2005
Raisons politiques
Varia
Le Neveu de Rameau après Michel Foucault
Florence Chapiro
Ancien élève de l’École Normale Supérieure, agrégée de lettres modernes, Florence Chapiro prépare un doctorat de lettres.
Jean Goldzink
Jean Goldzink est maître de conférences à Science Po ; il a notamment publié : Stendhal. L’Italie au cœur, Paris, Gallimard, coll. « Découverte », 1992 ; Montesquieu et les passions, Paris, PUF, 2001 ; Le Vice en bas de soie ou Le Roman du libertinage, Paris, José Corti, 2001.
L’analyse du Neveu de Rameau par Michel Foucault, dans l’Histoire de la folie, est devenue fameuse. Elle assigne au texte de Diderot une place exceptionnelle, en l’interprétant comme un dialogue entre raison et déraison, au moment même où, selon l’auteur, la raison classique a expulsé la folie hors de l’espace social et intellectuel. L’article s’interroge sur la légitimité d’un tel point de vue, et s’efforce de démontrer que le célèbre dialogue oppose raison philosophique et raison cynique, en prenant ouvertement parti contre celle-ci.
Michel Foucault’s seminal reading of Le Neveu de Rameau in his Histoire de la folie extols Diderot’s novel as a dialogue between Reason and Insanity at a moment in history when, as Foucault sees it, “Classical Reason” drove Madness out of the accepted social and intellectual realms of the age. The foregoing article questions the legitimacy of this interpretation, arguing that Diderot’s celebrated dialogue actually opposes “Philosophical Reason” and “Cynical Reason” – and openly taking a stand against the latter.
Dans l’Histoire de la folie à l’âge classique
, Michel Foucault analyse les causes de la disjonction radicale que la société occidentale a imposée entre le monde de la Raison et celui de la Folie. L’âge classique aurait séparé Raison et Déraison en excluant les fous de l’espace social où ils vaquaient librement, porteurs d’une étrange sagesse. La raison assimila à dessein la folie des insensés et ce qu’elle jugea comme profondément déraisonnable chez les libertins, les débauchés, les vagabonds, les misérables sans travail et les profanateurs, bref, « les asociaux » (p. 112). Le « Grand Renfermement » classique constituerait donc une rupture historique par laquelle « toute une population bariolée se trouve d’un coup, dans la seconde moitié du 17e siècle, rejetée au-delà d’une ligne de partage, et recluse dans des asiles, qui devaient devenir, après un siècle ou deux, les champs clos de la folie » (p. 139). C’est sur le sol d’une séparation irréversible entre la Raison et son envers que se produit, au 19e siècle, la médicalisation positiviste de la folie. La crise classique du monde éthique a définitivement marqué la déraison et la folie du sceau de l’immoralité. Malgré cet enfermement, la folie et ses pouvoirs ont refait surface avec Nietzsche ou Artaud, tandis que Pinel réservait des asiles psychiatriques aux fous.
À partir d’une tripartition historique entre un âge préclassique, une aire classique rationaliste et l’avènement moderne de la raison médicale, Michel Foucault fouille le terreau idéologique et social de la naissance de la clinique. Sous la Renaissance, « la folie dessine une silhouette bien familière dans le paysage social » (p. 65), « la Folie est au travail, au cœur même de la raison et de la vérité. » (p. 29). Mais cette folie libre de se montrer et de s’exprimer, lourde de sens obscurs, « l’âge classique va la réduire au silence par un étrange coup de force. » (p. 67). La Folie, « désacralisée », est à la fois exclue et stigmatisée. Ce « geste créateur d’aliénation » (p. 112), autorisé par le cartésianisme, permet de regrouper et « bannir d’un seul geste » (p. 115) tout ce que la raison considère comme contraire, et forme alors « le monde uniforme de la Déraison » (ibid.). Notre modernité hérite en droite ligne de cette exclusion qui a posé irrévocablement la folie comme négative et étrangère au monde normé et rationnel. La psychiatrie devait naître de cette séparation brutalement inédite.
Dans ce monde nouveau où la folie se tait pour la première fois et, pour ainsi dire, n’a plus droit à l’existence, Le Neveu de Rameau acquiert évidemment un statut paradoxal et unique. Paradoxal, puisqu’en plein Enfermement classique, Diderot fait dialoguer raison et déraison. Unique, parce que ce dialogue regarde vers le passé aboli et l’avenir en gestation souterraine. Foucault confère donc à ce texte une place priviligiée dans l’agencement de son livre, tout comme aux Ménines dans Les Mots et les choses. En tête de la troisième partie de sa thèse, il propose d’aborder Le Neveu de Rameau comme l’ineffaçable signe, absolument singulier, d’une transition entre classicisme et modernité. Il y voit « le paradigme raccourci de l’histoire » (p. 432), dans la mesure où le personnage du Neveu relierait folie et déraison sous une seule figure et annoncerait les fulgurances du « génie fou » des « Hörderlin, Nerval, Nietzsche, Van Gogh, Raymond Roussel, Artaud » (p. 441). Le Neveu laisse entendre ce que l’âge classique veut forcer au silence, il manifeste la puissance subsersive et inventive de l’art. Le statut de quasi-extraterritorialité que Foucault confère au texte diderotien souligne la folie et la déraison du Neveu, porteur d’un anarchisme de pensée auquel Diderot donnerait ici la primauté. À n’en pas douter, cette interprétation a marqué la critique contemporaine. Il est devenu impossible d’aborder le chef-d’œuvre sans affronter la thèse foucaldienne, qui rapporte le Neveu (Lui) au destin historique de la folie et lui donne l’avantage sur la figure paisiblement étriquée du Philosophe (Moi).
Il est assez évident que Foucault se confronte en silence à la célèbre interprétation hégélienne du
Neveu
[1]. On notera cependant que les deux philosophes se proposent d’un commun accord d’aborder le texte d’un point de vue historico-politique, c’est le paradigme de référence qui change. Pour Foucault, l’histoire de la folie confère au Neveu un statut éminemment paradoxal et imprévisible, alors que chez Hegel il s’identifie à son époque en cristallisant parfaitement la conscience prérévolutionnaire. Hegel lit
Le Neveu de Rameau à la lumière de la Révolution, Foucault l’insère dans la longue durée d’une archéologie de la folie à cheval sur plusieurs siècles. Les deux interprétations, d’essence historique, se rapportent à des temporalités et des logiques non seulement hétérogènes, mais surtout étrangères au texte qu’elles surplombent superbement. Hegel met en jeu le destin dialectique de l’Esprit à la veille d’une mutation capitale, Foucault jette dans la balance l’histoire dramatique de la folie en ses trois époques. Au panthéon philosophique des littéraires, Foucault l’a sans conteste emporté sur Hegel, alors même qu’il occupe la position épistémologiquement la moins confortable. Car il lui faut couronner la folie du Neveu d’une victoire aussi formidable qu’inattendue sur la raison classique, au sein même de l’épistémé classique.
Ce surprenant tour de force prêté au texte est-il avéré ? Nous devons l’avouer, il nous arrive d’en douter. Nous ne chercherons pas pour autant un autre paradigme historique – la vie de Diderot, son œuvre, sa psyché, le dialogue des origines à nos jours, le vrai Neveu, etc. Nous n’attendons rien non plus de décisif de l’érudition ou de la linguistique. Nous tentons tout simplement de lire et relire la géniale Satyre, en supposant qu’elle se suffit d’abord à elle-même, et qu’avant de la rapporter à une autre histoire que celle qu’elle raconte, il convient peut-être, en première approche, de la comprendre. C’est-à-dire de la décrire avant de l’interpréter, surtout quand l’interprétation consiste à l’arracher du sol pour la placer en orbite au ciel des idées brillamment préconçues.
I. Les chemins de l’échec
Le Neveu de Diderot est-il bien le Fou de Foucault ? Dans le texte, il est d’abord et surtout un parasite, qui vient d’être chassé de chez Bertin, riche financier hostile à Diderot, où il s’engraissait à faire le bouffon, le « fou », à mordre les « philosophes » et les gens de talent. Il va donc, une fois encore, perdre très vite son « ventre de Silène » (p. 626), redevenir un gueux famélique errant et pérorant dans Paris. Car le sel du dernier épisode, c’est qu’il a « tout perdu pour avoir eu le sens commun une fois, une seule fois dans [sa] vie. Ah ! si cela m’arrive jamais ! » (p. 633). Il va devoir à nouveau chercher chaque jour pain et gîte pour s’être abandonné à un sursaut incontrôlé de dignité qu’il se reproche avec une véhémence réjouissante.
Car le Neveu se pique devant le philosophe d’exceller dans les deux branches de son art, la théorie et la pratique de la flatterie ! Moi lui objecte-t-il que « pour un fou qui leur manque, ils en retrouveront cent », Lui se récrie avec une superbe aussi comique que typique de son ton : « Cent fous comme moi ! Monsieur le philosophe, ils ne sont pas si communs. […] On est plus difficile en sottise qu’en talent ou en vertu. Je suis rare dans mon espèce, oui, très rare. À présent qu’ils ne m’ont plus, que font-ils ? Ils s’ennuient comme des chiens. » (p. 665). Tout, chez le Neveu, au physique comme au moral, relève du désaccord, du contraste, du hiatus. Tantôt il clame cyniquement la grandeur et la valeur du parasitisme, il s’enorgueillit de savoir amuser des Bertin qu’il méprise et envie ; tantôt il enrage de devoir « s’humilier devant une guenon » (p. 634), la maîtresse de son maître, la grosse petite Hus : « faut-il qu’on puisse me dire “Rampe”, et que je sois obligé de ramper ? C’est l’allure du ver, c’est mon allure » (p. 653). Il n’est pas fou, il fait le fou, avec rage et désespoir. Et il exalte avec une provocation grinçante, devant le philosophe, la difficulté de son métier, élevé à la hauteur d’un des beaux-arts. Pour vivre sans travailler, par paresse et non par déraison, il baise des culs immondes, il dénigre et déchire tout idéal de vertu, d’honnêteté, de labeur, bref, tout idéal.
Et pourtant, perdu dans la multitude des flatteurs affamés, il cherche aussitôt, avec un pathétique dérisoire, à égaler les virtuoses de la flatterie, seuls dignes de mériter l’admiration qu’il serait dangereux selon lui d’accorder aux grands hommes, aux génies. Tantôt il invoque la loi réaliste du nombre et de l’imitation docile (« je ne m’avilis point en faisant comme tout le monde. Ce n’est pas moi qui ai inventé [les ruses viles du parasitisme], et je serais bizarre et maladroit de ne pas m’y conformer », p. 645) ; tantôt celle de l’excellence artistique (« Je ne sais si vous saisissez bien l’énergie de cette dernière attitude-là. Je ne l’ai point inventée, mais personne ne m’a surpassé dans l’exécution. Voyez. Voyez. », p. 655). Mais comment concilier la haute valeur qu’il prétend s’accorder dans son art, et la répétition des échecs, l’accumulation des ratages ? À l’exaltation du moi succède alors l’abattement, et comme une humilité devant la vérité, cette vérité qu’il reproche d’emblée aux génies de trop l’aimer : « l’attitude admirative du dos dont je vous ai parlé ; je la regarde comme mienne […] Je crois bien qu’on l’a employée auparavant ; mais qui est-ce qui a senti combien elle était commode pour rire en dessous de l’impertinent qu’on admirait ? » (p. 656). Ces palinodies, ces paradoxes, ces saccades, ces sauts brusques du pour au contre, de la graisse à la maigreur, de l’opulence à la gueuserie, des miettes du luxe à la paille des écuries, c’est cela qui définit le personnage du Neveu, et nullement une pathologie mentale, un délire destructeur de la raison.
Il pervertit la raison par le cynisme et le paradoxe provocateur, mais il ne l’égare pas dans la déraison. Plus exactement encore, le flatteur des riches et des puissants se pose en adversaire résolu de la raison philosophique, en défenseur du monde tel qu’il est contre les fantasmes singuliers du philosophe : « Monsieur le philosophe […] vous ne vous doutez pas qu’en ce moment je représente la partie la plus importante de la ville et de la cour. » (p. 647). Pour lui, c’est bel et bien la philosophie qui erre au pays des chimères, des lubies : « Voilà où vous en êtes, vous autres. Vous croyez que le même bonheur est fait pour tous. Quelle étrange vision ! […] Vous décorez cette bizarrerie du nom de vertu, vous l’appelez philosophie » (p. 650). Mais c’est un adversaire qui ne cesse de buter sur des contradictions criantes, puisque, par exemple, c’est lui qui replonge régulièrement dans la misère, alors que le philosophe, selon lui, est « un gros monsieur », avec « du foin dans [ses] bottes » (p. 640). Provocations et insolences (« je n’ai pensé de ma vie », p. 659) sombrent sur l’écueil du réel, sans pouvoir éroder l’assise de la philosophie. Ce que celle-ci retient, ce n’est pas sa contestation, mais la dénonciation des milieux anti-philosophiques. Le dénigrement du travail et du talent, du mérite et des vertus, rend inconsistante et vaine l’aspiration même dévoyée à l’excellence au sein du parasitisme.
C’est pourquoi le philosophe tourne le dialogue vers l’autre talent du Neveu, la musique. Mais en quittant la morale, on retombe sur une contradiction centrale entre théorie et pratique, mots et choses. Le Neveu exclut la médiocrité dans les arts, mais s’avoue lui-même un « misérable racleur de cordes » (p. 683). Et surtout, il contredit violemment ses thèses initiales sur la nocivité des génies, l’inutilité du travail et de la réflexion théorique. Le Neveu débouche sur le pathétique dérisoire de la pantomime, c’est-à-dire d’une expression muette de la musique, où ne manquent même pas les… fausses notes ! Il en vient de lui-même à revendiquer en musique ce qu’il dénonçait en morale ! Le dialogue accule la raison cynique dans des contradictions insurmontables, qui ruinent l’interprétation dominante, foucaldienne ou pas.
II. Les défis de la raison cynique
Parasite inconséquent, compositeur stérile et instrumentiste médiocre, le Neveu est-il au moins un redoutable adversaire intellectuel, à même d’ébranler le « philosophe » ? À lire la plupart des commentaires, on pourrait le croire. Mais fort peu s’attachent à compter les points, comme s’il ne s’agissait pas d’un combat philosophique, d’un défi lancé par Lui à Moi, où il convient de peser le pour et le contre. Il faut donc se poser une question toute bête, mais décisive : victoire du Neveu, de Moi, match nul ? Refuser de répondre, c’est nier l’enjeu philosophique du dialogue.
Il démarre comme on sait sur une question morale et même politique, l’utilité ou la nocivité des génies (p. 625-632). Le Neveu, c’est son premier paradoxe, y voit des fauteurs de troubles, dans la mesure où « ils changent la face du globe » mais à moitié seulement, au risque fatal d’aggraver le désordre. Bref, le mal est toujours venu de la recherche de la vérité ; des génies il ne faut imiter que l’attachement égoïste à leur art ; il est absurde de sacrifier l’ici-maintenant charnel de l’existence individuelle au profit de la postérité et de l’éducation du genre humain. Il est clair que le Neveu vise d’entrée le cœur des Lumières, la notion même de « philosophie ». La contradiction des deux postures est aussi totale que fondamentale, Lui est bien un ennemi direct des combats de la Raison. Mais Diderot ne se contente pas de cette opposition frontale, il pousse le Neveu à avouer qu’il voudrait être… autre, musicien riche et envié, à même d’épancher enfin ouvertement son mépris ! Dans ce débat crucial où Moi parle plus qu’à l’ordinaire, le parasite cynique est sans conteste défait, mais en démasquant le coquin qui dort au fond des cœurs. Sa canaillerie ne nous est pas étrangère, nous comprenons sans peine l’envie de dénigrer la supériorité insupportable du talent ; mais sur le plan argumentatif, il ne parvient pas à défendre le cynisme avec la « conséquence » qu’il s’octroie, et que Foucault entérine. Lui-même devance les réactions du philosophe : mépris et amusement (p. 632). Or ce conflit initial touche au fond des choses, et préfigure toute la suite.
Car Diderot est féroce. On découvre que le théoricien de la volupté à tout prix, du délestage intestinal ponctuel et vespéral, s’est martyrisé doigts et poignets pour que « cela résonne à peu près comme les autres » (p. 639), donc pour être un de ces « médiocres » qu’il avait d’emblée expulsés du champ artistique ! Le paradoxe sur les leçons de musique – il ne faut rien enseigner avec probité, soit par incompétence, soit par respect de l’usage –, stylistiquement éblouissant, n’en reste pas moins spécieux, puisque le Neveu reconnaît donner maintenant ses leçons « passablement », donc… médiocrement. Première contradiction, à laquelle succède une seconde, plus cinglante : même dans cet exercice subalterne, le Neveu n’a pas obtenu la « renommée, ni la ceinture dorée » (p. 646). N’y aurait-il pas un vice irrémédiable dans la position cynique, qui nie les valeurs – patrie, amis, devoirs, honnêteté, éducation – au nom d’une utilité pratique constamment et presque comiquement démentie par les faits ? Bien entendu, il convoque en appui et sa propre nature, qu’il serait déraisonnable de contraindre, et celle de la société réelle, qui renverrait les philosophes, ces « êtres bien singuliers », à leur statut d’exception et à leurs lubies. Se martyriser pour de telles visions du bonheur par la vertu, « cela me ferait crever de faim, d’ennui, et de remords peut-être » (p. 652). Mais le fait est qu’il crève de faim. Et de frustration.
III. La dignité du parasite
Il se lance alors aussitôt dans une apologie de la liberté aussi incohérente qu’irrépressible : l’idéal serait d’être abject sans contrainte, asservi sans chaîne au cou ! N’est-ce pas vouloir le beurre et l’argent du beurre ? Il aimerait être un de ces génies qu’il décrie, on l’a vu, et il prétend maintenant conserver aussi sa « dignité » ; ramper pour vivre sans travailler, et se redresser fièrement quand on lui marche trop sur la queue, comme il vient de faire chez Bertin ! Cette incohérence prouve qu’il est bel et bien soumis sans se l’avouer à une « contrainte » insupportable, que quelque chose qui touche aux valeurs se révolte en lui au sein même de cette « nature » complaisamment invoquée comme intangible principe de conservation. Ni intellectuellement, ni existentiellement, le Neveu ne parvient à tenir une ligne cohérente. S’il méprise ses maîtres, s’il se reconnaît trop « difficile » (p. 652-654), comment tenir sans défaillances un discours de négation cynique des valeurs ? C’est pourquoi le texte ne cesse de l’acculer dans des impasses aveugles : « Lui. Aussi je n’offense personne. – Moi. Cela vous est pourtant arrivé… – Lui. Que voulez-vous ? C’est un malheur, un mauvais moment, comme il y en a dans la vie. Point de félicité continue ; j’étais trop bien, cela ne pouvait durer. » (p. 659). Cette insipide sagesse du lieu commun fait un grinçant contraste avec l’art de la flatterie qu’il vient d’exalter. Qu’est-ce qu’un virtuose résigné, qu’un héros contrit ? Le Neveu est bien l’homme des fausses notes, des dissonances.
Le texte souligne fortement l’incapacité d’analyser les racines de cette succession comique d’échecs, d’en mesurer les implications. Porte-parole cyniquement impudent d’une opinion publique qu’il oppose à la philosophie, jamais il ne s’étonne de ces bouffées de liberté, de dignité, de franchise, qui le traversent rageusement. Il avoue ne pas pratiquer l’injonction du « Connais-toi toi-même » : « Que le diable m’emporte si je sais au fond qui je suis. » (p. 659). Ne serait-ce pas sur cette méconnaissance volontaire que reposent sa permanente incohérence, ce flux précipité et disparate de passions toujours insatisfaites, estropiées par la vie comme ses doigts soumis à la torture de l’apprentissage musical ?
Cela n’exclut nullement des éclairs de lucidité (« Nous injurions tout le monde et n’affligeons personne », p. 660), et encore moins des croquis satiriques dignes d’un moraliste frotté aux bons modèles (« Moi. J’étais quelquefois surpris des observations de ce fou… », p. 660). Nul hasard s’il se réclame aussitôt de Molière, Théophraste, La Bruyère pour, revenant au thème de l’éducation, avancer un nouveau paradoxe, en conflit avec sa thèse première sur l’inutilité nocive des génies : à la manière de Madame de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses (lettre 81), il déclare apprendre chez eux l’art de l’artifice au service du vice. Il y a certes cohérence dans le registre du paradoxe, mais bel et bien contradiction sur le fond, puisque le Neveu concède le caractère instructif de l’art, fût-ce sous un signe inversé. Que l’art enseigne la vertu ou le vice, il n’en demeure pas moins que Rameau ne peut faire coexister cette thèse avec ce qu’il affirmait sur la dangerosité réformatrice des génies, les méfaits de la vérité, la vanité de l’éducation et la légitimité du conservatisme social et politique.
IV. Le retour des valeurs
Mais comme le « grain de folie » des grands hommes, la verve cynique de Rameau sert à quelque chose. Elle ne consiste pas, on le voit, à mettre en péril la philosophie, comme on le prétend trop souvent sans en fournir la preuve. Le « fou » du philosophe (seul celui-ci l’écoute et en tire profit !) sert évidemment, avec une rare violence, à démasquer les ennemis de la « philosophie », dénoncés par leur propre bouffon. Un corrompu marque au fer rouge de la satire aristophanesque les repus du camp adverse. En une immense tirade (p. 662-664), un singe ridiculise la ménagerie anti-encyclopédiste. Sous couvert du « fou » en débine, Diderot peut s’abandonner à ses pulsions rageuses, à la folie impubliable de sa verve endiablée. Impubliable dans l’immédiat, cet immédiat dont le Neveu se réclame pour étalonner hommes et choses, mais « Rira bien qui rira le dernier ». Les derniers mots du dialogue ne donnent nullement l’avantage au Neveu, sauf à vouloir oublier le début de la discussion. Les génies parient sur la longue durée, ils calculent au-delà de l’instant, de leur corps, de leur vie et de leur pays. La survie du texte clandestin est inscrite dans le manuscrit confié à la postérité. Le Neveu est bien le « fou » du philosophe, qui mise sur le temps, la vérité, le genre humain. Et sur l’amitié, la piété filiale, passions inconnues du bouffon solitaire.
Le Neveu a beau, quand il se contrôle, nier triomphalement la distinction du bien et du mal, du vice et de la vertu, rien n’y fait, la vérité déniée refait surface : « Quand on nous prend, ne nous connaît-on pas pour ce que nous sommes, pour des âmes intéressées, viles et perfides ? » (p. 666). Ses employeurs ne savent-ils pas « que tôt ou tard nous rendrons le mal pour le bien qu’on nous aura fait », que « tout cela est écrit dans le pacte tacite » de ces sociétés insociables, de ces associations haineuses ? (p. 667). Et voilà que le cynique en vient à légitimer la métaphysique de la nécessité, à justifier l’ordre nécessaire des choses qu’il méprisait auparavant comme une de ces vaines notions philosophiques (p. 631) : « c’est nous que la Providence avait destinés de toute éternité à faire justice des Bertin du jour […]. Mais tandis que nous exécutons ses justes décrets sur la sottise, vous qui nous peignez tels que nous sommes, vous exécutez ses justes décrets sur nous. […] Tout a son vrai loyer dans ce monde. » (p. 668). Très logiquement, Moi acquiesce à cette apologie imprévue de la justice providentielle et de l’ordre nécessaire par le négateur forcené des valeurs : « Vous avez raison ». Et pour cause, puisque cela revient à cautionner l’écriture de la Satyre et sa vérité à double canon : on tire sur le Neveu qui tire sur ses patrons ! Le Neveu a raison, mais contre toutes ses raisons.
Après la remontée de la liberté, de la dignité, de l’utilité des génies, c’est à son tour la morale qui émerge au sein du cynisme. Et quelle morale ! Une immense tirade enflammée (p. 666-669) mobilise la Providence, la Nature, la compensation du bien et du mal, le présent et le futur, la loi positive et la loi naturelle… Qui s’attendrait à telle profession de foi du vicaire hagard : « Le plus court est de se résigner à l’équité de ces jugements » successifs, des corrompus par leur bouffon, du bouffon par le philosophe ? (p. 668). Diable ! Le Neveu enfermait les philosophes dans la cage minuscule des espèces « singulières », dont la marche du monde vouait les étranges visions idéalistes au ridicule. Voilà maintenant que selon lui les « honnêtes gens » et « les gens nés vicieux » composent un ordre des choses éternel, nécessaire et équitable. De même que sa pantomime musicale ne parvient pas à refouler la hantise des fausses notes et des imperfections (il les mime !), le discours fanfaron du cynisme laisse affleurer sans le vouloir ni le savoir l’ordre irrépressible des valeurs.
Cette incohérence a sa logique. Il appartient sans doute à la posture cynique de miser sur la franchise agressive, le dévoilement sans pudeur de soi et des autres. Voilà, Monsieur le philosophe, comme nous sommes, bien pires que vous l’imaginez… À force de vouloir épater et provoquer le philosophe cossu (il aurait du foin dans ses bottes, quand le Neveu n’en a qu’aux cheveux), on en vient à accoucher d’une apologie de la Providence, après avoir dédaigneusement repoussé toute évocation d’un ordre assez nécessaire pour retenir de louer ou blâmer, vu que, selon Moi, « le tout […] n’est peut-être ni bien ni mal, s’il est nécessaire, comme beaucoup d’honnêtes gens l’imaginent ». À quoi Lui répondait insolemment : « Je n’entends pas grand-chose à tout ce que vous me débitez là. C’est apparemment de la philosophie ; je vous préviens que je ne m’en mêle pas. » (p. 630-631). La preuve semble faite qu’en chassant la philosophie par la porte, elle revient sans prévenir par la fenêtre, pour se mêler de ce qui la regarde.
Que devient alors le cynisme ? Une posture morale proprement incohérente, qui tient du double bind : « Je me félicite plus souvent de mes vices que je ne m’en blâme. Vous êtes plus constant dans votre mépris. » (p. 669). Position intellectuellement intenable, et existentiellement ridicule, puisque le pauvre diable ne tire pas plus de profit du vice que de la musique ! Poignets et doigts brisés par les torsions rageuses, horloge morale au ressort cassé, et qui pourtant continue comme malgré elle de sonner l’heure… D’où l’ironie ravageuse de cette maxime que lui prête aussitôt l’auteur : « On prise en tout l’unité de caractère ». Et pour mieux enfoncer le clou à l’usage du lecteur distrait : « Moi. Mais cette estimable unité de caractère, vous ne l’avez pas encore. Je vous trouve de temps en temps vacillant dans vos principes. » (ibid.). De « temps en temps » seulement ? En fait, si l’unité de caractère est un principe de l’esthétique classique, on pourrait avancer que le Neveu est construit, en tant que personnage, sur le principe de vacillement. « Est-ce que le ton de l’homme vicieux peut être un ? » se demande Lui (p. 670). On ne peut mieux dire que la position cynique appelle, selon Diderot, incohérence et désordre intérieur. Il est possible d’agir en parfait vicieux, comme dans l’histoire ignominieuse du Juif d’Avignon (p. 670-672) ; mais peut-on penser dans le vice, comme le tente désespérément le Neveu en face du philosophe ? Il ne semble pas.
Ce qui en revanche ne vacille pas, ce sont ses désirs primordiaux, l’or, le vin, la bonne chère et les chairs fraîches, l’oisiveté du parasitisme, bref toutes les sensualités que procure la richesse. Ce dont il rêve en vain, c’est d’un parasite devenant maître, alors qu’il est incapable même de rester parasite. Quand le raté rêve de maîtrise (sociale, musicale, intellectuelle), on oscille nécessairement entre ridicule et pathétique, grandeur et grotesque, vilénie et valeur : « Bouret est le premier homme du monde dans mon esprit » ! (p. 669). Aveu cynique, et aveu aussi désespéré qu’abject et dérisoire. Peut-on citer un seul exemple où Diogène fut ridicule, au point de revendiquer, comme Lui, le mérite de la modestie : « j’y ai fait de mon mieux » ? (p. 669). Or le philosophe doute très fort, et nous avec lui, que le Neveu ait réellement perfectionné sa nature par l’étude, qu’il ait su devenir à la force du poignet un maître dans l’art du vice. On le voit spectateur et admirateur des prouesses serviles ou viles, jamais acteur, jamais artiste. Il serait bien en peine, sa vie le démontre, d’imiter autrement qu’en mots le renégat d’Avignon qu’il évoque pour arracher l’éloge de sa propre inventivité dans le vice. Pressé par le philosophe de prouver son originalité, voilà ce qu’il trouve : « l’attitude admirative du dos dont je vous ai parlé ; je la regarde comme mienne, quoiqu’elle puisse peut-être m’être contestée par des envieux. » ! (p. 656). Affreuse dérision, qui étouffe le rire dans la gorge.
Partagé à nouveau entre le rire et l’indignation, Moi change de sujet pour chasser de son âme « l’horreur dont elle était remplie » par l’admiration froidement esthétique d’une action parfaitement atroce. On quitte alors l’éloge par elle-même de la raison cynique, réduite pour finir à revendiquer au bout de ses oscillations et contradictions le seul label esthétique : « vous arracher l’aveu que j’étais au moins original dans mon avilissement » (p. 672). Malheureusement, l’original n’est pas le Neveu, mais le renégat dont il rapporte l’histoire ! Bien plus : en ouvrant la porte à l’admiration de l’originalité, c’est-à-dire au sentiment du beau, le Neveu ouvre sans le savoir un abîme sous ses pieds. Diderot, bien entendu, n’exclut nullement qu’une œuvre d’art puisse faire place au pur cynisme, à l’impitoyable méchanceté, il l’a dit dans ses réflexions sur le théâtre (De la poésie dramatique, 1758). Il le répète ici, « Tout art a son modèle dans la nature » (p. 673). Mais admirer le mal pour le mal, c’est oublier la connexion intime du beau, du bien et du vrai, socle de la réforme théâtrale et de la philosophie diderotiennes. La corruption morale du Neveu va de pair avec son inconsistance philosophique. Le statut du cynisme en art, où il peut susciter l’admiration pour l’artiste, n’est pas celui du vice dans la vie. Pourquoi ? Pour une raison simple, qui vaut au théâtre comme dans la Satyre seconde. En art, le vice est représenté et appréhendé comme tel, il peut se concilier avec la beauté, il ne débouche pas comme chez Moi sur ce qui étouffe toute admiration, la pure « horreur » morale (p. 672). L’esthétisation du mal est certes un nœud de l’art, notamment tragique, mais qui peut croire que l’histrionisme du Neveu donne les moyens de le penser, ou que sa thèse contradictoire puisse sérieusement ébranler le philosophe ?
Parler musique, c’est faire vibrer le seul talent réel du Neveu, chercher un écho encore humain dans l’homme dénaturé. Or, sorti des fanfaronnades vicieuses, que fait aussitôt le Neveu ? Il pose la corrélation du beau et du vrai : « plus le chant sera vrai ; et plus il sera beau. » ! (p. 673). Comment ne pas y adjoindre le bien ? Et bien entendu, il ne tarde pas à apparaître dans la bouche ci-devant cynique : « Le vrai, le bon, le beau ont leurs droits. On les conteste, mais on finit par admirer. » (p. 676). Tous les mots, dans cette phrase du Neveu sur la musique, y compris la passion d’admiration, nient le cynisme. On voit mal en effet comment Diderot pourrait déléguer au Neveu le soin d’exposer ses idées musicales en refusant leur fondement philosophique. Mais cela ne peut se faire que parce que le dialogue a déjà ruiné le discours cynique du Neveu en le livrant à ses propres contradictions et palinodies. Sinon, nous serions devant une véritable incohérence esthétique et philosophique, imputable à l’auteur et non au personnage. Celui-ci se voit contraint d’approuver en musique la réforme qu’il a refusée en morale ! Et de devoir concilier le retour à la nature, qu’il prône aux musiciens, avec l’exaltation du vice dans les sociétés corrompues. Il faut en convenir, la tâche est logiquement assez rude.
On souligne toujours l’accord entre Moi et Lui sur la musique, et beaucoup moins l’énorme dissonance entre l’esthétique et la philosophie morale du Neveu. Qui s’imaginerait que, emporté sur les ailes de la musique, Rameau en vienne à chanter la sainte « trinité » du vrai, du bien et du beau, appelée selon lui à triompher « sans bruit, sans effusion de sang, sans martyr » (p. 676) ? Il est évident que Diderot s’amuse avec son personnage, pour en faire le singe grimaçant de la philosophie, qui a le triomphe modeste : « Moi. Il y a de la raison, à peu près, dans ce que vous venez de dire. » (p. 676). « Quand je prononce le mot chant, je n’ai pas des notions plus nettes que vous et la plupart de vos semblables quand ils disent réputation, blâme, honneur, vice, vertu, pudeur, décence, honte, ridicule. » (p. 673). On ne saurait être plus explicite. Pour le philosophe, le Neveu, quand il parle morale, ne sait pas ce qu’il dit. Son cynisme est un simulacre de philosophie, un fracas de mots vides, de prétentions exorbitantes qu’il est incapable de tenir dès qu’on évoque la musique. Dès qu’il cesse de jouer au fanfaron de vices. Car alors, ce n’est pas la philosophie désespérée du Neveu qui parle par sa bouche, mais l’amour de la musique : « un garçon charbonnier parlera toujours mieux de son métier que toute une académie » (p. 676). En fait, le métier (la connaissance) parle d’évidence contre sa philosophie, et la démolit de fond en comble. Il ne touche au vrai que là où il sait quelque chose. Mais tous les rapports, et notamment celui de l’art et de la morale, lui échappent. Malgré ses protestations énergiques (« Oui, monsieur le philosophe, je m’entends, et je m’entends ainsi que vous vous entendez », p. 629), preuve est faite qu’il ne s’entend pas. Sa vérité lui échappe. La morale du Neveu provoquait chez Moi le rire, l’indignation, le mépris, l’horreur ; ses muettes imitations musicales l’admiration, la pitié, et à nouveau le rire. On voit pourquoi.
L’art et l’originalité de Diderot, c’est de ne pas jouer avec lui comme Socrate avec les victimes pantelantes de sa dialectique. Jamais il ne l’accule triomphalement dans une impasse, pour lui faire rendre les armes devant l’implacable et humiliante vérité des victoires platoniciennes. Il laisse au contraire l’adversaire parler d’abondance et s’enferrer lui-même devant nous. On ne peut dès lors guère s’étonner qu’en remettant les conclusions au lecteur, comme son manuscrit à la postérité, Diderot ait fait un pari risqué. Il ne nous abandonne pourtant pas entièrement à nos faibles ressources : « Moi. Comment se fait-il qu’avec […] une si grande sensibilité pour les beautés de l’art musical, vous soyez […] aussi insensible aux charmes de la vertu ? » (p. 681). Objection imparable, objection cruciale. La réponse du Neveu nous renvoie à l’alternative de la nature et de l’éducation : ou bien il lui manque une fibre, ou bien il a « toujours vécu avec de bons musiciens et de méchantes gens » (ibid.). Il refuse d’intervenir dans l’éducation de son fils pour redresser éventuellement sa nature, par crainte, en faussant l’efficace de l’unité naturelle, de provoquer le pire, la médiocrité. Il s’agit donc d’un fatalisme organiciste, qui choisit la politique du pire : à quoi bon une éducation musicale si l’on ne sait à l’avance si l’élève sera médiocre, comme son père, ou talentueux ! En revanche, il l’éduque à adorer l’or, et ne manquera pas de lui enseigner aussi, le moment venu, « la juste mesure, l’art d’esquiver à la honte, au déshonneur et aux lois » (p. 684). En somme, il faut et il ne faut pas éduquer, on subit sans recours l’influence de « l’astre » ou du Ë‚-ilieu » ou des « circonstances » (p. 686, 687, 690). En réalité, la vraie thèse est qu’on ne gagne rien à enseigner la vertu, parce qu’elle risque de contredire soit la nature individuelle, soit les mœurs. Tout cela serait très conséquent avec sa philosophie cynique, n’étaient le discours sur la musique, et… son incompétence manifeste à enseigner l’art de réussir !
On bute à nouveau, dès qu’on revient à la morale, sur l’impossibilité de se comprendre (« gardons-nous de nous expliquer », faute de donner le même sens aux mots, déclare Moi p. 685), sur l’incapacité de faire effort sur soi pour « se chercher soi-même » (« je n’en ai pas le courage », répond Lui p. 687), le refus de tout travail, de toute réforme, et la thèse aventureuse, métaphysiquement fausse aux yeux du moins de Diderot et de Moi, que « le monde est mal fait, puisque j’ai faim », p. 691). La boucle est bouclée, et le Neveu nous quitte sur une dernière inconséquence fanfaronne, lui qui repousse tout pari sur l’avenir, sauf en musique : « Rira bien qui rira le dernier. » Car on l’aura remarqué, à la différence du philosophe, Rameau ne rit jamais…
Si cette analyse a quelque consistance, elle autorise un certain nombre de conclusions point trop répandues.
1/ Les quatre moments du dialogue (Des génies, p. 625-632 / Le coup de folie chez Bertin, p. 632-637/ L’éloge du cynisme, p. 638-672 / De la musique, p. 672-695) se font écho, s’interpénètrent, et relèvent de la logique du paradoxe. Le grand comédien du paradoxe, c’est Rameau. Paradoxe de la nocivité des génies ; paradoxe du sursaut éthique chez un théoricien de la servitude volontaire ; paradoxe du cynisme, présenté comme la seule philosophie vraie ; paradoxe de la musique, qui torture le Neveu et contredit son cynisme. Mais paradoxes aussi de Moi, qui défend la vertu tout en estimant que la nécessité du « tout » efface le bien et le mal, et qui exclut le philosophe de l’universelle pantomime tout en discutant avec un de ces « gueux » qu’il méprise.
2/ Le dialogue aborde en somme deux grands sujets, la morale et la musique. En morale, Lui est un adversaire, qui sert à démasquer l’état du monde. En musique, Moi, Lui et Diderot tombent d’accord, mais c’est Rameau qui, mettant du coup en contradiction flagrante sa morale et son amour de la musique, son goût de l’art et son dégoût de la vertu et du travail, fait exploser le cynisme sous nos yeux.
3/ Il n’y a donc nul lieu, contrairement à l’opinion de Foucault et de la critique quasi unanime, d’imaginer Moi comme une image molle, plate et fade du philosophe, incapable de convenir à Diderot. On ne voit pas où ni comment les thèses violemment contradictoires et instables du Neveu pourraient plonger son interlocuteur dans un grand embarras. C’est bien Moi qui rit et sourit, jamais Lui. Et c’est bien Moi qui guide en fait le dialogue, sans perdre la main ni vaciller ni s’épuiser. Il n’a pas besoin de triompher, le Neveu se défait lui-même devant nous. Il suffit de le laisser parler. Contrairement à ce qu’affirme Foucault (lapsus éloquent), c’est Moi et non pas Lui qui inclut le roi dans la pantomime. Comment l’adorateur de l’or et du pouvoir pourrait-il le faire ? Que cela plaise ou non (et manifestement, le romantisme de la marginalité y répugne), Diderot n’a pas fait de Moi la baderne et la baudruche qu’on se plaît à peindre. Le philosophe se sert et se joue de celui qui s’asservit jusqu’à s’en vanter, en croyant impressionner la philosophie.
4/ Il paraît impossible d’accepter l’idée d’un conflit central entre raison et déraison, bon sens et folie. Le Neveu ne relève pas des médecins de l’âme et de leurs asiles, au sens classique ou moderne de la folie pathologique. Hegel avait raison sur le fond, le dialogue trouve son sens dans une histoire non pas de la folie, mais de la raison. Et même de la raison militante. Plutôt qu’à Foucault, mieux vaut sans doute s’adresser à P. Sloterdijk 1 : son concept de « raison cynique » cerne bien mieux la posture morale, sinon musicale, du Neveu. Il nous semble que Diderot donne la parole au cynisme, et non pas à ce mixte étrange de géniale folie trépassée et à venir que Foucault se construit de toutes pièces.
5/ Nous accorderait-on ce dernier point (qui nous semble un point de fait et non de croyance), qu’on ne pourrait rien en déduire contre l’Histoire de la folie 2. Mais il resterait à comprendre pourquoi Foucault, avant Les Ménines, tenait tant à faire jouer un tel rôle au texte de Diderot, et pourquoi la résistance très manifeste du Neveu de Rameau ne lui pose aucun problème. Désir de jouter avec Hegel ? Désir d’un effet littéraire ? Nous abandonnons cette petite énigme à plus compétents. On nous objectera évidemment la sacro-sainte polysémie de l’art. Mais comme elle reste à démontrer, ceci est une autre histoire. Ou la même, car le vrai paradoxe de ce type d’interprétation, c’est qu’elle dépossède l’auteur de tout droit sur son œuvre (le sens lui échappe totalement), mais au profit de… l’interprète. â—†
[1]
Michel Foucault est cité d’après
Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1972. Pour Hegel, voir
Phénoménologie de l’esprit, trad. en fr. par J.-P. Lefèbvre, Paris, Aubier, 1991, p. 349 à 356. Nous citons Diderot dans
Œuvres, t. II, Éditions L. Versini, Paris, Laffont, coll. « Bouquins », 1994. Peter Sloterdijk,
Critique de la raison critique, Paris, Bourgois, 1987 [1983]. Pour une critique sur le fond, voir Gladys Swain et Marcel Gauchet,
Dialogue avec l’insensé, Paris, Gallimard, 1994.