Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629922
169 pages

p. 5 à 7
doi: en cours

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Éditorial

no 16 2004/4

2004 Raisons politiques Éditorial

Antilibéralisme(s)

Laurent Bouvet
Une forme, commune, d’antilibéralisme se porte aujourd’hui très bien, notamment en France, même si celui-ci est parfois irréfléchi, souvent confus et plus souvent encore instrumentalisé à des fins politiques. Ainsi a-t-on pu remarquer au printemps dernier l’étonnante déclaration de François Hollande, premier secrétaire du Parti socialiste : « le libéralisme est contradictoire avec l’esprit européen lui-même [1] ».
Cette forme commune est essentiellement liée à la réduction du libéralisme à sa vocation économique – qui mêlerait aujourd’hui économie de marché et système capitaliste suivant les principes développés dans les pays anglo-saxons. Le libéralisme politique – l’état de droit, la préservation des droits et libertés… – associé tout aussi communément à la démocratie représentative ne semblant pas soulever la même confusion critique. Quant à une forme plus « culturelle » de libéralisme, renvoyant à la libération des mœurs et à la multiplication des droits dits de troisième génération – il s’agit, comme le dit Marcel Gauchet, « de donner un nom générique et de fournir une compréhension unifiée aux grandes affirmations de la différence, sexuelle, ethnique, générationnelle qui ont marqué la dernière décennie (les années 1970-1980) [2] » – elle semble faire l’objet d’un relatif consensus, dans les médias notamment, malgré des critiques taxées de néo-réactionnaires par ses défenseurs les plus zélés ou les plus inconscients [3].
On le voit, pour tenter de cerner les contours de l’antilibéralisme, encore faut-il savoir à quel libéralisme celui-ci renvoie. Mais cette première approche conduit à passer à côté de ce que l’on pourrait appeler l’ethos antilibéral qui unifie l’antilibéralisme de la même manière que le libéralisme, comme doctrine philosophique, possède une incontournable cohérence d’ensemble.
C’est précisément à la recherche de cette unité qu’invite ce dossier à partir de l’exposition de traditions et de contextes a priori antilibéraux, mais dont c’est, finalement, la complexité de la relation aux différentes facettes du libéralisme qui fait toute la richesse. Ainsi en va-t-il de l’antilibéralisme de Leo Strauss, beaucoup commenté aujourd’hui en raison de son supposé lien aux désormais fameux néo-conservateurs américains – dont l’article de Philip Green donne un aperçu original. L’article de Myles F. Burnyeat sur Strauss est un commentaire plus précis et plus profond à la fois, qui présente une introduction particulièrement intéressante au travail du grand professeur de philosophie politique de Chicago sur les textes anciens, ici Platon. Le conservatisme comme antilibéralisme laisse le champ libre à de nombreuses approches dont l’une des plus productives au 20e siècle est incontestablement celle de Carl Schmitt. Celui-ci était plus nettement et plus évidemment antilibéral que Strauss, ainsi que le montre Sandrine Baume à travers la description d’un milieu schmittien de l’après-guerre qui retravaille quelques-uns des thèmes centraux de l’antilibéralisme.
Mais l’antilibéralisme ne peut se résumer à ce qui s’apparente plutôt à une critique conservatrice de la modernité. Il est aussi présent désormais au cœur de ce que l’on pourrait appeler une pensée « néo-progressiste » – bien après le marxisme notamment… C’est ce que le texte de Marcos Ancelovici sur le rôle de l’association ATTAC dans le renouveau de la pensée antilibérale de gauche démontre, notamment à travers la dénonciation fondatrice de la mondialisation comme nouvelle et ultime forme du libéralisme. C’est sans doute aux États-Unis que l’on trouve aujourd’hui la contradiction la plus marquée entre libéralisme et antilibéralisme. Notamment parce que depuis les années 1960, la société américaine a connu une profonde transformation de son rapport – originel et original – au libéralisme ; elle est passée d’une forme de pluralisme (celui de la diversité des intérêts) à une autre (celui de la différence des identités). Or on peut émettre l’hypothèse que cette transformation porte en elle une forte charge d’antilibéralisme tant l’action politique, par exemple, est désormais essentiellement orientée selon des critères d’identité surdéterminants (foi religieuse, race, ethnie, orientation sexuelle…), loin de la liberté de choix individuelle du libéralisme. L’article dans lequel nous tentons de défendre nous-même cette hypothèse représentant davantage l’exposé d’un programme de travail plutôt que l’accomplissement d’une recherche.
C’est donc bien d’un antilibéralisme perçu dans sa diversité mais aussi dans sa dynamique contemporaine, plutôt que dans ses formes classiques, dont il s’agit ici, dans ses limites aussi ; ne serait-ce que pour donner de notre époque une vision à la fois plus contrastée et plus fouillée que peuvent parfois le laisser croire certaines facilités de penser antilibérales. â—†
 
NOTES
 
[1] Intervention prononcée le 9 mai 2004 devant des élus et responsables du parti réunis en convention nationale à l’occasion du lancement de la campagne européenne.
[2] « Les droits de l’Homme ne sont pas une politique », Le Débat, n° 3, juillet-août 1980.
[3] Voir notamment sur cette défense et illustration du « libéralisme culturel » contre ses « ennemis » (pêle-mêle Michel Houellebecq, Maurice Dantec, Philippe Murray, Marcel Gauchet, Pierre Manent, Pierre-André Taguieff…) l’opuscule de Daniel Lindenberg, Le rappel à l’ordre, Paris, Seuil, 2002.
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