2004
Raisons politiques
Dossier
L’obsolescence des guerres interétatiques ? Une relecture de John Mueller
Michel Fortmann
Jérémie Gomand
Michel Fortmann, professeur titulaire de science politique à l’Université de Montréal, a créé, en 1996, le Groupe d’étude et de recherche sur la sécurité internationale (GERSI). Il a publié, avec Albert Legault Une diplomatie de l’espoir. Le Canada et le désarmement de 1945 à 1988 (Presses de l’Université Laval, 1990) et plus récemment avec T. V. Paul et James Wirtz, Balance of Power Revisited : Theory and Practice in the 21st Century (Stanford University Press, à paraître en 2004) ; avec Edmond Orban, Le système politique américain, mécanismes et décisions (Presses de l’Université de Montréal, 2001) et avec Gérard Hervouet et Albert Legault, Les conflits dans le monde 2002-2003 (Institut québécois des hautes études internationales, 2003).Jérémie Gomand, étudiant français à l’Institut d’Études Politiques de Paris, a travaillé dans le cadre d’un échange interuniversitaire à l’Université de Montréal. En 2004, il envisage de faire un doctorat en Amérique du Nord en philosophie des relations internationales (théories de l’histoire appliquées aux relations internationales, avenir de la guerre).
Faut-il craindre, dans le sillage de l’offensive américaine globale contre le terrorisme, une résurgence des conflits armés, un « retour vers le passé » tel que certains le promettaient il y a plus de dix ans ? Relire John Mueller, qui annonçait dès 1989 l’obsolescence des guerres interétatiques permet de répondre à cette question, dans le contexte turbulent de ce début de millénaire.
In the wake of the war against terrorism, will the international scene become a more violent place ? Should we fear a re-emergence of warfare as a common instrument of statecraft ? In order to answer these questions, this article revisits John Mueller’s argument regarding the obsolescence of major war and ponders its continuing relevance a decade after the end of the Cold war. Mueller’s original thesis and its critics will be presented in the first section of the article. The second part of the analysis attempts to test Mueller’s “marketing theory” of war in the framework of the American onslaught against terrorism. In other words, are neo-conservative ideological “entrepreneurs” succeeding in selling the idea of war as a legitimate instrument of policy to the American people ? Or is the worsening mess in Iraq going to reinforce the American people’s allergy towards war ?
Du point de vue de l’observateur averti ou de celui du spécialiste, il est difficile aujourd’hui de ne pas être convaincu que le système international vient d’entrer dans une phase de conflits et d’instabilité. Après deux guerres successives, l’une contre l’Afghanistan, fin 2001, l’autre contre l’Irak, au printemps 2003, les États-Unis ont démontré que la force armée continue à jouer un rôle déterminant en matière de relations internationales. Les interventions militaires unilatérales ont été plus nombreuses après la guerre froide que durant les décennies précédentes et, pour certains observateurs, les événements récents annoncent un phénomène plus vaste : la généralisation de l’usage de la force ou de la menace du recours de la force, au seuil du nouveau millénaire. Les forces américaines sont actuellement présentes dans près d’une soixantaine de pays, sous couvert de la lutte contre le terrorisme
[1]. Faisant contrepoint à ce renouveau de l’unilatéralisme impérial, plusieurs puissances régionales, dont la Corée du Nord et l’Iran, glissent à nouveau vers la nucléarisation, renversant ainsi la tendance vers la non-prolifération des années 1990.
Les choses vont-elles pourtant si mal que cela dans le monde ? Faut-il se résoudre à prévoir un retour au « bon vieux temps » de la compétition stratégique, des crises et des guerres, froides ou chaudes ? Les théoriciens, qui nous promettaient un avenir de paix et de prospérité au début des années 1990, se sont-ils trompés à ce point ? Peut-être pas, si l’on relit certains de leurs textes.
John Mueller
[2], un des auteurs qui ont le plus marqué le débat sur l’avenir de la guerre à la charnière de la dernière décennie, annonçait en 1989 la disparition progressive de la guerre en tant qu’institution. Que penser de son argument quinze ans après la parution de son ouvrage ? Les données empiriques sur les grandes tendances des conflits contemporains lui donnent-elles raison ou tort ? Comment percevoir la politique américaine actuelle à la lumière de son analyse ?
L’argument de Mueller peut s’énoncer simplement. Au terme d’un long processus entamé au cours du 19e siècle, les guerres entre grandes puissances (major wars) seraient en passe de devenir choses du passé.
En tant qu’activité, la guerre n’a plus aucun attrait pour les particuliers et les collectivités. Gloire, honneur, courage, aventure, patriotisme sont complètement dépassés. Plus personne, aujour-d’hui, ne se risquerait à faire l’apologie de la guerre alors que c’était chose très courante au 19e siècle.
La guerre n’est plus perçue non plus comme une méthode politiquement efficace ou rentable. Les coûts et les risques encourus sont trop élevés par rapport aux bénéfices escomptés. Pour les États, elle n’est plus une « continuation de la politique par d’autres moyens ».
La prospérité économique est devenue le but ultime des États et des sociétés modernes (par opposition à l’expansion territoriale, la diffusion de la religion ou la gloire nationale). Un changement fondamental au niveau des valeurs collectives a eu lieu et il n’est plus nécessaire, aujourd’hui, d’obtenir des succès militaires pour acquérir statut et influence sur la scène internationale.
Les puissances commerciales ont remplacé les puissances militaires
[3]. Ce phénomène, que Mueller appelle la « hollandisation » de la société internationale
[4], a commencé après la Première Guerre mondiale, dans la plupart des États développés, pour s’accentuer après la Seconde Guerre mondiale, après le ralliement du Japon et de l’Allemagne aux
Trading States.
Mueller prévoit même que le refus de la guerre comme pratique pourrait devenir un réflexe inconscient, tant au niveau des élites que des collectivités
[5]. Il ne viendrait tout simplement plus à l’idée des dirigeants des sociétés avancées d’utiliser la force contre leurs voisins ou leurs semblables, « pas plus qu’il ne viendrait à l’idée de quelqu’un de sauter du 5
e étage pour descendre au rez-de-chaussée plus rapidement
[6] ».
Mueller explique ce changement par l’évolution des idées et des valeurs au sein de nos sociétés. L’allergie collective à la guerre n’a pas été déterminée par des facteurs matériels externes. Elle est née d’une bataille d’idées qui a opposé les pacifistes et les défenseurs de la gloire militaire. Les valeurs et les attitudes, dans cette perspective, ont un pouvoir autonome : « Les idées sont très souvent des forces en elles-mêmes, et non des épiphénomènes qui reflètent le contexte social et économique. L’allergie à la guerre a augmenté de façon significative au cours du siècle dernier, non du fait des changements économiques et sociaux, mais parce que cette répulsion, mise habilement en valeur au bon moment, s’est imposée au public
[7] ».
Contrairement à ce qu’ont avancé certains commentateurs, Mueller a donc bien une théorie du changement des idées, même si celle-ci peut surprendre
[8]. Pour lui, l’évolution des valeurs sociales est avant tout une affaire de « marketing
[9] ». L’aversion à la guerre est, au premier chef, le fait « d’entrepreneurs » qui, comme les abolitionnistes dans le cas de l’esclavage, ont attaqué avec persévérance l’institution à laquelle ils s’opposaient en en dénonçant les aspects les plus vils et les plus inhumains. Parallèlement, ils ont fait valoir leur « produit » comme une solution désirable : un monde sans guerre est un environnement plus prospère… Si les pacifistes ont préparé le terrain du changement, il est sûr que le traumatisme collectif des deux conflagrations a brisé l’esprit guerrier des États modernes
[10]. C’est la Seconde Guerre mondiale, et non l’arme nucléaire, qui a été la vraie force de dissuasion durant les cinquante dernières années du 20
e siècle
[11].
En Amérique du Nord, l’ouvrage de Mueller a jeté un pavé dans la mare des réalistes, avant même que le débat sur l’avenir du système international post-guerre froide ait vraiment commencé. À l’instar du texte de Francis Fukuyama sur la fin de l’histoire, il a été reçu avec enthousiasme comme une provocation et un beau thème de discussion. L’originalité de sa thèse tient à ce qu’elle va à contre-courant des théories dominantes en relations internationales car elle écarte volontairement les explications déterministes ou positivistes de la guerre.
Mueller se situe aux antipodes du réalisme de type structuraliste. Pour lui, la nature du système international compte très peu dans les causes des conflits armés. Les critiques qui lui ont reproché de négliger les structures du système international comme facteur explicatif n’ont pas compris le fait que la guerre, selon Mueller, est un phénomène entièrement volontaire
[12]. Il écarte également les explications sociologiques de la guerre ou de la paix. Dans cette perspective, le progrès et l’industrialisation n’ont pas rendu les sociétés plus pacifiques
[13].
Enfin, l’anthropologie et les théories de l’agression n’expliquent pas non plus la persistance des guerres de façon adéquate. Il est vrai, dit Mueller, que les instincts d’agression et de destruction sont profondément enracinés dans la nature humaine. La guerre exerce une attraction et une fascination particulières très fortes et, dans ce cas, elle est plus que l’expression des valeurs sociales du moment. Cependant, on ne fait pas la guerre par instinct ou pour des motifs passionnels. Les nations ne se lancent pas dans un conflit parce qu’elles sont agressives ou parce qu’elles y sont poussées par leur instinct de territorialité. La décision de partir en guerre est toujours prise de façon raisonnée et calculée
[14].
Mueller a également été critiqué pour le flou conceptuel qui entoure la notion de « grande guerre »
(major war). Qu’est-ce qu’un conflit armé majeur ? Une guerre particulièrement destructrice ? Un conflit qui a des répercussions politiques importantes ? Se réfère-t-il surtout à des guerres comme 1914-1918 et 1939-1945 ou, en général, aux guerres entre États industrialisés ? Il est possible que des guerres de ce type ne se reproduisent plus, mais il y aura encore des guerres interétatiques majeures : « Même si la guerre totale est obsolète, les conflits armés de grande envergure vont persister
[15] ».
Que signifie alors exactement le mot « obsolescent » ? Mueller veut-il dire « irréversiblement en voie de disparition » ? Ou emploie-t-il ce terme flou à dessein, afin de laisser la porte ouverte à une réinterprétation de sa théorie ? La guerre en tant qu’institution est peut-être « en déclin » à la fin du 20
e siècle, cela ne signifie pas qu’elle a complètement disparu ou qu’elle est impossible. L’obsolescence de la guerre est peut-être un phénomène réversible
[16].
Les critiques les plus convaincantes de Mueller concernent ce point précis. Ainsi, pour Mearsheimer, « il n’existe pas de preuve systématique démontrant que les Européens ou les Américains croient la guerre définitivement obsolète. De plus, même si c’était le cas, les attitudes peuvent changer. L’opinion publique est notoirement capricieuse en ce qui a trait aux questions de sécurité nationale. Elle peut également être manipulée par les élites et réagir aux événements. En outre, il n’est besoin que d’un pays pour décider que la guerre est à nouveau une entreprise viable. Finalement, il est possible qu’une guerre conventionnelle soit menée et gagnée sans souffrir de pertes. Des élites faisant ce constat pourraient penser que la guerre est à nouveau “une option viable”
[17] ».
Eliot Cohen fait remarquer de même que la guerre moderne, pour le public, n’est pas nécessairement plus horrible aujourd’hui, au contraire : « Lorsque la guerre devient moins choquante pour les sociétés développées, ressemblant en cela à un spectacle télévisé, l’effet produit sur le public est plutôt stimulant : on applaudit son équipe. C’est ce qui s’est produit lors de la guerre du Golfe en 1991
[18] ».
En outre, n’est-il pas un tantinet réductionniste d’affirmer que la guerre est toujours le résultat d’un calcul rationnel effectué par des individus ou une élite responsables
[19] ? Un conflit armé, dans cette perspective, peut éclater, comme la Première Guerre mondiale, du fait d’un enchaînement de circonstances imprévues, même si personne ne glorifie la guerre et que personne ne s’illusionne sur ses conséquences
[20].
Pour Eliot Cohen, « la guerre n’est pas “à la mode” et elle n’est pas conçue à dessein par une société. Les nations sont généralement entrées en guerre par inadvertance
[21] ». Il n’est donc souvent pas possible d’extrapoler des tendances comme le fait Mueller : l’histoire est trop contingente. Comme le dit également Charles Doran : « Je ne pense pas qu’un seul gouvernement ait, depuis le début du 19
e siècle, consciemment recherché une confrontation majeure. Ils y ont généralement été entraînés peu à peu
[22] ».
En somme, Mueller serait plus convaincant s’il se préoccupait des raisons spécifiques pour lesquelles les États entrent en guerre et des mécanismes par lesquels les élites et les citoyens d’un État libéral peuvent influer sur ce type de décision
[23]. On peut détester la guerre en général, mais la juger inévitable dans certaines circonstances. L’opinion publique et ses préférences, par ailleurs, ne sont pas nécessairement le facteur essentiel qui détermine les décisions stratégiques.
Malgré toutes ces critiques, des historiens, comme John Keegan et Michael Howard, ont réservé très bon accueil aux thèses de Mueller
[24] et plusieurs internationalistes continuent à défendre la notion d’obsolescence des guerres
[25].
Par ailleurs, dans ses derniers textes, l’auteur de
Retreat from Doomsday persiste et signe avec panache, en affirmant, non seulement que les guerres conventionnelles entre États développés sont choses du passé, mais que les guerres interétatiques, les guerres coloniales et les guerres civiles – conventionnelles ou idéologiques – sont également en train de disparaître. Ce que nous assimilons à des guerres ne serait, pour lui, que des phénomènes résiduels, plus proches de la criminalité que des conflits armés au sens conventionnel du terme
[26]. Les faits lui donnent-ils raison ? Comme l’a souligné Paul Diehl, dès 1989, le principal reproche que l’on puisse faire à Mueller est de ne pas avoir soumis ses affirmations à un examen empirique
[27].
Si Mueller campe sur ses positions, il n’en admet pas moins, depuis dix ans, que le phénomène analysé par lui est réversible, donnant ainsi raison à plusieurs de ses critiques. « D’après la théorie que j’emploie (le “marketing des idées politiques”), la fin d’une institution n’est pas nécessairement permanente. Comme la guerre est essentiellement une idée et se fonde sur les penchants naturels de l’humain, on ne peut la rendre “impossible”. Même si un groupe “d’entrepreneurs” très convaincants arrive à amener l’institution guerrière au bord de l’extinction, un autre groupe pourrait ranimer l’enthousiasme guerrier s’il utilise une bonne stratégie de “marketing”
[28] ». Que faut-il alors penser de l’énorme battage publicitaire visant, depuis le 11 septembre 2001, à « vendre » la guerre au terrorisme sous toutes ses formes à l’opinion publique américaine ? Les « entrepreneurs » néoconservateurs sont-ils en train de ranimer l’esprit guerrier de la société américaine ou leurs efforts se heurtent-ils à l’allergie occidentale à la guerre ?
Au tournant du millénaire
Que disent les chiffres sur le nombre de guerres interétatiques depuis la fin de la guerre froide ? L’évidence d’une diminution de leur fréquence ne peut guère prêter à polémique et donne raison à John Mueller. Depuis la chute du mur de Berlin, même en tenant compte de cas tangeants, le nombre de guerres interétatiques est inférieur à quinze, soit moins d’une par an dans le monde entier. Plus généralement, leur déclin est constant depuis un demi-siècle.
Guerres civiles et interétatiques durant le dernier siècle
Source : Peter Becker, « Violent Conflicts 1400 A.D. to the Present in Different Regions of the World », Paper prepared for the 1999 Meeting of the Peace Science Society (International), Ann Arbor, Michigan, 8-10 octobre 1999, annexe figure 10.
Les rares guerres interétatiques
[29] opposent essentiellement de petits pays situés dans les périphéries. Elles ont pu aussi opposer les États-Unis à des « États voyous », mais si l’on met le cas américain provisoirement de côté, il apparaît que les guerres récentes que l’on peut qualifier « d’interétatiques » ont toujours une définition et un statut litigieux, et ce à deux titres au moins :
– Ces guerres mettent généralement aux prises, non deux acteurs étatiques, mais un seul État agissant sur un sol étranger ou à une frontière, face à un ou des acteurs non étatiques (guérillas, bandes armées) souvent soutenus, il est vrai, par un État. Entrent, par exemple, dans cette catégorie le conflit Arménie – Azerbaïdjan, les guerres en ex-Yougoslavie après 1991 et les affrontements indo-pakistanais à la fin des années 1990. Dans de tels cas, on peut difficilement parler de guerres interétatiques stricto sensu.
– Il s’avère que les rares cas recensés impliquent souvent des États nouvellement créés qui ont toujours une histoire en commun. Il s’agit alors, dans le Caucase, dans les Balkans ou en Afrique (Éthiopie – Érythrée), de guerres qui ne sont déjà plus « civiles », et pas encore tout à fait « interétatiques ».
Ce qui doit être retenu, c’est qu’il n’y a plus de guerres ouvertes entre États développés, stables, reconnus, disposant d’armées régulières, exception faite, précisément, des interventions impliquant les forces américaines. Si le test empirique confirme donc les théories de John Mueller, la politique américaine les infirme-t-elle ?
« Les États-Unis sont depuis longtemps favorables à une action préemptive lorsqu’il s’agit de répondre à une menace caractérisée visant notre sécurité nationale. Plus grave est la menace, plus le risque de l’inaction est grand, et plus il est important de prendre des mesures anticipées pour assurer notre défense, même si des doutes subsistent sur le moment et le lieu de l’attaque ennemie. Pour empêcher ou prévenir que de tels actes ne soient perpétrés par nos ennemis, les États-Unis agiront, si nécessaire, de manière préemptive [30]. »
Fait nouveau, selon ce document, la guerre préemptive peut être un moyen de règlement presque naturel des crises internationales. Pour les néoconservateurs américains qui en sont les auteurs, le monde contemporain est un monde dangereux, la démocratie est en danger, et il faut la défendre ou l’imposer, éventuellement par la force. Ce document est, par bien des aspects, un mélange de réalisme des plus classiques et de libéralisme « botté
[31] ». En fait, pour les néoconservateurs, il faut faire la guerre pour en finir avec la guerre ou, plus précisément, pour en finir avec les fauteurs de guerre. C’est un
Si vis pacem, para bellum revisité, que les « faucons » tentent d’inculquer aux masses américaines et, plus largement, occidentales.
Depuis 2001, la doctrine des équipes néoconservatrices qui pensent la politique internationale à Washington est, à l’évidence, celle d’un retour de la guerre comme moyen efficace, donc légitime, de faire face aux dangers de la scène mondiale. Les tentations américaines d’user de la force hors de la légalité internationale
[32], voire de façon unilatérale
[33], ne datent pas, à vrai dire, de l’élection de George W. Bush en 2000. Toutefois, cette tendance s’accentue indéniablement.
Les progrès technologiques permettant aujourd’hui d’envisager des guerres « propres », c’est-à-dire relativement peu meurtrières pour un assaillant doté de capacités offensives écrasantes, la guerre est à nouveau un moyen séduisant de résoudre les situations de crise. D’autre part, les événements du 11 septembre 2001 ont radicalement changé la donne : l’Amérique est désormais beaucoup plus réceptive à un interventionnisme tous azimuts. Plus personne ne parle d’isolationnisme américain et les stratèges peuvent tabler sur le fait que le peuple américain serait prêt, dans le cadre de la guerre contre le terrorisme, à accepter des pertes plus importantes que par le passé. Ce sont là autant d’éléments qui favorisent la prise de décision et l’éventuel passage à l’acte de guerre.
La guerre du Golfe de 2003 est une application pratique du discours néoconservateur. Certes, les intentions américaines à l’égard du régime de Saddam Hussein étaient anciennes, mais, jusqu’au 11 septembre 2001, la destruction recherchée du régime irakien et la lutte contre le terrorisme islamiste relevaient de deux agendas complètement différents. Les tentatives de ralliement de la communauté internationale n’expliquent que partiellement l’amalgame de ces deux objectifs.
La volonté d’en découdre avec l’Irak peut être vue comme un désir inconscient, chez les réalistes néoconservateurs
[34], de trouver un ennemi bien identifiable, territorialement marqué, que l’on puisse désigner aux foules comme source de menace, à qui l’on puisse ensuite faire la guerre selon les canons « classiques ». En cela, Saddam Hussein est « l’anti-Ben Laden
[35] ». La désignation d’un « axe du mal », comprenant l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord, procède d’une logique similaire : le souhait de présenter au peuple américain
[36] l’environnement, presque rassurant, d’une opposition idéologique, non plus entre Union soviétique et États-Unis, mais entre trois « États voyous » et le champion de la liberté démocratique. Un tel raisonnement permet de mieux comprendre les tentatives désespérées des Américains pour trouver des liens entre le régime irakien et Al-Qaida et pour découvrir des armes de destruction massive, susceptibles d’être remises à des réseaux terroristes.
Cette entreprise a-t-elle été un succès susceptible d’être reproduit et de faire de la guerre préventive
[37] un moyen privilégié d’action sur la scène mondiale ? Il manque le recul nécessaire pour analyser toutes les répercussions, à moyen et long termes, du conflit irakien. Cependant, il est possible d’établir un bilan, de tirer quelques leçons, forcément provisoires, de la seconde guerre du Golfe et de l’occupation américaine de l’Irak qui a suivi.
Quels étaient les buts de guerre américains ? Abattre le régime irakien, mettre Saddam Hussein hors d’état de nuire, neutraliser les armes de destruction massive, affaiblir les mouvements terroristes qui auraient été soutenus en sous-main par l’Irak. Les résultats ne sont guère positifs, comme l’a reconnu le secrétaire d’État à la Défense, Donald Rumsfeld
[38]. Le régime dictatorial a effectivement été détruit, Saddam Hussein enfin été capturé, mais les armes de destruction massive sont introuvables et le terrorisme s’est installé de façon durable en Irak.
L’image de l’Amérique dans le monde a énormément souffert de cette guerre menée unilatéralement hors du droit international. L’antiaméricanisme
[39] croissant a un coût, en termes à la fois politiques et économiques. De septembre 2002 à septembre 2003, la position des États-Unis sur la scène internationale s’est plutôt dégradée. La politique menée vis-à-vis de l’Irak est devenue très impopulaire et les néoconservateurs n’ont pas réussi à convaincre le reste du monde. Au lendemain des attentats du 11 septembre, les États-Unis bénéficiaient d’un véritable capital de sympathie qui a tout simplement été dilapidé ensuite. Les faits s’accumulent, par ailleurs, pour discréditer l’équipe néoconservatrice. Au cours du premier trimestre 2003, l’administration américaine, qui comptait sur l’adhésion générale, a donné l’impression d’être emportée par sa propre rhétorique, par sa logique guerrière et de ne plus contrôler la crise qu’elle avait déclenchée.
La guerre préventive contre l’Irak est un paradoxe. Guerre éclair, menée avec des pertes minimes
[40], elle a été, à première vue, gagnée sans conteste. Pourtant, tout porte à croire que ce succès a été, à bien des titres, un formidable coup d’épée dans l’eau. Les conflits modernes se gagnent, plus que jamais, dans l’après-guerre, par la reconstruction économique et la communication. Désormais, la guerre se gagne, et par conséquent peut se perdre, en dehors de la guerre.
La guerre au terrorisme est au centre du « marketing » politique américain. Il fallait convaincre qu’en finir avec « l’État voyou » irakien devait permettre de combattre plus efficacement le terrorisme. Ironie du sort : l’occupation anglo-américaine de l’Irak a fait de ce pays un nouveau foyer de terrorisme endémique. Les attentats y sont innombrables et particulièrement sanglants. Cette guerre interétatique classique, qui devait affaiblir les mouvements terroristes, et menée contre un État où le terrorisme n’existait pas, a suscité ce dernier. Les Américains ont, par conséquent, des difficultés à croire leur président lorsqu’il affirme que le monde est plus sûr depuis la chute de Saddam Hussein (et celle des Talibans)
[41].
Cette guerre se voulait classique et bien orchestrée. Elle devait permettre de bâtir une coalition, de déclencher une mobilisation patriotique d’envergure, d’envahir un pays vite et bien, grâce à une supériorité technologique écrasante, enfin de faire tomber un régime dictatorial, d’être fêté en libérateur, de reconstruire et de démocratiser. Elle trahit, dans les faits, une volonté inconsciente de revenir au schéma classique selon lequel la guerre peut tout résoudre. Le fait est qu’elle a été vite gagnée. Mais elle n’a absolument rien résolu. Une partie de la population se sent au moins autant humiliée et occupée que libérée, le terrorisme se généralise et, dans ce cadre, la haute technologie se révèle impuissante. Enfin, quand les armes de destruction massive demeurent introuvables, la mobilisation patriotique (qui a toujours été tiède, même aux États-Unis) se retourne contre ceux qui ont cherché à la provoquer.
Nous en revenons ainsi à la contradiction fondamentale entre la lutte contre le terrorisme et la volonté d’en finir avec les « États voyous » de l’« axe du mal ». Les menaces sont aujourd’hui largement transnationales. Les tentatives de ralliement nationaliste autour du drapeau, américain en l’occurrence, cadrent mal avec la lutte de longue haleine contre le phénomène terroriste.
La doctrine du recours à la guerre préventive de « haute technologie », présentée comme une panacée, paraît neutralisée par des contre-stratégies à vrai dire vieilles comme le monde, au premier rang desquelles se trouvent les opérations de guérilla. Ceteris paribus, le cas de la guerre du Vietnam est souvent évoqué. Le contexte est bien différent et la comparaison limitée, mais elle a le mérite de souligner qu’une guerre classique ne permet plus d’emporter la décision et que, trente ans après, cette réalité demeure. Mener une guerre contre Saddam Hussein pour réduire le terrorisme, en Palestine et ailleurs, ne fonctionne manifestement pas. C’est, au contraire, la meilleure voie pour retrouver en Irak le triptyque palestinien : hostilité face à l’occupant, instabilité gouvernementale et terrorisme meurtrier.
Le bilan humain devient aussi, peu à peu, un problème. Les Américains n’ont perdu qu’une centaine d’hommes en trois semaines d’invasion éclair alors que le bilan de l’après-guerre s’est rapidement alourdi. Il n’y a ni guerre ni ennemis bien identifiés, et pourtant des GI’s tombent chaque jour. Ce n’est pas tant l’ampleur des pertes qui est dangereuse pour l’administration américaine vis-à-vis de sa propre opinion publique que l’étalement de ces pertes dans le temps. Cent GI’s morts en six mois ont plus d’impact que des pertes similaires au combat en avril 2003. Cela rappelle désagréablement aux Américains que la guerre n’est ni fraîche ni joyeuse, qu’elle implique du sang et de la peur, que l’on soit en pleine jungle ou dans les rues d’une ville arabe largement hostile. Là se situe l’échec majeur des « entrepreneurs » néoconservateurs.
Gagner la guerre, récolter une impopularité sans précédent, perdre la paix, s’enliser, nuire à la lutte contre le terrorisme, l’expérience irakienne devient une opération contre-productive, qui ne prouve en rien la justesse ni l’efficacité de la guerre dans la gestion des menaces auxquelles s’expose une grande puissance. Ce bilan incite à la prudence vis-à-vis des thèses sur le « grand retour » de la guerre interétatique sur la scène internationale.
La guerre préventive subit, en fait, un rejet populaire, massif et mondial, supérieur au rejet du terrorisme lui-même. Autant les guerres visant à faire cesser une épuration ethnique (Kosovo, 1999) ou à éradiquer un foyer terroriste avéré (Afghanistan, 2001) sont globalement bien acceptées, autant la guerre préventive, mal justifiée et mal ciblée, suscite une hostilité mondiale d’une ampleur jusqu’ici inconnue. Les seules guerres qui peuvent recueillir un assentiment général sont des guerres ponctuelles, véritablement menées « dans l’intérêt commun » et, donc, de façon concertée. La guerre préventive est la négation même de tous ces principes et valeurs, largement répandus. Il faut dire que les tentatives des néoconservateurs de convaincre de la justesse de leurs thèses en dehors des États-Unis sont très modestes. C’est une contradiction majeure : ils disent mener un combat d’idées à l’échelle planétaire et font preuve d’un unilatéralisme ravageur vis-à-vis de ceux qui défendent la démocratie, dans le monde arabo-musulman en particulier.
Au-delà des questions d’opinion, et même en termes de sécurité, la politique étrangère américaine sème le chaos plus qu’elle n’établit la stabilité. Elle incite en effet d’autres dictateurs (il en reste quelques-uns), aujourd’hui ou demain dans la ligne de mire des États-Unis, à se raidir et à s’armer toujours plus, à prendre des précautions pour ne pas subir le sort de Saddam Hussein. Le cas de la Corée du Nord est l’exemple le plus visible, mais la leçon irakienne a été retenue par d’autres. Pour arrêter les États-Unis, il faut se préparer au pire, et surtout menacer du pire ! Et avoir les moyens de ses menaces. En ce sens, cette doctrine d’attaque préventive est lourde de dangers pour l’avenir et quelle que soit sa destinée, elle aura laissé des traces indélébiles sur la scène internationale. Cette politique néoconservatrice mène à une multiplication des risques pour la sécurité des États-Unis. Dans un tel contexte, si on considère qu’une doctrine se juge à l’aune de ses résultats, il est peu probable qu’elle soit appelée à faire école.
Symptôme précurseur de cela mise entre parenthèses du recours à la force : aucune solution semblable n’est envisagée pour régler la crise nord-coréenne ou pour « démocratiser » l’Iran et la Syrie
[42]. Les États-Unis n’en ont pas les moyens politiques, financiers ni même militaires
[43], et encore moins l’envie. L’expérience irakienne leur a coûté trop cher.
Autre point important, l’administration américaine s’est toujours montrée très divisée sur la conduite à tenir. L’erreur encore trop fréquente consiste à l’analyser comme bloc plus ou moins monolithique. Or, deux applications pratiques du réalisme en relations internationales s’opposent au sein de l’équipe Bush. La tendance réaliste classique, plutôt prudente, et la tendance révolutionniste néoconservatrice
[44]. La politique américaine est caractérisée par des tensions et des contradictions incessantes. La mainmise des néoconservateurs n’est donc pas forcément appelée à se pérenniser
[45].
Deux voies sont désormais possibles : le retour à un multilatéralisme prudent et sans illusions impliquera le recours aux marchandages et à la négociation dans la plus pure tradition réaliste. Cette évolution se profile déjà vis-à-vis de la Corée du Nord, de la Libye et de l’Iran. Plus généralement, une inflexion de la politique américaine vers un certain retour, contraint et forcé, aux instances multilatérales est perceptible depuis l’automne 2003. Mais il est possible aussi, et à plus long terme, que l’Amérique redécouvre peu à peu les vertus du
soft power
[46], pour jouer sur l’influence plus que sur la puissance brute, voire brutale.
Malgré les apparences trompeuses, le diagnostic de Mueller sur l’obsolescence des guerres interétatiques reste, peut-être plus que jamais, valable et valide. Les guerres interétatiques, de moins en moins rentables et, surtout, de moins en moins acceptables, se font plus rares. Elles sont probablement appelées, prenons le risque de faire cette prévision, à l’être encore davantage. Le choix des Américains de recourir à la force pour résoudre les problèmes internationaux n’est pas une tendance de long terme. Le cas de la guerre en Irak, même s’il concerne l’unique superpuissance sur la scène internationale, ne suffit pas à inverser la tendance de fond.
D’ici quelques mois, l’aventure irakienne se révélera peut-être une authentique catastrophe, comme le furent la guerre du Vietnam et, plus récemment, l’expédition somalienne. Ces opérations ont vu l’opinion publique faire basculer la politique américaine. Dans ce contexte, l’expérience de la guerre préventive a de fortes chances de ne pas être renouvelée de sitôt
[47]. Ainsi le bref retour du recours à la force n’invalide en rien les thèses de John Mueller sur le déclin des guerres interétatiques. â—†
[1]
Dan Smith, « The World at War »,
The Defense Monitor, 32 (1), janvier 2003, p. 1.
[2]
John Mueller est actuellement titulaire de la Chaire Woody Hayes d’études de sécurité nationale, au Centre Mershon de l’Université d’État de l’Ohio où il enseigne les relations internationales. Il est l’auteur de
War, Presidents and Public Opinion (Hoboken, New Jersey, Wiley, 1973) ;
Retreat from Doomsday : the Obsolescence of Major War (New York, Basic Books, 1989) qui n’a pas été traduit en français ;
Policy and Opinion in the Gulf War (Chicago, University of Chicago Press, 1994) ;
Quiet Cataclysm : Reflections on the Recent Transformation of World Politics (New York, Harper Collins, 1995) et, dernièrement,
Capitalism, Democracy, and Ralph’s Pretty Good Grocery (Princeton, New Jersey, Princeton University Press, 1999). Il rédige actuellement un ouvrage sur les conflits ethniques, intitulé
The Remnants of War : Thugs as Residual Combatants.
[3]
Richard Rosecrance, « Force or Trade : the Costs and Benefits of Two Paths to Global Influence », dans C. Kegley,
The Global Agenda. Issues and Perspectives, New York, Random House, 1988, p. 21-30.
[4]
J. Mueller,
Retreat from Doomsday…,
op. cit., p. 19.
[5]
Comme le note Mueller, une idée devient vraiment impensable (
subrationally unthinkable) non quand elle devient répréhensible, ou que l’on y a renoncé, mais « lorsqu’elle n’est même plus considérée comme une alternative envisageable au niveau conscient », J. Mueller,
Retreat from Doomsday…,
op. cit., p. 240
[6]
Ibid., p. 241.
[7]
J. Mueller,
Quiet Cataclysm…,
op. cit., p. 131.
[8]
Voir, par exemple, les critiques de Carl Kaysen, (« Is War Obsolete ? A Review Essay »,
International Security, 14 (4), printemps 1989, p. 48), ainsi que celles de Randolph Siverson, (« Book Review :
Retreat from Doomsday »,
American Political Science Review, 84 (3), septembre 1990, p. 1062-1 063).
[9]
J. Mueller,
Quiet Cataclysm…,
op. cit., p. 152.
[10]
J. Mueller,
Retreat from Doomsday…,
op. cit., p. 93.
[11]
Ibid., p. 116 et « Is War Still Becoming Obsolete ? », Département de science politique, Congrès annuel de l’Association américaine de science politique, The Washington Hilton, Washington, août 1991.
[12]
« Mueller ne parvient pas à faire face à l’argument traditionnel des réalistes et des néoréalistes selon lequel la guerre est une caractéristique naturelle d’un système anarchique où les États souverains cherchent le pouvoir et la sécurité. », C. Kaysen, « Is War Obsolete ?… », art. cité, p. 47.
[13]
Ibid., p. 42-64 ; M. Howard,
The Lessons of History, New Haven, Connecticut, Yale University Press, 1991, p. 176.
[14]
J. Mueller, « Is War Still Becoming Obsolete ? », cité, p. 15.
[15]
Eliot Cohen, « Is War Obsolete ? An Exchange »,
Survival, 41 (2), été 1999, p. 144.
[16]
J. Mueller,
Quiet Cataclysm…,
op. cit., p. 153.
[17]
John Mearsheimer, « Back to the Future »,
International Security, 15 (1), été 1990, p. 41.
[18]
E. Cohen, « Is War Obsolete ? An Exchange », art. cité, p. 144.
[19]
Gregory McLauchlan, « Book Review :
Retreat from Doomsday »,
Contemporary Sociology, 20 (6), novembre 1991, p. 894-895.
[20]
Marc Trachtenberg, « Review of John Mueller,
Retreat from Doomsday : The Obsolescence of Major War »,
Diplomatic History, 15(2), printemps 1990.
[21]
E. Cohen, « Is War Obsolete ? An Exchange », art. cité, p. 144.
[23]
Linda Miller, « Review :
Retreat from Doomsday »,
International Affairs, 66(4), octobre 1990.
[24]
John Keegan,
A History of Warfare, New York, Knopf, 1993, p. 59 ; Michael Howard,
The Lessons of History, Yale University Press, 1991, p. 176.
[25]
Michael Mandelbaum, « Is Major War Obsolete ? »,
Survival 40 (4), p. 20-38 ; Michael O’Hanlon, « Coming Conflicts »,
Harvard International Review, 23(2), été 2001, p. 41-46.
[26]
J. Mueller, « The Banality of Ethnic War »,
International Security, 25 (1), été 2000, p. 42-70 ; voir aussi « Does War still Exist ? », texte présenté à la conférence « The Waning of Major War », University of Notre-Dame, 6-8 avril 2001.
[27]
Paul Diehl, « Review :
Retreat from Doomsday »,
Journal of Political and Military Sociology, 2 (17), printemps 1989.
[28]
J. Mueller. « Is War Still Becoming Obsolete ? », art. cité, p. 50.
[29]
Arménie – Azerbaïdjan (1989-1994), Irak – Koweït (août 1990), guerre du Golfe (janvier-février 1991), Slovénie – Yougoslavie (juin-juillet 1991), Croatie – Yougoslavie (juin 1991-septembre 1995), Pérou – Équateur (janvier-septembre 1995), Cameroun – Nigeria (presqu’île de Bakassi) (1996), Éthiopie – Érythrée (1997 à 2000), Inde – Pakistan, au Cachemire (mai-juillet 1999), Irak – États-Unis et Royaume-Uni (décembre 1998, bombardements), Kosovo (mars-juin 1999), Afghanistan (octobre-décembre 2001), guerre du Golfe (mars-avril 2003). Parfois, il s’agit bien de guerres (le nombre de morts, les acteurs engagés, la violence et la durée des affrontements sont des critères discriminants). Dans d’autres cas, il s’agit plus d’accrochages frontaliers ou de guerres larvées, ou détournées, que de guerres interétatiques ouvertes.
[30]
National Security Strategy of the USA, chap. 5, p. 15. Ce document, publié par la Maison Blanche, le 20 septembre 2002, est disponible en anglais sur
http:// www. state. gov/ documents/ organization/ 15538. pdf. , en français sur h
http:// medias. lemonde. fr/ medias/ pdf_obj/ docbushstrategfra020920.pdf.
[31]
« Nous visons à réaliser un équilibre des puissances qui favorise la liberté humaine »,
ibid. site en anglais. Avant-propos de George W. Bush qui avance conjointement les principes réalistes d’équilibre des puissances et ceux, idéalistes, de liberté et de démocratie.
[32]
Cf. la polémique sur la légalité, au regard du droit international, de l’intervention au Kosovo, en 1999.
[33]
C’est-à-dire accompagnés essentiellement de leurs alliés britanniques, par exemple lors de la tentative, sans suite, qui a eu lieu en décembre 1998.
[34]
Dick Cheney, Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz, Richard Perle sont tous des hommes de la guerre froide, qui ont travaillé pour Nixon, Ford, Reagan ou Bush et, par conséquent, été fortement marqués par la lutte contre un autre « empire du mal » : l’URSS.
[35]
Le fait que ce dernier ait échappé aux Américains est probablement pour beaucoup dans la volonté accélérée d’éliminer le dictateur irakien. Il semblait plus aisé de tuer ou de capturer un chef d’État criminel, ennemi « numéro un » historique des États-Unis, que de s’assurer de l’insaisissable nouvel ennemi public, Oussama Ben Laden.
[36]
Cf. le traditionnel discours sur l’état de l’Union (29 janvier 2002).
[37]
Sur la distinction entre guerre préemptive et guerre préventive, cf. la contribution de Dario Battistella dans ce numéro, note de bas de page n° 38.
[38]
Rumsfeld’s War on Terror Memo, « Are We Winning or Losing the Global War on Terror ? » (révélé à la presse le 22 octobre 2003). Ce document est disponible sur
http:// www. usatoday. com/ news/ washington/ executive/ rumsfeld-memo. htm. Cette guerre globale est décrite comme ayant désormais deux fronts : l’Afghanistan et l’Irak.
[39]
Qui a certes des racines et des modes d’expression différents, selon qu’il s’exprime à Berlin, Paris, Montréal, Mexico, Le Caire ou Bagdad. Toutefois, les conséquences sont globalement les mêmes.
[40]
Les pertes anglo-américaines, au cours des deux conflits en Irak, en 1991 et 2003, sont du même ordre. Elles peuvent être évaluées, dans les deux cas, à une centaine de morts.
[41]
Conférence de presse de George W. Bush à la Maison Blanche, le mardi 28 octobre 2003.
[42]
La Syrie aura droit, au pire, à une inscription, en lieu et place de l’Irak, sur la courte liste des pays de l’« axe du mal », mais l’exemple irakien ne semble guère reproductible, encore moins multipliable.
[43]
Cette politique de libéralisme armé a aussi une limite très certaine en termes pragmatiques. Elle nécessite des armées d’occupation nombreuses, mobilisées sur de longs mois. Et cela, même la superpuissance a des difficultés à le financer : la guerre en Irak a, d’ores et déjà, grevé le budget américain de plus de cent milliards de dollars en moins d’un an.
[44]
Le Département d’État étant dominé par la première tendance et le Pentagone par la seconde, George W. Bush jouant des rivalités entre ces deux ministères.
[45]
Ils se heurtent à la contradiction fondamentale suivante : leur politique nécessite un fort appui de l’opinion publique (alors que les réalistes, tel Kissinger, n’ont, globalement, que faire du soutien de la population) ; or cet appui leur est accordé mollement ou refusé, du fait du déclin de l’institution guerrière dans les sociétés développées. Les faits donnent raison à J. Mueller sur ce point.
[46]
Que l’auteur du concept, Joseph Nye, ancien secrétaire adjoint à la Défense dans l’administration Clinton et chef de file de l’école libérale en relations internationales, définit comme « la faculté pour un pays d’obtenir ce qu’il veut par la simple attraction qu’il exerce »,
Le Monde, 21 septembre 2003.
[47]
Toutes proportions gardées, il est possible de faire le parallèle avec le fait que les Américains se soient abstenus de remettre les pieds de façon massive en Afrique après l’échec de l’opération
Restore Hope en Somalie, en 1993.