore peu connus de cette révolution fasciste.
Jean-Yves Frétigné
Agrégé d’histoire
Docteur en histoire de l’IEP de Paris
Membre de l’École française de Rome (1998-2001)

Paul-André Rosental, L’intelligence démographique. Sciences et politiques des populations en France (1930-1960), Paris, Odile Jacob, 2003.

L’idée même de démographie est aujourd’hui l’objet de vives polémiques. Reprenant l’analyse foucaldienne de la naissance des sciences sociales, les critiques font de cette discipline l’expression par excellence d’un État moderne aux tendances totalitaires. En France, le débat se focalise sur l’héritage, pour le moins controversé, de la Fondation française pour l’étude des problèmes humains, plus connue sous le nom de son fondateur, Alexis Carrel. Pur produit du régime de Vichy, cette institution a mené une politique de recherche fondamentalement eugéniste mêlant sciences sociales et biologie. L’INED (Institut national d’études démographiques), qui lui a succédé officiellement en octobre 1945, aurait perpétué une tradition et des raisonnements vichystes. C’est la honte de ces origines sulfureuses que ses adversaires renvoient aux tenants scientistes de l’utilité sociale de la démographie.
L’ouvrage de Paul-André Rosental invite à dépasser cette opposition stérile en analysant, grâce aux archives inédites de l’INED, les « sciences et politiques des populations en France entre 1930 et 1960 ». Ce déplacement sémantique de « démographie » à « populations » est fondamental. À l’encontre des anachronismes militants, l’auteur refuse l’amalgame entre ces deux notions et reconstitue la spécificité historique du développement d’une problématique démographique. Il ne propose donc pas une analyse linéaire des conflits internes à une discipline préconstituée, mais cherche à comprendre l’élaboration concomitante de théories et d’arrangements institutionnels influencée par la demande d’outils de gestion des « politiques des populations ».
La méthode de recherche consiste à délimiter l’évolution du milieu spécifique où se sont formées ces problématiques. Un suivi biographique et bibliographique des acteurs permet de comprendre leurs déterminations relationnelles, leur perception des possibles à un moment donné. Ainsi, au-delà de la continuité ou de la rupture apparente dans les discours et les constructions institutionnelles, sont montrées la dimension stratégique des positionnements individuels et la contingence des résultats obtenus.
Cette démarche permet de saisir dans toute sa complexité la définition progressive par l’État d’un espace d’action pour les « politiques des populations » entre 1938 et 1945.
L’analyse de la création et des actions du Haut Comité pour la population, juste avant la seconde guerre mondiale, révèle les difficultés de définition de ce type de politiques à la fin de la Troisième République. Aux querelles plus ou moins marquées entre associations natalistes et familialistes s’ajoute un problème essentiel de coordination administrative. Paul-André Rosental, reprenant les analyses des historiens de l’État [3], montre bien la difficulté de mise en cohérence de l’action des ministères par la présidence du Conseil. La multiplication anarchique des instances d’études et de régulation entraîne un flou presque total dans la définition de leurs compétences respectives. Dans ce contexte de désorganisation et de concurrence institutionnelle, malgré un large consensus politique sur la nécessité d’améliorer la natalité française, les mesures prises ne constituent pas une politique globale et cohérente. Elles ont un caractère essentiellement répressif et concernent principalement la lutte contre l’avortement. Cependant, leurs mises en place initient, dans ce domaine, la coopération entre hauts fonctionnaires et hommes politiques. Les relations établies seront fondamentales pour le développement des « politiques des populations ». On retrouve ainsi tout au long du livre le parcours minutieusement analysé de personnalités telles que Georges Pernot, Alexandre Landry ou encore Jacques Doublet. Dans la même optique, l’auteur prend le contre-pied des analyses sensationnalistes de la période vichyste. Le rôle donné à la famille en tant que socle d’une réorganisation juridique de grande ampleur n’a pas conduit à une redéfinition durable de l’objet « population ». L’importance de la création de la Fondation Carrel n’est pas à négliger mais son action, en tant qu’institution, ne détermine pas véritablement les approches ultérieures. Cette organisation doit être analysée comme un creuset ayant permis la rencontre de toutes les personnalités intéressées par le sujet. Dans ce cadre, les réseaux établis avant la guerre se sont modifiés, élargis et ont intégré une composante recherche plus élaborée qu’auparavant. C’est donc à travers l’étude de ces liens que l’on peut comprendre la filiation entre la Fondation et l’INED.
Au sortir de la guerre, la nature de la cristallisation institutionnelle de l’objet « population » n’est donc pas encore déterminée. Elle se forge dans un laps de temps relativement court, entre août 1944 et fin novembre 1945. Des projets politiques concurrents s’affrontent alors autour de la redéfinition des politiques sociales. Plus qu’une volonté politique claire, l’inflation institutionnelle de cette période exprime l’hésitation face aux mesures à prendre. Elle correspond à la nécessité de ménager les sensibilités différentes d’un Gouvernement provisoire divisé. Cependant, le sentiment d’une « urgence démographique » est largement partagé. La France a besoin de main-d’œuvre pour la Reconstruction. Il est donc nécessaire de favoriser la natalité et d’organiser, à court terme, une immigration de masse. L’importance de la définition d’outils de gestion des populations est de plus en plus reconnue, mais la création d’un Institut de recherche indépendant n’apparaît pas encore comme une évidence. C’est surtout l’influence d’Alfred Sauvy qui permet finalement la création et le développement de l’INED. Au sein des multiples réseaux dans lesquels il est inséré, Sauvy adapte son discours afin de mettre en valeur la spécificité de l’étude de l’objet « population ». Avec la collaboration du comité scientifique de l’Institut nouvellement créé, il définit ce que Paul-André Rosental appelle une « intelligence démographique [4] », c’est-à-dire la recherche d’une distance optimale entre « science » et « action » favorisant la transposition rapide des méthodes et des résultats entre les sphères scientifiques et politico-administratives. Les chercheurs de l’INED ont réussi à mener conjointement une recherche théorique de haut niveau et une expertise spécifique mise au service du développement de l’État providence. Ils participent ainsi aux recherches abstraites liées à l’avènement de la « démographie analytique », initiée par l’Américain Alfred Lotka, tout en travaillant à la construction d’indicateurs permettant à l’État français d’établir une véritable politique des populations. Louis Henry et ses collègues de la section « Démographie » sont ainsi amenés à s’interroger sur la réalité du baby boom de l’après-guerre. Dans ce contexte particulier, ils réussissent à renouveler l’utilisation de l’histoire des populations en faisant de l’époque moderne le terrain privilégié des expériences d’une démographie en quête de mesure de la « fécondité naturelle ». Les méthodes de la « démographie historique » doivent permettre l’accès à des données fiables concernant les populations non contraceptrices. Alors que les experts s’interrogent au niveau international sur une possible « transition démographique » des pays du Tiers Monde, l’analyse du passé peut aider à la compréhension de l’évolution de ces populations. Ce modèle va alors acquérir une renommée internationale relayée par les réseaux scientifiques des grandes fondations américaines et des organisations internationales telles que l’ONU avec sa division « Population ». Ainsi, au début des années 1960, l’INED réussit à se créer une place à part au sein de la recherche française et à acquérir une envergure internationale.
Paul-André Rosental arrête son étude à l’orée de ce qui est décrit par certains comme l’âge d’or de la démographie française. Cependant, son livre ne ressemble en rien à la description d’une success story. Il évite les écueils de l’anachronisme et de l’histoire jugée. La méthode adoptée montre les hésitations des acteurs et le côté aléatoire des développements institutionnels. Elle autorise l’appréhension de la dimension stratégique des discours sans excuser une rhétorique aux relents souvent eugénistes et racistes. Le refus d’un a priori moralisateur permet de rendre la complexité du développement historique de l’étude de l’objet « population ». L’analyse de l’évolution du fonctionnement des relations personnelles et institutionnelles au sein de ce milieu mouvant donne toute sa richesse à ce livre.
C’est pourquoi, au lieu de formuler une critique méthodologique, je voudrais souligner, en conclusion, le caractère inachevé du chemin parcouru sur certaines pistes tracées par cet ouvrage foisonnant. L’effet structurant des institutions internationales et des fondations américaines dans le développement de la démographie en France est seulement esquissé. Si le lecteur en comprend l’importance dans la diffusion des théories, il n’en saisit pas toutes les modalités d’action. Mais, plus globalement, le choix de la limite chronologique est un peu frustrant. Un développement consacré aux critiques de la « démographie historique » et à leurs liens idéologiques avec la difficulté actuelle à concevoir des politiques sociales respectueuses du développement personnel des individus aurait permis une jonction passionnante entre passé et présent. Le souci d’éviter la polémique et la volonté de conserver l’homogénéité des sources utilisées ont très sûrement présidé à ce choix. Permettons-nous seulement d’espérer que ce sera l’objet d’un prochain livre aussi stimulant que celui-ci.
Thomas Cayet
Département d’histoire
Institut universitaire européen
Florence

Olivier Ihl, Martine Kaluszynski, Gilles Pollet (dir.), Les sciences de gouvernement, Paris, Economica, 2003.

Cet ouvrage collectif est issu d’un colloque sur La formation des sciences de gouvernement en Europe, 19e et 20e siècles organisé à Grenoble en novembre 2000. Les trois responsables de la publication ont rédigé en commun l’introduction alors que les chapitres sont issus de contributions de douze autres chercheurs. L’introduction, « pour une socio-histoire des sciences de gouvernement » se présente comme l’explicitation et la revendication d’un nouveau champ de recherche, dont les différentes contributions seraient une première exploration. Mais si ce schéma est classique pour une publication collective, force est de constater qu’il ne fonctionne pas dans ce cas précis. On cherche vainement, dans l’introduction, une formulation précise de l’objet spécifique de ce champ de recherche, et plusieurs relectures ne parviennent pas à dissiper le flou. La lecture des différents chapitres, qui abordent des questions, des objets et des périodes très variés, renforce encore cette impression. De quoi exactement parle-t-on ? Dans la mesure où il ne saurait être question dans ce bref compte rendu d’aborder précisément tous les articles, on s’interrogera, en dialoguant avec l’ouvrage, sur la pertinence de cette expression de « sciences de gouvernement ».
L’introduction rappelle que l’expression apparaît au 18e siècle et qu’elle est largement popularisée avec la parution, en 1792, de l’ouvrage du comte Guiseppe Gorani intitulé Recherches sur la science de gouvernement. L’emploi de l’expression participe donc d’une revendication de scientificité et s’inscrit dans le mouvement de la modernité, qui voit la réflexion politique délaisser, progressivement et en partie, les spéculations métaphysiques ou morales au profit d’une réflexion instrumentale sur les outils et les techniques de l’action publique. À ce niveau de généralité, et de manière en partie métaphorique, on peut donc bien affirmer que l’on passe de l’« art de gouvernement » à la « science de gouvernement ». Seulement, si l’on souhaite donner à ces concepts une dimension opératoire pour une « socio-histoire », il faut dépasser ce niveau de généralité et leur donner une définition précise. Peut-être parce qu’ils ont souhaité réunir des contributions portant sur des périodes très hétérogènes, allant du 18e siècle (Peter Becker, « Joseph von Sonnenfels et la création d’une chaire de prose bureaucratique à Vienne à la fin du 18e siècle ») à l’actualité immédiate (Jean-Pierre Chanteau, « L’économie, une science de gouvernement ? La construction des délocalisations comme référent des politiques économiques ») les responsables de l’ouvrage n’ont pas fait ce travail. Or qu’y a-t-il de commun entre la « science » du 18e siècle et la science contemporaine ? Rappelons que les Lumières ont tendance à qualifier de science tout discours qui revendique la certitude de l’investigation rationnelle par opposition à l’opinion ou à la croyance. Pour Hegel encore, la philosophie est la science comme en témoigne sa Wissenschaft der Logik (1812-1816) ou son Enzyklopädie der philosophischen Wissenschaften (1817). Cette science-là a peu en commun avec les savoirs institutionnalisés et enserrés dans des méthodologies exigeantes de la science contemporaine. Gagne-t-on à brouiller ces distinctions en replaçant dans un continuum ces réalités diverses ?
La lecture de l’ouvrage amène à répondre par la négative. L’intérêt certain des contributions ne parvient pas à faire oublier que l’hypothétique identité de leur objet ou du moins de leur thématique n’est jamais justifiée. Les auteurs s’en expliquent : « Plutôt que de tenter de donner une définition de la notion, il nous apparaît plus heuristique d’analyser, dans leur contexte même d’énonciation, les processus de production des faits scientifiques comme des critères de scientificité qui les fondent ». Mais sans une telle « définition de la notion », comment distinguer ce qui est de la science et ce qui n’en est pas ? L’introduction n’apporte pas de réponse. L’hétérogénéité des chapitres révèle la réponse implicite : tout ce qui se revendique comme science peut être considéré comme tel. Mais, procéder de la sorte, c’est courir le risque de se laisser diriger voire piéger par les discours mêmes que l’on souhaite étudier. Or, on ne peut pas sans reste mettre sur le même plan, qui plus est sans aucune forme de justification, un discours utopique assez typique des Lumières allemandes sur la création d’un théâtre national à visée éducative (Pascale Laborier, « Sciences camérales et réformes du théâtre dans l’Allemagne du 18e siècle) et la science économique contemporaine confrontée à la question des délocalisations (Jean-Pierre Chanteau, art. cité), sous le seul prétexte que tous deux prétendent être de la science. Peut-être y a-t-il un sens à confronter ces deux types de discours. Encore faudrait-il nous le montrer. Certes, on ne peut faire grief aux auteurs de ne pas avoir résolu en quelques lignes introductives l’épineux problème de la définition de la science. Mais au moins auraient-ils pu proposer une typologie des revendications de scientificité plus éclairante.
L’absence de cette mise en ordre est d’autant plus regrettable qu’il est assez facile de classer les différentes contributions en fonction de leur apport propre. Les deux articles déjà cités sur l’Allemagne rendent compte de l’aspiration rationaliste au « bon gouvernement » propre au caméralisme allemand. Deux autres articles (Nathalie Dompnier, « Le laboratoire de la Chambre des députés. D’une somme de savoir-faire à une “science électorale” (1870-1958) » et Didier Georgakakis, « Le gouvernement des esprits. Concurrence internationale, comparatisme et développement de la propagande étrangère en Europe (1917-1940) ») rendent compte de la manière dont des institutions ont développé sur le mode du bricolage des savoirs relativement techniques pour servir leurs fins, et ce à l’écart des savoirs scientifiques institutionnels. Deux autres articles, plus proches de l’histoire intellectuelle, nous montrent comment la connaissance à visée scientifique peut être un enjeu politique (Philippe Veitl, « Pour une géologie des opinions. André Siegfried et la « science » des cartes » et Véronique Dimier, « La « science » coloniale en Angleterre et en France. Une arme dans les relations internationales »). Deux autres chapitres (Jean-Noël Retière, « L’ingénieur et le préfet. Prévoir la crue de la Loire (1846-1936) » et Frédéric Bardet, « De la territorialité des sciences de gouvernement. L’installation des directions régionales de la Statistique ») font la micro-histoire de l’usage de savoirs techniques scientifiques par des administrations. Ces huit articles montrent l’ambivalence de la rationalité moderne, sous des formes très diverses et pas nécessairement scientifiques, dans son rapport au politique : à la fois auxiliaire de l’aspiration au « bon gouvernement » et outil au service des gouvernants dans leur tentative de contrôle de la société. Cette ambivalence est aujourd’hui bien connue, et recoupe l’opposition entre une lecture habermassienne du rôle libérateur de la rationalité moderne et une lecture foucaldienne des effets liberticides de la rationalisation moderne du politique. Sur ce terrain déjà largement balisé, on ne voit pas bien l’intérêt de coller l’expression « sciences de gouvernement » à des expériences, des revendications et de processus très hétérogènes.
Cette expression se justifie mieux dans trois autres chapitres qui constituent, de ce fait, le principal apport théorique du livre. Les textes de Marc Millet (« La fabrique de la loi. Les usages de la légistique sous la IIIe République (1902-1914) »), d’Antoine Vauchez (« La naissance d’une sociologie du droit et de l’institution judiciaire dans l’Italie des années 1960 ») et de Jean-Pierre Le Bourhis (« Quadriller le territoire. La cartographie au service de l’action publique contre les risques naturels »), traitent des interactions entre des sciences sociales instituées, ou en voie d’institutionnalisation, et des administrations. L’intérêt de ces trois chapitres est notamment de recentrer l’analyse sur des processus concrets et de montrer qu’il n’y a aucune fatalité dans la montée en puissance des « sciences de gouvernement », mais qu’au contraire c’est toujours au terme d’interactions contingentes qu’une science peut éventuellement s’institutionnaliser comme telle.
Marc Millet décrit les revendications de la Société d’études législatives créées en 1902. Celle-ci, déplorant la piètre qualité du travail législatif (déjà !) souhaitait être associée au travail préparatoire. Elle parviendra à ses fins, ce qui donne lieu, finalement, à une sorte de « transaction » : servir le politique c’est aussi consacrer la « science juridique » et l’ériger en pierre angulaire du travail législatif. Mais cela n’a pas été sans résistance, ce qui peut se comprendre, puisque comme le note l’auteur, « la promotion du “légistique” en définissant l’action politique par le droit contribue à enfermer le politique dans la rationalité juridique [5] ». Autrement dit, la formation relativement autonome d’une science juridique permet finalement à celle-ci d’imposer au politique sa rationalité propre. L’article d’Antoine Vauchez sur les rapports entre la sociologie du droit et l’institution judiciaire dans l’Italie des années soixante révèle des processus différents. Là, la demande sociale, à l’intersection du politique et de l’institution judiciaire, d’un savoir sociologique précède l’existence d’une discipline constituée. Mais en retour, l’institutionnalisation d’une sociologie au service du droit au sein du CNDPS (Centre national de défense et de prévention sociale), permet à cette sociologie de s’affirmer par rapport aux disciplines connexes. « La formation de ce nouveau registre d’intelligibilité est indissociable de la dynamique de consolidation réciproque où se forgent tout à la fois une nouvelle figure du juge comme « expert de la vie sociale » et une nouvelle discipline universitaire, la sociologie du droit. D’une part, les magistrats (…), légitimés du fait de cette collaboration à invoquer une expertise sociologique sur l’institution judiciaire, participent à la promotion d’une nouvelle définition de l’excellence judiciaire fondée notamment sur la maîtrise des outils des sciences sociales. D’autre part, dans le contexte de compétitions interdisciplinaires et de luttes pour la définition légitime de la sociologie et de ses porte-parole, cette rencontre entre magistrats et sociologues du droit permet de fonder socialement leur prétention à constituer un savoir utile pour réformer (…), et leur offre la possibilité de définir et de discipliner à leur profit la « nébuleuse sociologique » du début des années 1960 [6]. » Finalement, l’analyse des usages du savoir cartographique par Jean-Pierre Le Bourhis révèle une troisième configuration. Ici la science ne suffit pas à légitimer le recours à la carte, car celle-ci, surtout si elle met en évidence des risques liés à certaines implantations en zone inondable, par exemple, s’oppose à des intérêts acquis. L’auteur récuse donc un « effet de science » légitimant, sans autre précision. « Dans ces situations, la légitimité des énoncés administratifs doit se construire au cours des interactions entre les techniciens et leurs publics [7]. » En fait, pour légitimer l’usage administratif des cartes, ses promoteurs doivent plutôt masquer le caractère scientifique du travail qui a abouti à leur réalisation. Précisément parce qu’il est scientifique, ce travail se fonde sur des hypothèses, et mettre cela en évidence, c’est laisser planer un doute sur le travail produit. C’est donc en naturalisant ses énoncés que la science se légitime. À rebours d’interprétations faciles, l’auteur suggère ainsi que le domaine scientifique, en tant qu’il est scientifique, c’est-à-dire « falsifiable » dirait Popper, est en tension avec le domaine politique. L’un produit de l’hypothétique, l’autre recherche de la certitude.
Le grand intérêt de ces trois articles est donc, loin des interprétations englobantes sur les logiques complémentaires de « la science » et « du politique » à l’époque moderne, de nous montrer la contingence de leurs interactions. Si un savoir constitué s’institutionnalise et gagne une légitimité pour conseiller le prince, c’est parce qu’il y a des acteurs qui en font la promotion – les « savants » – et d’autres – les politiques – dont elle sert les objectifs. Encore est-ce déjà là trop généraliser, puisque comme nous l’avons vu, il existe des configurations très hétérogènes. Ainsi restreint à l’étude des interactions entre les sciences humaines et sociales et les administrations dans leurs formes contemporaines, le thème de l’étude des « sciences de gouvernement » semble indéniablement plus porteur.
Alexis Dalem
Institut d’Études Politiques de Paris
Cycle de Pensée politique
 
NOTES
 
[1] De manière assez surprenante en 1999 (date de l’introduction), après le renouveau de l’histoire politique dans les années 1980, Mosse affirme que « les historiens avaient tendance à rechercher une clef unique pour percer les secrets du fascisme » et que « le plus souvent ils choisissaient comme explication de son ascension et de ses victoires l’évolution des structures sociales ou les changements économiques » (p. 7).
[2] Dont l’étude l’a rendu célèbre, avec la publication en 1975 de The Nationalization of the Masses.
[3] L’auteur s’inspire notamment de Pierre Rosanvallon, L’État en France : de 1789 à nos jours, Paris, Le Seuil, 1990 ; Patrick Weil, Qu’est-ce qu’un Français ? Histoire de la nationalité française depuis la Révolution, Paris, Grasset, 2002 et Alain Chatriot, La démocratie sociale à la française. L’expérience du Conseil national économique : 1924-1940, Paris, La Découverte, 2002.
[4] Cette définition qui reflète la démarche générale adoptée est largement inspirée par les développements récents de la sociologie et de l’histoire des sciences. Cf., notamment, Theodore Porter, The Rise of Statistical Thinking, 1820-1900, Princeton, Princeton University Press, 1986.
[5] P. 134.
[6] P. 153.
[7] P. 165.
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De manière assez surprenante en 1999 (date de l’introductio...
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Dont l’étude l’a rendu célèbre, avec la publication en 1975...
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L’auteur s’inspire notamment de Pierre Rosanvallon, L’État ...
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Cette définition qui reflète la démarche générale adoptée e...
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