Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629914
160 pages

p. 5 à 7
doi: en cours

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Éditorial

no 15 2004/3

2004 Raisons politiques Éditorial

Villes-monde, villes monstres ?

Sandrine Lefranc
Des villes dont on ne sait pas trop si elles sont, et si elles ont, un centre : c’est à ces villes excentrées, fragmentées, mais néanmoins « villes-monde », qu’est consacré ce dossier. Il peut s’agir de périphéries du centre (les barrios mexicains des villes du sud-ouest des États-Unis), ou de centres des périphéries (Karachi, Johannesburg, Lima). Dans tous les cas, ces villes ne sont pas, ou pas tout à fait, des « villes globales ». Elles s’apparentent, par conséquent, à des villes privées de théorie(s). Du moins ne semblent-elles pas pouvoir être appréhendées à partir des modèles aujourd’hui débattus en sciences sociales, qui s’intéressent d’abord à une ville « dématérialisée », désancrée, construite par les flux internationaux qui la traversent. Aucun concept de cité bien ordonnée ou de réseau de villes globales ne paraît pouvoir rendre compte de la manière dont les villes s’agencent, du Sud au Nord. Et la pensée politique qui est ici défendue n’a pas pour vocation de soumettre ces villes aux injonctions des modèles. Il s’agit davantage de voir ce que ces villes peuvent apprendre aux modèles, et comment ces derniers sont les supports d’expériences. Ce numéro s’ouvre sur une théorie qui confesse ses limites : les analyses désormais bien connues de Saskia Sassen fournissent un point de départ, en ce sens qu’elles sont l’une des références les plus largement citées, mais en ce sens aussi qu’elles justifient un recentrement sur les expériences de la ville, « localement ». Saskia Sassen, pourtant auteur d’une économie politique de la ville globale, plaide en faveur d’un retour au lieu ; contre l’engouement théorique pour la délocalisation, les flux, les réseaux, le remords de l’oubli de la matérialité du lieu, des pratiques politiques des citadins et de l’historicité des villes. C’est à ce retour à l’examen de la ville comme lieu, situé, mais lié à d’autres lieux, et notamment à la prise en compte des mutations sociales qui accompagnent l’ouverture des villes sur le monde, que contribuent les articles d’Emmanuelle Le Texier, Laurent Gayer, Claire Bénit et Raynald Belay depuis des perspectives disciplinaires variées (géographie, philosophie, anthropologie, état de l’art sociologique, etc.).
Ces quatre articles donnent à voir des villes sans qualités : villes « monstrueuses », tout à fait étrangères à un modèle de cité organisant une coexistence harmonieuse ; villes inqualifiables, même si tous ces articles répondent à leur manière à la question de la ville globale. Qualifier la ville demeure une question constamment posée, qu’il s’agisse d’éprouver les concepts, d’examiner la manière dont la science s’applique à la ville (la sociologie des barrios), ou de voir comment les pouvoirs locaux (à Johannesburg, par exemple) peuvent avoir le souci de l’obtention d’un label formalisé par les scientifiques. Le concept de ville globale est un outil d’analyse, mais aussi une norme. Ces mégapoles du « Sud », ou ces périphéries urbaines du « Nord », sont toutes, tout de même et à leur manière, des villes globales, ou à tout le moins mondialisées, ne serait-ce que parce qu’elles parodient le centre – jusqu’au ridicule dans le cas de Lima – ou parce qu’elles y sont attachées par des flux et « reflux » (de main d’œuvre, d’informations, de capital, mais aussi de cadres politiques exilés, etc.). Elles y sont attachées davantage que liées de manière volontaire, parce que ces connexions ne sont pas forcément liées à une globalisation profitable et triomphante (elles peuvent être contraintes, lorsque c’est l’exil qui forme les flux), ni n’empruntent nécessairement la forme d’un réseau polycentrique, informel et consenti, comme le montre l’article de Laurent Gayer.
La violence est une dimension omniprésente des expériences urbaines ici exposées. Elle peut être faite au sujet citadin confronté à une ville qui n’est plus un cadre possible pour une vie « urbaine », faute de présenter une continuité dans le temps et dans l’espace. La violence peut encore apparaître comme le reste d’une expertise qui visait la séparation raciste (les quartiers et townships sud-africains), ou aménageait une séparation supposée rendre la vie en ville supportable (l’origine doit alors en être cherchée du côté d’une planification urbaine souvent confiée à des experts étrangers de « bonne foi », ou à des élites nationales « progressistes », à Karachi et à Lima). La violence peut, enfin, et parmi d’autres formes possibles, être instrumentalisée par des entreprises criminelles (versants illicites des marchés économiques et/ou groupes terroristes), même si le légalisme demeure un comportement dominant (Emmanuelle Le Texier). Mais à aucun moment ces villes du Sud ne constituent des « sociétés du risque » indifférenciées. Ces violences urbaines ont toutes en commun de résulter de la relégation des uns (les étrangers de l’intérieur) et de l’insularisation des autres (les groupes les mieux qualifiés en regard des exigences de la ville globale), et de les accentuer, jusqu’à aboutir à la constitution de véritables enclaves ethniques, emmurées ou « emportaillées » (les gated communities)…
Ces grands « chaudrons de misère » (Raynald Belay) auxquels est refusé le label de ville globale ont beau parodier par moment un ordre qui leur est étranger (architectural ou politique) et être parcourus par des conflits et des inégalités très nombreux, ne sont pas pour autant des exemples de chaos social ou de violence indifférenciée. La violence même peut y être productrice d’un ordre politique, et pas toujours d’un ordre tyrannique. L’article de Claire Bénit montre bien que les groupes de voisins réunis à des fins sécuritaires, et visant à la construction de frontières, murs ou portails, ainsi qu’à la constitution de milices qui veillent à leur hermétisme, peuvent néanmoins contribuer à une forme de démocratisation des pratiques politiques locales, aussi bien qu’à un dépassement des identifications et des méfiances ethno-raciales. Les citadins ne sont pas toujours passifs. Cette expérience des « communautés de voisins » est dans le même temps révélatrice de l’ambivalence de la « participation » urbaine, qui participe de la mode contemporaine de la gouvernance urbaine et est l’un des mots d’ordre des programmes de développement. La « sécurisation participative » observée en Afrique du Sud, quoiqu’elle en rassemble certains, est violente ; elle réifie, sinon les lignes de partage héritées de l’apartheid, du moins celles que dessinent les flux d’immigration. La participation, ou l’auto-organisation autorisée par un principe de « solidarité différenciée » (Emmanuelle Le Texier), justifient de surcroît un désinvestissement de l’État et des municipalités. À Lima, les mieux dotés sont appelés à « adopter un balcon » ; à Johannesburg, ils sont encouragés à créer leurs milices. C’est la portée de cette privatisation de l’espace public par excellence qu’est la ville qui peut être discutée : elle participe de la disparition de tout sujet collectif, sinon de tout sujet, lorsque la ville Lima se soustrait à l’appréhension (n’était l’appropriation parodique dont elle fait, malgré tout, l’objet) ; mais elle peut aussi, dans un Johannesburg en quartiers, faire l’objet de débats… publics.
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