Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629892
206 pages

p. 179 à 193
doi: en cours

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Dossier

no 14 2004/2

2004 Raisons politiques Dossier

Variations sur le Jazz et la politique

David Smadja David Smadja est doctorant en science politique à l’IEP de Paris et ATER de science politique à l’Université de Marne-la-Vallée. Ses travaux et publications actuels portent sur le droit et la bioéthique. Par ailleurs, il a été rédacteur à la revue Jazzhot où il a notamment chroniqué le festival de Marciac.
Partant des études de LeRoi Jones et de Theodor Adorno, cet article a pour objet de mettre en évidence le lien – à première vue, contre-intuitif –, entre le jazz et la modernité politique. Il explore pour ce faire une méthode d’investigation dite « analogique », qui permet d’établir une correspondance heuristique entre jazz, musique et donc culture et société. Défini comme le fruit d’une rencontre entre la culture africaine et la culture occidentale, le jazz fait apparaître une articulation dialectique entre particularisme et universalisme, holisme et individualisme. La musique africaine, pour partie à l’origine du jazz, présente des traits holistiques qui seront remodelés et incorporés aux valeurs structurantes du libéralisme politique (individualisme et universalisme) pour prendre la forme de la « musique de l’esclave citoyen » (LeRoi Jones). Selon Adorno par contre, l’héritage noir n’est plus qu’un voile extérieur masquant la réalité consumériste des sociétés industrielles bourgeoises. By criticly exploring the studies on jazz by LeRoi Jones and Theodor Adorno, this article aims to highlight the relation, anti-intuitive at first sight, between modern politics and jazz music. It outlines an analogical method of investigation, which makes it possible to establish a harmonious correspondence between jazz, music, and thus culture and society. Jazz is defined as the basis for the meeting of African and Western cultures, which brings out a dialectical distinction between particularism et universalism, holism and individualism. Thus African music, found in the origin of jazz, presents its holistic traits bound to be remodeled and incorporated into the structural values of political liberalism (individualism and universalism) in order to take the form of the “music of the slave-citizen” described by LeRoi Jones. Adorno describes more radically how the black heritage is no more than an external veil masking the consumerist reality of bourgeois industrial societies.
« I’ve been a singer :
All the way from Africa to Georgia
I carried my sorrow songs.
I made ragtime. »
Negro. Langston Hugues [1]
Pourquoi tisser un lien a priori entre jazz et politique, croiser des catégories génériques elles-mêmes abstraites, indéterminées et donc en partie confuses ? Par exemple, qu’y a t-il de commun entre d’un côté, le solo fondateur de King Oliver dans Dippermouth Blues [2] ou bien l’introduction de Louis Armstrong de West End Blues [3], et de l’autre l’organisation collective de la vie des hommes ? En quel sens la production d’un phénomène sonore, fruit d’un talent et d’une expressivité individuelle, peut-elle sérieusement se rapporter au domaine général des affaires humaines ? Dans cette voie, ne se condamne-t-on pas à accepter une taxinomie à la Borges [4] en tentant d’éclairer le social ou le politique à l’aide d’un facteur explicatif aussi radicalement hétérogène que le jazz ? A contrario, le rapport entre le jazz – pratique musicale – et l’esclavage – phénomène politique – n’est-il pas à ce point passé dans les représentations qu’il paraît controuvé ? D’autre part, les questions de l’extension et de la compréhension du « jazz » font continûment l’objet d’inlassables et exténuantes discussions d’érudits, à propos de la naissance et de l’origine de cette musique, à la fois dans le temps (chants de travail, blues, ragtime) et dans l’espace (Afrique ou Amérique) touchant sa fin ou mort supposée [5] ; à propos des genres qu’il subsume (swing, bop, new thing, rythm and blues, etc.) et de ses déterminants ethniques, culturels ou sociaux-économiques [6], enfin au regard de ses critères musicologiques et esthétiques [7].
Par quelque bout qu’on la prenne, la question – fortement nourrie par ses ambivalences – semble se dérober à tout traitement comme si elle obéissait à une forme d’entropie conceptuelle. Comme l’écrit Lucien Malson, « la connotation de la jazzité – implicite ou explicite – varie d’un commentateur à l’autre et… la question n’affecte pas seulement ceux qui font profession d’écrire. Du créateur qui veut se situer dans son temps, au marchand de disque soucieux de mettre de l’ordre sur ses tablettes, tout le monde classifie [8] ».
Pour réduire les chances de malentendus et alors que nous nous engageons sur le terrain miné où s’affrontent pêle-mêle musicologues, critiques et musiciens de jazz, nous proposons, en toute modestie, de réduire le champ de cette étude sur les rapports entre jazz et politique à l’exposition critique de deux études, entièrement différentes et hétérogènes quant à leur objet et à leur contexte. Dues à LeRoi Jones [9] et Theodor Adorno [10], elles ont en commun d’établir un lien sous-jacent entre jazz et modernité politique et de proposer une méthode consistant à décrire une relation particulièrement originale, non de causalité mécanique, mais d’analogie entre jazz – musique, et donc culture – et société. Plus précisément, en nous autorisant d’une partie de la définition de Joachim-Ernst Berendt – « Le jazz est une forme de musique artistique qui vît le jour aux États-Unis grâce à la rencontre des Noirs et de la musique européenne [11] » –, nous choisissons de réfléchir cette musique comme point de jointure et de passage, voire de négociation et d’interaction, entre d’un côté, la culture africaine et de l’autre, la culture occidentale en nous posant la question de savoir comment analyser ce mouvement de balancier dialectique – sorte d’aufheben prise en suspens – au sein duquel s’associent à la fois dépassement et conservation de la culture africaine, dans une réécriture sui generis de la modernité.
À l’appui du discours normatif de nature esthétique ou philosophique qui tend à démontrer le caractère universel du jazz [12], se construit une articulation dialectique complexe entre le particulier – au sens du particularisme incarné par la négritude – et l’universel – au sens du système de valeur universaliste fondé sur la raison. Cette articulation, observable dans les discours ainsi qu’à travers la musique elle-même, se décline dans une série d’oppositions de second ordre à travers lesquelles jazz et politique se définissent réciproquement : Afrique/Amérique, sociétés primitives/sociétés occidentales, holisme/individualisme [13], mais encore irrégularité/régularité, désir/rationalité. Toujours est-il que le fait d’affirmer que le jazz est une expérience esthétique universelle (sous-entendu : le choix d’une telle qualification) permet à la fois de reconnaître que le jazz s’inspire des valeurs de l’universalisme (Jones) et a contrario, en efface la particularité et la singularité authentique au profit d’un cadre extérieur universel artificiel (Adorno). Comprendre le jazz entendu comme musique noire américaine revient en quelque sorte à saisir les logiques humaines, sociales et esthétiques qui s’intriquent et s’entremêlent – « le magnifique amalgame d’influences [14] ». C’est aussi tenter de comprendre la loi qui régit cette articulation, le principe qui permet de les penser ensemble au-delà de la seule addition de traits sociaux. Dans ce cadre, et de manière plus spécifique, les travaux de Jones et ceux d’Adorno contribuent à montrer la conjugaison intime qui se noue entre jazz et modernité politique, conformément à une identité sous-jacente de rapport, au double niveau des perceptions esthétiques et des représentations sociales.
 
Le peuple noir-américain du jazz
 
 
Les traits holistiques de la musique africaine
Soulignant l’origine africaine du jazz, l’écrivain et musicien James Lincoln Collier met l’accent sur les caractéristiques propres à la culture africaine par rapport à la culture occidentale. Il écrit : « L’une de ces caractéristiques, c’est l’importance de ces rapports sociaux que l’on trouve souvent dans les sociétés tribales, mais que la plupart d’entre-nous issus de culture occidentale ou européenne, avons de la peine à concevoir. Notre vie, surtout en Amérique, où la liberté individuelle est tant vantée, est organisée autour de notre personne. Nous identifions notre essence individuelle à notre vie privée [15] ». Indissociable du rituel, la musique africaine a une fonction sociale qui consiste à affirmer son lien avec le groupe – « un ciment social ». En ce sens, elle prend un caractère à la fois collectif et permanent et constitue une préoccupation profonde et constante chez l’Africain – elle « imprègne sa vie aussi fortement qu’un rosier grimpant s’agrippe à une treille » – et témoigne de l’existence d’une forme de holisme primitif, sorte de composante musicale de la solidarité mécanique évoquée par Émile Durkheim. Le véhicule naturel de cette musique est le corps humain, à travers sa voix et ses mouvements (« battements de mains », « frappements de pieds »). Ses instruments sont à prédominance rythmique (tambours, marimbas, balafons, idéophones) et la pauvreté ou le dérèglement mélodique – les coras et xylophones ne produisent que peu de notes, les gammes africaines ne connaissent pas les demi-tons puisque les gammes introduisent des intervalles d’un peu plus d’un demi-ton, les timbres de la voix sont rudes et font usage de vibratos forcés et de grincements –, a pour contrepartie une complexité rythmique fondée sur l’« opposition de rythme » illustré par « le jeu qui consiste à se taper sur la tête tout en se frottant le ventre [16] ». Pour autant, loin de constituer le fruit d’une forme de virtuosité personnelle et individuelle, ces créations rythmiques, aussi complexes soient-elles, consacrent une inscription de chaque partie dans le Tout adéquatement rendue, selon l’expression de André Schaeffner, par « l’innombrable et éternelle saltation de tout un continent [17] ». Autre caractéristique : l’emploi de l’appel et de la réponse, à travers lequel un instrument ou un vocaliste répond à un autre et dont la fonction est de « permettre à toute l’assistance d’y participer [18] ». Enfin, l’usage de la répétition, indissociablement musical et religieux, marqué par la « tendance à laisser une séquence d’un chant se répéter pour un certain temps », est destiné à produire un état de transe amené généralement « par la danse qui peut durer pendant plusieurs heures sur un flot de musique interminable [19] ». Valorisation du rythme, emploi de l’appel et de la réponse [20], usage de la répétition sont autant de caractéristiques en partie reprises dans les chants de travail, puis dans le blues et le jazz. Comme le souligne LeRoi Jones, ces éléments africains se retrouveront tout au long du 19e siècle au États-Unis – notamment aux sons des tam-tam de Congo Square à La Nouvelle-Orléans. La dimension fonctionnelle, qu’elle soit religieuse ou éducative (emploi de récits populaires) marque le signe distinctif de la culture africaine dans laquelle « il était et il est toujours inconcevable de séparer la musique, la danse, le chant ou tout produit d’une activité artistique, de l’existence de l’homme ou de son culte des dieux [21] ».
« La musique de l’esclave citoyen [22] »
À travers une critique des positions radicales fondées sur la référence exclusive à l’ethnie, LeRoi Jones formule, à contre-courant des lieux communs attribuant fallacieusement au jazz une essence africaine marquée par la prédominance du rythme au détriment de l’harmonie, l’hypothèse selon laquelle cette musique, noire sans être exclusivement africaine, contiendrait plutôt en elle les traits fondamentaux de la citoyenneté et de l’individualisme propre à la modernité politique. En effet, dans Le peuple du blues, Jones se donne pour objet « le chemin pris par l’esclave pour arriver à la “citoyenneté” ». Dans sa singularité idéal-typique, le jazz reflète un processus de ré-appropriation et de ré-invention des valeurs structurantes du libéralisme politique propres au monde occidental, par la partie américaine du peuple noir. Ici, bien loin de réintroduire de manière détournée et fallacieuse le modèle ethnocentrique, Jones entend au contraire analyser sans préjugé idéologique le phénomène d’absorption réciproque de la culture africaine et de la culture occidentale et décrit en particulier la manière dont un rapport de violence et de domination d’une culture du particulier par une culture de l’universel se transforme au gré même de cette tension en un nouvel équilibre indissociablement esthétique et social. Autrement dit, l’hypothèse de l’« assimilation complète » est écartée au profit du modèle plus sensible de « l’adaptation culturelle [23] ». Or, de ce changement, l’expressivité musicale jazzique peut permettre de rendre compte au sens le plus éminent.
Le jazz apparaît comme révélateur d’un moment de conflagration opéré par la rencontre entre les pôles radicalement opposés et contraires du noir et du blanc, du surnaturel et du rationnel et finalement, de l’Autre et du Même. Il s’y trace le passage entre systèmes de représentation du politique, ancien et moderne, qui se trouve ici comme soustrait au rythme lent imposé par le temps long de l’histoire des civilisations. Jones insiste sur la violence originelle subie par les esclaves noirs aux États-Unis, « transportés dans un pays » qui est « l’antithèse absolue de leur propre conception de l’existence » et qui, de ce fait, ne les reconnaît pas même comme « appartenant à l’espèce humaine [24] » mais les transforme en objets de propriété, en simples choses. Ainsi, à l’humanisme de l’Amérique coloniale qui voit s’affirmer l’homme séculier et la valeur de la vie terrestre – notamment à travers la valorisation de l’activité économique –, et diminuer le crédit de l’Église et de la religion en général, s’oppose la « Weltanschauung si différente de l’Africain [25] ». Cependant, une telle violence originelle, loin d’épuiser la nature du jazz, constitue au mieux une condition nécessaire, mais non suffisante, de son apparition. En effet, tout l’intérêt de cette musique réside dans le fait qu’elle est le fruit d’un dépassement ou d’une forme de revectorisation de cette violence initiale qui a abouti à la création d’un sens et d’une culture à partir de la négation pure, au départ, de tout rapport humain. Le jazz se donne donc comme un suprême effort de création de sens tendant à donner une forme universelle – susceptible d’être universellement partagée – à l’expression d’une violence et à la mise en scène d’un crime originel. La culture noire qui s’est exprimée avec force aux États-Unis dans le blues et le jazz s’apparente donc plutôt à une sorte de niche des sociétés primitives au cœur du monde et de la politique modernes. Sorte d’exception qui confirme la règle, elle produit un effet paradoxal de consolidation par opposition. En effet, à travers elle, ce n’est pas le Noir, ni même le Noir esclave qui parle, mais de manière plus complexe « le Noir américain contemporain ». Jones écrit : « il n’aurait pas pu y avoir de blues si les captifs africains ne s’étaient pas transformés en captifs américains » et il évoque une « musique qui, tout en contenant beaucoup d’africanisme, était pourtant étrangère à l’Afrique [26] ». De fait, la longue période de servitude des Noirs aux États-Unis a opéré une véritable rupture avec les traditions africaines, consacrant un saut qualitatif entre le Noir africain et le Noir américain. Aussi faut-il voir dans la pratique des arts non-plastiques (danse, musique, magie, religion) de la part des Noirs en Amérique, non pas une simple conservation – un simple déplacement dans l’espace de pratiques – mais plutôt une sorte de ré-invention traversée par les contraintes à la fois physiques, psychologiques et sociales du pays d’accueil. Le passé africain lègue l’héritage manifeste de l’expression non matérielle, mais ce dernier se transmue et se trouve mis à l’épreuve de sa terre d’accueil. Dès lors, cette « stupéfiante et déchirante transformation », loin de contester à l’American way of life son rôle de creuset des différences culturelles – et aux sciences sociales le droit de comprendre et d’analyser – fait plutôt signe vers une synthèse dynamique des cultures.
L’individualisme sui generis du blues
Avec les modifications des conditions de vie des Noirs devenus esclaves, les références et les systèmes de représentation spécifiquement religieux sont progressivement devenus obsolètes. L’interdiction des rites et de la musique religieuse africaine s’est progressivement inscrite dans les mœurs pour peu à peu façonner une nouvelle condition de l’homme noir.
Tout d’abord, la croyance religieuse s’est reportée sur « le Dieu de l’homme blanc » et a permis la conversion au christianisme mais en conservant dans une certaine mesure la part d’intensité et d’engagement propres à l’ethos de l’africain mêlant superstition et fétichisme. Certes, le fait marquant est que, comme le souligne Jones, « Le christianisme éloigna l’esclave de l’Afrique dont il fit pour la première fois “un lieu étranger” [27] ». Mais, pour autant, la soumission aux rites chrétiens dans les « maisons de louanges » (praise houses) obéissait elle-même à un style d’interprétation parfaitement inédit privilégiant émotivité et spontanéité. Ainsi, la religion chrétienne semblait en partie adoptée par les Noirs et dans le même temps radicalement revisitée. À chaque fois, la musique, le chant ou la danse constituaient les dénominateurs communs des nouvelles pratiques religieuses. Littéralement, les termes des chants et des prières avaient bien changé mais l’esprit musical africain semblait s’y être constamment déposé : « Pour faire des “cantiques blancs” des negro spirituals, les Noirs se sont servis de tous les procédés de la musique africaine : rythme syncopé, polyphonie, déplacement des accents, modification des timbres et effets de vibrato divers ».
Or, l’intérêt de ce processus social et esthétique réside dans le fait que paradoxalement, la greffe réussie de la religion chrétienne – et donc de l’universalisme qu’elle incarne –, acquise au prix d’une concession faite au particularisme de l’ethos africain, se traduit in fine par une forme d’inversion de la valeur du dérèglement et de l’émotivité noire, passant d’un comportement spécifiquement holistique à une forme d’individualisme de nature psychologique, en particulier lorsque « … les cris, gueulantes, appels, spirituals, “ballits” allaient prendre peu à peu la forme du blues [28] ». Le blues naît à partir de cette situation de solitude de l’homme noir qui, devenu paysan ou métayer, semble pour la première fois se découvrir comme individu singulier et non comme partie inscrite dans un Tout ; et ce à la faveur de l’abolition même de l’esclavage qui ménage un temps de loisir entièrement inédit qui permet le retour sur soi-même. Dès lors, individualisme et liberté ne s’imposent pas ici de manière abstraite mais bien concrète au cœur d’une tension dynamique résultant de l’opposition de forces contraires. L’individu noir dont l’existence spécifique exprime, et en même temps se trouve exprimée, par le blues, se pense lui-même pour la première fois indépendamment des conditions imposées par la fonction sociale du travail. « Chaque homme avait sa propre voix et sa propre façon de crier – et sa propre vie comme sujet de ses chansons [29]. »
Ainsi, la religion chrétienne, inhérente à la civilisation occidentale, incorporée par la communauté noire sous la forme de spirituals, se trouve à la fois dépassée et conservée dans le blues qui est à la fois une reprise de l’émotivité et de la spiritualité religieuse et une valorisation nouvelle de la personnalité individuelle et d’une forme de « réussite beaucoup plus humaine [30] ». « L’insistance du blues sur la vie de l’individu, sur ses épreuves et ses réussites personnelles reflète toute la conception occidentale de l’existence, et c’est une tendance qui ne pouvait se manifester que dans la musique des Noirs devenus américains [31]. » Pour illustrer cet aspect au plan musical, il n’est qu’à songer au contraste introduit par l’émergence de la forme du solo improvisé, qui aurait été proprement impensable dans le contexte sociomusical africain.
Bien entendu, cette valorisation de l’individu est le propre de la politique moderne au sens de l’économie politique, telle qu’elle se manifeste avec force aux États-Unis. Mais, dans la forme singulière du blues, elle se décline sur un mode équivoque, composant par-devers elle les traits contrastés de l’ordre et de l’articulation propre à l’« écriture de l’individu » et d’autre part, du désordre et de la perturbation – de nature quasi archéologique – du cri. L’humanité et la personnalité individuelles semblent exprimées à travers une forme de réalisme musical qui tend à rendre l’authenticité et l’imperfection de la voix humaine à travers des « sons rudes et sans apprêts ». À l’inverse de la pureté de timbre et de sonorité de la musique européenne, le blues – puis le jazz qui le prolonge – distord et déforme les sons afin d’obtenir « un son plus humainement expressif et plus proche de la voix » qui doit leur conférer un plus haut degré d’expressivité et de donc vérité. Enfin, selon LeRoi Jones, l’émigration décidée par les Noirs à partir de 1910 du Sud vers le Nord, en particulier vers Chicago, approfondit la liaison spécifique des Noirs avec l’Amérique du bien-être et du développement économique. D’une part, la vie des Noirs du Nord se construit suivant une logique industrielle marquée par la condition d’ouvrier, et sa misère déteint directement sur la signification du blues ; mais de son côté le blues, jusqu’alors chant de travail fonctionnel, et le jazz, se découvrent eux-mêmes comme produit d’une activité économique et commerciale à travers la production de plus en plus rentable de disques en direction des Noirs, puis de l’ensemble de la population. Le propre de cette période est de se traduire par une modification de l’esprit originel du blues rural qui s’infléchit peu à peu vers la forme plus superficielle du divertissement mais dans le même temps elle permet à cette musique d’exister et de parvenir jusqu’aux oreilles de chaque américain, qui prend conscience de l’existence d’une « musique indigène américaine, sauvage, joyeuse, désenchantée et libre, bref conforme à l’image que la mode voulait qu’ils se fissent d’eux-mêmes [32] ».
 
Le « rêve du jazz » ou l’universalité standardisée selon Adorno
 
 
Dans « Mode intemporelle. À propos du jazz [33] », Adorno analyse justement le jazz en l’abordant sous l’angle d’un phénomène social de masse, caractérisé par une attitude pathologique, « l’enthousiasme contagieux », qui s’apparente à une forme de consumérisme culturel. Au gré de cette étude, Adorno semble critiquer et comme disqualifier le jazz en général par un jugement définitif. En effet, de par sa tournure générale et le choix de formules pleines de désinvolture, son texte s’apparente, à première vue, à une forme de brûlot esthétique. Pour autant, à bien le lire, il semble que l’auteur ait en vue le jazz entendu comme phénomène culturel impliquant une différence de fond entre le jazz primitif des origines et l’exploitation-trahison en musique populaire, à la fois commerciale et grossière, qui en constitue, en apparence, le nécessaire dénouement.
Chez cet auteur, la possibilité même de la critique de la culture implique le repérage d’un moment différentiel, un événement à la faveur duquel le phénomène de masse se sépare de ou s’arrache à l’existence substantielle d’une forme musicale originelle. Ainsi Adorno peut-il évoquer « les allures sauvages des premiers jazz band du sud qui finissent par s’assagir avec le progrès de la commercialisation et l’élargissement du public, avant d’être ranimés par des professionnels qui régulièrement retombaient à nouveau dans le commerce, qu’il s’appelle swing ou be-bop, perdant ainsi de leur mordant [34] ». L’événement constitué par cet assagissement, cette déperdition, n’est observable qu’au point différentiel où le jazz se dissocie d’avec lui-même. Il témoigne de la reconnaissance de principe de la consistance esthétique intrinsèque du jazz conçu comme musique de l’« exagération », de la « perturbation », de l’« indocilité » obéissant au « principe syncopique ». À ce titre, Adorno analyse le déploiement et l’accueil du jazz en tant qu’il repose sur un malentendu originaire entre les exigences raffinées d’une forme musicale et l’attente générale, s’incorporant à la mélodie et au rythme en les modifiant, et adoptant la règle de plus grande pente propre à la moyenne des individus. Selon lui, la standardisation est contenue en germe dans la structure intime du jazz, qui est une musique essentiellement répétitive monotone et soumise. Il écrit : « Le jazz est une musique qui allie la structure mélodique, harmonique, métrique et formelle la plus élémentaire à un déroulement musical composé essentiellement de syncopes pour ainsi dire perturbatrices, sans que l’unité obstinée du rythme de base, les temps scandés maintenus identiques, les noires, soient jamais remis en question [35] ».
Plus généralement, le jazz – et l’écoute dont il fait l’objet –, se distingue par l’attitude d’ensemble qu’il révèle, laquelle se résout dans un simulacre de liberté et de distanciation critique. Pour reprendre l’argumentation d’Adorno [36], le geste de distinction critique existe par lui-même dans la culture et le critique ne fait que tenir le rôle de « tracassier rémunéré et respecté » que lui réserve la culture même qu’il critique. Singulièrement, le goût ressenti – en particulier par les Européens –, pour le jazz témoigne d’une forme de complaisance critique sous-jacente. Adorno explique ainsi que tout ce que le jazz « a de rebelle fut dès l’origine intégré à un schéma rigoureux et que le geste de rébellion allait et va encore de pair avec une tendance à obéir aveuglément [37] ». De la sorte, le jazz, reflète en son sein un mécanisme d’ensemble pathologique récurrent, à travers lequel la remise en question – et donc la critique des valeurs établies –, n’est qu’une pose, une attitude extérieure et finalement, un prétexte et un ressort qui confirment dans ses prétentions le processus de standardisation et de commercialisation à l’œuvre dans l’ensemble des sociétés modernes à travers l’industrialisation de la culture. Plus loin, il ajoute : « Parallèlement à la standardisation, (le jazz) opère une pseudo-individualisation ». Le goût pour le jazz et la valorisation correspondante de la contestation des règles, de l’excès et de la perturbation, ne reflèteraient en définitive qu’une forme de loyauté plus enfouie : « le jazz conduit par ses propres usages, les abus dont s’indignent alors les puristes du jazz pur, non édulcoré » et, paradoxalement, « la plainte sur la liberté perdue des esclaves » n’est que la forme détournée d’une « soumission à cette perte ». Peu à peu, se dresse le tableau d’une musique dont l’essence appartient à la modernité dont les acteurs noirs ne sont en réalité que des figurants. En effet, écrit-il : « Il est difficile d’isoler les éléments authentiquement nègres du jazz ». Par ailleurs, l’improvisation qui définit le jazz en propre comme une musique de transgression des règles revêt en réalité un caractère mécanique, répétitif et standardisé qui en dévoile la « pauvreté totale [38] ».
Or, le trait distinctif qui contribue à structurer et en même temps à critiquer le jazz, la société et le monde de la technique – « le voile technologique » – est celui propre à la « mode », au sein duquel l’essentiel est dans la présentation et non dans l’objet » et dont les caractéristiques sont la valorisation « de ce qui est en vogue » ou de l’« éphémère… la mode intemporelle devient la parabole d’une société mise en hibernation, non sans quelques ressemblances avec le cauchemar du Meilleur des mondes de Huxley [39] ». Le jazz est donc une forme particulièrement exemplaire de la vie mutilée au sein de laquelle se réfléchissent les principes universels de liberté individuelle et d’égalité propres aux sociétés modernes industrielles bourgeoises, marquées par la fétichisation et la réification propre à l’industrie des biens culturels.
Plus généralement, l’enseignement de la théorie esthétique d’Adorno souligne le caractère collectif et relatif aux données sociales de l’œuvre d’art qui se trouve fondamentalement habité par un Nous. Le jazz, même s’il prétend à la liberté pure, ne déroge pas à la règle et se trouve lui-même tributaire d’un rapport social irréductible. « Toute musique, même si son style était le plus individuel possible, a de façon inaliénable un contenu collectif : un son isolé dit déjà Nous [40]. » À cet égard, tout l’enjeu de la dialectique consiste à percevoir la nature de ce lien et ainsi à percer à jour la nature toujours déjà mutilée et altérée de toute réalisation de l’esprit. Dans ce prolongement, la véritable sociologie critique de la culture doit développer un intérêt pour l’indicible et l’aporie de l’œuvre d’art à travers la considération de « l’épreuve des conditions matérielles de la vie ». Retrouver la véritable substance de la critique exige d’opérer la suspension de l’objectivation inhérente à l’activité critique, afin de retrouver le sens véritable de la culture.
Pour autant, il convient d’affiner cette heuristique du social proposée par Adorno, qui n’est rien moins que « causale » ou même « psychosociologique », mais au contraire esthétique et dialectique. En effet, si le jazz exprime un Nous et qu’il consacre un rapport collectif, ce n’est certainement pas en tant que véhicule d’un sentiment d’oppression qui lui préexisterait et lui serait extérieur. En effet, une telle compréhension, mécaniste, raterait précisément son but en opérant une objectivation du phénomène rapporté de manière naïve à une cause efficiente, et par-là rejoindrait le registre de la critique idéologique justement rejetée par Adorno. Réduit à sa forme la plus artificielle et extérieure, le jazz est thématisé chez Adorno d’une manière qui semble redistribuer les clivages préalablement proposés. Tout d’abord, la société occidentale demeure le seul cadre pertinent, excluant ainsi les sociétés africaines. Ensuite, le jazz est bel et bien révélateur d’une forme de contrôle social exercée par le Tout de la société sur l’ensemble de ses individus, mais paradoxalement ce déterminisme est indissociable d’une utopie progressiste où règne en maître le désir individuel en tant qu’il objective tout ce sur quoi il se porte. Ainsi, le pôle de l’irrégularité, de l’émotivité et de la spontanéité, du désir, qui caractérisait en partie chez LeRoi Jones l’héritage exotique africain incarnant la figure de l’Autre, se trouve chez Adorno réduit à n’être qu’un aspect, particulièrement pernicieux, du déploiement des valeurs de l’universalisme creux propre à la société capitaliste bourgeoise.
 
Conclusion
 
 
Nous avons proposé une analyse des rapports complexes et sous-jacents entre la musique de jazz et un certain type de socialité (entre holisme et individualisme). Cette méthode analogique (choix d’objet et de concept), qui présuppose la pertinence du rapprochement entre jazz et politique s’appuie sur l’hypothèse selon laquelle la musique et l’art en général constituent des indicateurs qui permettent de comprendre le politique et singulièrement d’éclairer notre compréhension de la modernité politique. Mais pour constituer des facteurs explicatifs de nature scientifique, ces indicateurs n’en sont pas pour autant univoques ni mécaniques. Conformément à la méthode analogique introduite par LeRoi Jones [41], ils isolent une correspondance inédite entre deux régions d’objets, habituellement séparées, et trouvent dans ce rapprochement un effet de contraste propre à nourrir une comparaison et donc une compréhension plus affinée du politique. Ainsi, rapportée à ce qu’elle n’est pas, ni dans le sens commun, ni même au travers des différentes catégories philosophiques, l’attitude sociale et politique s’approfondit d’une sensibilité esthétique qui n’est plus extérieurement « corrélée » mais, pourrions-nous dire, « plus intérieurement » analogue. ♦
 
NOTES
 
[1] Langston Hugues, Selected poems, Londres, Serpent’s Tail, 1999.
[2] James Lincoln Collier, L’aventure du jazz, t. 1 : Des origines au swing, trad. de l’amér. par Yvonne et Maurice Cullaz, Paris, Albin Michel, 1981 p. 5.
[3] Christian Béthune, Adorno et le jazz : analyse d’un déni esthétique, Paris, Klincksieck, 2003, p. 92, note 9.
[4] Dans la célèbre préface des Mots et les choses, Foucault fait référence à « un texte de Borges » qui évoque « une certaine encyclopédie chinoise » présentant une classification fantastique des animaux.
[5] Lucien Malson, Des musiques de jazz, Roquevaire, Éditions Parenthèses, 1983, p. 43. Lucien Malson fait par exemple référence à la position défendue par Hugues Panassié, qui exclut du jazz le be-bop de Charlie Parker.
[6] Le jazz doit-il être plutôt rapporté à la musique rurale des champs de coton du Sud ou bien à celle urbaine des villes du Nord-Est ?
[7] Voir par exemple l’opposition introduite par Robert Goffin entre le hot et le straight ou le critère de l’intonation (vibrato, glissando, sons bouchés, timbres nègres) chez Hugues Panassié, dans : Lucien Malson, Des musiques de jazz, op. cit., p. 37.
[8] L. Malson, Des musiques…, op. cit., p. 44.
[9] LeRoi Jones, Le peuple du blues : la musique noire dans l’Amérique blanche, trad. de l’amér. par Jacqueline Bernard, Paris, Gallimard, 1968.
[10] Theodor W. Adorno, Prismes : critique de la culture et société, trad. de l’all. par Geneviève et Rainer Rochlitz, Paris, Payot, 1986.
[11] Joachim Ernst Berendt, Le grand livre du jazz, trad. de l’amér. par Paul Couturiau, Paris, Éditions du Rocher 1994, p. 485.
[12] « On a dit que le jazz était la musique des Noirs. C’est vrai ; mais c’est insuffisant : depuis longtemps le jazz n’est plus un folklore ; il a donné des preuves de son universalité », Cf. André Hodeir, « Le jazz », dans : Roland-Manuel (dir.), Histoire de la musique, t. 2, Paris, Gallimard (coll. la Pléiade), 1963, p. 1073-1089.
[13] Voir la catégorisation proposée par Louis Dumont, « Homo hierarchicus » : essai sur le système des castes, Paris, Gallimard, 1967.
[14] L. Jones, Le peuple du blues…, op. cit., p. 125.
[15] J. L. Collier, L’aventure du jazz, op. cit., p. 7.
[16] Ibid., p. 11.
[17] Cité par L. Malson, op. cit., p. 36.
[18] J. L. Collier, L’aventure du jazz, op. cit., p. 15.
[19] Ibid.
[20] « C’est le cri qui, autant que les chants africains en interpellations et réponses, a dicté au blues la forme qu’il allait prendre (…) la structure en trois phrases, les deux dernières (…) étant répétées, pendant que le chanteur attendait de trouver la troisième », L. Jones, Le peuple du blues…, op. cit., p. 102.
[21] Ibid., p. 56.
[22] Ibid., p. 12.
[23] Référence aux travaux de Herskovits, cité par LeRoi Jones, ibid., p. 29.
[24] Ibid., p. 19.
[25] Ibid., p. 24.
[26] Ibid., p. 40.
[27] Ibid., p. 70.
[28] Ibid., p. 98.
[29] Ibid., p. 101.
[30] Ibid., p. 103.
[31] Ibid.
[32] Ibid., p. 155.
[33] Cf. Theodor W. Adorno, Prismes…, op. cit., p. 121-135.
[34] Ibid., p. 121.
[35] Ibid., p. 121.
[36] Cf. « Critique de la culture et société », dans : T.W. Adorno, Prismes…, op. cit., p. 7-26.
[37] « Mode intemporelle. À propos du jazz », ibid., p. 122.
[38] Ibid., p. 124.
[39] Ibid., p. 126.
[40] Cité par C. Béthune, Adorno et le jazz…, op. cit., p. 89.
[41] « Et je pense que si le Noir est représentatif de quelque chose dans le caractère de la culture américaine ou relatif à ce caractère, cela devrait assurément être révélé par la musique qui lui est propre. En d’autres termes, je dis que si l’on soumettait la musique du Noir en Amérique » (…) à un examen socio-anthropologique aussi bien que musicologique, il devrait en ressortir quelque chose ayant trait à la nature intrinsèque du Noir dans ce pays aussi bien qu’à la culture intrinsèque de ce pays, c’est-à-dire sa société en général. » LeRoi Jones, Le peuple du blues, op. cit., p. 12.
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Ibid., p. 155. Suite de la note...
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Cf. Theodor W. Adorno, Prismes…, op. cit., p. 121-135. Suite de la note...
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Ibid., p. 121. Suite de la note...
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Cf. « Critique de la culture et société », dans : T.W. Ado...
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« Mode intemporelle. À propos du jazz », ibid., p. 122. Suite de la note...
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Ibid., p. 124. Suite de la note...
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[40]
Cité par C. Béthune, Adorno et le jazz…, op. cit., p. 89. Suite de la note...
[41]
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