Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629922
169 pages

p. 105 à 124
doi: en cours

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Actualité

no 16 2004/4

2004 Raisons politiques Actualité

Les enthousiasmes anti-israéliens : la tragédie d’un processus aveugle  [1]

Abram de Swaan Abram de Swaan, qui a occupé la chaire de science sociale à l’Université d’Amsterdam jusqu’en 2001, préside l’École d’Amsterdam de Recherches en Sciences sociales (ASSR) dont il est l’un des fondateurs. Parmi ses nombreuses publications, on peut citer : Sous l’aile protectrice de l’État (Paris, PUF, 1995), Human societies ; an Introduction (Cambridge, Polity Press, 2001), The World Language System. A Political Sociology and Political Economy of Language (Cambridge, Polity Press, 2002), Words of the world. The Global Language System, (Cambridge, Blackwell, 2002).
Appréhendé sous un angle sociologique, le conflit israélo-palestinien peut être considéré comme le paradigme d’une « constellation » mutuellement contraignante dont l’effet premier est une escalade apparemment irréversible de la violence. L’analyse distanciée, qui seule permettrait d’enrayer ce « processus aveugle », est aujourd’hui contrariée par un discours critique à l’égard d’Israël hâtivement taxé d’antisémite. Cet article tente de montrer que ce discours exprime un sentiment bien différent, un « enthousiasme anti-israélien ». Libérateur d’une pensée bien-pensante, et surtout de la honte liée au souvenir encore vif de la Shoah, il réduit notamment, au fil des raisonnements les plus rudimentaires, l’État hébreu à la dernière citadelle du colonialisme, et occulte ainsi les véritables enjeux du conflit. From a sociological perspective the Israeli-Palestinian conflict may be viewed as the paradigm of a mutually compelling “constellation”, the chief effect of which is the apparently inexorable escalation of violence. A detached, dispassionate analysis of the situation, which would seem the only means of arresting this “blind process”, is hampered in our day by the widespread reflex of all-too-hastily branding any criticism of Israel as anti-Semitic. This article seeks to show that such criticism often expresses a very different sentiment, an “anti-Israeli enthusiasm”. A vent for righteous indignation that brings some relief from the still-burning shame of the memory of the Shoah, it employs facile equations reducing the Jewish State to the last bastion of colonialism and thereby conceals the true issues underlying this conflict.
La seconde Intifada a encore une fois provoqué d’intenses émotions, en Israël et en Palestine, dans le monde arabe et au sein de l’Umma islamique, en Europe comme aux États-Unis. Les images sont épouvantables : des soldats israéliens humiliant des Palestiniens impuissants aux postes de contrôle qui séparent Israël et les territoires occupés ; des tanks et hélicoptères de combat israéliens qui, dans leur poursuite de combattants palestiniens, détruisent les vies, les foyers et les terres de civils sans défense ; des Israéliens tués aux hasard dans des bus, des écoles, des cafés par des attentats-suicide à la bombe.
Devant la cruauté pure, stupide, répétitive de ces images, la compassion sincère se transforme en loyauté muette, l’indignation cède le pas à une rage aveugle, la commisération s’efface au profit d’une indifférence totale pour la souffrance de l’autre camp. Quand un tel processus se produit, les individus sont brutalement séparés les uns des autres, et s’éloignent de leurs propres inclinations à l’empathie et la réflexion. Ils sont fanatisés. Mais reste-t-il un espace commun où la rencontre et la recherche d’une compréhension mutuelle sont encore possibles ? Ce conflit permet-il à ceux qu’il absorbe de maintenir un certain degré d’émotion et d’intégrité morale ? Si je ne le pensais pas, je ne serais pas en train d’écrire ces lignes.
Pourtant, la discussion autour du conflit israélo-palestinien semble particulièrement pénible. Elle est troublée par des suspicions réciproques. Bien trop souvent, les Juifs ressentent un fond d’antisémitisme dans un discours présenté comme une critique franche et nécessaire de l’État hébreu. Les détracteurs d’Israël ont quant à eux le sentiment que les Juifs s’emploient, sous le prétexte d’une lutte jamais éteinte contre le nazisme, à leur ôter le droit à discuter les politiques israéliennes dans une veine critique. J’avancerai ici l’idée que ce n’est pas tant un antisémitisme « latent » ou « inconscient » qui sous-tend les jugements sévères portés sur Israël, mais un message tacite distillé dans la plupart de ces discours, qui se fait l’écho de quelque chose de très différent, encore difficile à accepter pour les Juifs : une forme d’abandon, une sorte d’enthousiasme dans la dénonciation des actions menées par l’État hébreu. Je me propose de décrire ces différents enthousiasmes anti-israéliens, de les analyser et de les expliquer. Mais dans la mesure où peu de personnes de ma génération sont totalement détachées du conflit en cours, et que je vais tenter d’exposer des motivations implicites qui ne sont pas les miennes, il est préférable que je me présente sur ce terrain pour le moins contesté.
Je suis sociologue ; mon rôle consiste à comprendre les dynamiques qui traversent l’interaction humaine. Je suis également Juif, né sous l’occupation nazie, et j’appartiens à cette génération qui voulait tirer du sort réservé aux Juifs une leçon pour l’humanité. Il m’a fallu, à moi aussi, apprendre à me méfier sérieusement de ces champions auto-déclarés de l’espèce humaine. Toutefois, permettez-moi d’essayer de m’exprimer non pas au nom de ma nationalité, mais dans une perspective humaine et sociologique.
Dans son essence, la sociologie incarne le sens tragique de l’existence humaine. L’approche sociologique étudie des personnes interdépendantes dans les « arrangements » sociaux qu’elles constituent ensemble. Au sein de ces « constellations » d’interdépendances, les individus exercent entre eux des pressions et des contraintes mutuelles. Aussi, ces dynamiques risquent-elles de faire entrer certains de force dans des situations qui leur étaient jusque-là étrangères, pour les entraîner dans une série d’actions qu’ils n’auraient jamais choisies s’ils avaient pu les éviter. Rarement intentionnées, et pour la plupart méconnues au préalable, les conséquences de leurs actes sont confusément comprises au moment où elles font surface. Généralement, le moment du choix est bref et dégage une marge de manœuvre plus ou moins grande. Ceux qui sont pris dans le cours des évènements ne réalisent pas quelles options s’offrent à eux, ni à quel moment.
 
1. Le maelström
 
 
La guerre est bien sûr l’exemple par excellence d’une constellation mutuellement contraignante, ce que l’on peut qualifier de « processus aveugle » (blind process), ou « destin aveugle » (blind fate). Le conflit qui oppose depuis un siècle les Juifs et les Palestiniens en constitue le paradigme. En s’étalant dans le temps, il démontre combien une configuration (figuration [2]) locale, apparemment limitée, peut se développer en attirant dans son tourbillon de nouveaux acteurs, qui, à leur tour, s’imposent des contraintes réciproques, tandis que la lutte s’élargit et s’intensifie. Le conflit israélo-palestinien est particulièrement contagieux : les nations arabes adjacentes sont impliquées dans la cause de leurs parents palestiniens, les immigrés musulmans d’Europe de l’Ouest s’identifient avec leurs frères et sœurs de foi opprimés, et la majorité des Juifs de la diaspora, en Europe et aux États-Unis, partagent avec Israël à la fois un lourd passé et un certain credo. Les nations européennes qui ont combattu lors de la Seconde Guerre mondiale et sont impliquées, aujourd’hui encore, dans le destin des Juifs, ne peuvent s’empêcher de considérer le peuple juif comme une nation particulière à laquelle, certes, elles doivent réparation, mais qui leur est redevable du gain spirituel et moral tiré de la persécution dont il a été l’objet. Les relations entre les occidentaux et les arabes sont tout aussi complexes : d’un côté les gouvernements arabes ont besoin de l’Ouest pour écouler l’or noir et obtenir un soutien militaire et technique ; de l’autre, l’Ouest, à l’instar des autres pays du monde, dépend des pays arabes pour assurer son approvisionnement vital en pétrole. Enfin, Chrétiens et Musulmans puisent la source de leurs enseignements de la Bible Juive alors que les Juifs rejettent les deux religions et s’en tiennent strictement à la Torah. Israël est la Terre Sainte des Chrétiens, des Musulmans et des Juifs, et Jérusalem la ville sainte de chacune des trois religions monothéistes.
L’ensemble de ces fils s’emmêlent d’une façon tellement inextricable que probablement personne ne peut détacher complètement toutes les complexités de ces nœuds qui unissent, aveuglent et séparent. Si le processus continue à se dérouler à l’aveuglette, sans être ni anticipé, ni bien compris par ceux qui y participent de gré ou de force, il peut être interprété comme un destin inexorable. Tel n’est pas le cas. Au contraire, le seul espoir réside dans la possibilité de saisir les dynamiques d’ensemble de l’interaction, d’appréhender la constellation dans sa totalité afin qu’un certain degré de contrôle puisse un jour y être garanti.
Mais, pour le moment, les Palestiniens et les Israéliens vivent dans la terreur. Ils ont l’impression que quelque chose doit être fait, et le plus vite sera le mieux. Des deux côtés, cette urgence entraîne une prise de position plus militaire, qui tire un trait sur toutes les attentes de réconciliation au profit d’une vengeance dont seule la violence est perçue comme une forme de victoire, quel que soit le prix à payer. Dans chaque camp pourtant, des acteurs continuent à défendre l’idée minimale d’une armistice, et, dans le meilleur des cas, un programme de peuplement. L’existence même de ces défenseurs de la paix, leur visibilité, ouvre un espace aux tentatives de réconciliation – cependant que les concessions et les excuses constituent de nouvelles contraintes dans la constellation.
De nombreux Juifs et non-Juifs ont d’ailleurs un regard de plus en plus distancié sur la politique israélienne. Après tout, l’État hébreu, la plus forte puissance militaire du Moyen-Orient a les moyens d’écraser les Palestiniens qui n’ont à leur disposition aucun territoire propre, mais seulement des pierres à jeter, des armes artisanales avec lesquelles tirer, et leur propre corps à faire exploser. Israël est en position de trouver une issue à l’impasse actuelle en cessant notamment de soutenir les colons qu’il a laissés s’installer en Cisjordanie, et en désertant les territoires qu’il occupe au mépris de la loi. Mais cette solution conciliatrice a pour toile de fond l’histoire des Juifs européens et, surtout, le souvenir encore prégnant de leur extermination par les Nazis et leurs complices.
Certes, c’est en prenant toute la mesure de cette page de l’histoire que les Nations Unies ont accordé aux Juifs le droit de fonder leur État propre ; mais ici s’achève la revendication politique légitimée par l’Holocauste qui ne peut donc plus justifier une quelconque prétention d’ordre moral à l’insu des Palestiniens. Mais le poids du passé perdure et, aujourd’hui encore, aucun Européen d’âge mûr ne peut parler d’Israël ou des Juifs sans employer des mots qui font écho, même imperceptiblement, à cette inexorable mémoire.
 
2. Les enthousiasmes anti-israéliens tamisés et l’antisémitisme
 
 
Critiquer Israël n’est pas aisé en Europe. Il y a toujours une hésitation, une peur d’aller trop loin. Une fois ce seuil franchi, un soulagement prend soudainement le dessus et les accusations se suivent les unes après les autres avec ferveur. Cette sensation d’allègement ne s’exprime pas toujours ouvertement mais, le plus souvent, en des termes circonspects [3].
« Critiquer Israël est un tabou » soupire un journaliste de télévision, conscient d’être la seule voix qui, non sans courage, ose dénoncer une censure omniprésente imposée par… (oui, par qui ? Chacun est libre de deviner). Critiquer Israël n’a jamais été un tabou. L’immigration juive en Palestine a toujours fait l’objet de vives polémiques (auxquelles les Juifs de tous bords ont participé). La fondation de l’État israélien a déclenché une contreverse ouverte et amère (y compris parmi les Juifs) ; les politiques israéliennes ont été débattues en public pendant près de soixante ans dans l’État démocratique israélien et dans le reste du monde. La condamnation du sionisme en tant que forme de racisme est la doctrine officielle des Nations Unies depuis 1975 [4].
« Critiquer Israël peut être dangereux », soutiendra un autre journaliste ; au même titre que la solidarité avec Israël, pourrait-on rétorquer. Le débat est féroce et aucun camp ne retient ses coups. Or, d’autres types de questions pourraient être posées : « En quoi consiste ce danger ? Une nouvelle conspiration mondiale serait-elle à l’œuvre ? » Pas exactement. Certains Juifs irritables s’empresseront pourtant d’interpréter tout avis critique à l’égard d’Israël comme un signe d’antisémitisme.
Ce reproche est tout à fait regrettable : celui qui n’a jamais de sa vie exprimé la moindre opinion antisémite, qui, soumis à une interrogation au troisième degré, ne trahirait pas une seule pensée anti-juive, ne mérite pas d’être qualifié d’antisémite. Les Juifs qui tentent de coller cette étiquette à tout va s’engagent non seulement dans une polémique injuste, mais contribuent à rendre triviale une dénonciation qui ne devrait être réservée qu’aux véritables Jews-haters. Ne jamais crier au loup si le loup n’y est pas [5].
La posture critique, véritable courage civique, qui prétend braver un sérieux danger en dénonçant les politiques israéliennes, suggère que la vaste majorité reste silencieuse à ce sujet, non par conviction, ni par manque de conviction, mais par peur. Ce qui laisse discrètement entendre que de « dangereuses » puissances, tapies dans l’ombre, sont parvenues à intimider l’opinion. Et devinez qui sont ces puissances ?
« Le lobby juif américain décide de la politique étrangère, les Juifs riches dominent les médias et modèlent ainsi les orientations de l’opinion ». Là encore, ce discours, qui est devenu un lieu commun, est prononcé avec une audace qui frôle la témérité : il fallait que cela soit dit, enfin.
Il est vrai que les Juifs des États-Unis ont organisé des Comités d’Action relativement efficaces. Mais tel a également été le cas d’organisations irlandaises tout au long du conflit en Irlande du Nord, et des Cubains aujourd’hui encore. Il est par ailleurs probable que les investisseurs et les diplomates d’Arabie Saoudite, bien que moins véhéments, aient au moins autant d’influence. Quant aux « riches Juifs » (encore eux), il est difficile d’attendre des Américains au pouvoir qu’ils prêtent attention aux Juifs pauvres (bien que ceux-ci soient peu nombreux).
« Israël reste aujourd’hui la plus grande menace pour la paix dans le monde [6] » : ce qui a toute l’apparence d’une réalité empirique ignore expressément le fait que les Israéliens, au même titre que les Palestiniens (et les Arabes dans les pays voisins), sont pris au piège. Cette observation, qui invite l’État d’Israël à disparaître discrètement de la face du globe de sorte que le monde arabe puisse faire la paix avec l’Ouest, reste silencieuse sur les autres pays qui sont une menace pour la paix mondiale, comme la Corée du Nord, l’Iran ou le Pakistan. Une fois de plus, résonne faiblement une pensée de fort mauvaise augure : « Les Juifs sont l’infortune de l’humanité » (Die Juden sind unser Unglück). Bien que ce ne soit pas du tout ce qui est dit, c’est ce que chaque Européen d’âge adulte ne peut s’empêcher d’entendre. Toutes ces formulations ne semblent contenir, à la première écoute, rien de plus qu’une « hyperbole », ce que l’on pourrait qualifier de « sens caché » nécessitant d’être déconstruit. Or, nombre de ces remarques font étrangement écho aux thèmes antisémites. « Il fallait que cela soit dit, enfin. » Il semble que ces voix ne peuvent s’empêcher de répéter les échos du passé qui, à peine audibles, résonnent encore dans notre oreille intérieure [7]. Précisément au moment où l’on pourrait croire que ces réminiscences ont enfin pu se libérer du poids mort de l’histoire récente, elles resurgissent, diluées en doses homéopathiques.
De nombreux Juifs croient qu’un seul mot leur suffit à reconnaître le véritable antisémitisme derrière un voile de décence. Ils se trompent. Ce qu’ils entendent et ce qu’ils lisent n’est que le pâle reflet de la préoccupation qui les hante eux-mêmes, de façon bien plus tragique [8].
Les adultes d’aujourd’hui ont appris à choisir leurs mots avec circonspection, conscients qu’un seul mauvais pas pouvait les trahir. Ils ont grandi avec l’antisémitisme, puis dans la lutte contre cette forme de haine. Ils ont connu l’ère du féminisme qui a contraint chaque homme à se garder de toute réminiscence sexiste, et ont été baignés dans l’idéologie post-coloniale anti-raciste qui leur a enseigné que chez chaque Blanc se terre un sentiment de dédain, voir de révulsion pour toute personne de couleur. Ils ont appris à mépriser le racisme et à en rejeter chaque vestige, fût-il minime ou insignifiant. Et là réside peut-être la difficulté actuelle à critiquer Israël. Le surmoi auquel toute cette génération se confronte est en effet immense, capable de déceler la pensée la plus habilement dissimulée. Il voit tout.
« Ai-je dit quelque chose de mal ? » J’espère que non.
Dès lors, la parole devient maladroite, toujours trop détournée, tortueuse, stridente. À l’origine de cette distorsion du langage, il y a, aujourd’hui encore, une sorte de réaction excessive à l’antisémitisme conscient ou à un résidu ignoré d’antisémitisme, un sentiment vague de honte, le souvenir lointain d’une culpabilité, une légère colère envers les Juifs ; tout cela est poussé dans un cri présenté comme une critique apparemment objective d’Israël. Rien à voir donc avec l’antisémitisme, il s’agirait même de l’opposé. Toute la génération européenne reste captive du souvenir du génocide des Juifs, aucune libération du passé ne semble possible, si ce n’est sous la forme de la réflexion et du deuil.
Il est grand temps de critiquer Israël et la Palestine de façon réfléchie et équilibrée. Mais, pour certains, cela ne suffit pas. Ils ont l’impression que l’État juif, après avoir fait ce qu’il a fait aux Palestiniens, a perdu le droit de se proclamer une nation comme les autres. Et pourtant, aucun Européen éduqué et adulte ne peut penser à la Shoah tout en reniant à Israël son droit à exister. C’est pourquoi, pour lui refuser sa place dans le concert des nations, certains pensent qu’il faut effacer le souvenir même de la Shoah. Et la manière la plus abrupte de briser cette mémoire consiste à nier platement les faits.
 
3. Les enthousiasmes anti-israéliens et l’invalidation de la Shoah
 
 
Le déni de la Shoah n’est plus, si tant est qu’il ne l’ait jamais été, le monopole de la droite radicale. La majorité des négationnistes sont aujourd’hui issus de la gauche, et souvent – comme dans le cas de Roger Garaudy – l’existence même d’Israël est la première raison de leur déni : le peuple juif a pris la terre de paysans pauvres et sans défense, et s’est établie en puissance économique et militaire, prétextant que la Shoah l’y autorisait. Si l’on soutient que la Shoah n’a jamais eu lieu, Israël perd ce droit. Nier la Shoah revient donc à nier la légitimité de l’existence d’Israël et sa revendication ; les négationnistes en arrivent ainsi à la conclusion que la création de l’État juif doit être défaite. Ce reniement de l’histoire de la Shoah est l’apanage d’une frange criminelle et dangereuse des politiciens européens et d’une partie alarmante de l’opinion arabe [9].
La Shoah n’a pas besoin d’être niée en tant que fait historique, elle peut être invalidée en tant que vérité morale, position initialement adoptée en Europe par la droite européenne, mais de plus en plus par les « bien pensants » de la gauche. Le social-nationaliste français, Jean-Marie Le Pen, chef de file du Front National, qui a réussi à attirer, à un certain moment, 20 % du vote national, a opté pour une position intermédiaire : la Shoah est un fait, certes, mais un fait sans conséquence, « un détail de l’histoire ». Il n’est donc même pas utile de la nier, il suffit de se contenter de l’ignorer.
Très souvent aujourd’hui, des auteurs respectables sous tous autres rapports, qui admettent la réalité de l’Holocauste et se font un devoir d’insister sur cette page de l’histoire, refusent d’admettre la permanence de son importance morale. L’une des premières voix à s’être élevée en ce sens, une voix pour le moins influente, est celle de Gilles Deleuze.
« Les conquérants étaient de ceux qui avaient subi eux-mêmes le plus grand génocide de l’histoire. De ce génocide, les sionistes avaient fait un mal absolu. Mais transformer le plus grand génocide de l’histoire en un mal absolu, c’est une vision religieuse et mystique, ce n’est pas une vision historique. Elle n’arrête pas le mal ; au contraire, elle le propage, elle le fait retomber sur d’autres innocents, elle exige une réparation qui fait subir à ces autres une partie de ce que les juifs ont subi (l’expulsion, la mise en ghetto, la disparition comme peuple). Avec des moyens plus “froids” que le génocide, on veut aboutir au même résultat. [10] »
L’effet du poison ne se fait sentir qu’à la fin : le résultat est-il le même ? Les Palestiniens ont-ils été exterminés par millions, que la manière ait été « froide » ou brûlante ? Non, absolument pas. Des milliers d’entre eux ont été tués, parmi lesquels un grand nombre de civils sans défense et désarmés. Tous ont été opprimés de façon méprisable. Mais Gilles Deleuze, en utilisant l’exagération comme appareil rhétorique, accomplit deux manœuvres insidieuses à la fois : d’une part en enfermant les « Sionistes » dans une vision particulièrement sectaire (le terme était encore employé par les communistes pour qualifier les Juifs au moment où Deleuze écrivait cet article), qui lui permet de reprocher aux Juifs d’avoir vidé la Shoah de sa signification morale. D’autre part, Deleuze parvient à assimiler les Sionistes (ici Israël) et les Nazis, en insinuant que les premiers auraient perpétré un génocide « froid ». Quel que soit le sens de cette affirmation, « on veut aboutir au même résultat ».
Deleuze a vidé la Shoah de sa portée morale, qui pourtant subsiste. Il a fait de ses victimes, les Juifs, des Nazis, d’Israël le nouveau Troisième Reich, et de la répression israélienne un génocide. C’est un peu disproportionné, c’est le moins que l’on puisse dire.
Deleuze était-il un antisémite ? Je n’ai aucune raison de le penser. Alors, qu’est-ce qui a motivé son argument et incité les éditeurs américains de Discourse à reproduire ce texte cinq ans plus tard, sans en changer le titre qui était alors devenu risible ? Deleuze a écrit ces lignes peu de temps après les massacres dans les camps de réfugiés de Shabra et Shabila (sans mentionner qu’ils avaient été commis par des milices chrétiennes et non pas par les soldats israéliens qui, de façon impardonnable, les ont regardés faire sans intervenir, sous la responsabilité de leur chef, Ariel Sharon, qui fut relevé de ses fonctions par une cour israélienne à la suite de ces faits). Enragé, Deleuze a décidé de décharger sa colère et de manifester sa solidarité en écrivant pour la revue Études palestiniennes qui venait d’être crée. Néanmoins, quelque chose l’a retenu, une hésitation restait à être dépassée : le poids de tous ces morts, de tous ces Juifs assassinés. Et, en effet, il pouvait abolir ce dernier obstacle. Les Sionistes, c’est-à-dire les Juifs, l’avait délesté de ce poids ; ils avaient invalidé l’Holocauste en devenant eux-mêmes des exterminateurs génocidaires. Gilles Deleuze avait enfin pu se libérer de cette obsession, et en faire bénéficier ses lecteurs sympathisants. À la fois passionné et soulagé, il avait trouvé un enthousiasme, un enthousiasme anti-israélien.
Mais, pour soutenir une telle distorsion, une telle hyperbole, il faut maintenir à niveau l’indignation fiévreusement éprise de justice : l’enthousiasme anti-israélien.
Selon l’écrivain portugais lauréat du Prix Nobel de littérature, José Saramago, si les victimes d’Auschwitz et de Sobibor avaient survécu, elles ne pourraient que jeter le blâme sur leurs descendants :
« Je me demande si les Juifs qui sont morts dans les camps de concentration, ceux qui furent persécutés tout au long de l’histoire, ceux qui sont morts dans les pogroms, ceux qui sont restés dans l’oubli au fond des ghettos, je me demande si cette immense multitude d’infortunés ne se sentirait pas honteuse à la vue des actes infâmes que leurs descendants sont en train de commettre. [11] »
José Saramago, pour qui les bons Juifs sont les Juifs morts, n’a certainement pas souhaité que son texte soit interprété ainsi, et ne l’a sûrement même pas imaginé. Et pourtant, il semble qu’il y ait un abysse entre sa sensibilité post-chrétienne et post-communiste et celle des Juifs rescapés ou des descendants des « bons Juifs ».
Le thème de la Shoah est-il sacro-saint ? Non, bien entendu, mais si l’auteur s’était réellement interrogé il se serait posé une question autrement plus pertinente : « Pourquoi vous, dont les parents ont enduré de telles souffrances, faites-vous aujourd’hui souffrir les autres ? » Et la réponse pourrait être : « Nous infligeons cette souffrance précisément pour nous éviter de souffrir autant que nos parents ». Et – est-il nécessaire de le rappeler ? – les « actes infâmes » des descendants sont bien loin d’atteindre le niveau d’horreur de l’extermination des Juifs par les Nazis.
Non sans ingéniosité, le célèbre écrivain retourne la Shoah contre ses propres victimes. Habité par un sentiment d’indignation et le sens aigu de la justice, il emploie sans modération des termes déformés, contorsionnés et dénaturés. Les Juifs pourraient tout à fait y répondre en les qualifiant d’antisémites. Mais le sont-ils vraiment ? S’inspirent-ils d’une haine pour les Juifs, non pour ce qu’un Juif a fait, a dit ou a pensé, mais pour tous les Juifs indistinctement, pas pour ce qu’ils disent ou font, mais pour ce qu’ils sont ? Les affirmations de José Saramago trahissent-elles une haine pour ce qui est l’essence de la judéité ? Je n’ai pas connaissance qu’il ait jamais eu des sentiments d’une telle vulgarité, d’une telle ignorance et en serais très surpris.
Certains Juifs insisteront, et soutiendront que si Saramago ne le sait pas, il n’en est pas moins un antisémite, un antisémite inconscient. Dangereux stratagème : il n’y a aucune défense possible contre l’accusation, ou plutôt l’insinuation malveillante, d’un antisémitisme inconscient de lui-même, ou d’ailleurs de quoi que ce soit d’inconscient en général. Certes, cette incrimination peut aussi bien être fondée. Mais je pense que la question de l’antisémitisme n’entre pas vraiment en jeu ici. À la lecture de l’article de José Saramago, et plus particulièrement du passage évoqué, on est frappé par la caractère passionné et enthousiaste de la diatribe contre Israël et tous les Juifs qui y résident ou le défendent. Clairement, il s’agit-là d’un cas avancé d’enthousiasme anti-israélien [12].
« Quand Hitler a détruit le peuple juif, il n’y avait pas de télévision, les gens ne savaient pas, et ne l’ont découvert qu’après 1945, et maintenant nous assistons à cette extermination au quotidien… Ils font ce que Hitler a fait au peuple juif durant la Seconde Guerre mondiale, ils exterminent délibérément (sic) un peuple, le peuple Palestinien… »
Ce n’est pas la voix d’un grand orateur ni d’un grand écrivain, mais celle d’un anonyme discutant sur Internet de la question du boycott des universitaires israéliens. On y retrouve le même ton sincèrement indigné, la même exagération délirante. L’auteur de cet extrait est forcément conscient qu’il n’y a pas de comparaison possible entre ce qu’Israël fait endurer à la nation palestinienne et ce que Hitler fit au peuple juif. La question de l’« extermination » des Palestiniens n’existe pas. Mais alors, pourquoi instiller pareille idée à des internautes qui, sans aucun doute, savent qu’elle est totalement abusive ? Un indice nous éclaire : « Quand Hitler a détruit le peuple juif, il n’y avait pas de télévision, les gens ne savaient pas… » Ne le savaient-ils pas ? Les déportations étaient visibles de tous et personne ne doutait que la destination fût funeste, même si peu ont réalisé qu’elles se traduiraient par une extermination. Et ne pourrait-il subsister une trace de culpabilité chez ces spectateurs passifs, sans télévision, qui ne savaient pas ? Ou peut-être s’agit-il d’un aveu : « Avons-nous vraiment envie de nous confronter à nos enfants dans vingt ans quand ils nous demanderont comment une telle chose a pu se produire ? Non, nous ne le souhaitons pas. » Si l’internaute en question avait interrogé ses parents sans ambages, sa tendance à l’exagération se doublerait d’un soulagement sincère : cette fois-ci, lui au moins ne se contentera pas d’être un témoin passif du Mal à l’œuvre. Et si ses parents lui apprenaient qu’il ont effectivement trahi les Juifs, il en ressentirait de la honte pendant soixante ans, et l’accusation serait alors inversée : c’est le gouvernement israélien qui serait aussi malveillant que le Troisième Reich [13]. Après tout, les Juifs qui ont pendant plus d’un demi-siècle reproché aux Gentils d’Europe de les avoir abandonnés (si ce n’est de les avoir massacrés), comptent aujourd’hui dans leurs rangs des criminels aussi terribles que les Nazis. Au terme de toutes ces leçons de morale, tous ces documentaires sur l’Holocauste, des commémorations annuelles, des réparations financières qui se succèdent les unes aux autres, les Juifs se révèlent être de la même espèce de salauds que nous tous, mais pires. Enfin, nous pouvons respirer librement.
Il faut avoir grandi en Allemagne ou aux Pays-Bas (je ne sais pas ce qu’il en est en France et au Royaume-Uni) et avoir connu l’éducation de l’Holocauste, bien-pensante, et inlassablement moralisante des écoles et des médias, pour comprendre combien cette mémoire pèse lourdement sur les jeunes esprits. Et c’est ce poids moral qu’il nous est dorénavant possible de jeter au visage des Juifs : « Nous ne sommes pas coupables. Ce sont eux, les prétendues victimes du passé, qui sont les véritables criminels d’aujourd’hui ». Le soulagement est à portée de main. Si les Juifs l’ont un jour mérité, nul doute qu’ils ont perdu le droit à toute revendication d’ordre moral.
Les choses vont actuellement suffisamment mal dans les territoires occupés sans que l’on ait besoin de s’approcher de près ou de loin du souvenir de l’Holocauste. La vaste hyperbole dessert des besoins émotionnels, tout en mettant les Juifs en rage : la Shoah n’appartient qu’à eux, personne d’autre ne peut y toucher ni l’utiliser à ses propres fins. La tourner à l’encontre des Juifs est un blasphème innommable. Ils y voient la preuve indéniable d’un antisémitisme non encore dilué et tout simplement calomnieux. Mais ce n’est pas le cas ; il s’agit d’un enthousiasme politique apparu récemment, et un enthousiasme anti-israélien.
Il est d’une simplicité enfantine de trouver ce genre de citations dont la logique fonctionne mécaniquement : Bush = Sharon = Hitler. Les juifs sont des Nazis. Israël est équivalent au Troisième Reich. Les équations de ce type sont déjà très graves, mais, quand ces réflexes manichéens prennent le pas sur la réflexion, c’est encore pire.
 
4. L’enthousiasme anti-israélien et l’anti-impérialisme
 
 
Pendant cinquante ans, la gauche européenne et nord-américaine a soutenu chaque mouvement de libération menée contre un occupant occidental ou colonial. Au fur et à mesure que les luttes pour la liberté ont été remportées, la gauche en sortait directement victorieuse (et toujours prête à trouver des excuses à l’oppression et la violence des régimes post-coloniaux). Finalement, le régime d’apartheid sud-africain s’est effondré et le Congrès National Africain (ANC) a pris le pouvoir. Depuis, une seule citadelle d’oppression coloniale résiste : Israël.
Pour les jeunes générations, l’Holocauste n’est plus l’incarnation du Mal. L’expérience formatrice qu’ils ont vécue est celle de la lutte contre l’apartheid. Et le précédent sud-africain a complètement façonné leur perception du conflit israélo-palestinien. Les territoires occupés s’apparentent-ils aux homelands en Afrique du Sud, les bantoustans ? L’Assemblée des Nations Unies n’avait-elle pas déclaré que « le sionisme est une forme de racisme », au même titre que la doctrine de suprématie des Blancs qui est à la base de l’apartheid ? Mais alors, n’y a-t-il pas une nouvelle guerre juste à mener contre le racisme, le colonialisme, l’impérialisme, en bref : Israël ?
Des similarités déroutantes existent entre l’attitude d’Israël à l’égard des territoires occupés et celle de régime d’apartheid vis-à-vis des Bantoustans. L’indéniable oppression subie par les Palestiniens est comparable à celle vécue par les Noirs et les gens de couleurs en Afrique du Sud dans un passé proche. Toutefois, le sionisme dominant n’est pas une idéologie raciste (mais plutôt une forme de credo nationaliste vieille école empreinte d’accents religieux), au contraire de l’enthousiasme nationaliste que l’on trouve aujourd’hui en Pologne et en Hongrie. Il est vrai que le sionisme a été perverti par certains cercles extrémistes qui en ont fait une doctrine raciste et fasciste [14]. Toutefois, au contraire de l’Afrique du Sud, l’économie israélienne n’est pas fondée sur l’exploitation du travail des Palestiniens, mais sur leur exclusion du système économique ; le contraste est grand avec le régime d’apartheid au regard du million d’Arabes israéliens qui, vivant en Israël, y bénéficient pleinement de tous les droits civils et politiques (si ce n’est qu’ils sont dispensés du service militaire). L’ANC n’a pas eu recours au terrorisme systématique contre les civils, à l’opposé du Hamas et des brigades d’Al Aksha. Israël n’a pas non plus d’idéologie officielle de discrimination raciale et d’oppression ; les pratiques répressives sont présentées officiellement comme des mesures indispensables au contrôle des territoires occupés eu égard aux continuelles attaques terroristes. Toutefois, l’idéologie extrémiste du sionisme orthodoxe risque d’être encore mobilisée pour légitimer la politique incessante d’oppression et de séparation de la population palestinienne. Dans le même esprit, la résistance palestinienne a, jusqu’à présent, été nationaliste et libérationniste, mais, confrontés au fanatisme sioniste orthodoxe, les Palestiniens sont de plus en plus séduits par un mélange fondamentaliste d’islamisme et de nationalisme dont l’objectif est l’élimination complète d’Israël.
En d’autres termes, les Israéliens sont encore très divisés sur ces questions, au même titre que les Palestiniens. En même temps que le conflit s’envenime, des fanatiques gagnent du terrain, attisent la violence, et entraînent le camp opposé dans des positions toujours plus extrêmes. Ici encore, les interactions parcourant la constellation suivent leur propre dynamique de destruction.
Dans les circonstances actuelles, Israël n’est pas l’Afrique du Sud, ou, plus précisément et plus funestement, ce n’est pas encore l’Afrique du Sud. L’État hébreu est encore très loin d’une réconciliation spectaculaire comme celle qui a lieu entre Mandela et De Klerk.
Pour la nouvelle gauche altermondialiste et tiers-mondialiste, il n’y a aucune nuance, aucun doute : Israël est la dernière colonie et mérite en conséquence d’être renversée ; les Juifs d’Israël sont les derniers colonisateurs et doivent donc être vaincus. L’existence même d’Israël est la principale cause de division dans le monde. État protégé des États-Unis, Israël est leur plus fiable garçon de course ; c’est le fer de lance de l’impérialisme dans le monde arabe. Les Juifs de la diaspora constituent un réseau mondial de soutien et de protection d’Israël, utilisant leur influence et leur argent pour orienter les politiques nationales en faveur de leur patrie.
L’Étoile de David est l’équivalent de la Swastika, les rabbins crient tous « Sieg Heil ». Le gros capitaliste au nez crochu, le signe du dollar dans les yeux, est réapparu : dans les dessins-animés arabes et les sites alternatifs d’Internet [15]. Ces équations rudimentaires s’accordent parfaitement avec la paranoïa de la conspiration propre à l’antisémitisme classique. La matière brute, largement disponible dans les bibliothèques et les archives, peut aisément être recyclée dans les nouvelles polémiques anti-sionistes [16]. À travers cette tendance simplificatrice et exagératrice, l’image produite ressemble étrangement au vieux mythe de la conspiration mondiale sioniste.
Les nouveaux activistes sont-ils antisémites ? Je ne le pense pas. L’antisémitisme, préoccupation de nos parents, appartient au passé. Étant jeunes, anti-impérialistes, anti-capitalistes, et, par-dessus tout, anti-fascistes, ils sont exempts de la culpabilité et de la honte de la génération précédente. Comment pourraient-ils être antisémites ? Ils n’ont rien contre les Juifs en général, ce sont les Juifs capitalistes, impérialistes, et fascistes qu’ils exècrent.
Et comment les jeunes Maghrébins qui se joignent à leurs manifestations en petits groupes, et brandissent le drapeau palestinien le visage masqué, pourraient-ils être antisémites ? Après tout, ils sont sémites eux-mêmes, appartiennent au camps des opprimés et ne sont concernés en rien par le coupable passé des Européens. S’ils sont quelque chose, c’est bien les nouvelles victimes de l’Europe d’aujourd’hui. S’ils attaquent quelqu’un qui leur semble être Juif, c’est qu’ils sont pris dans une vague d’enthousiasme anti-israélien, une urgence spontanée de se confronter finalement à cet adversaire visible, palpable, qui incarne temporairement le système reculé et abstrait de l’oppression sioniste mondiale.
Finalement, dans ce monde compliqué et insondable, un objet semble propice à recevoir les assauts indignés des défenseurs de l’intégrité morale : Israël et tous ses complices. À nouveau, l’occasion se présente d’un enthousiasme sincère, un enthousiasme anti-israélien. Et, une fois encore, il est à la source d’un soulagement immense, car il est, en soi, libérateur.
Pour éviter que cet enthousiasme ne dépérisse, beaucoup de choses doivent rester ignorées, passées sous silence, laissées dans l’oubli. Le fait qu’il n’y ait pas un seul gouvernement dans le monde arabe qui soit démocratique ou progressiste par exemple. Les gouvernements musulmans de la Libye à l’Irak, du Pakistan à l’Arabie Saoudite ont opprimé leurs citoyens par millions et les ont massacrés par milliers, parce qu’ils représentaient une menace politique ou simplement parce qu’ils appartenaient à une tribu différente des leurs.
Quasiment rien n’est produit par le monde arabe, si ce n’est le pétrole brut dont les revenus d’exportation disparaissent dans des comptes en banque étrangers, détenus par une petite coterie de princes et de courtiers. Tous ces pays sont farouchement anti-Israël, sans pour autant être activement pro-Palestiniens.
Dans l’imagination gauchiste, aucun crime, aucun type de cruauté ne compte à moins qu’il ait été perpétré par un Occidental blanc [17]. L’Iran, le Zimbabwe, la Birmanie : autant de pays qui ne parviennent pas, pour une raison inconnue, à éveiller l’enthousiasme de la gauche (la droite, de son côté, y est parfaitement indifférente). Pas même les atrocités commises sur les civils de la province de Darfour avec le soutien du gouvernement soudanais ne suscitent-elles ne serait-ce qu’une étincelle d’indignation.
Comment peut-on expliquer cette totale insensibilité face aux atrocités innombrables et à une corruption omniprésente ? La nouvelle gauche est, sous bien des aspects, et bien plus qu’elle ne veut bien le reconnaître, l’héritière de la vieille gauche du 20e siècle. Pour les communistes et les socialistes, l’histoire de la libération coloniale a incarné la marche triomphante de l’émancipation humaine, dans laquelle ils ont progressé, de victoires en victoires, côte à côte avec les combattants pour la liberté. Ce qui s’est produit après la défaite des occupants colonisateurs ne relève pas vraiment de leur responsabilité, et n’est, à leur sens, imputable qu’à l’ignorance et la pauvreté résultant directement des intrigues et des interférences de puissances impérialistes, ou est tout simplement passé sous silence. L’enthousiasme vivifiant qui consiste à se sentir du bon côté de l’Histoire s’est peut-être trouvé atténué par ces évènements peu glorieux. De même, l’enthousiasme anti-israélien risquerait fort d’être refroidi si l’on finissait par admettre qu’il existe dans le monde d’autres acteurs malveillants et néfastes. Pire, les enthousiastes anti-israéliens seraient forcés de reconnaître qu’Israël est encerclé par des dictatures profondément réactionnaires et corrompues qui fomentent une haine féroce à son égard afin de détourner l’attention de leur population de leur propre régime. Cela pourrait obliger les nouveaux enthousiastes à reconnaître que l’État juif est effectivement en danger : le pays est monté sur un Tigre, qu’il s’aventure à poser un pied à terre et il sera dévoré.
La tâche à accomplir ne relève pas d’un enthousiasme partisan, elle est bien plus modeste et retreinte. Il s’agit d’aider les parties en lutte, aussi inégales soient-elles, à cesser l’escalade, à tempérer leur rage et leur peur, à contrôler les fanatiques de leur propre camp, à se défanatiser eux-mêmes afin de créer des opportunités pour que les « modérés » de chaque camp s’expriment. Les Israéliens et les Palestiniens sont peut-être allés trop loin pour que cela se réalise sans le secours d’un soutien extérieur. Les États-Unis ont jeté à bas leur rôle d’honnêtes courtiers. Les États arabes n’ont jamais ne serait-ce que feint l’impartialité. L’Union Européenne n’a pas même commencé à jouer un rôle de médiation entre les deux camps en guerre. Et pourtant, dans son propre passé, l’Europe doit trouver les motifs et les moyens d’aider à ramener la paix au Moyen-Orient [18]. â—†
Traduit de l’anglais par Éléonore Beurlet
 
NOTES
 
[1] Je souhaiterais remercier Philo Bregstein, Johan Goudsblom, Kitty Roukens, et Bonno Thoden van Velzen pour leurs commentaires utiles et perspicaces.
[2] J’emploie les termes « constellation » et « arrangements » ici de façon interchangeable avec « configuration » (figuration), chacun dans un sens très proche de celui donné à ce dernier par Norbert Elias dans Was ist Soziologie, Münich, Juventus, 1970 (Norbert Elias, Qu’est-ce que la sociologie ?, Paris, Presses Pocket, coll. « Agora », 1993), un livre qui a fortement inspiré ce paragraphe.
[3] Dans ce qui suit, j’utilise des formulations employées par d’éminents auteurs et politiciens Néerlandais lors d’entretiens télévisés ou dans des articles de journaux. Il serait nécessaire de les remettre dans leurs contexte à la lumière de la biographie des personnes qui les ont prononcées. Ce travail de mise en perspective n’étant pas le sujet de cet article, et ces remarques étant quant à elles très banales, j’ai délibérément omis de citer le nom des locuteurs en question. Pour une étude de l’antisémitisme aux Pays Bas, voir Philo Bregstein, « Le paradoxe Néerlandais », in Léon Poliakov (dir.), Histoire de l’Antisémitisme 1945-1993, Paris, Seuil, 1994.
[4] « L’Assemblée générale des Nations Unies […] considère que le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale », résolution 3379 du 10 novembre 1975. Cette déclaration a été annulée en 1991. Dans une résolution plus anciennes (nr 3151, du 14 décembre 1953), l’Assemblée nationale des Nations Unies avait déjà condamné « l’alliance malheureuse entre l’Afrique du Sud et le sionisme ».
[5] Et, bien entendu, l’antisémitisme n’est pas une réalité uniforme. On peut distinguer l’antisémitisme bourgeois et relativement « innocent », qui date d’une période antérieure au nazisme, et, à l’extrême opposé, l’antisémitisme « annihilationniste » qui prône l’élimination physique des Juifs.
[6] L’Eurobaromètre, bureau d’Analyse de l’opinion publique de la Commission européenne, a enquêté dans les quinze pays de l’Union pour déterminer quel pays du monde y était perçu comme la plus grande « menace pour la paix mondiale ». Israël arrive en tête (59 %), avant l’Iran, la Corée du Nord et les États-Unis (53 % chacun).
[7] Un exemple qui en dit long : une activiste pro-palestinienne très exposée médiatiquement aux Pays-Bas, qui n’a eu de cesse de dénoncer l’attitude d’Israël vis-à-vis des territoires occupés, sans jamais avoir exprimé la moindre sympathie pour les victimes des attaques palestiniennes, a fini par découvrir qu’elle avait reçu six mille signatures de soutien. Elle a réagi spontanément en déclarant : « Pourquoi pas six millions ? », ce qui a provoqué un immense tollé. Elle a fini par se trahir en énonçant ce chiffre de six millions qui est généralement celui avancé pour dénombrer les victimes juives du nazisme. Mais s’est-elle vraiment trahie ? Oui et non. Ce qu’elle a involontairement révélé, c’est que, comme pour la plupart des Néerlandais d’âge adulte, l’Holocauste est encore présent en son for intérieur.
[8] L’expression yiddish « rishes » se réfère au mépris des non-Juifs pour les Juifs que ces derniers sont capables de déceler même si les goyim n’en ont pas conscience eux-même. Bien sûr, face à une perception aussi fine, aucun type de défense n’est envisageable.
[9] Cf. Le reportage de Melanie Phillips, « The new anti-Semitism », The Spectator, 22 mars 2003 ; également Harold Evans, « The anti-Semitic lies that threaten all of us », The Times of London, 28 juin 2002 (trad. fr. : « Les mensonges antisémites qui nous menacent tous », irl@ club-internet. fr).
[10] Gilles Deleuze, « La grandeur d’Arafat », Études Palestiniennes, n° 10, hiver 1984 (réimprimé dans le n° 84, été 2002, p. 3), l’article a été traduit en anglais : « The Grandeur of Yasser Arafat », Discourse, automne 1988, p. 30-33.
[11] « Me pregunto si aquellos judíos que murieron en los campos de concentración nazis, aquellos que fueron perseguidos a lo largo de la historia, aquellos que murieron en los pogromos, aquellos que quedaron olvidados en los guetos, me pregunto si esa inmensa multitud de desgraciados no sentiría vergüenza al ver los actos infames que están cometiendo sus descendientes. » José Saramago, El País, 21 avril 2002, (saramago.iespana.es/ saramago/elpais6.htm.). L’argument avancé n’est pas seulement pervers, il est improbable dans les faits, les rescapés ayant adopté des positions politiques diverses. Ce texte se base d’ailleurs sur une autre idée fausse selon laquelle la souffrance, surtout quand elle est longue et intense, aurait la vertu d’élever ceux qui en sont victimes sur l’échelle de la moralité. Les Juifs, par leur attitude agressive – c’est-à-dire immorale – se révèlent indignes de leur propre douleur, qui, à en croire l’auteur, a été tellement vaine que les Juifs ne devraient même pas l’évoquer : « … les Juifs remuent sans cesse leur plaie pour qu’elle s’arrête jamais de saigner, pour la rendre incurable, et ils l’exposent au monde comme si c’était leur drapeau […] Israël souhaite que nous nous sentions coupables, directement ou non, des horreurs de l’Holocauste […] pour que nous devenions un écho docile de sa volonté […] » ( « […] los judíos arañan sin cesar su propia herida para que no deje de sangrar, para hacerla incurable, y la muestran al mundo como si tratase de una bandera […] Israel quiere que todos nosotros nos sintamos culpables, directa o indirectamente, de los horrores del Holocausto […] y nos transformemos in un eco dócil de su voluntad. »).
[12] Dans son « Portrait d’un antisémite » (Réflexions sur la question juive, Paris, 1946), Jean-Paul Sartre définit l’antisémitisme non comme une opinion, mais comme une « passion » : « D’ailleurs c’est bien autre chose qu’une opinion, c’est une passion. », p. 10. Et c’est bien ce que l’antisémitisme a en commun avec l’enthousiasme anti-israélien.
[13] Il n’est pas inutile de mentionner que l’auteur ne parle pas des Juifs, ni des Israéliens, mais du gouvernement Sharon qui « ne représente pas le peuple israélien ».
[14] « À partir de 2002, il est devenu possible d’entendre dans l’aile droite du Likoud et dans certains petits partis religieux, un langage qui se rapproche d’un équivalent fonctionnel du fascisme. Le peuple élu commence à ressembler à une race supérieure (Master Race) qui se réclame d’une “mission dans le monde” unique, exige son “espace vital”, diabolise un ennemi qui fait obstacle à la réalisation du destin de ce peuple, et accepte le recours nécessaire à la force pour arriver à ses fins », Robert Paxton, The anatomy of fascism, Londres, Allan Lane, 2004, p. 204.
[15] Pour une collection de bandes dessinées anti-israéliennes particulièrement lugubre dans la presse arabe et occidentale, cf. Joël et Dan Kotek, Au Nom de l’antisionisme ; L’image des Juifs et d’Israël dans la caricature depuis la seconde Intifada, Bruxelles, Éditons Complexe, 2003.
[16] Brian Klug dans « The myth of the new anti-Semitism » (The Nation, 2 février 2004) fait le compte-rendu des livres qui signalent une résurgence d’antisémitisme écrits par Abraham Foxman, Alan Dershowits, Phyllis Chesler et d’un volume édité par Paul Iganski et Barry Kosman. Toutefois, Brian Klug avance des arguments qui permettent de qualifier ces tendances récentes non pas d’antisémites mais d’anti-sionistes, ce qu’elles sont effectivement, dans leur grande majorité. Pour une réflexion approfondie sur ce sujet, voir Edgar Morin, « Antisémitisme, antijudaïsme, anti-israélisme », Le Monde, 19 février 2004.
[17] « La paralysie morale de la gauche, lorsqu’il est question de tyrans non-occidentaux, peut s’expliquer sous un jour encore plus sinistre. Le philosophe israélien Avishai Margalit parle de « racisme moral ». Quand des Indiens tuent des musulmans, quand des Africains tuent des Africains, ou des Arabes tuent des Arables, les experts occidentaux font comme si de rien n’était, trouvent des explications historiques ou encore dénoncent l’impossible cicatrisation du passé colonialiste. Mais si des hommes blancs, qu’ils soient américains, européens, sud-africains ou israéliens touchent à des gens de couleur, ou évoque l’enfer (hell is raised) […] il y a une disproportion qui suggère que les personnes qui ne sont pas occidentales ne peuvent pas prétendre au même niveau de moralité que nous […] Mais ceci constituerait une vision pour le moins raciste des affaires du monde », Ian Buruma, « Wielding the moral club », Financial Times, 11 septembre 2003.
[18] Pour une supplication passionnée pour une intervention extérieure au processus de paix : Amos Oz, Aidez-nous à divorcer ! Israël Palestine : deux États maintenant, Paris, Gallimard, 2003. Cf. aussi David Grossman, Chroniques d’une paix différée, trad. de l’hébreu par Jean-Luc Allouche, Paris, Seuil, 2003, « Une intervention internationale, s’il vous plaît ! », p. 125-128.
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