2004
Raisons politiques
Actualité - La culture paritaire
Safe space et représentation substantive : le cas des délégations aux droits des femmes et à l’égalité des chances
Manda Green
De nationalité française, Manda Green a enseigné à la Robert Gordon University (Ecosse) et vient de terminer sa thèse, Women and the National Assembly in France : an Analysis of Institutional Change and Substantive Representation, sous la direction de la Professeure Siân Reynolds à l’Université de Stirling (Écosse).
La création en 1999 des Délégations parlementaires aux droits des femmes et à l’égalité des chances est une occasion inédite pour les élus des deux sexes de « faire la politique autrement » et d’élargir le champs de la parité. Tandis que la loi du 6 juin 2000 vise à améliorer la représentation descriptive des femmes dans le domaine politique, les Délégations aux droits des femmes sont conçues pour mieux prendre en compte les différences de genre dans l’élaboration des lois dans tous les domaines. Elles fourniraient une zone neutre – safe space – où pourraient se développer de nouvelles pratiques et de nouvelles politiques.
The creation of the Parliamentary Delegations for Women’s Rights and Equal Opportunities offers a unique opportunity for men and women to conduct politics differently and extend the scope of gender parity. Whereas the Law on Equal Access (6th June 2000) aims to improve the descriptive representation of women in politics, the Delegations for Women’s Rights and Equal Opportunities are designed to engender all areas of legislation. They could provide a “safe space” where new practices and policies can be developed.
Cet article vise à explorer le lien entre la représentation descriptive et la représentation substantive des femmes, et à appliquer les hypothèses qui en résultent à une innovation parlementaire de la gauche plurielle encore méconnue : les Délégations aux droits des femmes et à l’égalité des chances. La création de ces délégations constituerait un « acte critique », (« un événement qui change sensiblement la position d’une minorité et qui provoque d’autres changements
[1] »), qui en ferait « la deuxième jambe de la parité ». Par ailleurs, étant à ce jour les seules instances législatives en France où les femmes ont, de droit, autant de sièges que les hommes, elles auraient le potentiel de constituer une zone neutre –
safe space – en dehors des rapports de force habituels, où les députées pourraient agir ensemble, et agir pour les droits des femmes.
Représentation descriptive, masse critique et représentation substantive
Les arguments en faveur de la représentation descriptive (qui se comprend, dans le cas présent, par l’augmentation du nombre d’élues visant à refléter plus exactement la composition bisexuée de l’électorat) se fondent entre autres sur les exigences de justice et l’espoir d’une amélioration qualitative de la représentation qui pourrait s’ensuivre
[2]. Selon la théorie de « masse critique » adaptée à la vie politique par Drude Dahlerup en 1988, un groupe qui est minoritaire dans une assemblée ne peut s’émanciper de la norme existante, ni agir différemment pour faire aboutir des projets spécifiques qu’à partir d’un certain seuil équivalent à un tiers. La taille de la minorité jouerait donc un rôle important sur la capacité des élues d’œuvrer vers la représentation substantive des femmes – c’est-à-dire leur volonté et leur capacité d’agir pour une meilleure prise en compte des besoins collectifs des femmes. Cette idée a suscité beaucoup d’enthousiasme et l’embellie généralisée, mais relative, du taux de femmes dans les chambres basses de la plupart des démocraties, a engendré des attentes souvent précoces et exagérées. Dès que le nombre d’élues augmente, on commence à guetter le « petit plus féminin » – et à déplorer son absence. Nous oublions que dans la plupart des cas, notamment en France, les femmes parlementaires restent très minoritaires ; souvent isolées, elles souffrent d’un manque de capital électoral et d’appui dans l’appareil partisan. Nous sous-estimons également la force d’inertie de vénérables institutions conçues et gérées depuis près d’un demi-siècle essentiellement par des hommes. Chercher un lien mathématique entre représentation quantitative et représentation qualitative s’avère illusoire face aux nombreux autres facteurs qui influencent l’activité et l’indépendance potentielle des élues. Drude Dahlerup s’est inspirée de l’étude de Rosabeth Moss Kanter qui définit non un seuil unique mais une échelle graduée de différences de comportements et d’interactions entre individus en situation minoritaire
[3]. Les quatre catégories sont définies par rapport à la capacité du groupe minoritaire, les femmes, à s’organiser et à se distinguer de la culture dominante masculine, et concernent avant tout des comportements de groupe : elles n’ont donc qu’une influence indirecte sur les actions en faveur de l’électorat féminin. Afin de ne pas brûler les étapes, il semble important d’observer, voire de provoquer, des changements de comportement avant de tenter de mesurer l’impact des femmes sur les résultats législatifs.
La France se situe encore en bas de l’échelle établie par R.M. Kanter. Après avoir sombré, dès l’avènement de la V
e République
[4], dans le
uniform group, cas où les rares femmes sont noyées dans la masse masculine, l’Assemblée nationale s’est hissée à partir de 1978 dans le
skewed group (« minorité émergente »), caractérisé par une présence féminine inférieure à 15 %. Dans ce cas, le groupe minoritaire reste atomisé, incapable de s’affirmer par rapport à la culture dominante ce qui correspond bien aux comportements à la fois de suradhésion et de surcompensation identifiés par Mariette Sineau en 1988
[5]. Malgré le grand bond en avant de 1997, et le renouvellement de 2002, les députées françaises n’ont pas encore atteint la troisième étape, le
tilted group (« minorité affirmée ») capable de peser sur la culture de l’organisme et de forger des alliances d’entraide. À moins que l’apparition d’un nouveau forum ne leur aménage un
safe space leur permettant, malgré leur « masse » réduite, de rompre l’isolement et de s’organiser autour de préoccupations communes.
Drude Dahlerup attribuait par ailleurs plus d’importance à des « actes critiques » qu’à la masse critique. La loi du 6 juin 2000 sur l’égal accès aux mandats électoraux, malgré ses insuffisances et les abus des partis politiques responsables de son application, constitue incontestablement un acte critique en termes de représentation descriptive. Le rôle déterminant des règles institutionnelles et des pratiques des formations politiques s’agissant de l’investiture et du déploiement de candidates est désormais formellement reconnu ; la révision de la Constitution légitime et renforce le devoir de remédier à ce déficit démocratique. Les modifications apportées par la loi d’application sont néanmoins limitées au cadre électoral existant : en ce qui concerne les partis politiques, la loi s’est bornée à des mesures incitatives qui se sont avérées contre-productives. Un long chemin reste à faire avant d’aboutir à une représentation équitable des genres mais le mouvement – d’un point de vue quantitatif tout au moins – est amorcé.
La situation est toute autre en ce qui concerne la représentation substantive. La loi du 6 juin 2000 ne s’applique en effet qu’à la compétition électorale, à l’« égal accès », et s’arrête aux portes des assemblées territoriales et nationales. Cette loi propulsera un nombre légèrement plus élevé de femmes dans l’arène de l’Assemblée nationale dont les règles institutionnelles, définies essentiellement par des hommes, sont appliquées par des groupes politiques qui ne sont autres que le bras parlementaire des mêmes formations partisanes responsables de la discrimination à l’investiture. L’Observatoire de la parité, en épinglant régulièrement le manque de « culture paritaire » et en identifiant les barrières que représentent les rites et usages dans la vie politique locale, met le doigt sur ce même problème
[6].
La recherche récente sur les
gendered institutions, alimentée en Grande Bretagne par les débats préalables à la création des parlements écossais et gallois (39 % et 50 % de femmes), a mis en évidence le rapport entre le cadre institutionnel et la capacité des femmes à agir en faveur des droits des femmes
[7]. Derrière une apparente neutralité, certains des aspects structurels des institutions parlementaires conditionnent la marge de manœuvre dont disposent les femmes. Il ne s’agit pas de pratiques ouvertement discriminatoires, mais souvent de mécanismes ou traditions qui valorisent des caractéristiques non-acquises par les femmes
[8] ou qui inhibent l’expression de la dissension.
Qu’en est-il au Palais-Bourbon ? Dans le cadre de ma thèse
[9], j’ai étudié le travail législatif des députés hommes et femmes sous la 11
e législature, en m’appuyant sur des analyses quantitatives et sur des entretiens avec des députées. Il en ressort que l’Assemblée nationale n’échappe pas à la tendance générale : il y a des différences importantes et récurrentes de comportements et d’opportunités. Le déploiement des femmes n’est pas toujours négatif – dans certains domaines, elles jouissent même d’avantages par rapport à leurs collègues masculins – mais il est loin d’être neutre. Si, par exemple, les femmes sont relativement bien représentées dans le Bureau, responsable de la gestion administrative de l’Assemblée, elles sont peu nombreuses à accéder à la Conférence des présidents, chargée de la gestion politique. Si elles ont obtenu une juste part de sièges dans les quinze commissions d’enquête, il n’y a eu aucune femme présidente ou rapporteure
[10]. Certes, elles ont posé proportionnellement plus de questions au gouvernement, mais c’est surtout parce que « les groupes sont contents de montrer leurs femmes, comme d’autres montrent leurs ours dans les foires
[11]. »
Sans que l’on puisse parler de discrimination, l’Assemblée nationale reproduit néanmoins la division du travail observée à l’extérieur : une femme députée peut difficilement échapper à son identité sexuée. La probabilité pour les députées de l’Assemblée nationale de « faire la différence » est donc minime. À moins qu’un autre acte critique, de nature substantive, ne vienne compléter la loi du 6 juin 2000.
La création des Délégations aux droits des femmes et à l’égalité des chances
Les Délégations au Sénat et à l’Assemblée nationale sont nées au lendemain du Congrès de Versailles, d’un bel et rare élan d’unanimité entre les deux chambres, et entre droite et gauche
[12]. Elles ont trois fonctions : « Informer les assemblées de la politique suivie par le Gouvernement au regard de ses conséquences sur les droits des femmes et sur l’égalité des chances entre les hommes et les femmes » ; assurer le suivi de l’application des lois ; et émettre des « propositions d’amélioration de la législation et de la réglementation ». Les trente-six membres sont désignés « de manière à assurer une représentation
proportionnelle des groupes parlementaires et
équilibrée des hommes et des femmes ainsi que des commissions permanentes
[13] ».
Leur objectif principal est d’intégrer l’aspect « genre » dans le processus législatif en créant un organe transversal qui complète le travail des commissions permanentes : « Alors que les commissions permanentes sont organisées par secteur, et ont donc une approche fragmentaire de la cause des femmes, le propre des délégations que nous voulons créer est d’être transversales et d’avoir une vision globale de ces questions
[14]. » Si les députés et sénateurs se sont mis d’accord, c’est bien qu’ils ont compris que les lois n’ont pas toujours les mêmes effets pour l’un ou l’autre sexe, et que les instances existantes se sont avérées inaptes à prendre en compte la dimension du « genre » dans l’élaboration des lois
[15].
Cette révolution silencieuse, dont la portée a été masquée par les débats autour de la parité de genre en politique, mériterait une étude approfondie. Pourquoi les parlementaires se sont-ils subitement rendus compte des carences dans leur façon de faire la loi ? Quelle est la part de rhétorique et de conviction dans leurs discours ? Pourquoi un revirement dans l’attitude des femmes politiques, qui, à peine dix ans auparavant, n’étaient pas favorables à une telle démarche
[16] ? Quel est le bilan initial en termes de mobilisation des parlementaires et des résultats législatifs ? Cet article se limitera au potentiel des Délégations de décupler la représentation substantive des droits des femmes, en favorisant « une autre façon » d’aborder et d’intégrer « d’autres préoccupations » dans l’élaboration des lois.
La fonction substantive des Délégations
Les Délégations pourront articuler la représentation substantive des femmes au niveau institutionnel et au niveau relationnel.
Du point de vue institutionnel, elles créent une nouvelle filière d’activité parlementaire où la prise en compte de la différence entre les sexes est non seulement admise mais requise. Si, auparavant, faire admettre cette différence risquait d’être mal perçu, les députés ont désormais non seulement le droit mais le devoir de s’interroger sur l’impact sexué de leurs travaux. Certes, rien ne leur a jamais interdit une telle approche, mais sa légitimation peut faire tomber les réticences de celles ou ceux qui craignaient les réactions de leurs pairs.
En termes pratiques, les Délégations peuvent demander à être saisies sur tout texte de loi
[17], procéder à des auditions de ministres ou autres personnalités et rédiger un rapport d’information qui, outre les témoignages recueillis lors des auditions, comporte des recommandations exposées en séance publique et pouvant alimenter les travaux de la commission permanente. Les Délégations disposent ainsi d’un moyen d’expression indépendant et d’un temps de parole réglementaire. La capacité et la volonté des parlementaires d’investir ce nouvel espace dépend de multiples facteurs, souvent conjoncturels comme en témoignent les rapports relatifs aux réformes électorales. L’étude de cas que j’ai réalisée démontre que la Délégation de l’Assemblée nationale a fortement contribué aux débats sur la parité dès 2000, synthétisant les travaux féministes existants, ouvrant ses auditions à la société civile, et enrichissant les travaux de la Commission des lois
[18]. Ses recommandations ont été bien plus radicales et complètes que le texte du projet de loi et ont identifié plusieurs des lacunes observées en 2001 et 2002. Par contre, lors de la réforme du mode de scrutin sénatorial de 2003, si la présidente de la Délégation à l’Assemblée a pu exprimer ses réserves sur ces textes, les rapports de force au Palais du Luxembourg ont entravé l’indépendance de la Délégation du Sénat
[19].
Du point de vue relationnel, les Délégations peuvent promouvoir la représentation substantive en créant un
safe space. Sarah Childs, constatant qu’un bon nombre de députées travaillistes élues à Westminster en 1997 reconnaissait les risques de se faire répertorier comme féministes, soutient que les
safe spaces constituent une condition nécessaire pour instaurer une véritable représentation substantive
[20]. Il est généralement admis que les membres d’une minorité visible subissent une pression plus forte, qu’elle soit réelle ou intériorisée, qui les oblige à se positionner par rapport au groupe dominant. Souvent, les femmes n’ont pas la liberté de choisir leur « ligne » en terme de comportements ou de priorités politiques ; l’attention focalisée sur elles agit comme un verre optique agrandissant ou minimisant leur activité selon le vent médiatique. Le procès d’intention à l’égard des
Blair’s Babes en est un cas typique. À peine élues en 1997, les députées travaillistes se sont vues accusées de pusillanimité car elles n’étaient pas parvenues, en quelques mois, à infléchir les choix législatifs de leur chef
[21]. Cette pression peut pousser les femmes à se sur-conformer à la norme ou, à l’inverse, à se mettre hors-norme. Un exemple plus confidentiel observé à l’Assemblée nationale à travers mes entretiens avec des députés, en 2001, concerne le choix de sièges en commission permanente : tandis que les hommes choisissent en fonction de leurs centres d’intérêt, les femmes doivent d’abord trancher la question préalable de leur participation à la Commission des affaires sociales. La plupart des études confirment que les femmes, au moins pour les questions de société et d’égalité, ont une perspective différente de celle des hommes de leur parti
[22], et se sentent « responsables pour représenter non seulement les électeurs de leur circonscription mais aussi l’ensemble des femmes
[23] ». Or, pour mettre ces intentions en pratique, elles auraient besoin de la « présence validante d’autres législatrices »
[24].
Précisément parce qu’elles sont moins libres que les hommes, les femmes ont besoin d’une zone neutre où bénéficier pleinement de cette « présence validante », exprimer leurs différences de perspectives et leur responsabilité envers l’ensemble des femmes. Dans l’état actuel de sous-représentation féminine chronique, il faut avoir, pour défendre de telles différences de choix politiques, soit du courage, soit le goût du martyre, soit des soutiens solides bien difficiles à trouver au sein des partis français. La minorité de femmes députées, inégalement répartie entre les organes parlementaires, est par ailleurs diluée parmi les groupes politiques. Si, en 1997, les femmes occupaient 10,9 % des sièges de l’Assemblée nationale, elles représentaient moins de 4 % de l’effectif du RPR, et 17 % des élus socialistes. De même, la sur-représentation des femmes dans la Commission des affaires culturelles, familiales et sociales (18 %) était contre-balancée par leur quasi-absence des Commissions de la défense et des finances. Dans les deux cas, loin d’atteindre une masse critique, elles ne franchissaient pas le seuil des 20 %.
Moins libres, plus isolées, il ne leur reste qu’à tenter de se fédérer, se mobiliser, forger des soutiens. Si les députées n’ont pas, dans leur parti ou dans leur commission permanente, suffisamment d’alliées potentielles pour faire entendre leur différence, elles peuvent prendre appui sur les Délégations pour conforter leurs propres convictions et les porter dans les autres organes parlementaires.
Une zone neutre pour des rencontres inédites – voire interdites ?
Les Délégations peuvent donc être des carrefours. Grâce à leur fonctionnement en parallèle avec les commissions permanentes, elles fournissent un accès direct et formel au processus législatif sans se substituer aux commissions compétentes, ce qui leur épargne les tensions et clivages habituels et favorise l’émergence d’échanges à plusieurs niveaux.
La fertilisation croisée entre commissions
Pour les parlementaires, la transversalité entre commissions était la principale raison d’être des Délégations. Auparavant, toutes les commissions étant responsables de la prise en compte des droits des femmes, aucune n’en assumait véritablement la responsabilité hormis la commission des Affaires culturelles, familiales et sociales mais dans la limite de son domaine d’intervention. Cette transversalité devrait améliorer la représentation substantive des femmes dans le contenu des textes. En admettant qu’un membre de la Commission des affaires économiques ait un intérêt particulier pour le rôle des femmes dans l’aménagement du territoire, il aurait certainement plus de facilité à l’exprimer et à trouver une écoute dans la Délégation qu’au sein de sa Commission, focalisée sur des aspects plus généraux, plus techniques et plus « importants ».
Des rencontres trans-genre
La deuxième préoccupation des parlementaires était l’équilibre femmes-hommes. Aucun orateur n’a défendu la non-mixité, et, certainement pour conjurer toute ombre d’essentialisme ou de communautarisme, tous et toutes ont souligné l’importance du partenariat et du partage.
Au sein des Délégations, les femmes se retrouvent dans la situation inédite d’être en nombre égal avec les hommes dans une instance toute neuve où les règles du jeu sont à inventer, opportunité rare d’élaborer un modus operandi qui ne soit pas basé sur une norme mono-sexuée. Pour les femmes, c’est aussi l’occasion d’énoncer le non-dit, de formuler toutes les revendications qu’elles ne parviennent pas à « placer » ailleurs. Elles pourraient en outre mobiliser le soutien de leurs collègues masculins, sans lesquels il leur est numériquement impossible de peser sur le processus législatif. Pour les hommes, ce serait d’abord un formidable outil d’apprentissage ; par la suite, leur engagement pourrait leur conférer plus de légitimité pour représenter la part féminine de leur électorat, à la condition qu’ils s’y investissent en nombre et dans la durée.
Des rencontres trans-partisanes
Malgré les différences politiques constatées entre hommes et femmes, l’identité partisane prime largement sur le genre, ce qui explique que les parlementaires n’aient pas fait grand cas de cette forme éventuelle de collaboration. Si Roselyne Bachelot ou Yvette Roudy n’ont pas attendu la création d’un
safe space pour exprimer leur désaccord avec leur parti ou faire cause commune avec des consœurs adversaires, d’autres ne se risquent pas à braver les interdits
[25]. Les Délégations devraient permettre aux députées de tous bords de confronter leurs points de vue sur les questions d’inégalité et de genre, solliciter le soutien de collègues hors de leur camp, et, idéalement, forger un consensus
[26]. Les Délégations ne pourront et ne devront pas gommer des différences politiques ; mais le fait de se retrouver en « petit comité » autour de préoccupations communes pourrait affranchir les individus de la « pensée de groupe ». Rien, évidemment, n’empêchera les rapports de force majorité/opposition de trouver écho à l’intérieur des Délégations, mais les enjeux de pouvoir étant moindres, on peut espérer que l’intensité de la pression partisane le sera aussi.
L’ouverture sur l’extérieur
Le dernier type de rencontre, bien qu’il s’agisse de l’aspect le plus porteur, était absent des discours, peut-être du fait qu’il concerne des contacts pris hors de l’enceinte des chambres parlementaires. Ce sont les débats autour du projet de loi sur les exclusions qui ont mis en évidence les lacunes parlementaires en matière de représentation substantive des femmes. Confrontée dans sa circonscription à cette non-représentation des problèmes propres aux femmes, Madame Lignières-Cassou, s’alignant sur des travaux similaires entrepris par des sénatrices de gauche, a pu rallier le soutien du groupe socialiste et notamment de Laurent Fabius, président de l’Assemblée. La mise en orbite de l’idée des Délégations trouve en effet sa source dans l’écoute du terrain, la voix de la société civile.
Dans cette perspective, les Délégations auraient vocation, par le biais des auditions, à devenir les interlocutrices privilégiées de groupes de femmes qui n’ont pas, jusque là, été entendues. Cette écoute est fondamentale, car elle permet de répondre à certaines objections contre la parité politique, basées sur la non-représentativité des femmes d’élite susceptibles d’accéder à des mandats politiques. Les femmes-élues, par définition « atypiques », sont désormais en mesure de donner la parole à des femmes de milieux très divers au lieu de parler à leur place, ouverture particulièrement enrichissante dans le contexte actuel de perte de crédibilité du monde politique et d’abstentionnisme.
Analysé sous l’angle de la citoyenneté, le potentiel des Délégations est extrêmement prometteur. Ruth Lister défend la nécessité de reconstruire le lien entre les institutions politiques
stricto sensu et la société civile, afin d’accorder les réponses des élues au sein des instances formelles aux revendications des citoyennes
[27]. Au-delà d’une meilleure transmission des idées portées par des groupes féministes et féminins, ce lien renforcé peut aider les élues féministes à résister aux pressions conformistes des
gendered institutions où elles évoluent, le Sénat et l’Assemblée. Une symbiose très positive peut se construire, où les représentantes puisent soutien et légitimité dans ces liens, tandis que les représentées gagnent en écoute et en acquis législatifs. Selon Ruth Lister, ce rapprochement entre les sphères formelles et informelles de la politique peut rendre la frontière plus perméable, et donc augmenter le taux de femmes élues. Les Délégations constitueraient ainsi un vecteur de la « culture paritaire ».
Si les Délégations tirent profit de cette possibilité d’échange, d’ouverture et d’écoute, elles participeront à une meilleure prise en compte des questions de genre – dans la perspective de la représentation substantive – et au renforcement des moyens d’action des députées ; la transition vers le
tilted group, « minorité affirmée », en serait alors confortée. Ruth Lister précise que « la citoyenneté politique des femmes ne se limite pas seulement à la percée d’une minorité d’entre-elles dans des élites politiques dominées par les hommes, elle inclut également une véritable mise en pouvoir d’un cercle plus large de citoyennes
[28]. » En aménageant un
safe space potentiel, les Délégations constituent un outil de cet
empowerment (« mise en pouvoir ») à la fois pour les députées, qui y trouvent une matrice autour de laquelle structurer leurs actions, et pour le « cercle plus large de citoyennes » dont la parole peut désormais être entendue.
L’impact substantif de la Délégation à l’Assemblée nationale
L’analyse provisoire du fonctionnement de la Délégation à l’Assemblée nationale sous la gauche plurielle livre quelques indices sur ses forces et ses faiblesses. On peut tout d’abord observer que la Délégation a été très productive. Elle a fait preuve d’indépendance et a contribué à une amélioration indéniable du contenu de plusieurs textes, notamment ceux consacrés à l’égal accès, la contraception d’urgence, et l’IVG. Le rythme et la diversité des auditions constituaient un point fort parmi les pratiques innovantes dont on peut penser qu’elle s’inscriront sur la page blanche déployée par la nouvelle instance. Sous la 11e législature, la Délégation favorisait par ailleurs non seulement la représentation substantive des femmes, mais aussi un fonctionnement plus démocratique et participatif.
La participation est au cœur des objectifs de la Délégation, si on admet le rôle d’intermédiaire décrit ici. Malheureusement, la non-participation a fait échouer deux types de rencontres potentiels : le taux de présence des hommes et des membres de l’opposition étant respectivement de 7 % et 10 %
[29], les échanges trans-genre et trans-partisans étaient très limités. Si quelques cas isolés de collaboration constructive suffisent à confirmer la possibilité et les bénéfices de tels échanges, l’absentéisme de ces deux catégories n’en reste pas moins le point faible du bilan provisoire. Ce déficit d’intérêt est en contradiction totale avec la rhétorique des débats de 1999, confirmée par les résultats globalement positifs d’un sondage réalisé auprès des députés en 2001 (pour ma thèse). Il laisse présager des lendemains difficiles pour la Délégation à l’Assemblée, car l’analyse de son format institutionnel fait apparaître des faiblesses importantes, qui la rendent dépendante de la bonne volonté de la majorité parlementaire et du dynamisme d’une poignée d’individus. Ces deux conditions ayant été réunies jusqu’en 2002, les failles sont restées latentes. Le RPR au contraire adhérait moins que les autres groupes politiques à la théorie et à la pratique de la Délégation ; reste à voir si l’UMP, à qui échoit la présidence et les deux-tiers des sièges, s’impliquera plus aux commandes que dans l’opposition.
Cet aperçu des Délégations met en lumière le fort potentiel qu’elles détiennent pour assurer la prise en compte des questions de genre et des droits des femmes dans l’élaboration des lois. En étendant la parité politique aux préoccupations de catégories plus larges de femmes et d’hommes, et, peut-être, en entretenant un vivier de futures élues
[30], les Délégations pourraient aider la « démocratie unijambiste
[31] » à devenir moins bancale. Cette capacité « substantive » serait démultipliée si les Délégations proposaient un
safe space qui permette à des femmes (ou des hommes) politiques de coopérer, de se fédérer, de mieux concrétiser différents projets. Dans ce cas de figure, les parlementaires françaises pourront, éventuellement, utiliser les Délégations comme tremplin pour transcender leur éternelle altérité et adopter des comportements plus affranchis. Sans attendre d’avoir la masse critique, elles peuvent peser plus que leur poids numérique si elles s’organisent de façon constructive. La gauche plurielle, en fournissant un levier à cette fin, a accompli un « acte critique », qui conforte et complète la législation paritaire. Selon Joni Lovenduski, « les actes critiques les plus importants sont ceux qui mobilisent les institutions gouvernantes pour les pousser à améliorer la situation du groupe minoritaire
[32]. » La majorité parlementaire, avec le consentement de l’opposition, s’est mobilisée en 1999 pour améliorer la situation de la minorité et leur donner un moyen autonome pour poursuivre cette amélioration. L’outil est à portée de main, aux députées de s’en saisir.
[1]
Drude Dahlerup, « From a Small to a Large Minority : Women in Scandinavian Politics »,
Scandinavian Political Studies, n° 11, avril 1988, p. 296.
[2]
Joni Lovenduski et Pippa Norris, « Westminster Women : The Politics of Presence »,
Political Studies, n° 51, janvier 2003, p. 87-89.
[3]
D. Dahlerup,
op.
cit., p. 280.
[4]
Pour les effets néfastes de la V
e République, voir Mariette Sineau,
Profession, femme politique : Sexe et pouvoir sous la Cinquième République, Presses de Sciences Po, Paris, 2001.
[5]
M. Sineau,
Des femmes en politique, Economica, Paris, 1988, p. 101-117.
[6]
Voir les recommandations dans le rapport de mars 2003 : « Pourquoi la parité en politique reste-t-elle un enjeu pour la démocratie française ? »
[7]
J. Lovenduski, « Gender Politics : A Breakthrough for Women ? »,
Parliamentary Affairs, n° 50, 1997, p. 708-719.
[8]
Voir Karen Ross, « Women’s Place in “Male” Space : Gender and Effect in Parliamentary Contexts »,
Parliamentary Affairs, n° 55, 2002, p. 189-201.
[9]
Women and the National Assembly in France : an Analysis of Institutional Change and Substantive Representation.
[10]
Les arguments basés sur leur manque d’expérience sont invalidés par la présence de femmes expérimentées dans plusieurs commissions, et l’attribution de certains postes de président ou rapporteur à des hommes novices.
[11]
Entretien avec une députée de droite, le 14 novembre 2001.
[12]
Les comptes-rendus de séance font apparaître un consensus remarquable.
Cf. Assemblée nationale : Compte rendu intégral (1
e séance du jeudi 11 février 1999), compte rendu analytique (2
e séance du mardi 29 juin 1999), « Débats parlementaires »,
Journal Officiel ; Sénat : compte rendu intégral, 20 mai 1999,
www. senat. fr.
[13]
Loi n° 99-585 du 12 juillet 1999, NOR : JUSX9903426L.
[14]
Danièle Pourtaud, Sénat : compte rendu intégral, 20 mai 1999,
www. senat. fr.
[15]
Voir Assemblée nationale : rapport n° 1363, 9 février 1999.
[16]
Cf. M. Sineau,
Des femmes en politique,
op.
cit., p. 151-155.
[17]
Les Délégations ne disposent pas du droit d’autosaisine, initialement prévu, mais radié par le Sénat. Elles sont saisies par le Bureau, un président de groupe, de commission permanente ou spéciale, ou, le cas échéant, par le président de la Délégation européenne.
[18]
Assemblée nationale : rapport n° 2074 du 12 janvier, et rapport n° 2103 du 20 janvier 2000. Le rapporteur de la Commission des lois, M. Roman, a tiré profit de son appartenance à la Délégation pour incorporer une partie des recommandations sous forme d’amendements.
[19]
Assemblée nationale : rapport n° 996 du1
er juillet 2003 ; Sénat : rapport d’information n° 324 du 4 juin 2003.
[20]
Sarah Childs, « Attitudinally Feminist ? The New Labour Women MPs and the Substantive Representation of Women »,
Politics, vol. 21, mars 2001, p. 178-185.
[21]
J. Lovenduski et P. Norris,
op. cit., p. 89-90.
[22]
Voir par exemple J. Lovenduski et P. Norris,
op.
cit., p. 92-96. Ce
gender gap est également constaté en France : voir M. Sineau,
Profession, femme politique…,
op.
cit., p. 231-255.
[23]
M. Sineau,
ibid., p. 239-240. 78 % des femmes de gauche et 64 % des femmes de droite ont adhéré à cette proposition.
[24]
Selon Jean Reith Schroedel et Nicola Mazumdar « Into the 21st Century : Will Women Break the Political Glass Ceiling ? »
in Sue Thomas et Clyde Wilcox (éds.),
Women and Elective Office : Past, Present and Future, New York, OUP, 1998, p. 209.
[25]
On pense en particulier à la position de la première à propos du PACS et au Manifeste des Dix, cosigné par Mme Roudy et neuf anciennes ministres d’appartenances politiques diverses.
[26]
La littérature sur les comportements de femmes politiques indique que les femmes préfèrent les pratiques constructives et consensuelles à l’opposition d’idées. Voir Malcom Jewell et Marcia Lynn Whicker, « The Feminization of Leadership in State Legislatures »,
in S. Thomas et C. Wilcox (éds.),
op.
cit.
[27]
Ruth Lister,
Citizenship : Feminist Perspectives, Macmillan, Londres, 1997, p. 163-164.
[28]
Ibid., p. 167-168.
[29]
Ceci correspond au pourcentage de présences réelles (relevées sur le
Journal Officiel, de 1999 à 2002) par rapport au total de présences potentielles (nombre d’hommes ou de députés de l’opposition, multiplié par le nombre de réunions).
[30]
Ruth Lister soutient que : « De meilleurs liens entre les institutions politiques formelles et informelles pourraient encourager un plus grand nombre de femmes à faire la transition des unes aux autres. »,
Citizenship : Feminist Perspectives, op.
cit., p. 164.
[31]
M. Sineau,
Profession femme politique…,
op.
cit., 2001, p. 240.
[32]
J. Lovenduski, « Women and Politics : Minority Representation or Critical Mass ? »,
Parliamentary Affairs, n° 54, 2001, p. 743-758.