Quand la délinquance s’invite en politique : la politisation de la question criminelle dans la nouvelle Afrique du Sud
Thierry Vircoulon
La délinquance est souvent un objet médiatique mais elle n’est pas systématiquement un objet politique. L’Afrique du Sud montre au contraire que la délinquance peut être non seulement politisée mais sur-politisée. Après 1994 et l’avènement de la démocratie, l’Afrique du Sud a été confrontée à une recrudescence rapide de la criminalité qui a surpris la communauté blanche et provoqué un sentiment d’insécurité profond. Cette fraction de la population sud-africaine a réagi en mettant en cause le gouvernement et en considérant cette poussée criminelle comme une crise nationale, un problème de gouvernance. Le parti d’opposition qui la représentait a instrumentalisé ce problème lors du scrutin électoral de 1999 et le gouvernement a contre-attaqué en sur-réagissant. Cet article retrace l’enchaînement rapide entre sentiment d’insécurité-médiatisation-politisation-sur-politisation qui s’est joué entre 1995 et 2000 et aboutit maintenant à une polémique politique que seule la lassitude de l’opinion publique ou une réduction drastique de la criminalité semble pouvoir clore. S’ils relèvent de circonstances contextuelles particulières, cet enchaînement et son aboutissement – la sur-politisation – révèlent un malaise plus profond que la simple peur de la violence : il révèle l’inquiétude fondamentale qui domine la communauté blanche quant à son avenir dans un pays qu’elle ne contrôle plus. Mais, simultanément et paradoxalement, la sur-politisation de la question criminelle est un renversement de l’ancien paradigme de la criminalisation du politique, renversement qui témoigne de la réussite de la démocratisation.
Crime is often the subject of media coverage, but not necessarily of political debate. In South Africa, however, crime is highly politicised – and overly so. Since the advent of democracy in 1994, the country has suffered a crime wave that caught the white community by surprise and produced a climate of fear: they blamed the ANC government for the epidemic – which they see as a national crisis and a problem of governance – and their opposition party played the “crime card” in the 1999 elections. The government then over-reacted to their accusations.
The foregoing article traces the spiral from spreading fear to media buildup, politicisation and over-politicisation of crime in South Africa from 1995 to 2000. The raging political controversy around this issue will only die down if the crime rate plummets or the public wearies of the news. Though it grew out of a specific set of circumstances, this over-politicisation reveals more than just a fear of violence: it tells of the white minority’s political and existential anxieties about their future in a country they do not control any more.
• De la politisation de la réforme policière à la politisation de la question criminelle
— L’impératif de la transition : réformer la police
— La « crime wave » des années 1990
• La dialectique de la sur-politisation de la question criminelle
— Le sentiment d’insécurité et la mise en accusation des pouvoirs publics
— Le cocktail de la sur-politisation