Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629914
160 pages

p. 9 à 23
doi: en cours

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Dossier

no 15 2004/3

2004 Raisons politiques Dossier

Introduire le concept de ville globale

Saskia Sassen Professeur de sociologie à l’université de Chicago, et professeur de sciences économiques à la London School of Economics, Saskia Sassen est spécialiste de la sociologie urbaine. Ses travaux portent sur les villes globales, mais également sur la question des migrations, du féminisme, des technologies de l’information ou des inégalités sociales. Elle a publié, entre autres, The Global City : New York, London, Tokyo (Princeton, Princeton University Press, 1991, 2002), Globalization and its Discontents : Selected Essays 1984-1998 (New York, New Press, 1998), Guests and Aliens (New York, New Press, 1999), Global Networks/Linked Cities, (New York/Londres, Routledge, 2002) et Denationalization : Economy and Polity in a Global Digital Age (Princeton, Princeton University Press, 2005).
Dans le paysage économique actuel, la dispersion des flux, leur rapidité croissante et leur caractère immatériel dissimulent un aspect essentiel, et cependant négligé, du phénomène de globalisation : la concentration territoriale en général, et urbaine en particulier. En s’attachant à la pertinence de la variable géographique, cet article tend à démontrer dans quelle mesure certaines villes sont devenues des sites stratégiques. Cette nouvelle forme de centralisation, ignorant les frontières nationales, n’en reste pas moins liée à la culture et à l’histoire des pays et rassemble de façon inédite les activités les plus modernes et les infrastructures traditionnelles. Liées entres elles par des réseaux de plus en plus denses auxquels participent une multiplicité d’acteurs, les villes globales sont aussi le lieu idéal à l’émergence d’un nouveau type de revendication politique, voire de citoyenneté. In the current global market, the geographic dispersal of economic activities, their hypermobility and partly de-materialized nature obscure an essential – albeit somewhat overlooked – aspect of globalization : territorial concentration in general and urban centralization in particular. The foregoing essay “recaptures” the geography of globalization and explores the degree to which global cities have become strategic nodes in a worldwide network, delineating a new organizational architecture that is partly de-territorialized (e.g. through telematics) and partly concentrated in cities (given the need for conventional infrastructures and non-expert jobs, inter alia). This new global grid of strategic sites is a congenial terrain for politics and engagement – and could be an opening for new forms of “citizenship”.
Chaque phase de la longue histoire économique mondiale questionne les conditions particulières de son avènement. L’une des caractéristiques de la phase actuelle est la montée en puissance des technologies de l’information et l’augmentation de la mobilité et de la liquidité du capital qui l’accompagne. La dynamique économique transfrontalière – qu’elle prenne la forme de mouvements de capitaux, de marchandises, de matières brutes, de touristes ou de flux de main d’œuvre – ne date pas d’hier. Toutefois, le système économique international qui servait dans une large mesure de cadre à ces échanges se trouvait confiné à l’espace interétatique ; les États-nations faisaient alors office de rouages incontournables. Cette situation a radicalement changé durant les vingt dernières années à la suite de privatisations, de dérégulations, de l’ouverture d’économies nationales aux entreprises étrangères et de la participation accrue d’acteurs économiques nationaux aux marchés globalisés.
Dans ce contexte, le démantèlement partiel ou, du moins, l’affaiblissement du cadre national et le renforcement du phénomène de globalisation qui va de pair, font apparaître des conditions favorables à l’émergence de nouvelles échelles spatiales. Parmi celles-ci, l’unité infra-nationale, qui comprend notamment les villes et les régions, se distingue de l’espace régional transfrontalier qui s’étend au moins à deux unités infra-nationales. Les entités supranationales dessinent quant à elles les contours de marchés digitaux globalisés et de grands ensembles de libre marché. En principe, il devrait donc être possible de distinguer parmi les différentes dynamiques territorialisées celles qui le sont à l’échelle régionale, à l’échelle nationale et à l’échelle globale. C’est dans ce contexte particulier qu’émerge la ville globale, site où se concentrent ces divers échelons [1].
 
Le modèle de la ville globale
 
 
La globalisation de l’activité économique produit un nouveau type de structure organisationnelle. Saisir cette réalité de manière aussi bien théorique qu’empirique nécessite une architecture conceptuelle adaptée. Des constructions telles que la ville-monde, ou la région qui l’entoure, en sont des éléments importants [2]. Le fait même de baptiser ces éléments est partie intégrante du travail conceptuel, et d’autres termes étroitement liés – « villes-monde [3] », « supervilles [4] », « villes informationnelles [5] » – auraient également pu être utilisés. La première fois que j’ai décidé d’utiliser le terme de « ville globale », en 1984, il s’agissait de tenter de nommer la spécificité d’une réalité « globale » telle qu’elle se structure dans notre monde contemporain. Je n’ai pas choisi l’alternative la plus évidente, « ville-monde », parce qu’elle se réfère à un type de ville existant depuis des siècles en Occident [6], et certainement depuis plus longtemps encore en Asie [7] ou dans les centres coloniaux [8]. Sous cet angle, on pourrait dire que si la majorité des principales villes globales d’aujourd’hui sont aussi des « villes-monde », d’autres ne le sont pas dans le sens le plus riche et le plus entier du terme. Par ailleurs, tandis que l’économie globale s’étend, incorporant toujours plus de villes dans ses divers réseaux, il est fort probable que la réponse à cette question spécifique tendra à varier.
J’ai organisé les données et la théorisation du modèle de la ville globale autour de sept hypothèses développées ici brièvement.
Tout d’abord, la double dynamique de dispersion et de concentration géographique, propre au phénomène de globalisation, forme un élément essentiel de l’architecture organisationnelle du système économique global. Elle est à l’origine, pour une large part, de la croissance des firmes multinationales, et plus particulièrement de l’importance prise par les services permettant à l’exécutif de ces firmes de fonctionner (travail de direction, de gestion, de coordination, de production de services, et de financement du réseau d’activités du groupe).
Confrontés à cette complexification, les sièges sociaux tendent à se procurer ces services centraux à l’extérieur. Ainsi, alors qu’il y a seulement dix ans le site-clé de production des activités centrales était le siège social, il existe aujourd’hui un autre site, celui des entreprises de services hautement spécialisés qui fournissent aux firmes globales soit les composantes soit l’intégralité de leurs services centraux.
Or, ces mêmes entreprises de services hautement spécialisés sont sujettes aux économies d’agglomération. La complexité des services qu’elles sont amenées à fournir, l’incertitude des marchés qu’elles pénètrent, l’importance grandissante du facteur de rapidité dans toutes les transactions, sont autant de conditions favorables à l’émergence d’une nouvelle dynamique d’agglomération. De cette imbrication de firmes, de talents, d’expertise, résulte qu’un type particulier d’environnement urbain fonctionne de la même manière qu’un centre informationnel. Être localisé dans une ville revient à participer à une boucle d’information extrêmement dense et intense.
Plus les sièges sociaux se tournent vers l’extérieur pour se procurer leurs moyens de fonctionnement les plus complexes et déstandardisés, plus ils sont libres dans leur choix de localisation puisque le travail qu’ils produisent eux-mêmes se trouve dégagé de l’étau des économies d’agglomération. Aussi, le secteur des services en réseaux hautement spécialisés, au même titre que les sites boursiers, sont-ils des exemples caractéristiques des avantages de production propres aux villes globales. En développant cette quatrième hypothèse, je réponds à la notion communément admise selon laquelle le nombre de sièges sociaux serait un critère distinctif des villes globales. D’un point de vue empirique, il est probable que dans de nombreux pays le centre d’affaires représente également la plus importante concentration de sièges sociaux, ce qui peut aussi bien résulter d’une insuffisance d’alternatives en termes de localisation. Mais dans les pays dont le reste de l’infrastructure est bien développée, il est vraisemblable que de tels sièges sociaux bénéficient d’un ample choix de localisation.
Le service global que les entreprises spécialisées sont censées produire pénètre un réseau lui-même global de filiales ou d’autres formes de partenariat, ce qui renforce les transactions transfrontalières de villes à villes. L’accroissement des marchés financiers globalisés d’une part, et des marchés de services spécialisés d’autre part, la nécessité d’un réseau de services transnational du fait de l’augmentation rapide de l’investissement étranger, l’affaiblissement du rôle joué par les gouvernements dans la régulation de l’activité économique mondiale et l’importance simultanée d’autres arènes institutionnelles (notamment les corporations de sièges sociaux) : toutes ces tendances rendent compte de l’existence de réseaux transnationaux en milieu urbain. L’une des implications, pouvant d’ailleurs constituer une autre hypothèse de recherche, est que le devenir économique des villes globales est de plus en plus déconnecté de leur arrière-pays, voire de leur économie nationale. Nous observons l’amorce de formation de systèmes urbains transnationaux, et c’est, selon moi, de ces derniers que les centres d’affaires actuellement prédominants tirent leur puissance. Il ne peut exister de ville globale autonome ; en ce sens, le contraste est grand avec les capitales des empires de jadis.
Par ailleurs, le nombre grandissant de professionnels de haut niveau et d’entreprises de services spécialisés aux profits très élevés contribue à aggraver l’inégalité spatiale et socio-économique présente dans ces villes. Étant donné le poids considérable du savoir-faire nécessaire à produire ces services stratégiques, et l’importance du facteur de rapidité, le talent « reconnu » devient en soi une valeur ajoutée. Les activités ou les travailleurs ne détenant pas ces qualités, qu’il s’agisse des services industriels ou manufacturiers participant à l’économie globale, en seront d’autant plus vite marginalisés.
La dernière hypothèse suppose que les activités économiques dont la demande provient des villes globales, mais dont le taux de profit ne cesse de baisser, auront tendance, pour une part de plus en plus importante, à devenir informelles ; ce qui, dans le contexte propre à la ville globale, peut être interprété comme un moyen de survie.
 
Une globalisation située : espace et processus de travail
 
 
Le discours dominant des années 1980 sur la globalisation, les technologies et les centres urbains, suggérait la fin des villes en tant qu’entités économiques d’importance. Cette approche supposait qu’au regard du pouvoir des sociétés multinationales et compte tenu des nouvelles communications globales, l’existence de l’économie globale pouvait être considérée comme acquise. Mon contre-argument consiste à dire que les activités globales, notamment celles de coordination et de contrôle permises par les nouvelles technologies de l’information et par l’influence des sociétés transnationales, ne sont qu’au début de leur développement. En se focalisant sur la manière dont elles sont « produites » et sur cette expansion à venir, on ajoute une dimension jusque là négligée au problème commun posé par le pouvoir des grandes sociétés et la capacité des nouvelles technologies à neutraliser à la fois le temps et l’espace. L’accent est mis sur les pratiques qui constituent ce que nous appelons la globalisation économique et le contrôle global.
Dès lors, sont introduites au cœur de l’analyse de la globalisation économique les catégories de « localisation territoriale » et de « processus de travail », généralement éclipsées au profit de l’hypermobilité du capital et du pouvoir des groupes multinationaux. Sans nier le caractère central de ces deux dernières variables, l’analyse du rôle joué par l’espace et le processus de travail montre que de nombreuses ressources nécessaires aux activités économiques globalisées, loin d’être hypermobiles, sont profondément enracinées dans l’espace, notamment dans des lieux tels que les villes globales, les régions de villes globales, et les zones de traitement des exportations.
Une véritable infrastructure d’activités, d’entreprises, d’emplois est nécessaire pour faire fonctionner l’économie de pointe. On appréhende généralement ces industries en fonction du modèle de l’hypermobilité de leur production et du niveau élevé d’expertise de leurs professionnels. Il s’agit pour nous d’insister sur la polarisation économique et spatiale qui résulte de la concentration disproportionnée d’emplois, qu’ils soient très bien ou très mal rémunérés, dans les principales villes globales. L’espace, l’infrastructure et les emplois non-qualifiés sont autant d’aspects de la mondialisation et des villes globales qui méritent que l’on s’y attarde.
Le développement des dynamiques qui relient les villes entre elles, au-delà des frontières, couvre un large éventail de domaines qui va de la politique à la criminalité. Les communautés immigrantes, par exemple, tissent des réseaux d’autant plus denses avec leur communauté d’origine qu’elles sont bien établies dans leur ville d’accueil. De même, les échanges d’ordre culturel s’intensifient, comme en témoignent le développement des marchés internationaux de l’art, tandis que les projets politiques informels (portés notamment par les organisations militantes mobilisées autour de causes environnementales, de la défense des droits de l’homme, etc.) suivent la même tendance. Il s’agit principalement de réseaux transfrontaliers de ville à ville ; du moins semble-t-il pour le moment plus simple d’appréhender l’existence et les modalités de ces réseaux au niveau urbain.
Rendre compte de la géographie des lieux concernés par la globalisation nous autorise à prendre de nouveau en considération les peuples, les travailleurs, les communautés et donc les cultures variées qui y participent, ce qui suppose un agenda de recherches considérable. Enfin, insister sur l’enracinement au moins partiel des processus globalisés dans les territoires nationaux, permet de réexaminer les conceptions actuelles de la globalisation économique et l’affaiblissement du rôle régulateur de l’État [9]. En ce sens, l’analyse de la ville globale met en évidence le fait que la globalisation se matérialise par nécessité à des endroits spécifiques et à travers des arrangements institutionnels dont bon nombre, si ce n’est tous, sont localisés sur des territoires nationaux.
 
Concentration et dispersion économiques
 
 
La tendance générale à la dispersion spatiale des activités économiques a, paradoxalement, contribué au phénomène de concentration territoriale, qui comprend entre autres les activités de contrôle et de direction des grandes firmes. Au cours de précédents travaux [10], je suis arrivée à la conclusion que la concentration des activités centrales et des économies d’agglomération qui leur sont liées dépend des conditions de cette dispersion, notamment en termes de contrôle, d’appropriation de la propriété et du profit.
Les activités permettant le fonctionnement centralisé des grandes firmes sont en partie fournies par les sièges sociaux, mais aussi, comme nous l’avons vu, par ce que l’on a appelé « le complexe des services d’entreprises » (corporate services complex). Il s’agit d’une nébuleuse de sociétés qui se chargent d’opérations impliquant plus d’un système national. Or, dans le même mouvement de dispersion et de concentration, ce réseau d’entreprises se localise de manière disproportionnée dans les pays développés, et plus particulièrement, bien que pas exclusivement, dans les villes globales.
Afin de développer l’analyse, il semble donc important de distinguer les économies nationales d’une part, et les fonctions stratégiques de l’économie globale d’autre part. La production des activités de direction et de supervision des grandes firmes est en effet partiellement prise dans des structures d’entreprises nationales, tout en formant un sous-ensemble distinct d’entreprises reliant entre elles les villes globales. Les villes constituent le lieu approprié à la production de la finance et des services aux entreprises, particulièrement dans les secteurs les plus innovants, les plus spéculatifs, et les plus internationalisés. Ainsi, les firmes qui dominent le secteur des industries de l’information ont besoin d’une infrastructure physique caractérisée par des installations hyperconcentrées. Finalement, même les secteurs les plus avancés nécessitent que leur processus de production soit au moins partiellement lié au lieu, aussi hypermobile soit leur produit final.
En théorie, cette question devrait permettre d’aborder deux problèmes essentiels dans les débats et recherches universitaires actuels. Le premier réside dans l’articulation complexe entre la fixité du capital et sa mobilité, le second dans le rôle des villes au sein de l’économie globale. J’ai développé dans d’autres travaux la thèse selon laquelle la mobilité du capital ne peut se réduire à ce qui « bouge », ni aux technologies facilitant ce mouvement. À l’inverse, de multiples composantes de ce que nous continuons à comprendre sous le terme de « fixité du capital » s’avèrent contribuer à sa mobilité. Cette conceptualisation revalorise le rôle des villes dans un monde de plus en plus globalisé dans la mesure où elles recèlent des ressources permettant aux firmes et aux marchés d’entreprendre des activités globales [11]. Enfin, les États ont joué un rôle crucial dans la production d’environnements régulateurs visant à faciliter la réalisation des activités transfrontalières aussi bien de leur entreprises nationales que des entreprises, investisseurs et marchés étrangers implantés sur leur territoire.
En résumé, l’analyse des villes permet de dépister l’ancrage de multiples dynamiques dans un réseaux de lieux où prédominent les villes, et plus particulièrement les villes globales ou celles assumant des fonctions similaires. Cette approche enracine les divers aspects de la globalisation dans les conditions spécifiques et les histoires propres à ces villes, notamment dans leurs articulations avec leur économie nationale et les diverses économies mondiales qui traversent l’espace et le temps [12]. Cette perspective contribue à identifier l’architecture organisationnelle complexe qui, en partie déterritorialisée, et en partie concentrée dans les villes, se joue des limites frontalières. Il en résulte un agenda de recherches spécifique puisque chaque économie nationale ou urbaine a ses propres modes d’articulation, partiellement hérités du passé, avec les circuits globaux actuels. Une fois que l’on détient davantage d’informations sur ces nuances, il devient possible d’établir si la position dans la hiérarchie globale fait une différence, et, le cas échéant, de quelle manière.
 
Centres stratégiques et inégalité spatiale
 
 
Historiquement, les villes ont joué le rôle de ce que l’on pourrait qualifier de « centre » aussi bien pour les économies et les administrations politiques que pour les peuples. D’un point de vue économique, elles sont à l’origine des économies d’agglomération, des concentrations massives d’informations quant aux innovations les plus récentes, ou encore des places de marché. Comment les nouvelles technologies de la communication altèrent-elles la fonction de centre assumée par les villes, et par là, leur existence en tant qu’entités économiques ?
La centralisation reste l’une des caractéristiques majeures de l’économie globale contemporaine. Mais il n’existe plus de relation simple et directe entre la centralisation et des entités géographiques comme le centre-ville, ou le quartier central des affaires qui, jusqu’à une date récente, était synonyme de centre. Depuis l’apparition des nouvelles technologies de la communication, trois formes de centralité semblent se dégager de l’environnement urbain [13].
La première est constituée par le quartier central des affaires. Lorsqu’il se situe dans les principaux centres d’affaires internationaux, ce quartier a connu une profonde reconfiguration sous l’effet de changements technologiques et économiques [14].
Le centre peut également s’étendre en zone métropolitaine sous la forme d’une « grille » de nœuds d’activités (grid of nodes) d’affaires intenses qui s’articule autour des nouvelles routes digitales, comme l’illustrent les études récentes faites sur des villes aussi différentes que Buenos Aires et Paris [15]. On pourrait se demander si, étalés sur une région plus vaste, ces nœuds stratégiques signalent une nouvelle forme d’organisation du territoire et de centralisation, ou si, conformément à une perspective plus conventionnelle, ils ne sont qu’un élément du phénomène de suburbanisation ou de dispersion géographique. Cette « grille » (grid) représente, selon mon analyse, une reconstitution du concept de région, les différents nœuds d’activité manifestant un nouveau type de centralité géographique. L’infrastructure conventionnelle – telle que les voies ferrées ou les autoroutes rapides qui desservent les aéroports – a de fortes chances d’y prendre une part active, voire d’accroître l’utilité des nouvelles technologies. Il me semble qu’il s’agit là d’un point important qui a été plus ou moins perdu de vue.
On observe enfin la formation de centres trans-territoriaux constitués par les télématiques et les transactions économiques qui mettent en rapport les villes globales. Les plus puissantes de ces nouvelles géographies de la centralité relient les principaux centres financiers et centres d’affaires entre eux : New York, Londres, Tokyo, Paris, Francfort, Zurich, Amsterdam, Los Angeles, Sydney, Hong Kong, entre autres [16], et désormais des villes comme Sao Paulo et Mexico. L’intensité des transactions au sein de ces villes s’est accrue rapidement. Il en résulte de nouvelles hiérarchies nationales, comme en témoignent les couloirs de croissance (growth corridors) en Asie du Sud-Est [17] ou le cas de Sao Paulo dans le cadre du Mercosur [18].
La majeure partie de la littérature consacrée aux nouvelles technologies de la communication suppose qu’elles sont en voie d’abolir les anciennes hiérarchies et les inégalités spatiales grâce à l’universalisation de la communication qu’elles devraient permettre. Or, la seule preuve disponible suggère que tel n’est pas tout à fait le cas. Qu’il s’agisse du réseau des centres financiers et des modalités de l’investissement étranger direct que nous venons d’évoquer, ou de l’examen plus spécifique de l’organisation de l’espace dans différentes villes, on ne peut que constater la persistance de la hiérarchie et des inégalités spatiales [19].
De plus, l’orientation de nombreuses villes vers les marchés mondiaux soulève des interrogations quant à leur articulation, à l’intérieur des frontières nationales, avec leur État, les régions, et la structure économique et sociale. Les villes ont été profondément insérées dans les économies de leurs régions, dont elles continuent de refléter les caractéristiques ; désormais, en tant que sites stratégiques de l’économie globale, elles ont tendance à se déconnecter de leur région, ce qui contredit une proposition essentielle de l’analyse traditionnelle des systèmes urbains, selon laquelle ces derniers aideraient à l’intégration territoriale des économies nationales et régionales. En ce qui concerne la concentration des ressources et des activités stratégiques, les données dont nous disposons montrent une inégalité aiguë entre chacune de ces villes et d’autres villes du même pays [20].
 
La ville globale : trait d’union politico-culturel
 
 
Les villes majeures se sont transformées en sites stratégiques, non seulement pour le capital global mais aussi dans le cadre de la transnationalisation du travail et la formation de communautés et d’identités translocales [21]. Elles sont en ce sens favorables à l’émergence d’une nouvelle gamme d’opérations politiques, « culturelles » et subjectives [22], voire d’un nouveau mode de revendication qui pourrait ouvrir la voie à des formes de « citoyenneté » inédites [23].
L’attention trop grande portée au caractère hypermobile et transnational du capital peut amener certains acteurs locaux à considérer que toute résistance est inutile. Mais l’analyse du lieu suggère que la nouvelle « grille globale » (global grid) est un terrain d’action pour l’engagement politique [24]. La perte de pouvoir au niveau national, aggravé dans de nombreux pays par les crises sociales, est l’occasion pour une géographie politique urbaine parallèle de faire surface [25].
L’immigration, par exemple, est un des processus majeurs à travers lequel une nouvelle économie politique se constitue. Ce phénomène s’ancre profondément dans les grandes villes dans la mesure où ce sont elles qui concentrent le plus grand nombre d’immigrants, du moins dans les pays développés. Selon moi, il s’agit là d’un des processus constitutifs de la globalisation actuelle, bien qu’il ne soit pas reconnu ni présenté comme tel dans les comptes rendus dominants sur l’économie globale [26].
L’unification de la propriété à travers les frontières est le fait à la fois de la force de travail apportée par les nouveaux immigrants, et du capital global ; en ce sens, cette main d’œuvre particulière et le capital global, désormais en concurrence dans la ville globale [27], peuvent être considérés comme deux acteurs transnationaux de poids. Les recherches et la tentative de théorisation de ces questions nécessiteront des approches distinctes des analyses urbaines traditionnelles.
On peut concevoir les implications politiques de l’espace stratégique enchâssé dans les villes globales sous l’angle de la formation de nouvelles revendications. La ville globale est devenue le site approprié à de telles demandes, par le biais du capital global qui y exploite les ressources organisationnelles, mais aussi à travers les secteurs désavantagés de la population urbaine, dont la présence dans les villes globales est souvent tout aussi internationalisée que le capital. Le phénomène de « dénationalisation » de l’espace urbain et le nouveau mouvement revendicatif porté par les acteurs transnationaux, soulèvent l’interrogation suivante : à qui la ville appartient-elle ?
La ville globale et ses réseaux est un espace à la fois géographiquement centré, en ce qu’il est partie intégrante de lieux stratégiques bien particuliers, et transterritorial parce qu’il met en relation des sites géographiquement lointains mais intensément liés les uns aux autres. Si l’on considère que les villes globales concentrent les secteurs dominants du capital global mais aussi une partie grandissante de populations défavorisées – les immigrants, les femmes en situation précaire, les « personnes de couleur » (people of color), et, dans les mégapoles des pays en développement, les habitants de bidonvilles – il devient évident que ces villes sont un lieu stratégique pour toute une série de conflits et de contradictions. Il est dès lors possible d’appréhender les villes comme un des sites de concentration du capital global et des groupes défavorisés, même si l’on sait, en tenant compte de l’observation faite par I. Katznelson [28], qu’une ville ne peut se réduire à une dynamique unique.
Le concept de ville globale permet d’insister sur les composantes stratégiques de l’économie globale plutôt que sur les dynamiques homogénéisantes, à la fois plus étendues et plus diffuses, qui sont généralement associées à la globalisation des marchés de consommation. Cette perspective redonne aux questions de pouvoir et d’inégalité toute leur importance. Par ailleurs, une étude attentive de la globalisation signale l’écart grandissant entre les secteurs dont l’approvisionnement est complet et d’excellente qualité d’une part, ceux qui sont profondément défavorisés d’autre part, et les espaces urbains ; il en découle une formulation inédite des questions de pouvoir et d’inégalité.
En troisième lieu, le concept de ville globale met en lumière l’économie en réseaux, incarnée par les industries qui ont tendance à s’y localiser et qui se caractérisent par des ensembles transfrontaliers, et des divisions spécialisées d’activités entre les villes, plutôt que par une concurrence internationale entre elles. Dans le cas de la finance globale et des services spécialisés dominants, il est clair que nous avons affaire à un système transfrontalier, enraciné dans un certain nombre de villes, chacune pouvant être localisée dans un pays différent. Il s’agit donc, de facto, d’un système global.
Les villes globales du monde entier forment un terrain propice à la concrétisation, et à l’inscription dans l’espace, d’une multiplicité de processus propres à la globalisation. Ces formes localisées représentent, pour une bonne part, ce dont il s’agit lorsque l’on parle de globalisation. La vaste ville du monde contemporain a émergé en tant que site stratégique pour une gamme d’opérations inédites, qu’elles soient d’ordre politique, économique, culturel, ou subjectif. Il s’agit là d’un des lieux de liaison (nexi) où de nouvelles revendications, de la part des puissants comme des défavorisés, peuvent se matérialiser.
 
NOTES
 
[1] S. Sassen, The Global City : New York, London, Tokyo, Princeton, Princeton University Press, 2001 (1re éd. en 1991).
[2] Les analyses de Giovanni Arrighi concernant la récurrence de certaines caractéristiques organisationnelles à différentes phases de l’économie capitaliste ne manquent pas d’intérêt. Voir The Long Twentieth Century. Money, Power, and the Origins of Our Times, Londres, Verso, 1994.
[3] Initialement attribué à Goethe, le terme de world cities, « villes-monde », a repris de la vigueur sous la plume de Peter Hall avant d’être redéfini plus récemment par John Friedmann. Voir P. Hall, World Cities, New York, McGraw-Hill, 1966 (1e éd.) ; J. Friedmann et W. Goetz, « World City Formation : An Agenda for Research and Action », International Journal of Urban and Regional Research, vol. 6, n° 3, 1982, p. 319 ; ainsi que R. Stren, Urban Research in the Developing World : Towards an Agenda for the 1990s, Toronto, University of Toronto, 1996.
[4] F. Braudel, La dynamique du capitalisme, Paris, Arthaud, 1985.
[5] M. Castells, The Rise of the Network Society, Oxford, Blackwell Publishers Ltd., 1996.
[6] F. Braudel, La dynamique du capitalisme, op. cit. ; P. Hall, World Cities, op. cit. ; A.D. King, Global Cities : Post Imperialism and the Internationalization of London, Londres, Routledge, 1990.
[7] J. L. Abu-Lughod, Before European Hegemony : The World System AD 1250-1350, New York, Oxford University Press, 1989.
[8] A. D. King, Urbanism, Colonialism and the World Economy. Culture and Spatial Foundations of the World Urban System, Londres, Routledge, 1990.
[9] Voir K. Olds et al., Globalization and the Asia-Pacific, Londres, Routledge, 1999.
[10] S. Sassen, The Global City…, op. cit., chap. 2 et 5.
[11] Le développement d’instruments financiers représente par exemple des repositionnements de l’immobilier fixe dans divers systèmes de circulation, y compris les systèmes globalisés. La signification de la fixité du capital s’en trouve ainsi partiellement transformée, et le capital fixe devient également un site de circulation. Pour un développement plus approfondi, voir S. Sassen, ibid., chap. 2.
[12] C. Abbott, « The internationalization of Washington, DC », Urban Affairs Review, 31, 5, 1996, p. 571-94 ; L. Abu-Lughod, New York, Chicago, Los Angeles : America’s Global Cities, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1999 ; J. Allen, « Cities of power and influence », in J. Allen (éd.), Unsettling Cities, Londres, Routledge, 1999 ; F. Lo et Y. Yeung (éds.), Emerging world cities in Pacific Asia, Tokyo, United Nations University, 1996 ; M. Santos et al., Territorio globalizaçao e fragmentaçao, Sao Paulo, Editorial Hucitec, 1994.
[13] Un quatrième cas peut être identifié, celui des nouvelles formes de « centralité » des espaces électroniques. Voir S. Sassen, The Global City…, opcit., chap. 4 et 5.
[14] S. Graham, « Splintering urbanism », in S. Sassen (éd.), Global networks/linked cities, New York/London, Routledge, 2002 ; et L. García, « The architecture of global networking technologies », in S. Sassen (éd.), ibid.
[15] P. Ciccolella et I. Mignaqui, « The spatial reorganization of Buenos Aires », in S. Sassen (éd.), ibid. ; P. Veltz, Mondialisation, villes et territoires, Paris, Presses Universitaires de France, 1996 ; J. Landrieu et al., La ville éclatée, Paris, Éditions de l’Aube, 1998.
[16] Dans le cas d’un paysage aussi complexe que celui de l’Europe, différentes géographies de la « centralité » se distinguent dont l’une est globale et les autres continentales et régionales. Une hiérarchie urbaine centrale met en contact les villes majeures qui font par ailleurs partie d’un réseau plus vaste de capitales européennes financières, culturelles et de services, certaines assumant une seule des ces fonctions, les autres plusieurs. Elles articulent l’ensemble régional européen, mais certaines sont moins orientées vers l’économie globale que Paris, Francfort, ou Londres. Diverses géographies de la marginalité existent, qu’elles correspondent aux axes est-ouest, nord-sud, ou à d’autres plus récents. En Europe de l’Est, certaines villes ou régions sont attractives pour l’investissement, européen ou non, tandis que d’autres seront de plus en plus écartées (Roumanie, Yougoslavie et Albanie). Une différenciation similaire est notable au sud de l’Europe où Madrid, Barcelone et Milan prennent de l’avance dans la hiérarchie européenne au contraire de Naples, Rome, et Marseille.
[17] F. Lo et Y. Yeung (éds.), Emerging world cities…, op. cit.
[18] S. Schiffer, « Sao Paulo : articulating a cross-border regional economy », in S. Sassen (éd.), Global networks/linked cities, op. cit.
[19] S. Graham, « Splintering urbanism », ibid. ; S. Graham et S. Marvin, Splintering urbanism. Networked infrastructures, technological mobilities and the urban condition, New York/Londres, Routledge, 2001 ; M. Castells, The Rise of the Network Society, op. cit., 1996.
[20] S’agissant de Mexico, on peut se référer à C. Parnreiter, « Mexico : the making of a global city », in S. Sassen (éd.), Global networks/linked cities, op. cit. La région parisienne, par exemple, concentre 40 % des services produits en France, et plus de 80 % des services de pointe. On estime que New York produit entre le cinquième et le quart des services de pointe exportés par les États-Unis, alors qu’elle ne regroupe que 3 % de la population nationale. Des tendances similaires émergent à Londres, Zurich, Francfort et Tokyo, des villes localisées dans de petits pays.
[21] D. A. Smith et M. Timberlake, « Conceptualising and Mapping the Structure of the World’s City System », Urban Studies, 32, 1995.
[22] J. L. Abu-Lughod, From Urban Village to « East Village » : The Battle for New York’s Lower East Side, Cambridge, Blackwell, 1994 ; N. Yuval-Davis, « Ethnicity, Gender Relations and Multiculturalism », in R. Torres, L. Miron et J. X. Inda (éds.), Race Identity, and Citizenship, Oxford, Blackwell, 1999 ; R. Sennett, « Responsibility and Responsiveness », Places, vol. 7, n° 4, 1992.
[23] Par exemple, les travaux de J. Holston (éd.), « Cities and Citizenship », Public Culture, hors-série, 8, 2, 1996 ; R. Torres et al., Race Identity, and Citizenship, Oxford, Blackwell, 1999.
[24] J. Allen (éds.), Unsettling Cities, Londres, Routledge, 1999 ; J. L. Abu-Lughod, From Urban Village to « East Village »…, op. cit. ; J. Copjek et M. Sorkin, Giving Ground, Londres, Verso, 1999 ; E. Berner et R. Korff, « Globalization and Local Resistance : The Creation of Localities in Manila and Bangkok », International Journal of Urban and Regional Research, 19, 2, 1995.
[25] P. J. Taylor, « World Cities and Territorial States : The Rise and Fall of their Mutuality », in P. J. Taylor et P. L. Knox (éds), World Cities In a World-System, Cambridge, Cambridge University Press, l995 ; A. Sachar, « The global economy and world cities », in A. Sachar et S. Oberg (éds.) The World Economy and the Spatial Organization of Power, Aldershot, Avebury, 1990.
[26] S. Sassen, Globalization and Its Discontents, New York, New Press, 1998.
[27] F. Bonilla et al., Borderless Borders, Philadelphia, Temple University Press, 1998 ; S. Sassen (éd.), Cities and Their Crossborder Networks, Tokyo, UNU Press, 2000.
[28] I. Katznelson, Marxism and the City, Oxford, Clarendon Press, 1993.
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S. Sassen, The Global City : New York, London, Tokyo, Princ...
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Les analyses de Giovanni Arrighi concernant la récurrence d...
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Initialement attribué à Goethe, le terme de world cities, «...
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F. Braudel, La dynamique du capitalisme, Paris, Arthaud, 19...
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[5]
M. Castells, The Rise of the Network Society, Oxford, Black...
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[6]
F. Braudel, La dynamique du capitalisme, op. cit. ; P. Hall...
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[7]
J. L. Abu-Lughod, Before European Hegemony : The World Syst...
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[8]
A. D. King, Urbanism, Colonialism and the World Economy. Cu...
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[9]
Voir K. Olds et al., Globalization and the Asia-Pacific, Lo...
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[10]
S. Sassen, The Global City…, op. cit., chap. 2 et 5. Suite de la note...
[11]
Le développement d’instruments financiers représente par ex...
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C. Abbott, « The internationalization of Washington, DC », ...
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Un quatrième cas peut être identifié, celui des nouvelles f...
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Dans le cas d’un paysage aussi complexe que celui de l’Euro...
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F. Lo et Y. Yeung (éds.), Emerging world cities…, op. cit. Suite de la note...
[18]
S. Schiffer, « Sao Paulo : articulating a cross-border regi...
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[19]
S. Graham, « Splintering urbanism », ibid. ; S. Graham et S...
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S’agissant de Mexico, on peut se référer à C. Parnreiter, «...
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[21]
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[22]
J. L. Abu-Lughod, From Urban Village to « East Village » : ...
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[23]
Par exemple, les travaux de J. Holston (éd.), « Cities and ...
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