Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629914
160 pages

p. 53 à 67
doi: en cours

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Dossier

no 15 2004/3

2004 Raisons politiques Dossier

« Nous avons dû prendre la loi entre nos mains  [1] ». Pouvoirs publics,politique sécuritaire et mythes de la communauté à Johannesburg

Claire Bénit Maître de conférences en géographie à l’Université d’Aix-Marseille, Claire Bénit (benit@wanadoo.fr) travaille sur les modes de gouvernement urbain dans les grandes métropoles à travers les exemples des politiques du logement et de la production de la sécurité à Johannesburg, des politiques de transport à Los Angeles. Elle a publié récemment, avec Philippe Gervais-Lambony, « La mondialisation comme instrument politique local dans les métropoles sud-africaines (Johannesburg et Ekuruleni) : les pauvres face aux vitrines », Les Annales de Géographie, nËš 634, novembre-décembre 2003 ; son article « La politique des transports à Los Angeles : entre participation et fragmentation », est actuellement soumis pour publication à la revue Flux, été 2004.
L’article analyse la privatisation de la gestion de la sécurité à Johannesburg, en Afrique du Sud, en s’appuyant sur l’étude de deux quartiers, l’un populaire, l’autre aisé. Fermetures de rues à l’initiative des résidents, organisation de comités de police communautaire, création de milices, sont autant de formes privées de réponse locale à l’insécurité, qui s’expliquent davantage par le niveau socio-économique que par l’appartenance raciale des résidents. Loin de s’inscrire dans une délégitimation de l’État, ces initiatives sont souvent encouragées, plus ou moins explicitement, par les pouvoirs publics : pris entre la double exigence de sécurisation et de démocratisation de la société sud-africaine post-apartheid, ils voient souvent dans la mythique « communauté » un palliatif à leurs difficultés de restructuration interne. This article analyses the privatisation of security in Johannesburg based on a study of two neighbourhoods : one low-income and the other middle-class. Road enclosures, community policing and vigilantism are the main local responses to the reigning climate of fear in the city’s neighbourhoods, which break down more along socio-economic than racial lines. Far from expressing a challenge to the authority of the South African State, these initiatives are often encouraged – sometimes even explicitly – by the powers that be, which are torn between the exigencies of ensuring public safety and the democratisation of the post-apartheid society, and which often consider the mythical “community” as a panacea for the problems they face in the local restructuring process.
Johannesburg est considérée comme l’une des villes les plus dangereuses au monde, impression confirmée par l’extraordinaire développement des formes visibles de sécurisation des espaces : omniprésence des grilles, des barrières, des pancartes « armed response », développement de comités de surveillance dans les quartiers, fermetures de rues, essor des gated communities entourées de hauts murs, patrouilles de sécurité privées ou constituées de résidents armés. Plutôt qu’un défi à l’autorité de l’État, ces formes de sécurisation privées constituent une réponse à l’impuissance des pouvoirs publics, qui encouragent d’ailleurs la participation des citadins à leur propre sécurité. L’Afrique du Sud suit en cela une évolution mondiale qui voit dans la participation des résidents un élément-clé de la production de la sécurité.
Cet article s’interroge sur les relations entre les politiques publiques et les formes collectives de privatisation de la sécurité à Johannesburg. Celles-ci reposent implicitement sur deux mythes, parallèles et opposés : le mythe du laager et celui du civic. Le laager, terme afrikaner désignant le cercle de chariots derrière lequel les Afrikaners se protégeaient de leurs adversaires africains lors du grand Trek [2], évoque par extension l’habitat séparé, protégé, enfermé, modèle ségrégatif et racial porté à son paroxysme sous le régime d’apartheid de 1948 à 1991. Le civic se réfère aux associations de résidents des townships noirs qui se sont développées dans les années 1980 pour lutter contre l’apartheid ; ces organisations très structurées, maillant le territoire rue par rue, permettaient une mobilisation locale très efficace. On assisterait aujourd’hui, avec la multiplication des quartiers fermés dans les espaces suburbains anciennement réservés aux Blancs, à un nouvel avatar du laager ; et, dans les quartiers noirs qui s’organisent en comités de sécurité et de rue, à une résurgence des civics dont la fin de la lutte anti-apartheid avait marqué l’affaiblissement.
La prégnance de ces deux figures de la « communauté », l’une répulsive, l’autre attractive, est lisible à travers l’attitude des autorités publiques à l’égard des deux formes de privatisation de la sécurité. L’enclosure est réprouvée, considérée comme un « nouvel apartheid [3] », et cette condamnation est largement relayée par la littérature scientifique internationale qui condamne ces formes contemporaines d’enfermement résidentiel ; les comités de rue malgré de fréquents dérapages sont considérés comme le fer de lance de la démocratie participative. Ces formes d’organisation communautaire ne sont pourtant pas si différentes l’une de l’autre dans leurs mécanismes, caractérisés par des dynamiques de construction collective autant que d’exclusion. Par ailleurs, loin d’être spontanées, elles se construisent en réaction et en interaction avec les normes édictées par les pouvoirs publics.
À Johannesburg, cœur économique de l’Afrique du Sud, la municipalité est prise dans une contradiction difficilement surmontable puisqu’elle doit assurer la sécurité dans la ville de manière à continuer d’attirer des investisseurs étrangers, tout en garantissant le passage à une société démocratique post-apartheid, dont l’espace urbain ségrégué demeure l’objet emblématique. L’ensemble des discours officiels est en effet marqué par la restructuration de la ville, le retour d’une véritable liberté de mouvement, et l’intégration, notamment raciale [4]. Le plan de développement métropolitain fait de la lutte contre la criminalité la condition première pour prétendre au rang de « ville globale [5] ». Cependant, à part la mise en place d’une police municipale s’occupant surtout des infractions aux règles de circulation et l’implantation en centre-ville de caméras de vidéo-surveillance plus symboliques qu’efficaces, ce n’est pas à l’échelle métropolitaine que se joue la réduction de la criminalité en ville : les espoirs se portent surtout sur la restructuration de la police nationale.
 
Une police en crise
 
 
La police sud-africaine traverse actuellement une crise de confiance accentuée par la période de transition démocratique [6]. Le manque manifeste de moyens et de personnels s’accompagne d’une corruption endémique, reconnue par les hautes autorités de la police et du gouvernement, et soulignée par de nombreux médias [7]. Elle subit par ailleurs les effets de la double restructuration engagée depuis la sortie de l’apartheid, visant à passer d’une police politique chargée de surveiller les Noirs à une police démocratique attachée à lutter contre le crime. Le nécessaire changement de personnel s’appuie sur une vigoureuse politique de discrimination positive, qui n’est pas sans poser problème dans la formation des nouveaux policiers. Cette restructuration tente surtout de rapprocher la police des habitants, en organisant des services de police territorialisés et en encourageant la coopération avec les résidents.
L’essor d’une police « communautaire », « participative » ou « de proximité » s’inscrit dans un mouvement international, engagé dans les pays anglo-saxons dès les années 1980 afin d’améliorer les relations entre la police et les minorités ethniques, dans un contexte de multiplication d’émeutes urbaines [8]. Cette transformation des fonctions et des fonctionnements policiers se fonde sur la théorie devenue célèbre des « carreaux cassés » [9] et souligne l’importance à accorder au sentiment d’insécurité non seulement comme conséquence mais aussi comme cause de la délinquance : un carreau cassé non réparé est le signe de l’abandon du contrôle social du quartier par les habitants et les pouvoirs publics, et constitue un encouragement à la déviance. Le rôle de la police inclut donc de « s’occuper des petites choses », de rétablir le contrôle social de l’espace local, et de renforcer les mécanismes d’autocontrôle de la collectivité.
Cette nouvelle manière de traiter l’insécurité fait écho à l’encouragement, depuis les années 1980, à la « gouvernance », de la part de la Banque mondiale qui prône les interventions partenariales engageant un dialogue entre pouvoirs publics d’une part, société civile et partenaires privés d’autre part.
En Afrique du Sud, cet appel à la « communauté » pour participer à la production de la sécurité prend deux formes. L’une est valorisée, encouragée, officialisée : la mise en place de forums de sécurité communautaire (Community Policing Forums, CPF) dans chaque quartier, est une obligation à laquelle la police doit répondre à l’échelle nationale [10]. En organisant une coopération avec la « communauté » des résidents, dotés par les textes officiels d’importants pouvoirs, la police doit identifier et résoudre avec eux les problèmes du quartier, mais aussi leur rendre des comptes sur l’avancée de son action et la prise en compte des demandes locales. Deux textes [11] modèrent ce pouvoir vite jugé exorbitant, en imposant la participation des élus locaux à ces forums, puis en réaffirmant l’autorité première et indépassable de la police nationale et l’impossibilité pour un CPF de lui imposer ou d’en exiger quelque mesure que ce soit. Il s’agissait de recadrer ces forums trop revendicatifs d’autant que les CPF les plus dynamiques sont constitués de citadins appartenant aux classes moyennes blanches, confrontées à des policiers noirs souvent peu formés [12]. L’appel croissant aux volontaires (appelés « réservistes ») pour servir dans la police nationale [13] exprime quant à lui la volonté d’intégrer dans un cadre légal les comités de rue organisés spontanément.
La deuxième forme de participation des résidents à l’amélioration de la sécurité pose d’autres problèmes. Lassés des insuffisances de la police face à l’insécurité, les résidents sont de plus en plus nombreux à clôturer leur quartier, dont l’accès est surveillé par des gardiens. En 2003, la municipalité de Johannesburg annonçait l’existence, légale ou non, de plus de 600 quartiers clôturés, principalement dans les parties nord et est de la ville, correspondant aux quartiers aisés, anciennement classés « blancs » dans l’urbanisme d’apartheid.
 
L’embarras des pouvoirs publics face à la privatisation de la sécurité
 
 
La privatisation de l’espace public à l’initiative des résidents embarrasse considérablement le pouvoir, qui s’est longtemps refusé à statuer sur le sujet. Le gouvernement provincial, notamment, s’est défaussé de ses responsabilités en confiant aux municipalités le soin de choisir l’attitude à adopter à l’égard de ces enclosures [14]. À Johannesburg, gouverné de 1995 à 2000 par une double échelle de pouvoir, le conseil métropolitain et quatre municipalités locales, chaque municipalité a agi à sa guise. Les municipalités Est et Nord ont opté pour la tolérance et légalisé temporairement un grand nombre d’enclosures. La municipalité Sud, qui englobait Soweto, a au contraire interdit ces pratiques dont l’inexistence s’explique également par le manque de moyens financiers et techniques des comités de quartiers (et non pas par une « culture africaine » qui serait étrangère à l’idée d’enfermement). En 2000, la restructuration du gouvernement local a substitué à ces municipalités un pouvoir métropolitain unique ; mais il a fallu attendre février 2003 pour que la politique métropolitaine à l’égard des enclosures devienne uniforme, en contraignant tous les quartiers enclos, existants ou futurs, à déposer une demande de légalisation [15].
Le débat a été houleux, même au sein de l’African National Congress (ANC), dont la branche régionale affiche son opposition à l’enclosure, sans toutefois l’interdire à la Ville de Johannesburg :
« L’ANC soutient les initiatives prises par les instances publiques et les communautés pour combattre l’insécurité : celles-ci doivent être encouragées. Elle considère que le sentiment d’insécurité affectera négativement l’investissement dans la ville, et affectera donc l’économie métropolitaine. [… Mais] la position de l’ANC est que les restrictions d’accès pour motif de sécurité ne doivent pas être encouragées par la ville de Johannesburg. Leurs effets sur la ville entière sont considérés comme négatifs, notamment en matière de gestion urbaine, de services urbains, de cohésion sociale, etc. S’il est vrai que cette position exige des sacrifices de la part de certains résidents, il y a des solutions alternatives qui n’ont pas les mêmes conséquences négatives [16]. »
La politique de la Ville de Johannesburg témoigne du même embarras. Sans interdire, elle œuvre à décourager la fermeture en imposant des contraintes importantes aux groupes de résidents concernés. Tout d’abord, l’autorisation est temporaire : elle ne peut excéder une période de deux ans, au bout de laquelle la demande devra être renouvelée. Ensuite, le comité de résidents, qui doit s’organiser en association, doit verser 6 000 rands de frais généraux auxquels s’ajoutent 350 rands par accès fermé [17]. Enfin, de nombreuses études préalables et conditions sont requises, dont la plus importante, outre l’étude d’impact sur la circulation automobile, est l’accord d’une majorité de 80 % des personnes vivant et travaillant dans la zone clôturée. La demande doit également s’accompagner d’un avis de la police, de l’élu local, et des écoles et commerces situés à l’intérieur de la zone concernée.
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La Ville de Johannesburg espère d’abord, à travers ces mesures, amener les comités de résidents à réfléchir aux solutions alternatives : le coût élevé de l’enclosure rend ces solutions (comité de surveillance de rue, embauche d’un gardien, d’une compagnie privée de sécurité…) plus compétitives. La Ville se défend d’exclure les communautés défavorisées, en affirmant officieusement que des rabais importants pourront être accordés aux comités de résidents prouvant la modestie de leurs ressources. Enfin, la prise en compte par la Ville des objections de résidents, de travailleurs, de services collectifs ou même du voisinage du quartier enclos, oblige les comités à un travail de concertation et de négociation sans cesse renouvelé.
Ces deux attitudes municipales illustrent les indécisions et les tâtonnements à l’égard des initiatives populaires pour répondre à l’insécurité ; la fermeture des rues est découragée mais tolérée, les forums de police communautaire sont suscités mais craints. Ces politiques reposent sur deux mythes communautaires apparemment opposés : le laager, la communauté blanche défensive, qui s’enferme pour se protéger d’un ennemi extérieur noir et le civic, l’association vibrante, symbole de débrouillardise et de résistance à l’apartheid dans les townships noirs. Ces deux mythes relèvent pourtant de logiques comparables, comme le montre l’analyse des constructions communautaires dans deux quartiers voisins : Yeoville, quartier populaire péri-central en cours de paupérisation, marqué par une forte immigration d’Afrique subsaharienne, et où se développent des milices, et Observatory, quartier suburbain, construit principalement de maisons individuelles habitées par des couches moyennes et aisées, où plusieurs enclosures préparent leur légalisation (cf. carte de localisation).
 
L’enclosure n’est pas « une affaire de Blancs »
 
 
L’enclosure dépend bien plus de l’appartenance sociale et des moyens financiers que de l’appartenance raciale [18]. Elle n’est pas uniquement « une affaire de Blancs », contrairement à ce que disent certains de ses détracteurs. Le cas d’Observatory est à cet égard intéressant : ancien quartier blanc aisé, il héberge désormais une population mixte, composée d’anciens résidents blancs, de militants ANC, d’exilés de retour, de personnalités du gouvernement actuel, de membres de la nouvelle classe d’affaires noire. Ses résidents ont activement lutté pour la fermeture de leur quartier, non sans en éprouver une certaine culpabilité :
« Un élu ANC [qui vit dans un des quartiers enclos d’Observatory] a été sommé par le Parti de ne pas apporter son soutien public à l’enclosure. Mais personnellement il y est favorable. Il a versé sa contribution financière ».
(Klaas, B., St George St. Committee, Observatory).
On voit d’ailleurs se développer les enclosures dans le quartier à majorité noire de Yeoville. Avec des moyens plus modestes, les clôtures, surtout symboliques, sont souvent mises en place par des résidents appartenant à la petite classe moyenne noire, qui reproduisent le modèle de leurs voisins plus aisés d’Observatory. Ainsi, le comité d’Ellis Street, dirigé par une Sud-Africaine noire, agent immobilier qui possède d’ailleurs des immeubles dans la rue enclose, a fermé un seul côté de la rue, ce qui évite d’avoir à rémunérer un garde, trop coûteux. Le comité de Mons Street, dirigé par un Congolais, cadre financier, tente de s’allier au comité de clôture de St George pour déposer une demande commune de légalisation de l’enclosure, limitant ainsi les frais de dossiers tout en profitant de l’expérience de ses voisins d’Observatory.
 
Enclosures et comités de sécurité, facteurs d’intégration ou d’exclusion sociale ?
 
 
La bataille pour enclore un quartier, de même que la mise en place d’un comité de rue, sont d’abord de puissants instruments de construction collective. La plupart des résidents interrogés ont ainsi évoqué à quel point le sens de la « communauté » s’est développé avec l’essor des actions collectives pour la sécurité. Le modèle du civic se dispute à celui du village (c’est d’ailleurs le nom donné à l’une des enclosures, Urania Village) pour décrire ces liens de voisinages improbables, traversant les appartenances raciales, d’âge et de genre, mais transcendant peu les différences sociales :
« [À Observatory] ils ont établi des capitaines de rue. Maintenant, tout le monde les salue. […] Ça a construit un esprit de quartier, comme l’avaient fait les communautés noires dans les années 1980, pendant la lutte. C’est une sorte d’élément progressiste… Mais bien sûr, c’est un peu excluant, voire racial ».
(Karl, B., CPF, Yeoville).
La mise en place de l’enclosure évoque donc aussi bien le laager que le civic, comme le suggère ce commentaire. De fait, la construction communautaire produit à la fois de la cohésion sociale et de l’exclusion, la « communauté » se construisant avant tout « contre » un ennemi, intérieur ou extérieur. La question de la limite, de la frontière, devient alors cruciale. Ainsi, les réticences ont été fortes, à Observatory, à l’inclusion du comité de Mons Street, considéré à tort comme faisant partie de Bellevue (voir carte). Mais cette double logique, d’intégration et d’exclusion, existe aussi dans les comités créés à Yeoville pour la sécurité :
« À Yeoville, le criminel est à l’intérieur de la communauté. Dans leur idée [celle des gens d’Observatory], les criminels sont à l’extérieur ».
(Karl, B., CPF, Yeoville).
C’est alors l’étranger qui constitue le plus souvent le « criminel de l’intérieur » : les formes d’exclusion ne sont pas moins violentes que dans le cas de l’enclosure. Faute de pouvoir agir sur les problèmes de dégradation urbaine (drogue, prostitution et agressions, souvent à partir d’immeubles abandonnés et squattés), les comités de quartier se focalisent souvent sur les problèmes de voisinage avec les migrants, et les propos xénophobes sont monnaie courante, même chez les élus locaux, comme le montre cette discussion sur l’intégration des étrangers au sein du CPF :
– Nomsana (N., élue locale de Yeoville) : « Si on les inclut [dans le CPF], comment on fait avec des représentants illégaux ? Imaginez un peu, un clandestin vient au CPF, il travaille pour la communauté, il devient un membre éminent, et puis on découvre qu’il est illégal. Ce n’est pas possible !
– Sisa (N., trésorier du CPF, Observatory) : Je voudrais souligner que si je suis là aujourd’hui, c’est parce que je suis d’Observatory, où j’ai illégalement érigé des barrières. Mais à partir de cette illégalité, on a construit un dialogue, et même un partenariat.
– Amos (N., vice-président du CPF, Yeoville) : Tous les résidents de Yeoville peuvent venir au CPF. On n’essaye pas d’éliminer les immigrants. Si on les laisse dehors, ce sera difficile de faire quoi que ce soit contre l’insécurité.
– Tsepo (N., membre du CPF, Yeoville) : Ils ne sont pas là pour rester, ce ne sont même pas des vrais réfugiés. Le CPF n’est pas le bon endroit pour les faire venir : ça va diviser la communauté, et on perdra notre crédibilité comme leaders [19]. »
L’hésitation entre l’exclusion (pour se protéger) et l’inclusion (pour dialoguer, négocier mais aussi contrôler) est permanente au sein des deux quartiers. Le comité de rue et l’enclosure sont avant tout des moyens de regagner un contrôle collectif sur l’espace du voisinage, menacé par une ghettoïsation qui se diffuse depuis une décennie du centre-ville vers les quartiers péri-centraux [20], sans réaction efficace des autorités publiques.
« La question s’est posé de savoir s’il fallait fermer notre partie toute seule ou inclure Bellevue [dans l’enclosure de Mons Street]. Un voisin a dit que si on incluait Bellevue, ça ferait baisser la valeur de nos maisons. Moi j’ai répondu que si on ne met pas Bellevue, les immeubles vont continuer à se détériorer, on aura des squatts, ils vont commencer à sauter par dessus les grilles et à venir chez nous ».
(Dieudonné, N., Mons St. Committee, Observatory West).
Comités de rue comme enclosures permettent d’activer un contrôle social collectif sur le quartier, à la fois pour le protéger des perturbations venues de l’extérieur et pour réguler les comportements déviants en son propre sein. N’était-ce pas l’objectif des politiques nationales et internationales de « police communautaire » ? Toutefois, la politique du « carreau cassé » trouve ici ses limites. Quelles normes appliquer dans une ville du Sud, où le secteur informel est roi ?
 
Des communautés qui se construisent par rapport aux normes publiques
 
 
La production communautaire de la sécurité s’inscrit dans les normes et les attitudes qu’ont les pouvoirs publics, municipaux et policiers à l’égard de ces mouvements, pourtant perçus comme « spontanés », issus « de la base ». En imposant des conditions très strictes à la légalisation des enclosures, la municipalité oblige les résidents à négocier leur enfermement de manière interne au quartier la construction d’un dossier pour la municipalité est un puissant ferment de construction collective [21] et surtout de manière externe, puisqu’ils sont contraints de prendre contact avec les quartiers environnants, en particulier ceux dont ils veulent se protéger.
« On a dit [aux gens d’Observatory] qu’ils ne pouvaient pas se séparer de nous par des barrières, juste comme ça. On ne peut pas résoudre l’insécurité comme ça. S’ils nous soutiennent, financièrement et par leur apport de compétences, s’ils ne font pas sécession de notre quartier, nous ne ferons pas opposition à leur demande. […] R. [un militant blanc opposé à la clôture, à Observatory] a dit qu’on était des vendus. Mais tout ça a créé quelque chose d’intéressant : ça a amené tout ce monde à Yeoville. […] Ils sont terrorisés par Yeoville : ils n’y vont jamais, même au poste de police, ils ne voulaient rien avoir à faire avec le CPF […]. Comment pouvions nous faire pour travailler avec eux ? Si on s’oppose [à leur initiative], ils feront sécession. On peut comprendre leurs craintes. Nous, notre réponse, c’est les lynchages, les jeunes en armes dans la rue. On sait que la police n’est pas efficace. Si on obtient une police efficace, ils se rendront compte que la clôture est inutile ».
(Karl, B., CPF, Yeoville).
De fait, un certain nombre de résidents d’Observatory participe aux réunions du CPF, plus ou moins régulièrement. S’il faut se garder de surestimer l’importance de cet engagement, le contact n’en est pas moins établi, la négociation entreprise. La perspective de devoir renouveler la demande auprès de la municipalité au bout de deux ans oblige par ailleurs les résidents d’Observatory à entretenir la communication.
Les normes imposées par les pouvoirs publics obligent donc les résidents d’enclosure à s’ouvrir dans une certaine mesure au voisinage dont ils veulent se protéger. Parallèlement, c’est aussi l’encouragement public à la formation de comités de rue qui conduit à certains dérapages, lynchages et milices. À Yeoville, si ces formes violentes de mobilisation collectives restent relativement peu fréquentes, on observe qu’elles sont souvent implicitement encouragées, ou du moins non découragées, par les pouvoirs publics. Ceux-ci n’ont jamais officiellement condamné la pratique de la justice communautaire, marquée par un triple héritage [22] : la justice villageoise « africaine », les comités d’auto-défense organisés au cours de la lutte anti-apartheid des années 1980, et les milices anti-gangs mises en place dans les townships dans la période post-apartheid, notamment au Cap [23]. La première forme de justice communautaire est justifiée par la revalorisation des traditions africaines, la seconde est encore auréolée de la gloire de la lutte, et la troisième est parfois légitimée au plus haut niveau ; ainsi le vice-président Jacob Zuma, choqué par la violence des gangs et l’impuissance policière dans les ghettos du Cap, s’est publiquement interrogé sur la légitimité de la protection constitutionnelle dont jouissent les criminels, exprimant sa sympathie pour les résidents qui s’opposaient directement à eux [24].
À Yeoville, il n’est pas rare de voir les policiers détourner les yeux face à un lynchage qu’ils n’ont pas les moyens de contrôler, voire encourager les résidents à se faire justice eux-mêmes pour se décharger d’une partie de leur travail. Et même lorsque la loi est respectée et la règle rappelée, la participation directe des résidents au contrôle de leur environnement peut les mettre en danger, ce qui les incite à se défendre par eux-mêmes. La coproduction de la sécurité conduit à une dangereuse confusion des rôles, comme l’expose un jeune chef de milice :
« On a vu des mecs en train d’agresser un conducteur dans notre rue. On les a arrêtés et amenés à la police. La police les a mis en prison, et le lendemain on les a croisés dehors ! Ils ont commencé à nous pourchasser. La police a dit qu’ils n’avaient rien pu faire, parce que personne n’avait porté plainte. Maintenant, c’est nous qui sommes en danger. C’est pour ça que les gens prennent la loi entre leurs mains ».
(Sipho, N., Hopkins St. Committee, Yeoville).
 
Quelles spécificités sud-africaines ?
 
 
Enclosures et milices lancent aujourd’hui un défi à l’État sud-africain. Ces deux formes extrêmes de privatisation de la sécurité reflètent moins des différences de culture ou d’appartenance raciale que des contrastes de richesse à l’échelle locale. Elles révèlent surtout une préoccupation commune, la réponse collective à une insécurité que les pouvoirs publics ne sont pas encore capables de réguler. En ce sens, la référence courante au Far West est parfois justifiée, face à un État qui se construit progressivement sur une base démocratique. Cette situation de « frontière » croise un discours globalisé de gouvernance urbaine en matière de sécurité. L’idée d’une coproduction de la sécurité qui inclut les habitants est un beau défi de participation citoyenne, mais constitue souvent un cache-misère face au retrait ou à l’impuissance de l’État. Or, plus que jamais, cette participation citadine est un appel aux pouvoirs publics, pour une intervention plus ciblée, plus adaptée aux contextes locaux ; bien encadrée, cette production participative de la sécurité permet aussi un apprentissage de l’autre, de la loi, des contraintes de la vie en collectivité. Elle nécessite une réorganisation de l’intervention publique, et très probablement un surcroît d’encadrement : l’apparition d’îlotiers, service local de prévention, dans le service de police ne le décharge pas de ses fonctions classiques d’investigation, de recueil de plainte et d’intervention d’urgence. Or cet accroissement des moyens n’est pas envisagé, dans un contexte de réduction des dépenses publiques : la participation des citadins est au contraire conçue comme un palliatif.
Toutefois, l’Afrique du Sud n’adopte pas sans l’adapter ce modèle global de gouvernance urbaine. L’héritage d’une forme-repoussoir de « communauté », celle du laager, excluante et ségrégatrice, modère sans doute l’enthousiasme participatif, en rappelant la nécessité d’un encadrement public des initiatives « populaires ». Reste à statuer plus clairement sur les dérapages possibles des civics, forme valorisée de l’organisation collective. Si les discours sur la « renaissance africaine » de Thabo Mbeki tendent à les promouvoir, sous couvert de valorisation de la tradition et de retour à la mobilisation des années de lutte, les politiques municipales actuelles vont dans le sens d’une reprise en main publique des initiatives populaires, jusqu’alors encouragées sans réserve.
 
NOTES
 
[1] « We’ve had to take the law into our own hands », phrase récurrente dans la bouche des résidents interrogés, qu’ils soient pauvres, riches, noirs ou blancs, au cours de l’enquête sur laquelle est fondé cet article. Celle-ci s’inscrit dans le programme de recherche « Sécurité, ville et privatisation de l’espace public » financé par l’Institut français en Afrique du Sud. La recherche de terrain a eu lieu en avril et en juillet 2003, dans les quartiers de Yeoville et d’Observatory, à Johannesburg. Des entretiens ont été menés avec les acteurs municipaux, les services de police, les associations de quartiers. Par ailleurs, la résidence prolongée dans le quartier de Yeoville a permis une observation, parfois participante, à plusieurs comités locaux de sécurité.
[2] Migration des Afrikaners à partir du Cap vers le nord-est du territoire sud-africain, au milieu du 19e siècle, devenue exode mythique fondateur de l’identité afrikaner ; cf. Myriam Houssay-Holzchuch, Mythologies territoriales en Afrique du Sud, Paris, Éditions du CNRS, 1995.
[3] Karina Landman, « Who Owns the Roads ? Privatising Public Space in South African Cities through Neighborhood Enclosures », communication à la conférence Privatisation of Urban Space, La Nouvelle Orléans, 26-27 février 2004.
[4] City of Johannesburg, Igoli 2030, 2002.
[5] City of Johannesburg, Executive Mayor’s Mid-Term Assessment. Good Governance, Development and Delivery : a World Class African City, 2003.
[6] François-Xavier Fauvelle et Xavier Renou, « L’islam contre le crime ? Les ambiguïtés du “vigilantisme” islamiste en Afrique du Sud », Afrique contemporaine, n° 192, 1999.
[7] Le faible niveau des salaires policiers peut expliquer la corruption et la recherche d’un deuxième emploi – en particulier dans les compagnies de sécurité privées ; cf. Graeme Hosken, Bongani Mthembu, « Cops for Hire », The Star, 20 mai 2004.
[8] Jacques Donzelot et Anne Wyvekens, « Community policing et restauration du lien social : politiques locales de sécurité aux États-Unis et en France », Les Cahiers de la sécurité intérieure, n° 50, 2000.
[9] James Wilson et George Kelling, « Les vitres cassées », traduit de l’anglais (EU) par Dominique Monjardet, Les Cahiers de la sécurité intérieure, hors série, 2003.
[10] South African Police Service Act, n° 68, 1995, sections 19, 20, 21.
[11] White Paper on Safety and Security, septembre 1998, et South African Police Service Interim Regulations for Community Police Forums and Boards, mai 2001.
[12] Entretien avec le commissaire Reddy, responsable des Community Policing Forums à Johannesburg, le 14 juillet 2003.
[13] Le Président sud-africain Thabo Mbeki, dans son Discours sur l’état de la nation devant le Parlement prononcé au Cap le 8 février 2002, félicite les quelque 30 000 réservistes qui pallient le manque d’effectifs policiers en Afrique du Sud, et laisse entendre leur intégration progressive dans les services de police.
[14] Gauteng Rationalisation of Local Government Act, n° 10, 1998, chap.7.
[15] City of Johannesburg, Security Access Restriction Policy, 2003.
[16] City of Johannesburg, African National Congress, « ANC Submission on security access restriction to City of Johannesburg Pannel », 2003.
[17] Ce qui équivaut à environ 800 euros de frais fixes, 45 euros par barrière.
[18] L’apartheid classait la population selon des catégories raciales et ethniques. Cette construction raciste a gardé une certaine pertinence dans les fonctionnements sociaux et les analyses que font les Sud-Africains de leur propre comportement – surtout dans ces processus d’enclosures qui évoquent nécessairement la ségrégation d’apartheid : aussi mentionnerons-nous ces appartenances (N. pour noir, B. pour blanc).
[19] Débat lors d’une réunion de Yeoville CPF, le 8 juillet 2003.
[20] Philippe Guillaume, « Du blanc au noir… Essai sur la nouvelle ségrégation dans le centre de Johannesburg », L’Espace géographique, 2, 1997.
[21] Le contraste est saisissant, au moins dans les premiers temps de l’enclosure, entre la forte interconnaissance développée dans les quartiers enclos, et le relatif anonymat que l’on peut trouver dans les gated communities – gérées à la manières de copropriétés presque classiques (Joe Beall et al., Uniting Divided Cities : Governance and Social Exclusion in Johannesburg, London, Earthscan, 2000). Toutefois l’enclosure est aussi un facteur d’exclusion, notamment à l’égard des ménages qui n’ont pas la capacité financière de contribuer à l’enclosure et qui sont parfois contraints de déménager.
[22] David Bruce et Joe Komane, « Taxis, Cops and Vigilantes : Police Attitudes Towards Street Justice », Crime and Conflict, n° 17, 1999.
[23] Thierry Vircoulon, « La sécurité sans l’État ? Sécurité privée et communautarisme sécuritaire en Afrique du Sud », Les Cahiers de la sécurité intérieure, n° 23, 2003.
[24] Patrick Laurence, « Vigilantism rooted in our psyche », The Star, 10 juin 2003.
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