Raisons politiques 2004/1
Raisons politiques
2004/1 (no 13)
192 pages
Editeur
I.S.B.N. 2724629892
DOI 10.3917/rai.013.0037
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Dossier

Vous consultezLes guerres américaines dans l’après-guerre froide. Entre intérêt national et affirmation identitaire

AuteurThomas Lindemann du même auteur

Thomas Lindemann est Maître de conférences à l’Universite de Toulouse I, chargé de recherches au Centre Morris Janowitz de l’Institut d’Études politiques de Toulouse. Il a publié, à la RFSP, « Les néo-idéalistes et l’étude de la guerre » (juin 2000), et « Faire la guerre, mais laquelle ? Les institutions militaires des États-Unis entre identités bureaucratiques et préférences stratégiques », oct. 2003). Les doctrines darwiniennes et la guerre de 14 (Economica, 2001), Il a dirigé, avec Michel-Louis Martin, Les militaires et la guerre (à paraître chez L’Harmattan).

1 En possession d’une position hégémonique incontestée, les États-Unis ont mené quatre guerres inter-étatiques majeures depuis l’effondrement de l’Union Soviétique, les deux guerres contre l’Irak (celle de 1991 et celle de 2003), celle contre la Serbie (1999) et celle contre l’État taliban (2001-2002). En outre, ils ont recouru à la force en Somalie (1992-1993), en Bosnie (1995) et menacé d’intervenir en Haïti (1996). Contrairement à de nombreuses prophéties insistant sur l’existence d’interdépendances multiples conduisant à la disparition progressive des conflits armés classiques[1] [1] Voir par exemple, Richard N.  Rosecrance, The Rise of the...
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, la guerre inter-étatique est donc loin d’être morte.

2 Selon les interprétations les plus courantes, d’inspiration plus ou moins explicitement réaliste, ces guerres reflètent avant tout les intérêts sécuritaires, économiques ou hégémoniques d’une superpuissance[2] [2] Anne-Marie Le Gloannec, « Y-a-t-il une pensée stratégique...
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. Dans cette perspective, les conflits armés traduisent la rationalité unique d’un acteur calculant consciemment les coûts et les bénéfices de ses interventions militaires[3] [3] Bruce Bueno de Mesquita, The War Trap, New Haven, Yale University...
suite
. Cette approche a récemment été contestée par l’école constructiviste qui postule que les intérêts sont variables dans l’espace et dans le temps, et, notamment, tributaires des valeurs, des normes partagées ou des iden-tités nationales (les structures « intersubjectives[4] [4] Voir, par exemple, Peter Katzenstein (ed. ), The Culture...
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 »). D’après cette approche, une puissance virtuellement hégémonique n’aboutit pas automatiquement à des ambitions mondiales : l’Amérique isolationniste dans le passé en serait un exemple, aussi bien que l’Allemagne contemporaine qui, malgré son poids économique et démographique supérieur à celui de la France, se contente, à la différence de cette dernière, d’ambitions essentiellement continentales[5] [5] Cf. Thomas U.  Berger, « Norms, Identity and National...
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.

3 Dans une perspective constructiviste, cet article examinera de plus près les idées et les identités qui constituent l’intérêt américain à intervenir dans le monde au lieu d’affirmer a priori que ces interventions correspondent à une rationalité unique. Il s’agit de démontrer que les approches en apparence incompatibles que sont les approches rationaliste et constructiviste peuvent être combinées dans l’explication des dernières guerres américaines. Les structures matérielles – le rapport de force militaire, l’unipolarité américaine, la spécificité de nouvelles menaces terroristes – sont des conditions permissives des interventions américaines alors que les conditions « idéelles » – l’image qu’ont les dirigeants américains de leur nation et des autres – déterminent si ces conditions matérielles plus ou moins favorables à la guerre aboutissent effectivement au recours à la force. En outre, il convient de déterminer quel type d’intérêts américains peut être considéré comme stable et quel autre « construit[6] [6] Thomas Lindemann, « Faire la guerre mais laquelle ? Les...
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 ». L’intérêt qui consiste à protéger le territoire national peut difficilement être interprété comme construit, mais « l’intérêt » à s’affirmer comme superpuissance préservant les libertés dans le monde est nettement plus aléatoire. Il dépend de l’image qu’ont les dirigeants américains de leur nation.

4 Nous examinerons dans un premier temps les hypothèses réalistes concernant les guerres menées par la puissance américaine. Ainsi, la théorie de l’équilibre de l’offensive et de la défensive[7] [7] Robert Jervis, « Cooperation under the Security Dilemma »,...
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est susceptible d’éclairer l’incitation des États-Unis à frapper de manière « préemptive » des cibles terroristes. En effet, la simple protection défensive de toutes les infrastructures vulnérables exige une mobilisation considérable des ressources. Cependant, l’efficacité d’une posture offensive américaine peut être discutée et l’engagement dans la guerre d’Irak a même été critiqué au sein de l’élite politique américaine. En d’autres termes, les conditions « matérielles » facilitent mais ne déterminent pas une attitude américaine offensive. D’autres facteurs plus subjectifs, comme l’identification avec les pays européens et la confiance accordée dans la coopération contre le terrorisme jouent également un rôle. L’autre hypothèse réaliste discutée concerne la guerre par la perturbation de l’équilibre des puissances[8] [8] Voir les ouvrages classiques de Raymond Aron, Paix et guerre...
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. L’idée que les guerres sont facilitées par des structures hégémoniques est également contestée à l’intérieur de l’école réaliste[9] [9] Robert Gilpin, War and Change in World Politics, New York,...
suite
. Tous les réalistes s’accordent cependant sur l’idée que la suprématie incite l’hegemon à multiplier ses revendications adressées à la communauté internationale. Elles peuvent devenir tellement inacceptables qu’elles incitent les États à résister aux demandes mêmes s’ils savent que la guerre est perdue d’avance. Cette hypothèse de la guerre par inflation des revendications hégémoniques éclaire partiellement les confrontations armées dans l’après guerre-froide. Par exemple, alors qu’en 1991 les États-Unis exigeaient tout simplement le retrait des forces irakiennes du Koweït, ils demandaient, en 2003, le changement du régime politique. Cependant, cette hypothèse se heurte à plusieurs limites. Par exemple, comment se fait-il que ces revendications accrues s’adressent en premier lieu à un groupe particulier d’États, à savoir les régimes autoritaires et non les régimes démocratiques ?

5 Nous proposons pour cette raison, dans un deuxième temps, des hypothèses supplémentaires d’inspiration à la fois constructiviste et perceptuelle. Selon les premières, les identités – l’image de l’autre et de soi-même – et les normes déterminent la nature de nos intérêts (ce que nous désirons)[10] [10] Voir A.  Wendt, « Collective Identity Formation and the...
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. L’image que les dirigeants américains ont de leur nation – chapel of the hill ou manifest destiny – détermine ainsi en grande partie leur préférence pour des interventions extérieures ou leur rejet de celles-ci. Nous discuterons plusieurs hypothèses « constructivistes » éclairant le rôle des identités dans la définition par les États de leurs intérêts. Nous examinerons donc tout d’abord l’idée selon laquelle les interventions américaines sont largement tributaires de l’image qu’ont les dirigeants américains de leur propre nation comme protecteur du monde libre. Cette image éclaire l’intérêt américain à propager la démocratie dans le monde et surtout à intervenir contre les États qui défient ouvertement certains principes démocratiques et la domination américaine. Toutefois, une interprétation exclusivement constructiviste faisant abstraction des capacités militaires ne permet pas de comprendre l’absence du recours américain à la force contre la Corée du Nord ou la Chine. L’usage de la force est également inhibé par l’identité organisationnelle[11] [11] Voir à ce propos Elisabeth Kier, « Culture and Military...
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de l’armée américaine, plus attachée à l’ethos du combattant héroïque qu’au référentiel du soldat « polyvalent » pouvant assumer des tâches plus civiles lors des opérations du maintien de la paix. En outre, la réticence de l’armée à consentir des pertes lors des opérations militaires limite l’ardeur interventionniste des États-Unis.

6 C’est pourquoi nous examinerons ensuite le poids d’une autre variable « constructiviste », l’image de l’autre, dans le déclenchement des guerres américaines. Elle peut jouer un rôle en tant que « perception faussée » (approche perceptuelle – Robert Jervis)[12] [12] Robert Jervis, Perception and Misperception in International...
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ou en tant qu’aversion affective pour l’autre, ses valeurs et les identités qu’il représente ou met en cause[13] [13] Thomas Lindemann, « Les images dans la politique internationale :...
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. La deuxième guerre d’Irak pose le problème des perceptions faussées car les armes de destruction massive restent encore à trouver. L’impact des perceptions faussées sur le processus décisionnel doit aussi être examiné pour les adversaires des États-Unis qui ont sous-estimé leur détermination. L’hypothèse perceptuelle est un complément indispensable des théories réalistes car elle démontre que même un rapport des forces favorable à la « paix » – la supériorité écrasante de la puissance américaine – peut conduire à la guerre. Enfin, nous nous interrogeons sur les valeurs et les identités à l’origine de l’identification américaine des États « amis » ou « ennemis ».

Les interprétations « rationalistes » des guerres américaines

L’équilibre de l’offensive et de la défensive comme vecteur des guerres américaines

7 Le dilemme de sécurité se révèle saillant lorsqu’un État ne peut plus assumer sa sécurité avec des moyens défensifs et qu’il est pratiquement forcé d’intervenir militairement pour assurer sa survie : c’est ainsi qu’en 1967, les dirigeants israéliens avaient décidé de frapper de manière préemptive les forces syriennes et égyptiennes. De façon générale, disent les réalistes, les guerres « défensives » deviennent probables lorsque l’équilibre de l’offensive et de la défensive est favorable à l’offensive[14] [14] Voir St. van Evera, « Offense Defense… », art. cité. ...
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. Cependant, la détermination exacte de cet équilibre s’est révélée très difficile car elle dépend de multiples variables militaires, technologiques, géographiques voire « morales ». Dans le cas de la situation sécuritaire américaine, l’attentat du 11 septembre a non seulement révélé la vulnérabilité du territoire américain mais surtout la difficulté de protéger toutes les cibles terroristes possibles (centrales nucléaires et électriques, aéroports, tunnels et ponts, infrastructures et bâtiments divers, etc.)[15] [15] L’auteur remercie vivement Corentin Brustlein de cette...
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. Une étude estime que les attentats contre le World Trade Center et le Pentagone ont causé la perte d’environ 1,6 millions d’emplois[16] [16] Richard K.  Betts, « The Soft Underbelly of American Primacy :...
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. La protection de toutes ces cibles est si coûteuse que les options offensives semblent réhabilitées. D’autant plus que la supériorité militaire écrasante des États-Unis – la capacité de paralyser la coordination des forces adverses par des frappes de précision indépendamment des conditions météorologiques – diminue les coûts des guerres.

8 Pourtant cette explication purement structurelle des guerres américaines peut être critiquée. Au moins, la guerre contre l’Irak a-t-elle suscité des objections au sein de la classe politique américaine insistant sur l’isolement progressif des États-Unis dans la lutte anti-terroriste. L’efficacité d’une posture offensive, telle qu’elle est conçue par l’administration Bush avec son concept de la guerre préemptive, est en effet vivement discutée. Par exemple, la banalisation de la « guerre préemptive » (qui réhabilite en pratique la guerre préventive) contre les États « proliférateurs » relativise l’article 51 de la Charte des Nations Unies et pourrait inciter d’autres États comme Israël ou le Pakistan à des actions militaires[17] [17] John Ikenberry, « America’s Imperial Ambitions »,...
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. En outre, d’autres États – comme le montrent le cas nord-coréen et peut-être déjà celui de l’Iran – pourraient justement être tentés de se doter de l’arme nucléaire pour dissuader toute invasion américaine de leur territoire. Se pose surtout la question du degré de l’identification américaine avec l’Europe pour évaluer l’opportunité de relever le défi du « terrorisme » et de la prolifération des armes de destruction massive de manière unilatérale.

9 Certaines conditions matérielles, comme l’écrasante supériorité militaire américaine ou les coûts élevés d’une posture purement défensive contre le terrorisme, ont donc favorisé mais certainement pas déterminé les guerres américaines contre l’État taliban et l’Irak (2003). D’autres conditions plus subjectives comme l’identification plus ou moins positive avec les alliés européens peuvent difficilement être négligées.

L’hégémonie américaine comme facteur facilitant le recours américain à la force

10 L’effet bénin ou négatif d’une hégémonie pour le maintien de la paix fait l’objet de débats à l’intérieur même de l’école réaliste. Le réalisme « hégémonique » estime que les guerres sont seulement déclenchées si leur issue est incertaine et peu calculable comme c’est le cas dans une configuration d’équilibre des forces et, plus particulièrement, dans une situation où le jeu d’alliances est peu prévisible[18] [18] R.  Gilpin, War and Change…, op.  cit. ...
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. L’argumentation de cette école se fonde essentiellement sur les coûts que la partie la plus faible encourt en s’engageant dans une guerre. Quel pourrait être, en effet, l’intérêt du perdant assuré de défier la puissance hégémonique même si cette domination est perçue comme insupportable et injuste ? En revanche, l’école réaliste de l’équilibre des puissances se place dans la perspective des belligérants les plus forts. Les coûts d’une agression armée sont en effet très élevés lorsque des adversaires à peu près équivalents s’affrontent et sont en revanche minimes pour un État lorsqu’il possède une supériorité militaire écrasante.

11 La conjoncture de l’après guerre-froide ne donne pas clairement raison à l’une ou à l’autre école. Quatre guerres interétatiques américaines majeures constituent-elles un montant élevé ou faible ? Si certains recours à la force des États-Unis ont probablement pu être évités à cause de leur formidable puissance dissuasive comme en Haïti (1996) et peut-être même contre la Chine à propos de Taiwan, d’autres ont bien eu lieu, même en Somalie. Les situations hégémoniques affaiblissent non seulement les ambitions des États challengers mais incitent la puissance hégémonique à multiplier ses revendications. Certaines peuvent paraître tellement humiliantes aux yeux de l’État plus faible qu’il est prêt à combattre pour son « honneur » tout en sachant que sa défaite sera inéluctable. Les situations de Milosevic en 1999, de l’État taliban et de Saddam Hussein indiquent la pertinence d’une telle interprétation. Par exemple, le territoire kosovar avait d’un point de vue stratégique, économique et même démographique, une faible importance pour les dirigeants serbes. Mais il était perçu comme le berceau de la nation serbe (bataille de 1389 contre le sultan de l’Empire ottoman)[19] [19] Voir à ce propos l’analyse d’Imanuel Geiss, Gabriel...
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ce qui éclaire pourquoi le stationnement des troupes de l’Otan au Kosovo, revendiqué lors des négociations à Rambouillet, était considéré comme inacceptable par la direction serbe. Le comportement « identitaire » plus que stratégique de ces dirigeants remet en question la pertinence de l’interprétation réaliste des guerres en termes de rapport de forces.

12 Cependant, notre propos consiste ici à examiner le cas américain et en particulier l’hypothèse selon laquelle l’accroissement de la puissance américaine est allé de pair avec la multiplication de ses revendications envers la communauté internationale. Si l’on compare la première guerre du Golfe à la deuxième, la réponse serait plutôt affirmative. Alors que la présence virtuelle de l’ancien adversaire russo-soviétique a très certainement modéré les prétentions américaines à l’égard de l’Irak en 1991, lors de la deuxième, l’objectif était, comme dans la confrontation armée contre l’État taliban, le changement de régime politique. L’administration américaine a, entre-temps, inscrit sur son agenda sécuritaire le changement de régime politique par l’usage de la force[20] [20] Voir la Quadrennial Defense Review 2001 (chapitre 2), ...
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. Les ambitions hégémoniques de la puissance américaine se traduisent ouvertement dans les documents stratégiques et surtout par un budget de défense qui représente à lui seul presque la moitié des dépenses mondiales en matière de défense. La stratégie de la primauté visant à empêcher l’émergence d’un peer competitor (puissance rivale équivalente) est officiellement consacrée dans les documents officiels comme dans la revue quadriennale de 2001. L’objectif consiste à s’assurer, pendant des décennies, une avance technologique militaire si considérable sur les autres États que personne ne pourrait songer à défier la puissance américaine[21] [21] Voir Saïda Bédar, « La révision de la stratégie américaine. ...
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. En outre, tout État soupçonné de favoriser la prolifération des armes de destruction massive ou de soutenir le terrorisme peut faire l’objet d’une attaque « préventive » des États-Unis[22] [22] The National Security Strategy of the United States of America,...
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. Les ambitions hégémoniques américaines se traduisent aussi par une approche plus unilatérale qui s’est notamment imposée avec l’administration Bush. En d’autres termes, il est indéniable que les États-Unis, conformément aux prédictions réalistes, ont multiplié leurs revendications avec le renforcement de leur position hégémonique.

13 Mais, si l’hégémonie américaine conditionne l’augmentation des revendications américaines et, de ce fait, aussi, la guerre, elle est loin d’être déterminante. Il reste à comprendre pourquoi les États-Unis s’acharnent contre un type particulier d’États, à savoir les régimes autoritaires. L’opposition aux « intérêts » américains permet difficilement de comprendre pourquoi les États-Unis sont intervenus en Somalie et au Kosovo[23] [23] Cf. Martha Finnemore, « Constructing Norms of Humanitarian...
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. En outre, il convient de constater que les ambitions américaines sont variables d’une administration à l’autre. Sous la présidence Clinton, les États-Unis ont eu une démarche nettement plus multilatérale, malgré un potentiel de puissance quasiment identique à celui dont dispose l’administration Bush. Ainsi, les anciens de l’administration démocrate – comme Bill Clinton et Madeleine Albright[24] [24] Voir M.  Albright, « Bridges, Bombs, or Bluster ? »,...
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– ont critiqué l’intervention américaine en Irak en 2003. Comme nous le verrons, les matrices identitaires déterminent également si la puissance américaine est véritablement exploitée pour adresser des exigences accrues à la communauté internationale et pour recourir unilatéralement à la force.

Les explications idéelles des interventions américaines

14 Ni l’équilibre de l’offensive et de la défensive, ni l’hégémonie américaine ne constituent en eux-mêmes des conditions suffisantes pour saisir la logique des guerres américaines. Il manque, à nos yeux, une prise en compte de l’environnement « idéel » qui façonne l’intérêt américain à faire usage de ses potentialités militaires.

Images de la puissance américaine

15 L’ambition américaine d’élargir la zone de l’ère démocratique a été formulée pour la première fois par le conseiller à la sécurité nationale Anthony Lake, en 1994. Cette conception n’est cependant qu’une accentuation du rôle plus classique des États-Unis comme protecteur du monde libre, qui s’est construit dans la confrontation avec le bloc soviétique. Le fameux discours de Truman du 12 mars 1947, abonde de formules comme « peuples libres », « mode de vie libre », « nations libres »[25] [25] Cf. Déclaration du président Truman au Congrès des États-Unis,...
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. Cette image d’une grande puissance veillant au respect des libertés mondiales est si profondément ancrée dans la mémoire collective américaine qu’elle persiste même après la confrontation bipolaire. Ainsi, dans son discours du 29 janvier 2002 sur « l’état de l’union », lequel mit à l’index les rogue states (« États voyous »), G. W. Bush proclama : « Les États comme ceux-ci et leurs alliés terroristes représentent l’Axe du Mal. Ils menacent la sécurité mondiale en essayant de se procurer des ADM (armes de destruction massive[26] [26] INA, DL, CL T VIS 20020130, n°1944135. 001. 002, Arte, discours...
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) ». La représentation de soi-même comme représentant du « Bien » est manifeste. Les interventions américaines dans l’après-guerre froide peuvent partiellement être comprises comme une tentative de confirmer cette identité de rôle[27] [27] Cf. A.  Wendt, Social Theory of International Politics,...
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, notamment contre les États qui la remettent en question. Comme le remarque Wendt : « Les intérêts présupposent les identités parce qu’un acteur ne peut pas savoir ce qu’il veut avant de savoir qui il est[28] [28] Ibid. , p.  231. Traduit par Dario Battistella, Théories...
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 ».

16 L’intervention américaine contre l’Irak, en 1991, traduit probablement aussi la tentative américaine de préserver cette identité compromise par l’annexion du Koweït par l’Irak. Le président américain George Bush s’était, le jour du déclenchement de l’opération Tempête du désert (16 janvier 1991), prononcé pour un « nouvel ordre mondial », reprenant ainsi le rôle du protecteur des « libertés » qui n’aurait pas été crédible sans punir l’État se permettant de remettre en question l’un des principes le plus reconnus dans la politique internationale, à savoir l’inviolabilité des frontières étatiques. De même, l’intervention américaine contre la Serbie de Milosevic, en 1999, doit être mise en rapport avec l’enjeu d’une réputation de grande puissance protégeant les droits de l’homme. La médiatisation de la politique de purification ethnique au Kosovo accrédite cette idée. L’omniprésence de la métaphore de « Munich 1938 » et du spectre d’un « génocide au cœur de l’Europe » (cf. le discours du président Clinton le 23 mars 1999) dans le débat politique américain en dit long sur cet enjeu identitaire[29] [29] Cité par Roland Paris, « Kosovo and the Metaphor War »,...
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.

17 Vu sous cet angle, l’attentat du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center n’a pas seulement signifié la perte de 3 000 vies humaines, mais aussi infligé une formidable blessure narcissique à la puissance américaine. Étant donné que celle-ci se perçoit comme une superpuissance, il était difficile pour les dirigeants américains de conserver une posture purement défensive et attentiste. L’intervention contre l’État taliban doit aussi être perçue comme une tentative de rétablissement du prestige des États-Unis sur la scène internationale. Même l’ancien vice-président Al Gore, défait « électoralement », apporta un vif soutien au président Bush en se déclarant « fier d’avoir un gouvernement capable de prendre les mesures adéquates en de telles circonstances dramatiques…[30] [30] Cité par Uyên Dong, « George W.  Bush et “l’axe...
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 ».

18 Enfin la guerre contre l’Irak (2003) revêt au moins partiellement une dimension identitaire. Saddam Hussein n’a pas simplement survécu comme leader à la première guerre irakienne mais à de multiples reprises, il a défié la puissance américaine en inspirant un attentat contre Bush père et surtout en refusant, malgré plusieurs avertissements américains, l’accès des inspecteurs de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique) aux sites éventuels de fabrication d’armes de destruction massive. Saddam Hussein avait même réussi à diviser la « coalition occidentale » rendant ainsi impossible une intervention américaine dans les années 1998-1999. En d’autres termes, la guerre contre l’Irak était aussi pour la puissance américaine un moyen de supprimer un leader qui avait constamment défié son autorité.

19 Les interventions militaires des États-Unis ne sont certes pas entièrement réductibles à une simple affirmation identitaire comme superpuissance démocratique. L’ambition américaine de démocratisation est variable et nettement moins lisible sur le continent africain qu’au Proche et Moyen-Orient où des intérêts énergétiques sont en jeu. De même, la volonté de démocratiser s’affirme faiblement vis-à-vis des grandes puissances nucléaires comme la Chine ou la Russie. Les variables matérielles – le rapport des forces et des intérêts économiques – « filtrent » donc en partie l’affirmation identitaire américaine. En outre, il importe que les violations des droits de l’homme dépassent un certain degré de visibilité pour porter véritablement atteinte à l’image qu’ont les décideurs américains de leur nation comme protecteur du monde libre. L’absence de réaction américaine au génocide au Rwanda (1994) est probablement due au faible intérêt des médias américains pour ces atrocités.

20 En somme, le référentiel identitaire américain comme protecteur des libertés mondiales éclaire au moins partiellement l’« intérêt » américain à intervenir contre l’Irak, la Serbie et l’État taliban. Il convient de noter que ce référentiel est loin d’être incontesté. D’autres conceptions de l’Amérique conduisent à une définition différente des intérêts nationaux. Ainsi, les partisans du néo-isolationnisme réfutant le rôle de gendarme mondial étaient opposés à une intervention américaine au Kosovo. Ceux estimant que les États-Unis doivent uniquement défendre leurs « intérêts » sécuritaires et économiques les plus étroits, comme les réalistes John Mearsheimer et Stephen Walt, se sont même déclarés opposés à l’intervention américaine contre l’Irak (2003)[31] [31] John J.  Mearsheimer, Stephen M.  Walt, « An Unnessary...
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. En effet, la guerre n’a pas seulement coûté cher mais encore il n’y avait aucune raison d’estimer qu’un Irak « nucléaire » présenterait une menace sérieuse pour les États-Unis – au moins si l’on estime que les dirigeants irakiens étaient capables d’assimiler les notions les plus rudimentaires de la dissuasion nucléaire.

Les limites du recours à la force : l’identité organisationnelle des armées américaines

21 L’image de leader du monde libre pourrait faire croire que les États-Unis devraient adopter une allure globalement interventionniste. Or force est de constater que les États-Unis se sont longtemps abstenus d’intervenir en ex-Yougoslavie (frappes aériennes en 1995 seulement). En outre, ils ont constamment évité de s’engager durablement dans des opérations du maintien de la paix sur le continent africain ou ailleurs. Ainsi, les responsables militaires, tout comme le pouvoir civil, considéraient de façon unanime qu’un retrait de la Somalie s’imposait après l’échec de l’opération organisée contre le général Aideed, qui avait causé le décès de 18 soldats américains.

22 L’expérience récente de la guerre de guérilla en Irak infligeant des pertes considérables à l’armée devrait encore renforcer l’aversion américaine pour les pertes humaines et freiner quelque peu les ardeurs interventionnistes. La vulnérabilité américaine aux pertes humaines puise ses racines dans le traumatisme vietnamien qui a durablement façonné l’identité de l’armée américaine. La doctrine Powell-Weinberger de 1984, née de cette expérience, traduit une conception très restrictive de l’emploi de la force. Elle proclame la nécessité de réunir six critères d’engagement pour toute intervention des forces armées : l’identification de l’intérêt national, la volonté d’obtenir la victoire militaire, un but politique précis et la clarté des objectifs militaires, l’adéquation des buts politiques aux moyens militaires, le soutien de l’opinion et du Congrès, et l’épuisement de tous les moyens non militaires[32] [32] Voir Th. Lindemann, Faire la guerre…, op.  cit. ...
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.

23 La difficulté américaine à accepter des pertes humaines élevées dans des conflits armés et la réticence à participer à des opérations autres que la guerre résulte d’une disposition culturelle spécifique aux armées américaines qui est, par exemple, absente dans les armées scandinave ou canadienne. Depuis l’expérience du Viêtnam, l’armée américaine cultive à la fois une méfiance accrue envers l’environnement civil et exalte la spécificité « combative » du métier des armes[33] [33] Ibid. , p.  687 et suiv. ...
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. Une telle identité éclaire l’intérêt de cette dernière à éviter des opérations exigeant des compétences polyvalentes – comme les opérations du maintien de l’ordre en Irak où elle s’est révélée particulièrement maladroite du fait de sa formation presque exclusive à la gestion de la violence de forte intensité. Les décideurs politiques américains semblent en grande partie partager la méfiance des militaires envers l’opinion publique, et croire que la mort des quelques soldats pourrait mettre en péril son soutien à une opération militaire. Cette perception – loin d’être validée par les faits – et l’identité organisationnelle de l’armée américaine expliquent en partie pourquoi la puissance américaine s’est montrée moins interventionniste dans la période de l’après guerre-froide que son potentiel de puissance ou l’image qu’elle a d’elle-même pourraient le suggérer. Le poids de cette variable « culturelle » est bien évidemment loin d’être absolu. Si les décideurs américains estiment que leurs intérêts nationaux sont compromis, comme après le 11 septembre, ils restent disposés à accepter des pertes relativement importantes.

L’image de l’autre

24 Toute identité produit une image de l’autre, car la prise de conscience d’une particularité suppose une différenciation avec l’environnement social[34] [34] Iver B.  Neumann, « Self and Other in International Relations »,...
suite
. Le recours américain à la force resterait difficilement compréhensible si l’on ignorait cette dimension. L’image de l’autre peut contribuer doublement à l’usage de la force. Premièrement, on peut supposer avec l’approche perceptuelle qu’il existe souvent un écart considérable entre la représentation de l’autre et la réalité « objective ». Selon Robert Jervis, les décideurs politiques ont très rarement une connaissance adéquate de la situation et sont souvent contraints, face à la complexité des informations qu’ils reçoivent, de ne prendre en compte qu’un très petit nombre de ces données en fonction de leur cadre conceptuel et de leur vision du monde. Et la principale source de fausses perceptions consiste dans la tendance qu’ont les systèmes de croyances à ignorer ou à mal interpréter les données qui ne vont pas dans leur sens[35] [35] Robert Jervis, Perception…, op.  cit. , p.  117-165. ...
suite
. Ainsi, les intentions hostiles d’autrui peuvent être exagérées et sa détermination sous-estimée. Ensuite, on peut estimer avec l’approche constructiviste que toute image d’autrui revêt une dimension inévitablement subjective. Le degré de notre proximité avec un autre État dépend en grande partie de nos identités et de nos valeurs. Un État démocratique aura par exemple plus de facilité à s’identifier à un « semblable » – donc un autre État démocratique partageant les mêmes valeurs – qu’à un État autoritaire dont les valeurs lui sont opposées. La distribution des pôles ami/ennemi correspond aujourd’hui de plus en plus à des regroupements identitaires car les alliances, ou des entités régionales comme l’Otan ou l’UE, sont souvent exclusivement composées d’États partageant les même valeurs politiques.

Le rôle des perceptions faussées dans le déclenchement des guerres américaines

25 Le soupçon que des perceptions erronées ont pu jouer un rôle dans le déclenchement des guerres américaines vise d’abord ceux qui les ont perdues, à savoir les adversaires des Américains. De nombreux indices permettent en effet d’affirmer que Saddam Hussein et Slobodan Milosevic ont sous-estimé la détermination des États-Unis de mettre à exécution leurs menaces. Une source probable de leur mésestimation est la nature autoritaire des régimes politiques qu’ils dirigent. Saddam Hussein ne fut apparemment jamais contredit dans son appréciation optimiste de l’environnement stratégique et l’on peut parler d’une véritable « illusion groupale[36] [36] Voir à ce propos Irving Janis, Victims of Groupthink, New...
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 ». La flatterie des vanités du « guide » et l’approbation de ses opinions était le meilleur garant pour ses collaborateurs de conserver leur poste, voire leur vie. La scène du ministre irakien de l’Information contredisant l’entrée des troupes américaines à Bagdad alors qu’elles étaient à quelques kilomètres du lieu où se tenait la conférence de presse en dit suffisamment sur l’ambiance surréaliste qui a pu régner dans l’entourage de Saddam Hussein. Le processus décisionnel est moins connu dans le cas de l’État taliban et dans la Serbie de Milosevic. Tout porte à croire qu’une des raison les poussant à sous-estimer les États-Unis réside dans leur idéologie nationaliste exaltant la supériorité morale de leur peuple et méprisant du même coup la faiblesse des régimes démocratiques. Ils avaient non seulement placé un espoir irraisonné dans l’organisation d’une résistance nationale, mais aussi supposé que les Américains retireraient leurs troupes à partir d’un seuil de pertes relativement peu élevé[37] [37] B. M.  Blechman, T. C.  Wittes, « Defining the moment… »,...
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. Le même calcul semble avoir inspiré la résistance de Saddam Hussein. L’existence de perceptions erronées au sein des régimes autoritaires permet d’apporter une réponse à la question de savoir pourquoi la force dissuasive américaine n’a pas suffi pour éviter ces guerres.

26 Mais le rôle des perceptions erronées ne se limite pas simplement aux adversaires des Américains. Les décideurs américains surestiment de toute évidence la menace émanant des « États voyous » censés être assez irrationnels pour diriger des armes de destruction massive contre des cibles américaines et compromettre ainsi leur propre survie. Les sources de ces exagérations dans l’évaluation des menaces peuvent être multiples. Si l’image des États voyous sui-cidaires est maintenant solidement ancrée dans la conscience des décideurs américains, il est néanmoins fort probable qu’elle correspondait, initialement, à certains intérêts organisationnels de l’armée américaine et de l’industrie de l’armement. La commission Rumsfeld, qui est à l’origine de l’évaluation alarmiste des États voyous dans le contexte de la défense antimissile américaine, était ainsi presque exclusivement composée de militaires et de personnes proches de l’industrie de l’armement[38] [38] Voir le Rumsfeld Commission Report 1998. Report of the Commission...
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. Quant à l’invasion irakienne du Koweït en 1990, l’absence de réaction américaine aux signes très alarmants sur les intentions belliqueuses de l’Irak est particulièrement frappante. Face aux déclarations provocatrices mais mal comprises de Saddam Hussein, l’ambassadrice des États-Unis à Bagdad, April Glaspie, suivait probablement par routine organisationnelle la politique américaine de neutralité bienveillante vis-à-vis de l’Irak. Une autre perception faussée ayant cours dans les cercles dirigeants américains est celle de la centralisation[39] [39] Voir Robert Jervis, Misperception…, op.  cit. , p.  338...
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de la menace terroriste selon laquelle les États traditionnels dirigent des attentats terroristes (alors que les réseaux terroristes semblent relativement déconnectés des acteurs étatiques). Selon Richard Perle, l’administration Bush se croit confrontée à « une internationale terroriste, plus vaste et plus efficace que l’internationale communiste », une internationale qui serait si puissante, qu’elle serait à même de pouvoir rassembler des terroristes éloignés idéologiquement et politiquement[40] [40] Richard Perle, « George Bush et l’axe du mal », Politique...
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. Enfin, une analyse en termes de perceptions faussées pourrait aussi éclairer pourquoi les dirigeants américains ont tellement donné foi aux allégations peu fondées selon lesquelles l’Irak détiendrait des armes de destruction massive. Si certaines informations ont été manifestement manipulées pour justifier cette guerre, il semble pourtant que les décideurs américains s’attendaient au moins à trouver en Irak des stocks d’armes chimiques et bactériologiques. Sinon, ils auraient très probablement cherché une autre justification pour mener cette guerre.

27 Cependant, à elles seules, ces perceptions faussées ne sont pas déterminantes dans le déclenchement des guerres américaines. D’abord, sans un potentiel de puissance largement hégémonique, les États-Unis n’auraient vraisemblablement pas songé à recourir à la force contre ces États. En outre, l’inimitié des États-Unis vis-à-vis de ces derniers revêt une dimension identitaire qui ne peut pas être réduite à des malentendus. La méfiance, la suspicion voire la paranoïa naissent le plus souvent dans un climat d’hostilité accrue qui reste une variable à expliquer. Des malentendus entre amis n’ont pas les mêmes conséquences que les malentendus entre ennemis.

L’identification négative des États-Unis avec les États autoritaires

28 L’animosité des États-Unis envers l’Irak, la Serbie ou l’État taliban serait difficile à comprendre si l’on ignorait la dimension « idéologique » de ces conflits. Ces États représentent presque tout ce qui est aux antipodes de l’identité américaine. Leurs régimes sont autoritaires et refusent les principes de la civilisation américaine comme l’individualisme ou le multiculturalisme. En outre, ces États ont ouvertement défié l’autorité américaine en refusant de se plier à ses revendications. La dimension identitaire des conflits américains est encore plus apparente si l’on prend en compte le fait que tous les adversaires potentiels américains – les États voyous et éventuellement la Chine – sont des régimes autoritaires. En revanche, les amis les plus proches des États-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada, l’Allemagne – sont des États culturellement et politiquement semblables. Tout se passe donc comme si l’homogénéité des régimes favorisait l’émergence d’identités communes et leur hétérogénéité – l’exclusion, voire les antagonismes farouches.

29 L’identification négative des États-Unis avec les États autoritaires n’est cependant pas un attribut naturel mais une construction persistant depuis l’époque bipolaire. Durant l’entre-deux-guerres, les États-Unis ont non seulement adopté une politique isolationniste mais se sont imaginé entretenir des relations cordiales avec les États autoritaires et même avec l’Allemagne nazie. Jusqu’en 1946, la perception américaine de l’Union soviétique était globalement positive. Truman notait, en mai 1945, qu’il avait autant de difficultés avec Churchill qu’avec Staline. À la même époque, les stratèges américains voyaient en leur pays un médiateur entre la Grande-Bretagne et la Russie sur le continent européen[41] [41] John. L.  Gaddis, The Long Peace. Inquiries into the History...
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. C’est seulement avec la découverte du caractère révolutionnaire de la menace communiste dirigée contre les États capitalistes qu’émergea la conscience que les États démocratiques partageaient un même destin et qu’ils appartenaient à une même communauté de valeurs.

30 Le concept de « communauté démocratique », qui était à l’origine une construction « fonctionnelle » pour se défendre contre la menace « subversive » du communisme, est désormais tellement bien intériorisé par les États démocratiques qu’un recours à la force américaine contre l’un d’entre eux est devenu inimaginable.

31 Le degré d’identification des États-Unis avec leurs alliés européens est cependant variable. Les propos de Donald Rumsfeld sur la « vieille Europe » illustrent crûment l’unilatéralisme de l’administration Bush (tout comme le retrait, en mai 2002, de la Cour pénale internationale) et surtout sa moindre empathie envers les États européens. De tels revirements éclairent au moins partiellement les modalités du recours américain à la force, désormais plus fortement axé sur le concept de « coalition à la carte ». L’intervention contre l’Irak en 2003 a été critiquée par Bill Clinton, son ancien ministre des Affaires étrangères, Madeleine Albright, ainsi que par le favori pour l’investiture démocrate Howard Dean insistant sur les dangers d’un isolement américain. Ils auraient préféré agir de concert avec les pays européens pour éviter la dissolution des liens transatlantiques[42] [42] Voir M.  Albright, « Bridges, Bombs, or Bluster ? »,...
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. D’ailleurs, l’orientation nettement plus interventionniste de l’administration Bush se reflétant dans des concepts tels que la guerre préventive ou la guerre préemptive[43] [43] Voir le National Security Document, présenté le 20 septembre...
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, relève en partie d’une appréciation plus mitigée du soutien européen dans la lutte antiterroriste.

32 Cependant, une fois encore, l’existence d’une identification négative des États-Unis avec les régimes autoritaires n’est pas suffisante pour expliquer les guerres américaines. La possibilité d’agir contre eux, ouverte par exemple par un rapport de forces favorable, ou encore l’émergence d’intérêts opposés, intérêts pétroliers ou stratégiques (par exemple une menace terroriste), sont des compléments explicatifs indispensables.

33 Notre survol des guerres américaines dans l’après guerre-froide exige encore, bien sûr, une validation des hypothèses proposées et certainement des investigations empiriques plus poussées. Notre ambition se contentait de démontrer la compatibilité des approches apparemment opposées dans l’explication des guerres américaines au lieu de les opposer systématiquement.

34 Une première réconciliation des approches privilégiant l’une le matérialisme l’autre les structures idéelles ou intersubjectives, est permise par la définition des menaces. Celles-ci se déterminent aussi bien en fonction des capacités de l’adversaire que de l’évaluation de ses intentions[44] [44] Voir Dean Pruitt, « Definition of the Situation as a Determinant...
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. L’analyse en termes de capacités militaires est au cœur de l’approche réaliste, et elle explique par exemple pourquoi les États-Unis mènent des guerres contre l’Irak et non contre la Chine ou la Corée du Nord. Elle éclaire aussi pourquoi l’hostilité de certains régimes africains envers les démocraties occidentales est jugée secondaire car leurs potentialités militaires sont dérisoires. En revanche, l’approche constructiviste éclaire mieux pourquoi certains États se considèrent entre eux comme mal intentionnés et même farouchement hostiles. L’existence ou l’absence d’identités partagées explique souvent mieux la distribution des pôles ami/ennemi que l’opposition en termes d’intérêts économiques et stratégiques. Comme le relève Alexander Wendt, il convient d’examiner pourquoi les potentialités nucléaires très virtuelles de l’Irak étaient perçues comme une menace par des dirigeants américains alors que les potentialités bien plus réelles de la Grande-Bretagne ne sont pas considérées comme préoccupantes[45] [45] A.  Wendt, « Collective Identity Formation… », art. ...
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.

35 Approches rationaliste et réflexive peuvent aussi être rapprochées au travers du concept d’« intérêt ». Certains intérêts, comme la survie d’un État ou son bien-être économique, peuvent être supposés relativement stables alors que d’autres semblent plus malléables et socialement construits, comme par exemple le rôle auquel une nation aspire sur la scène internationale (par exemple, le gendarme mondial ou la forteresse « prospère »)[46] [46] Voir A.  Wendt, Social Theory…, op.  cit. , p.  201-244. ...
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. L’intérêt des États-Unis à agir face aux attentats du 11 septembre, ou leur volonté de s’assurer l’accès aux ressources énergétiques au Proche et Moyen-Orient, peuvent difficilement être interprétés comme des intérêts « construits ». En revanche, l’intérêt des États-Unis à affirmer leur identité comme grande puissance et protecteur du monde « libre » est clairement contingent. Dans la plupart des guerres américaines, nous avons constaté un mélange inextricable entre des finalités davantage « prosaïques » (intérêts stratégiques) et celles plus « subjectives » comme la défense d’une certaine identité américaine.

36 Enfin, l’analyse des capacités militaires, comme l’équilibre de l’offensive et de la défensive, se prête elle aussi à une combinaison des approches matérielle et « perceptuelle ». Si certaines situations sont tellement évidentes que nous pouvons faire l’économie des variables « idéelles », d’autres le sont moins et exigent l’intégration des variables « idéelles » dans l’analyse. Par exemple, à l’époque de la guerre froide, la sanctuarisation de la capacité de seconde frappe rendait évident que ni l’Union Soviétique ni les États-Unis ne pourraient tirer avantage d’une attaque nucléaire préemptive. En revanche, la menace terroriste crée une ambiguïté dans l’équilibre de l’offensive et de la défensive et il existe aussi bien des arguments pour une posture américaine plus orientée vers l’une ou vers l’autre. Ce qui importe ici est de savoir comment les décideurs perçoivent cet équilibre. D’ailleurs, nous avons vu que le rapport des forces peut être mal évalué. Ainsi des perceptions erronées aussi bien des intentions que des capacités adverses ont probablement joué un certain rôle dans tous les conflits évoqués. En somme, les modalités concrètes de l’exercice de l’hégémonie américaine - unilatéralisme ou approche multilatérale, ambitions mondiales ou simplement défense des intérêts minimaux – dépendent en dernière instance des matrices identitaires et culturelles de ceux qui gouvernent l’Amérique. L’hégémonie américaine est une condition nécessaire à des recours plus fréquents à la force ; ce n’est pas une condition suffisante. ◆

 

Notes

[ 1] Voir par exemple, Richard N. Rosecrance, The Rise of the Trading State. Commerce and Conquest in the Modern World, New York, Basic Books, 1986 ; Richard N. Rosecrance, The Rise of the Virtual State, New York, Basic Books, 1999 (trad. partielle dans R. Rosecrance et al., Débat sur l’État virtuel, Paris, Presses de Sciences Po, 2002) ; John E. Mueller, Retreat from Doomsday. The Obsolescence of Major War, New York, Basic Books, 1989.Retour

[ 2] Anne-Marie Le Gloannec, « Y-a-t-il une pensée stratégique dans l’après guerre-froide ? », dans Marie-Claude Smouts (dir.), Les nouvelles relations internationales. Pratiques et théories, Paris, Presses de Science Po, 1998, p. 355-376.Retour

[ 3] Bruce Bueno de Mesquita, The War Trap, New Haven, Yale University Press, 1981.Retour

[ 4] Voir, par exemple, Peter Katzenstein (ed.), The Culture of National Security, New York, Columbia University Press, 1996 ; Alexander Wendt, Social Theory of International Politics, Cambridge Studies in International Relations, Cambridge University Press, 1999, chap. 3 et surtout chap. 5.Retour

[ 5] Cf. Thomas U. Berger, « Norms, Identity and National Security in Germany and Japan », dans P. Katzenstein, The Culture of National Security, op. cit., p. 317-356 ; Mlada Bukovansky, « American Identity and Neutral Rights from Independence to the War of 1812 », International Organization, 51, printemps 1997, p. 209-243.Retour

[ 6] Thomas Lindemann, « Faire la guerre mais laquelle ? Les institutions militaires des États-Unis entre identités bureaucratiques et préférences stratégiques », Revue Française de Science Politique, 53 (5), octobre 2003, p. 675-706.Retour

[ 7] Robert Jervis, « Cooperation under the Security Dilemma », World Politics, 30, janvier, p. 167-214 ; Stephen van Evera, « Offense Defense, and the Causes of War », International Security, 22 (4), printemps 1998, p. 5-43, Marie-Claude Smouts, Dario Battistella, Pascal Vennesson, Dictionnaire des relations internationales. Approches, concepts, doctrines, Paris, Dalloz, 2003, p. 129 et suiv.Retour

[ 8] Voir les ouvrages classiques de Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calman-Levy, 1984 (réédition) ; Kenneth N. Waltz, Theory of International Politics, Reading, Addison Wesley, 1979.Retour

[ 9] Robert Gilpin, War and Change in World Politics, New York, Cambridge University Press, 1981 ; Geoffrey Blainey, The Causes of War, New York, Free Press, 1988 (rééd.).Retour

[ 10] Voir A. Wendt, « Collective Identity Formation and the International State System », American Political Science Review, 88 (2), 1994, p. 384-396.Retour

[ 11] Voir à ce propos Elisabeth Kier, « Culture and Military Doctrine. France between the Wars », International Security, 19 (4), printemps 1995, p. 65-93.Retour

[ 12] Robert Jervis, Perception and Misperception in International Politics, New York, Columbia University Press, 1976 ; Thomas Lindemann, Les doctrines darwiniennes et la guerre de 1914, Paris, Économica, 2001.Retour

[ 13] Thomas Lindemann, « Les images dans la politique internationale : l’image de l’autre », Revue Stratégique, 72, 1998, p. 139-154.Retour

[ 14] Voir St. van Evera, « Offense Defense… », art. cité.Retour

[ 15] L’auteur remercie vivement Corentin Brustlein de cette suggestion.Retour

[ 16] Richard K. Betts, « The Soft Underbelly of American Primacy : Tactical Advantage of Terror », Political Science Quarterly, 117 (1), 2002, p. 19-36.Retour

[ 17] John Ikenberry, « America’s Imperial Ambitions », Foreign Affairs, septembre-octobre 2003 ; Madeleine Albright, « Bridges, Bombs, or Bluster ? », Foreign Affairs, septembre-octobre 2003.Retour

[ 18] R. Gilpin, War and Change…, op. cit.Retour

[ 19] Voir à ce propos l’analyse d’Imanuel Geiss, Gabriel Intemann, Der Jugoslawienkrieg, Francfort, Diesterkamp, 1995.Retour

[ 20] Voir la Quadrennial Defense Review 2001 (chapitre 2), www.defenselink.mil/pubs/qdrRetour

[ 21] Voir Saïda Bédar, « La révision de la stratégie américaine. De la bipolarité à la dominance globale », dans Alain Joxe, Le débat stratégique américain 2002, Paris, Cirpes, 2002, p. 23-38.Retour

[ 22] The National Security Strategy of the United States of America, The White House September 2002 (chapitre III), www.usinfo.state.gov/topical/pol/terror/secstrat.htmRetour

[ 23] Cf. Martha Finnemore, « Constructing Norms of Humanitarian Intervention », dans P. Katzenstein, The Culture of National Security, op. cit., p. 317-356.Retour

[ 24] Voir M. Albright, « Bridges, Bombs, or Bluster ? », art. cité.Retour

[ 25] Cf. Déclaration du président Truman au Congrès des États-Unis, 12 mars 1947, dans Dominique David (dir.), Est-Ouest 1945-1990, Paris, Publisud, 1992, p. 51.Retour

[ 26] INA, DL, CL T VIS 20020130, n°1944135.001.002, Arte, discours de G. W. Bush sur l’état de l’Union, Arte info, 19h46.Retour

[ 27] Cf. A. Wendt, Social Theory of International Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, p. 201.Retour

[ 28] Ibid., p. 231. Traduit par Dario Battistella, Théories des relations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 2003, p. 283.Retour

[ 29] Cité par Roland Paris, « Kosovo and the Metaphor War », Political Science Quarterly, 117 (3), 2002, p. 423-450. Voir aussi Barry Blechman, Tamera Cofman Wittes, « Defining the Moment : the Threat and Use of Force in American Foreign Policy », Political Science Quarterly, 114 (1), printemps 1999, p. 1-30.Retour

[ 30] Cité par Uyên Dong, « George W. Bush et “l’axe du mal” », mémoire de maîtrise en science politique, Université de Toulouse I, 2003.Retour

[ 31] John J. Mearsheimer, Stephen M. Walt, « An Unnessary War », Foreign Policy, janvier-février 2003, p. 51-59.Retour

[ 32] Voir Th. Lindemann, Faire la guerre…, op. cit.Retour

[ 33] Ibid., p. 687 et suiv.Retour

[ 34] Iver B. Neumann, « Self and Other in International Relations », European Journal of International Relations, 2 (2), 1996, p. 139-174.Retour

[ 35] Robert Jervis, Perception…, op. cit., p. 117-165.Retour

[ 36] Voir à ce propos Irving Janis, Victims of Groupthink, New York, Free Press, 1973.Retour

[ 37] B. M. Blechman, T. C. Wittes, « Defining the moment… », art. cité, p. 26 et suiv.Retour

[ 38] Voir le Rumsfeld Commission Report 1998. Report of the Commission to assess the ballistic missile threats to the United States. Les membres de la Commission sont Donald Rumsfeld, à l’époque directeur de Gilead Sciences (biotech), Asea Brown Boveri LTD (nuclear energy) et Aerospace, Dr. Barry M. Blechman (universitaire), Général Lee Butler, U.S. Air Force (Ret.), Dr. Richard L. Garwin, Dr. William R. Graham, Dr. William Schneider Jr., Général Larry D. Welch, U. S. Air Force (Ret.), Dr. Paul Wolfowitz, The Honorable R. James Woolsey.Retour

[ 39] Voir Robert Jervis, Misperception…, op. cit., p. 338 et suiv.Retour

[ 40] Richard Perle, « George Bush et l’axe du mal », Politique internationale, 95, printemps 2002, p. 129-148.Retour

[ 41] John. L. Gaddis, The Long Peace. Inquiries into the History of the Cold War, New York, Oxford University Press, 1987, p. 20 et suiv.Retour

[ 42] Voir M. Albright, « Bridges, Bombs, or Bluster ? », art. cité.Retour

[ 43] Voir le National Security Document, présenté le 20 septembre 2002 par le président Bush.Retour

[ 44] Voir Dean Pruitt, « Definition of the Situation as a Determinant of International Action », dans H. C. Kelman (ed.), International Behaviour. A Social-Psychological Analysis, New York, Rinehart and Winston, 1965, p. 393-432.Retour

[ 45] A. Wendt, « Collective Identity Formation… », art. cité, p. 386 et suiv.Retour

[ 46] Voir A. Wendt, Social Theory…, op. cit., p. 201-244.Retour

Résumé

L’article tente d’expliquer les guerres américaines les plus récentes en combinant l’approche réaliste avec le constructivisme et l’analyse perceptuelle. L’hégémonie américaine et les coûts élevés d’une posture purement défensive dans la lutte antiterroriste constituent un terrain favorable au recours à la force. Toutefois, aucune guerre américaine n’était inévitable. Ce sont des facteurs plus subjectifs comme l’identité américaine de protecteur des libertés mondiales, les perceptions faussées de la menace irakienne ou la faible identification de l’administration Bush avec les alliés européens qui ont, en dernière instance, incité les dirigeants américains à préférer parfois la guerre à la paix. Si l’approche réaliste éclaire les opportunités du recours à la force armée, c’est l’approche constructiviste qui explique le mieux pourquoi et contre qui ces opportunités peuvent être exploitées.



This article seeks to explain the origins of recent American wars, by combining the realist approach with constructivist and perceptual ones. American hegemony and the important costs linked to a strictly defensive posture in the fight against terrorism constitute a permissive condition of the uses of military force. However, none of the American wars were unavoidable. More subjective variables like American self perception as the protector of the free world, misperceptions about military threats or the weak identification of the Bush administration with European allies explains best why American decision makers preferred sometimes war to peace. While the realist approach highlights the opportunities for the use of military force, the constructivist ones explains why and against whom these opportunities are exploited.

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POUR CITER CET ARTICLE

Thomas Lindemann « Les guerres américaines dans l'après-guerre froide. Entre intérêt national et affirmation identitaire », Raisons politiques 1/2004 (no 13), p. 37-57.
URL :
www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2004-1-page-37.htm.
DOI : 10.3917/rai.013.0037.