2004
Raisons politiques
Dossier
Le Néo-conservatisme et les « contre-Lumières »
[1]
Philip Green
Philip Green, après avoir enseigné la science politique à l’université de Sophia Smith, est Professeur invité de science politique à la New School University de New York. Il est membre du comité éditorial de The Nation et est l’auteur, entre autres, de Deadly Logic: The Theory of Nuclear Deterrence (Columbus, Ohio State University Press, 1966) ; Retrieving Democracy: In Search of Civic Equality (Lanham, Rowman & Littlefield, 1985) ; Equality and Democracy (New York, Norton, 1999) ; Cracks in the Pedestal: Ideology and Gender in Hollywood (Boston, University of Massachusetts Press, 1998).
En complément des travaux de Louis Hartz dans Liberal Tradition in America consacrés à la culture politique aux États-Unis, Philip Green met en lumière l’existence d’un conservatisme anti-moderne défini comme mouvement des « contre-Lumières » concurrent du modèle libéral et source des « stratégies néo-conservatrices » fondées sur un découplage radical entre le pouvoir des élites et le peuple. Le modèle des « contre-Lumières » s’appuie d’une part sur une valorisation exclusive de la religion, considérée comme source unique de vérité, et sur une disqualification symétrique de la science et de la raison, et d’autre part sur la substitution du modèle de la lutte à celui du débat dans le traitement des questions politiques. Illustrant son propos par les exemples du Créationnisme et de la controverse autour du mariage homosexuel, l’auteur conclut à l’existence d’une régression inquiétante vers une irrationalité de masse qui relève selon lui d’un « proto-totalitarisme ».
Elaborating on Louis Harts’ Liberal Tradition in America, a look at political culture in the United States, Philip Green unveils a phenomenon he calls the “counter-Enlightenment”. An ultra-conservative movement in competition with the model of liberalism, this counter-Enlightenment is the source of neo-conservative strategies founded on a radical division between the power of the elite and the people. It valorizes religion, deemed the only source of truth, to the exclusion of science and reason, and supplants the confrontational style of political debate with that of the “Fight”, the object being not to engage in rational discussion, but to wipe out the opposition. Illustrating his analysis with examples of Creationism and controversies over gay marriage, Green concludes with a description of an alarming regression towards mass irrationalism, which he likens to a form of proto-totalitarianism.
Mes remarques se veulent être une variation autour de Liberal Tradition in America (La Tradition Libérale en Amérique) de Louis Hartz, qui est encore, selon moi, le seul texte de référence consacré à la culture politique des États-Unis, bien qu’il nécessite de nombreuses modifications, dont je me propose de donner ici quelques exemples. Si la culture « pré-moderne » de l’Europe était l’Ancien Régime, alors la culture moderne qui débute avec le Siècle des lumières ou bien avec la Révolution anglaise du 17e siècle, se présente sous la forme d’une rébellion contre lui. Par exemple, après la Première Guerre mondiale en Allemagne, le socialiste Liebknecht et le libéral Max Weber, alors candidat à la Présidence sous l’étiquette « libérale », avaient tous deux à peu près la même attitude envers le Catholicisme conservateur en Allemagne : selon celui des deux à qui on le demande, il est dans un cas le complice de l’ennemi de classe, et dans l’autre l’ennemi culturel.
Si Hartz a raison à propos des États-Unis, et notamment si un individualisme de type libéral et égalitaire constitue son fondement (comme Tocqueville, évidemment, l’avait vu bien avant Hartz), pourtant, dans une de ses formes au moins et de manière assez logique, la rébellion apparaît comme une version du conservatisme anti-moderne (je parle ici d’une rébellion de masse, et non de la mystérieuse rébellion des universitaires post-structuralistes). Et puisque les institutions politiques du libéralisme sont virtuellement non-contestables – et n’ont pas été vraiment mises au défi par le nouveau conservatisme – alors il s’agit plus probablement d’une rébellion qui ressortit au domaine de la culture. Il s’agit ici de la vraie contre-culture ; elle rend compréhensibles des faits tels que celui-ci : aux États-Unis autour de quatre-vingt pour cent et plus des enquêtés se désignent eux-même comme pratiquants réguliers, tandis qu’en Grande Bretagne ils sont moins de dix pour cent. Où que l’on se trouve aux États-Unis, il est inimaginable d’avoir une expérience comparable à celle que j’ai faite en marchant dans le vieux quartier d’Amsterdam où une église abandonnée transformée en galerie d’art d’avant-garde faisait face de l’autre côté de la rue à des prostituées nues dans des vitrines.
Donc, mon propos est tout d’abord de décrire ce mouvement des « contre-Lumières », parce que c’est bien ainsi qu’on peut l’appeler, tout en y ajoutant un élément important. Il n’a certainement pas remplacé le libéralisme américain classique, mais il lui conteste du pouvoir ; et aujourd’hui il a coulé son propre anti-modernisme dans une stratégie politique importée par les savants intellectuels ex-Trotskistes et ex-Léninistes. Ensemble, ils cherchent maintenant non seulement à lutter contre le libéralisme, mais encore à le liquider – et avec lui bien sûr toutes les variantes de la gauche du libéralisme. C’est ici que le sujet que j’ai d’abord abordé – les contre-Lumières –, rencontre le thème plus spécifique des « stratégies néo-conservatrices ».
À l’origine du néo-conservatisme se trouve l’approche des politiques à travers la catégorie du « pouvoir nu », mise en avant peu de temps après la Deuxième Guerre mondiale, par l’ex-Trotskiste James Burnham à travers son livre influent The Machiavellians: Defenders of Freedom. Burnham et ses partisans ont d’abord produit une théorie politique puis éventuellement une pratique politique prenant pour objet des élitismes, soi-disant concurrents : l’élitisme conservateur des Mosca, Michels et Pareto contre l’élitisme radical de Lénine, Gramsci, Marcuse, Althusser et alii. Dans les deux cas, le soi-disant « peuple » est, selon les partisans de cette théorie, nécessairement exclu d’une quelconque participation à la vie politique. La théorie a été en particulier mise en en pratique au travers du travail et de l’activisme d’Irving Kristol, le parrain du néo-conservatisme, qui, dans les années 1970 dans une dissertation influente – peut-être la dissertation la plus influente écrite au 20e siècle aux États-Unis – adressée aux cadres et aux Présidents des fondations, signalait la nécessité de s’engager dans la défense du capitalisme contre la gauche en finançant délibérément la théorisation et l’activisme de droite. Notez que dans la politique de Kristol, comme dans toutes les théories politiques néo-conservatrices, « le peuple » n’existe que pour être manipulé par les uns ou par les autres. Depuis lors, cette supposition est devenue le fondement idéologique de toute activité néo-conservatrice.
Plus particulièrement, si l’on admet que la politique se structure autour du conflit entre élites, le démenti des libéraux selon lequel ils ne constitueraient pas une élite de contrôle est en lui-même incendiaire et nourrit le plus grand mensonge de la fin du 20e siècle, celui qui détermine de manière latente le néo-conservatisme contemporain et le pseudo populisme, à savoir le mensonge du « contrôle libéral des média ». Du point de vue néo-conservateur, il doit exister une élite politique exerçant un contrôle sur les institutions importantes, et puisqu’ils savent qu’ils n’ont pas le contrôle des grandes chaînes de télévision ou des journaux nationaux de prestige, alors ce sont les libéraux qui doivent les contrôler. Ce qui se produit aujourd’hui – le désastre qui a lieu – réside dans la conjonction de cette théorie politique du « pouvoir nu » des élites, avec le mouvement des contre-Lumières : le fanatisme anti-moderne et idéologique de la droite religieuse.
Pour retourner aux « contre-Lumières » plus traditionnelles, je souhaite maintenant opposer sa dimension cognitive avec celle du libéralisme des Lumières. Ce dernier ne nécessite pas d’élaboration de ma part, et c’est plutôt le premier élément invoqué qui requiert une description. Le fondement de cet anti-modernisme réside dans une particulière religiosité qui pourrait être décrite comme suit : religion et science ne sont pas complémentaires (comme c’est le cas pour la partie moderne de l’Église catholique) mais au contraire concurrentes : elles décrivent le même phénomène, mais la science et la raison l’abordent sous un mauvais angle. Cette prédisposition religieuse n’est pas de nature transcendante ou abstraite, mais au contraire immanente, et ses vérités immanentes (fondées sur une version littérale de la Bible) ne sont pas seulement empiriques mais plus fondamentalement morales. De plus, les deux types de vérité ne sont pas incommensurables, comme c’est le cas pour la philosophie en général, mais se trouvent unis l’un à l’autre. Il n’existe pas d’opposition entre fait et valeur. Le mal, toutefois, entendu au sens religieux du terme – le sens religieux le plus profond – s’apparente à l’erreur. Le mal n’est pas mondain ou institutionnel comme c’est le cas chez Hannah Arendt, et il ne s’explique pas plus par des causes historiques, comme dans le modèle d’interprétation du nazisme de Erich Fromm. Il n’est pas non plus le résultat possible d’une névrose profonde comme chez Freud, ni le mystère insondable de nombreux théologiens chrétiens. Le mal est une erreur religieuse.
Mais si le mal consiste dans l’erreur alors inversement, et cela est l’élément crucial dans l’irrationalisme de masse contemporain, l’erreur est le mal. Par effet de contraste évident, les critiques de la gauche se sont toujours inquiétés de la corruption sociale de la science, ou de son possible usage à une fin destructrice, mais cela est une auto-critique de leur part (pensez à J. Robert Oppenheimer à propos de la bombe H) qui a pour but la perfection ou au moins l’amélioration de la science et de la raison, non leur destruction. En revanche, lorsque la religion d’une part et d’autres formes de connaissance d’autre part sont en concurrence, seule la première peut définir le bien et le mal, en l’occurrence la science erronée. Une analyse ou un avis d’une forme quelconque, par exemple, c’est-à-dire qui s’écarte d’une interprétation littérale de la Bible et de la rectitude morale, devient mauvaise en elle-même ; non seulement impérialiste, comme les critiques post-structuralistes le décriraient, mais purement et simplement « mauvaise ».
Le résultat le plus significatif de cette position est que ce que le psychologue Anatol Rapoport a appelé le style d’affrontement du débat (comme on peut l’observer dans la primaire Démocrate par exemple) est remplacé par le style d’affrontement de la lutte. La méthode du débat consiste à conférer à son adversaire une position de force afin de perfectionner sa propre position (ici, on reconnaît bien entendu le Mill de On Liberty). En revanche, la méthode de la lutte consiste à simplement éliminer son adversaire métaphoriquement et, souvent, littéralement.
Dans le contexte d’une lutte, la discussion rationnelle est stérile parce qu’il n’y a pas de dialogue ; du point de vue de ceux qui y sont engagés, la lutte est essentiellement à sens unique. Par exemple, la longue entreprise de démantèlement de l’État-providence par l’administration Clinton a consisté en années d’études contradictoires, de productions d’hypothèses, au sujet des mesures incitatives, de la trappe à pauvreté, et de l’état de l’opinion publique, etc.
Certaines étaient meilleures et d’autres pires d’un point de vue méthodologique, mais elles se rangent toutes dans la même catégorie (voir la critique de Sanford Schram
Words on Welfare
[2], pour un compte rendu de ce débat). Et bien sûr cette catégorie était celle qui avait été construite au 18
e siècle par Jeremy Bentham, le père de l’économie de l’État-providence. Les modifications ultérieures de son empirisme quelquefois atypique par des critiques à caractère plus sociologique comme celle de Marx ou de Durkheim ne remettent pas en cause la base de son modernisme antireligieux qui présuppose que les questions de nature politique puissent être discutées d’une manière raisonnable, à partir de la considération des données. Mais ce n’est pas de cette manière que les porte-parole du parti au pouvoir aux États-Unis, lequel articule en son sein les positions du néo-conservatisme et celles des contre-Lumières, abordent aujourd’hui les problèmes.
Deux choses doivent être distinguées en ce moment. D’abord, même si l’on sait que tous les politiciens mentent, l’administration actuelle occupe une place historiquement unique en ce sens que ses mensonges consistent à proposer des politiques et des actes législatifs qui ont secrètement l’intention inverse par rapport aux objectifs annoncés, et à travers lesquels la cohérence idéologique et les services rendus aux amis deviennent les seuls objectifs. De ce fait, ils ne peuvent pas être analysés pour ce qui concerne leur validité et leur résultat ; je ne connais pas d’autre exemple de ce type dans l’histoire.
Deuxièmement, et peut-être pire encore, les études scientifiques de bonne réputation et faites avec soin qui contredisent les arguments produits par l’administration George W. Bush ou par ses partisans ont été purement et simplement détruites ou falsifiées ; la discussion raisonnée est supprimée par déférence pour l’exactitude idéologique (ce point est illustré dans le nouveau livre d’Eric Alterman et Mark Green
The Book on Bush: How George W. (Mis)leads America
[3]). Il est fascinant, voire choquant, et certainement terrifiant, que, face à cet irrationalisme assertif, et cette ignorance crasse, la droite néo-conservatrice, c’est à dire la droite intellectuelle, soit demeurée silencieuse ou bien ait pris le train en marche. Aucun de ses partisans ne conteste cette version américanisée du lyssenkysme ou de la science aryenne. Dans la lutte du « pouvoir nu » que ces nouveaux Machiavel appellent la politique, tout mensonge est préférable à aucun, et si la lutte oppose le bien et le mal, alors tout mensonge est absolument nécessaire. On ne peut songer à un meilleur exemple que celui donné par Valerie Plame : ce qui ressemble vraiment à de la trahison est commis par un homme à la Maison Blanche et par un propagandiste furtif se faisant passer pour un journaliste, et personne dans aucun courant du mouvement conservateur n’a de propos critiques à faire entendre.
À présent, je souhaiterais me tourner à nouveau vers les « contre-Lumières » religieuses et évoquer deux exemples actuels de l’irrationalisme contemporain. Le premier est le créationnisme. L’importance de ce phénomène peut difficilement être exagérée. Il s’est répandu dans les
blue states, dans lesquels plusieurs communautés rejettent à une écrasante majorité la science biologique « tout court
[4] » ; et il n’a pas épargné quelques
red states. La base du créationnisme consiste à la fois dans une littéralité biblique ou, pire encore, dans une « biologie » entièrement frauduleuse connue sous le nom de Design Intelligent qui se fait passer pour de la science afin de la remplacer ; cela signifie qu’une génération entière de jeunes chrétiens (comme ils se désignent eux-mêmes) apprend à valoriser des mensonges idéologiques au détriment de l’investigation scientifique.
Le deuxième exemple, bien entendu, est l’hystérie autour du mariage homosexuel. Ici le matérialisme et le rationalisme de la pensée moderne semblent entièrement s’effondrer.
Ce qu’un économiste appellerait l’optimalité parfaite de Pareto – le sommet de l’économie de l’État-providence, la recherche d’un bonheur qui ne ferait de mal à personne et n’affecterait personne à l’exception de ses bénéficiaires – s’appuie sur une manière de penser que le rationaliste ne peut pas même nommer (sauf pour le noircir comme dans l’expression adaptée de Stuart Hall de « panique morale »). Chaque commentaire négatif au sujet du mariage homosexuel s’appuie sur le même fondement, à savoir que notre civilisation est en jeu. Personne n’est capable de verbaliser d’une quelconque manière comment cela pourrait être le cas. Apparemment l’entreprise de consolidation du mariage au plan symbolique le détruit ; le fait qu’un nombre croissant de gens entreprennent le rite de mariage doit apparemment le détruire ; le fait que deux personnes affirment leur engagement mutuel d’une façon désintéressée par une procédure légale en bonne et due forme est comparé à une forme de pillage, de bagarre, de bestialité, et de polyandrie. Je ne suis pas certain que l’on puisse appeler cela une panique morale, une dégradation intellectuelle, une folie morale ou simplement le mal laissé en liberté ; mais le résultat en tout cas est précisément ce qui ne peut pas être verbalisé, quelque chose d’ineffable, qui n’a pas de contenu en dehors de sa propre apparence et qui surmonte et façonne l’actuel, le vrai, avec son ineffabilité.
Il est tout à fait possible qu’à long terme – comme l’affirment certains commentateurs optimistes –, l’égalité pour les homosexuels soit aussi irréversible, au moins d’un point de vue juridique et formel, que cela a pu l’être pour les Noirs du même point de vue. Comme il est devenu un cliché de le préciser, chaque mot proféré aujourd’hui au sujet du mariage homosexuel, l’était déjà il y a à peine quarante ans au sujet du mariage interracial. Cette panique morale – même si elle ne revêtait pas une forme publique –, avait au moins un fondement quasi-rationnel puisqu’un ordre social hiérarchique qui avait bénéficié à des millions de Blancs était sur le point d’être renversé dans l’un de ses derniers bastions légaux. Aujourd’hui, la régression vers l’irrationalité ne dispose d’aucune base sociale concrète, mais elle présente plutôt un soubassement affectif (émotionnel), une idéologie obsessionnelle, un fanatisme qui revêt le masque de la religion, qui illustre ce que Mill a appelé la doctrine la plus monstrueuse entre toutes selon laquelle je me considère injurié si les autres se comportent d’une manière qui m’offense alors même que leur action n’a aucune incidence d’ordre matériel sur moi. Mill était clairvoyant sur ce type de monstruosité.
Le sabordage de la pensée rationnelle de la part de millions d’individus, et, plus que cela, l’acquiescement et le soutien de la part de personnes éduquées et cultivées par ailleurs conscientes de la distinction entre hystérie et pensée, fait froid dans le dos et invite à penser que la convoitise du pouvoir est devenue sans limite. Conjugués aux autres dimensions de notre époque que j’ai déjà décrites, cela dénote une impulsion pour ce que l’on pourrait appeler un proto-totalitarisme. Cela n’ira sans doute pas plus loin, parce que les conditions concrètes ne sont pas réunies, mais la simple ressemblance est terrifiante. â—†
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Frances et David Smadja
[1]
Cet article a été initialement publié sous le titre « The Neocons and the Counter-Enlightenment », dans la revue
Logos, 3.2, printemps 2004 (
http:// www. logosjournal. com).
[2]
Sanford F. Schram,
Words on Welfare.
The Poverty of Social Science and the Social Science of Poverty, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1995.
[3]
Eric Alterman et Mark Green,
The Book on Bush : How George W. (Mis)leads America, Toronto, Penguin Books, 2004.
[4]
En français dans le texte.