2004
Raisons politiques
Dossier
« Liberté en Irak » ou le retour de l’anarchie hobbienne
Dario Battistella
Dario Battistella est professeur de science politique à l’IEP de Bordeaux. Il a publié dernièrement un manuel de Théories des relations internationales (Presses de Sciences Po, 2003), ainsi qu’un Dictionnaire des relations internationales, en collaboration avec Marie-Claude Smouts et Pascal Vennesson (Dalloz, 2003).
Alors que le drame de la deuxième guerre du Golfe n’avait pas remis en cause la tendance en cours vers la consolidation de la logique lockienne comme culture internationale dominante, l’opération « Liberté en Irak » se présente comme une tragédie, dans la mesure où elle annonce l’abandon, de la part des États-Unis, de la culture lockienne au profit d’une logique hobbienne. La construction de l’Irak comme ennemi, l’usage de la guerre préventive et le recours à l’unilatéralisme sont autant d’indices du retour possible de l’état de guerre comme structure dominante de la scène politique internationale de demain.
This article purports to study the long-range effects of Iraqi Freedom on the international political system, and argues that the war waged by the USA against Saddam Hussein means the return of hobbesian anarchy. The first two sections review the definitions of hobbesian and lockean culture, as well as Bull’s and Wendt’s interpretations of the contemporary system as an international society of states. The third section presents Bush’s construction of Iraq as an enemy, Washington’s use of preventive war, and United States’unilateralism, as the evidence of the current come back of the hobbesian logic as a guide to American foreign policy behaviour. Addressing the question of the possible replacement of lockean anarchy at the systemic level, the final section concludes that the definitive return of hobbesian culture as a “new” international norm depends upon Washington’s own degree of internalization of this logic.
« Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands faits et personnages de l’histoire mondiale se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde comme farce. »
Comment ne pas penser, à propos de l’opération « Liberté en Irak » déclenchée le 19 mars 2003 par George W. Bush, à l’introduction que Karl Marx
[1] donne à son analyse du coup d’État entrepris par Napoléon III le 2 décembre 1851 ? Guignols de l’info aidant, il y a de fortes chances que l’opinion publique française établisse entre George W. Bush et son père, à l’origine de l’opération « Tempête du désert » douze ans plus tôt, une hiérarchie comparable à celle dressée par le révolutionnaire allemand entre le « neveu » et son « oncle » du 18 Brumaire.
Pourtant, il n’est pas à exclure qu’une analyse de la portée à long terme de la troisième guerre du Golfe
[2] conduise à réviser la fameuse formule de Marx. Au lieu de voir dans « Tempête du désert » une tragédie et dans « Liberté en Irak » une farce, il semble plus judicieux de les considérer respectivement comme un drame et comme une tragédie
[3] : en effet, alors que la deuxième guerre du Golfe n’a pas remis en cause la tendance en cours vers la consolidation de la logique lockienne comme culture internationale dominante, la troisième guerre du Golfe est susceptible d’annoncer le retour de l’anarchie hobbienne.
Anarchie hobbienne et anarchie lockienne
Dans son
Léviathan, Hobbes assimile l’état de nature dans lequel se trouvent les États à un état de guerre perpétuelle : n’ayant pas conclu de contrat social entre eux, les États souverains « sont à cause de leur indépendance dans une continuelle suspicion, et dans la situation et la posture des gladiateurs, leurs armes pointées, les yeux de chacun fixés sur l’autre ». D’un côté, cet état se traduit par l’existence d’une « attitude de guerre », c’est-à-dire une « volonté de s’affronter suffisamment avérée » entre des États vivant « dans une continuelle veillée d’armes, leurs frontières fortifiées, leurs canons braqués sur tous les pays qui les entourent ». De l’autre, il débouche sur des recours à la force et des « combats effectifs » récurrents. Dans un état d’anarchie où « rien ne peut être injuste
… [où] les notions de légitime et d’illégitime, de justice et d’injustice, n’ont pas leur place … [où] il n’est pas de loi … [où] il n’existe pas de propriété
… chaque république possède la liberté absolue de faire ce qu’elle juge le plus favorable à son intérêt », y compris d’accroître son « empire » au détriment d’autrui à l’aide de la violence armée
[4].
La conception hobbienne de l’état de guerre perpétuelle a généralement été considérée comme décrivant parfaitement la situation effective des relations internationales. Il en fut ainsi au moment des guerres du 18
e siècle et au lendemain des guerres napoléoniennes. Jean-Jacques Rousseau, tout en critiquant cette conception, partage l’idée que « l’état de guerre est naturel entre puissances », et voit dans cette « guerre de puissance à puissance, l’effet d’une disposition mutuelle, constante et manifestée de détruire l’État ennemi ou de l’affaiblir au moins par tous les moyens qu’on le peut
[5] ». Clausewitz, s’attardant plus sur la guerre effective que sur l’état de guerre larvée, estime qu’elle n’est rien d’autre qu’un « conflit de grands intérêts réglés par le sang », l’instrument par lequel un État saisit « l’épée plutôt que la plume » en vue de « contraindre [son] adversaire à exécuter [sa] volonté
[6] ». Pour Hans Morgenthau, au lendemain de la seconde guerre mondiale, « les nations sont en permanence en train de se préparer à la forme de violence organisée qu’est la guerre, de s’y engager activement ou de s’en remettre
[7] », tandis que pour Raymond Aron, en pleine guerre froide, la politique internationale se déroule « à l’ombre de la guerre [qui] est de tous les temps historiques et de toutes les civilisations
[8] ». Quant à John J. Mearsheimer, il dresse, durant l’après-guerre froide, le tableau d’un monde tragique composé d’États à la recherche permanente de plus de puissance et
ipso facto prêts à « mentir, tricher et utiliser la force brute pour obtenir gain de cause par rapport à leurs rivaux
[9] ».
La conclusion semble s’imposer qu’en politique internationale, « on estime … permis » que tous les États recourent aux « vertus cardinales » que sont « la violence et la ruse » en vue d’assurer « leur conservation », car ils « ne pourraient pas subsister longtemps s’ils n’accroissaient leur puissance par l’agression et s’ils restaient simplement sur la défensive
[10] ». Il existe pourtant une vision alternative de la scène internationale, proposée par Hugo Grotius et John Locke
[11].
Contemporain de la guerre de Trente Ans, Grotius ne nie pas l’indéniable « débauche de guerre » caractéristique du milieu international, mais il n’en déduit pas pour autant l’existence d’un état de guerre. Il estime au contraire que « certaines lois ont pu naître entre … les États … en vertu de leur consentement … tendant à l’utilité non de chaque association d’hommes en particulier, mais du vaste assemblage de toutes ces associations. Tel est le droit qu’on appelle le droit des gens ». Il vient réguler le comportement international des États, même – et peut-être surtout – lorsqu’ils recourent à la force armée : « Entreprise en vue de la paix, … en vue d’obtenir justice », la guerre n’est autorisée qu’à condition d’être une guerre juste, c’est-à-dire une guerre d’autodéfense, et « lorsqu’elle est engagée, elle ne doit être conduite que dans les termes du droit et de la bonne foi ». Surtout, dit Grotius, « la crainte qu’on prendrait d’une puissance voisine » ne peut fournir de droit à faire la guerre. Il ne faut pas du tout tolérer « qu’en vertu du droit des gens les armes puissent être prises légitimement pour diminuer une puissance qui se développe
[12] ». Sont donc illégitimes les guerres préventives, suscitées par la « peur hobbienne
[13] » ou le « dilemme de la sécurité
[14] » que ressent tout État du fait de l’absence d’autorité supranationale susceptible de sanctionner des comportements contre lesquels il n’est légitime de se garantir que par des « pratiques inoffensives
[15] ».
Quant à John Locke, il voit dans l’état de nature un état de liberté, mais nullement un « état de licence ». Critiquant Hobbes sans le nommer, il souligne « la différence qu’il y a entre l’état de nature et l’état de guerre, que quelques-uns ont confondus, quoique ces deux états soient aussi différents et aussi éloignés l’un de l’autre que le sont un état de paix, de bienveillance, d’assistance, de conservation mutuelle et un état d’inimitié, de malice, de violence, de mutuelle destruction ». Plus précisément, si les États sont dans l’état de nature les uns par rapport aux autres, l’état de guerre est limité dans le temps aux seuls épisodes de « violence injuste et soudaine ». La plupart du temps, l’état de paix existe autrement que comme une simple trêve entre deux affrontements armés et « les accords, les traités, les alliances … sont des liens indissolubles pour … les princes du monde
[16] ».
Vers la société internationale
Longtemps ignorée, la perspective ouverte par Locke et Grotius a été redécouverte dans la deuxième moitié du 20
e siècle par Hedley Bull puis Alexander Wendt qui, appliquant tous deux la tradition grotienne
[17] à l’évolution des relations internationales, depuis les traités de Westphalie jusqu’à nos jours, dressent le tableau d’une scène politique internationale réellement existante comme « anarchie mature » plutôt que comme « anarchie immature
[18] ».
Bull est le premier à souligner la pertinence de la description lockienne. D’après lui, la structure anarchique n’empêche pas les États de former une « société internationale », une « société des États », une « société anarchique », tant les États, « conscients de valeurs et intérêts communs … se conçoivent comme liés par un ensemble de règles communes dans leurs relations réciproques et participent au bon fonctionnement d’institutions communes
[19] ». D’abord en Europe, puis dans le monde, au fur et à mesure de l’expansion de la société internationale
[20], les États ou certains d’entre eux ont émis des règles telles que la limitation de l’usage de la force, la non-ingérence dans les affaires intérieures ou le respect de la parole donnée. Ils ont édifié des institutions telles que le droit de et dans la guerre, les conventions et usages diplomatiques, la pratique de l’équilibre des puissances, voire la gestion de la vie internationale par un concert des puissances, informel comme au 19
e siècle avec le concert des nations ou institutionnalisé comme le système de sécurité collective des Nations unies. Certes, au sein de cette société internationale moderne, il n’y a pas d’autorité centrale capable d’interpréter et de faire exécuter les codes de conduite. Les Etats qui la composent doivent eux-mêmes juger et appliquer les normes. Mais, même si chaque État est juge en sa propre cause et même si ceux qui cherchent à appliquer le droit international ne prévalent pas toujours ou n’ont pas toujours un comportement désintéressé, les États, dans leur politique extérieure, ne tiennent pas moins compte des règles explicites et des normes implicites établies d’un commun accord qu’ils n’agissent en fonction de leur seul intérêt national défini de façon égoïste en termes de puissance.
L’analyse de Bull a été approfondie par le constructiviste Wendt
[21], qui distingue trois formes d’anarchie : hobbienne, lorsque les États se conçoivent réciproquement comme des ennemis ; lockienne, lorsqu’ils se conçoivent comme des rivaux ; kantienne, lorsqu’ils se conçoivent comme des amis
[22]. Dans le premier cas, les États ne se reconnaissent pas mutuellement le droit à l’existence comme entités libres et ne restreignent pas de leur propre initiative le recours à la violence armée dans leurs rapports réciproques
[23]. Dans le deuxième cas, les États se reconnaissent mutuellement le droit à l’existence en tant qu’entités libres et n’envisageant le recours à la force que dans une seule perspective défensive. D’après Wendt, c’est ce deuxième cas, l’anarchie lockienne, qui prévaut de nos jours et ce, depuis le système interétatique westphalien
[24].
En effet, si, tout au long de l’Antiquité et du Moyen Âge, le recours à la force a été intériorisé par les unités politiques comme une norme légitime de leur comportement, depuis la fin de la guerre de Trente Ans, la reconnaissance de la souveraineté des États est devenue l’institution centrale du système international, abstraction faite de quelques exceptions dans le temps – guerres napoléoniennes et seconde guerre mondiale – et dans l’espace – conflit israélo-palestinien. La violence internationale n’a certes pas disparu au sein de cette anarchie lockienne, mais c’est d’une violence limitée qu’il s’agit, soumise au principe du « vivre et laisser vivre ». Quels que soient les conflits qui les opposent entre eux, la plupart des États adoptent, le plus souvent, un comportement favorable à la reproduction du
statu quo existant, étant donné que, grâce à la croyance partagée en la légitimité de l’institution de la souveraineté, l’urgence du dilemme de la sécurité est moindre, ce qui évite à tout un chacun de préparer en permanence la guerre pour assurer sa survie ; surtout, si la guerre est acceptée comme moyen de règlement des conflits, elle se caractérise par une autolimitation de la violence, au sens où un État qui y recourt ne cherche pas à détruire ou à éliminer autrui et n’y recourt qu’à titre d’
ultima ratio, après l’échec des autres procédures de règlement des conflits prévues par les institutions multilatérales
[25].
Au moment où Wendt publie son article, la fin de la guerre froide, qui plus est pacifique, semble corroborer l’idée d’une société internationale autorégulée. Souvent perçue comme état de guerre au sens hobbien, la guerre froide a aussi été une « longue paix
[26] ». Elle a opposé moins des ennemis que des rivaux qui, tout en n’excluant pas le recours à la force en cas de nécessité absolue, reconnaissaient les principes d’inviolabilité des frontières héritées de la seconde guerre mondiale et de non-ingérence dans les affaires intérieures du camp adverse, et ont respecté, après 1962, les règles établies en matière de contrôle des armements, contribuant ainsi à transformer l’affrontement bipolaire en « société bipolaire
[27] ». En outre, la guerre froide finie, le comportement des États-Unis face au révisionnisme irakien envahissant et annexant le Koweït en août 1990
[28] a été parfaitement conforme au code de conduite prévalant au sein d’une anarchie autorégulée. L’opération « Tempête du désert » a été décidée selon les termes du chapitre VII de la Charte des Nations unies, c’est-à-dire après que le Conseil de sécurité a constaté la rupture de la paix et de la sécurité internationales de la part de Bagdad ; après que l’opération « Bouclier du désert » visant à faire céder l’Irak par des moyens pacifiques n’a pas eu le succès escompté et après que le Conseil de sécurité dans sa résolution 678 du 29 novembre 1990 a autorisé les États membres de l’ONU « à user de tous les moyens nécessaires » pour rétablir la souveraineté du Koweït. Par ailleurs, ce recours à la force s’est contenté de rétablir le
statu quo ante, car ce n’était pas la destruction ou l’élimination de l’Irak que visaient les alliés, ni même une capitulation sans condition, mais le simple retrait des forces irakiennes. Enfin, la souveraineté intérieure de l’Irak a été tout aussi respectée que sa souveraineté extérieure, car à aucun moment Washington n’a cherché à renverser le régime de Saddam Hussein, même si, au nom du droit d’ingérence humanitaire, l’opération
Provide Comfort est venue au secours des Kurdes irakiens victimes de la répression du régime Baas
[29]. La société internationale semblait d’autant plus à l’ordre du jour que les discours de George Bush témoignaient de l’intériorisation des normes de comportement lockiennes par les États-Unis. En affirmant : « Aucun ordre international pacifique n’est possible si de plus grands États peuvent dévorer leurs voisins plus petits », le président américain tenait le principe de la reconnaissance mutuelle entre États souverains pour l’institution centrale du système international contemporain. En précisant : « Notre but n’est pas la conquête de l’Irak ; c’est la libération du Koweït », il confirmait la volonté de défense du
statu quo qui préside à la politique américaine. En soulignant : « Saddam a échoué [dans sa tentative] de faire de cette crise une querelle entre l’Irak et les États-Unis », il inscrivait la réponse américaine dans le cadre des institutions multilatérales. En espérant que « de ces temps troubles puisse émerger un nouvel ordre mondial … un ordre où la règle de droit supplante la loi de la jungle », il présentait les États-Unis comme le futur garant des normes pacifiques de régulation des conflits entre États
[30].
Le retour de l’anarchie hobbienne
Le contraste n’en est que plus flagrant avec l’opération « Liberté en Irak
[31] » qui, loin de la tendance dominante vers l’anarchie lockienne, s’inscrit dans une logique hobbienne, comme l’attestent la désignation du régime de Saddam Hussein comme ennemi par George W. Bush, la doctrine de la guerre préventive adoptée dans le cadre de la nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine et le recours unilatéral à la force de la part des États-Unis.
La construction de l’ennemi
Le premier élément marquant de la logique hobbienne comme nouveau guide du comportement américain réside dans la qualification de l’Irak comme ennemi des États-Unis. Dès le discours du 29 janvier 2002 sur l’état de l’Union
[32], l’Irak est stigmatisé comme État membre à part entière de « l’axe du mal ». « La Corée du Nord est un régime qui s’arme de missiles et d’armes de destruction massive, tout en affamant ses citoyens. L’Iran recherche agressivement ces armes et exporte la terreur, tandis qu’une minorité non élue réprime les espoirs de liberté du peuple iranien. L’Irak continue d’afficher son hostilité envers l’Amérique et de soutenir la terreur … Des États comme ceux-ci, et leurs alliés terroristes, constituent un axe du mal, s’armant pour menacer la paix du monde. » Progressivement, les interventions de George W. Bush se focalisent sur l’Irak, présenté comme « un cas unique », « l’endroit s’il en est », « le régime par excellence » au sein duquel se concentrent tous les dangers qui menacent les États-Unis et le monde « dans leurs formes les plus mortelles et les plus agressives ». Saddam Hussein, dénoncé comme incarnant « le mal », est traité de « dictateur sans foi ni loi et agressif », d’« élève de Staline » à la tête d’un « régime hors-la-loi ». Surtout, George W. Bush dresse en permanence une distinction entre le régime irakien et le peuple. Ainsi, le 7 octobre 2002 au Cincinnati Museum Center : « L’Amérique est un ami du peuple irakien. Notre demande s’adresse exclusivement au régime qui l’a réduit à l’esclavage et qui nous menace ». Le 28 janvier 2003, lors du discours sur l’état de l’Union, il adresse un message « pour le peuple courageux et opprimé de l’Irak » : « Votre ennemi n’est pas en train d’encercler votre pays ; votre ennemi est en train de diriger votre pays. Et le jour de son départ du pouvoir sera le jour de votre libération ». Indépendamment de l’éventuel projet de démocratiser l’Irak grâce au recours à la force, cette attitude rompt avec le principe classique de la
Realpolitik auquel était resté fidèle George Bush qui refusait de déduire le comportement extérieur de l’Irak de son régime intérieur et de s’immiscer dans ses affaires intérieures.
Certes, ce n’est pas la première fois que les États-Unis font preuve « d’une approche manichéenne dans la définition de leur ennemi, d’une interprétation globale de la menace, d’une conception idéologique du défi
[33] », mais c’est la première fois – depuis 1945 – qu’ils joignent l’acte à la parole, substituant ainsi la
Machtpolitik à la
Realpolitik
[34].
En effet, d’après Wendt, le fait qu’un État se représente un autre État comme ennemi l’amène à adopter lui-même une « posture révisionniste », visant à détruire cet ennemi ou à le conquérir, et consistant concrètement en la mise en œuvre d’une stratégie privilégiant non la voie de la coopération mais l’établissement d’un rapport de force militaire favorable, fondant la perception de l’ennemi moins sur les capacités réelles de ce dernier que sur les intentions qui lui sont prêtées, n’hésitant pas à envisager l’hypothèse d’une frappe préventive et menant la guerre, une fois déclenchée, jusqu’à la capitulation complète de l’ennemi
[35]. Or c’est très exactement ce qui se produit tout au long de la crise américano-irakienne et de l’opération « Liberté en Irak ».
Contrairement à Ronald Reagan répondant aux capacités affichées de « l’empire du mal » par une stratégie de dissuasion, avec le succès que l’on sait, la fin de la guerre froide ; contrairement à George Bush, recourant à la force pour rétablir le
statu quo ante rompu par une violation avérée des normes de comportement reconnues de la société internationale ; George W. Bush se fonde, lui, sur les intentions prêtées à Bagdad pour justifier le recours à la violence. Pour preuve, l’emploi du conditionnel dans son discours du 29 janvier 2002 : « En cherchant des armes de destruction massive, ces régimes constituent un danger grave et croissant. Ils
pourraient fournir ces armes aux terroristes, leur donnant ainsi les moyens de leur haine. Ils
pourraient attaquer nos alliés ou essayer de faire chanter les États-Unis ». Pour preuve encore, la stratégie nationale de sécurité adoptée en septembre 2002, donc bien avant que les inspecteurs chargés de vérifier l’état de (dés)armement de l’Irak puissent livrer ne serait-ce qu’un début d’informations fiables : « Étant donné les
buts des États voyous et des terroristes, les États-Unis ne peuvent plus se fier à une position d’attente comme par le passé … Nous ne pouvons laisser à nos ennemis la
possibilité d’une frappe en premier … L’imbrication entre États sponsorisant la terreur et États
cherchant à se doter d’armes de destruction massive nous contraint à agir … Les États voyous et les terroristes n’ont pas
l’intention, pour nous attaquer, de se conformer aux méthodes classiques. Ils comptent sur des actes de terreur et, potentiellement, sur des armes des destruction massive, que l’on
peut cacher facilement, lancer secrètement, et utiliser sans avertissement
[36] ». Comment ne pas penser à Hobbes qui déduit de la « défiance » qui règne à l’état de nature qu’il « n’y a rien de plus que n’exige la conservation de soi-même » dans le fait pour quelqu’un de tenter de se « rendre maître » d’autrui ?
La guerre préventive
Plus précisément, dit Hobbes, dans un tel état chacun a « la liberté … d’user comme il le veut de son pouvoir propre pour la préservation de sa … propre vie et, en conséquence, de faire tout ce qu’il considérera, selon son jugement et sa raison propres, comme le moyen le mieux adapté à cette fin ». Dans un tel état, « l’accroissement de l’empire » est un moyen « permis » à tout État pour assurer son auto-préservation, quitte pour ce faire à « prendre les devants … jusqu’à ce qu’il n’aperçoive plus d’autre puissance assez forte pour le mettre en danger
[37] ». Trois siècles et demi plus tard, le « moyen le mieux adapté » trouvé par les États-Unis pour « prendre les devants » est la guerre préventive : « Nous devons être prêts à stopper [les] États voyous et leurs clients terroristes
avant qu’ils soient capables d’utiliser ou de menacer d’utiliser des armes de destruction massive contre les États-Unis et nos alliés et amis … Depuis longtemps, les États-Unis envisagent l’option de recourir à des
actions préemptives en vue de contrecarrer une menace suffisamment grave pour notre sécurité nationale. Plus la menace est grande, plus le risque de l’inaction est grand et plus il est important de prendre des mesures préemptives pour nous défendre, même si des doutes subsistent quant au moment et à l’endroit de l’attaque ennemie. En vue de
devancer ou d’empêcher de tels actes hostiles de la part de nos adversaires, les États-Unis, si nécessaire, agiront de
façon préemptive
[38] ». Et une fois la guerre commencée, elle est menée jusqu’à l’élimination complète de l’ennemi irakien, comme le promet George W. Bush le jour de l’annonce du début de l’opération « Liberté en Irak » : « Maintenant que le conflit a éclaté, la seule façon d’en limiter la durée est d’appliquer une force décisive. Et je vous assure, ce ne sera pas une campagne de demi-mesures, et nous n’accepterons aucune autre issue que la victoire. » Ces propos, confirmés trois semaines plus tard par les faits, soulignent l’adoption par Washington de la logique hobbienne, car dans une anarchie lockienne, la violence armée est limitée, non pas au sens où elle tue peu de personnes, mais au sens où elle ne tue pas les États ; or c’est le résultat inverse que recherche – et obtient – l’opération « Liberté en Irak », aidée en cela par les technologies modernes d’armement qui permettent d’éliminer un État ennemi sans pour autant éliminer sa population.
Peu importe ce qu’en pensent les autres États, étant donné que seuls comptent le « jugement et [la] raison propres » des États-Unis. George W. Bush le rappelle une première fois devant l’Assemblée générale des Nations le 12 septembre 2002 : « Ma nation travaillera main dans la main avec le Conseil de sécurité des Nations unies pour faire face à notre défi commun … Nous travaillerons avec le Conseil de sécurité en vue des résolutions nécessaires. Mais qu’il n’y ait aucun doute sur les objectifs des États-Unis. Les résolutions du Conseil de sécurité seront appliquées, les exigences justes de la paix et de la sécurité seront satisfaites ou l’action sera inévitable » ; une seconde fois dans son discours sur l’état de l’Union du 28 janvier 2003 : « Nous avons fait appel aux Nations unies … Nous soutenons avec ardeur l’AIEA dans sa mission de contrôle des matériels nucléaires de par le monde … Toutes les nations sont concernées par la prévention d’attaques soudaines et catastrophiques. Nous leur demandons de nous rejoindre, et nombreuses sont celles qui agissent en conséquence. Mais le destin de cette nation ne dépend pas des décisions d’autrui … Nous consulterons. Mais qu’il n’y ait pas de malentendu : si Saddam Hussein ne désarme pas complètement, pour la sécurité de notre peuple et pour la paix du monde, nous dirigerons une coalition pour le désarmer » ; et une troisième fois, l’avant-veille du déclenchement de l’offensive américaine : « Depuis plus de douze ans, les États-Unis et d’autres pays ont mené des efforts patients et honorables pour désarmer le régime irakien sans guerre … Notre bonne foi n’a pas été récompensée
… Les États-Unis ont l’autorité souveraine d’utiliser la force pour assurer leur propre sécurité nationale … Certains membres permanents du Conseil de sécurité ont annoncé qu’ils opposeraient leur veto à toute résolution forçant l’Irak à désarmer … Le Conseil de sécurité a failli à ses responsabilités, et nous allons donc saisir les nôtres ».
L’unilatéralisme
Cet unilatéralisme américain en 2002-2003 constitue une rupture avec le multilatéralisme auquel George Bush était resté fidèle en 1990-1991. Surtout, faire ainsi cavalier seul illustre la thèse d’origine hobbienne de l’impossible coopération en matière de sécurité, vu que tout État doit être soupçonné de vouloir profiter de la foi de ses partenaires dans les engagements qu’il a pris pour les duper. Lorsque George W. Bush affirme : « Le dictateur irakien ne désarme pas … il nous
trompe » ; lorsque, se fondant sur les douze ans de tergiversations diverses de Saddam Hussein
[39], il estime que « se fier au bon sens et à la retenue de Saddam Hussein n’est pas une stratégie, et n’est pas une option », il ne fait que paraphraser Hobbes selon qui « c’est un précepte de la raison que tout homme doit s’efforcer à la paix
aussi longtemps qu’il a un espoir de l’obtenir ; et quand il ne peut pas l’obtenir, il lui est loisible de rechercher et d’utiliser tous les secours et tous les avantages de la guerre
[40] ». Le refus américain de donner une nouvelle chance aux inspecteurs de l’ONU
[41], la décision de recourir à l’action, qu’il y ait ou non soutien des autres États, sont conformes à la conception hobbienne de l’intérêt national défini dans une perspective égoïste en termes de puissance militaire, vu que dans l’état de nature, les États « vivent sans aucune autre sécurité que celle dont les munissent leur
propre force ou leur
propre ingéniosité »
[42] et donc ne peuvent et ne doivent compter que sur eux-mêmes. Même le lien établi entre l’Irak et le terrorisme international, entre les « États voyous » et leurs « clients terroristes » qu’ils « sponsorisent » et auxquels ils pourraient fournir des armes de destruction massive, lien mis en avant par les autorités américaines pour contrer l’argument selon lequel on ne voit pas comment l’Irak, après une dizaine d’années d’embargo, pourrait venir menacer la sécurité des États-Unis ou même de leurs alliés dans la région, trouve un fondement chez Hobbes, notant qu’à l’état de nature, « l’homme le plus faible … a assez de … force corporelle pour tuer l’homme le plus fort, soit par une machination secrète, soit en s’alliant à d’autres
[43] ».
D’une telle alliance – en leur faveur –, les États-Unis eux-mêmes ne veulent pas, privilégiant ainsi l’unilatéralisme non seulement à l’égard des institutions multilatérales, mais aussi à l’égard de leurs propres alliés de l’Alliance atlantique. Cette pratique a déjà été inaugurée, il est vrai, au moment des bombardements de l’Afghanistan des Talibans en riposte aux attentats du 11 septembre 2001. Les États-Unis ont alors préféré substituer au principe « les coalitions déterminent les missions », le principe « les missions déterminent les coalitions », cher à Paul Wolfowitz, alors que le Secrétaire général de l’OTAN, Lord Robertson, avait fait savoir que ces attentats entraient parfaitement dans le cadre de l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord
[44]. Ce rejet américain de toute
entangling alliance, certes proclamé par George Washington lors de son discours d’adieu mais nié dans la pratique depuis, justement, la création de l’OTAN et la conclusion des pactes par les États-Unis au moment de la guerre froide, est particulièrement révélateur du retour en force de l’anarchie hobbienne. En effet, constatant que l’Alliance atlantique, loin de dépérir après la guerre froide, s’élargissait à l’Est et trouvait de nouvelles missions de maintien de la paix (en ex-Yougoslavie notamment), Wendt en avait déduit qu’il s’agissait non d’une alliance, fondée sur un intérêt commun temporaire face à un ennemi désigné, mais d’une communauté pluraliste de sécurité, fondée sur des liens d’amitié et représentative, à ce titre, d’une anarchie kantienne, fondée sur un
we feeling spontané amenant les États membres à écarter tout recours à la force entre eux et à s’entraider en cas de menace extérieure contre l’un d’entre eux : le moins que l’on puisse dire, c’est que l’administration Bush n’a pas fait sien le deuxième point de la définition wendtienne de la communauté de sécurité
[45].
Le bel avenir de l’anarchie hobbienne ?
[46]
Est-ce à dire que l’opération « Liberté en Irak » annonce le « cauchemar constructiviste
[47] » d’un monde au sein duquel le recours à la violence armée serait de nouveau accepté comme la « simple continuation de la politique par d’autres moyens
[48] » ? Pour tenter de répondre à cette question, il faut d’abord rappeler que chez Wendt une culture anarchique ne devient facteur structurant du comportement des États qu’après que ces derniers l’ont intériorisée comme norme légitime. Autrement dit, il ne suffit pas qu’un acteur adopte un comportement anormal, au sens de comportement aberrant par rapport aux normes légitimes reconnues, pour qu’une culture succède à celle existante ; encore faut-il que ce comportement soit accepté et imité, et donc reproduit, par d’autres acteurs.
Dans le cas de l’opération « Liberté en Irak », l’absence de soutien unanime aux États-Unis, contrastant avec le quasi-consensus
[49] prévalant au moment de l’opération « Tempête du désert », tend à indiquer qu’une partie importante des États, de la France à la Chine en passant par la Russie et l’Allemagne, n’est pas prête à abandonner les institutions de l’anarchie lockienne. Cela étant, parce que le retour à un comportement de type hobbien est l’œuvre de la puissance dominante, il n’est pas à exclure que tôt ou tard, les autres États seront amenés à suivre l’exemple américain
[50], ne serait-ce que parce c’est précisément la puissance hégémonique qui façonne, par sa force structurelle, son
soft power, les codes de conduite légitime sur la scène internationale, comme l’ont fait le Royaume-Uni, avec le concert européen des puissances au lendemain des guerres napoléoniennes, et les États-Unis eux-mêmes, avec l’ONU, au lendemain de la seconde guerre mondiale. Reste que la question d’une éventuelle adoption par les autres États de la logique hobbienne ne se posera que dans un second temps. Pour que cette logique ait une chance de se diffuser, il faut d’abord que les États-Unis l’aient eux-mêmes intériorisée définitivement. Trois cas de figure peuvent alors être envisagés selon les trois degrés d’intériorisation distingués par Wendt
[51].
1. Les États-Unis ont intériorisé la culture hobbienne au premier degré, du fait de la violence d’autrui et de l’obligation de répondre à cette violence, un peu comme lors de la seconde guerre mondiale, lorsque le comportement des nazis les a obligés à traiter ces derniers en ennemis. Quand on connaît les penchants isolationnistes de George W. Bush au moment de son entrée en fonction et le traumatisme provoqué aux États-Unis par les attentats du 11 septembre, cette hypothèse d’une Amérique se représentant l’Irak et le terrorisme international comme ennemis parce que ces derniers considèrent eux-mêmes les États-Unis comme ennemis et leur nient le droit d’existence paraît plausible
[52]. Dans ce cas, l’intériorisation américaine de la norme hobbienne serait seulement temporaire, due à la nature inédite, mais exceptionnelle, de la menace, située « à la croisée du radicalisme et de la technologie » : « Dans les années 1990, nous avons assisté à l’émergence d’un petit nombre d’États voyous qui, bien que très différents les uns des autres, ont pour points communs … de rejeter les valeurs humaines fondamentales et de
haïr les États-Unis et tout ce qu’ils représentent. … Durant la guerre froide, et notamment après la crise de Cuba, nous avions affaire à un adversaire dans l’ensemble répugnant au risque et favorable au
statu quo. La dissuasion était un moyen de défense efficace… [Mais] le concept traditionnel de dissuasion n’aura aucun effet sur un ennemi terroriste dont le but avoué est de
semer la destruction et de viser des innocents … Nous devons adapter le concept de menace imminente aux capacités et aux objectifs de nos adversaires d’aujourd’hui
[53] ».
2. Un optimisme comparable est de rigueur si, dans la perspective de la théorie libérale des relations internationales, on impute l’actuelle culture hobbienne prévalant à Washington moins aux États-Unis eux-mêmes qu’au groupe d’individus ayant accès au processus de prise de décision politique et ayant un intérêt mesquin, ou tout simplement idéologique, plutôt que national, à décider l’entrée en guerre contre l’Irak, voire d’autres « États voyous ». Dans cette hypothèse, « Liberté en Irak » serait une parenthèse due à l’influence, au sein du processus de prise de décision à Washington, des représentants des intérêts pétroliers proches des milieux texans dont est issu George W. Bush lui-même, et/ou des néoconservateurs autour de D. Cheney et P. Wolfowitz, à la fois revanchards frustrés de leur victoire en 1991 et croisés de l’exceptionnalisme américain
[54]. Il suffirait alors d’un changement à la Maison Blanche, voire d’un renversement des rapports de force en faveur d’un C. Powell, par exemple, pour conclure à la nature temporaire de l’abandon de la culture lockienne, car « Liberté en Irak » aurait été une simple exception comparable à celle qu’a été, pour Londres, la guerre des Boers au début du 20
e siècle, décidée, selon John Hobson, par une faction d’impérialistes désireux de prévenir ainsi une chute de leurs revenus en pleine crise économique britannique
[55].
3. Les États-Unis auraient intériorisé au troisième degré la norme hobbienne parce que, confrontés au déclin relatif de leur puissance, ils choisiraient la
Machtpolitik dans une – vaine – tentative de renverser le cours de l’histoire. Cette hypothèse combine approche constructiviste et paradigme réaliste des relations internationales. D’après les deux variantes de la théorie réaliste du système international que sont la théorie de l’équilibre des puissances et la théorie des cycles de puissances
[56], toute domination unipolaire est vouée à prendre fin, suite à l’émergence d’une coalition d’opposition à la puissance prépondérante venant rééquilibrer le système international ou à l’avènement d’une puissance ascendante rivale venant défier la suprématie de la puissance hégémonique. Dans les deux cas,
l’hegemon bienveillant finit par se transformer en
hegemon prédateur, avec pour conséquence concrète, sur l’échiquier diplomatico-stratégique, un retour au
hard power en vue de supplanter un
soft power perçu comme insuffisant pour maintenir l’ordre existant.
Les États-Unis sont-ils dans cette situation ? L’hypothèse n’est pas à exclure, quand on voit leurs efforts budgétaires pour empêcher l’émergence d’un quelconque
peer competitor dans le domaine militaire, suite aux soucis que leur crée, au-delà du terrorisme international, l’ascension de la Chine. En attendant, la politique à moyen terme de Washington à l’égard de la Syrie, de l’Iran et de la Corée du Nord donnera un début de réponse
[57]. â—†
[1]
Karl Marx,
Der achtzehnte Brumaire des Louis Bonaparte (1852), dans Karl Marx, Friedrich Engels,
Werke, Berlin-Est, Dietz Verlag, 1981, volume 8, p. 115. C’est nous qui traduisons comme pour l’ensemble des références dont n’est pas donnée la traduction en français.
[2]
La première guerre du Golfe, aujourd’hui largement oubliée, a opposé l’Irak et l’Iran entre 1980 et 1988. La deuxième, dont fait partie l’opération « Tempête du désert » de janvier-mars 1991, a débuté le 2 août 1990 avec l’invasion du Koweït par l’Irak.
[3]
Nous remercions Mathieu Perez de nous avoir fait prendre conscience des subtilités attachées aux notions de drame et de tragédie : un drame est généralement défini comme une suite d’événements graves et violents, alors qu’une tragédie est un événement funeste, terrible.
[4]
Thomas Hobbes,
Léviathan. Traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la république ecclésiastique et civile (1651), trad. de l’anglais par François Tricaud, Paris, Sirey, 1971, p. 121 et suiv. et p. 225-227. Les citations utilisées pour notre démonstration relèvent indistinctement de la description donnée par Hobbes de l’état de nature entre hommes et de l’état de nature entre États. Cette équivalence peut faire l’objet d’une discussion. Hobbes déduit, en effet, sa description de l’état de nature entre hommes d’avant le contrat social du spectacle que lui offrent les relations entre États de son époque : « Même s’il n’y avait jamais eu aucun temps où les particuliers fussent en état de guerre les uns contre les autres, cependant à tous moments les rois et les personnes qui détiennent l’autorité souveraine sont à cause de leur indépendance dans une continuelle suspicion ». Pourtant, il admet une différence de degré entre les deux états. Par leur « attitude de guerre », les États « protègent l’activité industrieuse de leurs sujets, il ne s’ensuit donc pas cette misère qui accompagne la liberté des particuliers ». L’état de nature n’implique pas pour les États les mêmes conséquences néfastes que pour les hommes, à savoir une « vie solitaire, besogneuse, pénible, quasi animale et brève ». Il se peut que Hobbes n’ait pas eu une conception hobbienne de l’état de guerre entre États. Il n’en reste pas moins que son œuvre a été interprétée dans ce sens par les internationalistes, comme le prouve l’expression d’anarchie hobbienne, et c’est par rapport à cette interprétation dominante que nous situons notre propre analyse.
[5]
Jean-Jacques Rousseau, « Que l’état de guerre naît de l’état social » (1760),
Le Contrat social. Écrits politiques, Paris, Gallimard-La Pléiade, 1964, p. 607.
[6]
Carl von Clausewitz,
De la guerre (1816-1827), trad. par Denise Naville, Paris, Minuit, 1998, p. 51 ; 145 ; 710.
[7]
Hans J. Morgenthau,
Politics among Nations. The Struggle for Power and Peace (1948), New York, McGraw-Hill, 1993, 6
e édition révisée et abrégée, p. 50.
[8]
Raymond Aron,
Paix et guerre entre les nations (1962), Paris, Calmann-Lévy, 1984, 8
e édition, p. 18 et 157.
[9]
John J. Mearsheimer,
The Tragedy of Great Power Politics, New York, Norton, 2001 p. 35. Précisons, pour éviter tout malentendu, que J. J. Mearsheimer, dans un article co-écrit avec Stephen Walt, a critiqué, avant qu’elle ait lieu, la guerre contre l’Irak (« An Unnecessary War »,
Foreign Policy, 134, janvier-février 2003, p. 51-59).
[10]
Th. Hobbes,
Léviathan…, op. cit., p. 123 et suiv.
[11]
Quant à Emmanuel Kant, il affirme que les guerres sont le vecteur par lequel le dessein de la nature fera advenir une communauté civile universelle, synonyme de paix et de sécurité (« Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique » (1784), dans E. Kant,
Opuscules sur l’histoire, Paris, Garnier-Flammarion, 1990, p. 69-89, mais reconnaît aussi que l’état normal des relations interétatiques, en attendant les conditions de la paix perpétuelle, est « plutôt un état de guerre : même si les hostilités n’éclatent pas, elles constituent un danger permanent » (« Vers la paix perpétuelle » (1795), dans E. Kant,
Vers la paix perpétuelle et autres textes, Paris, Garnier-Flammarion, 1991, p. 73-97).
[12]
Hugo Grotius,
Le droit de la guerre et de la paix (1625), trad. du latin par Paul Pradier-Fodéré, Paris, PUF, 1999, p. 17 et suiv., p. 176, p. 533.
[13]
Cf. Sir Herbert Butterfield,
History and Human Conflict, Londres, Collins, 1951.
[14]
John Herz, « Idealist Internationalism and the Security Dilemma »,
World Politics, 2 (2), janvier 1950, p. 157-180.
[15]
H. Grotius,
Le droit de la guerre et de la paix…, op. cit., p. 176.
[16]
John Locke,
Traité sur le gouvernement civil (1690), Paris, Garnier-Flammarion, 1984, p. 174 ; p. 187, 189 et 328.
[17]
Voir Martin Wight,
International Relations. The Three Traditions, Leicester, Leicester University Press, 1991.
[18]
Cf. Barry Buzan,
People, States and Fear. An Agenda for International Security Studies in the Post-cold War Era (1983), New York, Harvester Wheatsheaf, 1991, 2
e édition, p. 175 et suiv.
[19]
Hedley Bull,
The Anarchical Society. A Study of Order in World Politics, Londres, Macmillan, 1977, p. 13 ; « Society and Anarchy in International Relations », dans Sir H. Butterfield, M. Wight (eds),
Diplomatic Investigations. Essays in the Theory of International Politics, Londres, Allen & Unwin, 1966, p. 35-60.
[20]
Sur l’évolution historique de la société internationale, voir Hedley Bull, Adam Watson (dir.),
The Expansion of International Society, Oxford, Oxford University Press, 1984, et A. Watson,
The Evolution of International Society, Londres, Routledge, 1992.
[21]
Alexander Wendt, « Anarchy is What States Make of it »,
International Organization, 49 (2), printemps 1992, p. 391-425 et
Social Theory of International Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1999.
[22]
Les termes « ennemi » et « ami » rappellent Carl Schmitt (
La notion de politique. Théorie du partisan (1932), trad. de l’allemand par Marie-Louise Steinhauser, préf. de Julien Freund, Paris, Flammarion, 1992) et Wendt lui-même renvoie à Schmitt dans son ouvrage. Pourtant, chez Schmitt, l’ennemi et l’ami ne sont que les deux variantes que peut prendre le même adversaire en politique selon les intérêts d’un acteur politique dans sa lutte pour son existence. Ce sont les deux facettes dialectiques de ce que Wendt appelle le rival : alors que la relation d’inimitié avec autrui est indispensable à l’existence politique de tout acteur chez Schmitt, elle est la négation même du politique chez Wendt – l’ennemi schmittien n’est donc pas l’ennemi wendtien, mais un simple adversaire, potentiellement temporaire ; réciproquement, la relation d’amitié telle que la conçoit Wendt signifierait la fin du politique chez Schmitt, étant donné que chez Wendt la relation d’amitié est synonyme de garantie de l’existence des acteurs concernés. L’ami wendtien est donc beaucoup plus que le simple allié – temporaire là encore – qu’est l’ami schmittien.
[23]
A. Wendt est statocentré. Son analyse porte sur les États, mais elle est cependant applicable à des acteurs non étatiques : il est tout à fait possible de voir une anarchie hobbienne dans les représentations réciproques entre les États-Unis et Al-Qaida.
[24]
Nous n’approfondirons pas la notion d’anarchie kantienne, concernée seulement de façon indirecte par notre problématique. Pour Wendt, les États sont amis lorsqu’ils forment à la fois une communauté de sécurité et un système de sécurité collective, c’est-à-dire lorsque, d’une part, ils excluent le recours à la force dans le règlement de leurs conflits d’intérêts et que, d’autre part, ils s’apportent mutuellement de l’aide lorsque l’un d’eux fait l’objet de menaces. De nos jours, et concernant le domaine couvert ici, les relations entre la Grande-Bretagne et les États-Unis peuvent, à la lumière de l’attitude de Londres depuis le 11 septembre et tout au long de la crise irakienne, être analysées en termes de relations d’amitié.
[25]
Pour une analyse historique de la diffusion de ces normes de comportement et de leur effet contraignant sur le comportement des États, voir Paul V. Schroeder,
The Transformation of European Politics. 1763-1848, Oxford, Oxford University Press, 1994. P. V. Schroeder a appliqué son analyse pour critiquer, avant qu’elle ait lieu, l’opération « Liberté en Irak » dans « The Case against Pre-emptive War »,
American Conservative, 21 octobre 2002.
[26]
L’expression « longue paix » est due à John L. Gaddis, « The Long Peace. Elements of Stability in the Postwar International System »,
International Security, 10 (4), printemps 1986, p. 99-142.
[27]
A. Watson,
The Evolution of International Society, op. cit., p. 290.
[28]
La première agression de l’Irak contre l’Iran (1980), peut être analysée en termes lockiens : par son attaque, Saddam Hussein cherchait non à éliminer l’Iran mais à rectifier à son profit le tracé de la frontière dans le Chott-el-Arab. Pour reprendre les termes de Wendt, il visait une partie de la « propriété » du « rival » iranien et ne cherchait pas à porter atteinte au droit de « vie » de « l’ennemi » iranien.
[29]
On peut voir dans le droit d’ingérence humanitaire, en ce qu’il constitue une violation du principe de non-ingérence et donc du principe de souveraineté, une entorse à l’anarchie lockienne fondée justement sur la reconnaissance de la souveraineté. L’hypothèse est d’autant plus valable que l’on retrouve une violation comparable dans la guerre menée par l’OTAN contre le régime de Milosevic au Kosovo, d’autant que cette guerre a été menée en dehors de tout mandat légal onusien. Il n’en reste pas moins que les deux recours à la force, de même que l’ensemble des interventions humanitaires, ont été menés au nom d’un principe – les valeurs fondamentales de la dignité humaine – susceptible de s’ériger comme nouvelle norme de comportement des États en lieu et place du principe de souveraineté. Voilà pourquoi on ne peut guère parler dans ces cas de retour à l’anarchie hobbienne : l’anarchie lockienne n’est pas donnée une fois pour toutes, mais au contraire susceptible d’évoluer selon les valeurs partagées par les États ou, en tout cas, par la majorité des plus influents d’entre eux.
[30]
Citations extraites de deux discours de George Bush, le premier devant le Congrès, le 11 septembre 1990 ; le second à la télévision, le 16 janvier 1991, jour du déclenchement de l’opération « Tempête du désert ».
[31]
Sur la problématique de la continuité ou non de l’opération « Liberté en Irak » par rapport aux traditions diplomatiques américaines, voir Jean-Yves Haine, « The Imperial Moment »,
Cambridge Review of International Affairs, 16 (3), automne 2003, p. 485-511.
[32]
Les citations de George W. Bush sont accessibles sur le site
http:// whitehouse. gov.
[33]
J.-Y. Haine, « The Imperial Moment », art. cité.
[34]
Précisons que la fidélité d’ensemble de Washington à la
Realpolitik dans sa conduite face à l’ennemi soviétique n’excluait pas des recours épisodiques à la
Machtpolitik, comme dans la politique vietnamienne ou dans celle menée au sein du
backyard latino-américain.
[35]
A. Wendt,
Social Theory…,
op. cit., p. 262.
[36]
Le texte de la
National Security Strategy of the USA est accessible sur le site
http:// usinfo. state. gov/ topical/ pol/ terror/ secstrat. htm. C’est nous qui soulignons.
[37]
Th. Hobbes,
Léviathan…, op. cit., p. 123 et suiv.
[38]
National Security Strategy of the USA, cité (c’est nous qui soulignons). C’est bien à la notion de
pre-emptive action qu’ont recours les discours américains, étant donné qu’une telle action est prévue par le droit international selon lequel les États n’ont pas besoin de subir une attaque avant d’agir en toute légalité en vue de se défendre contre des forces qui représentent un danger d’attaque imminent. Reste que cette menace dont parle le droit international doit se concrétiser sous forme de mobilisation visible des armées, flottes et forces aériennes préparant une attaque contre un autre État, pour que celui-ci puisse prendre les devants. Étant donné qu’une telle mobilisation n’a pas eu lieu de la part de l’Irak, en 2002-2003, ni contre ses voisins ni
a fortiori contre les États-Unis, c’est bel et bien une guerre préventive, et non préemptive, qu’ont menée les États-Unis à partir du 20 mars 2003. L’argument selon lequel la notion d’action préemptive doit s’adapter aux données contemporaines d’acteurs cachant leurs intentions avant de frapper renvoie justement aux intentions que le droit international se refuse de prendre en compte.
[39]
Il n’y a pas de doute sur le double jeu de Saddam Hussein qui, en 1998, a renvoyé les inspecteurs du désarmement.
[40]
Th. Hobbes,
Léviathan…, op. cit., p. 129.
[41]
Ce refus s’explique aussi par l’opposition annoncée de la France et de la Russie à tout projet de résolution du Conseil de sécurité adressant à Saddam Hussein un ultimatum en matière de transparence sur l’état de son (dés) armement. Un tel ultimatum avait effectivement été adressé à l’Irak le 15 janvier 1991 et le refus de Bagdad de se retirer du Koweït avait légalisé l’opération « Tempête du désert ».
[42]
Th. Hobbes,
Léviathan…, op. cit., p. 124.
[44]
« Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles … sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties et, en conséquence, que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles … assistera la partie ou les parties ainsi attaquées. » Article 5 du traité de l’Atlantique Nord.
[45]
Bien entendu, l’opposition de la France et de l’Allemagne à la politique irakienne des États-Unis dément elle aussi l’analyse de Wendt : pour Paris et Berlin, Washington a davantage été considéré comme allié que comme ami.
[46]
Allusion au titre du livre de Philippe Delmas,
Le bel avenir de la guerre, Paris, Gallimard, 1995.
[47]
Expression empruntée à Stefano Guzzini, « Il costruttivismo e il ruolo delle istituzioni nelle relazioni internazionali »,
Rassegna Italiana di Sociologia, 44 (2), 2003, p. 215-235.
[48]
C. von Clausewitz,
De la guerre, op. cit., p. 67.
[49]
Quasi-consensus et non consensus : en effet, si aucun membre permanent du Conseil de sécurité n’a opposé son veto à l’opération « Tempête du désert », la Chine s’est abstenue, alors que deux membres non permanents, Cuba et le Yémen, se sont opposés à la résolution 678 (1990).
[50]
L’argument de la boîte de Pandore qu’auraient ouverte les Américains est avancé par les opposants à « Liberté en Irak » : comment, dorénavant, nier le droit de recourir à une guerre préventive à l’Inde ou au Pakistan dans leurs relations réciproques, à Israël face à la Syrie, à la Corée du Sud face à la Corée du Nord, etc.
[51]
Wendt distingue trois degrés d’intériorisation d’une norme de conduite : au premier degré, une norme internationale est adoptée par un État parce qu’il y est contraint, du fait de l’action d’autrui et de son interaction avec ce dernier ; au deuxième degré, elle est adoptée par un État parce qu’il estime qu’il est dans son intérêt d’agir conformément à la norme ; au troisième degré, elle est adoptée par un État parce qu’il la perçoit comme légitime. Ce n’est qu’à ce troisième degré qu’elle devient variable systémique, structurant le comportement des agents.
[52]
Pour vérifier le bien-fondé de cette hypothèse, il faudrait avoir accès aux sources des représentations que se font des États-Unis les réseaux terroristes, le régime de Saddam Hussein, les « États voyous », ce qui suppose des compétences que nous n’avons pas.
[53]
National Security Strategy of the USA, cité.
[54]
Pour tenter de confirmer cette hypothèse, il faudrait procéder à une étude de la décision de déclencher « Liberté en Irak » comparable à celle menée sur la crise de Cuba par Graham T. Allison,
The Essence of Decision, Boston, Little Brown, 1971.
[55]
Cette explication se rapproche des thèses marxisantes de la guerre et pour cause : l’ouvrage de John A. Hobson,
Imperialism. A Study (New York, J. Pott & Company, 1902) a directement influencé
L’impérialisme, stade suprême du capitalisme de Lénine.
[56]
Pour une projection appliquée de ces théories au monde de demain, voir Henry Kissinger,
Diplomatie, trad. de l’anglais par Marie-France de Paloméra, Paris, Fayard, 1996, en ce qui concerne la théorie de l’équilibre, et Ronald L. Tammen et
al.,
Power Transitions. Strategies for the 21
st
Century, New York, Chatham House Publishers, 2000, pour ce qui est de la théorie des cycles.
[57]
Nous remercions Jean-Marie Donegani, Stefano Guzzini et Arnaud Mercier, dont les remarques pertinentes ont permis d’améliorer la qualité de la version définitive de cet article.